Le tralala de Suzy

Suzy Delair qui avait fêté ses 100 ans le 31 décembre 2017 s’est éteinte doucement ce dimanche à 102 ans.

Je reprends ici l’hommage autorisé et ému que lui rend l’ami Benoît Duteurtre dans Le Point :

Voici quelques années, un de ses admirateurs avait cru bon de la saluer dans un article intitulé La Doyenne. Oubliant l’hommage, Suzy Delair s’était fâchée, elle qui, à 90 ans passés, demeurait une femme extraordinairement vive. En 2017, après la disparition de Danielle Darrieux, elle est pourtant devenue, bel et bien, la doyenne du cinéma et du music-hall français. Elle vient de s’éteindre dimanche 15 mars à l’âge de 102 ans, mais son nom figure déjà dans l’Histoire, notamment pour le rôle de Jenny Lamour dans Quai des Orfèvres(1947), souvent classé parmi les chefs-d’œuvre du cinéma ; ou pour sa merveilleuse interprétation de La Vie parisienne d’Offenbach dans la célèbre version de la compagnie Renaud-Barrault. Et on éprouve un léger vertige en songeant que cette femme qui vient de nous quitter avait joué le premier rôle féminin… du dernier Laurel et Hardy ! Quant à tous ceux qui la connaissaient, ils ne sont pas près d’oublier le tempérament de cette Parisienne à l’esprit rapide, aux mots bien trouvés, à l’amitié exigeante et fidèle, et à la mémoire extraordinaire qui résumait un siècle d’histoire du spectacle.

Peut-être était-elle, d’ailleurs, la dernière représentante d’un type de Parisienne populaire, piquante, insolente, vivant pour la scène mais aussi pour l’amour, comme l’avaient été Mistinguett ou Yvonne Printemps. Fille d’un artisan et d’une couturière, Suzette Delaire (de son nom d’état civil) avait grandi dans cette ville où elle avait commencé dès les années trente, encore adolescente. « Petite femme » d’opérette, aux Bouffes Parisiens et au Châtelet, elle avait cultivé son double talent d’actrice et de chanteuse. Elle partageait alors une chambre avec la jeune Darrieux, sa presque jumelle ; mais celle-ci était devenue vedette à quatorze ans, tandis que Delair enchaînait les petits rôles. Sa rencontre avant-guerre avec Henri-Georges Clouzot allait tout changer. Devenue sa compagne, elle passe en haut de l’affiche dans Le Dernier des six en 1941, puis L’Assassin habite au 21 en 1942. Cette même année, elle figure parmi les invités du très contesté voyage officiel des artistes en Allemagne où elle accompagne Darrieux, Albert Préjean ou Viviane Romance.

La fin des années quarante et le début des années cinquante voient culminer sa carrière cinématographique avec des films comme Quai des Orfèvres (et sa fameuse chanson du « tralala »), Pattes blanches de Jean Grémillon (1949), Lady Paname d’Henri Jeanson (1950), Le Couturier de ces dames en duo avec Fernandel (1955), Gervaise de René Clément (1956), et même Rocco et ses frères de Visconti (1960) où son apparition est aussi brève que remarquée. Elle se sépare de Clouzot, mais poursuit activement sa carrière musicale (celle qu’elle préfère peut-être), enchaînant tours de chant, disques et opérettes. C’est ainsi qu’à Nice, en 1948, elle interprète devant Louis Amstrong C’est si bon – chanson qui n’a pas encore connu le succès et que le trompettiste reprend pour en faire un tube mondial. Elle est également tête d’affiche de revues à l’ABC, Bobino ou l’Européen. Et quand elle joue en 1958 le rôle de Métella dans La Vie parisienne, puis dix ans plus tard La Périchole au théâtre de Paris, tous s’accordent pour la désigner comme une offenbachienne hors pair.

20158503lpw-20158534-embed-libre-jpg_6980707Suzy Delair et Miou-Miou dans Les aventures de Rabbi Jacob de Gérard Oury (1973)

Suzy Delair était une artiste exigeante, traqueuse, perfectionniste, au caractère parfois difficile ; c’est pourquoi elle a préféré, progressivement, s’éloigner de la scène et des plateaux. Sa tonicité n’a rien perdu pour autant, comme on le voit dans Rabbi Jacob, son dernier rôle marquant d’épouse dentiste et survoltée. Elle n’a pas eu d’enfants mais elle demeurait pour ses proches une amie incomparable par sa personnalité, son intelligence et sa mémoire capable de restituer mille anecdotes précises sur le music-hall d’avant-guerre. En 2006, Renaud Donnedieu de Vabres l’avait promue Officier de la Légion d’honneur. En 2007, avec tous ses amis, elle fêtait ses 90 ans au Fouquets. Dommage que les César ne lui aient jamais rendu l’hommage que sa carrière méritait. Depuis quelques années, très fatiguée, elle s’était retirée dans une maison de retraite du 16e arrondissement où ses proches ont fêté ses 100 ans, le 31 janvier 2017, avant qu’elle s’éteigne peu à peu dans la discrétion, mais toujours lucide. » (Benoît Duteurtre, Le Point, 16 mars 2020)

Benoît Duteurtre avait reçu Suzy Delair dans son émission sur France Musique, à réécouter ici : Etonnez-moi Benoît, Spéciale Suzy Delair.

Universal France avait publié il y a quelques années une jolie série de disques qui illustrent parfaitement l’art incomparable de diseuse et de chanteuse de Suzy Delair.

