Après Cannes et avant Montpellier

Je suis en train de terminer un bouquin, dont la présentation spartiate ne laisse rien deviner de la verve iconoclaste et jouissive de son auteur.

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Gérard Lefortc’était la plume cinéma de Libé (journal qu’il a quitté en 2014), l’une des voix de France Inter (dans Le Masque et la plume notamment). Et c’est un style inimitable !

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Extraits de ces souvenirs :

« Pandémonium est un néologisme inventé à la fin du XVIIe siècle par le poète anglais John Milton pour désigner un lieu où règnent chaos, confusion, vacarme et fureur. Autrement dit un enfer. Pour l’avoir fréquenté pendant plus de trente ans ans, je peux du haut de ma modeste légitimité témoigner que le festival de Cannes est un parfait pandémonium où bien des démons s’agitent. Une foire aux vanités qui est aussi un bûcher.
Mais d’expérience, il s’avère que cet enfer est aussi un paradis. Le paradis des films bien évidemment mais aussi le paradis d’une vie quotidienne littéralement extraordinaire : celle du festivalier qui, glissé dans une identité très provisoire, Grande Duchesse du cinéma ou Manant de la critique, habite une Principauté d’opérette (Monaco est à un jet de Riviera) où le comique le dispute au tragique, les coups fourrés aux coups de cœur, les bonnes blagues aux crises de nerfs. Etre citoyen du Festival de Cannes, c’est osciller sans cesse entre crise de nerfs, fous rires puissants et joie de vivre –; somme toute des grandes vacances, comme une parenthèse enchantée et maléfique, hors norme, hors de soi et parfois hors la loi.
Entre Mission Impossible et Marx Brothers, c’est le récit de ces vacances en Festival, que je voudrais entreprendre. Un  » roman  » parallèle, marginal et underground. Au hasard des souvenirs, bons ou mauvais, des anecdotes, hilarantes ou à pleurer, mais sans aucune nostalgie. Chaque année on peste d’aller au Festival, chaque année on est ravi d’y être. Jusqu’au jour où, c’est juré ! on n’y mettra plus jamais les pieds. Jusqu’à la prochaine fois.

Anecdote
En mai 1988, à l’occasion de la présentation à Cannes de son nouveau film Bird, consacré au jazzman Charlie Parker, ma collègue Marie Colmant et moi-même décrochons pour Libération une interview exclusive de son réalisateur Clint Eastwood.
Il aurait sans doute été plus simple de rencontrer le président des Etats-Unis. Rendez-vous top secret avec l’attachée de presse dans le hall de l’hôtel Carlton ; exfiltration par les cuisines ; porte dérobée sur une rue adjacente ; limousine noire à verres fumés ; départ en trombe vers l’hôtel Eden Roc du cap d’Antibes où sont logées les super stars.  » Ça manque un peu de gyrophares et de motards « , commente Marie.
Arrivés sur place, nous sommes réceptionnés par trois gardes du corps en lunettes noires et oreillettes, qui, après un brin de fouille corporelle, nous accompagnent vers un coin retiré du parc de l’hôtel. Nous pénétrons dans le sanctuaire dit des  » cabanas « , paradis pour milliardaires avec crique privée et cabanon de luxe. Eastwood nous y attend, cordial et sympathique comme si on s’était quittés la veille.
L’entretien commence. Mais au bout d’un quart d’heure, un gros animal s’interpose entre nous et la vue sur mer, avant de détaler.  » Tiens, un lièvre « , dit Marie à voix basse. Euh, non Marie, ce n’était pas un lièvre mais un rat, énorme, dodu à souhait, palace oblige. Nous n’osons pas en parler à Eastwood. Mais, intrigué par notre conciliabule, il nous en demande la raison et nous lâchons le morceau.  » Un rat ? commente Clint Eastwood plus cool que jamais. Dommage que vous ne m’ayez rien dit, j’ai toujours un flingue à portée de main.  »

Et puis cette fabuleuse nouvelle, tombée en fin de semaine dernière : Santtu-Matias Rouvali nommé chef principal du Philharmonia de Londres.

Le jeune chef finlandais (33 ans!) se voit ainsi confier les rênes de l’une des plus prestigieuses phalanges européennes et la succession de son illustre compatriote Esa-Pekka Salonen.

