Retour à la vie

C’était l’événement, le premier concert dans le monde dans une salle de concert devant un vrai public – 600 personnes ! – depuis le début du confinement. Ce 25 juin, Michel Orier, le directeur de la Musique et de la Création de Radio France, a eu les mots justes : « 105 jours sans vous, c’est long, trop long », après qu’une puissante salve d’applaudissements a salué l’arrivée sur la scène de l’Auditorium de Radio France les musiciens de l’Orchestre National de France.

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Le temps retrouvé

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Un orchestre qui ne peut encore (mais bientôt ?) jouer en grande formation, notamment avec les vents et les cuivres, des pupitres de cordes donc très sollicités.

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Un programme admirable, idéalement conduit par François-Xavier RothPeu sont capables comme lui de passer d’une symphonie du plus original des fils Bach, Carl Philip Emanuel au Divertimento de Bartók

Je me rappelle toujours avec bonheur – même si l’aventure fut de courte durée – les programmes imaginés dans l’enthousiasme avec le chef français pour son concert inaugural de directeur musical de l’Orchestre philharmonique royal de Liège en 2009 : Haendel (Royal fireworks), Haydn (symphonie n°96) et Holst (Les Planètes) ! Pas moins !

Conjurer l’angoisse

Comme Daniele Gatti le 11 juin dernier avec la 2ème symphonie d’Honegger (1941), le programme d’hier soir reprenait deux oeuvres quasi-contemporaines, écrites en 1939-1940, à la demande du chef et mécène suisse Paul Sachercomme de Double concerto pour cordes, piano et timbales de Martinů.

Le compositeur explique la frénésie de ce concerto par la pesanteur des années précédant la Seconde Guerre mondiale : « J’ai voulu me dégager de cette oppression, me défendre par mon travail et lutter contre cette menace qui devrait tourmenter chaque artiste et chaque homme dans ses convictions les plus profondes »

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Cédric Tiberghien avait rejoint les cordes et le timbalier de l’Orchestre National de France. Et ce fut sans doute une découverte pour une majorité du public présent comme de celui qui suivait le concert sur France Musique et/ou sur ArteConcert.

Concert à réécouter/revoir dans son intégralité ici sur francemusique.fr

Le Divertimento de Bartók

C’est dans le chalet de son commanditaire, Paul Sacher, près de Saanen (en Suisse), que Bartókcompose du 1er au 17 août 1939, cette oeuvre au titre paradoxal, qui n’a vraiment rien d’un aimable divertissement qui exprime « l’angoisse de l’auteur confronté à la guerre qui menace ». L’oeuvre est créée le 11 juin 1940 par l’orchestre de chambre de Bâle. Deux mois plus tard le compositeur s’exile aux Etats-Unis où il mourra en 1945 au terme d’un véritable chemin de croix physique et moral.

Il se trouve que c’est l’oeuvre qui m’a fait découvrir et aimer Bartok, lors de l’un des rares concerts auxquels j’ai pu assister, adolescent, à Poitiers (La découverte de la musique)Et à la différence du Concerto pour orchestre ou de la Musique pour cordes, percussions et célesta, elle reste peu programmée au concert.

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C’est donc avec une intense émotion que j’ai entendu ce Divertimento hier soir. Une vision, une version d’anthologie, sous la houlette de la merveilleuse Sarah Nemtanu – qui chantait dans son arbre généalogique – et de François-Xavier Roth restituant idéalement douleur et nostalgie, effroi et espérance, d’une partition si profondément bouleversante

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Au disque, des chefs d’origine hongroise pourtant comme Ormandy ou Solti ont trop gommé les aspérités, les racines populaires du Divertimento. Boulez à Chicago est tellement dans la musique pure qu’il passe à côté de l’oeuvre.

Pour moi, il n’y a guère que deux références, Sandor Vegh (1912-1997) et Antal Dorati (1906-1987).

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Après le concert

Comme un bonheur n’arrive jamais seul, on a retrouvé, après le concert, une adresse qu’on avait tellement aimée et qu’on avait vu lentement dépérir ces derniers mois – Chaumette rue Gros, rouverte il y a trois semaines sous un autre nom, mais avec le même décor, le même chef, cette cuisine joyeuse et goûteuse, ces vins aimables servis à la ficelle, comme dans la bonne tradition lyonnaise. Des serveurs virevoltant d’une table à l’autre, dans la bonne humeur et l’efficacité. On aura de nouveau plaisir à y revenir…

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Un festival « autrement »

Je relis ce que j’écrivais ici, le 15 avril : Lettre à mes amis et aux autresle 25 avril: Le coeur lourdle 22 mai: Le silence de la musique

Ce 17 juin, Diapason titre : Plan de relance : a-t-on oublié la culture ?.

Quelques festivals ont résisté à la déferlante d’annulations que les incertitudes sur l’épidémie de Covid-19 liées à l’ouverture généralisée du parapluie – le fameux « principe de précaution » – chez les élites qui nous gouvernent avaient provoquée, parce qu’ils ont pu attendre d’y voir plus clair (comme La Roque d’Anthéron, Salon).

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Pour ce qui est du Festival Radio France Occitanie Montpellier – 165 manifestations annulées – la potion est amère. Au moment où, selon les mots du président de la République dimanche soir, « la vie doit reprendre comme avant« , c’est pourtant à un été presque sans culture, sans théâtre, sans musique que se préparent touristes et vacanciers qui vont visiter notre beau pays de France.

Comme beaucoup d’autres, petits ou grands festivals, je ne me résigne pas à ce désert, à cette disette culturelle. Impensable, à la mi-juin, de tout recommencer. Mais au moins faire vivre « autrement » la musique et les musiciens, c’est ce que précise le communiqué publié hier soir (voir à la fin de ce papier).

Et renouer le lien entre artistes et public, une petite dizaine de concerts – bien peu par rapport à l’étiage habituel du festival – mais dix concerts emblématiques, des artistes magnifiques, classiques, jazz, électro, le week-end des 18 et 19 juillet à Montpellier. 

 

Le communiqué du Festival :

Lorsque la décision a été prise, lors de la réunion du Conseil d’administration du 24 avril dernier, d’annuler l’édition 2020 du Festival, nous avions annoncé notre intention d’envisager un « Festival autrement ».

Ce « Festival autrement » repose sur  trois projets qui constitueront une offre riche et innovante pour les artistes et le public, et refléteront la diversité musicale et géographique du Festival.

Sur les ondes avec Radio France

Le lien historique entre Radio France et le Festival se manifestera avec une vigueur renouvelée.

Les Rencontres de Pétrarque seront diffusées de Paris, du 29 juin au 3 juillet, sur France Culture.

La grille d’été de France Musique réserve une place exceptionnelle au Festival, du 13 au 25 juillet, avec, chaque jour pendant cette période, des rediffusions des grandes heures classiques et jazz du Festival, ainsi que des directs des concerts des formations de Radio France : le 16/07 l’Orchestre philharmonique de Radio France dirigé par Barbara Hannigan, qui chantera également Les Illuminations de Britten, le 23/07 l’Orchestre National de France sous la baguette de son futur directeur musical, Cristian Măcelaru.

