Critiques

En une semaine j’ai assisté à deux concerts et un opéra. Et je n’en ai pas parlé ici.

Ce n’est pas que je n’ai pas de point de vue sur ce que j’ai vu et entendu, mais je ne peux ni ne veux être juge et partie. Et comme la langue de bois m’est étrangère, je préfère m’abstenir.

Le théâtre du Vrijtof à Maastricht

Vendredi dernier c’était le concert inaugural de Duncan Ward à Maastricht avec le toujours excellent Cédric Tiberghien comme soliste (Concerto en sol de Ravel)

Dimanche après midi je retrouvais la Salle philharmonique de Liège et une acoustique plus flatteuse que jamais. Un public pas très jeune pour écouter la Quatrième symphonie de Mahler, l’Orchestre philharmonique royal de Liège étant dirigé par son actuel directeur musical, Gergely Madaras.

Et mercredi je me réjouissais de voir et d’entendre sur la scène de l’Opera Bastille l’absolue rareté qu’est devenu l’opéra d’Enesco, Œdipe – pourtant créé à l’Opéra de Paris!

Je ne suis pas sûr de partager le point de vue d’Alexandre Jamar sur Forumopera (https://www.forumopera.com/oedipe-paris-bastille-symphonie-lyrique) sur « l’indispensabilité » de ce « chef-d’œuvre « . Pour le reste sa critique est pertinente.

Les inattendus (V) : Armin Jordan et Schumann

Voilà déjà quinze ans qu’Armin Jordan (1932-2006) nous a quittés. C’était le 20 septembre, quatre mois après le dernier concert qu’il avait dirigé à Liège et un programme prémonitoire : Les Illuminations de Britten, et la 4ème symphonie de Mahler et son Lied final ‘La vie céleste », chantés par Sophie Karthäuser.

Warner a publié en 2016 un beau coffret reprenant la quasi-totalité des enregistrements de musique française du chef suisse (lire Etat de grâce), mais ce serait absurde de réduire la stature et la carrière d’Armin Jordan à celle d’un interprète privilégié des Français. On doute que Warner complète un jour ce premier coffret par un second où auraient toute leur place les Schubert, Schumann, Mahler (Jordan a quasiment gravé tout le cycle des symphonies), Zemlinsky, Dvorak (déjà évoqué cet été : Armin Jordan et Teresa Zylis-Gara), Mozart bien sûr, Haydn, Wagner, etc….

Dans la discographie abondante d’Armin Jordan, on cite rarement de magnifiques enregistrements des quatre symphonies de Schumann – captées dans la foulée d’une tournée en 1989 au cours de laquelle il avait dirigé la deuxième symphonie, ainsi que Le Paradis et la Péri.

Dans les symphonies, les amateurs d’aspérités et de coups de boutoir façon Currentzis comme les adeptes d’une vision hédoniste alla Muti seront déçus. Ceux qui aiment une authentique poésie d’orchestre, les humeurs changeantes d’un Schumann qui, contrairement à une mauvaise légende, sait écrire pour l’orchestre, ceux-là adoreront l’élan, la fluidité, la lumière des lectures du chef suisse.

Et puis – j’y reviens souvent – s’il y a UN disque qui devrait figurer dans toute discothèque, c’est bien l’enregistrement, pour moi jamais surpassé, de la Messe n°6 D 950 de Schubert. Comment ne pas être bouleversé par cet Incarnatus est, où la soprano – Audrey Michael – et les deux ténors – Aldo Baldin et Christoph Homberger se refusent à l’effet pour dire la simple prière d’un Schubert bientôt à l’agonie…

Une renaissance

J’ai quitté Liège il y a sept ans, et depuis j’y suis revenu régulièrement, deux fois par an. Parce qu’on n’oublie pas quinze ans de sa vie, quinze ans de compagnonnage avec un bel orchestre et bien des amis. La pandémie a rompu le rythme de ces visites. Ma dernière venue remonte à février 2020, juste avant le premier confinement.

(La rue Léopold)

Les amis m’avaient prévenu : « Tu vas voir, le centre ville est en travaux » La galère pour circuler et se garer. À quoi j’avais répondu – c’est fou ce que la mémoire est oublieuse ! – que c’est exactement la ville que j’avais découverte, au moment de mon recrutement comme directeur général de l’Orchestre philharmonique royal de Liège, en septembre 1999 (Liège à l’unanimité). Toutes les rues du centre éventrées, l’actuelle place Saint-Lambert encore à l’état…d’inachèvement. Bref rien qui pût m’affoler !

(La place Saint-Lambert aujourd’hui et le Palais des Princes-Evêques)

En revanche, j’ai trouvé une ville en pleine transformation – pas seulement les travaux du tram – Des rues, des bâtiments, des monuments, si longtemps laissés à l’abandon, noircis, salis par les ans, sans que cela parût préoccuper qui que ce soit ! Je me rappelle des conversations avec les élus, dont l’actuel bourgmestre (maire), moi le Français qui m’étais mis à aimer cette ville et qui râlais des occasions manquées de la mettre en valeur. J’avais participé à des comités, associations, qui se remuaient pour qu’au moins le fabuleux patrimoine historique soit restauré, rendu à sa splendeur initiale.

