L’aventure France Musique (V) : La Maison de la radio a 30 ans

Après les quatre premiers épisodes (lire L’aventure France Musique Il y a 25 ans, L’épaisseur d’une feuille de papier à cigarettes, Fortes têtes, Fortes têtes (suite),

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un souvenir plutôt amusant d’une cérémonie très officielle, complètement foutraque dans son (in)organisation !

L’inauguration de la Maison ronde

Le général de Gaulle a inauguré, le 14 décembre 1963, la Maison de la radio.

Charles Munch l’inaugure musicalement, avec l’Orchestre National, le 20 décembre suivant.

Trente ans après

Je ne sais pas pourquoi on a décidé d’organiser une grande célébration trente ans après cette inauguration. Une idée du PDG de l’époque, Jean Maheu ? Le 14 octobre 1993, toute la maison est sur le pied de guerre pour accueillir, en grande pompe, le Premier ministre Edouard Balladur, et accessoirement l’architecte de la Maison ronde, Henry Bernard (qui décèdera en 1994).

Dirigeants et cadres de la maison s’attendent à recevoir des instructions très précises quant à leur place protocolaire, leur rôle dans le déroulement de la manifestation, bref un « qui fait quoi ? » classique dans ce genre d’événements. Le Premier ministre doit être accueilli à l’entrée principale, puis conduit au studio 103 (qui a laissé la place à l’actuel Auditorium) où des discours vont être prononcés.

Un joyeux désordre

Nous sommes censés former une sorte de haie d’honneur dans le hall de la Maison de la radio, éventuellement pour être présentés à M. Balladur. Le jour dit, contrairement à ce qui nous a été indiqué verbalement (et rappelé par le PDG en réunion de direction), ce n’est pas une haie ordonnée, mais un attroupement qui attend l’hôte de Matignon, où se mêlent personnels de Radio France, journalistes, invités extérieurs, dans un désordre et un brouhaha bien peu officiels. Jean Maheu ne semble pas encore descendu de son bureau du 4ème étage, et l’on voit Hervé Bourgesex-PDG d’Antenne 2 et France 3, se placer à l’entrée de la maison. C’est lui qui va accueillir Edouard Balladur à sa descente de voiture, Jean Maheu restant inexplicablement en retrait ! Point de présentations, tout le monde s’engouffre, dans le même désordre, dans le studio 103. Les chaises sont prises d’assaut, sans aucun respect des consignes de placement. Je reste pour ma part debout à l’entrée du studio, d’où j’ai d’ailleurs une vue panoramique sur l’assistance et le pupitre où vont être prononcés les discours.

J’assiste, de plus en plus navré (comme la plupart de mes collègues), à la prestation du PDG, dont on savait déjà qu’il n’était pas un orateur-né. Impressionné sans doute par la circonstance, courbé sur son pupitre devant son hôte illustre, il dit son discours au ralenti, et d’une voix de moins en moins assurée, au point de finir presque inaudible. Son propos paraît interminable, pourtant celui qui a publié trois recueils de poésie a dû longuement y travailler…

On a perdu le Premier ministre

Edouard Balladur prend ensuite la parole. Le discours est plus concis et convenu (lire ici). Je sais que la visite du Premier ministre doit se poursuivre au studio 104 où l’Orchestre philharmonique de Radio France répète sous la direction d’un prestigieux invité, Yehudi Menuhin. Mais à la fin du discours de Balladur, rien ne se passe, les gens se lèvent, se jettent sur les buffets dressés dans le 103, tous, à commencer par le PDG de Radio France, semblent avoir oublié la feuille de route de la visite ministérielle. C’est alors que deux membres de l’escorte du Premier ministre m’avisent, près de la porte du studio : « Que fait-on maintenant ? »

Jean Maheu, Claude Samuel (le directeur de la musique), les responsables de l’accueil et du protocole de la maison sont introuvables. Edouard Balladur manifeste une certaine impatience. Sa suite m’enjoint de le conduire au studio 104.

Lorsque nous y arrivons, l’orchestre s’interrompt, comme prévu, le Premier ministre vient saluer chaleureusement et échanger quelques mots avec Yehudi Menuhin. Etrange situation, dont je suis le seul témoin (pas de micro, ni d’appareil photo à disposition !) Tandis que l’échange prend fin, brouhaha au fond du studio. On voit débouler, cheveux et costume en bataille, Jean Maheu, Claude Samuel et d’autres à leur suite. Le PDG se confond en plates excuses pour ce manquement à ses plus élémentaires devoirs protocolaires et, proposant à son hôte de le raccompagner, s’entend répondre par un Edouard Balladur plus pincé que jamais : « Ne vous donnez pas cette peine, je trouverai la sortie tout seul » Les collaborateurs du Premier ministre me saluent et me remercient, et se dépêchent de quitter les lieux…

 

Suisse et centenaire

France Musique était hier soir en direct du Victoria Hall de Genève. Clément Rochefort nous faisait vivre « comme si on y était » l’un des concerts programmés pour le centenaire de l’Orchestre de la Suisse romandeLa chaîne française est à l’unisson de cet anniversaire avec chaque après-midi l’excellente série Arabesques (de F.X. Szymczak).

Le programme de ce 27 novembre était, à dessein, emblématique d’une tradition (celle de l’orchestre, fondé par Ernest Ansermet) et d’une ambition (celle du nouveau chef Jonathan Nott) : 3ème symphonie d’Honegger, une création suisse d’un compositeur britannique qui a la cote, James MacMillan, Gershwin et Bernstein pour le côté festif.

