J’assume le titre un peu provocateur de mon article, mais je le justifie sans peine en évoquant deux grandes figures de la littérature et de la musique, et plus encore de l’histoire culturelle du XXe siècle, qui partagent ce prénom : ElsaTriolet et Elsa Barraine et qui toutes deux ont adhéré à l’idéal communiste à défaut d’en avoir été des militantes partisanes.
Les sons d’Elsa
Pour une fois, voilà un disque qui ne fait pas dans la redite d’un répertoire surexploité, et qui est donc particulièrement bienvenu. J’avais pour ma part découvert la 2e symphonie de cette compositrice française et j’écrivais pour Bachtrack ceci :
« Mais attardons-nous sur cette singulière symphonie d’Elsa Barraine (1910-1999), une compositrice très largement passée sous les radars du XXe siècle. Son parcours est étonnant, comme sa musique. Cette œuvre en trois brefs mouvements date de 1938. Elle s’inscrit dans un programme de commandes d’État et est créée par Désiré-Émile Inghelbrecht et l’Orchestre National. L’engagement résolu de la jeune femme, 28 ans à l’époque, en faveur du Parti communiste et de l’URSS lui fait sous-titrer sa création « Voïna » (« La guerre », en russe), et illustrer dans chaque mouvement les tourments de la guerre (Allegro vivace), la mort et le deuil (« Marche funèbre ») et l’espoir du retour à la vie (Finale »). L’ensemble fait beaucoup penser à nombre d’œuvres soviétiques de la même époque, une musique facile d’approche, très illustrative de sentiments positifs. Il y a du Prokofiev, du Kabalevski, mais aussi des couleurs françaises à la Roussel ou Dukas. Les idées sont parfois un peu courtes, mais la jeune compositrice sait manier le grand orchestre et témoigne d’une authentique personnalité. On attend avec impatience le disque que Cristian Măcelaru et l’Orchestre viennent d’enregistrer de ses œuvres » (Bachtrack, 13 septembre 2024)
Les yeux d’Elsa
Mes souvenirs de mes études de russe s’éloignent à mesure que je prends de l’âge, mais la passion qui m’animait alors pour l’extraordinaire période des années 20 d’une effervescence artistique véritablement révolutionnaire qui prendra tragiquement fin avec le suicide de Maiakovski, ne m’a jamais quitté. Et les destins des deux soeurs Lili et Ella, nées Kagan, la première devenue Lili Brik, la seconde devenue Elsa Triolet, du nom de son second mari, puis la muse et l’épouse d’Aragon, sont tout aussi extraordinaires.
D’Aragon je n’ai de loin pas tout aimé, notamment l’apparatchik qui n’a jamais renié les crimes commis sous Staline. Mais l’écrivain et surtout le poète ne peuvent être négligés. Et comme beaucoup le premier poème que j’ai appris d’Aragon est Les Yeux d’Elsa (comme les autres que Jean Ferrat a mis en musique dans un disque dont je connais par coeur toutes les chansons)
Les Yeux d’Elsa
Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire J’ai vu tous les soleils y venir se mirer S’y jeter à mourir tous les désespérés Tes yeux sont si profonds que j’y perds la mémoire
À l’ombre des oiseaux c’est l’océan troublé Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent L’été taille la nue au tablier des anges Le ciel n’est jamais bleu comme il l’est sur les blés
Les vents chassent en vain les chagrins de l’azur Tes yeux plus clairs que lui lorsqu’une larme y luit Tes yeux rendent jaloux le ciel d’après la pluie Le verre n’est jamais si bleu qu’à sa brisure
Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée Sept glaives ont percé le prisme des couleurs Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs L’iris troué de noir plus bleu d’être endeuillé
Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche Par où se reproduit le miracle des Rois Lorsque le cœur battant ils virent tous les trois Le manteau de Marie accroché dans la crèche
Une bouche suffit au mois de Mai des mots Pour toutes les chansons et pour tous les hélas Trop peu d’un firmament pour des millions d’astres Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux
L’enfant accaparé par les belles images Écarquille les siens moins démesurément Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens On dirait que l’averse ouvre des fleurs sauvages
Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où Des insectes défont leurs amours violentes Je suis pris au filet des étoiles filantes Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d’août
J’ai retiré ce radium de la pechblende Et j’ai brûlé mes doigts à ce feu défendu Ô paradis cent fois retrouvé reperdu Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes
Il advint qu’un beau soir l’univers se brisa Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent Moi je voyais briller au-dessus de la mer Les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa
Humeurs et réactions toujours à suivre dans mes brèves de blog !
