Julia Varady #80

Elle a fêté hier ses 80 ans, on lui doit tant de beaux souvenirs : tous nos voeux Julia Varady !

Il y a un an (Légendaires) je m’interrogeais : « qu’attend Orfeo pour regrouper la meilleure et la plus complète série d’enregistrements de la cantatrice roumaine ? ». Réponse, ce coffret à l’occasion de son anniversaire !

 

Quant à Deutsche Grammophon, pour qui Julia Varady a beaucoup, mais discrètement, enregistré, l’hommage tient en une compilation numérique…

La veuve de Dietrich Fischer-Dieskau, fabuleuse mozartienne sous la direction de Karl Böhm, la plus parfaite Rosalinde (La Chauve-souris de Johann Strauss) chez Carlos Kleiber, la soliste impériale de la version de référence de la Symphonie lyrique de Zemlinsky dirigée par Lorin Maazel, etc. ne mérite sans doute pas un coffret (?!) mais ce qui est disponible sur YouTube donne un aperçu éclairant de l’art de Julia Varady

Une rareté : La Juive d’Halévy

Souvenirs

J’ai déjà raconté ici (et sur de précédents blogs) les quelques souvenirs radieux que j’ai de Julia Varady en concert et sur scène.

Carnegie Hall : Je me rappelle à mon tour le concert que le même Armin Jordan, cette fois à la tête de l’Orchestre de la Suisse romande, avait donné en octobre 1989. Et ma propre émotion en découvrant, en répétition, puis en concert, l’acoustique unique, chaleureuse et précise, de la salle mythique. La soliste était Julia Varady, qui y faisait aussi ses débuts, avec les Vier letzte Lieder de Richard Strauss. Le lendemain, le critique du New York Times saluait la performance de la cantatrice, dont la voix lui semblait idéalement sertie dans l’écrin orchestral que Jordan lui avait dessiné. Julia n’avait pas du tout lu le papier dans ce sens. Catastrophée, elle se lamentait auprès du secrétaire général de l’orchestre, Ron Golan, et moi, attablés au petit déjeuner – « vous vous rendez compte, le public ne m’entendait pas, ma voix ne ressortait pas ! ». Nous lisions plutôt dans cet article un compliment. Une heure plus tard, je retrouve par hasard Julia Varady dans l’ascenseur de l’hôtel, tout sourire. Elle m’embrasse et me confie : « Je viens de parler à Dietrich (Fischer-Dieskau, son mari !), je lui ai lu l’article, il m’a dit exactement la même chose que vous et m’a félicitée ».

Nabucco : en 1995, pour l’inauguration du mandat d’Hugues Gall à la direction de l’Opéra de Paris, coup de maître et coup de génie : Julia Varady est une Abigaille de rêve, puissance et poésie réunies.

Monsaingeon

J’avais eu la chance, en 1998, d’assister à un récital privé de Julia Varady et Viktoria Postnikova, enregistré en vue du documentaire que Bruno Monsaingeon consacrait à la cantatrice.

Pleyel, 28 janvier 1998, Requiem de Verdi, Carlo-Maria Giulini

Et puis encore cette soirée mémorable à plus d’un titre : le dernier concert de Carlo-Maria Giulini à la tête de l’Orchestre de Paris, un Requiem de Verdi en état de grâce, et de nouveau, radieuse, Julia Varady.

Voici ce qu’en écrivait Alain Lompech dans Le Monde du 1er février 1998 : « Giulini ne bouge presque pas, ne souligne aucune phrase, ne singe pas l’émotion ; il est là, et cela suffit pour que les musiciens, les chanteurs, sublime Varady, inapprochable artiste, irréprochable chanteuse qui convertirait un mécréant, oublient leurs propres limites pour atteindre cette osmose, cette fluidité, cette évidence de l’expression qui se confondent avec l’oeuvre elle-même...Le Requiem s’achève comme il a commencé : dans le silence. Quand Giulini descend du podium, il est ailleurs, son visage de marbre met quelques secondes à s’animer. Il revient parmi nous pour être acclamé par une salle et un plateau à l’unisson. France-Musique a diffusé, en direct, le premier des trois concerts que le chef italien, né en 1914, aura dirigé Salle Pleyel » :

J’ai la chance d’avoir pu conserver une copie de cette captation :

Chère Julia, je vous envoie une immense brassée de pensées reconnaissantes et de voeux ardents. Votre voix « déchirée par des éclairs de lumière » n’est pas près de déserter nos mémoires.

