La bande des quatre

Je n’ai pu suivre que partiellement, et à la radio (merci France Musique) le concert-événement qui réunissait avant-hier soir à Orange les quatre formations musicales de Radio France, l’Orchestre National de France, l’Orchestre philharmonique de Radio France, le Choeur et la Maîtrise de Radio France sous la baguette de Jukka-Pekka Saraste pour la Huitième symphonie de Mahler (à réécouter ici).

Et j’ai entendu les propos du Ministre de la Culture, Franck Riester, sur France Musique : « C’est important de dire que nous avons une richesse musicale exceptionnelle à Radio France, une richesse que nous souhaitons pérenniser. (…) L’ambition musicale de l’audiovisuel public passe par deux orchestres, par une maîtrise et par un chœur (…) Il doit y avoir des économies, des transformations »

L’occasion me semble venue de livrer ma part de vérité à ce sujet.

Nommé par Mathieu Gallet à la direction de la musique de Radio France en mai 2014, j’en suis parti un an plus tard en mai 2015, après la longue grève qui avait affecté la Maison ronde. Nul n’a jamais donné d’explication à ce départ, ni l’ancien président de Radio France, ni moi. Quatre ans après, le temps est venu de la dire.

Car c’est bien à propos des formations musicales de Radio France, dont j’avais la responsabilité comme Directeur de la musique, que s’est creusée la divergence entre Mathieu Gallet et moi.

Un mot personnel d’abord

De tous les directeurs de la Musique qui se sont succédé à Radio France, je suis le seul à avoir eu l’expérience de la direction, de la gestion de plusieurs orchestres (de 1986 à 1993, à la Radio Suisse romande, je participais à la gestion artistique et budgétaire d’une partie des activités de l’Orchestre de la Suisse Romande, et de 1999 à 2014 j’ai été le directeur général de l’Orchestre philharmonique royal de Liège). Ce qui, je peux le dire, m’a donné un avantage décisif dans la relation avec les syndicats et les « représentations permanentes » des formations musicales de Radio France.

Nous parlions le même langage, je connaissais de l’intérieur l’univers des musiciens, les règles et les usages, souvent hermétiques pour les non initiés. Cette connaissance intime des rouages avait un revers : on ne pouvait pas « me la faire » et faire passer certaines habitudes pas très orthodoxes pour des règles établies !

C’est cette connaissance intime, ajoutée au respect réciproque qui a toujours présidé à mes relations avec les musiciens et leurs représentants, qui m’ont, je crois, permis de faire avancer durablement, en dépit de la brièveté de mon mandat, la cause des quatre formations musicales de Radio France.

Fusion, confusion

Pendant la « campagne » qui a précédé l’élection par le CSA du PDG de Radio France, début 2014, on a vu refleurir dans la presse un « marronnier » qui a la vie dure : Faut-il deux orchestres à Radio France ? Lire Les orchestres de Radio France en crise

Débat encore ravivé par le dernier rapport de la Cour des Comptes : « En 2018, comme en 2014, les formations musicales de Radio France sont au nombre de 4. La décision du fusionner les orchestres n’a pas été prise, en dépit des recommandations de la Cour »:« Il n’est ni dans la vocation ni dans les moyens de Radio France de conserver en son sein deux orchestres symphoniques »

Si le général de Gaulle affirmait en 1966, à propos de la Bourse : « La politique de la France ne se fait pas à la corbeille », on renverrait bien la formule aux magistrats de la rue Cambon : « La politique culturelle de la France ne se fait pas à la Cour des Comptes« .

Lorsque Mathieu Gallet m’a sollicité pour la direction de la musique de Radio France, nous avons eu plusieurs longs échanges, destinés à fixer le cap de la politique musicale qui serait la sienne et que j’aurais, selon les statuts mêmes de Radio France, à mettre en oeuvre (car, contrairement à ce que l’on croit, et à une pratique dévoyée pendant trop d’années, ce ne sont pas les chefs, les directeurs musicaux, des orchestres qui définissent la ligne artistique de Radio France et de leurs formations).

Dans une note très argumentée que je lui avais remise et qu’il avait acceptée comme base de notre collaboration, je disais deux choses très simples :

  • Le mot même de « fusion » n’a aucun sens, s’agissant de formations musicales. Dans certains cas, en Allemagne notamment, il y a eu des regroupements, des réorganisations (par exemple à Berlin, à la suite de la chute du Mur, ou dans certains Länder, comme le Bade-Wurtemberg), dans malheureusement beaucoup d’autres cas, notamment aux Etats-Unis, des suppressions pures et simples. La fusion est une notion économique, technocratique, en rien transposable à la situation des orchestres.
  • A la question : « Faut-il deux orchestres à Radio France ? » j’avais répondu très clairement : Si c’est pour jouer les mêmes répertoires, se faire une concurrence ridicule, refuser les missions normalement dévolues à des orchestres de radio, NON ! Si c’est pour revenir aux objectifs qui ont présidé à la fondation des deux orchestres, redéfinir deux projets artistiques originaux et complémentaires, dans le respect des missions de service public de Radio France, OUI !

Autrement dit, si on ne corrigeait pas une trajectoire qui, depuis trente ans, avait laissé se développer une rivalité féroce entre les deux orchestres de Radio France et leurs chefs respectifs, on offrait aux partisans de la « fusion » ou de l’élimination d’un des deux orchestres, tout comme aux comptables de Bercy ou de la Cour des Comptes, et à une grande partie de la classe politique, toutes les raisons de persévérer dans leurs idées funestes.