On apprend aujourd’hui la disparition, le 17 février, d’un géant du chant José Van Dam.
L’ami Nicolas Blanmont lui consacre, sur le site de la RTBF, un article extrêmement complet et documenté auquel je ne peux que renvoyer, puisque tout y est dit, de la formation, de la carrière incroyable de José Van Dam et de sa place éminente dans le club très fermé des plus grands chanteurs du XXe siècle.
Le simple examen de ses rôles à l’opéra, sous les baguettes les plus fameuses, le relevé de sa discographie, donnent le vertige. Je me rappelle ces Grands entretiens réalisés par France Musique en 2019 avec le grand baryton belge et, par exemple, ce qu’il disait de sa longue collaboration avec Karajan: « Il était rigoureux, exigeant… C’est le ‘grand’ chef avec lequel j’ai eu le plus de plaisir à chanter. »
Dans ma mémoire, se mêlent des souvenirs – finalement pas si fréquents – de José Van Dam sur scène .Deux, très forts, me reviennent à l’instant d’écrire ces lignes.
Don Carlos au Châtelet
A l’opéra, il y a assez peu de spectacles dont je puisse dire qu’ils approchent la perfection; Ce Don Carlos de 1996 en faisait partie.
Pelléas et Melisande à Genève
« En février 2000, c’est à Genève, au Grand Théâtre (puis au Victoria Hall) que je retrouve Langrée. Il dirige son premier Pelléas, avec une équipe de rêve, une Mélisande de 20 ans, Alexia Cousin, Simon Keenlyside, José van Dam, Patrice Caurier et Moshé Leiser à la manœuvre » (Lire Portrait d’ami).
Jamais un Golaud ne m’a bouleversé à ce point. José Van Dam est pour toujours « mon » Golaud.
Et cette présence si remarquable, ce timbre, cette diction uniques, on les retrouve à leur acmé dans tant d’enregistrements que je vais redécouvrir dans une discothèque proprement vertigineuse !
Bach : Magnificat / Messe en si (Corboz) Erato
Beethoven : Fidelio (Karajan) EMI / Missa solemnis (Karajan) DG
Beethoven : 9e symphonie (Karajan x 2) DG
Berg : Wozzeck (Levine) Met
Berlioz : L’enfance du Christ (Gardiner) Erato
Berlioz : La damnation de Faust (Levine) Munich / (Nagano) EMI
Berlioz : Roméo et Juliette (Ozawa) DG
Bizet : Carmen (Karajan) DG / (Solti) Decca
Bizet : La jolie fille de Perth (Plasson) EMI
Brahms : Un requiem allemand (Karajan) DG-EMI
Bruckner : Te Deum (Karajan) DG
Debussy : Pelleas et Mélisande (Abbado) DG / (Karajan) EMI / (Levine) Met
Debussy : Rodrigue et Chimène (Nagano) EMI
Delibes : Lakmé (Plasson) EMI
Duruflé : Requiem (Corboz) Erato
Enesco : Oedipe (Plasson) EMI
Fauré : Pénélope (Dutoit) EMI
Fauré : Requiem (Plasson) EMI
Gluck : Iphigenie en Aulide (Gardiner) Decca
Gluck : Iphigenie en Tauride (Gardiner) Erato
Gounod : Faust (Plasson) EMI
Gounod : Mireille (Plasson) EMI
Gounod : Mors et vita (Plasson) EMI
Gounod : Roméo et Juliette (Plasson) EMI
Hahn : Ciboulette (Diederich) EMI
Haydn : Die Schöpfung (Karajan) DG
Ibert : Don Quichotte (Nagano) EMI
Magnard : Guercoeur (Plasson) EMI
Mahler : Symphonie n°8 (Bernstein) DG
Martin : Monologues de Jedermann (Nagano) Erato
Massenet : Hérodiade (Plasson) EMI
Massenet : Manon (Pappano (EMI)
Mozart: Cosi fan tutte (Muti) EMI
Mozart : la Flûte enchantée (Karajan) DG / (Levine) Sony / (Marriner) Philips
Mozart : Don Giovanni (Maazel) Sony /
Mozart : Les noces de Figaro (Karajan) DG
Mozart : Requiem (Karajan) DG
Offenbach : Les contes d’Hoffmann (Nagano) EMI/ (Cambreling) EMI
Poulenc / Chansons gaillardes (Collard) EMI
Puccini / Gianni Schicchi (Pappano) EMI
Ravel : Don Quichotte à Dulcinée , Mélodies populaires grecques (Boulez) Sony
Ravel : L’enfant et les sortilèges (Rattle) EMI
Ravel : L’heure espagnole (Maazel) DG
Roussel : Evocations, Padmâvâti (Plasson) EMI
Saint-Saëns : Mélodies (Collard) EMI
Richard Strauss : Die Frau ohne Schatten (Solti) Decca
Richard Strauss : Salomé (Karajan) EMI
Verdi : Aida (Karajan) EMI
Verdi : Don Carlo (Karajan) EMI
Verdi: Don Carlos (Pappano) EMI
Verdi : Falstaff (Solti) Decca
Verdi : Otello (Karajan) EMI
Verdi : Requiem (Karajan) DG / (Solti) RCA
Verdi : Simon Boccanegra (Abbado) DG
Verdi : Un bal masqué (Barbirolli) EMI
Wagner : Le Vaisseau fantôme (Karajan) EMI
Wagner : Les Maîtres Chanteurs (Solti) Decca
Wagner : Parsifal (Karajan) DG
Cette discographie est loin d’être exhaustive !