On sait mon attachement à cette phalange centenaire. C’est avec et pour l’OSR que j’ai commencé, en 1986, mon parcours professionnel dans le domaine de la musique et des médias, comme je le racontais ici (Etat de grâce) :  « J’ai souvent évoqué ici , et dans de précédentes éditions de ce blog, l’attachement presque filial qui me liait au chef suisse (Armin Jordan). Il était le patron de l’Orchestre de la Suisse Romande, lorsque, il y a exactement trente ans aujourd’hui, j’ai intégré la Radio suisse romande comme « producteur responsable de la musique symphonique » (ça ne s’invente pas un titre pareil), empruntant un nouveau  chemin professionnel – la radio, la musique – que je n’ai jamais regretté d’avoir choisi ! J’ai coutume de dire qu’Armin m’a tout appris d’un métier où l’expérience, la sensibilité, le sens des rapports humains, la perception des forces et des fragilités des artistes ne sont inscrits dans aucune règle »

J’ai tant de souvenirs de cette période (1986-1993) au cours de laquelle j’ai côtoyé les musiciens, les responsables de l’Orchestre, bâtissant tant de projets et de programmes. Il faudra que j’en raconte certains, si je ne l’ai pas déjà fait (comme une longue tournée en 1987 au Japon et en Californie avec Gidon Kremer et Martha Argerich). 

Ce sera ma modeste contribution à ce centenaire, qui n’a pas tout à fait l’envergure qu’on eût souhaitée. Le programme de ce « Premier siècle » tel qu’annoncé sur le site de l’orchestre : Le premier siècle de l’OSR me paraît bien mince, et pour tout dire, pas à la hauteur de l’événement. Je ne peux pas incriminer l’équipe qui a pris les commandes de l’OSR il y a quelques mois, après des années de présidence erratique, mais qu’il est dommage de ne pas avoir exploré et exploité les trésors qui dorment dans les archives de la Radio suisse romande, pour proposer une édition discographique d’ampleur qui restitue les grands concerts de l’OSR sous de prestigieuses baguettes !

Heureusement que des passionnés comme François Hudry ont pu faire profiter les auditeurs de la Radio suisse (Un alerte centenaire)  de France Musique de leur connaissance intime d’une phalange qui reste associée, dans l’esprit public, à son charismatique fondateur Ernest Ansermet (lire Ernest Ansermet mon idole). 

Heureusement que Deccaqui avait déjà copieusement réédité la majeure partie des enregistrements réalisés par le label britannique au Victoria Hall (lire La modernité d’Ernest Ansermet, Un chef suisse sans frontières, Ansermet et les Russesa prévu, au printemps 2019, une monumentale édition Ansermet (160 CD!) préparée par François Hudry.

 

Mais cela ne concernera jamais que la moitié de l’histoire de l’OSR, et seulement son fondateur. Quid du legs discographique considérable des chefs invités (Weller, Lopez Cobos, Dutoit…) et des successeurs d’Ansermet (Kletzki, Sawallisch, Stein, Jordan, Luisi, Steinberg, Janowski, Järvi) ? Warner a fait une partie du chemin concernant Armin Jordan :

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Les premiers concerts de Jonathan Nott (qui a pris ses fonctions il y a un an) avec l’OSR laissent augurer un renouveau artistique bienvenu.

Le programme du premier disque du tandem OSR/Nott ne laisse pas de surprendre. Je n’ai pas bien compris le lien entre la suite du ballet Crème fouettée (Schlagobers) de Richard Strauss, Jeux de Debussy et les Melodien de LigetiCela a au moins le mérite de l’originalité…

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Le piano venu de l’Est (I) : Peter Rösel

C’est Alain Lompech, spécialiste ès piano, auteur d’un ouvrage de référence sur Les Grands pianistes du XXème siècle (on attend avec impatience un deuxième tome)

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débatteur infatigable, qui, sur Facebook, braquait avant-hier le projecteur sur lui : Voici ce qu’on appelle un maître ! Peter Rösel (prononcer : Reu-zeul), pianiste allemand formé à Moscou, assurément scandaleusement négligé par le milieu musical. 

Et, à propos d’une autre vidéo, Lompech ajoutait : Où l’on voit que l’on peut jouer vite, clair et articulé sans lever les doigts au plafond ! Peter Rösel, grand, grand artiste et pianiste… Le minimum de gestes pour le maximum de résultat. Et son Mendelssohn avec Masur est splendide.

Voilà bien longtemps que, pour ma part, j’admire ce très grand musicien, sans malheureusement l’avoir jamais entendu en concert. Il fait partie de cette cohorte d’artistes de grande envergure qui, par choix ou par obligation, n’ont jamais pu ou voulu faire carrière en dehors du bloc soviétique. Heureusement pour nous mélomanes, les remarquables micros de la VEB Deutsche Schallplatten Berlin, dans des prises de son remarquables de précision et d’aération, ont capté tous ces musiciens, et le label Berlin Classics, qui a pris le relais d’Eternanous a restitué la majeure partie de cet inestimable legs discographique.

Pour ce qui est de Peter Rösel, deux beaux coffrets ont documenté ses jeunes années. Tout y est admirable, avec des sommets comme ses concertos de Rachmaninov avec Kurt Sanderling, les Weber avec Blomstedt, le 2ème concerto de Prokofiev évoqué par Alain Lompech, son anthologie Brahms, mais aussi des Beethoven, Schumann, Debussy, d’exceptionnels Tableaux d’une exposition, etc.

