Wien, nur du allein

La dernière fois que j’étais venu à Vienne, c’était le 22 juin 2014, pour les débuts – il remplaçait Mariss Jansons malade – de Mikko Franck à la tête des Wiener PhilharmonikerDeux mois plus tôt c’était l’Orchestre philharmonique royal de Liège qui se produisait, pour la troisième fois en dix ans, dans la célèbre salle dorée du Musikverein sous la houlette d’un Viennois pur jus, Christian Arming (Les soirées de Vienne). 

Une ville que je crois bien connaître, et que pourtant je redécouvre à chaque fois dans son ambiguïté, sa duplicité même. Freud, Zweig, Schoenberg, Mahler, Schnitzler, et en même temps la complaisance avec le nazisme, l’antisémitisme rampant, et hier l’extrême-droite aux portes de la présidence de la République.

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Le spectacle que donnaient hier soir dans cette même salle dorée du Musikverein, Isabelle Georges, le Sirba Octet, le Tonkünstler-Orchester de Vienne  et Yutaka Sado, dans ce cadre, prenait un relief particulier : donner Yiddish Rhapsody était une manière de défi, comme l’a fièrement annoncé la chanteuse française au début du spectacle.

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J’avais déjà aimé ce spectacle à Liège en décembre 2015, mais il y avait dans l’air, et dans cette salle dorée, vendredi soir, une ardeur, une authenticité, quelque chose d’infiniment bouleversant. Vienne ne laisse jamais indemne…

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Hasard du calendrier, au Volksoperse donnait hier soir la dernière d’une série de représentations de l’opérette Die Zirkusprinzessin du compositeur juif hongrois Imre Koppstein plus connu sous son nom viennois Emmerich Kálmánné en 1882 à Slotok (Hongrie), fuyant Vienne en 1938 d’abord pour Paris puis les Etats-Unis et revenant s’installer à Paris où il mourra en 1953. La France l’a complètement oublié qui ne programme jamais ses opérettes (en dehors de La Veuve Joyeuse et Lehar ou de La Chauve-Souris et Strauss aucune chance pour le répertoire viennois, sauf divine exception comme à Lyon en décembre dernier : Une nuit à Venise).  

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Pourtant les ouvrages de Kalman valent largement ceux de Lehar, même si les sujets et les livrets ne brillent pas par l’originalité – toujours des histoires d’amour contrariées – mais l’inspiration mélodique – Kalman n’oublie jamais ses origines – et le raffinement de l’écriture orchestrale (le Korngold de Die tote Stadt n’est jamais loin) sont un bonheur de tous les instants.

Ce qui manque à Kalman ? Des airs, des duos plus individualisés, qu’on retient immédiatement, ces mélodies qu’on fredonne dès la sortie du théâtre. Ce que j’ai entendu hier, j’ai l’impression que j’aurais pu l’entendre dans Princesse Czardas ou Comtesse Maritza. 

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On retrouvera avec bonheur le grand ténor récemment disparu Nicolai Gedda dans les deux ouvrages les plus connus de Kalman :

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J’ai une affection particulière pour La Duchesse de Chicago, dont la partition a été reconstituée et brillamment remise au jour par l’infatigable Richard Bonynge

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Programme ou projet ?

Premier constat : depuis 1974 j’ai suivi toutes les campagnes présidentielles – et participé à certaines d’entre elles – , celle que nous vivons est sans doute unique, si pas vraiment inédite. Moins que jamais on ne peut prédire, prévoir l’issue du scrutin du 23 avril (et par voie de conséquence de celui du 7 mai). « Ce qui est probable devient hautement incertain » (Gilles Boyer, ex-directeur de campagne d’Alain Juppé)

Les favoris perdants

On avait déjà observé que les favoris de la course, six mois avant la date fatidique, n’en étaient jamais les gagnants. En 1974 après la mort de Pompidou, avantage Chaban-Delmas, Mitterrand en embuscade, et finalement Giscard élu de peu. En 1981 – tout le monde l’a oublié – jusqu’en janvier les sondages donnaient VGE réélu, victoire de Mitterrand. En 1988, la logique eût voulu que la droite revenue majoritaire au Parlement en 1986 reprenne la présidence, Mitterrand réélu largement. En 1995, Balladur était élu dans un fauteuil, Delors ayant renoncé et Chirac replié dans son Hôtel de Ville parisien, Jospin en tête du 1er tour, Chirac élu. En 2002, le grand choc que personne n’avait vu venir, Le Pen au second tour.