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Extraits de mon blog :

Vendredi et samedi l’Orchestre Philharmonique de Radio-France sous la houlette tressautante du fantasque et tout jeune Santtu-Matias Rouvali. Du tout Ravel – un peu en déficit de sensualité – aux trop rares Cloches de Rachmaninov, un festival de sonorités, d’explosions orchestrales et chorales. Le Corum trépidant, ovations interminables. (22 juillet 2014)

Alors Le Sacre à la manière Rouvali ? Je manque d’objectivité sans doute, mais j’ai entendu hier soir tout ce que j’aime dans cette partition, les scansions primitives – dommage que les orchestres français n’aient plus (?) de basson français, mais les solides Fagott allemands ! – , les rythmes ancestraux, la fabuleuse organisation des coloris fauves de l’orchestre…. Et la confirmation que le jeune chef finlandais – 32 ans seulement – est déjà l’une des très grandes baguettes de notre temps. On n’attendra pas quatre ans pour le réinviter à Montpellier… (23 juillet 2018)

Hier soir, à Radio France, célébration du talent et de la jeunesse : un violoncelliste de 20 ans devenu star mondiale par la grâce d’un mariage princier, un chef qui le toise du haut de ses…32 ans (!!) qu’on découvre à chaque concert, depuis 2014, plus pertinent, insolemment doué, charismatique – si le mot n’est pas trop galvaudé (9 février 2019)

Il y a quelques mois, j’étais allé rencontrer et entendre Santtu-Matias Rouvali dans son repaire finlandais, avec « ses » musiciens de l’orchestre philharmonique de Tampere (Etoiles du Nord)

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Pour concrétiser l’invitation faite l’été dernier : l’orchestre et le chef donnent deux concerts, dont la « last night » – ce seront les seules occasions de voir et d’entendre Santtu-Matias Rouvali en France ces prochains mois ! – au Festival Radio France à Montpellier, les 25 et 26 juillet prochains. Un conseil : réservez vite (lefestival.eu)

 

 

 

Indispensables

Voilà quelques années que le mensuel Diapason – à l’instar de la plupart de ses  confrères français et anglo-saxons – offre un ou des CD à ses abonnés et lecteurs, avec chaque numéro. Il se singularise par cette collection d’Indispensables qui, au fil des mois, constitue un fort catalogue de références et de rééditions.

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Seul inconvénient, de taille : à de rares exceptions près, ne figurent dans ces Indispensables que des versions « libres de droits », donc relativement anciennes, même si elles bénéficient d’une édition soignée. C’est la limite de l’exercice.

Avec le numéro de janvier 2019, Diapason propose un double album de valses viennoises, dans des versions souvent sinon toujours citées en référence : Karajan/Vienne 1946-49, Krauss 1950-53, Böhm 1939, Erich Kleiber 1932, Szell 1934, Krips 1957, Boskovsky 1958-61. Glorieuses vieilles cires, mais rien pour les soixante dernières années.

Pour compléter cette sélection, j’ai donc fait ma propre liste de versions plus récentes, en stéréo, que je considère aussi comme… indispensables !

Comme cette magnifique et méconnue interprétation de la Valse…des empereurs – car c’est bien ainsi qu’on devrait traduire Kaiserwalzer et non Valse de l’empereur (en allemand ça donnerait (Des)KaiserS Walzer) comme le font tous les catalogues français depuis plus d’un siècle.

Qui sont les interprètes ? Réponse dans l’article ci-dessous avec vidéos, références, pochettes, et quelques commentaires historiques. Cliquer ici

Valses de Strauss: les indispensables

 

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L’aventure France Musique (IV): Fortes têtes (suite)

Certains m’ont dit leur impatience : un mois sans nouvelles depuis le dernier épisode L’aventure France Musique (III) : Fortes têtes !

Reprenons le fil des souvenirs, avec certains des personnages – qui étaient aussi des personnalités – qui peuplaient l’antenne de France Musique. Je précise, à ce stade, que je n’évoquerai pas dans ces lignes, des personnes encore en vie et/ou en activité, non pas que je veuille me censurer, mais il y a déjà assez à dire sur de glorieux aînés qui ne sont plus.

