Tables d’harmonie : Goebel, Zimmermann

Le CD est mort ? Vive le CD. En gros coffrets de préférence.

On est gâté en cette rentrée. Deux belles boîtes pour deux violonistes d’exception.

Le violon de la main gauche

Reinhard Goebel, rappelez-vous, le violoniste allemand, septuagénaire depuis juillet, est celui qui, à la fin des années 70, a surgi, avec son ensemble Musica antiqua Köln, comme un révolutionnaire dans un univers de la musique baroque déjà défriché par Leonhardt ou Harnoncourt. Ils cassent la baraque avec les concertos brandebourgeois, puis les Suites pour orchestre, de Bach, qui paraissent chez Archiv Produktion. La critique manque de s’étrangler…

Vous avez dit contraste ?

Depuis lors, Reinhard Goebel a construit une somme discographique principalement dédiée à la musique allemande. En 1990 lorsque sa main gauche se paralyse, il change de côté et maniera désormais l’archet du bras gauche, jusqu’à ce que, de nouveau, se manifeste la dystonie de la main gauche et le contraigne à abandonner son instrument en 2006 ainsi que la direction de l’ensemble qu’il avait fondé en 1973.

Cette somme est aujourd’hui rassemblée dans un magnifique coffret, où l’on retrouve des références jamais dépassées, notamment dans Bach et Telemann. Mais Biber (fabuleuses Sonates du rosaire), Hasse, Leclair, Heinichen, tout est admirable !

Frank Peter le Grand

Il est allemand lui aussi, n’a pas encore 60 ans, mais Warner lui offre un coffret absolument justifié. Frank Peter Zimmermann est né en février 1965 à Duisbourg. J’ai eu la chance de l’entendre et de l’inviter plusieurs fois à Liège et avec l’Orchestre philharmonique royal de Liège : la veille de mon passage devant le grand jury qui allait me choisir comme directeur général de l’orchestre, le 24 septembre 1999, il jouait le concerto de Beethoven sous la direction du très regretté Patrick Davin (Liège à l’unanimité). Quelque temps après, il serait le soliste d’une partie de tournée de l’OPRL en Europe centrale sous la baguette de Louis Langrée (superbe 3ème concerto de Mozart).

Quand nous décidons avec Louis Langrée de consacrer toute une semaine de festival à Mozart, en janvier 2006, pour les 250 ans de la mort du Salzbourgeois, le nom de Frank Peter Zimmermann s’impose naturellement pour la symphonie concertante pour violon et alto. FPZ nous donne le nom d’un altiste dont il a entendu beaucoup de bien mais avec qui il n’a encore jamais joué : Antoine Tamestit.

La rencontre fait des étincelles, Louis Langrée se fera de l’un et l’autre des complices artistiques à vie. Et FPZ formera dès 2007 avec Antoine Tamestit et Christian Poltera un trio à cordes qui nous laissera de pures merveilles :

Warner a donc réuni tout ce que ce magnifique musicien avait enregistré pour EMI.

Puisse cette somme donner envie au public et aux mélomanes français de mieux connaître un musicien trop peu célébré dans l’Hexagone. Je voudrais signaler en particulier le duo formidable que formait FPZ avec le pianiste Alexander Lonquich, lui aussi trop peu connu chez nous.

Revoir Virginie, Irène, Alain, Jean-Luc

Je ne sais plus quand j’étais entré la dernière fois dans une salle de cinéma… Une opportunité hier et une séance choisie au débotté.

Je viens de lire les critiques parues sur ce film d’Alice Winocour. Rarement vu pareille unanimité.

La performance n’est pas mince : réussir à traiter des suites d’un attentat (l’allusion au 13 novembre 2015Le chagrin et la raison – est transparente) avec une telle pudeur, une telle délicatesse, chapeau à la réalisatrice. Mais le film tient beaucoup à ses interprètes, et en tout premier lieu à Virginie Efira présente à chaque plan.