La vocation de chaque orchestre

C’est très exactement le discours que je tins, dès ma prise de fonction début juin 2014, à tous mes interlocuteurs, musiciens, équipes administratives, et un peu plus tard à Daniele Gatti, patron de l’Orchestre National, et Mikko Franck, directeur musical désigné de l’Orchestre philharmonique (Myung Whun Chung, le chef « sortant » de cet orchestre considérant, lui, qu’il n’avait de comptes à rendre à personne, et surtout pas à moi !).

Si nous n’étions pas capables, en interne, de nous réformer, de justifier artistiquement l’existence des deux orchestres, d’autres, à l’extérieur, ne manqueraient pas de s’en charger, et sans états d’âme.

À l’Orchestre National de France la défense et illustration de la musique française, du grand répertoire, servi de préférence par des chefs français – dont la presse rappelle régulièrement qu’ils sont quasiment tous en poste à l’étranger ! -, et une présence beaucoup plus forte dans les salles de concert de l’Hexagone. Les premiers résultats de cette orientation se concrétiseraient dès la saison 2015/2016 et de manière spectaculaire en 2016/2017 (lire Les Français enfin). Du jamais vu depuis plus de quarante ans : 8 chefs français invités, Emmanuel Krivine, Louis Langrée, Stéphane Denève, Alain Altinoglu, Jean-Claude Casadesus, Fabien Gabel, Jérémie Rorher, Alexandre Bloch !

J’ajoute que, pour la deuxième édition du Concert de Paris – le 14 juillet sous la Tour Eiffel – il était indispensable de conforter la place de l’Orchestre National (du Choeur et de la Maîtrise), d’autres formations, comme l’Orchestre de Paris, pouvant légitimement prétendre à cet honneur. La discussion que j’eus, quelques heures avant le concert, sur la pelouse du Champ de Mars avec la Maire de Paris, dut assez la convaincre pour qu’elle conserve, au fil des ans, sa fidélité aux forces musicales de Radio France

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(Photo historique ! Sur les cinq personnes visibles ici, quatre ne sont plus en fonctions : de gauche à droite, Anne Hidalgo, Maire de Paris, Bruno Juilliard, ex-premier adjoint, François Hollande, JPR et Manuel Valls, le 14 juillet 2014)

À l’Orchestre philharmonique de Radio France, les missions dans lesquelles il excelle et qu’il peut assumer grâce à sa « géométrie variable » : la musique du XXème siècle, la création, les productions lyriques, la comédie musicale, les projets radiophoniques, pédagogiques, qui n’excluent pas le grand répertoire. Mikko Franck le Finlandais, né, grandi dans un pays tout entier voué à promouvoir sa musique, sa création, ses talents, comprit très vite la nécessité de « franciser » la programmation de l’orchestre dont il allait devenir le chef.

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La réforme, malgré tout

« Le National pourrait se recentrer sur la musique française, y compris les répertoires et compositeurs méconnus, tandis que le Philharmonique aurait un répertoire plus large, plus audacieux à certains égards « , suggère Jean-Paul Quennesson (Sud), lui-même corniste au National (France Musique1er avril 2015)

Au-delà de la réaffirmation de ces principes, et de leur (ré)activation, qui finalement recueillirent un assentiment quasi-général, une fois certains « réglages » opérés (cf. la déclaration ci-dessus) le véritable enjeu était notre capacité à réformer vraiment et durablement un système, une organisation devenus hors de contrôle. Parce que, en position de force face à des PDG ou des directeurs de la musique qui voulaient la paix, les syndicats, les représentants des musiciens, géraient de fait la planification, l’organisation des « services », les recrutements, et finalement l’administration des orchestres.

C’est peu dire que la réforme du système, pourtant clairement annoncée par le nouveau PDG de Radio France (choisi à l’unanimité par le CSA), ne fut pas une partie de plaisir, comme le rappelait Christian Merlin dans Le Figaro du 2 octobre 2014. Je fus taxé d’une excessive rapidité dans la mise en oeuvre de la réforme…

Et pourtant, malgré les vagues, les préavis de grève, les postures, le patient mais nécessaire travail de fond s’engagea, sous une double contrainte : une perspective budgétaire très « contrainte » pour Radio France, et la renégociation de la convention collective, notamment pour l’annexe qui concerne les musiciens. Avant que la longue grève du printemps 2015 ne vienne interrompre les processus en cours, je dois reconnaître – pour leur rendre hommage – que tous les syndicats présents autour de la table de négociations, y compris la CGT, finirent par accepter de discuter de toutes les dispositions que nous avions incluses dans le projet de nouvelle convention collective, comme celle qui consiste pour une formation à « prêter » certains de ses musiciens à l’autre, lorsque l’effectif requis exige le recours à des musiciens « supplémentaires ». Ce « nouvel accord collectif » sera finalement signé deux ans plus tard, en mars 2017 *!

La divergence

Pendant toute cette période, une grande part de mon temps et de mon énergie fut requise, comme membre du Comité exécutif de Radio France (j’avais insisté auprès de Mathieu Gallet pour que le directeur de la musique fasse partie de cette instance nouvelle de gouvernance), par d’innombrables réunions internes et externes visant à la « finalisation » du Contrat d’objectifs et de moyens (COM) qui devait fixer les moyens que l’Etat consentirait à Radio France pour les cinq années à venir. Le même Etat imposant un retour à l’équilibre budgétaire en deux ans, alors même que les travaux de réhabilitation de la Maison ronde pesaient lourdement sur les comptes et la trésorerie de la maison !