J’étais déjà amoureux de sa voix, de ce délicieux accent si particulier d’une Britannique assimilée depuis si longtemps à la France, je le devins sans réserve lorsqu’elle se présenta pour la première fois à mon bureau. Mildred Clary était une très belle femme, un port de grande dame à tous les sens du terme, et nous allions, jusqu’à sa disparition en 2010, cultiver une relation assez unique de très vive admiration, pour ce qui me concernait, et d’authentique affection réciproque.

Mildred avait une sorte de statut un peu particulier sur la chaîne, comme d’autres figures historiques. Le long feuilleton qu’elle avait consacré à Mozart en 1991, l’année du bicentenaire de la mort du compositeur salzbourgeois, l’avait établie comme une spécialiste de ce format radiophonique. Comme le rappelait Renaud Machart dans le magnifique papier qu’il lui avait consacré dans Le Monde le 27 novembre 2010 :

« Voix légendaire de France Musique, la chaîne publique de musique classique de Radio France, Mildred Clary est morte, le 18 novembre, à Paris, des suites d’une fulgurante maladie. Elle avait 79 ans.

Née à Paris d’un père anglais et d’une mère française, le 7 février 1931, elle avait enchanté des générations d’auditeurs. Signataire depuis les années 1960 d’émissions et séries thématiques, elle aura particulièrement frappé les esprits et les mémoires par son feuilleton quotidien consacré à Mozart, en 1991, à l’occasion du bicentenaire de sa mort.

Blessée par son départ contraint de Radio France, en 1999, elle n’en avait rien laissé paraître. Elle avait d’ailleurs eu la joie d’être rappelée fréquemment à l’antenne, pour des programmes spéciaux, au cours des années qui avaient suivi, au grand contentement de son auditoire, qui lui était resté fidèle… »

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Il paraît aujourd’hui assez naturel qu’un directeur de chaîne ou d’antenne construise sa grille de programme et en compose le « casting » – Untel va animer le 7-9, l’autre prendre la tranche 18h-20 h, celui-ci les soirées, etc…

Comme je l’ai déjà écrit, la grille de France Musique que j’avais trouvée à mon arrivée ne reposait pas vraiment sur ces bases, en dépit des efforts de plusieurs de mes prédécesseurs. Certains producteurs se considéraient – et étaient, de fait, considérés ! – comme propriétaires de leur case, de leur genre, de leur type d’émission, et lorsqu’ils y avaient fait leurs preuves (toujours selon eux !) n’entendaient pas qu’un directeur, a fortiori un jeune blanc-bec, les contraignît à des changements qu’ils n’auraient pas eux-mêmes décidés.

Dans le cas de Mildred Clary, qui était la plus adorable des interlocutrices, j’étais face à une double difficulté : la réduction inéluctable (déjà pour des raisons budgétaires !) des émissions dites « élaborées », c’est-à-dire bénéficiant de moyens importants de production, d’enregistrement, de recherche, de réalisation, comme des feuilletons ou des séries comme Le Matin des musiciens, et le fait que je ne me voyais pas demander à Mildred de présenter des concerts l’après-midi ou le soir – qui est certes un noble et difficile exercice – bref de faire du direct, quand, presque toute sa vie, elle s’était vouée, et avec quel talent, à l’élaboration d’émissions « finies ». Mais nous finirions par trouver des modes de collaboration correspondant à la fois à ses éminentes qualités et aux nécessités de la grille de programmes. Je me souviens en particulier d’une série estivale qu’elle était venue me proposer avec un enthousiasme espiègle et contagieux : chaque samedi à 11 h elle inviterait un artiste à proposer un plat de son choix, et les auditeurs pourraient le réaliser en temps réel et le servir au déjeuner. Je me rappelle, par exemple, la recette des gnocchi de Christian Zacharias !

Mildred Clary avait été l’épouse de l’écrivain, dramaturge et académicien René de Obaldia, centenaire le 22 octobre prochain, filmé ici, il y a quelques jours, par Thierry Geffrotin lors de la session de l’Académie Alphonse Allais qui accueillait ses nouveaux membres.

Autre forte tête, avec qui les relations, toutes courtoises qu’elles aient toujours été, n’ont jamais été simples : Jean-Michel Damian.

Depuis qu’il s’était installé dans la tranche du samedi après-midi, avec des moyens – le cachet le plus élevé de la chaîne, deux collaboratrices à plein temps – qu’aucun autre producteur n’a jamais eus, impossible d’en déloger Jean-Michel Damian. Je crois avoir tout essayé, par exemple le retour à une quotidienne, dans le souvenir qu’il avait laissé sur France Inter. Rien n’y fit, JMD restera dans la mémoire des auditeurs comme l’homme du samedi.