Je ne dirai absolument rien d’original en avouant mon admiration pour cette actrice, qui, film après film, ne cesse de me surprendre. Plus d’une fois en la regardant je pense à Romy Schneider, beauté formelle d’un visage où se lisent toutes les variations de l’âme.

Un mot encore sur le film sans en dévoiler les détours : pudique et juste.

Carnet de deuil : Alain Tanner, Jean-Luc Godard, Irène Pappas

Ils avaient le même âge, mais la mort de l’un – Godard – a éclipsé celle de l’autre, le Suisse Alain Tanner, disparu le 11 septembre. L’oeuvre de ce dernier n’est pourtant pas moindre, mais sans doute seuls les cinéphiles se rappellent-ils La Salamandre (1971) avec la lumineuse Bulle Ogier

ou Les années lumière (1981) Grand Prix du Festival de Cannes

Le monument Godard

Ce n’est pas surprenant, mais ça reste agaçant : Jean-Luc Godard meurt et tous les médias, sans exception, balancent les mêmes titres, les mêmes clichés, que tout le monde reprend sur les réseaux sociaux. Pour ne pas être pris au dépourvu, on cite les trois ou quatre films qu’on se doit d’avoir vus : A bout de souffle, Pierrot le fou, Le Mépris (ah les fesses de Bardot !), Détective (pour et parce ce que Johnny). On évoque sa personnalité, ses écrits, bref un monument qu’on est prié d’admirer.

L’ami Joseph Macé-Scaron avouait sur Facebook : « Je ne suis jamais parvenu à voir un film de Godard jusqu’au bout. Ceci n’est pas un jugement de valeur mais un constat personnel. Son univers m’ennuie terriblement, profondément… » J’ai fait l’effort, quant à moi, pour les quatre films cités plus haut, et même quelques autres (La Chinoise, Prénom Carmen…). Vaines tentatives.

Irène la Grecque

J’ai d’abord cru à une erreur, je pensais qu’elle était morte depuis longtemps. Irène Papas avait le même âge que la reine Elizabeth et s’est éteinte une semaine après elle. Peut-on imaginer plus lumineuse incarnation de la beauté grecque ?

Inoubliable présence dans Zorba le Grec et les tragédies grecques Antigone, Electre, Iphigénie, Les Troyennes

Une voix aussi unique pour interpréter Theodorakis ou Vangelis et tant d’autres…

Libre

D’abord, en ce 1er août, bonne fête à mes compatriotes – eh oui, comme je l’ai déjà raconté ici (L’été 69), j’ai aussi la nationalité suisse ! Pensées pour ma mère, et les nombreux cousins et cousines que je compte encore entre Berne et Lucerne.

Ici à Entlebuch en 2020 devant le buste de mon ancêtre Josef Zemp (quelqu’un m’ayant fait malicieusement remarquer une parenté… avec les oreilles !)

Liberté

Ce 1er août est aussi le premier jour d’une liberté retrouvée. Comme je l’écrivais avant-hier (Le coeur léger), je suis désormais « libre de tout engagement », soulagé de ne plus devoir assumer la responsabilité d’un collectif, libre de choisir mes activités – la retraite ce n’est pas maintenant ! -, libre d’écrire, de lire, d’écouter ce que je veux, libre tout simplement de jouir de la vie et de ses bonheurs.

Ce n’est pas une simple formule, pour qui tient un blog depuis 2007 (avant celui-ci il y en eut d’autres qui ne sont plus visibles sur le Net, mais qui ont été partiellement imprimés). Un exemple illustrera les limites de la liberté dont je pouvais ou non jouir.