La radio du Festival

Du 10 au 30 juillet – suivant les dates initialement prévues pour l’édition 2020 – le Festival proposera sa propre Webradio, animée par une grande partie de l’équipe, installée à Montpellier, à raison de 5 h à 6 h par jour.

Archives, entretiens inédits, séquences coulisses, côté public, mais aussi des « live » (concerts de l’Orchestre National de Montpellier les 10 et 11/07, concerts en région), rediffusions de concerts (en complément de France Musique).

Cette Webradio fera une large place d’abord aux artistes si durement éprouvés par la crise sanitaire, mais aussi au public, aux auditeurs, qui participeront à sa programmation, ainsi qu’à tous les acteurs de l’ombre qui rendent chaque année possible la réalisation de plus de 160 concerts et événements.

Une expo photo virtuelle, tirée des archives du Festival, accompagnera cette Webradio.

Un week-end pour renouer le lien

Compte-tenu de l’évolution favorable de la situation sanitaire, plusieurs festivals qui n’avaient pas annulé (La Roque d’Anthéron, Salon de Provence) ont maintenu une offre importante de concerts. S’il est tout à fait inenvisageable de rétablir l’ambitieuse programmation qui avait été prévue pour l’été 2020, nous ne pouvons nous résoudre au silence, par respect pour le public et les artistes qui font confiance depuis 35 ans au Festival.

C’est pourquoi nous proposerons un week-end symbolique – les 18 et 19 juillet – d’une dizaine de concerts classiques, jazz et électro, en toutes petites formations, dans des lieux de plein air, dans la ville de Montpellier ainsi que dans le parc départemental du château d’O.  

Concerts gratuits, respectant les normes sanitaires.

Avec des artistes déjà invités dans la programmation 2020.

L’occasion de commémorer les 800 ans de la Faculté de médecine de Montpellier et de mettre en valeur des lieux de patrimoine.

Ce week-end sera diffusé et capté par la Webradio du Festival(16 juin 2020)

 

De tristesse et d’espoir

Tous au paradis

Encore un coup monté ! Jean-Loup Dabadie dimanche dernier, Guy Bedos hier. La camarde a fauché large cette semaine dans le camp du bonheur.

Tout a été dit sur ces deux-là, que je n’ai pas connus autrement que comme auditeur et spectateur, les scénarios, les chansons, les sketches de l’un et l’autre, de l’un pour l’autre souvent.

Le hasard a voulu que j’achève la lecture de ces souvenirs, ou plutôt de ces bribes, de Guy Bedos juste au début du confinement.

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Départ et retour à Radio France

Au moment où Michel Orier, le directeur de la musique et de la création de Radio France, annonçait sur l’antenne de France Musique, hier matin, une excellente nouvelle, la reprise dès le 9 juin des concerts, entre autres, de l’Orchestre National de France et de l’Orchestre philharmonique de Radio France à l’Auditorium de la Maison de la radio,

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Emmanuel Krivine, directeur musical de l’Orchestre National depuis le 1er septembre 2017, annonçait sa démission à effet immédiat « pour raisons personnelles », alors que son mandat courait jusqu’à 2021.

Je regrette cette décision, même si elle ne me surprend pas tout à fait. Je connais le chef français depuis 1987, à qui m’unit un lien particulier. J’ai été fier d’avoir pu contribuer à sa nomination à la tête de l’Orchestre National, de l’avoir fait revenir diriger cet orchestre dès septembre 2015 dans le cadre du festival de Montreux, j’ai été heureux de l’accueillir à Montpellier à trois reprises en 2017, 2018 et 2019 (quel souvenir cette Seejungfrau de Zemlinsky). Nous avions encore un beau projet pour l’été 2020…  Reste l’amitié, l’admiration pour l’un de nos plus grand chefs.

Les Métamorphoses de Renaud Capuçon

Je ne regrette pas le billet que j’ai écrit avant-hier (Les frères Capuçon sont-ils détestables ? ) même s’il m’a valu, comme c’était prévisible, des commentaires plus ou moins obligeants, venant – et le phénomène ne me surprend malheureusement pas ! – de lecteurs qui appliquent leur propre prisme à un texte dont ils ne retiennent que ce qui va dans ou contre leur sens ! Ainsi mon billet ne serait qu’une suite de gentillesses, de compliments à l’endroit de Renaud et Gautier, et l’expression de ma complaisance à l’égard de leurs initiatives médiatiques. J’invite chacun à relire, sans lunettes déformantes, ce que j’ai écrit !

Comme je n’ai nulle part écrit que Renaud Capuçon était le plus grand violoniste du siècle, que je sais son talent et ses limites, je n’en suis que plus à l’aise pour dire combien j’ai été touché, ému, profondément, par le magnifique concert que la pub de la Philharmonie de Paris a présenté comme celui de « Renaud Capuçon and Friends ».

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à voir absolument ici :

https://www.arte.tv/fr/videos/097996-002-A/renaud-capucon-friends-jouent-les-metamorphoses-de-strauss/

Les Métamorphoses, pour 23 cordes solistes, de Richard Straussont été achevées en avril 1945. Sublime tombeau et hommage à la civilisation allemande anéantie par la Seconde guerre mondiale et le nazisme.

Et message d’espérance tout autant, après la sinistre période que nous venons de traverser, qui semble prendre fin avec les annonces du Premier ministre hier.

 

 

 

 

 

Les frères Capuçon sont-ils détestables ?

Pardon pour le titre choc, mais il est à la (dé)mesure des milliers de « commentaires » que le violoniste savoyard Renaud Capuçon et son jeune frère Gautier, violoncelliste, suscitent sur les réseaux sociaux et dans les médias.

Une amitié

Je connais Renaud depuis 1994 et une fête de la musique que France Musique avait organisée au et avec le Conservatoire de Paris alors dirigé par Marc-Olivier Dupin.

J’ai le souvenir d’un adolescent blond comme le Tadzio de Mort à Venise et d’un jeu très pur, presque timide. Il répétait seul pour une « balance son « un extrait d’une partita de Bach. Il avait tout juste 18 ans, personne ne le connaissait et il n’avait aucune galerie à épater. Je le reverrais quelques fois, reconnaissable à ses boucles blondes, dans les files d’attente au guichet de Pleyel, curieux d’entendre ses aînés.

Quand, nommé à Liège fin 1999, je commençai à concevoir les futures saisons de l’Orchestre philharmonique de Liège, j’eus vite l’idée d’y inviter de tout jeunes talents repérés pendant mes années à France Musique. C’est ainsi qu’en 2002 je fis faire leurs débuts en Belgique avec orchestre à Nicholas Angelich et à Renaud...et Gautier Capuçon !

Et que je fis, par la même occasion, la connaissance du petit frère, tout juste 20 ans.