Il y a quelques années Erato avait publié un magnifique coffret de 10 CD dans la série Autograph
C’est à l’évidence l’un des portraits les plus fidèles de l’art et de la carrière du baryton disparu, avec plusieurs raretés, notamment les magnifiques Monologues de Jedermann de Frank Martin, de larges extraits des deux enregistrements de Salomé auxquels José Van Dam a participé, celui très célèbre de Karajan, et l’autre beaucoup moins de Kent Nagano à l’opéra de Lyon.. dans la version française de l’opéra de Richard Strauss. De la même manière José Van Dam est magnifique dans le Don Carlo (Karajan) comme dans le Don Carlos de Verdi (Pappano). Un joli bouquet de mélodies de Saint-Saëns, Ravel, Poulenc, Ropartz et Berlioz (Les nuits d’été notamment avec Jean-Philippe Collard)
J »évoquerai certainement sur mes prochaines brèves de blog les hommages qui viendront en nombre saluer José Van Dam.
C’est le privilège et l’avantage de l’âge que de pouvoir suivre, souvent avec admiration, le parcours de celles et ceux qu’on a connus, côtoyés, employés parfois, plus jeunes à l’orée de leur carrière. Certains semblent fixés à vie dans leur entreprise, preuve sans doute qu’ils s’y sentent heureux, épanouis dans leurs fonctions (je pense notamment à mes amis de Liège – Merci ! – Sabine qui était là à mon arrivée en octobre 1999, Silvia, Sophie, Séverine, Valérie, Elise, Robert, Laurent, Erwan, Eric, Pierre, Christophe que j’ai recrutés au début des années 2000), d’autres aiment, à moins qu’ils y soient obligés, emprunter des chemins plus sinueux. Je suis moi-même l’exemple d’une « carrière » professionnelle qui n’a rien de rectiligne, loin s’en faut, où les hasards combinés aux opportunités, et peut-être à un peu de chance, m’ont permis d’accéder à des responsabilités que je n’aurais jamais imaginées.
Dans le seul domaine culturel, a fortiori dans l’étroit microcosme de la musique dite classique, les postes sont rares et les nominations ne découlent pas toujours – doux euphémisme ! – de la qualité des prétendants. Mais tout récemment je me suis réjoui de l’arrivée de Frédéric Morando à la direction de l’Orchestre de chambre de Paris, ou de celle de Jean-Baptiste Henriat à celle de l’Orchestre national de Lille. Ce sont de vrais « pros », mordus de musique. J’ai connu Frédéric en travaillant avec l’orchestre de Pau, notamment pour le spectacle que j’avais commandé à Isabelle Georges, Frederik Steenbrink, Jeff Cohen, Roland Romanelli et Fayçal Karoui pour le festival Radio France 2018.
Février 1995
Deuxième épisode de mes « carnets secrets« , je notais le 6 février 1995 :
« La semaine écoulée fut parisienne, mondaine et musicale. Tautologie !