C’était à Liège il y a dix ou quinze ans, les salariés de la plus grosse entreprise publique d’énergie et de télécommunications étaient en grève – justifiée de mon point de vue – en réaction au mépris que leur manifestait leur puissant patron, un ponte du PS local… J’avais fait un article de blog intitulé « Dégueulasse » pour dire mon indignation. Le Vif/L’Express, le pendant belge de L’Express, en avait repris un extrait… avec le même titre. Le jour de sa parution, j’avais passé une grande partie de la journée en réunion à Bruxelles, dans un lieu qui ne captait pas le réseau téléphonique. Reprenant ma voiture pour rentrer à Liège, je découvre plusieurs messages téléphoniques et SMS, me demandant de rappeler le président de l’Orchestre de Liège, par ailleurs échevin de la culture (adjoint au maire) de Liège et personnalité importante du PS . Je tombe des nues lorsqu’il me cite le papier du Vif/L’Express, que je n’ai bien sûr pas vu, et qu’il m’annonce que le puissant patron mis en cause a exigé des sanctions à mon égard, et même ma démission. « Mon » président s’y refuse et me défend, mais il me « conseille » d’éviter à l’avenir de m’exprimer sur des sujets autres que strictement musicaux. Le directeur d’un orchestre subventionné par les pouvoirs publics est tenu à une certaine réserve dans son expression.

Je me le tiendrai pour dit, et tout au long des années qui suivront, à Liège, à Paris ou à Montpellier, je m’auto-censurerai même sur un blog revendiqué comme personnel.

Aujourd’hui, je redeviens un blogueur libre, dans les limites évidemment du secret professionnel que j’ai toujours strictement observé et continuerai d’observer dans mes responsabilités passées, actuelles et futures.

Je ne me priverai donc pas de relater anecdotes et souvenirs de tous ces moments privilégiés que j’ai eu le bonheur de partager avec tant d’artistes et de belles personnes.

En attendant, vacances !

Hier soir sur les bords de l’Oise à L’Isle Adam

Les airs du bonheur

Fin de saison plutôt agréable et légère. Où l’on s’aperçoit, une fois de plus, que le temps passe vite, trop vite, malgré une interruption involontaire (Une expérience singulière), et qu’on se retrouve fin juin comme si de rien n’était…

Une forme olympique

C’est toujours un bonheur de retrouver Julien Chauvin et son Concert de la Loge qui n’a toujours pas le droit de s’appeler olympique. C’était vendredi dernier dans l’église Notre-Dame d’Auvers-sur-Oise (à jamais immortalisée par Van Gogh quelques jours avant sa mort en juillet 1890) dans le cadre du Festival d’Auvers.

Un programme comme toujours savamment concocté qu’on aurait pu éviter de titrer pompeusement en anglais « Opera Gala Vienna Masters » ! Haydn, Gluck, Mozart (avec sa symphonie Jupiter comme fil rouge).
(De gauche à droite: assis de dos Julien Chauvin, Patricia Petibon, Gaëlle Arquez, Stanislas de Barbeyrac)

Trois solistes, Patricia Petibon, Gaelle Arquez, Stanislas de Barbeyrac. Des airs, des duos, des trios, des découvertes aussi.

Une pure splendeur à épingler : l’air de Don Ottavio – Il mio tesoro – dans Don Giovanni de Mozart. Stanislas de Barbeyrac impérial à Auvers, comme ici au Metropolitan Opera

Mélodies du bonheur

Avant-hier c’était au Théâtre des Champs-Elysées que s’achevaient en même temps la saison du théâtre et le festival annuel du Palazzetto Bru Zane, avec un programme qui ne pouvait que nous enchanter.

L’Orchestre de chambre de Paris dirigé par Hervé Niquet, Véronique Gens, Hélène Guilmette, Julien Dran, Tassis Christoyannis, le harpiste Emmanuel Ceysson, le violoncelliste Xavier Philips, le pianiste Cédric Tiberghien, pour servir la muse poétique, légère et capricieuse de Chausson, Fauré, Saint-Saëns et surtout Massenet, il y avait peu de risque qu’on soit déçu. Et on ne l’a pas été ! Peu de chefs-d’oeuvre dans cette enfilade d’airs, de duos, de quatuors, quelques jolis solos, mais de la musique sacrément bien troussée et réjouissante. En résumé, que du bonheur !