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En ces temps de confinement sanitaire, l’occasion nous est redonnée de revoir l’actrice, d’écouter la chanteuse, de revivre une sorte d’âge d’or dont Suzy Delair était la dernière représentante.

Elections municipales : hier et aujourd’hui

Dans dix jours ont lieu les élections les plus importantes pour la vie quotidienne des Français : les municipales. Mais on n’en parle pas ou si peu.

À Paris, une lamentable histoire d’érection a failli occulter l’élection, en tout cas le débat électoral. Et si l’on comptabilise le nombre de sujets, d’articles consacrés à cet épisode, à ses acteurs, témoins ou complices, on dépasse de très loin le temps et le volume impartis aux programmes des candidat(e)s. Pour le reste de la France, silence radio ou presque dans les journaux et sur les antennes nationales.

Qu’on me permette d’évoquer quelques souvenirs personnels qui témoignent, pour le moins, d’une certaine permanence dans les comportements politiques.

1983 Thonon-les-Bains

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En 1983, j’habitais et je travaillais à Thonon-les-Bains comme assistant parlementaire (lire Réhabilitation d’un député élu en 1981, qui était adjoint au maire de Thonon. Celui-ci, Paul Neuraz (1932-2018) avait succédé en 1980 à Georges Pianta, qui régnait sur la sous-préfecture haut-savoyarde depuis 1945.

Il n’y avait pas grand risque pour la liste sortante, rassemblant beaucoup de « sans étiquette » et des élus du centre et de droite modérée, mais Paul Neuraz devait faire ses preuves et sortir de l’ombre de son prédécesseur. Il me demanda de l’aider dans sa campagne, ce que je fis volontiers. En réalité, tout était à faire et imaginer, Georges Pianta n’ayant jamais eu besoin de faire campagne.

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Face à une liste de gauche menée par un entrepreneur local, président du club de foot, élu conseiller général PS en 1979, Michel Frossard, la campagne du maire sortant se présentait comme une promenade de santé, jusqu’à ce que la rumeur enfle de la constitution d’une troisième liste, où figuraient quelques notabilités locales, le patron de l’hebdomadaire régional Le Messagerun promoteur immobilier qui n’avait pourtant pas eu à se plaindre des largesses de la municipalité sortante.

La panique gagna les co-listiers de Paul Neuraz, l’intox – les réseaux sociaux n’existaient pas encore, mais le bouche à oreille et les comptoirs de bistrots si ! – prospérait au point de faire douter les plus sérieux. Le moral des troupes était au plus bas…

Une nouvelle loi électorale

Il faut rappeler ici que Gaston Defferre, le premier ministre de l’Intérieur de François Mitterrand avait fait voter une loi, en 1982, qui constituait une révolution dans le paysage municipal français. Jusqu’alors, dans les villes de plus de 3500 habitants, les listes majoritaires emportaient la totalité des sièges des conseils municipaux. Ainsi, pendant des années, les partis comme le RPR (ancêtre des Républicains), le PS ou le PC purent gouverner, verrouiller des villes sans aucune opposition. La loi Defferre, à laquelle aucun gouvernement n’a touché depuis quarante ans, a bouleversé la donne : la liste majoritaire obtient 50% des sièges, les autres 50% étant répartis à la proportionnelle entre les listes ayant obtenu plus de 10 % des voix (dont bien sûr la liste majoritaire). Ainsi la iiste qui a obtenu la majorité des voix dispose d’une majorité confortable des siègles, mais les oppositions sont présentes au conseil municipal.

La même loi prévoit qu’entre les deux tours, des listes qui ont obtenu plus de 12,5 % des voix (à vérifier, je ne suis plus sûr de cette clause) peuvent fusionner et ainsi former une nouvelle liste avant le second tour.

Un quarteron de notables

C’était sans doute l’idée des initiateurs de cette « troisième liste » thononaise que de se placer pour contraindre le maire sortant à les intégrer sur sa liste à l’issue du premier tour.

Je faisais, quant à moi, l’analyse – et le pari – qu’on devait absolument éviter ce cas de figure et faire une campagne qui assure la victoire de la liste sortante dès le 1er tour. Le maire, Paul Neuraz, et son entourage, partageaient mon point de vue, mais redoutaient que le reste de la liste ne continue à faire, involontairement, la publicité de la troisième liste. Je soumis l’idée d’un tract qui prendrait la forme un peu solennelle d’un appel aux électeurs, qui userait à dessein de mots et d’expressions familières à certains membres de la « troisième liste » qui se revendiquaient comme purs gaullistes. Je convainquis le maire de réunir toute sa liste dans un café de Vongy, qui servait de permanence électorale, pour remobiliser ses colistiers et les persuader qu’une victoire au premier tour était non seulement possible mais indispensable ! Nous fîmes distribuer à chacune et chacun un paquet de tracts, ainsi que des cartes des quartiers à couvrir : à l’issue de la réunion, aidés de quelques militants, tous les colistiers devaient à leur tour parcourir la ville et distribuer la bonne parole ! Inutile de dire que 80% d’entre eux n’avaient jamais fait cela…

Les réactions ne se firent pas attendre de la part de la troisième liste. Courageusement, certains co-listiers du maire sortant s’étaient défaussés sur moi  – c’est toujours la faute à Rousseau ! – de l’idée et du ton du tract distribué nuitamment. Je me fis directement engueuler par la tête de la 3ème liste qui nous menaçait de sévères représailles. Ses amis et lui n’avaient pas beaucoup apprécié de se faire qualifier de « quarteron de notables plus préoccupés de leurs propres affaires que de l’avenir de la cité ».