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En 2007 et 2012, surviennent, à gauche, les « primaires » – en complète contradiction avec la réforme constitutionnelle de 1962 instituant l’élection présidentielle au suffrage universel direct et donc un lien sans intermédiaire entre le peuple et les candidats à la magistrature suprême. Qui prévoyait que Ségolène Royal allait balayer des concurrents aussi capés que Strauss-Kahn et Fabius à la primaire socialiste de 2006 ? Qui prévoyait en 2011 que le même DSK serait écarté d’une primaire qu’il aurait eu toutes les chances de remporter ? Et, ces dernières semaines, qui pouvait imaginer les victoires de François Fillon à droite et de Benoît Hamon à gauche, et même le renoncement de François Hollande ?

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Une situation unique, mais pas inédite

Ce qui caractérise le paysage présidentiel, deux mois et quelque avant le premier tour, c’est que rien n’est joué entre les principaux candidats, comme le note la dernière enquête du CEVIPOFMarine Le Pen est toujours en tête – mais elle est la seule à avoir déjà fixé la majorité de ses électeurs – les autres se tiennent dans un mouchoir, si l’on veut bien prendre en compte la marge d’erreurs de ce type de sondage. Et la volatilité des intentions de vote est une donnée inquiétante pour les candidats.

On répond qu’une fois – mais quand ? – qu’on entrera dans le vif du sujet, programme contre programme, les tendances s’affirmeront… Voire.

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Aucune élection présidentielle n’a jamais été gagnée depuis 40 ans sur un programme, ou plus exactement tout le monde sait, à commencer par les électeurs, que les propositions, engagements, programmes (communs ou non) ne sont pas déterminants dans les raisons de leurs votes.

Un projet, une personnalité

Les Français, tous les cinq ans maintenant, se donnent le sentiment (l’illusion ?) de voter pour le monarque sans couronne, qui sera responsable et comptable, et parfois coupable, de tout, du destin du pays, de leur sort personnel. Ils ont envie de croire qu’un homme – ou une femme – peut tout changer, tout décider…

Mais on ne choisit pas un président comme une majorité parlementaire. On ne demande pas au président de se substituer au gouvernement. Il lui faut tracer une perspective, un objectif, un projet qui entraîne le pays au-delà des difficultés de l’heure.

L’extrême droite l’a compris, qui tient le même discours depuis vingt ans : repli sur soi, sortie de l’Europe. Hamon l’a compris, lors de la primaire de la gauche, avec son idée de revenu universel. Mélenchon c’est déjà plus flou, la France insoumise ce n’est pas un projet, ni même une idée. Fillon – indépendamment de ses ennuis actuels – tenait une posture – la réforme radicale – mais il est devenu inaudible dès que s’est enclenchée la bataille des chiffres (500.000 fonctionnaires de moins ? 100 milliars d’économies ?). Et Macron ? « Il n’a pas de programme », il ne chiffre pas ses propositions (L’absence de programme). Mais, concession à la pression médiatique, il annonce pour le 22 février le « cadrage budgétaire » de son programme/projet. Il a déjà parlé de 60 milliards d’économie.

Je n’ai aucun conseil à donner aux candidats, mais, encore une fois, ce n’est pas un programme, un projet de loi de finances, qu’on leur demande. Mais de nous dire le projet, le rêve même, l’ambition qu’ils ont pour le pays, l’Europe et le monde. En somme l’idée qu’ils ont de la France.

