Musiques de l’exil

La coïncidence est interpellante. Je venais d’acheter le dernier ouvrage d’un auteur que j’aime bien, Exil et Musique d’Etienne Barilierlorsque j’ai reçu le numéro de février de Diapason, qui propose, sous la plume experte de Claude Samuel, un long article sur… les compositeurs exilés ! J’ignore si l’écrivain suisse et l’ancien directeur de la musique de Radio France se connaissent ou se sont concertés, peu importe. Le dossier de Diapason comme le bouquin de Barilier sont passionnants. En lien évidemment avec La Folle journée de Nantes et sa toute prochaine édition (du 31 janvier au 4 février)

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L’Orchestre philharmonique de Liège avait choisi le même thème pour son festival de mi-saison, il y a tout juste un an.

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Je me rappelle encore avec émotion la re-création à Liège il y a 7 ou 8 ans d’une très belle partition d’Eugène Ysaÿe sobrement intitulée Exil, écrite en 1917, créée en 1918, alors que le célèbre violoniste belge allait prendre la direction de l’Orchestre symphonique de Cincinnati.

Depuis lors, cette pièce a fait l’objet d’un superbe enregistrement, début d’une collection consacrée à Ysaye par le label Musique en Wallonie, avec l’OPRL et Jean-Jacques Kantorow.

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Pour en revenir au bouquin d’Etienne Barilier, un mot de cet auteur dont la célébrité dans son pays natal n’a pas vraiment franchi la frontière franco-suisse. J’avais dit, dans une précédente édition de ce blog, tout le bien que je pensais d’un petit bouquin que m’avait conseillé un de mes cousins (suisse), fan de Barilier : Piano chinoisSavoureux et piquant exercice de critique…de la critique !

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Au cours d’un festival d’été, dans le sud de la France, une jeune pianiste chinoise joue Scarlatti, Brahms et Chopin. Subjugué, un critique musical salue en elle la plus grande pianiste d’aujourd’hui. Un autre critique, ironique et distant, dénonce chez la même interprète un jeu sans âme, fait d’artifice et d’imitation.
Les deux journalistes se disputent à grand renfort de blogs et de courriels. Ils se connaissent de longue date, et leur querelle esthétique se double d’un conflit plus intime. Choc des egos plutôt que de civilisations ? Si l’on peut parfois le soupçonner dans leurs échanges de plus en plus vifs, on découvre aussi dans ce livre une réflexion sur la musique occidentale : pourquoi jouit-elle d’un tel prestige en Extrême-Orient ? L’Europe est-elle en train de se faire voler son âme, ou de la retrouver sous les doigts d’une pianiste chinoise ? 

Le propos d’Etienne Barilier dans son nouvel opus est plus austère évidemment, mais d’une lecture tout aussi abordable, et abreuvé aux meilleures sources, dégage une belle réflexion en particulier sur l’exil intérieur, contraint, de ceux qui sont restés (ou revenus dans le cas de Prokofiev) au pays malgré l’oppression, la dictature.

La musique dans l’exil, et la musique de l’exil.
Comment l’éloignement contraint de leur terre d’origine a-t-il affecté les œuvres des musiciens qui ont vécu cette épreuve  ? C’est à cette question qu’Étienne Barilier tente de répondre dans cet ouvrage, en scrutant les œuvres qui expriment, voire thématisent l’exil.
Selon le contexte historique (insurrection polonaise, révolution russe, stalinisme, nazisme…) ou l’«  issue  » de leur exil, il évoque ceux pour qui cela n’a pas eu apparemment grande conséquence sur la puissance créatrice (Stravinsky, Schönberg, Milhaud) et ceux chez qui il tarit peu ou prou la veine créatrice (Rachmaninov, Bartók)  ; le retour peut être plus ou moins catastrophique (Prokofiev ou, dans des circonstances tout autres, Korngold).
Un exil intérieur peut être contraignant jusqu’à la mort (Chostakovitch, Weinberg, Feinberg); il a été aussi prélude à l’assassinat en camp d’extermination, et suscitant des œuvres de résistance (Ullmann, Schulhoff). Zemlinsky, Hindemith, Kurt Weill et bien d’autres illustrent ici comment le plus immatériel des arts, la musique, peut incarner le déchirement, la séparation et la permanence d’une identité.
De cette fracture intime que le XXe siècle a lestée de sa douleur propre, Étienne Barilier développe des enjeux de civilisation qui, bien au-delà de la musique, touchent durablement notre époque. (Présentation de l’éditeur)