Lundi le luxe absolu dans un écrin trop âpre. La Philharmonie de Vienne, 8ème de Bruckner, Haitink, au TCE. J’avais le souvenir de Dohnanyi au Châtelet au printemps dernier, et d’un ennui profond, ce qui est le comble pour pareil chef-d’oeuvre, mais enfin on vit ce que certains savaient, que ce M. Dohnanyi est un piètre musicien. Tandis que Haitink ! Notre bonne critique musicale a longtemps accoutumé de le traiter par dessous la jambe. Eh bien on a vu, on a entendu. Un grand. Ce n’était pas un hasard si Pierre Boulez, rencontré à l’entrée, était venu voir son confrère, à peine plus jeune, diriger cette 8ème qu’il m’a dit vouloir enregistrer bientôt aussi avec Vienne. On se régale par avance.
Boulez d’ailleurs, c’était son tour le lendemain mardi. Bien sûr le Tout-Paris dans la salle, la chère et branlante Claude Pompidou. Sourires en tous sens, comment allez-vous ? Programme austère. Boulez s’amuse à déconcerter tous ces bons bourgeois qui lui mangent dans la main après l’avoir mis sur le saint siège de pape de la vie musicale française. Un splendide et acéré Chant du rossignol, ses Notations I-IV, extraordinaire feu d’artifice orchestral.
Mes voisins Dominique Fernandez et Ferrante Ferranti convaincus. Françoise Giroud, devant moi, bien vieille mais vaillante, applaudissant de coeur (son Journal d’une Parisienne la révèle mélomane),
En deuxième partie, l’opus 6 de Webern, somptueuse épure, et le 1er de Bartok, Barenboim très bien quoique pas très puissant, mais une systématique agaçante.
Escapade à Cannes le mercredi pour le MIDEM. Quelques belles minutes au soleil à Nice, le temps d’une balade près du marché aux fleurs. Le MIDEM est conforme à sa réputation, business, peu de show. Le soir concert d’hommage à Maurice André. J’enrage d’avoir donné à Hervé Corre l’idée d’inviter les meilleurs « vents » actuels et de constater ce qu’il en a fait. Un défilé de patronage, quelques notes de concertos, à peine le temps d’apprécier la chance d’avoir dans la même soirée Emmanuel Pahud, Paul Meyer, Jean-Louis Capezzali,Michel Becquet, Justaffré, Audin, etc.
Jeudi, l’éblouissante Natalie Dessay donne quelque intérêt à Lakmé à l’Opéra-Comique, spectacle kitsch en diable, mais elle est fabuleuse.
Anderson et Alagna dans Lucia dimanche dernier à Bastille n’étaient pas mal non plus. Donizetti est vraiment planplan, Serban a surpris mais sa mise en scène n’a rien d’idiot, au contraire !
Je redoute la soirée de mardi des Victoires de la musique classique au Palais des Congrès. Il a fallu batailler avec France 3 pour imposer à Claude Fléouter une soirée pas trop déshonorante. Avec Jacques Chancel cela devrait aller. Mais on risque un mauvais remake de tristes 7 d’Or. » (@Jean-Pierre Rousseau, 6 février 1995)
Je reprends tels quels mes écrits d’il y a trente et un ans, jamais publiés ni montrés à qui que ce soit. J’en ai retiré quelques phrases à caractère personnel, mais je dois assumer ce que j’ai dit à propos de certains – « Dohnanyi est un piètre musicien » Diantre ! –
J’ai hésité avant de commander d’abord ce coffret qui couvre la période 1971-1979, puis le précédent – 1953-1969 -. Le prix fait réfléchir (puisque j’achète tous mes disques !) mais le travail éditorial et l’objet même sont remarquables.
Tout semble avoir été déjà dit, écrit sur le chef d’orchestre salzbourgeois : Karajan est né dans la ville natale de Mozart le 5 avril 1908 et mort dans sa maison d’Anif, à 8 km de Salzbourg le 16 juillet 1989. Ici même les occurrences ne manquent pas : lire Mon Karajan
Alors pourquoi revenir à Karajan et à ces captations de concert ? D’abord en raison de quelques raretés, pas toujours indispensables, mais surtout parce qu’une fois de plus le concert, le « live » révèlent l’artiste tel qu’en lui-même le studio, trop léché, trop poli – surtout à cette période-là – le corsètent.
>Webern pièces op 5 / Schumann symph 4 / Tchaikovski conc piano 1 – Mark Zeltser
CD 20 25/11/79
>Bach conc brandebourgeois 1 / Beethoven symph 3
*J’ai raconté le souvenir très particulier que j’ai gardé du concert que donnaient Karajan et ses Berliner à Lucerne, trois semaines avant ce concert, le 31 août 1974, avec au programme ce Pelleas de Schoenberg (L’été 74).