Je reproduis ici le texte que j’avais écrit au lendemain de sa mort, le 2 novembre 2016 :

Une voix de radio

J’apprends ce matin la mort de Jean-Michel Damian à 69 ans. Et, comme le dit la chanson, ça me fait quelque chose !

Damian c’était d’abord une voix, unique, chaude et grave (lire cet extrait de blog J.M.Damian), l’une des plus radiogéniques de Radio France, où il a officié pendant près d’une quarantaine d’années alternativement sur France Inter et France Musique.

C’était une silhouette enveloppée, toujours habillée de chic, un dandy « talentueux comme pas deux, fin, cultivé, impertinent, ami adorablement insupportable, musicien, curieux, paresseux, gourmand et gourmet, il avait fait du samedi après-midi de France Musique un havre de gai savoir en ouvrant son micro à des débats passionnants qu’il rendait légers comme une plume, auxquels il conviait, dans un souci de diversité des propos des gens venus d’horizons divers. Y jouèrent, chantèrent les plus grands : Bartoli, Egorov, Freire, Perlemuter, Rosen, Dalberto, Kremer, Ross et des dizaines d’autres… connus ou pas mais tous singuliers artistes. » (Alain Lompech sur Facebook).

J’ai connu Jean-Michel Damian d’abord comme auditeur, puis comme directeur de France-Musique et je dois reconnaître que ce n’était pas le producteur le plus simple à gérer. Il savait entretenir le statut à part que sa personnalité, sa culture mais aussi ses exigences lui avaient conféré sur la chaîne. Il voulait toujours être entouré, rassuré, par de jeunes – et toujours talentueuses – assistantes (dont plusieurs ont fait elles-mêmes de belles carrières radiophoniques). Hypocondriaque, il me faisait à chaque fois tout un cinéma lorsqu’on lui demandait de travailler loin de Paris – comme ce week-end au festival d’Evian où il ne se sentait pas de se rendre, jusqu’à ce que je lui garantisse que j’avais sur place d’excellents amis médecins, spécialistes de toutes les maladies qui pouvaient l’atteindre, prêts à intervenir en urgence…

Mais j’ai tellement de merveilleux souvenirs de Damian et de ses samedis après-midi incontournables, inamovibles, que tous les petits défauts de l’homme s’effacent de la mémoire.

Deux me reviennent en particulier : le 23 décembre 1995, nous avions décidé de fêter les 80 ans d’Elisabeth Schwarzkopf, qui avait accepté de faire spécialement le déplacement de sa retraite zurichoise pour venir en direct dans l’émission de Damian. Ce dernier regimbait à l’idée d’accueillir cette artiste jadis compromise avec le régime nazi – mais combien parmi la multitude d’invités reçus dans l’émission avaient été vierges de toute compromission avec le pouvoir politique ? -. Les dernières préventions de Damian tombèrent lorsqu’il vit le studio 104 de la maison de la radio plein comme un oeuf, et qu’il put poser à Schwarzkopf toutes les questions qu’il souhaitait. Comme celle de son enregistrement préféré : un miraculeux Wiener Blut enregistré en 1953 avec le formidable chef suisse Otto Ackermann et le tout jeune ténor suédois Nicolai Gedda.715tgeym9ll-_sl1063_

L’autre grand souvenir, c’est quelques mois plus tôt, le 23 avril 1995 à Berlin. Cette fois c’est France-Musique qui se déplaçait pour aller rencontrer Dietrich Fischer-Dieskau, pour lui souhaiter un joyeux 70ème anniversaire ! Dans les studios de la RIAS. Je me rappelle encore l’arrivée de la limousine grise, conduite par Julia VaradyJ’ai un autre souvenir moins agréable en revanche : j’avais proposé à JMD de faire la traduction simultanée des propos de Fischer-Dieskau, l’allemand étant, au sens propre du terme, ma langue maternelle. Dubitatif, Damian s’enquit des services d’un ami dont c’était paraît-il le métier, mais qui n’avait aucune habitude de la radio ni de la traduction simultanée, on allait malheureusement s’en rendre  compte très vite. On n’était pas loin de frôler la catastrophe, Fischer-Dieskau comprenant très bien le français corrigeait de lui-même les questions…et les réponses mal traduites par ce malheureux interprète… Dommage ! Reste cette merveilleuse rencontre avec DFD…

J’espère que France Musique et l’INA nous donneront à réentendre quelques-uns de ces grands rendez-vous de Jean Michel Damian.