Cannes #75

J’ai dû aller à Cannes deux ou trois fois, jamais pendant le festival de cinéma. Pas de raison ni d’envie. La foire aux vanités ?.

Grâce au service public, France Télévisions, le festival de Cannes est désormais accessible au plus grand nombre. Pouvoir suivre la cérémonie d’ouverture ce mardi 17 mai en direct sur France 2, c’était le bonheur.

Une cérémonie parfaitement réglée, interventions judicieuses de Virgine Efira, les paroles justes de Forest Whitaker, et l’admirable adresse au public d’un artiste qu’on aime décidément beaucoup, le président du jury Vincent Lindon

Et puis le discours du président ukrainien – « encore? » se sont exclamés certains sur les réseaux sociaux, comme si on l’avait assez vu, comme si finalement on voulait/pouvait s’abstraire de la guerre et de ses horreurs à nos portes. Et pourtant qu’on écoute bien ce que dit Volodymyr Zelensky, et son formidable message.

Dimanche soir, je découvrais la Palme d’or du festival 2019 « Parasite ». On comprend pourquoi Cannes, et une année après, les Oscars, s’étaient emballés pour ce film.

Les palmarès de Cannes ne sont pas toujours compréhensibles, ni compris. C’est aussi ce qui fait la richesse de ce festival.

Journal de printemps

Pierre Naftule (1960-2022)

Personne, en France, ne sait qui était le Suisse Pierre Naftule, disparu à 61 ans le 19 mars après une longue souffrance (maladie de Charcot). J’ai connu cet auteur, humoriste, homme de théâtre et de télévision, pendant mes années à la Radio suisse romande. Mais je l’ai surtout suivi dans ses aventures avec Marie-Thérèse Porchet, alias Joseph Gorgoni, le comédien qui avait inventé avec Pierre Naftule ce personnage si savoureux, que le public parisien avait pu applaudir à plusieurs reprises.

La musique de Salon

Les années passent, l’amitié demeure. C’est ce qu’on se disait l’autre jour avec Eric Le Sage, que je n’avais plus revu depuis son récital en 2016 au Festival Radio France. Nous déjeunions dans un petit établissement de Montmartre, au nom tout indiqué pour ces retrouvailles : le Chantoiseau

Eric Le Sage, Paul Meyer, Emmanuel Pahud, c’est la bande du festival de Salon-de-Provence, ce sont surtout trois amis véritables, indéfectibles, que je ne vois ni n’entends assez souvent à mon gré. C’est dire si ce déjeuner montmartrois avec le pianiste avait une saveur particulière.

Cadeau de mon hôte, les récents échos discographiques des dernières productions de Salon. La curiosité alliée au talent, c’est la recette de la réussite exceptionnelle de ce rendez-vous estival où l’élite de la musique européenne arpente, depuis 1993, les chemins de traverse du répertoire de chambre.

Eloquence de Knappertsbusch

Hans Knappertbusch (1888-1965) est un chef d’orchestre allemand qui fait l’objet d’un véritable culte, dont je n’ai pas toujours compris la raison. Il est vrai qu’il s’est largement illustré dans Wagner, et comme je l’écrivais dans mon précédent billet (Wagner et Goerne), c’est un univers qui m’a longtemps échappé.

Cyrus Meher-Homji, le responsable du label Eloquence Australie, a eu l’excellente idée de regrouper en deux coffrets une partie du legs discographique du chef allemand, tel qu’il était paru sous étiquette Philips, Decca ou Westminster.

Le travail de « remasterisation » est impressionnant, notamment pour les premières années stéréo avec Vienne chez Decca. On reviendra sur ces deux parutions, mais savourons déjà les voix printanières de ces Badner Mädl’n de Komzak.