On aura d’autres occasions d’illustrer musicalement le livre de Barilier et le dossier de Claude Samuel. Il y faudra plusieurs articles.

Restons-en aujourd’hui à deux ouvrages complètement différents qui témoignent des conséquences de l’exil.

Schoenberg écrit en 1945 une Fanfare pour le Hollywood Bowl (à partir d’un thème des Gurre-Lieder). Anecdotique.

Le jeune confrère de Schoenberg, Erich-Wolfgang Korngold (1897-1957) qui, dans sa prime jeunesse, a accumulé les triomphes – son opéra Die Tote Stadt est créé en 1920, Korngold n’a que 23 ans ! – et a dû quitter l’Europe sous la montée du nazisme, va complètement rater son retour en Europe. Voulant sans doute faire oublier ses succès dans la musique de film et renouer avec son passé « sérieux », il écrit, entre autres, pour Vienne cette Symphonie en fa dièse majeur (1951). Elle ne bénéficiera même pas d’une exécution publique. Il faudra attendre 1972, quinze ans après la mort de Korngold, pour que Rudolf Kempe la crée en concert à Munich…

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Festival d’orchestres

J’avais au moins trois bonnes raisons d’être à Liège vendredi dernier : une oeuvre – la 9ème symphonie de Beethoven, un orchestre et un chef – l’Orchestre philharmonique royal de Liège et Christian Arming – qui me sont chers, la fidélité à un engagement – le combat de la Fondation Ihsane Jarfi

Orchestre et chef en très grande forme, Christian Arming, en Viennois pur sang qu’il est, maîtrise à la perfection cette étrange objet musical qu’est la 9ème symphonie d’un compositeur, certes né à Bonn, mais devenu Viennois à 22 ans. Le public du Festival Radio France avait déjà pu s’en apercevoir lors de la soirée de clôture de l’édition 2015. Arming dirigeait alors choeur et orchestre de Montpellier…

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En ce triste anniversaire du 13 novembre 2015 (Le chagrin et la raison), comme vendredi soir pour commémorer le martyre d’Ihsane Jarfi il y a cinq ans, l’exhortation  de Schiller et de son Ode à la joie résonne plus haut que jamais : Alle Menschen werden Brüder / Que tous les hommes deviennent frères…

La semaine dernière je recevais aussi deux coffrets que j’étais impatient de découvrir.

L’un des big five parmi les grands orchestres américains, le Boston Symphonybénéficie, sans raison apparente – pas d’anniversaire ou de commémoration – d’une mise en coffret de tous les enregistrements réalisés par la phalange de Nouvelle-Angleterre depuis le début des années 70… jusqu’à l’an dernier pour Deutsche Grammophon

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912rcpQLxmL._SL1500_45 ans d’enregistrements dont certains sont devenus légendaires, les tout premiers d’un tout jeune homme, Michael Tilson Thomasde magnifiques Ravel et Debussy par le guère plus vieux Claudio Abbadobien évidemment la part du lion pour le titulaire de l’orchestre pendant près de trente ans, Seiji Ozawa, directeur musical de 1973 à 2002, une quasi-intégrale Ravel qui a fait date, des Respighi resplendissants, des ballets idiomatiques (Roméo et Juliette, Le Lac des Cygnes, Casse-Noisette…). Et puis des raretés, le dernier concert de Leonard Bernstein quelques mois avant sa mort, sur les lieux de ses débuts (à Tanglewood), Eugen Jochum dirigeant Mozart et Beethoven, le grand William Steinberg qui n’aura guère eu le temps d’imprimer sa marque. Plus étonnant, sont inclus dans ce coffret les tout récents Chostakovitch (symphonies 5,6,8,9,10) enregistrés par Andris Nelsonspatron du BSO depuis 2014. Un vrai bonus avec plusieurs CD de musique de chambre dus aux Boston Chamber Playerscomme ces valses de Strauss, transcrites par Webern, Schoenberg ou Berg

Liste complète de ce coffret à voir ici : Boston Symphony : les années Deutsche Grammophon.