J’avais préparé plusieurs scénarios de « reconfiguration » – comme on dit pudiquement pour parler de restrictions ! – de la direction de la musique, et donc des quatre formations musicales, des plus pessimistes aux plus réalistes. Je n’avais jamais cessé de penser que, bien négociée, bien préparée, cette « reconfiguration » devait permettre le maintien des deux orchestres, du choeur et de la maîtrise. Il n’y avait aucune raison ni artistique, ni politique, ni budgétaire, ni philosophique même, d’envisager de se séparer de l’une de ces formations.

Pourtant Mathieu Gallet, influencé ou « conseillé » par quelques visiteurs du soir (qui ne devaient pas lui vouloir que du bien !) se mit en tête, dès la fin décembre 2014, d’éloigner l’Orchestre National, de le « céder » à la Caisse des Dépôts et Consignations propriétaire du Théâtre des Champs-Elysées, qui avait été le lieu de résidence du National, jusqu’à l’ouverture de l’Auditorium de la Maison de la radio le 14 novembre 2014. CQFD. Des contacts furent pris en secret par le jeune PDG, que nous ne cessions de mettre en garde contre les risques d’une opération aussi hasardeuse et « explosive » dans un contexte déjà très tendu. Une fuite (organisée ?) dans les pages éco du Figaro en février 2015 mit le feu aux poudres, contribuant à déclencher l’un des plus longs mouvements de grève à Radio France.

« La direction avait estimé la semaine dernière que « Radio France n’a pas les moyens de financer deux orchestres symphoniques, un choeur et une maîtrise pour un coût de 60 millions d’euros, ne générant que 2 millions de recettes de billetterie « . Le PDG Mathieu Gallet avait évoqué la piste de se séparer de l’Orchestre national de France et de le transférer au Théâtre des Champs Elysées, proposition rejetée par la Caisse des dépôts, propriétaire majoritaire de la salle parisienne. » (France Musique, 1er avril 2015)

Le conflit avec l’actionnaire prit une tournure publique, lorsque la ministre de la Culture de l’époque, Fleur Pellerin, exigea sur un mode comminatoire que Mathieu Gallet lui envoie son projet stratégique, que celui-ci réitéra, contre toute vraisemblance, son projet « d’externaliser » l’Orchestre National, et que la Ministre lui répondit sèchement, s’inspirant des positions défendues tant par les directions compétentes du ministère que de Radio France et connues de tous, que le futur de Radio France s’inscrirait avec deux orchestres et un choeur reconfigurés, confirmés dans leurs objectifs et leur vocation (Crise à Radio France : Mathieu Gallet le dos au mur)

Je ne pouvais pas soutenir M. Gallet dans son entêtement, il ne pouvait pas accepter que son directeur de la Musique soit sur une position qui lui semblait être celle de son « adversaire » du moment, le Ministère de la Culture. Le divorce était consommé, je devais partir… (Jean-Pierre Rousseau quitte la direction de la musique,21 mai 2015).

Divergence, divorce mais pas rupture puisque je conservais la direction du Festival Radio France et la confiance de son co-président… Mathieu Gallet – qui, jusqu’à son départ forcé de la présidence de Radio France en janvier 2018, n’a jamais ménagé son soutien au Festival !

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(En juillet 2015, de gauche à droite, René Koering, fondateur et directeur du Festival jusqu’en 2011, J.P.R., Jean-Noël Jeanneney, PDG de Radio France en 1985, René Alary, président de la Région Languedoc-Roussillon, Mathieu Gallet, Philippe Saurel, maire de Montpellier)

img_0059(le 28 juillet 2017, à Marciac, avec Katia et Marielle Labèque)

Ironie de l’histoire, mon successeur, nommé au printemps 2016, sera Michel Orier, qui un an plus tôt était le tout puissant et actif Directeur général de la Création artistique du Ministère de la Culture ! Depuis lors, Michel Orier – qui a mis tout son poids dans la réalisation de l’idée de concert Mahler voulue par le nouveau directeur des Chorégies d’Orange, Jean-Louis Grinda, ami et complice d’aventures liégeoises – a non seulement mené à bien les réformes engagées dès 2014, mais il a conforté le rôle irremplaçable des quatre formations musicales de Radio France dans le paysage musical français et international. Et démontré que la Maison de la radio pouvait battre des records de fréquentation de son Studio 104 et de son Auditorium !

* Extraits du « Nouvel accord d’entreprise » de Radio France

Le Nouvel accord d’entreprise vise à mettre en adéquation les conditions de travail des Musicien-nes avec les nouveaux modes de création, de diffusion et d’exploitation de la musique pour faire de Radio France un acteur majeur du secteur de la musique.