Ainsi de la cathédrale et de sa place au coeur de la cité. Si longtemps, cette superbe nef gothique ne montra que saleté et grisaille extérieures aux touristes et visiteurs et la « place Cathédrale » – comme l’appellent les Liégeois – était ceinte de bâtiments d’une laideur assez exceptionnelle, et servait tantôt de patinoire l’hiver, tantôt de lieu de rendez-vous pour les clochards! La métamorphose est impressionnante.

L’ancienne poste, édifiée en 1905, était une coquille vide depuis des années. Après l’échec de plusieurs projets, le retrait de plusieurs investisseurs, c’est aujourd’hui un bâtiment superbement restauré, constitué de bureaux, d’espaces de réception, d’une brasserie (je n’ai pas goûté à la bière qu’on y produit) et d’un « food court ».

Mais ce changement est visible partout en coeur de ville. Il témoigne à tout le moins de la constance d’une politique dont il y a vingt ans et plus bénéficièrent les deux écrins de la musique à Liège, la Salle Philharmonique – siège de l’Orchestre philharmonique royal de Liège – et l’Opéra royal de Wallonie. C’est lent, ça prend du temps – la ligne de tram qui est en cours d’installation devait initialement être prête pour l’exposition internationale que Liège prétendait organiser… en 2017 ! -. Mais tout finit par arriver !

Saint-Saëns #100 : les symphonies

Le centenaire de la mort de Camille Saint-Saëns (1835-1921) va-t-il enfin donner lieu sinon à une édition discographique complète du moins à un élargissement substantiel du répertoire enregistré du compositeur français ? On attend de voir, mais on en doute un peu !

Ce week-end débat passionné, et passionnant, sur Facebook, à propos de la sortie prochaine d’une nouvelle intégrale des symphonies de Saint-Saëns par l’Orchestre national de France et son nouveau directeur musical Cristian Măcelaru.

Cinquante ans après la première intégrale réalisée par Jean Martinon à la tête de ce qui était alors l’Orchestre national de l’ORTF !

Certains estiment inutile cette nouvelle intégrale et souhaiteraient que les formations de Radio France explorent un répertoire moins couru…

Sans préjuger de ce que sera cette nouvelle publication, on ne peut pas non plus dire que les intégrales des symphonies de Saint-Saëns encombrent les rayons. Et pour avoir entendu Cristian Măcelaru et l’Orchestre national de France en concert dans trois des symphonies – pour le concert inaugural du chef roumain (Inauguration) il y a un an, en mai dernier toujours à Radio France (Le retour au concert), et en juillet dernier au Festival Radio France (La fête continue), je me réjouis de ce nouvel enregistrement !

Quels sont les autres choix ?

Marc Soustrot et l’orchestre de Malmö (Naxos)

Thierry Fischer et l’orchestre de l’Utah (Hyperion)

Le chef suisse Thierry Fischer a enregistré ces symphonies avec l’orchestre de l’Utah.

Jean-Jacques Kantorow Liège (BIS)

En février 2019, j’écrivais ceci (K. père et fils) :

Mais le bonheur de revoir Jean-Jacques Kantorow mercredi soir a été ravivé, s’il en était besoin, par l’annonce qu’il m’a faite de la réalisation prochaine chez BIS d’un projet que j’avais nourri depuis plus de dix ans, dans la ligne éditoriale qui est la marque de la phalange liégeoise : l’intégrale des symphonies de Saint-Saëns, avec Thierry Escaich sur les grandes orgues Schyven de la Salle philharmonique pour la 3ème symphonie. Dejà impatient !

Je n’ai pas attendu la perspective du centenaire de sa mort pour m’intéresser à Saint-Saëns. Pendant mes années de direction de l’Orchestre philharmonique royal de Liège, j’avais imaginé trois projets : l’intégrale des poèmes symphoniques, l’intégrale des cinq symphonies, et l’oeuvre concertante hors piano. Deux des trois sont aujourd’hui réalité.

Le premier CD a été récompensé d’un Diapason d’or (sept.2021)

Hallucinant Prestissimo « pris sur les chapeaux de roue » comme l’écrit François Laurent dans Diapason. Des Liégeois plus valeureux que jamais !

On consacrera un prochain billet à la discographie de la seule 3ème symphonie « avec orgue » dont il doit exister plusieurs dizaines de versions !

11 septembre, vingt ans après

Banalité que de rappeler que nous, les gens de plus de 30 ans, nous souvenons exactement de ce que nous faisions, le 11 septembre 2001, lorsque les tours jumelles du World Trade Center de New York ont été attaquées.

J’ai déjà raconté ce souvenir très précis (11 septembre) :

« C’était un mardi. Depuis la veille Louis Langrée répétait le programme qui devait inaugurer sa première saison comme directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Liège (qui ne deviendra « royal » qu’en 2010). Un programme emblématiquement français qui comportait en son coeur le Poème de l’amour et de la mer de ChaussonChanté par une artiste de 22 ans, la merveilleuse Alexia Cousin.

Vers 15h 15, le comptable de l’Orchestre lance dans le couloir du 5ème étage de la Salle Philharmonique, où nous avions nos bureaux : « Il se passe quelque chose de bizarre sur mon écran, il y a eu un accident d’avion à New York ! » J’allume le téléviseur de mon bureau, et quelques instants plus tard je vois le deuxième avion percuter la deuxième tour. Plus aucun doute n’est permis, il ne s’agit plus d’ »accidents ».