Gautier ne m’en voudra pas de révéler, presque vingt ans plus tard, la teneur d’une discussion commencée en voiture, et poursuivie chez Léon de Bruxelles (l’authentique, l’original rue des Bouchers !) : le jeune violoncelliste était manifestement sous le coup d’un trouble amoureux. Nous eûmes une de ces conversations aussi improbables qu’essentielles où j’étais censé représenter la sagesse et l’expérience : comment sait-on qu’on est amoureux ? à quoi reconnaît-on l’amour et non un emportement passager ?

Dois-je préciser – oui, autant le faire une fois pour toutes ! – que je ne me suis jamais laissé imposer des artistes, des engagements, par qui que ce soit, depuis que j’organise des concerts ?

Après ce premier concert où les deux frères jouèrent naturellement le double concerto de Brahms (lire La complicité des frères amis) il y en eut d’autres où je les réinvitai séparément ou ensemble, toujours pour des programmes originaux (le double concerto pour violon et violoncelle de Thierry Escaich en mars 2006 avec l’Orchestre national de Lille, Gesungene Zeit de Wolfgang Rihm pour le premier concert de Christian Arming avec l’OPL en octobre 2006, le second concerto pour violoncelle de Chostakovitch…) ou la fête des 50 ans de l’orchestre en janvier 2011 (le concerto en do Majeur de Haydn pour Gautier).

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Et je me rappelle, plus récemment, un Renaud Capuçon créant le magnifique concerto de Pascal Dusapin en janvier 2015 à la Philharmonie de Paris, ou en mars 2016 à Genève donnant la première suisse de Mar’eh, le concerto pour violon de Matthias Pintscher.

img_2325(Renaud Capuçon et Matthias Pintscher)

En 2017, au Festival Radio France, j’avais demandé à Emmanuel Krivine qu’il intègre le concerto de Khatchaturian au programme qu’il devait diriger à la tête de l’Orchestre National de France. Renaud Capuçon, une fois encore, accepta, pour le festival, de jouer une oeuvre qu’il n’avait jamais abordée, comme il le reconnut en toute franchise au micro de France Musique:

« C’est la première fois que je joue ce concerto. Au départ, je comptais présenter le n°1 de Prokofiev mais j’ai accepté le challenge de travailler un nouveau concerto car il était totalement dans le thème de cette soirée appelée « Aux confins de l’Empire ». Je suis très heureux de le jouer car c’est une œuvre que je connaissais mal. Elle a beaucoup d’allure et elle va plaire au public. C’est très daté dans l’écriture quand on compare avec ce que pouvaient composer Schönberg, Stravinsky ou Berg à la même époque ou plus tôt. Ce concerto illustre extrêmement bien l’époque, la Russie des années 1940. On imagine très bien le cuirassé Potemkine par exemple. Concernant le répertoire russe en général, je suis évidemment beaucoup plus familier de Prokofiev, Chostakovitch ou Tchaïkovski. Ce qui est étrange, c’est que j’ai toujours tendance à me dire que la musique russe n’est pas vraiment faite pour moi alors que finalement j’ai toujours beaucoup de plaisir à la jouer »

dfil9bfxuaafrpg-large(Juillet 2017, Montpellier)

Omniprésence

Une fois établi que les deux frères ont un talent indiscutable, que ce sont d’authentiques artistes, de vrais musiciens – qui le contesterait ? – ce qu’on leur reproche finalement, c’est leur célébrité, leur présence dans les médias, ce qui est tout de même un comble ! 

Certes on peut être agacé du côté « musicien officiel » qu’endosse Renaud, notamment depuis l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, et de l’image people qu’il projette inévitablement depuis qu’il a épousé la fille de l’ancien maire d’Aix-les-Bains, une autre Savoyarde, Laurence Ferrari.

 Certes on a pu avoir l’impression, pendant le confinement, que Renaud et Gautier Capuçon phagocytaient les réseaux sociaux par leurs prestations quotidiennes, fréquemment relayées par les journaux télévisés.

Certes, on a pu juger inutilement opportuniste la précipitation dont a fait preuve Gautier Capuçon lors de l’incendie de Notre Dame. Mais un autre avant lui n’avait jamais manqué une occasion de prendre part à l’Histoire (cf. Rostropovitch devant le mur de Berlin).

Certes je n’ai pas changé d’avis sur cette émission que je trouve indigne du service public (lire Est-ce ainsi qu’on aime la musique ?à laquelle Gautier prête son nom et son concours.

Mais est-ce bien à eux qu’il faut reprocher tout cela, plutôt qu’à des organisateurs, des producteurs, des journalistes dont l’inculture le dispute le plus souvent à l’absence d’imagination ? Bien sûr, ils pourraient dire non, refuser de se prêter à un jeu médiatique dont ils doivent bien tirer une certaine jouissance (qui résisterait aux sirènes de la gloire ?).

Leur omniprésence ne peut que susciter jalousie, envie, agacement. Mais l’aigreur que manifestent certains de leurs collègues, moins exposés aux feux de la célébrité, n’est pas plus respectable.

Une initiative malheureuse

Depuis 24 heures, c’est Gautier Capuçon qui concentre sur lui un feu nourri de critiques. Pour avoir proposé de faire cet été un tour de France, de jouer gratuitement – ou presque – dans les communes où on voudrait bien l’accueillir, moyennant une contribution aux frais engendrés par ces mini-concerts. 

Initiative qui semble généreuse, et rapportée comme telle par les médias, mais initiative malheureuse, je le dis sans détour à Gautier qui, je l’espère, entendra mes arguments.

Inutile de rappeler ici que toutes les manifestations artistiques de l’été ont dû être annulées au nom d’un principe de précaution, dont on s’apercevra peut-être qu’il a été appliqué avec un zèle excessif. Des milliers d’artistes, d’intermittents, de techniciens, sans parler de tous les métiers liés à la culture et au tourisme, ont été privés de travail, de perspectives, de projets. Et pour un très grand nombre d’entre eux, de ressources, de revenus.

Cher Gautier, s’il y a un espoir que peut-être on puisse rétablir certains concerts, dans certaines conditions, que les festivals annulés puissent proposer à leurs publics quelques événements en format réduit, le moins qu’on doive faire – et je suis sûr que tu en seras d’accord – c’est de permettre à tes camarades, à tes collègues, de jouer, de se produire en public, de reprendre un projet là où la crise sanitaire l’avait interrompu. Et de le faire dans les conditions normales de rémunération de leur travail, de leur prestation. Sûrement pas en accréditant l’idée que la musique classique c’est gratuit, en donnant l’illusion à des élus locaux qu’une tête d’affiche estivale peut remplacer une action culturelle au long cours. 

Le monde de la culture ne se relèvera pas indemne de la crise que nous venons de traverser. Il ne s’en sortira pas par quelque initiative individuelle, aussi généreuse soit-elle, il ne survivra à l’épreuve que par une solidarité collective, dont personne, inconnu ou célèbre, débutant ou confirmé, ne doit être exclu.  Avec ton talent, ta notoriété, tu peux être un héraut de cette reconquête.