Ainsi le Nouvel accord d’entreprise permettra de :

Développer le paritarisme artistique en associant davantage les Musicien-nes à l’élaboration des programmes par la redéfinition du rôle des représentations permanentes artistiques des orchestres et du choeur ;
Gagner en flexibilité dans la gestion des plannings en prévoyant plus en amont la programmation des saisons tout en permettant la tenue de projets exceptionnels afin d’améliorer le service aux antennes ;
Garantir la qualité artistique des formations musicales en optimisant la programmation des Musicien-nes de Radio France au sein des productions des orchestres et du choeur, notamment en cas de défaillance pour maladie ;
Développer la collaboration entre les formations musicales, notamment entre les orchestres en permettant aux Musicien-nes de porter des projets artistiques communs ou de travailler, avec leur accord, dans l’une ou l’autre des formations de Radio France pour répondre à des besoins de nomenclature ;
Renouveler les formats de concerts notamment en permettant la divisibilité de l’ensemble des formations musicales ;
Renouveler les publics en développant les tournées et les offres de concerts les samedis et dimanches pour les familles, l’enfance et la jeunesse ;
Simplifier le système des décomptes et des pauses afin de pouvoir mettre en oeuvre des programmes courts, de créer et d’enregistrer des musiques de film, des projets numériques etc.
Mettre à niveau et simplifier le système de rémunération des Musicien-nes.

(Source : Radio France Espace presse 31 mars 2017)

 

 

 

 

 

 

Le deuxième concerto

Le grand vainqueur du Concours Tchaikovski, Alexandre Kantorows’est d’emblée distingué en choisissant le Deuxième concerto de Tchaikovski au lieu du célébrissime Premier,

Bien lui en a pris ! Cet opus 44 n’est ni moins long, ni moins exigeant techniquement que l’opus 23, il en partage même beaucoup d’aspects : un premier mouvement qui est un monde en soi, qui dure plus de la moitié de l’oeuvre, une virtuosité spectaculaire. Et en introduction de son mouvement central – à l’instar du 2ème concerto de Brahms, son exact contemporain – un long dialogue entre violon et violoncelle solos avant que n’entre le piano, comme sur la pointe des pieds..

Tchaikovski , pas rancunier, dédie ce deuxième concerto à Nikolai Rubinstein (1830-1881) qui avait pourtant refusé la dédicace du Premier, jugeant celui-ci injouable et si mauvais qu’il en avait la nausée (sic)! Le dédicataire meurt brutalement, la partition à peine achevée. Après une première new-yorkaise le 12 novembre 1881, le Deuxième concerto est créé à Moscou en mai 1882 par Serge Tanéiev au piano et le frère de Nikolai, Anton Rubinstein à la baguette. Il est plusieurs fois remanié par le compositeur lui-même et surtout par l’un de ses élèves, Alexandre Ziloti (1863-1945) dont la version est la plus fréquemment jouée aujourd’hui.

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Longtemps ce deuxième concerto est resté l’apanage de quelques originaux, certes pas des moindres (voir ci-dessous), il a aujourd’hui les faveurs de la nouvelle génération de pianistes, Boris Berezovsky, Denis Matsuev, Yuja Wang… et bien sûr Alexandre Kantorow, magnifiquement soutenu par Vassily Petrenko

Mikhail Pletnev est sans doute le pianiste russe le plus admirable dans cette oeuvre (comme dans tant d’autres évidemment !).

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Ce n’est pas avec Pletnev que j’ai découvert l’oeuvre mais avec une pianiste argentine, Sylvia Kersenbaumqui a connu une célébrité plutôt éphémère en France, lorsqu’au début des années 70, elle grava quelques disques pour EMI, dont ce Deuxième concerto avec l’Orchestre National de l’ORTF et Jean Martinon. Une version qui m’est toujours chère, puisque ce fut ma première, et qui a été heureusement rééditée dans le beau coffret hommage au chef français.

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A peu près en même temps parut un coffret qui fit sensation, les trois concertos de Tchaikovski avec un Emile Guilels au sommet de sa carrière, accompagné par Lorin Maazel et le New Philharmonia.

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A la réécoute, je suis moins enthousiaste face à cette version un peu trop carrée, prévisible, à laquelle il manque l’étincelle, la folie, qui rendaient nombre de « live » de Guilels proprement irrésistibles.

Boris Berezovsky est époustouflant, notamment dans le finale, mais l’hyper-virtuosité dont il fait preuve ôte à ce mouvement son caractère de danse populaire endiablée et le rend injouable pour les pauvres musiciens d’orchestre qui s’essoufflent littéralement à essayer de le suivre.

817+GYrEzpL._SL1500_Denis Matsuev succombe un peu au même travers…

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Enfin, last but not least, un artiste que j’admire infiniment (et à qui je n’ai, étrangement, jamais encore consacré le moindre article de ce blog… il faudra corriger cela !), un personnage, une personnalité unique, que j’ai eu la chance d’entendre en récital il y a une trentaine d’années dans le cadre de Piano aux Jacobins à Toulouse : Shura Cherkassky (1909-1995). Préparant cet article, j’ai trouvé cette prodigieuse vidéo, qui réunit deux géants à la fin de leur carrière, Cherkassky et Svetlanov, captés au Japon en 1990. Il y a des notes à côté chez le pianiste, mais quelle classe, quel art de faire sonner son instrument, et surtout quelle manière inimitable de faire chanter le pays natal, ce foisonnement de thèmes et mélodies populaires russes et ukrainiennes qui ont toujours nourri et inspiré Tchaikovski. L’essence du romantisme en quelque sorte…

Je connais au moins deux enregistrements studio du pianiste russe, le second réalisé à Cincinnati (en stéréo) avec un grand chef, Walter Süsskindaujourd’hui bien oublié (un autre article à prévoir !) :

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Démiurge

Je déteste les adjectifs excessifs, passe-partout, qui ne veulent plus rien dire tant ils sont galvaudés.

Mais, pour une fois, je vais qualifier le concert auquel j’ai assisté hier soir de fabuleux, fantastique, historique même !