Mais, comme je l’avais confié aux inspecteurs des Renseignements généraux – c’était devenu une habitude entre nous à chaque scrutin : je leur donnais mon pronostic, ils le notaient, et si je perdais je leur devais une tournée, et à l’inverse – ce qui s’est toujours produit ! si mes prévisions étaient exactes, c’est eux qui me la devaient ! – les résultats du premier tour de ces élections municipales de 1983 à Thonon-les-Bains, furent sans appel : 51,8 % des voix pour la liste du maire sortant, et à peine 12 % pour cette 3ème liste qui avait fait trembler l’establishment local…

DSK en Haute-Savoie

En 1986, je cesse mon activité d’assistant parlementaire. La donne politique a changé dans le département de la Haute-Savoie à la suite du changement de mode de scrutin – la proportionnelle – aux élections législatives.

800px-Dominique_Strauss-Kahn_-_Strauss-Kahn_meeting_in_Toulouse_for_the_2007_French_presidential_election_0032_2007-04-13_croppedLa direction du PS a imposé Dominique Strauss-Kahn comme chef de file dans un département où il n’a jamais eu aucune attache (connue), le maire d’Annemasse, Robert Borrel, socialiste de toujours, monte une liste dissidente.  L’UDF qui détenait les 3 circonscriptions – à partir de 1986 il y en a 5 – forme sa liste mais il faut faire une place – la première – au jeune maire d’Annecy élu en 1983, Bernard Bosson (lire Les années Bosson) Le député sortant de Thonon est en quatrième position, il a très peu de chances d’être réélu (il m’en voudra longtemps, pensant que j’ai agi contre son intérêt !).

En 1988, Mitterrand, réélu président de la République, dissout l’Assemblée nationale élue en 1986.  Pendant la première cohabitation – le gouvernement de Jacques Chirac a modifié la loi électorale pour revenir au scrutin classique par circonscription. Les accords nationaux UDF-RPR aboutissent, en Haute-Savoie, à ce qu’on « offre » à un cacique du RPR, maire de Saint-Julien en Genevois (dans la circonscription d’Annemasse !), Pierre Mazeaudl’investiture pour la députation dans le secteur Thonon-Evian ! Le maire de Thonon, Paul Neuraz, pourtant membre du parti radical (donc de l’UDF) ne bénéficie d’aucun soutien politique. C’est Pierre Mazeaud qui va l’emporter, de peu, et qui dès le soir de son élection comme député de Thonon, annonce qu’il « prendra la mairie » l’année suivante !

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J’ai encore un souvenir très précis. Ce jour-là – un dimanche – j’étais allé travailler à la Radio suisse romande à Genève, je rentrais chez moi à Thonon, en passant par la place de l’Hôtel de Ville. Je croise le maire, plusieurs élus, j’arrête ma voiture. Ils m’invitent à monter dans le bureau du maire – alors que je n’ai plus d’activité politique à Thonon depuis deux ans ! Les mines sont défaites, la garde rapprochée du maire est accablée, certains envisagent même de démissionner sans attendre l’échéance de 1989.

Une élection n’est jamais faite d’avance

Je prends la parole et je tiens à cette assemblée une analyse qu’aucun n’est prêt à entendre : une élection nationale n’est pas une élection locale. Pierre Mazeaud a certes gagné le siège de député, grâce au soutien des partis de droite et du centre, le maire n’a pas fait un résultat honteux, et en 1989, on votera pour un maire et non pour une personnalité politique. Et, comme en 1983, je redis qu’au lieu de se lamenter et de faire la promotion du concurrent annoncé, il faut d’abord croire en soi et s’organiser pour gagner un an plus tard. Mais – je me garde bien de leur dire – je suis passé à autre chose depuis deux ans et je ne me vois pas dans le futur film.

Quelques mois plus tard, j’ai pris rendez-vous avec le maire, pour évoquer le sort de l’Ecole de musique locale dont on m’a pressé de prendre la présidence. Paul Neuraz ne peut s’empêcher d’évoquer la prochaine échéance, et me dit qu’il aurait besoin de moi. Je lui rappelle que je suis très pris par mon activité à la radio et que je me vois mal refaire une campagne. Mais il me propose d’être sur sa liste – il faut du sang neuf ! -. Je m’entends encore lui répondre : D’accord, mais pas pour faire de la figuration. Comme adjoint à la culture pourquoi pas, et à condition de renouveler de fond en comble la liste et la campagne.

En fait, l’enjeu m’excite. Comme prévu, les partis de la majorité d’alors vont soutenir et investir la liste de Pierre Mazeaud, constituée de bric et de broc (l’ancien député non réélu en 1986, d’anciens de la troisième liste de 1983), je reçois des injonctions de Bernard Bosson, le leader centriste du département, qui me prédit une déroute cuisante si je persiste à soutenir Paul Neuraz, a fortiori à faire partie de sa liste.

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En réalité, nous allons renverser la table. En prenant le contrepied de tous les usages électoraux.