Les surprises d’un coffret
Les textes et les photos qui font une grande partie de la valeur de ce coffret – en allemand et en anglais seulement ! – dressent des portraits contrastés du chef, surtout lors de cette décennie 70 où la recherche du beau son va sembler l’emporter sur les considérations purement musicales. On sort en réalité des clichés, des postures, par le témoignage de musiciens, de preneurs de son, de collaborateurs qui n’étaient pas, n’ont jamais été de simples faire-valoir. Mais on admire ce qui a fait la légende Karajan – et que m’avait rapporté jadis l’un de ses rares « élèves », le chef allemand Günther Herbig, invité plusieurs fois à Liège – la fabrication, la construction d’une interprétation, avant même la recherche du son d’ensemble. Tous les documents – rares jusqu’à maintenant – qui montrent Karajan en répétition l’attestent.
On comparera donc avec intérêt les doublons qui figurent dans ce coffret (‘Le Sacre du printemps, la 5e de Bruckner, la 41e de Mozart), on ne s’attardera pas longtemps sur les rares « créations » – on imagine bien pourquoi Karajan dirige une oeuvre de Werner Thärichen, l’indéboulonnable timbalier et surtout délégué des musiciens des Berliner (!) – mais on relèvera un art consommé de la programmation. On a sans doute choisi les concerts les plus originaux pour ce coffret, mais on reste rêveur devant ce qui était proposé au public berlinois.
Il faut aussi relever que le système mis en place par Karajan et Berlin de contrôle absolu de tout ce qui était enregistré, produit, pour le concert et pour le disque, est encore très largement en vigueur aujourd’hui. On ne trouve quasiment pas trace sur internet, a fortiori sur YouTube, d’un « live » qui n’ait pas été formellement approuvé par la firme !
Exception avec ce Chant de la Terre, capté en janvier 1978 (cf. ci-dessus), avec Agnes Baltsa et Hermann Winkler :
A intervalles réguliers, j’évoque ici les bonnes affaires que je fais, soit dans l’unique magasin classique encore un peu garni à Paris, soit par correspondance. Cette période de l’année s’y prête particulièrement entre soldes et déstockage.
Habilement, et utilement, le rayon classique de Gibert – qui a repris ses quartiers d’antan au rez-de-chaussée du magasin du 34 bd. St Michel, mêle disques neufs et occasions.
Entre Gibert et le site allemand jpc.de,, avec des prix bradés, j’ai eu l’embarras du choix
Chopin / Amir Katz
Je ne sais quasiment rien de ce pianiste israélien, Amir Katz, dont j’ai déjà entendu le beau piano dans les cycles de Lieder de Schubert qu’a enregistrés Pavol Breslik, et comme j’ai une passion singulière pour les Etudes de Chopin, je n’ai pas résisté.
Chostakovitch rime avec Rostropovitch
Encore un de ces clichés qui veut que le génial violoncelliste ait été un piètre chef d’orchestre… sans doute Mstislav Rostropovitch (1927-2007) n’était-il pas le technicien le plus sûr de la baguette, mais diable est-ce ce qu’on attend d’un interprète? Je réécoutais récemment les symphonies de Tchaikovski enregistrées par Rostro, quel souffle ! quelle ardeur ! et puis il chante tout de même dans son arbre généalogique. Dans cette intégrale Chostakovitch que j’avais négligée, ignorée, même – elle est proposée à 35 € sur jpc.de) on a tout de même affaire à l’ami du compositeur, à celui qui, jusqu’à son exil, a vécu la Russie tragique du XXe siècle. Je découvre, à petites doses, cette intégrale, et je m’en veux d’avoir tant tardé à le faire
Les invitations de Mireille Delunsch
Comment ai-je pu ignorer ce disque majeur, moi qui aime tant Duparc et son sublime corpus de mélodies ?
Le Bach de Tharaud
Je n’ai pas toujours été tendre avec Alexandre Tharaud mais je peux comprendre qu’Alain Lompech le défendre contre des contempteurs qui ne prennent pas toujours la peine même de l’écouter.
Ces concertos de Bach gravés il y a une quinzaine d’années ne manquent pas de séductions…
Gerstein transcendant
Toujours du piano – on en profite ! – avec Kirill Gerstein qu’on applaudissait la semaine dernière à la Philharmonie de Paris (lire sur Bachtrack : Les ascensions de Gerstein et Bychkov), et ce disque – encore un que je n’avais pas repéré ! – des Etudes d’exécution transcendante de Liszt
On a appris le décès d’un pilier de la vie musicale allemande, qui a été, bien malgré lui, victime de cette loi invisible des frontières, que je dénonçais ici il y a plus de dix ans. Qui, en France, connaît et/ou a entendu en concert le chef Helmuth Rilling qui vient de disparaître ?