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Peter Rösel est toujours en activité, sa discographie s’est enrichie ces dernières années d’une intégrale des Sonates de Beethoven notamment.

Pour ce qui est des coffrets ci-dessus, on les trouve facilement sur le site allemand d’Amazon (amazon.de).

 

Le scandale du Boléro

Dans l’histoire des Ballets russesaucun scandale à noter lors de la création, il y a quatre-vingt-dix ans, le 22 novembre 1928, du Boléro de Ravel. Rien de comparable avec  la première du Sacre du printemps de Stravinsky au Théâtre des Champs-Elysées le 29 mai 1913.

Et pourtant, il y a un scandale Boléro, qui revient sous les feux de l’actualité : les droits d’auteur faramineux que l’oeuvre a générés au profit de prédateurs issus de « l’entourage » du compositeur, décédé en 1937 sans héritier ni légataire. Le Boléro rapporterait chaque année environ 1,5 million d’euros de droits (46 millions d’euros entre 1970 et 2006 )

Au Canada, au Japon et dans les pays observant un délai de 50 ans post mortem, le Boléro, comme toutes les œuvres de Ravel, est entré dans le domaine public le 1er janvier 1988. Aux États-Unis, le Boléro de Ravel est protégé jusqu’en 2024. Dans les pays de l’Union européenne observant un délai de 70 ans post mortem, le Boléro, comme toutes les œuvres de Ravel, est entré dans le domaine public le 1er janvier 2008.

En France, jusqu’en 1993, le Boléro est resté à la première place du classement mondial des droits à la SACEM. En 2005, c’était encore la cinquième œuvre musicale française la plus exportée bien que n’étant pas à cette date dans le domaine public. Ravel étant mort sans enfants, la lignée d’héritage des ayants droit est extrêmement complexe. Depuis au moins 1970, les droits sont perçus au travers de sociétés légalement enregistrées à l’étranger (Monaco, Gibraltar, Amsterdam, Antilles néerlandaises, îles Vierges britanniques) : un consortium conçu et dirigé par Jean-Jacques Lemoine, aujourd’hui décédé, qui avait auparavant occupé les fonctions de directeur-adjoint des affaires juridiques de la SACEM. Sur ses conseils, en France, la SACEM a continué à percevoir des droits jusqu’au 1er mai 2016, invoquant les prorogations de guerre dues à la Seconde Guerre mondiale, qui auraient allongé la durée des droits d’auteur de 8 ans et 120 jours (soit 3042 jours écoulés entre le 03/09/1939 au 01/01/1948), la faisant passer du 01/01/2008 au 01/05/2016.

En 2016, les héritiers contestent à nouveau l’entrée du Boléro dans le domaine public en France, arguant de ce que le Boléro ayant initialement été créé comme un ballet, il s’agit d’une œuvre collaborative, dont la protection s’étend jusqu’à la fin des droits de tous ses co-auteurs, donc en y incluant la chorégraphe Bronislava Nijinska et le décorateur Alexandre Nikolaïevitch Benois décédé en 1960. L’échéance du domaine public serait alors repoussée de vingt nouvelles années. La SACEM avait cependant rejeté ces nouvelles prétentions, rendant publique l’œuvre le 2 mai 2016.

Mais voici que Le Figaro du 20 novembre révélait que la SACEM avait été assignée en juin 2018 devant le tribunal de grande instance de Nanterre.

Les actuels ayants droit de Ravel et les héritiers d’Alexandre Benois, décorateur du ballet Boléro commandé à Ravel par Ida Rubinstein, reviennent à la charge pour qu’Alexandre Benois soit déclaré coauteur du Boléro. puisque la prise en compte de la date du décès de Benois permettrait à l’œuvre de revenir et rester dans le domaine privé jusqu’en 2039. « Un bonus de 20 millions d’euros à se partager selon nos informations », selon Thierry Hillériteau et Léna Lutaud, les auteurs de l’article du Figaro

D’un côté, il y a donc les actuels ayants droit de Ravel, Evelyn Pen de Castel et Jean-Manuel de Scarano, qui n’ont pas de liens familiaux avec le compositeur et sont installés en Suisse. De l’autre, le journal fait mention de cinq héritiers Benois : Dimitri Vicheney, Alberto Romano Benois, François Tcherkessoff, Françoise Braslavsky et Maxime Braslavsky. Tous se seraient ainsi rapprochés.

Juste avant l’entrée du Boléro dans le domaine public, en mai 2016, la SACEM avait déjà rejeté une demande similaire de la part des héritiers Benois. Une première audience est attendue en 2019. Selon les informations des journalistes, les héritiers Benois réclament 250 000 euros à la SACEM au titre de préjudice économique, 10 000 pour préjudice moral et la nomination d’un expert (Source France Musique).

Sans doute la plus célèbre version dansée du Boléro, celle de Maurice Béjart avec son danseur fétiche Jorge Donn.

A propos de Jorge Donn, ce souvenir personnel : voyageant à la fin des années 80 à bord d’un TGV Paris-Genève, le hasard du placement m’avait installé en face du danseur. Comme souvent lorsqu’on voit quelqu’un sur scène, je l’imaginais grand, et j’avais devant moi un homme plutôt petit, recroquevillé sur son siège. Je n’ai pas osé lui dire mon admiration…

Quant aux innombrables versions discographiques de ce tube, on a l’embarras du choix, même si peu de chefs ont réussi ce savant et délicat mélange entre rigueur rythmique et sensualité. J’ai beaucoup de tendresse pour cette ultime concert de Nouvel an de Karajan en 1985, le Boléro lui allait bien.