 

Fantastique Fantasio

On a rarement eu de mauvaises surprises dans la programmation de l’Opéra Comique du temps de Jérôme Deschamps (Du rire aux larmes). 

Olivier Mantei poursuit sur la même lancée victorieuse, il espérait inaugurer le théâtre rénové par ce Fantasio dont nous avions parlé il y a plus de deux ans. Raté pour la salle Favart – mais y a-t-il jamais eu, en France, un chantier terminé à temps ? – mais pari formidablement relevé pour cette nouvelle production qui a trouvé un beau refuge sur la scène du Châtelet (qui doit aussi fermer bientôt pour rénovation, vous suivez ?).

Les spectateurs du Festival de Radio France et les millions d’auditeurs qui, grâce à France Musique, ont pu entendre, dans le monde entier, le concert du 18 juillet 2015, avaient déjà admiré une partition du meilleur Offenbachreconstituée par le grand spécialiste Jean-Christophe Keck, donnée dans une distribution éblouissante…

11219131_10153439694448194_6380105925159628429_n(Julie Depardieu en récitante, Marianne Crébassa en Fantasio, Omo Bello en Elsbeth le 18 juillet 2015 à Montpellier).

Sur la scène du Châtelet, on retrouve la révélation de cette version de concert, Marianne Crébassa, dans le rôle titre, ainsi que Jean-Sébastien Bou qui chantait déjà le prince de Mantoue, Loic Felix (Marinoni), Enguerrand de Hys (Facio) et toute une fine équipe de chanteurs, admirablement mis en scène par l’inventif et facétieux Thomas JollyDans la fosse, Laurent Campellone tire des sortilèges de poésie de l’orchestre philharmonique de Radio France.

Mention spéciale pour le programme vendu au public. Un parfait exemple de pédagogie intelligente, comme on aimerait en lire plus souvent. D’abord toute l’aventure de la « fabrication » de ce Fantasio, le making of (Chroniques d’un opéra), des textes clairs, sans jargon pour spécialistes, très documentés sur le compositeur, l’ouvrage, Mussetl’Opéra comique, les interprètes… Exactement ce qu’il faut pour enrichir l’expérience du spectacle.

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Il faut donc courir voir ce Fantasio, ou le repérer sur CultureBox et sur France Musique !

Blocs de bonheur

Le seul hasard a réuni sur ma table d’écoute du week-end deux forts pavés, pourvoyeurs d’intenses émotions.

Commandé sur amazon.de (qui le proposait 30 % moins cher qu’en France), un coffret que toute la critique a couvert de lauriers, une somme impressionnante en effet, celle du quatuor américain Emerson, qui fête – on a peine à le croire – ses 40 ans d’existence.

71q4ayl7g-l-_sl1400_Les spécialistes diront mieux que moi les particularités de cette formation, pur produit de la Juilliard School de New York. Cohésion, brillance, éclat, une perfection du jeu d’ensemble parfois intimidante, mais quel répertoire, de Haydn aux contemporains américains, Mozart, Beethoven, Schubert – les derniers quatuors, le quintette à deux violoncelles – Schumann et Dvorak (les quatuors et quintettes avec piano et le merveilleux Menahem Pressler), Bartok, Chostakovitch, etc…

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Du très bel ouvrage à déguster lentement comme un grand cru. J’ai commencé par Grieg et Sibelius, et enchaîné avec les quatuors de Mozart dédiés à Haydn – à l’occasion je réécouterai les Italiano qui m’ont initié à ce répertoire classique.