 

 

 

La musique pour rire (VIII): François Morel

#Confinement Jour 50

Comme beaucoup, j’ai connu François Morel comme membre de l’inénarrable compagnie des Deschiens.

Et puis je l’ai vu au cinéma, au théâtre, à la radio sur France Inter :

Je l’ai peut-être croisé une fois ou deux, mais je n’ai pas eu l’occasion de lui dire combien sa personne, son talent nous sont indispensables.

A la différence de ceux que j’ai déjà portraiturés dans cette série (comme Peter Ustinov), quand François Morel s’intéresse à la musique, ce n’est pas pour la moquer, en montrer les travers, c’est pour la regarder, la raconter avec une tendresse non dénuée d’humour.

 

François Morel est le merveilleux conteur d’un Pierre et le Loup qui a fait l’objet d’une réalisation hors du commun de la part de Radio France, avec les musiciens acteurs de l’Orchestre National de France et leur chef d’alors, Daniele Gatti.

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Avec ces mêmes musiciens, François Morel s’est aussi essayé à la chanson.

Longue vie à notre indispensable Maître François !

Carmen(s)

Je ne voulais pas manquer le spectacle que proposait Montpellier Danse cette semaine, à l’Opéra Berlioz à Montpellier : Carmen(s)  de José Montalvo.

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Succès public assuré pour ce Carmen(s) qui tourne sur les scènes de France depuis sa création il y a deux ans au théâtre national de Chaillot

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Un peu plus d’une heure totalement jouissive, avec des interprètes, danseurs/chanteurs/diseurs, exceptionnels d’énergie, de virtuosité, de grâce.

Comme Emmanuelle Bouchez l’écrivait dans Télérama, il y a deux ans : Le chorégraphe décline Carmen au pluriel et la figure mythique se multiplie selon les interprètes. Sa quête de la mixité chorégraphique ne semble jamais s’être aussi bien illustrée qu’ici, dans une exigence conjointe d’art populaire et d’art tout court.

La danseuse classique d’origine japonaise Chika Nakayama toise le public dans la majesté de sa tenue rouge (composée d’une culotte et d’un soutien-gorge !). La frappe des pieds de la bouillante Beatriz Santiago en impose avec panache et humour. La Coréenne Ji-Eun Park chante un air célèbre en jouant de l’éventail, technique traditionnelle pour elle aussi. Ce bouquet d’artistes pour un seul rôle est la première réussite du spectacle.

La seconde trouvaille est de ne pas vraiment nous faire entendre l’opéra. Mais d’en envoyer les thèmes musicaux sous tous les modes (rap, jazz ou électro). Entre toutes ces déclinaisons amusant l’oreille des connaisseurs (que les néophytes pourront apprécier telles quelles), chaque danseuse livre sur grand écran sa lecture du mythe. Ainsi les interprètes écrivent-elles elle-mêmes le livret : en voyageant d’une langue à l’autre, Carmen rayonne.

Les jupes (rouges) tournent, les chemises nouées sur jean serré autorisent toutes les figures. Sur talons bobines, sur pointes ou pieds nus, l’intrigue avance. L’énergie file de corps en corps ou s’arrête net sur des variations d’une grande douceur. Les garçons (tous des Don José, l’amoureux trahi) rôdent ou quémandent. Ils ont beau faire des démonstrations de cabri, les Carmen(s) ont pris le pouvoir sur scène ! On n’imagine même plus que la belle meure à la fin.

Le genre de spectacle que j’aime sans réserve, me laissant surprendre, émouvoir, amuser  sans complexe. Il y a des ficelles, parfois un peu grosses, des facilités, mais tout concourt ici à faire aimer, par toutes les générations et tous les publics, ce personnage universel et toujours si actuel qu’est la Carmen dessinée par Mérimée et transfigurée par Bizet.

L’opéra français le plus joué au monde, justement. J’en ai écouté et vu beaucoup de versions, et je reviens toujours à deux enregistrements légendaires, inaltérables, celui de Thomas Beecham 

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et celui de Georges Prêtre, 

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où l’étonnante Maria Callas est entourée du meilleur Escamillo et de la meilleure Micaela de la discographie.

On peut observer que tous ces interprètes chantent dans leur arbre généalogique, dans un français parfait, que les couleurs des orchestres et des choeurs sont incomparablement françaises. Ce n’est pas le plus négligeable des atouts dans un tel chef-d’oeuvre !

J’apprends, au moment de conclure ce billet, que le blog de Claude Samuel s’interrompt : Les meilleures choses ont une fin.

 

 

Le théâtre lumière

J’assistais, mercredi soir, au spectacle d’Isabelle Georges, Oh La La, au Théâtre des Champs-Elysées. une reprise très attendue d’un tour de chant donné au Bal Blomet il y a deux ans (Isabelle au Bal), après une soirée il y a un mois au mythique Club 54 de New York.

Que dire de plus que ce qu’on a déjà écrit à propos de cette artiste, qui n’a pas d’équivalent en France, qui tient la scène – très bien entourée certes – comme l’une de ces stars légendaires de Broadway ou du Paris de l’après-guerre.

Le Théâtre des Champs-Elysées est sûrement la salle que j’ai le plus fréquentée à Paris. J’en ai rarement parlé, rarement dit le bonheur renouvelé d’entrer dans ce lieu si chargé d’histoire et de souvenirs, le plaisir de s’asseoir le plus souvent à la corbeille de face, de s’y sentir comme chez soi.

D’y entendre les plus grands interprètes, dans un son qu’on a souvent critiqué pour sa sécheresse, l’étroitesse du cadre de scène, certes un son qui ne pardonne rien aux médiocres, qui radiographie les ensembles qui s’y produisent.

Fierté qui fut la mienne lorsqu’à deux reprises, je pus y amener l’orchestre philharmonique royal de Liège, en 2004 sous la conduite de Louis Langréeen 2012 pour une soirée exceptionnelle.

Et tant d’autres souvenirs impérissables (le cycle Iberia d’Albeniz sous les doigts aussi athlétiques que poétiques de Rafael Orozco, trop tôt disparu, si souvent l’Orchestre philharmonique de Vienne, la série d’opéras russes sous la conduite de Valery Gergiev au mitan des années 90, etc.), il y aurait plus qu’un ouvrage pour les consigner tous.

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Mercredi soir, dans le couloir des loges des artistes, pourtant si souvent arpenté, je voyais des affiches historiques que j’avais négligé jusqu’alors de remarquer. Et quelles affiches !

Cette annonce d’un récital d’oeuvres de Prokofieff – comme on écrivait alors en français – … par l’auteur ! Le 11 mai 1923.

Ce récital d’oeuvres espagnoles – sans détails – par Arthur Rubinstein (qui souhaitait qu’on orthographiât son prénom : Artur)

Cet anniversaire du Groupe des Six sous l’égide de Jean Cocteau, toujours prompt à s’attribuer les mérites de ses camarades.