Demain j’évoquerai en détail un autre coffret au contenu parfois inattendu ou surprenant : Georges Prêtre, les enregistrements Columbia

Les années Herreweghe

Il est tellement discret, et peu soucieux de sa « com », qu’on a loupé son 70ème anniversaire. Pourtant on aurait dû être alerté par la parution, au printemps dernier de cette « Conversation » menée par Camille de Rijck.

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Philippe Herreweghe est donc septuagénaire depuis le 2 mai 2017. On a peine à le croire, tant le chef de choeur et d’orchestre gantois, qui a fait ses débuts à Liège (il a créé et animé l’éphémère choeur symphonique qui devait compléter l’orchestre philharmonique de Liège)  a conservé un air d’éternel adolescent.

Avec d’autres moyens, par d’autres voies moins impérieuses, moins radicales qu’un Harnoncourt, Herreweghe a ravivé, ressourcé notre écoute des grandes partitions baroques et classiques, et quand il s’est aventuré dans le romantisme, d’aucuns lui ont reproché une certaine timidité, une absence d’extraversion, alors que nous aimions cette approche fraternelle, empathique, de l’intimité de Beethoven, Schubert, Mendelssohn ou Schumann.

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Un très beau et copieux coffret, à très petit prix, nous restitue, en 30 CD, près de 30 ans d’aventure discographique partagée entre Philippe Herreweghe et Harmonia Mundi. couvrant quatre siècles de répertoire : de la Renaissance (Palestrina, Hassler…) au XXème siècle (Pierrot Lunaire de Schoenberg, Das Berliner Requiem de Weill), en passant par les Requiem de Fauré, Mozart, Brahms, la Passion selon Saint Matthieu et le Magnificat de Bach, les Nuits d’été de Berlioz, entre autres chefs-d’œuvre.

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Détails du coffret à voir ici : Philippe Herreweghe 70 : Les années Harmonia Mundi

Isabelle au Bal

Le Concertgebouw d’Amsterdam, le Festival d’Edimbourg, le Musikverein de Vienne, le Festival Radio France, et tant d’autres scènes, où se déploie le talent unique d’une artiste – musicienne, chanteuse, danseuse – qu’on aime et qu’on admire – la répétition d’un compliment n’est pas complaisance, mais simple et rassurant constat -, Isabelle Georges était hier soir à Paris, dans un lieu chargé d’histoire qui vient de ressusciter par la volonté d’un homme et d’une équipe, le Bal Blomet.

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Pour cette première française du spectacle Oh Là Là écrit pour et créé au Festival d’Edimbourg 2016. Isabelle Georges était bien entourée, de formidables musiciens comme Adrien Sanchez (clarinette et saxophone), Samuel Domergue (batterie), Edouard Pennes (guitare), Jérome Sarfati (contrebasse), et le complice de toujours Frederik Steenbrink (piano et chant).

 

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La presse écossaise a comparé Isabelle Georges à des monstres sacrés comme Judy Garland, Lisa Minnelli ou Barbra Streisand. On ne la démentira pas…

On se réjouit de retrouver Isabelle et plusieurs de ses complices au Théâtre des Champs-Elysées le 21 décembre prochain pour un programme qui m’est cher à plus d’un titre (les Liégeois s’en souviennent) : Broadway symphoniqueEt comme l’avait quittée le 17 juillet dernier à Montpellier, il se dit, dans les milieux autorisés, qu’on pourrait bien la retrouver dans un tout nouveau projet pendant l’été 2018 en Occitanie…

L’actualité d’Isabelle Georges c’est aussi la sortie d’un disque, qu’on n’a pas encore écouté, mais qui reflète plusieurs des concerts/récitals qu’elle a donnés ces derniers mois notamment à Radio France.