Les chefs de l’été (IV) : Muti et Rota

Riccardo Muti a fêté ses 80 ans le 28 juillet dernier… par une chute spectaculaire, heureusement sans conséquence pour le chef napolitain.

On a déjà évoqué ici l’imposant coffret que Warner lui a consacré : Riccardo Muti l’intégrale symphonique. On veut revenir aujourd’hui sur un autre coffret, plus modeste (et moins coûteux) qui contient nombre de raretés de musique italienne enregistrées avec la formation symphonique de la Scala de Milan.

En particulier, les deux disques dédiés à Nino Rota (1911-1979) constituent des références que de plus récentes versions, comme celle du meilleur ennemi de Muti, Riccardo Chailly, avec le même orchestre de la Scala, sont loin d’égaler. Toute l’insondable nostalgie de ces musiques de film, en même temps que la classe, le chic, qui sont la marque de Riccardo Muti, s’y retrouvent.

Ici « live » à Chicago

Très beau disque aussi – curieusement oublié dans le coffret Warner ! – avec les deux concertos pour piano de Nino Rota sous les doigts de l’excellente pianiste italienne Giorgia Tomassi, trop peu connue de ce côté-ci des Alpes

Les printemps de Martha A.

Martha Argerich fête aujourd’hui ses 80 printemps, et on n’arrive pas à y croire. L’âge semble n’avoir aucune prise sur une musicienne hors normes. J’ai déjà beaucoup écrit sur Martha Argerich, que j’ai eu la chance de connaître, d’approcher dès 1987, que j’aime et admire inconditionnellement :

Martha Live, Martha A. (à l’occasion de ses 75 ans!), La reine dans ses oeuvres, Une journée particulière

Martha Argerich qui a renoncé depuis des lustres à l’exercice solitaire du récital, donnait l’an dernier, sans public, à Hambourg où elle a installé son nouveau rendez-vous de juin (après tant d’années à Lugano), elle a livré cette fabuleuse Troisième sonate de Chopin. À une technique flamboyante, elle ajoute une dimension poétique, réflexive, qui m’émeut aux larmes, un concentré de l’essence du génie de Chopin : le mouvement lent tutoie les étoiles…

Quelques souvenirs, déjà racontés sur d’autres blogs :

1987 à Tokyo : J’ai la chance d’accompagner l’Orchestre de la Suisse romande et Armin Jordan au cours d’une longue tournée (plus de 5 semaines) au Japon et dans l’Ouest américain. Martha Argerich et Gidon Kremer en sont les prestigieux solistes. La Radio suisse romande, qui m’emploie, m’a demandé de jouer au journaliste et d’envoyer quelques cartes postales sonores (avec les moyens techniques de l’époque, c’est-à-dire encombrant Nagra, bandes magnétiques, et/ou coups de téléphone incertains). Je sais que Martha Argerich n’accorde jamais d’interview, je lui demande néanmoins si elle accepterait de me dire quelques mots. Sa réponse est immédiatement positive, nous prenons rendez-vous, un soir de relâche à Tokyo… à minuit dans l’immense hall de notre hôtel. Je prépare enregistreur et bandes et j’attends… Peu après minuit, je vois Gidon Kremer s’avancer vers moi : « Nous revenons de dîner, Martha ne vous a pas oublié, elle arrive bientôt ».

À 2h30 du matin, je suis obligé d’interrompre l’interview, j’ai épuisé mon stock de bandes ! Mais la conversation va se poursuivre jusqu’à ce que je lui demande la permission d’aller dormir !

Pas peu fier de mon exploit, je fais envoyer un extrait de cette interview pour ma chronique sur les ondes d’Espace 2, en annonçant que le reste suivra.

Une fois rentré à Genève quelques semaines plus tard, j’interroge la direction de la chaîne : l’interview complète a-t-elle été diffusée, montée, archivée ? Réponse : nous ne gardons pas ce qui a été traité par l’info… La rage !

2001 à Liège : J’ai pris les rênes de l’Orchestre philharmonique de Liège fin 1999. Je souhaite inviter quelques-uns des artistes que j’ai côtoyés durant mes années suisses. Armin Jordan accepte – il viendra chaque année jusqu’à 2006 – et connaissant le lien noué entre le chef suisse et la pianiste argentine (après 1987, il y aura d’autres tournées, en 1989, en 1993 notamment) – je demande à l’agent de Martha Argerich en Belgique, la regrettée Liliane Weinstadt, de contacter sa protégée. Elle me dit que cela va être difficile, que Martha – qui a déjà joué à Liège avec Pierre Bartholomée – accepte de plus en plus rarement… et seulement avec des chefs qu’elle connaît. Je me rappelle avoir dit à Liliane « Parle lui d’Armin Jordan, tu verras sa réaction ». Les 5 et 6 décembre 2001, Martha Argerich et Armin Jordan étaient à Liège !