Le slogan et l’affiche d’abord. Tous les concurrents, à commencer par Pierre Mazeaud, mettent en avant la tête de liste et les soutiens politiques. Je teste l’idée auprès de quelques proches. Notre liste aura pour titre et slogan : Tous pour Thonon. Qui pourrait être contre, dans une ville sportive, où quasi tous les citoyens sont les supporters du Thonon FC ? Cela évoque aussi une pub très fameuse à l’époque pour un produit laitier (« On se lève tous pour Danette« ). Et on fera une photo de groupe !

Dans l’ordonnancement de la liste, on met en avant les nouveaux noms – une bonne moitié de la liste sortante a été renouvelée. Les anciens regimbent, mais comprennent l’objectif.

Dans le journal électoral, même idée : surtout pas une liste de promesses, ni d’autocélébration de la tête de liste, mais, à la manière de Paris Match (les moyens en moins !), une série de photos et d’articles sur les membres de la liste, qui ils sont, ce qu’ils représentent dans leur quartier, leur vie professionnelle, leurs propositions concrètes pour améliorer la vie dans la cité. Le journal a un succès sans précédent lors d’une consultation électorale, tout le monde a lu les anecdotes, vu les photos… C’est bien une équipe qu’on va élire, avec des visages familiers, pas des notables, des apparatchiks.

Le reste je l’ai raconté ici : UDF et RPR sont furieux, Bernard Bosson me menace de toutes sortes de représailles et de conséquences funestes si nous persistons à faire équipe avec le Maire sortant, et donc contre le candidat investi par les partis de la majorité, le député Mazeaud. Ce dernier, avec qui j’aurai toujours un contact franc et direct, me dira, au beau milieu de la campagne municipale, et devant témoins : « De toute façon, vous allez gagner, vous faites une excellente campagne, moi je suis plombé par la bande de branquignols (sic) qu’on m’a imposés« . Au soir du 1er tour, la liste du maire sortant (renouvelée à 50 %) obtient 41% des voix, celle de P.Mazeaud soutenue par les états-majors parisiens et départementaux, fait péniblement 19%. Grand prince – ou dépité – Mazeaud refuse toute idée de fusion de sa liste avec celle du maire. J’aurai la maigre satisfaction de recevoir un message de félicitations de Bernard Bosson pour notre « brillante réussite ».

De nouveau, la preuve est faite que les élections ne sont jamais jouées d’avance, et qu’un scrutin national (législatives) n’a pas toujours d’effet sur un scrutin local (municipales).

A l’issue de ce scrutin, je serai bien élu Adjoint au Maire, chargé de la culture, de la jeunesse et de la vie associative, une fonction qui m’aura profondément passionné de 1989 à 1995.

1473-capture-d-ecran-2019-11-14-a-17.18.54(J’eus à présider la Maison des Arts et Loisirs, l’une des premières maisons de la Culture Malraux, devenue Théâtre Maurice Novarinadu nom du célèbre architecte thononais qui l’avait conçue, père de l’écrivain, homme de théâtre, Valère Novarina).

1995, une autre vie

Nouveau scrutin municipal en 1995, un mois après l’élection présidentielle remportée par Jacques Chirac. La donne a changé, pour l’équipe sortante comme pour moi.

J’ai longuement raconté le nouveau tour qu’a pris ma vie professionnelle en 1993 (L’aventure France Musique). Me revient un souvenir émouvant : lorsque j’ai confirmation que je vais bien partir pour France Musique, je rencontre aussitôt le maire de Thonon pour l’informer de ce changement important de situation, et voir avec lui comment il envisage que je poursuive ou non ma mission à Thonon.

Paul Neuraz était un homme athlétique, grand, massif, qui en imposait mais cachait bien ses humeurs et ses sentiments derrière une moustache qui frisait pour un bon mot. Un grand pudique. Lorsque je lui eus annoncé la nouvelle de ma promotion professionnelle, il m’en félicita d’abord chaleureusement, puis je le vis ses yeux s’embuer  et l’entendis me dire à mi-voix : Bravo pour toi, mais dommage pour la suite. C’est toi qui devais reprendre le flambeau, la mairie, mais aussi la députation. Tu es jeune (j’avais 37 ans à l’époque) tu es le meilleur élément de l’équipe, moi j’ai fait mon temps… » Jamais depuis que nous formions l’équipe de la municipalité nous n’avions eu pareille discussion, je savais que le maire me faisait confiance dans les dossiers épineux que j’avais eu à traiter dès mon entrée en fonction. J’avoue que j’étais interloqué..

Il me fit promettre d’accomplir mon mandat jusqu’au bout, quitte à aménager les réunions de municipalité pour qu’elles soient compatibles avec mon agenda parisien.

Quand arriva le temps de la campagne de 1995, le contexte politique avait changé, les appétits s’étaient aiguisés, l’image du maire sortant après 15 ans de mandat était écornée. Pourtant j’acceptai de figurer en numéro 3 sur sa liste, à sa demande, et soutenu par les plus jeunes de mes collègues conseillers municipaux sortants. Je pris congé pour faire campagne, mais le coeur n’y était plus comme en 1989. Les résultats du premier tour plaçaient certes en tête la liste sortante, mais venaient ensuite, dans un mouchoir, une liste conduite par un apparatchik giscardien, un avocat centriste qui voyait plus grand que la commune voisine d’Allinges dont il était le maire, une liste socialiste. Les quatre listes pouvaient se maintenir au second tour.