J’ai retrouvé ce document, émouvant à plus d’un titre :

https://player.ina.fr/player/embed/CPB7905537201/1/1b0bd203fbcd702f9bc9b10ac3d0fc21/460/259/1« >Jean Michel Damian interviewe Patrice Chéreau

Les sans-grade (IX) : Georges Sebastian

Des photos échangées sur Facebook, et voici que remontent les souvenirs d’un personnage que j’ai un peu, trop peu, connu à la fin de sa vie, grâce à l’ami François Hudry (Disques en Lice) : le chef d’orchestre d’origine hongroise Georges Sebastian (1903-1989)

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(de gauche à droite François Hudry, Georges Sebastian, Jean-Charles Hoffelé, JPR)

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(Photos prises lors d’une soirée à laquelle ne participait pas la grincheuse épouse !)

Première rencontre au domicile de François, un dîner je crois, le vieux chef était arrivé au bras de son épouse, sans doute plus jeune que lui, mais tellement fardée, apprêtée, embijoutée, coiffée d’un  chapeau à plumes, qu’il était difficile de lui donner un âge. Elle s’appelait Noëlle, une ancienne comédienne ou chanteuse (de cabaret ?), une sorte de mélange entre Suzy Delair et la productrice de France Musique que je décrivais iciManifestement elle entendait que toute l’attention des invités se portât sur elle et des bouts de récits qui semblaient n’avoir ni queue ni tête, alors qu’évidemment nous avions mille questions à poser au musicien, qui avait été l’assistant de Bruno Walter, avait connu Puccini, Richard Strauss…, dirigé tant d’opéras et connu tant d’illustres interprètes, comme la Callas. Au milieu du repas, furieuse de constater qu’on s’intéressait plus aux récits hauts en couleur de son mari, elle se leva brusquement, prétextant un malaise, et demanda qu’on lui appelle une voiture pour la raccompagner chez elle. Nul ne songea à la retenir… Inutile de dire que le reste de la soirée, qui se prolongea fort tard, fut d’un coup beaucoup plus détendu et chaleureux…

J’étais d’autant plus impressionné de me trouver face à Georges Sebastian que c’est par lui et sa version légendaire gravée avec le Gewandhaus de Leipzig, que j’avais découvert La Nuit transfigurée de Schoenberg… et l’adagio de la 10ème symphonie de Mahler (un 33 tours EMI/Electrola). Je le lui dis timidement, essayant de trouver les mots pour décrire les très fortes impressions que m’avait faites ce disque. Incandescente, c’est ainsi que je qualifiai sa Nuit transfigurée, à quoi il me répondit en riant que l’adjectif était particulièrement bien trouvé, s’agissant d’un enregistrement qui avait été fait de nuit – ce qui arrivait très souvent, en Allemagne de l’Est, lorsqu’on voulait éviter les bruits parasites de la journée – par une température glaciale ! Tous les musiciens étaient gantés de mitaines ou de moufles, qu’ils ôtaient dès que les micros s’allumaient ! Pour éviter que la séance ne se prolonge, ils manifestaient une concentration totale, et toujours selon Georges Sebastian, cette version est le résultat d’à peine deux prises !

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Ce couplage Mahler/Schoenberg a été récemment réédité par le label Praga

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La discographie disponible de Georges Sebastian ne reflète que très partiellement la carrière de chef lyrique et symphonique qui fut la sienne. Sur les sites de téléchargement, on peut trouver, plus ou moins bien restitués, des enregistrements qu’un éditeur serait bien avisé de regrouper en un coffret hommage.

Il y a une dizaine d’années, une collection éphémère d’Universal France nous a rendu deux CD – maigre moisson – qui attestent de l’art très Mitteleuropa de Georges Sébastian

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Mais pour le grand public, si tant est qu’il l’ait jamais remarqué, le nom de Georges Sebastian est à jamais associé au légendaire concert des débuts parisiens de Maria Callas en 1958.

 

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Chez Audite, un double CD nous présente Sebastian accompagnateur – le mot est faible ! – de la grande Kirsten Flagstad.