Le jour venu, « l’entourage » de la pianiste fait barrage pour qu’on ne l’approche pas, me dit qu’elle voudra aller se reposer, qu’elle ne déjeunera pas…En arrivant pour sa répétition avec l’orchestre, elle a déjà demandé au chef si elle pourrait changer de concerto, jouer plutôt Schumann que le 2ème concerto de Beethoven prévu au programme. Armin Jordan ne cède pas. La répétition se termine vers midi, Martha Argerich est sur scène au piano. « L’entourage » me dissuade de la déranger, je n’en fais rien et je suis quand même dans « mes » murs. Je vais vers la pianiste, que je n’ai pas encore saluée, et lui demande si elle a faim. Elle me répond : « OK pour un déjeuner rapide, je voudrais me reposer un peu avant le concert de ce soir ». Tête de « l’entourage » ! Nous partons vers L’Héliport en bord de Meuse. Le déjeuner durera jusqu’à… 17h, et encore parce que je lui ai rappelé son souhait de « se reposer » !

(Sur ces photos, on aperçoit outre Armin Jordan et Martha Argerich, Louis Langrée et le pianiste cubain Mauricio Vallina)

2015 à Paris :

« Je n’avais plus entendu Martha Argerich en concert depuis quatre ans, une bien médiocre création d’un double concerto de Rodion Chtchedrine* au théâtre des Champs-Elysées, et je ne l’avais jamais entendue dans ce cheval de bataille de Prokofiev. Transcendant, miraculeux, magique, les adjectifs manquent toujours pour décrire l’art de Martha Argerich, la « reine Martha ». Mais hier soir « son » 3e concerto de Prokofiev n’était que musique pure, poésie infinie, osmose avec un discours orchestral d’une subtilité rare. Tout ce qui est effort, démonstration, muscle, chez tous les autres, même les plus grands, est tellement maîtrisé, dominé, que c’en est désarmant » (in La Reine et le géant) 

On peut tenter une discographie exhaustive de la nouvelle octogénaire : lire Martha Argerich, un monument discographique.

On veut surtout remercier Martha Argerich d’être et de demeurer une artiste aussi généreuse, généreuse envers le public, généreuse envers tous ces musiciens qu’elle attire, stimule, inspire depuis des années. Longues et belles années de bonheur encore !

Retour aux sources, suite inattendue

Il y a une semaine, j’avais fait un rapide retour aux sources de ma famille paternelle, dans le sud de la Vendée (Retour aux sources). Ce week-end c’était une fête prévue, attendue, le 94ème anniversaire de ma mère, à Nîmes.

Il y a quatre ans, une grande partie de la famille s’était retrouvée pour fêter son passage dans le club des nonagénaires. La fête, alors, était inespérée, tant les mois précédents nous avaient inquiétés (lire L’eau vive). Depuis lors, il y eut quelques alertes, une mobilité plus réduite, mais rien de ce qui assombrit souvent la fin de vie de nos aînés: le cerveau, la vue, l’ouïe, la mémoire, restent vaillants. Et les fous rires aussi…

Mais cet anniversaire a été pour moi la source d’une émotion considérable. J’ai découvert fortuitement, au fil d’une conversation où surgissaient des souvenirs de famille heureux, que les 33 tours de la discothèque familiale, et nombre de mes premières acquisitions, que je pensais perdus – ma mère ayant déménagé en 1982, et moi quitté la maison familiale de Poitiers dès 1978 – j’ai découvert que ces disques étaient toujours là, rangés depuis des lustres dans un coin fermé de la bibliothèque de ma mère. Etrangement, je n’avais jamais songé à lui demander ce qu’elle avait fait de ces disques.

A mon prochain voyage en voiture, je viendrai récupérer ces précieuses galettes, celles déjà évoquées dans ces billets – La découverte de la musique I

dans La découverte de la musique II

Dans cette évocation de mon été 73La découverte de la musique III – j’avais complètement oublié ce vinyle 25 cm, contenant les deux rhapsodies roumaines d’Enesco, un cadeau dédicacé de mon « correspondant » roumain.

Le chef roumain George Georgescu (1887-1964) y dirige la Philharmonie d’Etat George Enescu. Quelle saveur dans les timbres, quel naturel dans l’énoncé des thèmes populaires…

J’ai souvent évoqué ici le choc que j’avais éprouvé en voyant le film de François Reichenbach – L’Amour de la vie – consacré à Artur Rubinstein et, bien sûr, ma découverte de Chopin.