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Un programme d’une belle intelligence d’abord : sur le papier, rien ne semble rapprocher Brahms et sa Troisième symphonie d’Harold en Italie de Berlioz.

Hier soir, l’enchaînement entre ces chefs-d’oeuvre paraissait évident, comme allant de soi !

Grâce, il faut le dire ici haut et fort, à celui qui préside aux destinées musicales de l’Orchestre National de France depuis bientôt deux ans, Emmanuel Krivine. Plutôt que chef d’orchestre, il faudrait le nommer démiurge ou alchimiste. Parce que c’est lui l’artisan de ce lustre retrouvé, de cette cohésion de chaque instant des pupitres, de ce bonheur collectif de jeu d’une phalange que j’ai personnellement toujours aimée pour sa singularité, ses couleurs, ses qualités individuelles…. et ses défauts !

Je ne crois pas avoir jamais entendu au concert la difficile Troisième symphonie de Brahms, avec cette allure, cette souplesse, l’écoute miraculeuse entre les pupitres, et, passé un premier mouvement encore corseté, cette liberté qui est le propre des grands attelages chef-orchestre. Sublime deuxième mouvement, avec son balancement idéal, ni pesant ni trop rapide, et les interventions magiques de la clarinette de Patrick Messina, du cor d’Hervé Joulain – pardon de ne pas citer les autres ! –

Et en seconde partie, une autre oeuvre finalement rare au concert, Harold en Italie de Berlioz, dont je parlais déjà dans mon billet du 8 mars dernier : Harold en Russie.

Berlioz l’évoque ainsi dans ses Mémoires

« Paganini vint me voir. “J’ai un alto merveilleux me dit-il, un instrument admirable de Stradivarius, et je voudrais en jouer en public. Mais je n’ai pas de musique ad hoc. Voulez-vous écrire un solo d’alto ? Je n’ai confiance qu’en vous pour ce travail.” “Certes, lui répondis-je, elle me flatte plus que je ne saurais dire, mais pour répondre à votre attente, pour faire dans une semblable composition briller comme il convient un virtuose tel que vous, il faut jouer de l’alto ; et je n’en joue pas. Vous seul, ce me semble, pourriez résoudre le problème.” “Non, non, j’insiste, dit Paganini, vous réussirez ; quant à moi, je suis trop souffrant en ce moment pour composer, je n’y puis songer ». J’essayai donc pour plaire à l’illustre virtuose d’écrire un solo d’alto, mais un solo combiné avec l’orchestre de manière à ne rien enlever de son action à la masse instrumentale, bien certain que Paganini, par son incomparable puissance d’exécution, saurait toujours conserver à l’alto le rôle principal. La proposition me paraissait neuve, et bientôt un plan assez heureux se développa dans ma tête et je me passionnai pour sa réalisation. Le premier morceau était à peine écrit que Paganini voulut le voir. À l’aspect des pauses que compte l’alto dans l’allegro : “Ce n’est pas cela ! s’écria-t-il, je me tais trop longtemps là-dedans ; il faut que je joue toujours.” “Je l’avais bien dit, répondis-je. C’est un concerto d’alto que vous voulez, et vous seul, en ce cas, pourrez bien écrire pour vous”. Paganini ne répliqua point, il parut désappointé et me quitta sans me parler davantage de mon esquisse symphonique. […] Reconnaissant alors que mon plan de composition ne pouvait lui convenir, je m’appliquai à l’exécuter dans une autre intention et sans plus m’inquiéter de faire briller l’alto principal. J’imaginai d’écrire pour l’orchestre une suite de scènes, auxquelles l’alto solo se trouverait mêlé comme un personnage plus ou moins actif conservant toujours son caractère propre ; je voulus faire de l’alto, en le plaçant au milieu des poétiques souvenirs que m’avaient laissés mes pérégrinations dans les Abruzzes, une sorte de rêveur mélancolique dans le genre du Childe-Harold de Byron. De là le titre de la symphonie : Harold en Italie. Ainsi que dans la Symphonie fantastique, un thème principal (le premier chant de l’alto) se reproduit dans l’œuvre entière ; mais avec cette différence que le thème de la Symphonie fantastique, l’idée fixe s’interpose obstinément comme une idée passionnée, épisodique, au milieu des scènes qui lui sont étrangères et leur fait diversion, tandis que le chant d’Harold se superpose aux autres chants de l’orchestre, avec lesquels il contraste par son mouvement et son caractère, sans en interrompre le développement. »

L’alto solo de l’ONF, Nicolas Bône, incarne à la perfection le « rêveur mélancolique » dont parle Berlioz, au milieu d’un orchestre brillant de mille feux, galvanisé par un chef qui lâche la bride à ses troupes en conservant une maîtrise confondante sur les incessants changements de rythmes et d’humeurs dont regorge la partition.

Salle en délire, longue ovation au soliste, à des musiciens visiblement heureux et à Emmanuel Krivine qui nous avouait que peu de chefs ont envie de diriger cette oeuvre, si complexe, exigeante dans la mise en place. Il aurait bien eu tort de s’en priver.. et de nous en priver.

Un concert exceptionnel à réécouter et revoir sur France Musique !

L’occasion de réécouter aussi l’une des grandes versions au disque de la 3ème symphonie de Brahms, l’enregistrement de 1963 d’Herbert von Karajan

et cette version – qui m’a fait découvrir Harold au disque ! – de Rudolf Barchai… dirigée par David Oistrakh !

