L’infantilisation comme mode de gouvernement ?

Me voici depuis dix jours dans un pays, l’Italie, qui a été l’un des premiers en Europe à subir la crise du COVID-19. Dans les lieux touristiques, les restaurants, les musées, tout le monde respecte les consignes – port du masque, distance, parfois prise de température – dans la bonne humeur et sans crispation apparente.

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(Bergame)

Je ne suis pas l’actualité italienne mais je n’ai pas l’impression que la crise sanitaire fasse la une des titres et des médias. Pas comme en Belgique ou en France où il ne se passe pas une journée que des titres auxquels je suis abonné en remettent une couche, avec une énième intervention du Monsieur Jourdain de la politique, ce Premier ministre qui surjoue son ancrage territorial et l’accent rocailleux de son Gers natal quand il a fait l’essentiel de sa carrière de haut fonctionnaire à Paris, et qui doit déjà sérieusement agacer celui qui l’a nommé, ou de tel de ses ministres qui appliquent rigoureusement les « éléments de langage » fournis par Matignon.

Il n’est pas jusqu’à la ministre de la Culture, la pourtant sympathique et compétente Roselyne Bachelot, qui semble avoir adopté la langue de bois de son prédécesseur : elle se promet « d’accompagner » le monde de la culture en engageant des « discussions » dès la semaine prochaine. Je n’ai rien lu d’elle protestant contre l’autorisation délivrée par le préfet de Vendée (donc l’Etat !) au Puy du Fou – juteuse entreprise privée – de s’affranchir de la règle des 5000 participants maximum !

D’autres et non des moindres – des sommités scientifiques (j’invite à lire le blog de l’ancien Recteur (Président) de l’Université de Liège, Bernard Rentier)  politiques, constitutionnelles – l’ont écrit : cette crise sanitaire a révélé et continue de révéler la dérive infantilisante de ceux qui nous gouvernent.

Le gouvernement de Twitter

On a tellement moqué Trump pour son usage immodéré de Twitter, mais je ne vois pas bien en quoi les élites françaises, tellement plus intelligentes et cultivées que le président américain, diffèrent de sa pratique.

Un feu de forêt, un accident de la route, une « incivilité « – ah qu’en termes élégants ces choses là sont dites ! – dans les transports, et c’est automatiquement une rafale de tweets tous sur le même modèle, avec les mêmes mots qui ne veulent plus rien dire. S’y ajoutent dès déplacements ministériels en grand appareil – au fait quel est le coût financier et écologique de ces expéditions aéroportées ? – qui, pardon de le dire brutalement, ne servent à rien ni à personne sauf à faire de belles (?) images censées impressionner le bon peuple et lui démontrer que ses gouvernants sont « sur le terrain » !

Bravo Macron !

Exception à cette règle, la réaction d’Emmanuel Macronà la tragédie de Beyrouth, son déplacement au Liban 48 heures à peine après les faits. Il fallait le faire, le président de la République l’a fait et bien fait !

Comme en 1992 François Mitterrand décidant nuitamment, après un sommet européen en Espagne, de se rendre à Sarajevo assiégée

Irresponsabilité

N’attribuons pas aux seuls politiques la responsabilité de la cacophonie qui s’est manifestée pendant de longues semaines dans la communauté scientifique. Sauf quand, sans rien y connaître, ils reprenaient à leur compte les hypothèses ou pire les certitudes que les nouvelles stars des plateaux télé énonçaient complaisamment.

On pensait que scientifiques et politiques avaient tiré les leçons de plusieurs mois de doutes, d’errements, d’incohérences.

En cette mi-août, on a en réalité l’impression que tout recommence comme avant : prédictions alarmistes, informations anxiogènes, édictées sans le minimum de rigueur, de vérification des données et des chiffres. L’important c’est de faire du titre, du « buzz »…

Et le plus insupportable de tout : alors que les messages officiels ne cessent d’appeler à la responsabilité individuelle – respect des gestes-barrière, port du masque, tests – le comportement même du gouvernement (je parle de la France, mais la Belgique voisine n’est pas mieux lotie !). les annonces contradictoires, floues placent les citoyens, les chefs d’entreprises, les « acteurs »culturels – pour reprendre la novlangue en vigueur – en situation de complète irresponsabilité.

J’en sais quelque chose comme responsable d’une équipe et organisateur d’un grand festival (lire Un festival malgré tout. Il a fallu à mes équipes et moi quasiment plus de temps pour lire, déchiffrer, des livres entiers de consignes, compléter des dossiers de plusieurs dizaines de pages de demande d’autorisation de spectacles (j’aurais dû demander un coup de pouce à Philippe de Villiers !), que pour monter la douzaine de concerts que, contre vents et marées administratifs, nous avons finalement organisés. Je peux l’avouer maintenant, j’ai reçu le jeudi 16 juillet l’autorisation du préfet de l’Hérault pour les concerts du week-end des 18 et 19 juillet ! 

Emmanuel Macron avait finalement reconnu, fin juin, qu’au lieu de tout décider uniformément d’en haut, il eût fallu faire confiance aux régions, aux collectivités territoriales, aux « acteurs de terrain » (novlangue bis).