Je ne pensais pas retrouver ce tout premier album à avoir figuré dans ma discothèque :

J’avais naguère évoqué brièvement mes études au modeste Conservatoire de région de Poitiers (lire Les jeunes Français sont musiciens. Je me rappelle en particulier les épreuves de fin d’études de piano- et le Diplôme à la clé ! et un jury composé de brillantes jeunes stars du piano – Michel Béroff, Jean-Bernard Pommier et André Gorog !

J’ai retrouvé hier un 33 tours que j’avais complètement oublié, l’un des premiers pourtant que j’aie achetés à petit prix, dans la collection Musidisc, le concerto n°5 L’Empereur de Beethoven, sous les doigts précisément de Jean-Bernard Pommier, un enregistrement probablement réalisé, en 1962, dans la foulée du concours Tchaikovski de Moscou dont le pianiste français fut le plus jeune lauréat (il avait 17 ans !). C’est le chef d’origine grecque Dimitri Chorafas (1918-2004) qui dirige l’orchestre de la Société du Conservatoire.

On l’a compris, il y aura d’autres séquences nostalgie, une fois que j’aurai récupéré une cinquantaine de galettes qui, pour certaines, sont devenues des collectors

Boulez cinq ans après

Pierre Boulez est mort il y a cinq ans, le 5 janvier 2016. Des manifestations sont prévues à Paris, à Berlin, ailleurs peut-être, mais auront-elles lieu ?

J’ai déjà raconté le Pierre Boulez que j’ai connu : lire Pierre Boulez vintage et Un certain Pierre Boulez

J’évoquais dans mon dernier billet Ces vieux qui rajeunissent et inversement, je n’y ai pas mentionné Pierre Boulez parce que, de ses débuts comme chef d’orchestre à ses dernières apparitions sur scène ou dans la fosse d’opéra, il a échappé aux syndromes que je décrivais. Si l’on devait noter une évolution, c’est sans doute, dans les dernières années notamment au concert, l’abandon à une sensualité sonore que la rigueur de la battue pouvait parfois obérer.

J’ai profité des derniers mois – confinement 1 et 2 ! – pour revisiter ma discothèque boulezienne, en particulier les symphonies de Mahler, que j’avais étrangement tenues à distance, comme si je me refusais à associer Mahler et Boulez. Et je dois avouer que j’ai souvent succombé d’abord à la pure beauté de lectures orchestrales somptueusement enregistrées (et quels orchestres !), ensuite ou en même temps à la tenue des lignes, qui n’est jamais sécheresse, au respect scrupuleux des indications – si nombreuses – de Mahler sur ses partitions.

Je ne connaissais pas cette interview – en anglais – de Pierre Boulez sur Mahler. Emouvant !

Exemplaires, pour moi, les deux Nachtmusik de la 7ème symphonie (à l’opposé en effet de ce que produit un Bernstein, que j’adore par ailleurs!), ou comment naît l’émotion de l’absence d’exagération (comme le dir très bien Pierre Boulez dans l’interview) et du respect des indications du compositeur :

Et que dire du plus foncièrement viennois des mouvements de la 5ème symphonie, le scherzo qui s’abandonne dans l’infinie nostalgie de valses improbables ? Quand on entend, on voit Boulez suivre à la lettre la partition, et ainsi lui restituer cet inimitable parfum (par exemple à 2’25 ») on craque, je craque…

La démonstration pourrait valoir pour toutes les autres symphonies.

Cette captation réalisée à Berlin en 2005 de la Deuxième symphonie me bouleverse à chaque écoute :

J’ai aussi réécouté le tout premier Sacre du printemps gravé par Boulez en 1963 avec l’Orchestre National pour Adès (reparu depuis sous d’autres étiquettes). Je ne suis pas loin de préférer cette version aux deux qui suivront avec Cleveland, d’abord dans les années 70 pour CBS/Sony, puis au début des années 90 pour Deutsche Grammophon, ne serait-ce que parce qu’on y entend le basson français (et non le Fagott allemand que quasiment tous les orchestres au monde ont adopté), le basson français qui était évidemment l’instrument que Stravinsky avait en tête en écrivant ce solo initial. Et quels bois dans l’Orchestre national de ces années-là !