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J’en profite pour rappeler que l’Orchestre National de France et Emmanuel Krivine sont à Montpellier le 19 juillet prochain, dans le cadre du Festival Radio France, pour un programme choisi sur mesure : le Double concerto de Brahms et ma Seejungfrau bien-aimée de Zemlinsky !

Réservations très vivement conseillées : lefestival.eu

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Les couleurs françaises

Un début de semaine a priori tout en contrastes, deux soirées qui paraissent n’avoir aucun lien. Et pourtant …

Lundi soir, c’était un concert immanquable : Louis Langrée dirigeait un programme tout Ravel à la tête de l’Orchestre des Champs-Elysées... au théâtre des Champs-Elysées comme il se doit. Et avec une soliste de grand luxe, Anne Sofie von Otterqui nous avait bouleversés en Prieure des Dialogues des Carmélites de Poulencdans ce même théâtre il y a un peu plus d’un an.

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C’est la première fois que la formation fondée par Philippe Herreweghe s’attaquait à Ravel. Essai marqué et réussi ! On n’est pas surpris que Louis Langrée se meuve tout à son aise dans un univers – celui de Ravel – qui n’a plus aucun secret pour lui !

On admire le travail de coloriste qui fait entendre une incroyable palette dans l’ouverture « de féerie » Shéhérazade mais plus encore dans Ma mère l’oyeQuel savoureux orchestre, quel fruité dans les timbres !

C’est évidemment dans l’autre Shéhérazadele cycle de trois mélodies que Ravel écrit en 1903 sur des poèmes de Tristan Klingsor, très wagnérien pseudonyme de l’écrivain Léon Leclère (1874-1966), qu’on attend le couple inédit Langrée/Von Otter. On craint, bien à tort, que la chanteuse sexagénaire, se trouve en difficulté dans certains passages tendus de la partition, et on rend les armes devant tant de parfait investissement dans le texte de ces mélodies qu’on connaît par coeur, tant de volupté dans le déploiement d’une voix qui n’a rien perdu d’une sensualité si bien appariée à la langue française. La sensualité est aussi du côté de l’orchestre. Et comment !

Le concert se termine par l’apocalyptique Valse  (lire les souvenirs de Ravel lui-même : La Valse à Vienne). Louis Langrée dit, dans la vidéo ci-dessus, tout ce qu’est ce chef-d’oeuvre, il en donne avec l’orchestre des Champs-Elysées une version, une vision comme radiographiée, éblouissante de timbres et de couleurs, qui évite les excès de rubato auxquels bien des baguettes illustres cèdent trop souvent… comme le cher Leonard Bernstein dirigeant l’Orchestre National de France dans ces mêmes murs en 1975 !

L’Orchestre des Champs-Elysées et Louis Langrée poursuivent leur « tournée » Ravel : après Paris, Poitiers, Saintes, ils sont ce jeudi à l’abbaye de l’Epau et vendredi, en Occitanie, à l’Archipel à Perpignan. Not to be missed !

Mardi soir réjouissances d’un autre genre, au Studio 104 de la Maison de la Radio, les 20 ans d’une émission de France Musique, qui a traversé le temps, les directions successives de la chaîne : Etonnez-moi Benoît

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Benoît Duteurtre a eu la gentillesse de rappeler que je fus le premier à lui confier une émission sur France Musique (Les beaux dimanches) avant que Pierre Bouteiller ne l’invite à nous étonner chaque samedi matin.

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Cette soirée anniversaire – qui sera diffusée le 8 juin sur France Musique – aurait pu n’être que nostalgie et regrets de temps révolus, surtout avec pour invités d’honneur Marcel Amont (90 ans) Hervé Vilard ou Marie-Paule Belle (72 ans)

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Et ce fut tout le contraire, même si on n’évita pas quelques refrains sur le mode « c’était mieux avant ».

Il faut écouter France Musique le 8 juin, Marcel Amont rendant un hommage drôlissime à ses parents, Marie-Paule Belle reprenant sa Parisienne et rendant le plus émouvant des hommages à BarbaraHervé Vilard racontant les origines de son Capri c’est fini et surtout  chantant Maurice Fanon.

Et puis apportant un démenti cinglant à ceux qui pensent que l’opérette, la chanson, la comédie musicale, c’est fini, c’est ringard, Marie Lenormand, Franck Leguérinel, Emeline Bayart, l’orchestre Les Frivolités parisiennes

et d’autres encore nous rappelaient qu’Offenbach, Maurice Yvain, Messager et tous ces répertoires qu’illustrent l’Opéra Comique, le théâtre Marigny, le Palazzetto Bru Zane, sont bien vivants et vivaces.

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Alexandre Nevski et le lac gelé

Ma récente visite de Tallinn (voir Tallinn en mai et Tallinn au printemps) m’a permis de rafraîchir une mémoire historique un peu effacée depuis mes années d’étude.

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La cathédrale Alexandre Nevski, inaugurée en 1900, domine la vieille ville de Tallinn, face au château de Toompea, siège du Riigigoku, le Parlement estonien.

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IMG_2906L’intérieur et la façade de la cathédrale orthodoxe.

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En visitant le château de Catharinenthal, aujourd’hui Kadriorg,construit en 1718 par le tsar Pierre le Grand en l’honneur de sa seconde épouse, Catherine, j’ai retrouvé le lien entre Alexandre Nevski et l’Estonie.