Les versions Ozawa et Abbado me semblent l’une et l’autre lumineuses, et magnifiquement captées.

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La pire est celle de Maazel avec les Viennois, un ritardando final complètement hors de propos et un sommet de vulgarité.

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Un miracle qui dure

Étrange, je n’ai jamais parlé de lui sur ce blog. Il a fallu un éditorial sur forumopera – et les commentaires qui ont suivi, pour que je m’aperçoive que j’ai « oublié » Roberto Alagnaun artiste que je suis et admire quasiment depuis ses débuts, auquel France Musique a consacré toute une journée le 30 octobre dernier.

Mais un mot de ce remarquable éditorial, qu’on va citer in extenso, puisque je pourrais en reprendre chaque mot. Il est signé, jusque là rien que de très ordinaire, de l’un des fondateurs du site forumoperaqui dès 2004 consacrait un important dossier au ténor français, mais son admiration devient soudain suspecte puisque Sylvain Fort est, comme nul ne peut l’ignorer, l’un des très proches collaborateurs du président de la République. Comment un proche d’Emmanuel Macron peut-il encore s’exprimer sur la musique, l’opéra, un illustre chanteur, dans les colonnes du site qu’il a fondé, sans que cela soit a priori sujet à critique, voire à polémique ? On lui prête tant d’influence, le choix du futur directeur de l’Opéra de Paris, et bien d’autres encore. Les fantasmes ont la vie dure…

« C’était un soir d’août 1993. Le jour faiblissait. La radio diffusait des extraits des répétitions de La Traviata donnée cet été-là aux Chorégies d’Orange, quand soudain résonna le timbre radieux d’un jeune ténor dans la cabalette d’Alfredo. C’était Roberto Alagna. Ce fut comme si le soleil déclinant jetait dans la pièce que gagnait l’ombre un pur rayon d’or. En quelques mesures, cette voix à la fois franche et tendre, lumineuse et profonde, vint imprimer dans notre oreille une trace qui ne devait plus jamais s’effacer.

Roberto Alagna avait alors trente ans et déjà cinq ans de carrière. Nous n’avions jamais pu l’entendre, car sans internet ni réseaux sociaux, alors, seule l’opportunité d’une diffusion ou d’une représentation pas trop lointaine l’aurait permis, et cette opportunité ne s’était pas présentée. De lui, cependant, nous avions alors déjà entendu amplement parler, notamment de la bouche de son « découvreur » et « ange-gardien », Gabriel Dussurget. Nous savions le choc de la découverte, dans cet appartement de la rue de Dunkerque, à Paris, où le ténor était venu se faire entendre, accompagné par sa fidèle pianiste Simone Féjard, de celui qui avait fondé le festival d’Aix-en-Provence et découvert Berganza, Sciutti, Alva, Van Dam, etc. Nous savions l’histoire de ce concours Pavarotti auquel le ténor italien l’avait convié au détour d’une signature de disques dans un grand magasin parisien, et qu’il avait remporté parmi des centaines de candidats – dont Cecilia Bartoli – ; Alagna avait même avant dû cela remporter un concours national de moindre ampleur pour, avec l’argent du prix, s’offrir un costume digne de la finale à Philadelphie. Nous savions les débuts à Glyndebourne, et cette Traviata à La Scala avec Muti. Dussurget se félicitait que le chanteur fût sage et patient, et fît bon usage de l’argent qu’il commençait à gagner. Une réputation s’était forgée et les attentes étaient élevées : peut-être tenait-on là, en France, le meilleur ou un des meilleurs ténors lyriques de sa génération.

Bientôt cependant, on comprit que nous avions affaire à tout autre chose qu’à une belle promesse. La révélation advint en 1994, avec le Roméo et Juliette de Gounod donné au Covent Garden de Londres dans la production toulousaine de Nicolas Joel – autre ange-gardien d’Alagna. Chaque soirée en fut miraculeuse. Le triomphe fut si complet, inédit, fracassant, qu’il fut à tous évident que nous ne tenions pas là simplement un superbe ténor en devenir, un talent rare, ni même un de ces météores dont le monde lyrique est friand. Par le style, l’intensité, le naturel, l’incarnation, nous assistions à la résurrection des plus hautes heures de l’histoire du chant. Revenu chez lui après une représentation de ce Roméo, un spécialiste d’opéra passa la nuit à écouter tous les Roméo de la discographie ; le matin venu, il appela l’agent d’Alagna et lui déclara, en proie à une vive émotion, que jamais, non jamais personne ne l’avait chanté ainsi.

Se brûler en quelques saisons aurait pu être le prix de cette entrée éclatante dans le paysage lyrique. Ainsi, pendant des années, on ne manqua pas de bonnes âmes guettant la chute qui devait inévitablement sanctionner une ascension si fulgurante. Cent fois on annonça sa fin. Cent fois, il fut clair qu’Alagna creusait son sillon sans faiblir. Les grands destins d’artistes sont certes faits d’autant d’épines que de roses. Mais ce destin, Alagna sut ne pas le subir. Inlassablement, il se l’inventa. Pour cela, il refusa de limiter son art aux quelques rôles payants qu’on promène d’une scène à l’autre. Sans cesse il s’est soustrait à la fois de la routine qui endort et des audaces qui tuent. Toujours il s’est renouvelé, réinventé, Phénix échappant aux cendres qu’on lui prédisait et relevant triomphalement les défis qu’il s’était à lui-même lancés.