Même la Huitième symphonie de Bruckner -ici enregistrée à St Florian – passe l’épreuve de la rigueur d’une battue qui ne renonce jamais à l’éloquence (même si Boulez n’est pas mon premier choix pour cette oeuvre)

Je voudrais en profiter pour rappeler l’indispensable Boulez de Christian Merlin. Je redis ce que j’écrivais : non seulement c’est une mine d’informations sur Pierre Boulez, compositeur et chef, mais aussi sur tout le siècle qu’il a traversé, et ça se lit comme un roman policier !

Anniversaires : privé / public

J’ai bien des raisons d’épingler la date du 7 décembre dans mon calendrier de coeur.

La première – et de loin – est la naissance de mon premier fils, un dimanche 7 décembre, huit ans après le décès de mon père, un mercredi 6 décembre. Impossible de ne pas voir dans cette quasi-coïncidence de dates le signe d’une vie plus forte que la mort. J’ai eu la chance d’être père jeune, je n’avais pas 25 ans quand P.F. est né, je me rappellerai, jusqu’au bout de mes jours, le regard d’un bleu profond d’un beau bébé blond dans la couveuse où on l’avait placé juste après un accouchement parfait dans une clinique parisienne du côté de la place Wagram.

Ce garçon, devenu grand, allait fêter ses 20 ans, puis ses 30 ans, en même temps que l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège ses 40 (2000) puis 50 ans (2010).

Tant d’images me reviennent de ces événements concomitants.

20/40 ans

En décembre 2000, je me devais, nouveau directeur général de l’Orchestre philharmonique de Liège, de marquer le 40ème anniversaire de la fondation de l’Orchestre. Pierre Bartholomée, son directeur musical depuis 1977, ayant claqué la porte au printemps 1999 (sans cet événement, je ne serais sans doute jamais devenu le DG de l’orchestre !), il était impossible de penser à le réinviter un an plus tard. Avec le nouveau délégué artistique que j’avais choisi, Stéphane Dado, nous fîmes une rapide prospection parmi les chefs d’une certaine notoriété pour voir qui accepterait de reprendre le programme inaugural de l’Orchestre en 1960. L’excellent Serge Baudo accepta l’invitation.

Pour la soirée du 7 décembre 2000, j’invitai les prédécesseurs de Pierre Bartholomée encore vivants, Paul Strauss (1967-1977) – mais celui-ci était aux Etats-Unis – et… Manuel Rosenthal, qui n’avait certes dirigé l’orchestre que durant un court mandat (1964-1967), mais qui, à 96 ans, était encore en forme olympique. Nous envoyâmes une voiture le chercher à son domicile de la Butte aux Cailles, organisâmes une réception à l’Hôtel de Ville de Liège où lui fut remise – mieux vaut tard que jamais – la médaille de citoyen d’honneur de la ville, et dans mon bureau une pause détente en fin d’après-midi avant que le concert de 20 h ne débute.

Je revois encore assis face à face, mon fils de 20 ans et le vieil homme de 96 ans qui lui racontait ses souvenirs de Ravel, de Gershwin… et ses débuts impécunieux de violoniste de salon. J’entends encore Rosenthal raconter que, repéré pour ses talents violonistiques, je ne sais plus qui le recommanda au Ritz où il était de coutume d’accompagner les dîners de riches clients par une sérénade. Arrivé dans le palace de la place Vendôme, on montre au jeune Rosenthal une petite pièce où il doit attendre qu’on lui fasse signe de se présenter dans le salon où il va jouer. Il est surpris d’entendre déjà jouer du violon, et du très beau violon : il entr’ouvre un épais rideau et il aperçoit… Fritz Kreisler en personne !

30/50 ans

Pour les cinquante ans de l’Orchestre, les conflits du passé étant apaisés, je tenais à ce que cet anniversaire réunisse, rassemble, ceux qui l’avaient porté à une excellence reconnue par toute la critique. J’avais souhaité, dès ma prise de fonction, prendre contact avec Pierre Bartholomée, puisque j’étais complètement étranger aux événements et aux circonstances qui l’avaient conduit à quitter son poste. L’ancien directeur musical de l’OPL étant par ailleurs un compositeur reconnu et honoré, je lui demandai s’il accepterait d’écrire une oeuvre pour « son » orchestre: il écrivit tout simplement une… Symphonie, qu’il me fit l’immense honneur de me dédier – j’en conserve précieusement la partition originale – mais il hésita longtemps avant d’accepter de la diriger lui-même.

(Une photo rare : de gauche à droite Louis Langrée, Pierre Bartholomée, Pascal Rophé, Jean-Pierre Hupkens – président de l’OPRL)

Paul Strauss qui avait toujours été un formidable et bienveillant conseiller – je ne manquais jamais de l’inviter au concert lorsqu’il était en Belgique – Paul Strauss était mort en juin 2007 à Bruxelles.