Ou bien encore la tournée de l’Opéra de Vienne, faisant étape dans la prestigieuse salle de l’avenue Montaigne.

A l’occasion du centenaire du théâtre a été publié un fascicule, en format carte postale, reprenant 100 affiches de légende du Théâtre des Champs-Elysées.

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La bande des quatre

Je n’ai pu suivre que partiellement, et à la radio (merci France Musique) le concert-événement qui réunissait avant-hier soir à Orange les quatre formations musicales de Radio France, l’Orchestre National de France, l’Orchestre philharmonique de Radio France, le Choeur et la Maîtrise de Radio France sous la baguette de Jukka-Pekka Saraste pour la Huitième symphonie de Mahler (à réécouter ici).

Et j’ai entendu les propos du Ministre de la Culture, Franck Riester, sur France Musique : « C’est important de dire que nous avons une richesse musicale exceptionnelle à Radio France, une richesse que nous souhaitons pérenniser. (…) L’ambition musicale de l’audiovisuel public passe par deux orchestres, par une maîtrise et par un chœur (…) Il doit y avoir des économies, des transformations »

L’occasion me semble venue de livrer ma part de vérité à ce sujet.

Nommé par Mathieu Gallet à la direction de la musique de Radio France en mai 2014, j’en suis parti un an plus tard en mai 2015, après la longue grève qui avait affecté la Maison ronde. Nul n’a jamais donné d’explication à ce départ, ni l’ancien président de Radio France, ni moi. Quatre ans après, le temps est venu de la dire.

Car c’est bien à propos des formations musicales de Radio France, dont j’avais la responsabilité comme Directeur de la musique, que s’est creusée la divergence entre Mathieu Gallet et moi.

Un mot personnel d’abord

De tous les directeurs de la Musique qui se sont succédé à Radio France, je suis le seul à avoir eu l’expérience de la direction, de la gestion de plusieurs orchestres (de 1986 à 1993, à la Radio Suisse romande, je participais à la gestion artistique et budgétaire d’une partie des activités de l’Orchestre de la Suisse Romande, et de 1999 à 2014 j’ai été le directeur général de l’Orchestre philharmonique royal de Liège). Ce qui, je peux le dire, m’a donné un avantage décisif dans la relation avec les syndicats et les « représentations permanentes » des formations musicales de Radio France.

Nous parlions le même langage, je connaissais de l’intérieur l’univers des musiciens, les règles et les usages, souvent hermétiques pour les non initiés. Cette connaissance intime des rouages avait un revers : on ne pouvait pas « me la faire » et faire passer certaines habitudes pas très orthodoxes pour des règles établies !

C’est cette connaissance intime, ajoutée au respect réciproque qui a toujours présidé à mes relations avec les musiciens et leurs représentants, qui m’ont, je crois, permis de faire avancer durablement, en dépit de la brièveté de mon mandat, la cause des quatre formations musicales de Radio France.

Fusion, confusion

Pendant la « campagne » qui a précédé l’élection par le CSA du PDG de Radio France, début 2014, on a vu refleurir dans la presse un « marronnier » qui a la vie dure : Faut-il deux orchestres à Radio France ? Lire Les orchestres de Radio France en crise

Débat encore ravivé par le dernier rapport de la Cour des Comptes : « En 2018, comme en 2014, les formations musicales de Radio France sont au nombre de 4. La décision du fusionner les orchestres n’a pas été prise, en dépit des recommandations de la Cour »:« Il n’est ni dans la vocation ni dans les moyens de Radio France de conserver en son sein deux orchestres symphoniques »

Si le général de Gaulle affirmait en 1966, à propos de la Bourse : « La politique de la France ne se fait pas à la corbeille », on renverrait bien la formule aux magistrats de la rue Cambon : « La politique culturelle de la France ne se fait pas à la Cour des Comptes« .

Lorsque Mathieu Gallet m’a sollicité pour la direction de la musique de Radio France, nous avons eu plusieurs longs échanges, destinés à fixer le cap de la politique musicale qui serait la sienne et que j’aurais, selon les statuts mêmes de Radio France, à mettre en oeuvre (car, contrairement à ce que l’on croit, et à une pratique dévoyée pendant trop d’années, ce ne sont pas les chefs, les directeurs musicaux, des orchestres qui définissent la ligne artistique de Radio France et de leurs formations).

Dans une note très argumentée que je lui avais remise et qu’il avait acceptée comme base de notre collaboration, je disais deux choses très simples :

  • Le mot même de « fusion » n’a aucun sens, s’agissant de formations musicales. Dans certains cas, en Allemagne notamment, il y a eu des regroupements, des réorganisations (par exemple à Berlin, à la suite de la chute du Mur, ou dans certains Länder, comme le Bade-Wurtemberg), dans malheureusement beaucoup d’autres cas, notamment aux Etats-Unis, des suppressions pures et simples. La fusion est une notion économique, technocratique, en rien transposable à la situation des orchestres.
  • A la question : « Faut-il deux orchestres à Radio France ? » j’avais répondu très clairement : Si c’est pour jouer les mêmes répertoires, se faire une concurrence ridicule, refuser les missions normalement dévolues à des orchestres de radio, NON ! Si c’est pour revenir aux objectifs qui ont présidé à la fondation des deux orchestres, redéfinir deux projets artistiques originaux et complémentaires, dans le respect des missions de service public de Radio France, OUI !

Autrement dit, si on ne corrigeait pas une trajectoire qui, depuis trente ans, avait laissé se développer une rivalité féroce entre les deux orchestres de Radio France et leurs chefs respectifs, on offrait aux partisans de la « fusion » ou de l’élimination d’un des deux orchestres, tout comme aux comptables de Bercy ou de la Cour des Comptes, et à une grande partie de la classe politique, toutes les raisons de persévérer dans leurs idées funestes.

La vocation de chaque orchestre

C’est très exactement le discours que je tins, dès ma prise de fonction début juin 2014, à tous mes interlocuteurs, musiciens, équipes administratives, et un peu plus tard à Daniele Gatti, patron de l’Orchestre National, et Mikko Franck, directeur musical désigné de l’Orchestre philharmonique (Myung Whun Chung, le chef « sortant » de cet orchestre considérant, lui, qu’il n’avait de comptes à rendre à personne, et surtout pas à moi !).

Si nous n’étions pas capables, en interne, de nous réformer, de justifier artistiquement l’existence des deux orchestres, d’autres, à l’extérieur, ne manqueraient pas de s’en charger, et sans états d’âme.

À l’Orchestre National de France la défense et illustration de la musique française, du grand répertoire, servi de préférence par des chefs français – dont la presse rappelle régulièrement qu’ils sont quasiment tous en poste à l’étranger ! -, et une présence beaucoup plus forte dans les salles de concert de l’Hexagone. Les premiers résultats de cette orientation se concrétiseraient dès la saison 2015/2016 et de manière spectaculaire en 2016/2017 (lire Les Français enfin). Du jamais vu depuis plus de quarante ans : 8 chefs français invités, Emmanuel Krivine, Louis Langrée, Stéphane Denève, Alain Altinoglu, Jean-Claude Casadesus, Fabien Gabel, Jérémie Rorher, Alexandre Bloch !