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Attendons d’autres rééditions, notamment plusieurs disques réalisés avec l’Orchestre Colonne, comme une Symphonie de Dukas et plusieurs Franck, et avec l’orchestre du Südwestfunk de Baden Baden…

Le classique ça fait du bien

C’est la saison des interviews pour les patrons de chaînes… et les directeurs de festivals. Classique en début d’été, un marronnieren quelque sorte !

Avec, pour les interviewés, le sentiment de dire toujours la même chose, de tordre le cou à des clichés qui ont la vie dure (sur l’élitisme, l’inaccessibilité de la musique classique, le « rajeunissement » des audiences, etc…)

Dernier en date l’entretien paru sur le site de L’Obs : Entretien avec Jean-Pierre Rousseau, directeur du Festival Radio France Occitanie Montpellier

749cef-516727576(L’ensemble Les Surprises qui donne, le 18 juillet, la re-création d’Issé, « pastorale héroïque » d’André Cardinal Destouches)

« Porter la musique partout où elle peut aller, partout où elle est attendue, c’est la vocation première du Festival et c’est sans doute la plus noble des missions. 

Quand je vois ce qui se passe entre des artistes et des publics qui assistent pour la première fois de leur vie à un concert, je sais que nous touchons juste. La musique fait du bien à ceux qui l’écoutent ! »

Je relis cette interview du directeur de France Musique, Marc Voinchet, interrogé sur la grille d’été de la chaîne et ses réponses à deux questions bateau :

France Musique peut-elle s’adresser à un public plus jeune ? 
Les émissions de radio pour les jeunes sont rarement réussies. C’est très difficile de faire de bons programmes à caractère pédagogique. Mais je pense que France Musique a des choses à faire pour ce public, nous y travaillons, notamment sur le numérique. 

Vous êtes directeur de la station depuis 3 ans. Quel bilan en tirez-vous ?
Dans France Musique, il y a musique. Quand il vient chez nous, l’auditeur cherche de la musique. J’ai voulu remettre cela au centre de nos programmes en rappelant quelques réflexes de radio : avoir une parole mesurée et bien cadrée. Je pense que nous y sommes arrivés même si il y aura encore quelques aménagements sur la grille des programmes, à la rentrée, notamment le week-end et dans nos matinées.

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Je retrouve ce papier paru dans Libération le 9 janvier…1996. Extraits :

France Musique s’est récemment illustrée dans les sondages par un net gain d’audience. La station revient de loin… «On a toujours opposé radio pédagogie et robinet musical…C’est un débat pauvre…il est impossible d’essayer de faire de la radio sans se caler sur le rythme des auditeurs» réaffirme Jean-Pierre Rousseau qui avait un temps claironné le slogan: «France Musique à l’écoute de ses auditeurs», afin de stigmatiser la tendance de certains producteurs à ne guère se soucier d’être bien entendu. (Christian Leblé, Libération)

Est-ce à dire que « tout change, rien ne change » ? Ou, plus simplement, que les problématiques qui se posent à un directeur de chaîne musicale classique évoluent plus lentement que les habitudes d’écoute des auditeurs ?

Parmi les nouveautés introduites récemment sur France Musique, la chronique hebdomadaire de Christophe Chassol.

Dans un récent entretien à Télérama (Christophe Chassol, la nonchalance savante), le jeune compositeur :

« On sent un vrai plaisir à être là derrière ce micro et à transmettre. C’est savant et détendu, une sorte de transmission douce des choses.

J’ai donné beaucoup de cours de piano, et j’ai été professeur de musique en collège en banlieue pendant trois ans. Je faisais une espèce d’histoire de la musique du XXe siècle, de Missy Elliott jusqu’à Stravinsky. J’aime bien les choses complexes, mais pas les choses compliqués, donc j’essaye dans mes chroniques de faire en sorte qu’on comprenne le plus de termes possibles. En se prenant un peu la tête, on peut tout rendre compréhensible. »

J’ai pu entendre – ce qui m’arrive trop rarement – la dernière chronique de Christophe Chassol sur France Musique. Un seul regret : que la séquence ait été aussi brève. On aurait adoré l’entendre parcourir tout le concerto pour orchestre de Bartók et nous l’expliquer aussi lumineusement… Réécoutez cette chronique : De la lumière chez Bartók

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*Marronnier : l’origine du mot tiendrait à un fait historique : Tous les ans, aux premiers jours du printemps, un marronnier à fleurs rouges fleurissait sur la tombe des Gardes suisses tués lors de la journée du 10 août 1792, dans les jardins des Tuileries à Paris ; et tous les ans un article paraissait dans la presse pour s’en faire l’écho (Source Wikipedia)

 

Ainsi fonts font fond…ou fonds !