J’ai promis au délégué artistique de l’orchestre, Stéphane Dado, qui est hospitalisé pour quelques jours à l’hôpital de la Citadelle de Liège de lui apporter des documents et de passer le voir – il enrage de ne pouvoir être à son poste la semaine où Louis Langrée entame son mandat ! Je prends ma voiture, me branche sur une des chaînes de la RTBF qui commente l’actualité américaine, j’entends qu’un autre avion s’est écrasé sur le Pentagone. Affolant ! François Bayrou déclare qu’on est vraisemblablement entré dans une nouvelle guerre mondiale, nul ne sait si d’autres attaques ne vont pas s’abattre sur les grandes capitales du monde.

Je sors hagard de ma voiture sur le parking de la Citadelle, je rejoins Stéphane dans sa chambre. Il n’est pas encore au courant, au moment où je branche son petit appareil de télévision, il reçoit un appel de son compagnon qui est alors le porte-parole du Premier ministre belge, en déplacement ce jour-là en Ukraine, à Yalta !! Toutes les capitales essaient de comprendre, de parer aussi à d’autres attaques du même type. Le chef du gouvernement de Belgique décide de rentrer immédiatement en Belgique, son porte-parole se veut rassurant.

Je rentre ensuite à l’orchestre, toujours aussi sonné. J’appelle mes enfants à Paris. Puis je descends dans la loge du chef. La répétition est terminée depuis un bon moment, mais Louis Langrée travaille encore avec Alexia Cousin. L’un et l’autre n’ont évidemment rien suivi de la tragique actualité de l’après-midi, et c’est moi qui relate les événements à Louis Langrée. Il passera la nuit suivante essayant d’avoir des nouvelles d’un ami, son ancien agent, qui devait s’installer dans ses nouveaux bureaux à proximité des tours, accroché aux images qui tournent en boucle sur toutes les chaînes de télévision. Moi aussi.

Le lendemain, il faut prendre une décision quant au sort des trois concerts prévus, le 13 à Bruxelles, le 14 et le 15 à Liège. Annuler ? modifier ? Finalement nous décidons de maintenir et de ne rien changer à un programme qui est parfaitement compatible avec l’atmosphère de recueillement et de compassion qui s’imposera à tous. Le public bruxellois est clairsemé, celui de Liège plus dense.

Louis Langrée a, à chaque fois, les mots justes. Il a été frappé par l’attitude des Américains qui, le soir du 11 septembre, se sont spontanément rassemblés sur toutes les places, dans toutes les villes des Etats-Unis, pour chanter ensemble leur émotion, leur douleur, leur refus de la terreur aveugle. Oui, la musique comme réponse à l’horreur, comme partage de la solidarité avec les victimes, les familles et tout un peuple.« 

La suite, c’est dans Le Monde daté du 18 septembre 2001, qu’on a pu la lire. Renaud Machart qui m’avait annoncé sa venue l’a maintenue et ce premier concert, répété dans d’aussi terribles conditions, aura un large écho dans le quotidien français :

Louis Langrée sur l’Orchestre philharmonique de Liège :

« Lors d’un de nos premiers concerts, nous avons donné une formidable Onzième symphonie de Chostakovitch. Je crois que cela restera une expérience mémorable pour eux comme pour moi. J’ai trouvé d’excellents musiciens désireux de progresser ensemble. Il y a certes du travail à effectuer, notamment par pupitres séparés, un répertoire nouveau mais basique à installer. Les cordes jouent avec une pâte et un engagement rares. Nous avons quelques merveilleux solistes, comme notre nouvelle flûte solo, et d’autres postes vont être progressivement renouvelés. L’OPL progressera en alternant des programmes avec des œuvres difficiles, comme Pelléas et Mélisande, de Schoenberg, et des pièces que la formation joue naturellement et depuis longtemps. Il faut aussi retravailler le répertoire classique, hygiène de tout orchestre. En tout cas, nous sommes déjà heureux de notre premier disque, en compagnie de la violoncelliste Anne Gastinel, dans le Concerto de Schumann. Il sort dans quelques semaines chez Naïve. J’en suis, nous en sommes fiers. » (Renaud Machart, Le Monde, 18 septembre 2001)

Une Shéhérazade de rêve :

Après l’avoir entendu à la tête de l’Orchestre philharmonique de Liège, dans ce programme exigeant, le premier de sa première saison en tant que directeur musical, on est à présent certain de tenir là un chef de premier plan, capable de tenir ses troupes, de les faire travailler avec une précision résolue (à l’occasion d’un reportage, nous avons pu l’entendre répéter minutieusement la difficultueuse Barque sur l’océan, de Maurice Ravel) et, parvenu au concert, leur lâcher la bride pour qu’elles retrouvent le plaisir de jouer, de donner, de se donner…/…

Moment d’une rare beauté que cette Shéhérazade de Ravel, où les tréfonds sourdement érotiques de l’oeuvre prenaient des couleurs orchestrales d’une beauté mystérieuse, tandis qu’Alexia Cousin, stupéfiante de maturité et de naturel, en distillait le message poétique. On connaissait les aigus de stentor de la jeune cantatrice d’à peine vingt-deux ans, fameuse pour ses incarnations de rôles lourds ; on a découvert son beau médium, sa diction soigneuse, son intonation impeccable, sa belle musicalité« . (Renaud Machart, Le Monde, 18 septembre 2001)

Retour à New York

Dans mon souvenir, New York est presque toujours lié à la musique. La première fois que je découvris – pour l’aimer à tout jamais – cette ville-monde, c’était en 1989 à l’occasion d’une tournée de l’Orchestre de la Suisse romande (lire Julia Varady #80). Un matin j’avais décidé d’aller visiter les fameuses tours jumelles, qui, sur un plan, me paraissaient assez proches de l’hôtel, j’en fus quitte pour 7 km à pied ! et du haut de la tour qui se visitait une fabuleuse vision de la « grosse pomme ».