Les discophiles ne peuvent l’ignorer, tant il a donné de son art et de son talent à servir Bach en tout premier lieu, avec cette monumentale édition
Tout cela est disponible en disques et/ou coffrets séparés à petits prix.
Je conseile à ceux qui connaîtraient mal ce chef, un coffret très intéressant qui est une sorte d’auto-portrait et qui en surprendra plus d’un par son contenu :
Ils ne sont pas si nombreux les grands chefs qui ont enregistré les Béatitudes de César Franck !
C’est l’un de ces mots à la mode pour évoquer une réaction, une colère, un énervement.. L’actualité ne manque pas d’irritants.
En finir avec Jack L.
La démission forcée de Jack Lang de la présidence de l’institut du Monde Arabe (lire La honte) nous vaut dans pratiquement tous les médias l’habituelle litanie sur le grand Ministre de la Culture, le seul après Malraux, qu’il fut et serait resté dans la mémoire collective. Sans qu’évidemment personne ne s’avise de creuser le sujet, de sortir des formules faciles et fallacieuses. Et surtout sans que personne ne s’étonne que ce monsieur n’ait jamais cessé d’être considéré comme un dignitaire d’Etat, attaché à tous les privilèges d’une réputation largement surfaite. A-t-il jamais payé un centime de sa poche pour assister à un spectacle, pour acquérir une oeuvre d’art (ses « amis » s’en occupaient pour lui).ou même pour payer ses notes d’hôtel (si l’on en croit Pierre Lescure) Tout Paris bruissait de ses interventions ou de celles de sa femme pour être de toutes les réceptions qui comptent. La manière dont il s’est accroché à son poste – rémunéré – de président de l’IMA, obtenant d’Emmanuel Macron d’être renommé en 2023 (alors que le poste avait été promis à Jean-Yves Le Drian, qui, lui, s’y connaissait en matière de relations avec les pays arabes et de diversité des cultures de cette région du monde). L’homme était mielleux avec les puissants, détestable avec les petits.
Je ne peux pas ne pas regretter que l’un des festivals les plus originaux de France, et même d’Europe, soit tombé à un niveau de banalité qui efface quarante années d’audace et de succès public. Dommage ! Déjà l’an passé Christian Merlin le déplorait dans Le Figaro…
Qu’il est loin le temps où l’on invitait le jeune Jonas Kaufmann dans un chef-d’oeuvre méconnu…
J’ai été surpris de voir que, chez les jeunes chefs, c’est devenu un tube. Rien qu’à l’Orchestre de Paris, Andris Nelsons, Daniel Harding, et Klaus Mäkelä l’ont dirigée en moins de dix ans !
Belle réussite que celle de Semyon Bychkov, qui a réussi le petit exploit de me rendre cette Alpensinfonie moins indigeste !
Et toujours mes humeurs et bonheurs dans mes brèves de blog (ma « campagne », Lang et Santini, Radio France)
*saucisson : C’est un terme que j’entendais souvent en Suisse pour désigner une pièce musicale longue et indigeste. Ce n’est pas la définition qu’en donne Stéphane Gendron dans son ouvrage C’est du pipeau ! (lire Les mots et les notes)
Dans un article publié il y a un an sous le même titre (Le piano oublié) j’évoquais « la triste loi des carrières fulgurantes et des jeunesses trop vite enfuies. On les adule, on les encense et on les oublie ».
Qui se rappelle aujourd’hui ce jeune pianiste hongrois, fuyant son pays au moment des événements de Budapest en 1956 (tout comme son compatriote Cziffra), dont on vient d’apprendre la disparition : Tamás Vásáry ?
Ce n’est qu’assez récemment que j’ai trouvé, dans un magasin d’occasion, ce coffret Chopin
à propos duquel je découvre, dans les archives du Monde, cet article qui dit beaucoup de ce pianiste : Chopin par Tamas Vasary.