Trente ans après le début de cette carrière, le « wonderboy » est toujours là, et la provende de sa carrière a passé les promesses de ses débuts, pourtant si brillantes. Celui qui aurait pu être le prodige de quelques années, celui que la vie aurait put abattre lorsque la maladie lui enleva sa jeune épouse, celui que la nature avait doté de ces dons naturels qui souvent fondent en quelques saisons, réussit le véritable miracle : celui de durer.

Ces décennies furent jalonnées de prises de rôle, d’aventures, de découvertes, de voyages, mais aussi de disques soigneusement mis au point, pensés, enregistrés avec les meilleurs dans des studios où la perfection est la seule option. Alagna, bête de scène, génie du direct, n’a jamais cessé d’être aussi cet artisan qui polit son art dans le secret de l’atelier, le remet sur le métier autant que nécessaire, pour en livrer le fruit quintessencié – qui, en matière lyrique, est la vérité de l’accent, la perfection du style, la  justesse des couleurs. Si bien que ce coffret n’est en rien une anthologie et encore moins un « best of ». C’est, en soi, un grand et beau chapitre de l’histoire du chant.

Il est frappant qu’aucun de ces disques ne soit un disque de convenance. Chacun relève d’une ambition musicale spécifique qui se traduit par une exploration méthodique, exigeante, du répertoire vocal.

Tout ténor peut céder à la facilité d’enchaîner les tubes du répertoire pour faire valoir ses facilités et son brio. Alagna ne s’en est jamais contenté. Dès son premier disque d’airs d’opéra, il va chercher dans le rare Polyeucte de Gounod, et le Marouf de Rabaud. Il conservera dès lors toujours cette méthode : ne jamais enregistrer un disque pour rien, mais toujours en faire le résultat d’un patient travail de recherche, à la fois pour le répertoire, l’interprétation, les arrangements, et toujours relier ce disque à son identité profonde, qui est à la fois française et italienne.

Disons-le nettement : personne n’a jamais fait entendre à la fois la vibration épique de Berlioz et l’intensité héroïque de Verdi avec autant de vérité et d’engagement. Personne n’a donné un accent aussi lyrique aux pages crues du vérisme italien ni une vérité aussi drue aux grandes mélopées du bel canto. Et dans le répertoire français, nous n’avons pas fini de nous imprégner de cette diction qui semble trouver au cœur des mots la vibration dont naît le chant, comme si la ligne mélodique s’ancrait dans la musicalité profonde de notre langue que pourtant on dit peu chantante. C’est cela qu’on appelle le style : non pas une façon de chanter valable dans tous les répertoires, mais la faculté pour chaque répertoire, chaque œuvre, chaque air, de sculpter le visage du personnage, de définir par la seule voix un caractère et un sentiment, sans jamais perdre de vue la qualité du chant, la tenue de la ligne, cette hauteur de ton qui est aussi une hauteur de vue et qui fait la beauté du chant. Si Alagna a reçu en naissant le don de la voix, tout ce qui lui a permis d’approfondir et de durer est le fruit du seul travail, d’une recherche ininterrompue à la fois sur la technique vocale et sur le répertoire, d’une érudition accumulée avec passion au contact des enregistrements du passé, et d’une curiosité jamais en défaut, jamais tarie, qui le maintient en éveil et le fait avancer.

Ainsi, cette suite d’enregistrements est une exploration fascinante du répertoire vocal mais aussi un autoportrait. De là la volonté du ténor de dépasser les frontières de l’opéra.

Certains puristes ont reproché à Alagna de pratiquer un répertoire plus léger que le répertoire d’opéra, comme si c’était déchoir. Mais ce qui aurait été léger, c’eût été de creuser toujours le même sillon et de ne jamais surprendre. Ce qui aurait été léger, c’eût été de nier l’homme derrière l’artiste, alors que c’est l’homme, ses racines, ses goûts, ses choix, qui font l’épaisseur de l’artiste, et que la chanson ou l’opérette, qu’à quinze ans il chantait dans les cabarets,  ont aussi largement contribué à la formation de l’artiste Alagna, ont modelé son imaginaire et continuent de le fasciner. Et puis, le répertoire de la chanson sicilienne ou cubaine ne sont pas plus faciles que l’opéra, parce que l’émotion, les sentiments, les histoires racontées sont enracinées dans une sensibilité et une mémoire complexes. Faire passer cette émotion n’a rien de facile, et parfois même la voix est exposée à nu, l’âme n’a plus le paravent des belles notes, et alors l’artiste se donne sans filtre ni détour. Le soin apporté aux arrangements, aux instruments, aux timbres qui sonnent dans ces chansons est en soi une quête musicale captivante menée par Alagna et ses partenaires.