Deuxième achat, pour me rattraper d’avoir manqué les récitals que mon voisin d’un soir, le baryton Matthias Goerne a donnés au Théâtre des Champs-Elysées. Les quelques rares concerts dans lesquels j’avais entendu le chanteur – en voix soliste avec orchestre – ne m’avaient pas tout à fait convaincu, quelque chose dans le timbre ou l’émission qui me dérangeait ? Et voici qu’Harmonia Mundi propose à un prix défiant toute concurrence une somme de 12 CD de Lieder de Schubert que Goerne a enregistrés de 2007 à 2012 avec  des partenaires aussi différents qu’exceptionnels : Christoph Eschenbach, Elisabeth Leonskaia, Andreas Haefliger, Helmut Deutsch, Eric Schneider, Ingo Metzmacher, Alexander Schmalcz !

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Et tout ce qui m’avait dérangé superficiellement s’évanouit, ou plutôt fait sens, fait corps, ce souffle de forge qui colore, éclaire ou assombrit un timbre comme venu du fond de l’âme, une diction toute d’aisance et de fluidité qui ne fait pas un sort à chaque consonne, à chaque syllabe – ne suivez pas mon regard du côté de DFD ! -, la simplicité, la pureté de la poésie schubertienne. Et dire que j’avais manqué tout cela jusqu’à présent…

Me reviennent en mémoire quelques autres disques, soigneusement conservés dans ma discothèque, d’un magnifique Liedersänger qui a plus d’un point commun avec son jeune collègue, Wolfgang Holzmair.

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Schubert ou le bonheur inépuisable…

Présences

Activité de concert intense cette semaine. Après Yannick Nézet-Séguin mardi à la Philharmonie de Paris, l’Orchestre National de France rendait hommage jeudi à son ancien directeur musical Kurt Masur, l’Orchestre philharmonique de Radio France ouvrait hier la 27ème édition du Festival Présencesà l’Auditorium de la Maison de la radio.

Kurt Masur a laissé une forte empreinte sur les musiciens de l’Orchestre National, le concert de jeudi en a témoigné doublement, par le programme et la chaleur de la soirée. C’est le fils du chef allemand, David Ken, qui officiait au pupitre, devant une salle comble et sa mère Tomoko.

Festival of Contemporary Music Tanglewood Conductor Kurt Masur gives his son Ken- David Masur a congratulatory hug after the younger Masur conducted  " In Summer" as part of the Festival  ©Michael J. Lutch for The new York Times

L’hommage commençait par le Chant du destin de Brahms, l’une des plus belles pages chorales du compositeur hambourgeois, contemporaine de la Rhapsodie pour contralto : le Choeur de Radio France retrouvant pour la circonstance son ancien chef Matthias Brauerdonnait le ton d’une soirée placée sous le signe du recueillement. La Cinquième symphonie de Schubert rappelait l’attachement de Masur au grand romantisme allemand – Mendelssohn, Schubert, Schumann – qui a fait quelques-unes des grandes heures de son mandat à la tête du National.

En deuxième partie, le public était impatient d’entendre la star de la soirée, la violoniste Anne Sophie Mutterqui a été l’une des partenaires de prédilection de Kurt Masur.

C’est dans une autre longue robe fourreau bleue que la violoniste allemande est apparue sur la scène de l’Auditorium pour d’abord Sur le même accordla pièce que Dutilleux avait écrite pour elle, et qu’elle avait créée à Londres en 2002 avec Kurt Masur !

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Cela faisait longtemps que je n’avais pas entendu Anne Sophie Mutter en concert, je n’avais pas beaucoup aimé ses disques récents dans le répertoire classique, mais toutes mes préventions ont été levées dans le 1er concerto pour violon de Mozart : la très grande classe, la justesse de ton et de style, la pure beauté du son, la souplesse de l’archet, en parfaite osmose avec les musiciens du National. En bis, comme murmuré, l’air de la 3ème suite de Bach.