J’ajoute que, pour la deuxième édition du Concert de Paris – le 14 juillet sous la Tour Eiffel – il était indispensable de conforter la place de l’Orchestre National (du Choeur et de la Maîtrise), d’autres formations, comme l’Orchestre de Paris, pouvant légitimement prétendre à cet honneur. La discussion que j’eus, quelques heures avant le concert, sur la pelouse du Champ de Mars avec la Maire de Paris, dut assez la convaincre pour qu’elle conserve, au fil des ans, sa fidélité aux forces musicales de Radio France

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(Photo historique ! Sur les cinq personnes visibles ici, quatre ne sont plus en fonctions : de gauche à droite, Anne Hidalgo, Maire de Paris, Bruno Juilliard, ex-premier adjoint, François Hollande, JPR et Manuel Valls, le 14 juillet 2014)

À l’Orchestre philharmonique de Radio France, les missions dans lesquelles il excelle et qu’il peut assumer grâce à sa « géométrie variable » : la musique du XXème siècle, la création, les productions lyriques, la comédie musicale, les projets radiophoniques, pédagogiques, qui n’excluent pas le grand répertoire. Mikko Franck le Finlandais, né, grandi dans un pays tout entier voué à promouvoir sa musique, sa création, ses talents, comprit très vite la nécessité de « franciser » la programmation de l’orchestre dont il allait devenir le chef.

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La réforme, malgré tout

« Le National pourrait se recentrer sur la musique française, y compris les répertoires et compositeurs méconnus, tandis que le Philharmonique aurait un répertoire plus large, plus audacieux à certains égards « , suggère Jean-Paul Quennesson (Sud), lui-même corniste au National (France Musique1er avril 2015)

Au-delà de la réaffirmation de ces principes, et de leur (ré)activation, qui finalement recueillirent un assentiment quasi-général, une fois certains « réglages » opérés (cf. la déclaration ci-dessus) le véritable enjeu était notre capacité à réformer vraiment et durablement un système, une organisation devenus hors de contrôle. Parce que, en position de force face à des PDG ou des directeurs de la musique qui voulaient la paix, les syndicats, les représentants des musiciens, géraient de fait la planification, l’organisation des « services », les recrutements, et finalement l’administration des orchestres.

C’est peu dire que la réforme du système, pourtant clairement annoncée par le nouveau PDG de Radio France (choisi à l’unanimité par le CSA), ne fut pas une partie de plaisir, comme le rappelait Christian Merlin dans Le Figaro du 2 octobre 2014. Je fus taxé d’une excessive rapidité dans la mise en oeuvre de la réforme…

Et pourtant, malgré les vagues, les préavis de grève, les postures, le patient mais nécessaire travail de fond s’engagea, sous une double contrainte : une perspective budgétaire très « contrainte » pour Radio France, et la renégociation de la convention collective, notamment pour l’annexe qui concerne les musiciens. Avant que la longue grève du printemps 2015 ne vienne interrompre les processus en cours, je dois reconnaître – pour leur rendre hommage – que tous les syndicats présents autour de la table de négociations, y compris la CGT, finirent par accepter de discuter de toutes les dispositions que nous avions incluses dans le projet de nouvelle convention collective, comme celle qui consiste pour une formation à « prêter » certains de ses musiciens à l’autre, lorsque l’effectif requis exige le recours à des musiciens « supplémentaires ». Ce « nouvel accord collectif » sera finalement signé deux ans plus tard, en mars 2017 *!

La divergence

Pendant toute cette période, une grande part de mon temps et de mon énergie fut requise, comme membre du Comité exécutif de Radio France (j’avais insisté auprès de Mathieu Gallet pour que le directeur de la musique fasse partie de cette instance nouvelle de gouvernance), par d’innombrables réunions internes et externes visant à la « finalisation » du Contrat d’objectifs et de moyens (COM) qui devait fixer les moyens que l’Etat consentirait à Radio France pour les cinq années à venir. Le même Etat imposant un retour à l’équilibre budgétaire en deux ans, alors même que les travaux de réhabilitation de la Maison ronde pesaient lourdement sur les comptes et la trésorerie de la maison !

J’avais préparé plusieurs scénarios de « reconfiguration » – comme on dit pudiquement pour parler de restrictions ! – de la direction de la musique, et donc des quatre formations musicales, des plus pessimistes aux plus réalistes. Je n’avais jamais cessé de penser que, bien négociée, bien préparée, cette « reconfiguration » devait permettre le maintien des deux orchestres, du choeur et de la maîtrise. Il n’y avait aucune raison ni artistique, ni politique, ni budgétaire, ni philosophique même, d’envisager de se séparer de l’une de ces formations.

Pourtant Mathieu Gallet, influencé ou « conseillé » par quelques visiteurs du soir (qui ne devaient pas lui vouloir que du bien !) se mit en tête, dès la fin décembre 2014, d’éloigner l’Orchestre National, de le « céder » à la Caisse des Dépôts et Consignations propriétaire du Théâtre des Champs-Elysées, qui avait été le lieu de résidence du National, jusqu’à l’ouverture de l’Auditorium de la Maison de la radio le 14 novembre 2014. CQFD. Des contacts furent pris en secret par le jeune PDG, que nous ne cessions de mettre en garde contre les risques d’une opération aussi hasardeuse et « explosive » dans un contexte déjà très tendu. Une fuite (organisée ?) dans les pages éco du Figaro en février 2015 mit le feu aux poudres, contribuant à déclencher l’un des plus longs mouvements de grève à Radio France.

« La direction avait estimé la semaine dernière que « Radio France n’a pas les moyens de financer deux orchestres symphoniques, un choeur et une maîtrise pour un coût de 60 millions d’euros, ne générant que 2 millions de recettes de billetterie « . Le PDG Mathieu Gallet avait évoqué la piste de se séparer de l’Orchestre national de France et de le transférer au Théâtre des Champs Elysées, proposition rejetée par la Caisse des dépôts, propriétaire majoritaire de la salle parisienne. » (France Musique, 1er avril 2015)

Le conflit avec l’actionnaire prit une tournure publique, lorsque la ministre de la Culture de l’époque, Fleur Pellerin, exigea sur un mode comminatoire que Mathieu Gallet lui envoie son projet stratégique, que celui-ci réitéra, contre toute vraisemblance, son projet « d’externaliser » l’Orchestre National, et que la Ministre lui répondit sèchement, s’inspirant des positions défendues tant par les directions compétentes du ministère que de Radio France et connues de tous, que le futur de Radio France s’inscrirait avec deux orchestres et un choeur reconfigurés, confirmés dans leurs objectifs et leur vocation (Crise à Radio France : Mathieu Gallet le dos au mur)

Je ne pouvais pas soutenir M. Gallet dans son entêtement, il ne pouvait pas accepter que son directeur de la Musique soit sur une position qui lui semblait être celle de son « adversaire » du moment, le Ministère de la Culture. Le divorce était consommé, je devais partir… (Jean-Pierre Rousseau quitte la direction de la musique,21 mai 2015).