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C’est en effet sur le lac Peïpous, qui fait aujourd’hui la frontière entre l’Estonie et la Russie,

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qu’a eu lieu la fameuse « bataille sur la glace » qui opposa, le 5 avril 1242, les chevaliers teutoniques aux troupes menées par Alexandre Nevski

Une bataille illustrée – et avec quel génie ! – par Sergei Eisenstein (1898-1948) dans son film Alexandre NevskiOn comprend bien pourquoi Staline et le pouvoir soviétique avaient passé commande d’un tel sujet à Eisenstein : le héros national et sacré, Alexandre Nevski, avait stoppé en 1242, par son courage et son sens tactique, l’avancée qui paraissait inexorable des troupes germaniques et danoises vers le coeur de la Russie – à l’époque Novgorod -. Le signal envoyé à Hitler serait éclatant, et le peuple soviétique galvanisé par ce rappel d’une date et d’un héros historiques. Le film allait sortir le 25 novembre 1938 à Moscou… quelques mois avant la signature du Pacte germano-soviétique

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Prokofiev compose la musique du film et la transforme, en 1939, en une Cantate pour mezzo soprano, choeur et orchestre, l’une de ses partitions les plus réussies, les plus bouleversantes aussi.

La dernière fois que j’ai eu la chance de l’entendre en concert, c’était en juin 2016, à l’occasion des adieux de Daniele Gatti à l’Orchestre National de FranceLe chef italien, le Choeur de Radio France et l’orchestre s’étaient couverts de gloire !

Au disque, je pourrais citer nombre de versions admirables (Reiner, Previn, Chailly, etc.) qui ont pour seul défaut d’avoir des ensembles choraux qui ne sont malheureusement pas idiomatiques dans leur prononciation de la langue russe. Alors autant privilégier des versions qui chantent dans leur arbre généalogique slave.

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Extraordinaire Ancerl !

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Svetlanov rugueux, douloureux, immense

Gergiev plus lyrique mais tout aussi engagé !

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Neeme le Russe

C’était un programme immanquable, de ceux qui font honneur à ceux qui les décident comme à ceux qui les interprètent. Deux symphonies russes, pas inconnues certes, mais peu fréquentes au concert, et encore moins assemblées : la Première symphonie de Rachmaninov et la Sixième symphonie de Chostakovitch. 

Et c’était le concert annuel de Neeme Järvi à la tête de l’Orchestre National de France, à l’Auditorium de la maison de la radio, hier soir.

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L’homme accuse la fatigue de l’âge, mais le chef fait remonter à ma mémoire les prodigieux souvenirs que j’ai déjà racontés ici (Dans la famille Järvi le père). Les critiques pourront ergoter, quelques baisses de tension, quelques imprécisions dans l’orchestre, mais ce sont broutilles en regard du souffle, de l’inspiration, du sens du récit qui caractérisent l’art du grand chef estonien.

Et quel son ce diable d’homme obtient du National, alors qu’on sait que les répétitions ont été chiches ! quelle rondeur, quelle chaleur, quelle virtuosité des cordes, quel équilibre entre les pupitres ! A la fin du concert, ce sentiment si bienfaisant d’avoir partagé un moment exceptionnel de musique (concert à réécouter sur Francemusique.fr)

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Je me réjouis d’accueillir Neeme Järvi et son orchestre national d’Estonie en juillet prochain au Festival Radio France.

Neeme Järvi, ce sont des souvenirs liés à l’Orchestre de la Suisse romande, comme je l’ai raconté.

Les deux oeuvres au programme d’hier soir sont aussi liées à la formation genevoise (qui célèbre son centenaire), à deux souvenirs personnels.

J’ai raconté ici (Wiener Walterdans quelles circonstances j’avais demandé au chef viennois Walter Weller (1939-2015) de diriger la 1ère symphonie de Rachmaninov à la tête de l’Orchestre de la Suisse romande, vingt ans après l’avoir enregistrée pour Decca. Un enregistrement méconnu, qui reste pour moi une référence :

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Etrangement, Neeme Jârvi qui est à la tête d’une discographie considérable, exceptionnelle (lire L’aventure d’une vie)  n’a jamais (ou pas encore !) enregistré cette 1ère symphonie.

Quant à la 6ème symphonie de Chostakovitch, c’est encore avec l’OSR que j’ai pu la programmer et l’entendre pour la première fois en concert ! Je me rappelle encore cette séance du comité de programmation de l’orchestre, présidé par Armin Jordan, lors duquel j’avais suggéré un programme qui me semblait original et cohérent, avec Les Fresques de Piero della Francesca de Martinu, les Chants et danses de la mort de Moussorgski (interprétés par Paata Burchuladze), et cette 6ème de Chostakovitch. Plusieurs membres dudit comité de se récrier, pas assez « grand public », deux oeuvres du XXème siècle ô horreur, même avec un soliste vedette ! Armin Jordan, qui devait diriger ce programme, trancha : « Je ne connais pas ni le Martinu, ni le Chostakovitch, mais si Jean-Pierre le propose, je suis son idée et je dirigerai ce programme ».  Point final ! Et le jour venu, devant un Victoria Hall comble (preuve que le public est toujours plus intelligent que les programmateurs frileux !), Armin Jordan dirigea l’un de ses plus beaux concerts !

Nombreuses belles versions de cette « petite » symphonie de 1939, coincée entre la célèbre 5ème et la monumentale 7ème, première « symphonie de guerre » de Chostakovitch.