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Vendredi, c’était l’ouverture du 27ème festival Présences. Quel beau nom pour une manifestation qui donne à entendre la musique qui s’écrit aujourd’hui, les compositeurs vivants, nos contemporains ! Son créateur, Claude Samuelétait là, toujours aussi passionné. Tant de souvenirs partagés. Beaucoup d’acteurs, d’interprètes, de créateurs de la scène contemporaine évidemment, Eric Tanguy – je me rappelle la création de son quatuor à cordes à Présences 1993 ! – Philippe Schoeller, Philippe Manoury, Olivier Latry, Pascal Rophé, Alain Altinoglu, Stéphane Lissner… mais pas de ministre de la Culture – la concurrence des Victoires de la Musique ?.

Une édition qui renoue avec les portraits de grandes figures de la composition, cette année Kaija SaariahoUn Orchestre philharmonique de Radio France très sollicité, à son meilleur dans trois oeuvres contrastées, d’inégal intérêt – mais c’est le propre d’un festival de création que de confronter les esthétiques, les partitions, sans imposer une hiérarchie – sous la houlette du jeune chef russe Dima SlobodenioukDeux partitions de Kaija Saariaho, Graal theatre, un concerto pour violon datant de 1994, partie soliste virtuose et exigeante, transparence orchestrale jouant sur les effets de timbres – un peu long peut-être, en seconde partie un magnifique cycle de mélodies Adriana Songs (2006) sur des textes d’Amin Maalouf, donné en création française par l’excellente Nora GubischJe n’ai pas été le seul à avoir été moins convaincu par la pièce Denkklänge du compositeur français Raphaël Cendo, création d’une commande d’Etat, qui use et abuse de procédés si souvent entendus dans les années 70 à Donaueschingen ou Darmstadt. À réécouter sur France Musique.

img_7646(Nora Gubisch, Kaija Saariaho, Dima Slobodeniouk et les musiciens de l’Orchestre philharmonique de Radio France)

 

Le tsar Nicolai

C’est hier, juste avant un concert d’hommage à Kurt Masur – j’y reviendrai demain, que j’ai eu confirmation (merci Forumoperade la disparition, prématurément annoncée en juillet 2015, du ténor suédois Nicolai GeddaLe compatriote de Jussi Björling a eu une carrière d’une longévité exceptionnelle, sur scène comme au disque.

Premiers enregistrements, jamais dépassés, à 27 ans, des opérettes de Johann Strauss, sous la baguette idéale d’Otto Ackermann avec une partenaire de légende.

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Elisabeth Schwarzkopf, interrogée le 23 décembre 1995 par Jean-Michel Damian, avait cité ce Wiener Blut comme l’enregistrement qu’elle préférait. Ce duo avec Nicolai Gedda est bien proche de la perfection (écouter notamment à 2’25 ») :

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Gedda n’a jamais renoncé à ce répertoire où sa voix solaire faisait merveille.

Mais il détient une sorte de record des rôles qu’il a joués et enregistrés, comme en témoigne une discographie d’une incroyable diversité.

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On comprend le secret de sa longévité, en écoutant Nicolai Gedda, ici octogénaire, expliquer, certes en suédois, sous-titré anglais, la technique qui fut la sienne et celle de ses glorieux aînés (Caruso, Björling).

Ici, dans un extrait des Pêcheurs de perles de Bizet, capté dans les années 90, la voix n’a rien perdu de son éclat, et on admire la diction française d’un chanteur qui parlait et chantait couramment toutes les langues de l’opéra.

J’ai eu le privilège de l’entendre chanter pour la soirée surprise organisée, au théâtre de Vevey, pour les 90 ans de son illustre voisin et collègue Hugues Cuénoden 1992. Pour preuve de la modestie de ce grand musicien, cette anecdote rapportée hier par mon ami François Hudry sur sa page Facebook