Le maire sortant, se sentant désavoué, fit savoir qu’il était prêt à laisser la tête de liste à son second, un assureur bien implanté, adjoint sortant aux Finances, si cela pouvait permettre une fusion avec une ou l’autre listes. Je fus sollicité par les socialistes et les centristes, qui mettaient comme conditions que je prenne moi la tête d’une éventuelle liste fusionnée et que l’assureur en question s’en retire… Avec le recul, je pense que si j’avais dit oui et que je m’étais prêté à ces négociations et combinaisons, j’aurais eu une chance de l’emporter.

Mais j’avais fait un choix de vie, un choix professionnel, qui n’étaient pas compatibles avec une « carrière » politique locale.

Au second tour, avec quelques voix d’avance, la liste de celui qui allait être le maire de Thonon pendant… 25 ans, l’emporta à la surprise générale. Je me retrouvai élu conseiller municipal dans l’opposition…. et très souvent conseiller de mon successeur, un ami, au poste d’adjoint à la culture! Le nouveau maire eut la délicatesse de ne jamais m’attaquer sur mon bilan et, à plusieurs occasions, de reconnaître qu’il n’avait pas mieux à proposer que ce qui avait été fait sur le plan culturel…  En janvier 1999, j’abandonnai mon siège de conseiller municipal, par manque de temps et de disponibilité, et pour qu’un de mes colistiers prenne la suite. Malheureusement, cet ami cher, ce compagnon de tant d’aventures amicales et municipales – c’était l’une des nouvelles figures qui m’avaient suivi sur la liste de 1989 – devait mourir d’une crise cardiaque un mois plus tard après que nous eûmes passé une fabuleuse journée à dévaler les pistes d’Avoriaz…

2020, quelles perspectives ?

Depuis 1995, j’ai plusieurs fois eu la tentation de reprendre une activité élective. Parce que j’ai depuis toujours la passion de la politique, conçue comme le service de la cité, le service des citoyens. Je m’en étais ouvert une fois au Bourgmestre (maire) de Liège, mais ce ne fut qu’une hypothèse vite refermée, ma fonction d’alors de directeur d’une entreprise culturelle étant évidemment incompatible avec un mandat électif. À Thonon, les amis que j’y ai gardés m’en ont aussi reparlé. Mais les temps ont changé, et on ne construit pas l’avenir dans les pas du passé.

En fin de compte, je n’ai jamais cessé de faire de la politique, dans les postes que j’ai eu la chance d’occuper et que j’occupe encore. Diriger un festival qui non seulement prône l’accès de tous à la culture, mais met en oeuvre cet idéal à l’échelle de toute une région, affirmer et faire en sorte que la musique aille partout où elle peut aller, où elle est attendue, c’est bien une autre manière de faire de la politique.

Que donneront les élections du 15 et du 22 mars prochains ? Je suis évidemment de très près les campagnes dans quelques villes où j’ai des attaches, Thonon-les-Bains bien sûr, Paris évidemment, Montpellier, et quelques autres encore.

IMG_7370(Les couleurs de l’automne dernier à Montpellier).

Bien malin qui pourrait faire un pronostic dans les trois villes que j’ai citées… et dans bien d’autres. L’éclatement de l’offre politique, le nombre de listes en concurrence, la perte des repères traditionnels – cause et conséquence des élections présidentielle et législative de 2017 – rendent les résultats plus qu’incertains. Les sondages ? cela fait des années qu’ils sont régulièrement démentis ou corrigés par les élections. Le suspense est entier…

PS Un jour sans doute je raconterai les moments forts de mon mandat à Thonon-les-Bains, l’une des plus belles expériences humaines et civiques qu’il m’ait été donné de vivre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dame Felicity

Une grande Dame

Ce récital, lundi soir, dans le délicieux cocon du théâtre de l’Athénée à Paris, était en soi une performance. La chanteuse britannique préférée des Français – 73 ans le 9 mai prochain – a allègrement dépassé l’âge – 70 ans – auquel on avait entendu jadis Victoria de Los Angeles ou Carlo Bergonzi. Il y avait, sans doute, dans le nombreux public de l’Athénée, quelques craintes de ne pas retrouver la Felicity Lott qu’on aime, qu’on admire depuis si longtemps.

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« Bien sûr, on mentirait en prétendant que la voix est encore telle qu’au premier jour, mais la musicalité de l’artiste est intacte, ses aigus pianissimo laissent rêveurs, et l’interprète est comme toujours souveraine. Preuve en est ce troisième des Quatre Derniers Lieder, qui mobilise toutes les ressources de la soprano, et pour lequel son accompagnateur Sebastian Wybrew déploie lui aussi tout son art même si les qualités de la réduction pour piano n’ont que peu en commun avec les sortilèges de la version pour orchestre. « We really know our worth, the sun and I », déclare Yum-Yum dans l’air du Mikadoqui ouvre le programme, mais si « Flott » connaît sa valeur autant que le soleil, elle n’en joue pas moins les modestes avec une coquetterie délectable, déclarant qu’elle n’est plus très sûre des paroles, qu’elle ne sait plus ce qu’elle doit chanter ensuite, ou annonçant qu’elle a décidé de nous proposer tout ce qu’elle donne habituellement en bis, ce qui nous dispensera de devoir l’applaudir à la fin.