Jouer la responsabilité plutôt que l’irresponsabilité !

Infantilisation

Prenons ou plutôt reprenons l’exemple des festivals, plus largement de la vie culturelle. 

D’abord ce triste constat : même si ce n’est jamais explicite, la culture reste toujours considérée par une majorité de politiques, et plus largement les dirigeants, comme une donnée accessoire, un divertissement, une variable d’ajustement des politiques publiques. Roselyne Bachelot et quelques autres ont beau rappeler que le secteur culturel pèse sept fois plus que l’industrie automobile dans le PIB, rien n’y fait, on doit penser que le sauvetage d’un pan aussi essentiel de notre économie peut attendre. 

Depuis des mois, on nous a placés – nous les responsables d’institutions, de salles, de festivals, nous les « acteurs culturels » (novlangue ter) – dans des situations intenables, insoutenables, parce que dépendant de décisions, ou d’indécisions d’un Etat central, d’une technocratie souvent compétente par beau temps, mais tétanisée dans la tempête. 

Pense-t-on vraiment qu’Olivier Py pour le festival d’Avignon, Jean-Louis Grindapour les Chorégies d’Orange, Pierre Audipour Aix-en-Provence, auraient été incapables de gérer leur édition 2020 en respectant toutes les mesures sanitaires, incapables d’accueillir leur public, de faire travailler leurs artistes ? Ah oui, mais c’était avant le 15 juillet, date fatidique énoncée par le gouvernement Philippe – sur quelle base scientifique, quels critères sanitaires ? – ! René Martin pour La Roque d’Anthéron, Eric Le Sage pour Salon-de-Provence, ont été plus malins que nous, ils ont continué de préparer leurs festivals en silence, en le reconfigurant – pas d’orchestre sur la grande scène de La Roque -.

À Montpellier, on a pu organiser deux concerts d’orchestre… dans un lieu clos (l’opéra Berlioz) les 10 et 11 juillet, avant le fameux week-end des 18/19 en plein air. 

Pense-t-on sérieusement qu’un directeur de festival, un responsable de salle, auraient pris un risque quelconque tant à l’égard du public que des interprètes ? La réponse des uns comme des autres a été évidente : salles combles, dans des jauges réduites des 2/3, répertoires choisis en fonction d’un nombre limité de musiciens sur scène. 

Quand je vois les annonces se succéder sur la rentrée dans les écoles, dans les entreprises, toutes sur un mode infantilisant, irresponsabilisant – si vous n’êtes pas sages cet été, attention le reconfinement vous guette ! – j’en viens à me demander sérieusement si l’infantilisation du citoyen n’est pas devenu un mode de gouvernement…

Expliquer que le risque zéro n’existe nulle part, que le bon sens adapté aux situations réelles est souvent la meilleure solution, cesser le mode compassionnel, émotionnel à propos de n’importe quel fait divers aussi pénible soit-il contribuerait peut-être à enrayer la désagrégation du politique, de la politique.

Fiction ou réalité ?

Je ne sais pas si je dois être rassuré par une série Le Baron noir dont je n’avais rien vu jusqu’à cet été.

Je trouve cette fiction assez remarquable, d’ailleurs est-ce une fiction ? Pour une fois une série « politique » n’est pas caricaturale, à l’exception peut-être de l’un ou l’autre acteurs – je ne trouve absolument pas crédibles Anna Mouglalis en présidente de la République ou Pascal Elbé en premier ministre centriste.

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En revanche, Kad Merad est une révélation en « grande gueule » de gauche, et – le plus étonnant – François Morel incarne de manière époustouflante un personnage qui ressemble à s’y méprendre à Jean-Luc Mélenchon !

JPRousseau | 16 août 2020 à 09:55 | Étiquettes : Aix en Provence, ANna Mouglalis, Audi, Avignon, Bachelot, Baron noir, Bayrou, Bergame, Beyrouth, Chorégies, culture, Dorandeu, Eric Le Sage, festival radio France, gouvernement, infantilisation, italie, Jean Louis Grinda, Kad Merad, La Roque d’Anthéron, Macron, Mélenchon, Mitterrand, Montpellier, Morel, Olivier Py, Orange, Pascal Elbé, Puy du Fou, René Martin, Rickwaert, Riester, Salon, Sarajevo, Thorigny | Catégories : actualité, Critique, Non Classé

 

4 réflexions sur “L’infantilisation comme mode de gouvernement ?

  1. Cet après-midi, dimanche 16 août, à Paris, canal Saint-Martin et bassin de la Villette où le masque est obligatoire depuis une semaine : 80-90% des nombreux promeneurs n‘en portaient pas. Hier soir, en revenant d‘un dîner avec des amis, sur les Grands Boulevards: terrasses bondées, aucune distanciation. No comment.

  2. Roselyne bachelot « sympathique et compétente »?
    Vous pourriez peut être, sinon étayer ces propos totalement personnels et subjectifs, au moins les assortir d’un « je trouve que…. »
    Je vous laisse Bachelot et tout ce gouvernement de dangereux princes ….

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