Mais Louis Langrée (2001-2006) comme Pascal Rophé (2006-2009) avaient accepté de participer à un concert à tous égard inédit : jamais dans le monde on n’avait célébré un anniversaire en réunissant, dans une même soirée, trois chefs d’orchestre.

(Les trois chefs, le directeur de l’Orchestre et la princesse Astrid de Belgique)

Pierre Bartholomée dirigea sa Symphonie, Louis Langrée la 2ème suite de Daphnis et Chloé de Ravel, et Pascal Rophé le Sacre du printemps de Stravinsky. Ce fut un superbe concert. Et j’eus la joie d’avoir à mes côtés mes deux fils, l’aîné 30 ans, le second 28 ans.

Trois ans après cet anniversaire, le père devenait grand-père, le fils devenait père. Il le sera très bientôt à nouveau !

Giscard et la princesse

A force d’avoir été longtemps présenté comme le plus jeune ministre, le plus jeune président, on a fini par oublier que Valéry Giscard d’Estaing avait atteint un âge canonique : 90 ans le 2 février dernier. Avec 48 heures de retard, Happy Birthday Mr. President !

C’est si loin la présidence de Giscard, si flou aussi, injuste souvent.

Les circonstances de la vie m’ont fait approcher Giscard à quelques reprises, sans que je l’aie souhaité. Trois souvenirs me reviennent, dont un, étrange et récent.

1982, je suis jeune attaché parlementaire d’un nouveau député de Haute-Savoie, à Thonon-les-Bains. Pour je ne sais plus quelle raison, le président battu l’année précédente s’est annoncé dans la sous-préfecture des bords du Léman. D’abord un petit déjeuner avec quelques élus locaux, Giscard était l’invité la veille d’une émission de télévision suisse, les participants sont pétrifiés quand la haute stature de l’ancien président pénètre dans la salle à manger du bistrot où une table a été dressée. J’essaie de dérider l’atmosphère en félicitant VGE pour sa prestation de la veille…Le petit déjeuner sera à peine plus animé, personne n’osant engager la conversation avec quelqu’un qui ne suscite pas vraiment la familiarité ! Nous rejoignons ensuite à pied l’Hôtel de Ville tout proche où le Maire – élu en 1980 -a prévu de recevoir Giscard en compagnie de son prédécesseur Georges Pianta, qui avait été élu à l’Assemblée Nationale en 1956 la même année que l’ex-président. S’ensuit un dialogue extraordinaire. Georges Pianta pour montrer sa grande proximité avec son ancien collègue s’adresse à Giscard en le tutoyant d’abondance – je perçois une certaine crispation dans le visage impassible de l’interpellé – Giscard lui répond en commençant par : « Georges, je crois que nous nous tutoyons… » L’impertinent était renvoyé dans ses cordes… (Cela rappelle une anecdote tout aussi célèbre concernant Mitterrand : un obscur secrétaire fédéral de province accueillant le patron du PS à sa descente de train lui demande « Camarade je peux te tutoyer n’est-ce pas ? » Réponse : « Vous faites comme vous voulez » !)

1985, je suis en Auvergne l’été pendant une semaine politique. Impossible de ne pas inviter le député du coin, Giscard lui-même, qui, en toute chimplichité (!) arrive au volant de sa voiture pour déjeuner avec les jeunes présents et une brochette d’élus ruraux. Je surprends à la fin du repas un dialogue entre le maire d’une petite commune et l’ancien président, l’élu évoque un petit problème à régler, le député de lui répondre : « Vous me faites une petite note sur le sujet ? »… On ne se refait pas !

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2012, 31 octobre au Théâtre des Champs-Elysées à Paris. Liège a décidé un déploiement en force – un concert exceptionnel avec les forces de l’Orchestre philharmonique de Liège, et celles de l’Opéra royal de Wallonie, choeur et orchestre, sous les baguettes de leurs directeurs musicaux Christian Arming et Paolo Arrivabeni. Pour promouvoir la candidature de la Cité ardente à l’organisation d’une Exposition internationale en 2017 – quelques semaines plus tard c’est la capitale du si démocratique Kazakhstan, Astana, qui sera choisie – !