Il y a quatre ans, je m’amusais à proposer ici La dictée verte de Cendrillonen réaction à une faute courante : la pantoufle de verre au lieu de vair (quoique le débat reste ouvert sur le choix du matériau opéré par Charles Perrault !).

Dans plusieurs articles récents, et des interventions d’amis sur Facebook, je vois une confusion fréquente entre fond et fondsD’où l’idée de cette nouvelle dictée de mon cru, pour tester votre orthographe et celle de vos proches, dans la bonne humeur !

Dans le fond

« Me remémorant mes belles années à Liège, et les amitiés que je m’y suis faites, je me disais que les animateurs du Fonds Léon Frédéricq avaient bon fond – ils se reconnaîtront -, se dévouant à fond à la cause de la recherche médicale de fond, et à la recherche de fonds pour alimenter ce fonds ! Ceux-là, quand ils font quelque chose, ils le font à fond

Je me rappelle aussi la réouverture de l’imposante Collégiale Saint-Barthélemy de Liège, en 2006, et la redécouverte de ses fonts baptismaux.

800px-Renier_de_Huy_JPG00Encore aujourd’hui, je fonds littéralement à la vue de pareil chef-d’oeuvre. Un trésor de l’art mosan qui n’appartient pas au fonds d’art religieux aujourd’hui réuni au Grand Curtius.voisin. Qui n’a pas non plus bénéficié, pour sa rénovation, des fonds d’un fonds souverain, tant mieux peut-être !

Dans le fond, pour bien gérer nos fonds personnels ou secrets – le conseil vaut aussi pour  le responsable des fonts baptismaux de Liège ! – il faut deux qualités : avoir bon fond, et disposer d’un fonds de roulement, ou d’un fond de caisse qui permette de voir venir…en dégustant un fond d’artichaut ! » (Jean-Pierre Rousseau)

 

(La reproduction de tout ou partie de ce texte est interdite sauf accord exprès de l’auteur)

Ici Lausanne

L’événement est passé inaperçu en France : c’est la saison du 75ème anniversaire de la fondation de l’Orchestre de chambre de LausanneLe label suisse Claves a eu la bonne idée de publier un coffret de 7 CD composé de beaucoup d’inédits, avec quelques pépites, un coffret que je n’ai pas encore vu chroniqué dans la presse spécialisée, hormis la notable exception de Jean-Charles Hoffelé sur son site Artamag.

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Avant de détailler le contenu de ce coffret, quelques souvenirs personnels d’une période de ma vie (1986-1993) qui m’a fait côtoyer les protagonistes de cette publication.

D’abord toutes les blagues qui courent sur les Vaudois – Lausanne étant le chef-lieu du canton de Vaud, riverain du lac Léman –

IMG_4583(Le joli musée de l’Elysée à Lausanne, dédié à l’art photographique)

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Parmi les plus connues et répétées, en Suisse romande et évidemment en France voisine:

Qu’entend un voyageur arrivant en gare de Lausanne ? Le chef de gare au début du quai annonce : « Ici Lausanne, ici Lausanne » ! Son adjoint au bout du quai : « Ici aussi, ici aussi »

Comment trinquent les Vaudois ? alors que les autres Suisses lancent un « Santé ! » sonore et chaleureux, eux se souhaitent « Intelligence…. parce que la santé on l’a déjà » !

Il faut aussi ajouter que l’accent vaudois est très prononcé… et savoureux !

Plus sérieusement, un mot du label Claves et de sa fondatrice que j’ai bien connue, Marguerite Dütschler (1931-2006). Il nous arrivait parfois de nous parler en schwzyzerdütsch, mais elle mettait un point d’honneur à parler un français parfait.

Marguerite Dütschler était une passionnée, une amoureuse de la musique et des musiciens, de cette espèce, devenue rare, de producteurs qui ont tout construit par eux-mêmes, une maison de disques, un catalogue, une famille d’artistes, je pense à un Michel Garcin pour Erato ou à Bernard Coutaz pour Harmonia Mundi. 