Divergence, divorce mais pas rupture puisque je conservais la direction du Festival Radio France et la confiance de son co-président… Mathieu Gallet – qui, jusqu’à son départ forcé de la présidence de Radio France en janvier 2018, n’a jamais ménagé son soutien au Festival !

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(En juillet 2015, de gauche à droite, René Koering, fondateur et directeur du Festival jusqu’en 2011, J.P.R., Jean-Noël Jeanneney, PDG de Radio France en 1985, René Alary, président de la Région Languedoc-Roussillon, Mathieu Gallet, Philippe Saurel, maire de Montpellier)

img_0059(le 28 juillet 2017, à Marciac, avec Katia et Marielle Labèque)

Ironie de l’histoire, mon successeur, nommé au printemps 2016, sera Michel Orier, qui un an plus tôt était le tout puissant et actif Directeur général de la Création artistique du Ministère de la Culture ! Depuis lors, Michel Orier – qui a mis tout son poids dans la réalisation de l’idée de concert Mahler voulue par le nouveau directeur des Chorégies d’Orange, Jean-Louis Grinda, ami et complice d’aventures liégeoises – a non seulement mené à bien les réformes engagées dès 2014, mais il a conforté le rôle irremplaçable des quatre formations musicales de Radio France dans le paysage musical français et international. Et démontré que la Maison de la radio pouvait battre des records de fréquentation de son Studio 104 et de son Auditorium !

* Extraits du « Nouvel accord d’entreprise » de Radio France

Le Nouvel accord d’entreprise vise à mettre en adéquation les conditions de travail des Musicien-nes avec les nouveaux modes de création, de diffusion et d’exploitation de la musique pour faire de Radio France un acteur majeur du secteur de la musique.

Ainsi le Nouvel accord d’entreprise permettra de :

Développer le paritarisme artistique en associant davantage les Musicien-nes à l’élaboration des programmes par la redéfinition du rôle des représentations permanentes artistiques des orchestres et du choeur ;
Gagner en flexibilité dans la gestion des plannings en prévoyant plus en amont la programmation des saisons tout en permettant la tenue de projets exceptionnels afin d’améliorer le service aux antennes ;
Garantir la qualité artistique des formations musicales en optimisant la programmation des Musicien-nes de Radio France au sein des productions des orchestres et du choeur, notamment en cas de défaillance pour maladie ;
Développer la collaboration entre les formations musicales, notamment entre les orchestres en permettant aux Musicien-nes de porter des projets artistiques communs ou de travailler, avec leur accord, dans l’une ou l’autre des formations de Radio France pour répondre à des besoins de nomenclature ;
Renouveler les formats de concerts notamment en permettant la divisibilité de l’ensemble des formations musicales ;
Renouveler les publics en développant les tournées et les offres de concerts les samedis et dimanches pour les familles, l’enfance et la jeunesse ;
Simplifier le système des décomptes et des pauses afin de pouvoir mettre en oeuvre des programmes courts, de créer et d’enregistrer des musiques de film, des projets numériques etc.
Mettre à niveau et simplifier le système de rémunération des Musicien-nes.

(Source : Radio France Espace presse 31 mars 2017)

 

 

 

 

 

 

Le deuxième concerto

Le grand vainqueur du Concours Tchaikovski, Alexandre Kantorows’est d’emblée distingué en choisissant le Deuxième concerto de Tchaikovski au lieu du célébrissime Premier,

Bien lui en a pris ! Cet opus 44 n’est ni moins long, ni moins exigeant techniquement que l’opus 23, il en partage même beaucoup d’aspects : un premier mouvement qui est un monde en soi, qui dure plus de la moitié de l’oeuvre, une virtuosité spectaculaire. Et en introduction de son mouvement central – à l’instar du 2ème concerto de Brahms, son exact contemporain – un long dialogue entre violon et violoncelle solos avant que n’entre le piano, comme sur la pointe des pieds..

Tchaikovski , pas rancunier, dédie ce deuxième concerto à Nikolai Rubinstein (1830-1881) qui avait pourtant refusé la dédicace du Premier, jugeant celui-ci injouable et si mauvais qu’il en avait la nausée (sic)! Le dédicataire meurt brutalement, la partition à peine achevée. Après une première new-yorkaise le 12 novembre 1881, le Deuxième concerto est créé à Moscou en mai 1882 par Serge Tanéiev au piano et le frère de Nikolai, Anton Rubinstein à la baguette. Il est plusieurs fois remanié par le compositeur lui-même et surtout par l’un de ses élèves, Alexandre Ziloti (1863-1945) dont la version est la plus fréquemment jouée aujourd’hui.

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Longtemps ce deuxième concerto est resté l’apanage de quelques originaux, certes pas des moindres (voir ci-dessous), il a aujourd’hui les faveurs de la nouvelle génération de pianistes, Boris Berezovsky, Denis Matsuev, Yuja Wang… et bien sûr Alexandre Kantorow, magnifiquement soutenu par Vassily Petrenko

Mikhail Pletnev est sans doute le pianiste russe le plus admirable dans cette oeuvre (comme dans tant d’autres évidemment !).

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Ce n’est pas avec Pletnev que j’ai découvert l’oeuvre mais avec une pianiste argentine, Sylvia Kersenbaumqui a connu une célébrité plutôt éphémère en France, lorsqu’au début des années 70, elle grava quelques disques pour EMI, dont ce Deuxième concerto avec l’Orchestre National de l’ORTF et Jean Martinon. Une version qui m’est toujours chère, puisque ce fut ma première, et qui a été heureusement rééditée dans le beau coffret hommage au chef français.

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A peu près en même temps parut un coffret qui fit sensation, les trois concertos de Tchaikovski avec un Emile Guilels au sommet de sa carrière, accompagné par Lorin Maazel et le New Philharmonia.

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A la réécoute, je suis moins enthousiaste face à cette version un peu trop carrée, prévisible, à laquelle il manque l’étincelle, la folie, qui rendaient nombre de « live » de Guilels proprement irrésistibles.

Boris Berezovsky est époustouflant, notamment dans le finale, mais l’hyper-virtuosité dont il fait preuve ôte à ce mouvement son caractère de danse populaire endiablée et le rend injouable pour les pauvres musiciens d’orchestre qui s’essoufflent littéralement à essayer de le suivre.