Il y eut ensuite 1998, encore la musique et cette fois la radio (lire La belle carrière de Claude).

Et en 2003 – moins de deux ans après le 11-Septembre – Louis Langrée inaugurant cette fois son mandat de directeur musical du Mostly Mozart Festival de New York

D’autres séjours suivirent, liés à ce festival ou à d’autres événements musicaux. Le dernier en novembre 2017, voir toutes les images ici : Back in New York. En particulier le mémorial du 11 septembre et la nouvelle et unique tour du World Trade Center :

Berlin à Paris (II)

On se demandait, hier après-midi, quand on avait entendu pour la dernière fois l’Orchestre philharmonique de Berlin à Paris. Réponse ici Berlin à Paris, il y a quatre ans, quasiment jour pour jour. C’était alors une sorte de tournée d’adieux pour Simon Rattle.

Samedi soir et hier après-midi les Berliner Philharmoniker se présentaient avec leur nouveau directeur musical depuis 2019, le chef russe Kirill Petrenko (voir Le choix du chef), dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris.

Salle comble

On est arrivé tout juste – à 16 h 29 – à la Philharmonie, où l’on n’avait pas remis les pieds au concert depuis tant et tant de mois. On se disait avec les amis rencontrés à l’entracte, Florence Darel-Dusapin, Paul et Maryam Meyer, le futur patron des lieux, Olivier Mantei – il commence officiellement en novembre – que ça fait un bien fou de retrouver une salle quasi-comble, un orchestre complet sur scène. On avait presque oublié ce bonheur de jouir du son d’un grand orchestre dans l’acoustique généreuse – mais précise – de la Philharmonie.

Un programme rare

J’en avais tellement lu sur Kirill Petrenko et son « mariage » avec Berlin, les enthousiasmes… et les déceptions qu’il avait suscités, que j’étais évidemment très curieux de me faire ma propre opinion en direct !

D’abord la signature de ce chef : deux programmes d’une originalité inimaginable du temps de ses prédécesseurs surtout pour un orchestre en tournée. Samedi, l’ouverture d’Oberon de Weber, les Métamorphoses symphoniques sur un thème de Weber de Hindemith, et la 9ème symphonie de Schubert.

Et ce dimanche, Roméo et Juliette de Tchaikovski, le premier concerto pour piano de Prokofiev, et le Conte d’été de Josef Suk !

Lorsque Kirill Petrenko avait été annoncé, on s’était précipité sur un des seuls enregistrements symphoniques qu’on ait de lui, les poèmes symphoniques du gendre de Dvořák, mais on doit bien avouer qu’on avait une idée encore très imprécise de l’oeuvre programmée hier après-midi.

Glorious sound

J’adore cette expression courante sous la plume des critiques britanniques pour qualifier le son produit par un Klangkörper – autre expression intraduisible ! – comme l’orchestre philharmonique de Berlin.

Ça aussi on avait oublié, ce « corps sonore » que forment les Berlinois, on l’a trouvé hier plus dense, plus charnu que naguère, un effet du travail du chef ? En tout cas, on ne se rappelle pas avoir jamais entendu le poème symphonique de Tchaikovski, Roméo et Juliette, aussi virtuose et contrasté, sans un soupçon de sentimentalisme. Et quel orchestre !

On retrouvait ensuite une soliste que je n’avais plus entendue en concert depuis mes années liégeoises : Anna Vinnitskaia avait remporté le Concours Reine Elisabeth en 2007, et j’avais eu le bonheur de l’inviter avec l’Orchestre philharmonique royal de Liège à plusieurs reprises.

Je relis avec émotion cette critique d’un concert de 2012, où Anna jouait le concerto de Grieg et où l’OPRL était dirigé par notre si regretté Patrick Davin, disparu brutalement il y a un an déjà ! : Anna Vinnitskaia et l’Orchestre philharmonique royal de Liège.

La pianiste russe jouait le 1er concerto de Prokofiev, l’oeuvre fulgurante d’un jeune homme de 20 ans. Folle virtuosité, aisance suprême, bonheur intact de retrouver une aussi belle artiste.

Souvenir d’un des concerts liégeois, un festival Tchaikovski dirigé par Louis Langrée en mai 2010, Anna Vinnitskaia y jouait le 2ème concerto de Chostakovitch, qu’elle a depuis enregistré pour Alpha.

Restait une inconnue de taille dans ce concert des Berlinois : comment le public allait-il réagir à une oeuvre longue – 50 minutes – inconnue, d’un compositeur lui aussi méconnu, ce Conte d’été de Josef Suk ?