Plusieurs personnalités sont attendues, dont l’ancien président de la République et son épouse. Le hasard fait que je me trouve sur le trottoir devant le théâtre de l’avenue Montaigne, lorsqu’arrive la voiture de Giscard, et en dehors d’un chargé de protocole de la Mairie de Paris, personne n’est présent pour accueillir et prendre en charge quelqu’un qui a droit à certains égards protocolaires. Je comprends d’un regard que je vais devoir me transformer pour quelques longues minutes en « accompagnateur » du couple Valéry-Anne Aymone. Je les conduis au premier étage du théâtre dans un petit salon réservé aux hôtes de marque, en sa qualité de plus haute personnalité française présente c’est à VGE que reviendra d’accueillir le Prince Philippe de Belgique (il ne deviendra Roi que l’année suivante à l’abdication de son père Albert) et sa femme la Princesse Mathilde. Pour passer le temps, j’explique à Giscard Liège, le programme du soir, César Franck, etc. Il fait mine de s’intéresser à ce que je lui raconte. Arrive bientôt le couple princier, Giscard retrouve tous les réflexes du grand séducteur qu’il a été, et fait un numéro de charme incroyable à Mathilde, il lui explique le programme du concert, le grand intérêt qu’il éprouve pour César Franck (!) et la jeune princesse de lui répondre qu’elle et son mari ont beaucoup aimé le spectacle de réouverture de l’opéra de Liège, quelques semaines plus tôt : un opéra de jeunesse du père Franck, Stradella. Preuve que les grands de ce monde peuvent parfois échapper aux banalités d’usage. La future reine de Belgique et le vieux président dissertant sur Franck, c’est un souvenir que je ne suis pas près d’oublier…

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(Article publié le 4 février 2016)

Les inattendus (II) : Barbirolli le Viennois

Il y a cinquante ans, le 29 juillet 1970, disparaissait John Barbirolli, né Giovanni Battista Barbirolli le 2 décembre 1899.

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J’ai toujours aimé ce chef anglais si original, singulier,  comme je l’écrivais le 21 juin dernier à l’occasion de la parution de l’imposant coffret que lui consacre WarnerSir John ou la musique en fête.

Dans les clichés les plus courants : chef anglais = musique anglaise ! Certes Barbirolli a bien servi sa musique natale, mais il a toujours refusé de se laisser enfermer dans cette « spécialité ».

Mais Vienne était sans doute son jardin secret, comme en témoigne cette étonnante captation de concert de la 36ème symphonie de Mozart avec les Wiener Philharmoniker.

Ou de trop rares enregistrements de symphonies de Haydn

Mais c’est avec la famille Strauss, Suppé, Lehar, que John Barbirolli se fait et nous fait plaisir, prenant tous les risques, toutes les libertés aussi, notamment lors de concerts publics comme cette soirée aux Prom’s

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Y a-t-il plus authentiques Légendes de la forêt viennoise ? 

Y a-t-il plus parfaite ouverture de La Chauve-Souris ? (Carlos Kleiber peut-être ?)

Jusqu’à ce que je réécoute cet Or et argent de Lehar, je tenais la version de Rudolf Kempe et de l’orchestre philharmonique de Vienne comme la référence de cette immense valse.

Et puis le chef anglais aimait bien, comme d’autres de ses collègues (Eugene Ormandy), arranger, tripatouiller diraient certains, certains des tubes de la dynastie Strauss. Témoin cette Annen-Polka, qui prend des proportions vraiment inattendues…

Beethoven 250 (I) : Steinberg, Milstein

C’est entendu, un anniversaire comme celui-ci, c’est une aubaine pour les programmateurs et les éditeurs de disques : Beethoven est né il y a 250 ans, le 15 décembre 1770 ! Personne n’échappera à la déferlante de concerts, festivals, nouveautés, rééditions.

Beethoven 2020 a déjà commencé.. en 2019 : pour Universal The New Complete Edition

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Warner fait plus restreint (80 CD) et moins cher, mais moins varié aussi !

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Je me propose, quant à moi, d’emprunter des chemins de traverse pour parcourir la discographie beethovenienne et, au fil de l’année, épingler des versions, des artistes, moins exposés aux feux de la notoriété (ou du marketing !), oubliés parfois. Mes coups de coeur !

Commençons par une intégrale des symphonies, jamais citée ni référencée par la critique européenne, celle d’un très grand chef, William Steinberg (1899-1978).

Après des études musicales auprès d’Hermann Abendroth au Conservatoire de Cologne, il devient en 1924 l’assistant d’Otto Klemperer à l’Opéra de Cologne. De 1925 à 1929, il dirige l’Opéra de Prague, puis celui de Francfort de 1929 à 1933.