« Il vient, comme Cziffra, des plaines de Hongrie, et comme lui il se joue avec une aisance confondante des pièges techniques les plus redoutables. Mais la comparaison s’arrête là : les deux tempéraments sont très dissemblables : le premier est une » force qui va « , le deuxième un miniaturiste. Vàsàry rappelle Dinu Lipatti. L’émotion qu’il dispense est de la qualité la plus rare : née du miracle de la note exactement mise en place, du timbre finement dosé, de transparences soudaines, d’utilisation de silences d’une exceptionnelle… densité (écoutez la première ballade), d’infinies délicatesses. » (Le Monde, 31 décembre 1965)
On espère que Deutsche Grammophon (ou son avatar Eloquence) pensera à rééditer un fonds discographique qui ne se limite pas à Chopin. On aime des Brahms et des Mozart qui ont du caractère.
La carrière de chef d’orchestre de Vasary, essentiellement en Angleterre, n’est guère mieux connue sur le continent, et j’avoue ne rien posséder dans ma discothèque.
Je renvoie à l’article que j’avais consacré à la pianiste italienne, il y a juste un an (Ave Maria) lors de sa disparition. Je ne veux pas rapporter ici les discussions qu’elle a suscitées sur Facebook…mais juste signaler la parution d’un. coffret qui regroupe, outre la discographie que je citais dans mon premier article, une somme jadis parue chez Fonit Cetra des sonates de Clementi.
J’en profite pour signaler la nouveauté de la pianiste lituanienne Mūza Rubackytė, compagne de nombre d’aventures au Festival de Radio France à Montpellier. Je connais peu d’artistes de ce niveau – le plus haut – qui aient manifesté tout au long de leur carrière une inépuisable curiosité pour le répertoire oublié ou délaissé de son instrument, comme en témoigne cet hommage à Penderecki
Et toujours mes humeurs (parfois mauvaises) et mes bonheurs dans mes brèves de blog :Jack Lang, Epstein, Patrick Szersnovicz, Notre Dame…
J’ai retrouvé il y a peu un grand cahier, en fait un agenda comme on en avait dans tout poste de responsabilité avant l’avènement d’internet, où, de 1991 à 1997, j’ai consigné du factuel, de l’intime et des moments précieux. Une sorte de blog avant mon premier blog (ouvert en janvier 2007)…
J’en publierai ici des extraits, savoureux ou vachards, en tout cas authentiques.
5 MARS 1995 : L’AVENTURE CONTINUE
Un mois s’est écoulé. J’en ai repris pour dix huit mois à France Musique*. Le climat est bon. Claude Samuel a enfin compris qu’il pouvait avoir une petite équipe loyale et franche. Il s’est battu pour son journal Mélomane, pas seul, soutenu, donc intelligent, habile. Il manque terriblement de sens tactique. Tout entier occupé à défendre son idée, il ne regarde, ni n’écoute, ne perçoit pas son interlocuteur et échoue à le convaincre, à se l’attacher.
France Musique va mieux. Les chiffres remontent. Le Figaro a fait un bon article, à notre avantage. C’est bon pour le moral des troupes. La durée aussi. Le long terme est nécessaire.
* Précision : par l’une de ces bizarreries dont Radio France était (est toujours?) coutumière, mon premier contrat comme directeur délégué de France Musique ne durait que 18 mois… renouvelables (lire 30 ans ont passé)
Quant à Claude Samuel (1931-2020) ces impressions du moment confirment ce que j’ai écrit sur lui lors de sa disparition le 14 juin 2020. Et je repense d’autant plus fort à lui, le jour où s’ouvre le Festival Présences 2026 autour de la figure du compositeur Georges Aperghis.
Et pour ce qui est des humeurs et des bonheurs du jour, c’est toujours dans mes brèves de blog
La publication par Warner d’un coffret de 79 CD de ses enregistrements stéréo ne fera pas de lui la célébrité qu’il n’a jamais été sur le continent : Adrian Boult (1889-1983). Le grand chef britannique, à qui j’ai déjà consacré plusieurs articles (Les inattendus), n’aura jamais bénéficié, hors du Royaume-Uni, de la notoriété, certes toute relative, d’un Barbirolli ou d’un Beecham pour ne citer que ses contemporains, ni de la célébrité d’un Simon Rattle.
J’invite à relire ces articles (notamment Plans B) lorsqu’on veut échapper aux clichés qui s’attachent aux musiciens britanniques qui devraient se cantonner à la musique britannique. Adrian Boult dans Elgar, Holst, Vaughan-Williams c’est presque normal, et c’est une large part du nouveau coffret, mais il y a beaucoup plus dans son héritage discographique. C’est sur les originalités de cette grosse boîte que je m’arrête ici. Il y a beaucoup de surprises, et de bonnes surprises.