Rhapsodie hongroise : Zoltan retrouvé

L’un des plus grands artistes hongrois de ces cinquante dernières années est mort en novembre 2016, à 64 ans. J’ai consacré alors au pianiste et chef d’orchestre Zoltan Kocsis un long article que je vous invite à relire : Zoltan le bienheureux.

J’y écrivais : « Peut-on espérer que Decca – qui a repris l’exploitation du catalogue Philips – rende au musicien disparu l’hommage qui lui est dû ? ».

Cinq ans plus tard, un voeu largement partagé est exaucé :

Quel bonheur de retrouver ce piano charnu mais svelte, dense et clair, d’une technique transcendante jamais étalée, et même de faire dans ce coffret des découvertes, des disques sans doute mal ou peu distribués à l’époque de leur sortie !

Du connu et reconnu comme la référence moderne de l’oeuvre pianistique de Bartok, une très large anthologie Debussy qui dit tout de l’art poétique du pianiste hongrois.

De Chopin, seulement les 19 Valses, mais quel trésor !

Une référence depuis longtemps pour moi des concertos de Rachmaninov. Je me rappelle encore le choc ressenti, lors d’un Disques en Lice, à la découverte du 3ème concerto, cet allant, cet élan, cette lumière tant dans le jeu du soliste que dans la conduite de l’orchestre.

On aurait dû commencer par là, mais ce qui saute aux yeux dans ce coffret, c’est l’originalité du répertoire gravé (son choix ? celui de l’éditeur? probablement les deux) par le pianiste hongrois dans ses jeunes années. La signature d’un talent singulier. Bach mais par la face nord, l’austère Art de la fugue, Beethoven mais pas les habituelles dernières sonates, Grieg mais pas le concerto, et la référence pour l’unique sonate du compositeur norvégien, et quels bijoux que ces deux recueils de Pièces lyriques. Liszt et les ultimes Années de pélerinage, Wagner dans une passionnante confrontation entre les transcriptions de Liszt et les siennes propres.

Liszt toujours, et des concertos que je ne connaissais pas, enregistrés avec la complicité de son ami Ivan Fischer, avec qui, on l’oublie souvent, Zoltan Kocsis avait fondé l’orchestre du festival de Budapest. Ensemble aussi les concertos de Bartok et de Ravel.

Trois concertos de Mozart aussi (il y en eut beaucoup d’autres pour Hungaroton) comme on les aime, francs, fermes et lumineux.

Et puis ces variations, parfois déconcertantes, si libres et romantiques, sur « Ah vous dirai-je maman » d’Ernő Dohnányi, dont les deux complices font un feu d’artifice.

Last but not least quelle pure joie de retrouver les prises de son Philips des grandes années – un piano toujours superbement capté – !

Disques fantômes

Ceux qui me suivent savent que je reste attaché au disque « physique », même si je suis abonné à un site – très bien fait – de téléchargement essentiellement classique. Je rationalise ma discothèque en me séparant de CD isolés – sauf lorsqu’ils présentent un intérêt documentaire particulier – au profit de coffrets récapitulatifs (cf. La quarantaine rugissante, Réévaluation).

Mais on observe depuis quelques mois un phénomène très particulier : des coffrets annoncés… qui ne paraissent jamais.

Jessye et soeur Anne

Ainsi on avait repéré, et commandé, il y a plusieurs mois, ce coffret très attendu, l’intégrale des récitals « studio » de Jessye Norman, disparue le 30 septembre 2019.

Tel la Soeur Anne de Barbe-Bleue de Charles Perrault, on n’a jamais rien vu venir. la Fnac annonce fièrement une livraison sous quelques jours… tandis que d’autres sites plus sérieux (?) évoquent une parution le 31 décembre… 2022 ! Chiche ! mais on doute franchement que le produit même ait été fabriqué ou soit même en cours de fabrication…

Ansermet ou l’Arlésienne

En novembre 2018, à l’occasion du centenaire de la fondation de l’Orchestre de la Suisse romande, j’annonçais une monumentale édition Decca du considérable legs discographique d’Ernest Ansermet. Prévue pour commémorer les cinquante ans de la mort du fondateur de l’orchestre, disparu en février 1969. Depuis lors, plus de nouvelles.