Démis par les nazis en raison de ses origines juives, il quitte l’Allemagne en 1936 et rejoint la Palestine, future Israël. Avec Bronisław Huberman, il fonde et dirige en 1936 l’Orchestre symphonique de Palestine (futur Orchestre philharmonique d’Israël) jusqu’en 1938, date à laquelle il rejoint les États-Unis. Arturo Toscanini, qui avait apprécié le travail de Steinberg avec l’Orchestre symphonique de Palestine, l’engage comme assistant à l’Orchestre symphonique de la NBC.

Il conduit l’Orchestre philharmonique de Buffalo de 1945 à 1953, l’Orchestre symphonique de Pittsburgh de 1952 à 1976. Il dirige également l’Orchestre philharmonique de Londres de 1958 à 1960. En 1962, pressenti pour succéder à Charles Münch à la tête du prestigieux Orchestre symphonique de Boston, c’est finalement Erich Leinsdorf qui lui est préféré. Néanmoins, Steinberg sera fréquemment invité à Boston avant de succéder finalement à Leinsdorf en 1969. Il emmène l’orchestre en tournée en Europe en 1971, mais doit abandonner son poste en 1972 pour des raisons de santé.

Il y a quelques temps, un petit label a réédité, à partir de reports des vinyles originaux, une intégrale des symphonies superbement captée en concert ou en studio au début des années 60.

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Cette intégrale a également été retravaillée par l’expert canadien Yves Saint Laurent – (78experience.com) qui redonne un éclat spectaculaire aux bandes – et pas seulement aux 78 tours ! – qu’il traite. Son catalogue est déjà impressionnant et disponible en ligne.

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Les affinités de Steinberg avec Beethoven sont tout aussi évidentes dans une formidable Missa Solemnis captée par la WDR à Cologne en 1970 et très bien rééditée par ICA Classics.

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William Steinberg est le partenaire de Nathan Milstein dans l’une des plus éloquentes versions du Concerto pour violon

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Un joyeux anniversaire

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Belle affiche hier soir au Théâtre des Champs-Elysées à Paris.

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Soirée de gala des 10 ans du Palazzetto Bru Zane, ce « Centre de musique romantique française » ouvert à Venise en 2009 à l’initiative du Docteur Nicole Bru.

Vive la France !

J’ai souvent évoqué dans ce blog le travail du Palazzetto pour réhabiliter, redécouvrir, faire revivre des pans entiers de répertoire français (L’éternel secondTimbres d’or et d’argentLa nonne et son ténorSainte Nitouche), j’ai eu le plaisir de collaborer à plusieurs reprises avec Alexandre et Benoît Dratwicki, Baptiste Charroing, infatigables défricheurs, promoteurs, animateurs du PBZ.

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On mesure avec le coffret anniversaire de 10 CD que vient de publier le PBZ, l’importance considérable d’une seule décennie d’activité :

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Une grande partie des artistes qui ont participé à cette aventure étaient présents hier soir sur la scène du Théâtre des Champs-Elysées, à commencer par le « chef préféré de Nicole Bru » Hervé Niquet (dixit Diapason !)

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Au risque d’en oublier, l’Orchestre de chambre de Paris (en très grande forme), le Choeur du Concert Spirituel, le harpiste Emmanuel Ceysson, le comédien Olivier Py (travesti as usual), les chanteurs Véronique Gens, Lara Neumann, Ingrid Perruche, Chantal Santon-Jeffery, Judith van Wanroij, Marie Gautrot, Rodolphe Briand, Cyrille Dubois, Edgaras Montvidas, Flannan Obé, Tassis Christoyannis, Antoine Philippot, Pierre Cussac à l’accordéon et Vincent Leterme au piano.

Deux heures et quart sans interruption, joliment mises en espace par Romain Gilbert, qui ont passé comme un rêve.IMG_6274

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La pharmacie et la musique

J’imagine que des thèses ont dû être consacrées à ce sujet : le rapport entre la pharmacie et la musique. Quand on évoque Nicole Bru, on doit parler de son mari, de son beau-père, qui ont créé les Laboratoires UPSA (l’aspirine, l’efferalgan, etc…), d’où une fortune aujourd’hui mise au service non seulement de la musique mais d’autres nobles causes.

Dans le passé, trois autres illustres exemples me viennent à l’esprit: Thomas Beecham créant son propre orchestre, le Royal Philharmonic, grâce à la fortune accumulée par les laboratoires Beecham et leurs fameuses pilules… laxatives ! Francis Poulenc bien sûr héritier des établissements Poulenc frères devenus le groupe Rhône-Poulenc. Ou encore Paul Sacher, qui avait épousé l’héritière des laboratoires Hoffmann-Laroche…