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Une famille formidable

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C’est un peu notre grand-mère à tous qui s’en est allée cette nuit. La doyenne des comédiens français (et des Comédiens-Français !), Gisèle Casadesus est morte à l’âge de 103 ans, nous l’aimions bien cette délicieuse vieille dame à l’élégance si naturelle.

Je ne l’ai pas connue directement, mais je connais bien plusieurs membres de cette immense famille, au patronyme renommé depuis des générations, les Casadesus.

Commençons par les descendants directs de la défunte :

nee-en-14_article_landscape_pm_v8(Photo de famille prise à l’occasion du centième anniversaire de Gisèle Casadesus)

Le plus célèbre des quatre enfants de Gisèle est – à droite sur la photo – Jean-Claude Casadesus, l’âme et le patron incontesté de l’Orchestre National de Lille durant quarante ans.

Quelques souvenirs récents avec cet éternel jeune homme, un beau concert à Montpellier en juillet 2014 (Inextinguible); quelques mois plus tard à mon invitation il dirigeait l’Orchestre National de France pour le Grand Echiquier spécial d’hommage à Jacques Chancel en janvier 2015. Et encore à des concerts d’autres orchestres et d’autres chefs, où je le vois parfois accompagné par son jeune frère compositeur Dominique Probst (à gauche sur la photo de famille)

Je n’oublie pas l’inauguration en janvier 2013 de la toute nouvelle salle du Nouveau Siècle à Lille, un projet porté à bout de bras par J.C. Casadesus, et un programme qui donnait à entendre La Voix humaine de Poulenc, interprétée – on restait en famille – par la fille du chef, Caroline Casadesus ! Qui, elle-même, a été mariée avec le violoniste de jazz Didier Lockwood.

Comme par hasard, les deux fils de Caroline sont aussi musiciens, tombés dès leur plus jeune âge dans le bain du jazz (influence du beau-père Didier Lockwood ?) et du classique. Je me rappelle très bien le choc éprouvé un dimanche matin dans Thé ou caféil y a une petite dizaine d’années, à découvrir Thomas et David Enhco, l’un au piano, l’autre à la trompette. Depuis, nos chemins n’ont cessé de se croiser, et ils font honneur à la dynastie familiale (lire Musique sans protection).

D’une autre branche des Casadesus, on connaît bien sûr les pianistes Robert, Gaby (sa femme), et Jean (leur fils). J’ai raconté comment j’avais eu l’honneur de connaître Gaby Casadesus (Tout sur Robert). Le legs discographique de ces pianistes magnifiques est heureusement réédité (même si ce coffret n’est pas exhaustif)

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Autres figures musicales illustres de la famille : Marius, fils du patriarche Luis, et oncle de Gisèle et Robert, génial faussaire, qui a fini par avouer, en 1977, être le véritable auteur d’un concerto pour violon attribué à …Mozart, qu’il disait avoir redécouvert en 1931.

Marius a eu un fils, Gréco Casadesus, avec qui j’ai été en contact dans une circonstance bien particulière.

Pour célébrer les 50 ans de la fondation officielle en 1960 de l’Orchestre de Liège – devenu Orchestre philharmonique royal de Liège – j’avais imaginé, avec la complicité de l’éditeur Cypresde rééditer en 2010 la totalité des enregistrements commerciaux réalisés par l’orchestre des années 60 à 2009. Un coffret de 50 CD (vendu 50 €). Il fallait évidemment l’accord des interprètes eux-mêmes, des différents labels, et de leurs directeurs artistiques. Il se trouve que les premiers disques commerciaux de l’Orchestre furent enregistrés sous la baguette de Paul Straussen 1972/73, pour EMI/Pathé-Marconi qui cherchait à se développer en dehors de l’Hexagone : le directeur artistique qui réalisait là ses tout premiers enregistrements était un jeune homme de 22 ans, Gréco Casadesus, avec qui j’ai correspondu et qui, pour le livret du coffret-anniversaire, avait bien voulu livrer quelques souvenirs émouvants.