Devant cette série d’enregistrements, un certain vertige nous saisit. La matière en est vaste, riche, quasiment inépuisable. Ce sont des années de travail inlassable qui se concentrent ici. Et cependant ils ne réunissent qu’une part du travail d’Alagna. Plus large encore est sa curiosité, plus ample encore son travail, plus divers son répertoire ; et les années n’ont jamais interrompu le déploiement d’un artiste qui ne cesse de se réinventer, et de nous livrer sans compter les merveilles qu’il conquiert. Que ce vertige ne nous retienne pas de nous plonger dans les trésors que, pêcheur de perles, il a réunis pour nous dans ce coffret. Le guide en est sûr, le fruit en est certain. Cela n’exige rien de nous en retour sinon un peu de notre âme et de notre attention. C’est bien la moindre des choses pour que le miracle advienne ». (Sylvain Fort, Forumopera, 15 octobre 2018)

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J’ai eu la chance de voir Roberto Alagna sur scène, dans ses premières années, et si je n’ai pas entendu la Traviata de 1993, à laquelle Sylvain Fort fait allusion, je me rappelle très bien son Rigoletto de 1995 aux Chorégies d’Orange, un an après ses débuts à la Scala de Milan, sous la direction de Riccardo Muti ! Un choc, une projection inépuisable, une voix solaire.

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Même chance d’avoir vu, à peu près au même moment, à l’Opéra Comique à Paris, ce Roméo et Juliette de Gounod, devenu légendaire, donné en 1994-1995 au Capitole de Toulouse et à Covent Garden, avec une partenaire absolument idéale, Leontina Vaduva (extraits vidéo à voir ici)

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Le disque suivra bientôt, cette fois avec une autre Roumaine qui partagera sa vie pendant une bonne dizaine d’années, Angela Gheorghiu.

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Et puis, en mars 1996, il y aura un somptueux Don Carlos de Verdi au Châtelet, que la récente production de l’Opéra de Paris avec un plateau de stars (lire Don Carlos de Madrid à Paris n’a pas éclipsée.

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Difficile, voire impossible, de faire une discographie sélective de Roberto Alagna. Le coffret édité à petit prix (cf. supra) constitue un excellent panorama des talents du chanteur – ses récitals Berlioz, Verdi, Puccini, bel canto sont des must, mais les albums plus « légers » sont tout sauf banals et bâclés. J’ai une tendresse particulière pour le dernier sorti de la liste (2016), des chansons siciliennes et napolitaines, dans de beaux arrangements d’Yvan Cassar, dont Roberto Alagna souligne la douce nostalgie, la mélancolie méditerranéenne plus que l’éclat ou les coups de glotte un peu vulgaires d’illustres aînés.

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Enfin, comment ne pas souligner ce que relate Sylvain Fort, la « recherche ininterrompue sur le répertoire », la « curiosité jamais tarie » de notre ténor national, avec ces trois témoignages d’ouvrages rares, donnés à l’instigation du Festival Radio France :

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L’aventure France Musique (IV): Fortes têtes (suite)

Certains m’ont dit leur impatience : un mois sans nouvelles depuis le dernier épisode L’aventure France Musique (III) : Fortes têtes !

Reprenons le fil des souvenirs, avec certains des personnages – qui étaient aussi des personnalités – qui peuplaient l’antenne de France Musique. Je précise, à ce stade, que je n’évoquerai pas dans ces lignes, des personnes encore en vie et/ou en activité, non pas que je veuille me censurer, mais il y a déjà assez à dire sur de glorieux aînés qui ne sont plus.

J’étais déjà amoureux de sa voix, de ce délicieux accent si particulier d’une Britannique assimilée depuis si longtemps à la France, je le devins sans réserve lorsqu’elle se présenta pour la première fois à mon bureau. Mildred Clary était une très belle femme, un port de grande dame à tous les sens du terme, et nous allions, jusqu’à sa disparition en 2010, cultiver une relation assez unique de très vive admiration, pour ce qui me concernait, et d’authentique affection réciproque.

Mildred avait une sorte de statut un peu particulier sur la chaîne, comme d’autres figures historiques. Le long feuilleton qu’elle avait consacré à Mozart en 1991, l’année du bicentenaire de la mort du compositeur salzbourgeois, l’avait établie comme une spécialiste de ce format radiophonique. Comme le rappelait Renaud Machart dans le magnifique papier qu’il lui avait consacré dans Le Monde le 27 novembre 2010 :

« Voix légendaire de France Musique, la chaîne publique de musique classique de Radio France, Mildred Clary est morte, le 18 novembre, à Paris, des suites d’une fulgurante maladie. Elle avait 79 ans.

Née à Paris d’un père anglais et d’une mère française, le 7 février 1931, elle avait enchanté des générations d’auditeurs. Signataire depuis les années 1960 d’émissions et séries thématiques, elle aura particulièrement frappé les esprits et les mémoires par son feuilleton quotidien consacré à Mozart, en 1991, à l’occasion du bicentenaire de sa mort.

Blessée par son départ contraint de Radio France, en 1999, elle n’en avait rien laissé paraître. Elle avait d’ailleurs eu la joie d’être rappelée fréquemment à l’antenne, pour des programmes spéciaux, au cours des années qui avaient suivi, au grand contentement de son auditoire, qui lui était resté fidèle… »

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Il paraît aujourd’hui assez naturel qu’un directeur de chaîne ou d’antenne construise sa grille de programme et en compose le « casting » – Untel va animer le 7-9, l’autre prendre la tranche 18h-20 h, celui-ci les soirées, etc…

Comme je l’ai déjà écrit, la grille de France Musique que j’avais trouvée à mon arrivée ne reposait pas vraiment sur ces bases, en dépit des efforts de plusieurs de mes prédécesseurs. Certains producteurs se considéraient – et étaient, de fait, considérés ! – comme propriétaires de leur case, de leur genre, de leur type d’émission, et lorsqu’ils y avaient fait leurs preuves (toujours selon eux !) n’entendaient pas qu’un directeur, a fortiori un jeune blanc-bec, les contraignît à des changements qu’ils n’auraient pas eux-mêmes décidés.