Transfiguré par l’élégance de l’interprète, « Parlez-moi d’amour » semble appartenir à l’univers de la mélodie française de salon, et sert de seuil au-delà duquel le programme entre dans la coquinerie, dès l’irrésistible extrait de Passionnément, qui figurait dans le disque Felicity Lott s’amuse, comme plusieurs autres airs chantés ce soir. « Dis-moi, Vénus » est un très grand moment : si elle n’a jamais eu exactement la voix du rôle, même il y a quinze ans, Felicity Lott en a totalement l’esprit, et nous fait rire comme si nous n’avions jamais entendu le texte de Meilhac et Halévy. Après tant de grivoiseries gauloises, petit détour par le monde anglo-saxon qui n’est pas en reste : la France découvrira-t-elle un jour Noel Coward, sorte de réponse britannique à Sacha Guitry, mais qui composait en outre la musique de ses propres chansons ? Même pour les auditeurs non-anglophones qui n’auront pas saisi l’entrelacs de jeux de mot dont le texte est truffé – le concert n’est pas surtitré –, le jeu de citations de Funiculi, funicula dans « A Bar on the Piccola Marina » suffirait à éveiller l’attention. « Les Chemins de l’amour » rendent hommage à Yvonne Printemps, mais certaines intonations font aussi songer à Mireille, et l’on ne saurait trouver meilleur modèle pour la diction du français et l’espièglerie du ton » (Laurent Bury, Forumopera25 février 2020)

Comme l’écrit Laurent Bury, Dame Felicity commence prudemment, à mi-voix presque, mais on oublie vite que l’organe n’a plus la puissance d’hier, tant la technique supérieurement intelligente permet à la chanteuse de restituer la pureté d’un timbre que les années n’ont pas altéré, des aigus immatériels, sans parler du caractère spécifique de chaque pièce.

The Sun Whose Rays Are All Ablaze de The Mikado (Gilbert et Sullivan)

La Flûte enchantée de Shéhérazade (Maurice Ravel)

Chanson de Vilja de La Veuve joyeuse, (Franz Lehár)

Rêverie (Reynaldo Hahn)

Si mes vers avaient des ailes (Reynaldo Hahn)

Beim Schlafengehen de Vier letzte Lieder, op. 150 (Richard Strauss)

Le Roi s’en va-t-en chasse des Folk Songs (Benjamin Britten)

Fancie (Benjamin Britten)

Fancy (Francis Poulenc)

Parlez-moi d’amour (Jean Lenoir)

L’amour est un oiseau rebelle de Passionnément (André Messager)

Ça fait peur aux oiseaux de Bredouille (Paul Bernard)

Les Chemins de l’amour de Léocadia (Francis Poulenc)

Invocation à Vénus de La Belle Hélène (Jacques Offenbach)

Tu n’es pas beau de La Périchole (Jacques Offenbach)

Ah ! Quel dîner de La Périchole (Jacques Offenbach)

Yes ! de Yes ! (Maurice Yvain)

A Bar On The Piccola Marina (Noel Coward)

L’émotion est à son comble lorsque, au bout d’une heure et demie, Felicity Lott prend congé de nous (et de la scène parisienne ?) par cet air tiré de Belle Lurette d’Offenbach

La félicité faite musique

Je connais personnellement Felicity Lott depuis 1988. Producteur à la Radio suisse romande, j’étais chargé, entre autres, d’organiser et de programmer certains concerts de l’Orchestre de la Suisse romande, notamment ceux qui se tenaient dans la partie francophone de la Suisse. C’est ainsi que Felicity Lott chanta pour la première fois avec l’OSR et son chef Armin Jordan à Bienne (dans le canton de Berne) les Illuminations de Britten.

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Je fus l’acteur et le témoin de cette première rencontre entre la chanteuse britannique et le chef suisse, à laquelle allaient en succéder bien d’autres. Imaginez la grande dame, d’une élégance toute british et le chef qui n’aimait rien tant que raconter des histoires destinées à choquer le bourgeois, un dîner d’après concert dans un obscur bistrot biennois ! Ces deux-là eurent un coup de foudre réciproque.

Les agendas du chef et de la diva ne permirent pas de rééditer la rencontre à Genève avant janvier 1994.

J’avais quitté la radio suisse pour France Musique à l’été 1993, mais pour rien au monde je n’aurais manqué ce concert du Nouvel an en janvier 1994 que j’avais mitonné dans les moindres détails avec Armin et Felicity.

Ce 10 janvier 1994, un mauvais rhume aurait contraint n’importe quelle autre chanteuse à annuler. Felicity Lott nous demanda seulement de prévenir le public du Victoria Hall et de solliciter son indulgence.

Précautions inutiles, tellement inutiles que tout le concert fut enregistré en même temps qu’il était diffusé à la radio et qu’il donna ce disque, l’un des plus idiomatiques jamais consacrés à ce répertoire dit « léger » tant de la part du chef que de la cantatrice.

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Entre temps les deux s’étaient retrouvés au Châtelet à Paris pour une série de représentations du Chevalier à la rose en septembre 1993. Comme elle le rappelait lundi soir, Felicity Lott a été « la » Maréchale de la fin du siècle dernier. Elle a cité les grands chefs avec qui elle l’avait chantée, Carlos Kleiber en particulier, elle a oublié Armin Jordan, mais on ne lui en voudra pas !

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D’ailleurs, pour les 65 ans du chef suisse en 1997, ses amis genevois lui avaient préparé une surprise, dont je fus le complice actif. Contact avait été pris avec…Felicity Lott et Christian Zacharias, deux artistes avec qui Jordan avait commencé à travailler à la même époque, et qu’il aimait tout particulièrement. On me demanda si je pouvais organiser, dans le plus secret, les répétitions entre le pianiste et la chanteuse.. dans un studio de la maison de la radio à Paris.