817+GYrEzpL._SL1500_Denis Matsuev succombe un peu au même travers…

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Enfin, last but not least, un artiste que j’admire infiniment (et à qui je n’ai, étrangement, jamais encore consacré le moindre article de ce blog… il faudra corriger cela !), un personnage, une personnalité unique, que j’ai eu la chance d’entendre en récital il y a une trentaine d’années dans le cadre de Piano aux Jacobins à Toulouse : Shura Cherkassky (1909-1995). Préparant cet article, j’ai trouvé cette prodigieuse vidéo, qui réunit deux géants à la fin de leur carrière, Cherkassky et Svetlanov, captés au Japon en 1990. Il y a des notes à côté chez le pianiste, mais quelle classe, quel art de faire sonner son instrument, et surtout quelle manière inimitable de faire chanter le pays natal, ce foisonnement de thèmes et mélodies populaires russes et ukrainiennes qui ont toujours nourri et inspiré Tchaikovski. L’essence du romantisme en quelque sorte…

Je connais au moins deux enregistrements studio du pianiste russe, le second réalisé à Cincinnati (en stéréo) avec un grand chef, Walter Süsskindaujourd’hui bien oublié (un autre article à prévoir !) :

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Démiurge

Je déteste les adjectifs excessifs, passe-partout, qui ne veulent plus rien dire tant ils sont galvaudés.

Mais, pour une fois, je vais qualifier le concert auquel j’ai assisté hier soir de fabuleux, fantastique, historique même !

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Un programme d’une belle intelligence d’abord : sur le papier, rien ne semble rapprocher Brahms et sa Troisième symphonie d’Harold en Italie de Berlioz.

Hier soir, l’enchaînement entre ces chefs-d’oeuvre paraissait évident, comme allant de soi !

Grâce, il faut le dire ici haut et fort, à celui qui préside aux destinées musicales de l’Orchestre National de France depuis bientôt deux ans, Emmanuel Krivine. Plutôt que chef d’orchestre, il faudrait le nommer démiurge ou alchimiste. Parce que c’est lui l’artisan de ce lustre retrouvé, de cette cohésion de chaque instant des pupitres, de ce bonheur collectif de jeu d’une phalange que j’ai personnellement toujours aimée pour sa singularité, ses couleurs, ses qualités individuelles…. et ses défauts !

Je ne crois pas avoir jamais entendu au concert la difficile Troisième symphonie de Brahms, avec cette allure, cette souplesse, l’écoute miraculeuse entre les pupitres, et, passé un premier mouvement encore corseté, cette liberté qui est le propre des grands attelages chef-orchestre. Sublime deuxième mouvement, avec son balancement idéal, ni pesant ni trop rapide, et les interventions magiques de la clarinette de Patrick Messina, du cor d’Hervé Joulain – pardon de ne pas citer les autres ! –

Et en seconde partie, une autre oeuvre finalement rare au concert, Harold en Italie de Berlioz, dont je parlais déjà dans mon billet du 8 mars dernier : Harold en Russie.

Berlioz l’évoque ainsi dans ses Mémoires

« Paganini vint me voir. “J’ai un alto merveilleux me dit-il, un instrument admirable de Stradivarius, et je voudrais en jouer en public. Mais je n’ai pas de musique ad hoc. Voulez-vous écrire un solo d’alto ? Je n’ai confiance qu’en vous pour ce travail.” “Certes, lui répondis-je, elle me flatte plus que je ne saurais dire, mais pour répondre à votre attente, pour faire dans une semblable composition briller comme il convient un virtuose tel que vous, il faut jouer de l’alto ; et je n’en joue pas. Vous seul, ce me semble, pourriez résoudre le problème.” “Non, non, j’insiste, dit Paganini, vous réussirez ; quant à moi, je suis trop souffrant en ce moment pour composer, je n’y puis songer ». J’essayai donc pour plaire à l’illustre virtuose d’écrire un solo d’alto, mais un solo combiné avec l’orchestre de manière à ne rien enlever de son action à la masse instrumentale, bien certain que Paganini, par son incomparable puissance d’exécution, saurait toujours conserver à l’alto le rôle principal. La proposition me paraissait neuve, et bientôt un plan assez heureux se développa dans ma tête et je me passionnai pour sa réalisation. Le premier morceau était à peine écrit que Paganini voulut le voir. À l’aspect des pauses que compte l’alto dans l’allegro : “Ce n’est pas cela ! s’écria-t-il, je me tais trop longtemps là-dedans ; il faut que je joue toujours.” “Je l’avais bien dit, répondis-je. C’est un concerto d’alto que vous voulez, et vous seul, en ce cas, pourrez bien écrire pour vous”. Paganini ne répliqua point, il parut désappointé et me quitta sans me parler davantage de mon esquisse symphonique. […] Reconnaissant alors que mon plan de composition ne pouvait lui convenir, je m’appliquai à l’exécuter dans une autre intention et sans plus m’inquiéter de faire briller l’alto principal. J’imaginai d’écrire pour l’orchestre une suite de scènes, auxquelles l’alto solo se trouverait mêlé comme un personnage plus ou moins actif conservant toujours son caractère propre ; je voulus faire de l’alto, en le plaçant au milieu des poétiques souvenirs que m’avaient laissés mes pérégrinations dans les Abruzzes, une sorte de rêveur mélancolique dans le genre du Childe-Harold de Byron. De là le titre de la symphonie : Harold en Italie. Ainsi que dans la Symphonie fantastique, un thème principal (le premier chant de l’alto) se reproduit dans l’œuvre entière ; mais avec cette différence que le thème de la Symphonie fantastique, l’idée fixe s’interpose obstinément comme une idée passionnée, épisodique, au milieu des scènes qui lui sont étrangères et leur fait diversion, tandis que le chant d’Harold se superpose aux autres chants de l’orchestre, avec lesquels il contraste par son mouvement et son caractère, sans en interrompre le développement. »

L’alto solo de l’ONF, Nicolas Bône, incarne à la perfection le « rêveur mélancolique » dont parle Berlioz, au milieu d’un orchestre brillant de mille feux, galvanisé par un chef qui lâche la bride à ses troupes en conservant une maîtrise confondante sur les incessants changements de rythmes et d’humeurs dont regorge la partition.

Salle en délire, longue ovation au soliste, à des musiciens visiblement heureux et à Emmanuel Krivine qui nous avouait que peu de chefs ont envie de diriger cette oeuvre, si complexe, exigeante dans la mise en place. Il aurait bien eu tort de s’en priver.. et de nous en priver.

Un concert exceptionnel à réécouter et revoir sur France Musique !

L’occasion de réécouter aussi l’une des grandes versions au disque de la 3ème symphonie de Brahms, l’enregistrement de 1963 d’Herbert von Karajan

et cette version – qui m’a fait découvrir Harold au disque ! – de Rudolf Barchai… dirigée par David Oistrakh !

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J’en profite pour rappeler que l’Orchestre National de France et Emmanuel Krivine sont à Montpellier le 19 juillet prochain, dans le cadre du Festival Radio France, pour un programme choisi sur mesure : le Double concerto de Brahms et ma Seejungfrau bien-aimée de Zemlinsky !

Réservations très vivement conseillées : lefestival.eu

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