Dans le cas de Mildred Clary, qui était la plus adorable des interlocutrices, j’étais face à une double difficulté : la réduction inéluctable (déjà pour des raisons budgétaires !) des émissions dites « élaborées », c’est-à-dire bénéficiant de moyens importants de production, d’enregistrement, de recherche, de réalisation, comme des feuilletons ou des séries comme Le Matin des musiciens, et le fait que je ne me voyais pas demander à Mildred de présenter des concerts l’après-midi ou le soir – qui est certes un noble et difficile exercice – bref de faire du direct, quand, presque toute sa vie, elle s’était vouée, et avec quel talent, à l’élaboration d’émissions « finies ». Mais nous finirions par trouver des modes de collaboration correspondant à la fois à ses éminentes qualités et aux nécessités de la grille de programmes. Je me souviens en particulier d’une série estivale qu’elle était venue me proposer avec un enthousiasme espiègle et contagieux : chaque samedi à 11 h elle inviterait un artiste à proposer un plat de son choix, et les auditeurs pourraient le réaliser en temps réel et le servir au déjeuner. Je me rappelle, par exemple, la recette des gnocchi de Christian Zacharias !

Mildred Clary avait été l’épouse de l’écrivain, dramaturge et académicien René de Obaldia, centenaire le 22 octobre prochain, filmé ici, il y a quelques jours, par Thierry Geffrotin lors de la session de l’Académie Alphonse Allais qui accueillait ses nouveaux membres.

Autre forte tête, avec qui les relations, toutes courtoises qu’elles aient toujours été, n’ont jamais été simples : Jean-Michel Damian.

Depuis qu’il s’était installé dans la tranche du samedi après-midi, avec des moyens – le cachet le plus élevé de la chaîne, deux collaboratrices à plein temps – qu’aucun autre producteur n’a jamais eus, impossible d’en déloger Jean-Michel Damian. Je crois avoir tout essayé, par exemple le retour à une quotidienne, dans le souvenir qu’il avait laissé sur France Inter. Rien n’y fit, JMD restera dans la mémoire des auditeurs comme l’homme du samedi.

Je reproduis ici le texte que j’avais écrit au lendemain de sa mort, le 2 novembre 2016 :

Une voix de radio

J’apprends ce matin la mort de Jean-Michel Damian à 69 ans. Et, comme le dit la chanson, ça me fait quelque chose !

Damian c’était d’abord une voix, unique, chaude et grave (lire cet extrait de blog J.M.Damian), l’une des plus radiogéniques de Radio France, où il a officié pendant près d’une quarantaine d’années alternativement sur France Inter et France Musique.

C’était une silhouette enveloppée, toujours habillée de chic, un dandy « talentueux comme pas deux, fin, cultivé, impertinent, ami adorablement insupportable, musicien, curieux, paresseux, gourmand et gourmet, il avait fait du samedi après-midi de France Musique un havre de gai savoir en ouvrant son micro à des débats passionnants qu’il rendait légers comme une plume, auxquels il conviait, dans un souci de diversité des propos des gens venus d’horizons divers. Y jouèrent, chantèrent les plus grands : Bartoli, Egorov, Freire, Perlemuter, Rosen, Dalberto, Kremer, Ross et des dizaines d’autres… connus ou pas mais tous singuliers artistes. » (Alain Lompech sur Facebook).

J’ai connu Jean-Michel Damian d’abord comme auditeur, puis comme directeur de France-Musique et je dois reconnaître que ce n’était pas le producteur le plus simple à gérer. Il savait entretenir le statut à part que sa personnalité, sa culture mais aussi ses exigences lui avaient conféré sur la chaîne. Il voulait toujours être entouré, rassuré, par de jeunes – et toujours talentueuses – assistantes (dont plusieurs ont fait elles-mêmes de belles carrières radiophoniques). Hypocondriaque, il me faisait à chaque fois tout un cinéma lorsqu’on lui demandait de travailler loin de Paris – comme ce week-end au festival d’Evian où il ne se sentait pas de se rendre, jusqu’à ce que je lui garantisse que j’avais sur place d’excellents amis médecins, spécialistes de toutes les maladies qui pouvaient l’atteindre, prêts à intervenir en urgence…

Mais j’ai tellement de merveilleux souvenirs de Damian et de ses samedis après-midi incontournables, inamovibles, que tous les petits défauts de l’homme s’effacent de la mémoire.

Deux me reviennent en particulier : le 23 décembre 1995, nous avions décidé de fêter les 80 ans d’Elisabeth Schwarzkopf, qui avait accepté de faire spécialement le déplacement de sa retraite zurichoise pour venir en direct dans l’émission de Damian. Ce dernier regimbait à l’idée d’accueillir cette artiste jadis compromise avec le régime nazi – mais combien parmi la multitude d’invités reçus dans l’émission avaient été vierges de toute compromission avec le pouvoir politique ? -. Les dernières préventions de Damian tombèrent lorsqu’il vit le studio 104 de la maison de la radio plein comme un oeuf, et qu’il put poser à Schwarzkopf toutes les questions qu’il souhaitait. Comme celle de son enregistrement préféré : un miraculeux Wiener Blut enregistré en 1953 avec le formidable chef suisse Otto Ackermann et le tout jeune ténor suédois Nicolai Gedda.715tgeym9ll-_sl1063_