Le soir du concert venu, Armin Jordan ne se doutant de rien fut interrompu par des problèmes d’éclairage du Victoria Hall! Lorsque surgissant de la pénombre, on entendit d’abord quelques notes de piano puis une voix, reconnaissable entre toutes…

La diva du siècle

Les années 2000 vont être fastes pour Dame Felicity. J’ai déjà raconté tout cela dans cet article du 30 octobre 2014 : Voisine

« Au début de l’année 2000, récemment nommé à la direction de l’Orchestre Philharmonique de Liège, je m’étais rendu à Genève pour un double événement : un Pelléas et Mélisande au Grand Théâtre (lire Un noir Pelléas illumine Genève), réunissant un plateau de rêve, la toute jeune et déjà fabuleuse Alexia Cousin, Simon Kennlyside, José Van Dam et à la baguette mon futur directeur musical, Louis Langrée, et le lendemain au Victoria Hall La Voix humaine de Poulenc avec Dame Felicity et Armin Jordan.  À peine arrivé à Genève, je reçois un message très alarmant, Armin Jordan est au plus mal, je fonce à l’hôpital, on ne me laisse passer que parce que j’affirme que je suis de sa famille et j’accède à une salle de soins intensifs, ou plutôt palliatifs, où je découvre mon cher Armin tubé de partout, mais d’excellente humeur et absolument pas mourant. Certes il n’est pas en état de diriger le lendemain… et c’est Louis Langrée qui fera le concert. Felicity Lott est à son acmé dans ce monologue un peu daté de Cocteau et Poulenc.

Elle a aimé travailler avec Langrée. Je pense déjà au programme qui devrait ouvrir le mandat de Louis Langrée à Liège et Bruxelles en septembre 2001 : le Poème de l’amour et de la mer de Chausson et Shéhérazade de Ravel. Felicity est libre et enthousiaste. Quelques jours plus tard, son agent m’appelle, très ennuyé : Deutsche Grammophon a prévu un enregistrement du Rosenkavalier à Dresdeavec Giuseppe Sinopoli à la même période, Felicity ne peut pas refuser pareille proposition, elle qui a été une Maréchale inoubliable sur toutes les grandes scènes du monde. Finalement l’enregistrement ne se fera jamais, Sinopoli meurt d’une crise cardiaque le 20 avril 2001. Mais trop tard pour reprogrammer la chanteuse à Liège en septembre. On ouvrira donc la première saison Langrée/Liège avec… Alexia Cousin, et Felicity Lott nous récompensera de deux soirées mémorables de Nouvel An en janvier 2002. Avec tout ce répertoire dans lequel la plus française des cantatrices britanniques a triomphé notamment sur la scène du Châtelet avec Offenbach.

Nous nous rappelions l’autre soir cette semaine de l’hiver 2002 à Liège. Et une équipée baroque dans les rues commerçantes de la Cité ardente : Dame Felicitydevait être reçue à son retour à Londres par l’Ambassadeur de France dans la capitale britannique pour être décorée de la Légion d’Honneur, et il lui fallait une tenue en rapport avec la solennité de la circonstance ! Nous finîmes par trouver une belle boutique de la rue du Pot d’Or, où l’apparition de la chanteuse ne passa pas inaperçue. Après bien des essayages et des hésitations, Felicity choisit plusieurs ensembles griffés de couturiers français… »

J’ajoute que, pour ce programme de Nouvel an, Felicity Lott avait accepté de chanter l’air de Louise de Charpentier, Depuis le jour – l’un des plus érotiques de la littérature lyrique française. Elle m’avouera après coup n’y avoir jamais retouché depuis les représentations de La Monnaie vingt ans auparavant. Et pourtant quelle fraîcheur, quelle sensualité dans la voix et l’expression !

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L’ovation que le public de l’Athénée lui a réservé lundi soir disait bien l’affection, l’admiration qu’on porte à une belle personne, à une musicienne exceptionnelle, à quelqu’un qui fait partie de notre famille de coeur.

 

Musikverein 150 (II) : Les variations de Solti

 

Comme je l’écrivais dans un précédent billet (voir Musikverein 150), j’ai assez souvent fréquenté la célèbre salle de concert viennoise et j’y ai des souvenirs très vivaces de grands moments de musique.

Ainsi, en avril 1996 – j’étais alors directeur de France Musique – j’avais eu la chance de rejoindre à Vienne l’Orchestre philharmonique de Radio France qui faisait une tournée en Europe centrale sous la houlette de son directeur musical, Marek Janowski.

C’était la première fois que j’entrais au Musikverein, que je pouvais assister à un concert « en vrai » dans la grande salle dorée, que je connaissais si bien par la télévision et les concerts du Nouvel an.

J’avais été frappé par l’étroitesse de la scène – qui, même en configuration « grand orchestre » laisse peu d’espace aux musiciens – et l’usure de son plancher (des centaines de marques de piques de violoncelle). Mais j’avais surtout été saisi par la fabuleuse acoustique du lieu, la plénitude, l’ampleur du son de l’orchestre – quel changement par rapport à l’ancien studio 104 de la Maison de la radio et surtout à la sécheresse du théâtre des Champs-Elysées de l’époque ! –

Je dois avouer que je n’ai gardé aucun souvenir ni du programme ni de l’interprétation de Janowski et du « Philhar »…

En revanche, je n’ai pas pu oublier l’un des derniers concerts de Georg Solti qui dirigeait, le lendemain, l’Orchestre philharmonique de Vienne, dans un programme étonnant, bien loin des habitudes si conservatrices des concerts d’abonnement des Philharmoniker :  trois cycles de Variations, et pas vraiment les plus courues au concert ! De Kodaly, les Variations sur un chant populaire hongrois Le paon s’est envolé (1939), de Boris Blacher les Variations sur le 24ème Caprice de Paganini (1947), et d’Elgar les Variations Enigma (1899).