Marguerite travaillait artisanalement, pas d’attaché de presse, pas d’administrateur. Lorsqu’un de ses disques sortait, elle faisait elle-même la tournée des antennes et des producteurs de radio ou de télévision qui pouvaient en parler. Elle emballait elle-même les « services de presse » avec toujours un petit mot gentil pour celui ou celle à qui elle envoyait ses nouveautés. Comme ses collègues déjà cités, combien d’artistes a-t-elle révélés, à qui elle a offert leurs premières gravures – je pense à ce cher Marcello Viotti, ce merveilleux chef vaudois trop tôt disparu (mais son fils Lorenzo, 28 ans, marche à grandes enjambées sur les traces du père) !  On est heureux que Patrick Peikert  ait repris le flambeau, après avoir administré magistralement… l’Orchestre de chambre de Lausanne de 1991 à 2010.

Quant à l’OCL – comme on dit familièrement – j’ai toujours eu intérêt et affection pour cette phalange qui n’a pas toujours vogué sur des eaux tranquilles. Déjà à « mon » époque – il y a trente ans donc – certains technocrates ou des élus en mal de mauvaises bonnes idées imaginaient regrouper, voire fusionner les deux ensembles romands : l’Orchestre de la Suisse Romande, installé historiquement à Genève, et l’Orchestre de chambre de Lausanne – il n’y a que 70 kilomètres entre les deux villes ! Je me souviens, dans le cadre d’une mission qui m’avait été confiée par la Radio Suisse romande, alors fortement impliquée dans les deux orchestres, avoir planché sur cette hypothèse…. et avoir pu en démontrer l’inanité.

Alors ce coffret  ? – ma seule réserve porte sur la photo de couverture qui m’évoque plus une couronne mortuaire qu’un bel anniversaire ! – Il porte témoignage d’une belle lignée de chefs, entre le fondateur Victor Desarzens (1908-1986) et l’actuel titulaire Joshua Weilerstein, en passant par les figures si chères à mon coeur, Armin Jordan, Jesus Lopez CobosChristian Zacharias

Il faut insister sur la figure fondatrice : Victor Desarzens n’a jamais eu, hors des frontières helvétiques, la notoriété de son illustre collègue genevois, Ernest Ansermet, et pourtant les deux personnages se ressemblent à plus d’un titre : l’incroyable ténacité des bâtisseurs, qui, envers et contre tout et tous, ont construit leurs phalanges et les ont portées, supportées, développées jusqu’à leur mort, l’ouverture à tous les répertoires, le soutien et la promotion de la création contemporaine.

Dans ces rééditions, on relèvera un inédit absolu : un 23ème concerto de Mozart sous les doigts, inattendus dans ce répertoire, de Samson François. Ce « live » n’est pas exempt de scories, mais il est diablement émouvant justement à cause de ces défauts..

CD 1-2 Victor Desarzens Mozart Concerto piano 23 (Samson François), Concerto flûte 1 (Peter-Lukas Graf), Haydn Symphonie 54, Malipiero Hommage à l’OCL, Frank Martin Ballade pour flûte (Edmond Defrancesco), Zbinden Concerto da camera piano (Karl Engel), Hindemith Kammersinfonie 4

CD 3 Armin Jordan Haydn Symphonie 22 « Le philosophe »,  Berenice che fai, Britten Les Illuminations (Felicity Lott), Brahms Neue Liebesliederwaltzer (Choeur de la radio suisse romande)

CD 4 Lawrence Foster Enesco Symphonie de chambre, Deux intermèdes, Dixtuor pour vents

CD 5 Jesus Lopez Cobos Arriaga ouv. Los esclavos felices, Schubert Polonaise pour violon, Rondo pour violon (Gidon Kremer), Falla Sept chansons populaires espagnoles (Teresa Berganza), Stravinsky Suites pour petit orchestre, Ravel Ma Mère l’oye

CD 6 Christian Zacharias Haydn Symphonie 80, Chopin concerto piano 2, Schubert Symphonie 8 « inachevée »

CD 7 Joshua Weilerstein Haydn Symphonie 60 « Le distrait », Osvaldo Golijov Night of the flying horses, Beethoven Symphonie 4