Cinq mouvements d’un vaste poème symphonique, composé entre 1907 et 1909, présenté par le compositeur lui-même : « après une fuite éperdue, je trouve la consolation dans la nature. L’excitation qui conduit à une jubilation presque exaltée dans le premier mouvement, l’hymne au soleil dans le deuxième mouvement, la compassion pour qui ne peuvent jamais voir cela, la tempête et le désir éperdu dans le quatrième mouvement – dans le Scherzo, « sous le Pouvoir des Fantômes » – cèdent la place au calme mystique de la nuit dans le mouvement final. »

Le programme de salle invitait l’auditeur à simplement se laisser guider dans ce long fleuve musical, sans chercher de référence historique ou littéraire. Je craignais, pour ma part, la longueur de l’oeuvre, et je n’ai pas vu le temps passer. Je n’ai pas cherché non plus à comparer Suk avec ses contemporains, même si Janacek, Korngold ou Zemlinsky ne semblent jamais loin. Quand le compositeur tchèque expérimente des figures ou des alliages sonores, ce n’est jamais vain, et cela donne par exemple un sublime duo de cors anglais dans le troisième mouvement. Des transparences inouïes où se combinent tuba, contrebasses et premiers violons, ou encore d’impressionnistes interventions du hautbois et de la flûte (Emmanuel Pahud en grande forme as usual).

Longue ovation pour les Berliner et leur chef ! Qu’on est vraiment très heureux d’avoir retrouvés « en vrai » !

Ce n’est qu’un au revoir

Philippe Jordan dirigeait hier soir, à l’Opéra Bastille, le dernier concert de son mandat de directeur musical de l’Opéra de Paris, fonction qu’il exerçait depuis 2009.

Ce fut une soirée exceptionnelle à plus d’un titre.

D’abord pour des raisons personnelles. Je connais Philippe depuis ses 14 ans, quand il était venu assister à une répétition de son père, Armin, avec l’Orchestre de la Suisse romande à Genève. Grand adolescent timide. Quelques années après, son père me parle de l’été qu’il va passer à Aix-en-Provence (un Mozart je crois), et me rapporte ce dialogue avec son fils : « Que fais-tu cet été? – Je serai à Aix – Comment ça à Aix ? – Oui je serai chef de chant assistant pour Le Chevalier à la rose dirigé par Jeffrey Tate… » Armin de m’avouer bien sûr sa surprise – son fils ne lui avait rien dit – et sa fierté, Philippe avait tout juste 19 ans !.

Sitôt nommé à Liège, je vais inviter plusieurs jeunes chefs au début de leur carrière. Comme Philippe Jordan, 29 ans, en 2003. Et dejà une personnalité affirmée, un programme original : la sérénade pour vents K. 488 de Mozart, la sérénade pour ténor et cor de Britten (avec le ténor anglais Patrick Raftery et l’un des cors solo de l’OPRL, Nico de Marchi), et la Troisième symphonie de Schumann.

La carrière de Philippe Jordan va ensuite se développer à un tel rythme que je ne parviendrai plus à le réinviter à Liège.

L’autre raison personnelle tient au choix de la deuxième partie de ce concert exceptionnel : l’acte III de Parsifal de Wagner. J’ai un souvenir réellement inoubliable du Parsifal qu’y avait dirigé Armin Jordan en 1997 (dans une mise en scène de Graham Vick).

Les autres raisons de partager ce concert exceptionnel tiennent, bien entendu, au formidable engagement qui a été celui de Philippe Jordan à l’Opéra de Paris. Le nouveau directeur de l’Opéra, Alexander Neef, dans un discours qui aurait gagné à plus de spontanéité, Emilie Belaud* au nom de ses collègues musiciens, avec des mots justes et sincères, ont rappelé tout ce que le chef suisse, aujourd’hui « patron » de l’opéra de Vienne, a apporté à l’Opéra de Paris. Bilan impressionnant : 40 ouvrages différents – lyriques et symphoniques – dirigés en 12 ans, des formations musicales qui ont encore gagné en qualité, en homogénéité, une osmose évidente entre chef et musiciens.

Je suis malheureusement loin d’avoir pu suivre toute cette aventure parisienne. De ces dernières années, me reviennent les souvenirs du Prince Igor, d’un Don Carlos, de Benvenuto Cellini des Gurre-Lieder de Schoenberg à la Philharmonie de Paris, de symphonies de Beethoven, pas les Wagner, ni Tétralogie, ni Tristan, à grand regret.

Mais il reste bien des témoignages filmés et enregistrés de ce mandat extraordinaire (voir plus bas)

Liszt et Parsifal

Pour cette soirée, non pas d’adieu, mais d’au-revoir (si l’on en croit les propos d’Alexander Neef et de Philippe Jordan lui-même), le chef avait choisi deux oeuvres emblématiques, qui lui permettait de faire jouer l’ensemble des musiciens de l’Opéra, les deux formations symphoniques, et un choeur d’hommes nécessairement restreint pour cause de Covid-19.

D’abord la Faust Symphonie de Liszt :

L’ouvrage est créé à Weimar le 5 février 1857, à l’occasion de l’ inauguration du monument dédié à Gœthe et Schiller

La Faust Symphonie est principalement écrite à Weimar au cours de l’été 1854. Encouragé par l’honneur que lui fit Berlioz en lui dédicaçant La Damnation de Faust, Liszt, termine la partition de la Faust-Symphonie, en trois mouvements (Faust, Marguerite, Méphistophéles)  en octobre 1854. Elle compte trois cents pages !