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On n’a pas fini de fréquenter cette grande famille d’artistes, qu’on salue affectueusement au moment où leur doyenne les quitte…

Le Suisse d’honneur

Il faut bien qu’au moins une fois par an le calendrier me rappelle que je suis aussi citoyen helvète. C’est en effet le 1er août qu’est célébrée la Fête nationale de la Confédération helvétique, ce tout petit pays qu’est la Suisse, qui résulte d’une construction démocratique exemplaire. Salut à mes nombreux cousins, cousines, membres de ma famille maternelle, avec qui le lien est maintenu grâce à ce blog !

Hasard ou choix ? C’est en tout cas à la veille de cette fête nationale qu’a été annoncée la grande nouvelle de la nomination à Vienne du plus célèbre chef suisse du moment, Philippe Jordan

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Philippe Jordan dirigera l’Opéra de Vienne

Extrait de l’article du Figaro : 

« Pianiste de formation, Philippe Jordan fait ses armes en tant que répétiteur à l’opéra de la petite ville d’Ulm, en Allemagne. Dans l’ombre, le jeune musicien apprend à diriger. En 1998, le chef d’orchestre de nationalités argentine et israélienne, Daniel Barenboïm, cherche un assistant à Berlin et lui confie la direction de son spectacle.

Le jeune apprenti devient un maître. S’offrent à lui des postes de prestige. De 2001 à 2004, il est directeur musical de l’Opéra de Graz et de l’orchestre Philharmonique de Graz, puis de 2006 à 2010, il est le principal chef invité à la Staatsoper Unter den Linden Berlin. Entre-temps, la consécration: en 2009, Philippe Jordan prend en charge la direction musicale de l’Opéra national de Paris. Cinq ans plus tard, il est nommé chef de l’Orchestre symphonique de Vienne en 2014. À nouveau, l’Autriche lui tend les bras.

Le musicien tient la baguette dans les plus grands opéras et festivals du monde. Pour ne nommer que les plus prestigieux: le Metropolitan Opera de New York, la Scala de Milan, le Royal Opera House de Londres, le Festival de Salzbourg, celui d’Aix-en-Provence. »

Heureusement, Philippe reste à l’Opéra de Paris jusqu’à la fin de son contrat en 2021.

Je ne suis pas objectif, évoquant le fils d’Armin Jordan (Emmanuel Pahud me rappelait, l’autre soir, que c’est à Liège, en mai 2006, qu’il avait joué pour la dernière fois avec le grand chef suisse quelques semaines avant sa disparition).

Tant de souvenirs personnels et musicaux me rattachent à Philippe Jordan. La première fois que je l’ai vu, c’était encore un à peine adolescent, au Victoria Hall à Genève, où il assistait à un concert de son père. Pourtant, les activités du père laissaient peu de place à la vie de famille, et Philippe a fait seul son chemin de musicien, sans renier l’influence, mais sans rester dans l’ombre paternelle. Je tiens d’Armin ce souvenir : Quelques semaines avant de rejoindre Aix, où il dirigeait pratiquement chaque année (comme je l’ai raconté après la disparition de Jeffrey Tate), il s’enquiert auprès de Philippe, qui vient de fêter ses 19 ans, de ce qu’il a prévu pour l’été à venir… Philippe lui répond : Je serai aussi à Aix-en-Provence, j’ai été engagé comme assistant de Jeffrey Tate » !

Depuis lors, le parcours du jeune homme n’a cessé d’être exemplaire. Un parcours « à l’ancienne », comme ses illustres aînés, comme son père, il a fait ses classes, sans brûler les étapes. Souvenir des pelouses de Glyndebourne en 2002, où je m’étais rendu pour un Don Giovanni décapant dirigé par Louis Langréed’un pic-nic partagé avec le chef suisse qui, lui, dirigeait sa première Carmen.