L’autre grand souvenir, c’est quelques mois plus tôt, le 23 avril 1995 à Berlin. Cette fois c’est France-Musique qui se déplaçait pour aller rencontrer Dietrich Fischer-Dieskau, pour lui souhaiter un joyeux 70ème anniversaire ! Dans les studios de la RIAS. Je me rappelle encore l’arrivée de la limousine grise, conduite par Julia VaradyJ’ai un autre souvenir moins agréable en revanche : j’avais proposé à JMD de faire la traduction simultanée des propos de Fischer-Dieskau, l’allemand étant, au sens propre du terme, ma langue maternelle. Dubitatif, Damian s’enquit des services d’un ami dont c’était paraît-il le métier, mais qui n’avait aucune habitude de la radio ni de la traduction simultanée, on allait malheureusement s’en rendre  compte très vite. On n’était pas loin de frôler la catastrophe, Fischer-Dieskau comprenant très bien le français corrigeait de lui-même les questions…et les réponses mal traduites par ce malheureux interprète… Dommage ! Reste cette merveilleuse rencontre avec DFD…

J’espère que France Musique et l’INA nous donneront à réentendre quelques-uns de ces grands rendez-vous de Jean Michel Damian.

J’ai retrouvé ce document, émouvant à plus d’un titre :

https://player.ina.fr/player/embed/CPB7905537201/1/1b0bd203fbcd702f9bc9b10ac3d0fc21/460/259/1« >Jean Michel Damian interviewe Patrice Chéreau

La Scala et Tartuffe

Non, la Scala de Milan ne s’est pas mise à concurrencer la Comédie-Française. Il se trouve que j’ai enchaîné samedi dernier deux spectacles, deux temps forts, qui se donnaient à quelques dizaines de mètres l’un de l’autre.

D’abord le week-end inaugural d’un nouveau lieu de création à Paris, un ancien café-concert fondé en 1874, devenu un cinéma, spécialisé dans le porno à partir de 1970, au 13 boulevard de Strasbourg, en face des théâtres Comoedia et Antoine : La Scala

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Formidable pari de Mélanie et Frédéric Biessy (lire leur interview dans Le Monde : Les amoureux de La Scala), un lieu d’emblée sympathique, un environnement sonore exceptionnellement réussi, signé Philippe ManouryEt même si ce n’est pas l’essentiel, un bar et un petit restaurant très agréables – félicitations à la jeune équipe et au chef, ex-patron du restaurant strasbourgeois Zimmer, père de Mélanie Biessy, pour une belle carte de beaux produits frais, légumes et fruits, à prix très modéré, et un service parfait, rapide et souriant !.

Tout le week-end était intitulé Aux Armes, Contemporains, sept concerts destinés à tester les capacités et qualités de cette salle de 550 places, à mesurer l’accueil que les publics lui réserveraient. J’avais choisi l’un d’eux, samedi après-midi, qui semblait un résumé, un « best-of » des esthétiques musicales développées depuis vingt ans : Aperghis, Boulez, Romitelli, Harvey, Mantovani, etc.

42399305_10156653781008194_2578771817049096192_nQuatre chanteuses de l’ensemble Les Cris de Paris dans une démonstration un peu longuette de l’éventail des possibles pour un quatuor vocal prêt à toutes les expériences.

42366808_10156653780823194_3585373891939270656_nLe clarinettiste Jérôme Comte, membre de l’Ensemble InterContemporain, époustouflant dans Bug, une pièce de jeunesse de Bruno Mantovani

42303206_10156653781728194_5482831859958153216_nGaspard Dehaene donnait Une page d’éphéméride, une des toutes dernières oeuvres de Pierre Boulez

C’est à l’excellent Rodolphe Bruneau-Boulmier (bien connu des auditeurs de France Musique) qu’a été confiée la programmation musicale contemporaine du nouveau lieu, et c’est lui qui présentait les concerts de ce week-end- d’ouverture.

Longue vie à ce nouveau lieu, qui n’a pas d’équivalent dans Paris, moins intimidant que la Philharmonie, l’IRCAM ou les studios de Radio France, idéalement situé au coeur de Paris, et qui surtout propose un très beau mélange de théâtre, danse, cirque, musique, poésie.

J’ai ensuite fait faux bond à La Scala pour me rendre au théâtre de la Porte Saint-Martin où se donne une nouvelle production du Tartuffe de Molière. L’an dernier, le duo Michel Bouquet – Michel Fau tenait la vedette, je n’avais pas assisté à ce spectacle et les échos que j’en avais eus étaient pour le moins contrastés, comme devait l’être d’ailleurs le jeu des deux acteurs, aussi dissemblables que possible.

La nouvelle mise en scène est due à Peter Steinl’un des maîtres du théâtre allemand, et la distribution est nettement plus classique que la précédente. Une pièce qu’on connaît par coeur, dont on attend les répliques culte, le risque d’être déçu par des interprètes qui jouent les vedettes. Ou, au contraire, ce qui arriva, la chance d’être conquis par une troupe qui restitue avec gourmandise un texte qui n’a rien perdu de sa force, autant tous les citer : Pierre Arditi, Jacques Weber, Isabelle Gelinas, Manon Combes, Catherine Ferran, Bernard Gabay, Félicien Juttner, Jean-Baptiste Malartre, Marion Malenfant, Loïc Mobihan, Luc Tremblais.

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