Une rareté, malheureusement pas rééditée, mais qu’on peut encore trouver avec un peu de chance, un « live » de Kondrachine (Le Russe oublié) avec le Concertgebouw

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Evidemment l’intégrale de Kondrachine reste la référence :

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Et dans ce DVD Leonard Bernstein capté en concert avec l’Orchestre philharmonique de Vienne, fait un parallèle lumineux entre cette 6ème de Chostakovitch et la 6ème de Tchaikovski. Il voit dans Chostakovitch un miroir inversé de la « Pathétique » : la dernière symphonie de Tchaikovski s’achève sur un long adagio lamentoso, la 6ème symphonie de Chostakovitch s’ouvre sur un poignant largo, se poursuit par un allegro sarcastique et se termine dans une atmosphère de fête foraine par un presto irrésistible

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L’aventure France Musique (V) : La Maison de la radio a 30 ans

Après les quatre premiers épisodes (lire L’aventure France Musique Il y a 25 ans, L’épaisseur d’une feuille de papier à cigarettes, Fortes têtes, Fortes têtes (suite),

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un souvenir plutôt amusant d’une cérémonie très officielle, complètement foutraque dans son (in)organisation !

L’inauguration de la Maison ronde

Le général de Gaulle a inauguré, le 14 décembre 1963, la Maison de la radio.

Charles Munch l’inaugure musicalement, avec l’Orchestre National, le 20 décembre suivant.

Trente ans après

Je ne sais pas pourquoi on a décidé d’organiser une grande célébration trente ans après cette inauguration. Une idée du PDG de l’époque, Jean Maheu ? Le 14 octobre 1993, toute la maison est sur le pied de guerre pour accueillir, en grande pompe, le Premier ministre Edouard Balladur, et accessoirement l’architecte de la Maison ronde, Henry Bernard (qui décèdera en 1994).

Dirigeants et cadres de la maison s’attendent à recevoir des instructions très précises quant à leur place protocolaire, leur rôle dans le déroulement de la manifestation, bref un « qui fait quoi ? » classique dans ce genre d’événements. Le Premier ministre doit être accueilli à l’entrée principale, puis conduit au studio 103 (qui a laissé la place à l’actuel Auditorium) où des discours vont être prononcés.

Un joyeux désordre

Nous sommes censés former une sorte de haie d’honneur dans le hall de la Maison de la radio, éventuellement pour être présentés à M. Balladur. Le jour dit, contrairement à ce qui nous a été indiqué verbalement (et rappelé par le PDG en réunion de direction), ce n’est pas une haie ordonnée, mais un attroupement qui attend l’hôte de Matignon, où se mêlent personnels de Radio France, journalistes, invités extérieurs, dans un désordre et un brouhaha bien peu officiels. Jean Maheu ne semble pas encore descendu de son bureau du 4ème étage, et l’on voit Hervé Bourgesex-PDG d’Antenne 2 et France 3, se placer à l’entrée de la maison. C’est lui qui va accueillir Edouard Balladur à sa descente de voiture, Jean Maheu restant inexplicablement en retrait ! Point de présentations, tout le monde s’engouffre, dans le même désordre, dans le studio 103. Les chaises sont prises d’assaut, sans aucun respect des consignes de placement. Je reste pour ma part debout à l’entrée du studio, d’où j’ai d’ailleurs une vue panoramique sur l’assistance et le pupitre où vont être prononcés les discours.

J’assiste, de plus en plus navré (comme la plupart de mes collègues), à la prestation du PDG, dont on savait déjà qu’il n’était pas un orateur-né. Impressionné sans doute par la circonstance, courbé sur son pupitre devant son hôte illustre, il dit son discours au ralenti, et d’une voix de moins en moins assurée, au point de finir presque inaudible. Son propos paraît interminable, pourtant celui qui a publié trois recueils de poésie a dû longuement y travailler…

On a perdu le Premier ministre

Edouard Balladur prend ensuite la parole. Le discours est plus concis et convenu (lire ici). Je sais que la visite du Premier ministre doit se poursuivre au studio 104 où l’Orchestre philharmonique de Radio France répète sous la direction d’un prestigieux invité, Yehudi Menuhin. Mais à la fin du discours de Balladur, rien ne se passe, les gens se lèvent, se jettent sur les buffets dressés dans le 103, tous, à commencer par le PDG de Radio France, semblent avoir oublié la feuille de route de la visite ministérielle. C’est alors que deux membres de l’escorte du Premier ministre m’avisent, près de la porte du studio : « Que fait-on maintenant ? »

Jean Maheu, Claude Samuel (le directeur de la musique), les responsables de l’accueil et du protocole de la maison sont introuvables. Edouard Balladur manifeste une certaine impatience. Sa suite m’enjoint de le conduire au studio 104.

Lorsque nous y arrivons, l’orchestre s’interrompt, comme prévu, le Premier ministre vient saluer chaleureusement et échanger quelques mots avec Yehudi Menuhin. Etrange situation, dont je suis le seul témoin (pas de micro, ni d’appareil photo à disposition !) Tandis que l’échange prend fin, brouhaha au fond du studio. On voit débouler, cheveux et costume en bataille, Jean Maheu, Claude Samuel et d’autres à leur suite. Le PDG se confond en plates excuses pour ce manquement à ses plus élémentaires devoirs protocolaires et, proposant à son hôte de le raccompagner, s’entend répondre par un Edouard Balladur plus pincé que jamais : « Ne vous donnez pas cette peine, je trouverai la sortie tout seul » Les collaborateurs du Premier ministre me saluent et me remercient, et se dépêchent de quitter les lieux…