Entre temps Scribendum (voir Krips le Viennois) semble avoir comblé la « défaillance » de Decca, en rééditant les enregistrements libres de droits (avant 1963)

Mais, tout espoir n’étant pas perdu, j’ai trouvé sur un site allemand – jpc.de – l’annonce d’un coffret Ernest Ansermet : The Stereo years (Decca Edition) avec une date précise de parution : 18 février 2022.

A côté de ces coffrets fantômes, on peut s’interroger sur la pertinence de certaines rééditions, destinées paraît-il au marché japonais. Il y a quelques mois, une intégrale vraiment intégrale du vénérable Jean-François Paillard (1928-2013) dont on ne peut pas nier le rôle dans la redécouverte de certains répertoires baroques, mais dont on a peine à mesurer l’intérêt discographique.

Le coffret en question est déjà devenu « collector »…

Tout aussi inutile un coffret aperçu l’autre jour dans une Fnac, l’intégrale des enregistrements du flûtiste Jean-Pierre Rampal (1922-2000) pour Sony, autrement dit les dernières années de sa carrière.

Oui Rampal a été une légende, et son premier éditeur Erato n’a pas manqué de lui rendre hommage, en rééditant abondamment des enregistrements remarquables et remarqués.

Mais Rampal, comme aujourd’hui James Galway, 82 ans, n’aurait peut-être pas dû user et abuser de sa notoriété. J’ai des souvenirs pas très brillants de Rampal (avec Stern et Rostropovitch) au festival d’Evian, dans les années 80. Il donnait encore le change, mais la gloire était déjà bien fanée.

La relève

Quinzaine plombante, les disparitions de deux géants Bernard Haitink et Nelson Freire n’ont pas fini de nous remuer.

Pour en sortir, j’ai repéré dans ma DVD-thèque deux visions extrêmement réjouissantes de la relève des générations montantes de musiciens. Des DVD regardés distraitement naguère, qui sont le meilleur remède à la mélancolie ambiante.

Les jeunes Vénézuéliens à Salzbourg

D’abord ce concert de 2013 au festival de Salzbourg, avec l’orchestre et les choeurs des jeunes Vénézuéliens du Sistema.

Je veux d’abord penser à ce pays magnifique, le Vénézuéla, qui nous a donné tant de musiciens de premier plan, plongé depuis des années dans un chaos politique et économique effrayant (lire Le malheur du Venezuela).

Je n’ai pas pu décrocher une seconde de ce fabuleux moment. Toutes les références qu’on peut avoir par exemple de la Première symphonie de Mahler tombent devant l’extraordinaire engagement de ces fiers musiciens.

Evidemment on les attendait dans leurs tubes, comme cet irrésistible Mambo de West side story de Bernstein

Boulez et l’Académie de Lucerne

Autre document retrouvé dans un coffret d’hommage à Pierre Boulez :

A vrai dire, je n’avais pas repéré dans ce coffret mêlant concerts et documentaires, un film passionnant réalisé durant l’été 2008 à Lucerne Inheriting the future of music

Or j’avais assisté à une partie de cette formidable aventure qui avait rassemblé jeunes musiciens et jeunes compositeurs autour de la figure tutélaire et si bienveillante de Pierre Boulez :

« En septembre 2008 je me rendis à Lucerne, où il animait cette phénoménale Académie d’été autant pour les jeunes musiciens que pour les compositeurs. Je lui avais demandé de m’accorder quelques instants, il m’accueillit durant tout un après-midi dans la modeste chambre qu’il occupait dans un hôtel un peu old fashioned sur les bords du Lac des Quatre-Cantons, très exactement en face de la villa de Tribschen où Wagner avait coulé quelques mois heureux (et composé notamment sa Siegfried-Idyll). Aucune fatigue chez cet homme de 83 ans qui dirigeait le soir même un programme colossal » (6 janvier 2016)

On verra dans ce documentaire un jeune homme de 83 ans, qui ne paraît jamais gagné par la fatigue ou la lassitude. On y verra aussi les figures de chefs aujourd’hui établis – Pablo Heras Casado – de compositeurs admirés, le doyen Peter Eötvös et le fringant quadragénaire Ondrej Adamek.