L’année suivante, Philippe Jordan vient diriger à Liège et à St Vith un programme original, une sérénade pour vents de Mozart (la K.388), la sérénade pour cor et ténor de Britten avec le ténor Patrick Raftery et le cor solo de l’OPRL Nico de Marchi, et la 3ème symphonie « Rhénane » de Schumann. Je n’aurai plus d’autre occasion de le réinviter à Liège, tant l’agenda du nouveau directeur de l’opéra de Graz se remplit, et les engagements internationaux du jeune chef explosent.

En 2009, à 35 ans, il est nommé directeur musical de l’Opéra de Paris. On sait ce qu’il est advenu de cette aventure artistique à haut risque, une relation d’une intensité, d’une exigence et d’une confiance exemplaires entre un chef qui sait ce qu’il veut et où il va et un orchestre composé de brillantes individualités qui n’était pas toujours réputé pour sa discipline.

Lorsque Philippe Jordan achèvera son mandat, en 2021, à la tête de l’opéra de Paris, on pourra sans risque inscrire son « règne » en lettres d’or dans l’histoire du vaisseau amiral de l’art lyrique français. Et lui dire notre infinie gratitude. Pour tant de soirées d’exception (comme ces Gurre-Lieder de Schoenberg à la Philharmonie), d’ouvrages lyriques où il nous a fait redécouvrir un orchestre débarrassé de l’empois d’une certaine tradition (que n’a-t-on lu sous la plume de certains spécialistes auto-proclamés : Philippe Jordan « manquait ditalianita » dans Verdi ou Puccini, ou « dirigeait Wagner comme du Debussy » et inversement !).

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Pour Brigitte

Tout a été dit, écrit, sur Brigitte – pardon, je ne parle pas de l’épouse très médiatique du nouveau président de la République, que je n’ai pas l’heur de connaître, mais d’une amie chère disparue il y a cinq ans, le 23 juin 2012, à la veille de son soixantième anniversaire, la pianiste Brigitte Engerer. Le temps passe mais n’atténue ni la tristesse ni le regret. J’ai l’impression que la Nuit du piano que nous avions organisée à la Salle Philharmonique de Liège, et confiée à Brigitte Engerer, à l’automne 2010, c’était hier. Tant sont vivaces chacun des moments de pure grâce que la pianiste française et ses partenaires nous avaient prodigués.

Et pourtant Brigitte affrontait déjà la maladie à répétition qui allait l’emporter quelques mois plus tard. Mais elle semblait s’en moquer, se refusant à modérer un goût prononcé pour la cigarette, le bon vin et le jeu (je lui avais naguère fait découvrir le casino tout proche dans la station thermale de Valkenburg).

Brigitte était chez elle à Liège depuis son prix au concours Reine Elisabeth de Belgique en 1978. Je l’admirais, la connaissais de loin, avant d’arriver à la direction de l’orchestre philharmonique de Liège puis ce furent douze ans de compagnonnage ininterrompu. En 2003, elle fut la reine du festival de mi-saison « Piano Roi »un 1er concerto de Tchaikovski à couper le souffle. En 2006 elle jouait le quintette avec piano de Chostakovitch avec le quatuor Danel, en 2009 c’était Saint-Saëns à Anvers, et cette incroyable Nuit du piano d’octobre 2010 à Liège. Comme cette Valse de Ravel, âpre et sensuelle, avec l’immense Nicholas Angelich

    La Valse de Ravel à 2 pianos : Nicholas Angelich et Brigitte Engerer  

Elle tenait à jouer le 1er concerto de Brahms en novembre 2012 avec Christian Arming, qui venait de prendre ses fonctions de directeur musical de l’OPRL. La rencontre n’aura jamais lieu…

J’aurai encore une pensée pour Brigitte Engerer en entendant son inséparable partenaire des dernières années, le 20 juillet prochain au Festival Radio France, Boris Berezovsky

Rappel non exhaustif d’une discographie qui reflète la générosité, le tempérament, le grand art d’une personnalité qui nous manque…

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