« Il me revient le souvenir de ma rencontre chez lui, en dessus de Morges, en Suisse, pour une émission de la Radio Suisse. C’était un jour de canicule. Gedda (prononcer Yedda) avait si chaud qu’il m’avait appelé le matin même pour me donner rendez-vous…dans son garage, afin d’avoir un peu de fraîcheur pendant notre entretien. Muni du NAGRA d’usage en bandoulière, j’arrive dans ce que je croyais être son garage, lorsqu’une voix péremptoire me demanda ce que je faisais là. Je répondis que j’avais rendez-vous avec Nicolaï Gedda et la voix de répondre d’un ton sentencieux : « Monsieur, vous êtes ici dans le garage de Madame Audrey Hepburn ». J’avais probablement mal écouté la description faite par un autre de ses voisins célèbres : le ténor et grand ami Hugues Cuenod ! La Suisse Romande est peuplée de célébrités qui vivent dans la quiétude et la discrétion, mais je n’oublierai jamais cette méprise qui me fait rire encore aujourd’hui en ce triste jour de sa disparition. »

Un aspect moins connu du répertoire qu’affectionnait Nicolai Gedda, la chanson populaire russe.

Eveil d’impressions joyeuses

Le titre du premier mouvement de la Symphonie Pastorale de Beethoven est : Erwachen heiterer Empfindungen bei der Ankunft auf dem Lande qu’on peut traduire par Eveil d’impressions joyeuses (ou agréables ou heureuses) en arrivant à la campagne.

C’est exactement le sentiment que j’ai éprouvé – et quelques centaines d’auditeurs avec moi – mardi soir à la Philharmonie de Paris, lors du concert que donnaient Yannick Nézet Séguinl’Orchestre de chambre d’Europe et le violoncelliste Jean-Guihen Queyras.

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Un programme des plus classiques : de Haydn la 44ème symphonie dite « Funèbre« , le concerto pour violoncelle en do majeur, et justement la Pastorale de Beethoven.

Depuis le temps qu’on suit la carrière du chef québecois – 42 ans le 6 mars prochain, mais toujours une allure juvénile ! -, patron respecté du vénérable Orchestre de Philadelphie, successeur désigné de James Levine au Met, en passant par Rotterdam, Londres et l’orchestre de ses débuts qu’il n’a jamais lâché, le Métropolitain de Montréal, on a eu le temps d’éprouver parfois des déceptions (un concert de Nouvel an à Rotterdam il y a une dizaine d’années, les débuts (en 2010?) avec les Berliner Philharmoniker avec une Symphonie fantastique rétive), mais bien plus souvent un enthousiasme qui va croissant.

Assis à côté de Matthias Goerne et juste derrière la famille de Yannick, j’étais idéalement placé pour savourer tout l’art d’un chef qui éblouit sans esbroufe, qui creuse les partitions sans dogmatisme, qui fait entendre mille détails dans des oeuvres qu’on connaît par coeur et qui sonnent comme neuves. On n’oublie pas le travail – et les enregistrements – qu’un Harnoncourt a réalisés avec cette phalange unique en son genre. Yannick Nézet Séguin en a manifestement fait son miel, mais la souplesse des phrasés, la délicatesse des attaques, la justesse des tempos (rien à voir avec les positions extrêmes d’un Norrington jadis, d’un Antonini aujourd’hui), nous donnent des Haydn et un Beethoven tout simplement admirables. On ne pense même pas à faire l’habituel jeu de comparaisons avec d’illustres aînés. Yannick est l’un des plus grands.

J’ajoute qu’à ses talents de musicien et de chef Yannick Nézet-Séguin ajoute des qualités humaines, une simplicité, qui le rendent éminemment sympathique. Il en a encore fait la preuve hier, interrompant le mouvement lent du concerto de Haydn, par respect pour une personne âgée qui a fait un malaise qui pouvait paraître grave. Et puis sur les réseaux sociaux, le Québecois n’est pas l’un des moins actifs : il fait partager généreusement ses enthousiasmes, les joies de son quotidien, de ses amitiés, de sa vie tout simplement. Le contraire d’une star recluse dans sa tour d’ivoire !

La tournée continue en France – le 9 le COE et YNS sont à Toulouse.

Et on peut essayer de réécouter/revoir le concert de Paris enregistré par France Musique et diffusé sur le site de la Philharmonie.