Je connaissais bien sûr le légendaire enregistrement de Julius Katchen des très libres variations d’Ernő Dohnányi sur « Ah vous dirai-je maman », dirigé par Adrian Boult. Mais j’ignorais ce disque enregistré avec le compositeur lui-même au piano.
Avec Shura Cherkassky
L’un des pianistes les plus originaux du XXe siècle – Shura Cherkassky – est aussi l’un des plus difficiles à identifier dans une discographie aussi profuse que désordonnée. Ce coffret Boult comporte plusieurs pépites : les concertos de Grieg, Schumann, Tchaikovski et comme une gâterie le scherzo du concerto symphonique n°4 de Litolff.
Avec Yehudi Menuhin
Le problème avec Yehudi Menuhin c’est l’irrégularité d’un jeu, des problèmes d’archet, qui sont perceptibles dans la plupart de ses enregistrements de maturité, que ce soit avec Boult ou n’importe quel autre chef. Il.y en a ici quelques-uns d’évitables et puis une vraie curiosité, deux concertos « contemporains », deux absolues raretés, les concertos de Malcolm Williamson et Lennox Berkeley, deux oeuvres dont j’ignorais l’existence avan de les découvrir dans ce coffret.
Dans le répertoire romantique, on est conquis par une intégrale symphonique Brahms (le natif de Hambourg est mort lorsque le jeune Adrian avait déjà 14 ans !), de belles percées du côté de Tchaikovski. Boult avance toujours, indifférent aux alanguissements.
Boult est l’auteur d’au moins quatre enregistrements du tube de Gustav Holst, les Planètes. Deux figurent dans ce coffret.
Adrian Boult, comme la plupart de ses confrères d’outre-Manche, n’était pas dépourvu d’humour et ne dédaignait pas la musique « légère »
Et toujours mes humeurs et bonheurs du moment dans mes brèves de blog : Les mondanités de Capuçon, les délices de Lipp, la vie de famille et une Missa pas solennelle pour deux sous…
Début de semaine chargé en premières (ou presque), lundi soir à l’Opéra Garnier, mardi au théâtre Marigny.
Bychkov et Onéguine
C’est un soir de première, avec tout ce que cela peut représenter d’excitant pour le mélo/lyricomane et de prétentieux pour un public bling bling où les élégances se font rares. On entend beaucoup parler russe, on repère quelques célébrités, à l’entrée Marielle Labèque accueille les invités de son mari (Semyon Bychkov), le metteur en scène Robert Carsen précède de quelques marches Claire Chazal dans le grand escalier, et au premier rang de la corbeille on apercevra, discrète et attentive, l’inoubliable partenaire de Ralph Fiennes dans Le Patient anglais, Juliette Binoche (ils ont fait trois films ensemble).
La dernière fois que j’ai vu l’opéra de Tchaikovski à Paris, c’était en novembre 2021 au théâtre des Champs-Elysées et je n’ai pas que de bonnes raisons de m’en souvenir : Des Champs-Elysées à l’hôpital.
Le pur hasard des disponibilités a voulu que j’assiste à une autre première, plutôt une nouvelle production de la pièce de Peter Shaffer, Amadeus, 270 ans exactement après la naissance de Mozart, le 27 janvier 1756 !
Sans la promo très efficace qui a précédé ce spectacle – avec les frères Thomas et Olivier Solivérès – je n’aurais peut-être pas songé à prendre des places, pensant à tort que depuis le film de Milos Forman – inspiré de la pièce de Shaffer – tout avait été dit de la vraie-fausse légende de la rivalité Mozart-Salieri.
Je n’ai pas vu passer les 2 heures et quart d’un excellent spectacle de théâtre et de musique, qui n’a nul besoin d’être « revisité » ou de céder à quelque mode contemporaine. Jérôme Kircher qui incarne Salieri et Thomas Solivérès qui est littéralement Mozart sont parfaits, mais pour une fois je veux citer tous les acteurs/chanteurs/musiciens d’une distribution idéale : Lison Pennec (Constance), Eric Berger (formidable Joseph II), Laurent d’Olce (Orsini), Philippe Escudié (redoutable baron Van Swieten), Romain Pascal (chambellan roué à souhait), Laurent Arcaro (baryton), Artus Maël (basse), Flore Philis (la Reine de la nuit), Stella Siecinska (la cantatrice Caterina Corsini), Loïc Simonet (violon), Marjolaine Alziary et Jade Robinet (violoncelle).