La version originale n’utilise que des vents, des cors et des cordes. Liszt révise sa partition en 1860 en adjoignant à la fin un Chorus Mysticus, dans lequel des extraits du Second Faust sont chantés par un chœur d’hommes et un ténor solo.

J’ai fait le compte dans ma discothèque, une douzaine de versions, et pas par de petites pointures.

D’où vient qu’hier soir, j’ai trouvé l’oeuvre longue, vraiment longue, et pas vraiment passionnante, malgré l’engagement du chef, les formidables qualités de l’orchestre et de ses solistes ?

Parsifal acte III

La seconde partie du concert ne va pas nous lâcher une seconde et va aviver encore les regrets de n’avoir pas entendu Philippe Jordan dans les Wagner qu’il a dirigés ici. Mention pour la très brève intervention d’Ève-Maud Hubeaux – qu’on avait laissée en Dame Ragonde dans le Comte Ory dirigé par Louis Langrée à l’Opéra Comique – et pour les formidables René Pape (Gurnemanz), Andreas Schager (Parsifal) et le sublime Peter Mattei (Amfortas)

S’en est suivie une bonne demie heure d’applaudissements, de standing ovation, comme on ne se rappelle pas en avoir jamais connue à Paris. Mais le public comme les musiciens auraient pu chanter à l’adresse de Philippe Jordan : « Ce n’est qu’un au revoir… »!

Le legs de Philippe Jordan à l’Opéra de Paris

*Emilie Belaud a été quelques (très belles) années premier violon solo de l’Orchestre philharmonique royal de Liège, avant de rejoindre les rangs de l’orchestre de l’Opéra de Paris

La jolie fille de Madame Angot

C’est encore l’exploit des infatigables Alexandre et Benoît Dratwicki qu’il faut saluer. La présidente et l’état-major de la Fondation Bru/Palazzetto Bru Zane, ce centre de musique romantique française installé à Venise, et les musicologues jumeaux qui en sont l’âme et la caution artistique, étaient installés dans la loge d’honneur du théâtre des Champs-Elysées, ce dernier soir de juin, pour la recréation de l’opérette de Charles Lecocq, La fille de Madame Angot.

Avouons-le d’emblée : je ne connaissais de l’ouvrage que quelques airs, toujours les mêmes, qu’on retrouve dans toutes les « compils » d’opérette française, et je n’imaginais pas être à ce point agréablement surpris par toutes les qualités, d’abord musicales, de cette « Fille ».

Pas de longueurs, les figures obligées bien sûr de ce genre d’ouvrage, mais parfaitement troussées, des mélodies, des airs, des ensembles qui fusent sans relâche.

Comme l’écrit Emmanuelle Giuliani dans La Croix : Face à un livre, un film ou un spectacle joyeux et bienfaisant, on aime à dire qu’il « devrait être remboursé par la Sécurité sociale »… Au sortir du Théâtre des Champs-Élysées, ce mercredi 30 juin, un sondage rapide aurait sans nul doute ajouté la représentation de La Fille de Madame Angot sur la liste de ces médecines artistiques à l’efficacité garantie. Il suffit d’évoquer les applaudissements nourris d’un auditoire qui ne voulait pas laisser les artistes retourner en coulisses, souhaitant les fêter et les remercier tant et plus !

Voici la jeune Clairette, adorable fausse ingénue promise au perruquier Pomponnet. Si la noce enthousiasme le promis, la fiancée en aime un autre, le poète royaliste Ange Pitou (2) dont les vers brocardent le nouveau régime. Larivaudière, un financier véreux sensible au beau sexe, Mademoiselle Lange, comédienne qui sait « se placer » auprès des puissants, quelques conspirateurs et autres policiers dépassés par les événements… la joyeuse compagnie entonne airs, duos, ensembles et chœurs ciselés avec art par un compositeur fort habile. Dans le programme, le musicologue Gérard Condé cite l’un de ses confrères d’antan, Paul Landormy : « Charles Lecocq est un plus grand musicien qu’on ne le croit d’ordinaire et qu’il ne le croyait lui-même ». (La Croix, 1er juillet 2021)

Parce que, évidemment, le succès de la soirée, et du livre-disque à venir (Alexandre Dratwicki me confiait que cette « Fille » avait été mise en boîte en février dernier), tient à une distribution exceptionnelle, qu’on tient à citer complètement :

Anne-Catherine Gillet | Clairette Angot 
Véronique Gens | Mademoiselle Lange 
Artavazd Sargsyan | Pomponnet 
Mathias Vidal | Ange Pitou 
Matthieu Lécroart | Larivaudière 
Ingrid Perruche | Amarante / Babette / Javotte 
Antoine Philippot | Louchard 
Flannan Obé | Trenitz 
David Witczak | Cadet / Un Incroyable / Un Officier

Sébastien Rouland | direction 
Orchestre de chambre de Paris
Chœur du Concert Spirituel