Intéressant aussi de comprendre l’évolution de la musique contemporaine : ainsi on voit le travail des jeunes chefs et de leurs mentors autour d’une oeuvre emblématique de la musique du XXème siècle, Gruppen de Stockhausen, pour trois orchestres symphoniques, créée en 1958 à Cologne sous la triple direction du compositeur, de Bruno Maderna et de… Pierre Boulez.

Quelques semaines après ma rencontre à Lucerne avec Pierre Boulez, l’Orchestre philharmonique royal de Liège et son chef d’alors, Pascal Rophé, avaient ouvert le festival Musica de Strasbourg, avec Gruppen (les trois chefs requis étaient Pascal Rophé bien sûr, Jean Deroyer – qu’on aperçoit dans le documentaire ! – et Lukas Vis). Je comprends que l’oeuvre fascine les chefs qui la travaillent et qui ensuite la dirigent. L’extraordinaire complexité de l’oeuvre n’en débouche pas moins, pour moi, sur une caricature de ce que la « musique contemporaine » pouvait représenter de plus intimidant, repoussant même, pour le public. Tout ça pour ça, ai-je envie de dire !

De ce concert strasbourgeois, j’ai beaucoup plus retenu – et le public aussi ! – la création de Vertigo, une oeuvre concertante pour deux pianos et orchestre, de celui qui aurait eu 40 ans cette année, le surdoué Christophe Bertrand, qui s’est donné la mort à 29 ans le 10 septembre 2010…

Quand Pablo rencontre Wolfgang

De bons amis vont m’agonir en lisant ce billet. Quoi ? il ne connaissait pas ces célèbres enregistrements ?

En effet, j’ai attendu un récent passage à la FNAC pour acheter un import japonais et donc découvrir un coffret de symphonies de Mozart dirigées par Pablo Casals, dont j’ignorais même l’existence ! Pour le discophile averti que je crois (croyais) être, quelle honte non ?

Pourtant il y en a eu des éditions, pour célébrer notamment les 40 ans du Festival de Marlboro dans le Vermont. Et notamment l’art de Pablo Casals (1876-1973) chef d’orchestre.

Pourquoi avais-je zappé cela, jamais prêté attention à cette part importante de l’activité de l’immense violoncelliste, fondateur du festival de Prades ? Je l’ignore, je n’ai aucune explication. Peut-être parce que, inconsciemment, je ne pensais pas qu’un grand soliste, grand chambriste, pût être, même d’occasion, un excellent chef !

Le moins qu’on puisse dire en écoutant ces six dernières symphonies, captées de surcroît dans une excellente stéréo, c’est que Casals y affirme une personnalité solaire. Il peut prendre le temps de musarder dans les mouvements lents, même de les « romantiser » (un legato ‘karajanesque’ comme dirait mon ami Pierre Gorjat), et soudain de manifester une fougue, un élan, une violence même, surprenants. Mais jamais rien d’anodin ni de banal dans le phrasé, la conduite du discours. On eût rêvé être dans l’assistance !

Exemple assez éloquent avec la Symphonie n°39 :

Ce mouvement initial de la 40ème symphonie ne laisse pas de m’étonner, de me surprendre par la liberté, l’énergie du propos.

Précisons que « l’orchestre de Marlboro » dont il est question dans tous ces enregistrements était composé, durant l’été, par les meilleurs musiciens des grandes formations symphoniques de l’Est américain, notamment Boston…

Une question : pourquoi cet héritage n’a-t-il jamais, à ma connaissance, été réédité en coffret ?