Le rôle-titre, Clairette, la fille de cette mystérieuse Madame Angot, est chantée et jouée par Anne-Catherine Gillet, dont la voix a gagné en profondeur sans jamais rien perdre de la jeunesse et de la justesse qu’on lui connaît depuis ses premières apparitions sur les scènes belges. Ses deux amoureux, deux ténors, le perruquier Pomponnet, Artavazd Sargsyan et le poète Ange Pitou, Mathias Vidal, excellent dans leurs rôles de caractère. Tous les autres pétillent, et, toujours très grande dame, saisie par le comique de situation, Véronique Gens ne cesse de nous étonner en demi-mondaine (c’est une habituée du Festival Radio France et des ouvages rares)

On a hâte de retrouver cette belle équipe au disque. Enfin une version complète et récente d’un ouvrage qui n’encombre pas les rayons des disquaires…

Quant à Anne-Catherine Gillet, je conseille à ses fans d’écouter ce très beau disque réalisé avec l’Orchestre philharmonique royal de Liège et Paul Daniel il y a un peu plus de dix ans

Quant à Ange Pitou, je me demande si je ne vais pas me replonger dans une lecture qui m’avait captivé adolescent, le roman d’Alexandre Dumas.

Déconfinement

Lorsque j’ai fait cette annonce – c’était le 7 avril dernier ! – je me suis heurté à ceux, y compris dans mon entourage, qui me trouvaient, au choix, inconscient, imprudent, excessivement optimiste. Certains faisaient le rapprochement avec l’an dernier : le 2 avril j’avais annoncé l’édition 2020 du Festival Radio France, pour finalement devoir l’annuler le 24 avril (et pourtant nous avons fait un Festival malgré tout !)

La meilleure réponse nous a été apportée par le public qui, dès l’ouverture des réservations le 8 avril, s’est précipité sur la billetterie en ligne du Festival et a, ainsi, validé notre optimisme et surtout la programmation festive de cette édition 2021 (lefestival.eu)

Chaque concert est une fête

C’est plus que le slogan de ce prochain Festival, c’est une conviction, une promesse.

Des preuves ? Un premier florilège des oeuvres et des artistes programmés (il y a aura une suite !)

Le 14 juillet, l’Umlaut Big Band ouvre le Bal à Montpellier

Le lendemain du feu d’artifice de la Fête nationale, Hervé Niquet lance les Feux d’artifice royaux

Ce même 15 juillet, un duo de charme, Sophie Karthäuser et Cédric Tiberghien, ouvre la série Musique ensemble

Le lendemain, le très talentueux Dmitry Shishkin, 2ème prix du Concours Tchaikovski 2019*- l’un des 30 pianistes invités du Festival ! – figure parmi les Découvertes de cette édition 2021.

Le 16 juillet, dans la grande salle de l’Opéra Berlioz, une séance de sonates au sommet : Richard Strauss, Elgar, Fauré sous les doigts et l’archet de Michel Dalberto et Renaud Capuçon

Le 18 juillet, le Festival retrouve son chef porte-bonheur, Santtu-Matias Rouvali. Découvert, pour ma part, en 2014 lorsqu’il était venu diriger deux concerts, deux programmes, déjà à la tête de l’Orchestre philharmonique de Radio France

SMR était revenu avec les mêmes en 2018 pour un Sacre du printemps mémorable, et en 2019 pour deux concerts tout aussi exceptionnels avec l’orchestre philharmonique de Tampere (Finlande) dont il est le directeur musical depuis 2013

(de gauche à droite, Santtu-Matias Rouvali, JPR, Jean-Luc Votano qui venait de jouer l’extraordinaire concerto pour clarinette de Magnus Lindberg)

Thibaut Garcia est un autre invité de choix du #FestivalRF21. Il sera de la soirée du 18 juillet, et de plusieurs autres à Montpellier et dans la Région Occitanie.

Le 19 juillet, François-Xavier Roth, son orchestre « Les Siècles » et la violoncelliste argentine Sol Gabetta nous offrent un programme tout Saint-Saëns, dont le rare 2ème concerto pour violoncelle.

Je ne peux m’empêcher de redonner un coup de projecteur sur un projet discographique qui m’avait passionné : l’intégrale des oeuvres concertantes de Saint-Saëns pour violon et violoncelle.

Saint-Saëns est à l’honneur du concert de l’Orchestre National de France et de son chef Cristian Măcelaru, avec une vraie rareté, pour ma part, jamais entendue en concert, l’une des cinq symphonies du compositeur français, Urbs Roma. On se réjouit de l’appétit que manifeste le nouveau directeur musical de l’ONF pour le répertoire français, comme en témoigne cet enregistrement – sans public – réalisé durant le confinement.

On poursuivra bientôt ces invitations aux concerts de l’été.

Tout le programme est à retrouver et télécharger ici. Et les réservations sont plus que recommandées : https://lefestival.eu

*Le premier Prix du Concours Tchaikovski 2019 sera aussi présent au Festival le 24 juillet (Alexandre Kantorow)

Petits et grands arrangements (II) : les Français

J’ai lancé, le 5 mars dernier, ce qui va ressembler à une série : Petits et grands arrangements, en commençant par les Anglais (et sans aucune ambition d’exhaustivité !).

En France aussi, les compositeurs « arrangeurs » sont légion, en particulier au XXème siècle. Ils sont plus ou moins célèbres.

Gaîté parisienne

Le plus connu d’entre eux, grâce à l’oeuvre qu’il a laissée (et qui a fait sa fortune !), est sans doute Manuel Rosenthal (1904-2003) avec sa Gaîté parisienne, flamboyant « arrangement » d’airs d’Offenbach. J’ai raconté dans quelles circonstances j’avais rencontré le chef d’orchestre/compositeur (Anniversaires : privé/public), en 2000. Parmi de multiples souvenirs qu’il évoquait sans se faire prier, il me raconta pourquoi et comment il avait accepté d’écrire en 1938 cette partition à l’intention des Ballets russes de Monte Carlo, lointain successeur des Ballets russes de Diaghilev qui s’étaient installés à Paris en 1909. C’est à un autre chef, Roger Désormière (1898-1963), qui avait été le dernier directeur musical des Ballets russes de 1925 à 1929, qu’on avait proposé cette « Offenbachiade« . Désormière avait refusé, Rosenthal avait accepté non sans hésitations.

Bien lui en prit, puisque c’est aujourd’hui un tube, dont les plus grands chefs se sont emparés, comme un emblème de « l’esprit français » ! Un peu caricatural tout ça, mais une partition brillante, l’un de ces « showpieces » qui fait rutiler les orchestres.

Toutes les versions ne retiennent pas l’intégralité de cette Gaîté parisienne.

Le compositeur a lui-même gravé deux versions de son oeuvre, deux fois d’ailleurs avec le même orchestre, celui qui avait créé l’oeuvre, Monte Carlo. Pour idiomatiques qu’elles soient, on hésite à les recommander comme références, la phalange monégasque montrant ses limites, et supportant difficilement la comparaison avec les formations berlinoises, londoniennes ou américaines.

La liste des chefs et des orchestres qui se sont frottés à cette Gaîté parisienne est assez impressionnante. Mais c’est peu dire que tous n’ont pas été également inspirés, confondant rutilance et vulgarité dans le traitement de l’orchestre, élégance et racolage dans l’énoncé des mélodies, légèreté et lourdeur dans la conduite rythmique. Parmi les beaux ratages il me faut malheureusement nommer des chefs que j’admire infiniment par ailleurs :

Inattendus dans cette liste, mais beaucoup plus convaincants que leurs illustres collègues américains, Felix Slatkin et Arthur Fiedler :

Autre inattendu dans la série, et récidiviste de surcroît, Georg Solti ! Les alanguissements, les lourdeurs, pas vraiment pour lui, ça court la poste et ça manque souvent d’un peu de charme, de tendresse. L’avantage de cette version gravée à Londres en 1958 c’est qu’elle reprend la totalité des numéros.

On découvre même Solti en concert sur cette vidéo :

Mais tout bien écouté, la palme revient incontestablement à Karajan, le chic, le charme, l’esprit, et la perfection de la réalisation orchestrale.

J’ai du mal à départager les versions berlinoise (1971) et londonienne (1958).

Si je devais n’en retenir qu’une, ce serait peut-être le Philharmonia…

Le beau Danube parisien

Où l’on retrouve Roger Désormière

Au printemps 1924, le comte Étienne de Beaumont organise les Soirées de Paris (titre-hommage à Apollinaire) au Théâtre de la Cigale à Montmartre, soirées artistiques et de ballet avec Léonide Massine en danseur-étoile et chorégraphe et Roger Désormière en directeur musical et chef d’orchestre. Les compositeurs sont Erik Satie, Darius Milhaud… Henri Sauguet réinterprète Olvier Métra… les costumes et les décors sont de Pablo Picasso et Georges Braque… Jean Cocteau livre sa propre vision de Roméo et Juliette. Pour cette musique, c’est Auric qui est pressenti, Poulenc devant donner sa propre version des valses de Vienne. Mais Diaghilev va mettre son veto à leur participation, c’est donc Désormière qui va composer ces deux dernières musiques, l’hommage à Vienne devenant le Beau Danube

Et cette œuvre de circonstance va être souvent reprise et grande source de royalties

Malgré ce succès, Désormière n’enregistrera jamais cette musique sur disque lui-même.

Selon le même principe que plus tard Rosenthal avec Offenbach, Désormière procède par collage de thèmes empruntés à des oeuvres plus ou moins connues de Johann Strauss. Mais quelque chose ne fonctionne pas, le charme n’opère pas. Ce Beau Danube sent l’exercice de style, rapidement troussé. D’ailleurs, à la différence de Gaîté parisienne, l’oeuvre n’a quasiment pas survécu à la Seconde Guerre mondiale. Elle a été peu enregistrée. Je reparlerai dans une autre billet d’arrangements beaucoup plus réussis d’oeuvres de Strauss.

Un seul disque réunit les deux oeuvres, Gaîté parisienne d’Offenbach/Rosenthal et Le Beau Danube de Strauss/Désormière. A la tête de l’orchestre de la radio de Berlin, un expert, le chef américain Paul Strauss (1922-2007), qui commença sa carrière en dirigeant nombre de ballets à … Monte Carlo, Londres, Berlin – j’ai eu la chance de connaître à la fin de sa vie celui qui fut de 1967 à 1977 le patron, redouté et admiré, de l’Orchestre philharmonique royal de Liège.

Le chapitre des « arrangeurs » français est très loin d’être clos. A moins qu’il faille plutôt ouvrir un nouveau chapitre « orchestrateurs », où on retrouvera d’illustres figures comme Ravel, Caplet, Büsser…