 

J’étais placé en haut à gauche sur la tribune et pour la première fois j’entendais « à domicile » mon orchestre préféré, ces Wiener Philharmoniker, dont la personnalité sonore est si immédiatement identifiable. Et je voyais pour la dernière fois le chef anglais qui allait disparaître un an plus tard.

Il n’existe pas, à ma connaissance, de captation vidéo de ce concert. Mais ce programme a été gravé au disque.

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On trouve relativement peu de vidéos de Solti avec les Viennois, avec qui pourtant la relation a été si féconde et durable.

Blacher et Kodaly étaient des premières au disque pour Solti.

Mais il avait bien sûr déjà enregistré les Variations Enigma d’Elgar à deux reprises (à Londres et à Chicago). Cette ultime version viennoise est teintée d’une nostalgie, d’une tendresse, qui n’ont pas toujours été la marque du chef.

Beethoven 250 (III) : Richard Goode

Richard Goodepianiste américain, né le 1er juin 1943 dans le quartier du Bronx à New York, particulièrement reconnu pour ses interprétations de Mozart et Beethoven. A étudié à la Mannes School of Music avec Elvira Szigeti, Claude Frank et Nadia Reisenberg, puis auprès de Rudolf Serkin et Mieczyslaw Horszowski au Curtis Institute de Philadelphie. Voilà à quoi se résume la notice Wikipedia de l’un des musiciens les plus importants de notre époque, qui reste quasiment inconnu en France.

Certes Piano aux Jacobins l’invitait il y a trois ans, Piano à Lyon lui faisait fête il y a un an, quelques jours avant un récital au théâtre des Champs-Elysées et l’émission que Philippe Cassard lui consacrait dans Portraits de famille sur France Musique.

Il faut dire que le pianiste américain, et son éditeur discographique, le label Nonesuch, ne donnent pas vraiment dans le marketing glamour. 

Mais il y a des années que je suis ce musicien, des années que j’écoute et réécoute ses disques. Et en particulier l’une des intégrales – si tant qu’une intégrale des sonates de Beethoven ait un sens – les plus passionnantes, enthousiasmantes, et de plus excellement enregistrée, qui soient.

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Un coffret disponible à petit prix.

Il y a une quinzaine d’années, Richard Goode signait, en totale complicité avec Ivan Fischer et son orchestre du festival de Budapest, une autre intégrale, celle des cinq concertos pour piano. Pour moi, la référence moderne.

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Lire aussi : Beethoven 2020 : Steinberg, Milstein

Beethoven 2020 : Gelber

Le pianiste oublié

Le pianiste américain Abbey Simon est mort le 18 décembre à Genève, à quelques jours de son centième anniversaire.

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Les hasards de la composition d’un jury m’avaient permis de le rencontrer, il y a une trentaine d’années. Nous siégions au jury du Concours de Genève. J’avais été frappé d’abord par son look et son allure d’acteur américain, par son exquise courtoisie. Je le connaissais de nom et par quelques-uns de ses disques, pour la plupart publiés chez Vox.

Il m’avait expliqué qu’il était de la même génération, de la même race (si j’ose encore utiliser ce mot !) qu’un autre pianiste américain dont il était très proche, Julius KatchenJe voyais, à ses réactions face aux jeunes concurrents, qu’il détestait les effets de manche, les techniques approximatives, le non-respect du style de l’oeuvre jouée. Il ne manquait pas d’en appeler à l’exemple de Rachmaninov ou de son maitre Josef Hofman.

A la question que je lui avais posée de savoir pourquoi il ne jouait jamais en Europe, en France en tout cas, alors qu’il résidait une partie de l’année à Genève, il m’avait dit qu’il n’avait jamais cherché à « se faire de la publicité »…

Heureusement, la discographie d’Abbey Simon est abondante et de très haute qualité. Et facilement accessible sur les sites de téléchargement. Ses Chopin, Ravel, Rachmaninov sont d’éloquents témoignages de cette « école » américaine de piano qui privilégie une technique à toute épreuve au service exclusif du texte, une rigueur stylistique parfois accentuée, comme dans ces disques, par une prise de son qui confine à la sécheresse.

 

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Philippe Cassard écrivait hier sur sa page Facebook :

« Il devait avoir 100 ans le 8 janvier prochain, mais il vient de nous quitter. J’avais prévu, pour fêter ce rare anniversaire, une émission de Portraits de famille le 11 janvier : cela prendra donc la forme d’un hommage. ABBEY SIMON, ce grand pianiste américain, quasiment inconnu sous nos latitudes, avait été formé par le légendaire Josef Hofman, et incarnait, un peu à la manière de Byron Janis, Gary Graffmann, Earl Wild, Agustin Anievas, William Kappell, le « virtuose américain » par excellence, avec les précautions à prendre en employant cette expression-cliché. C’était un de mes préférés. Il magnifiait, de son jeu aristocratique, Liszt, Chopin et Rachmaninov. Mais quel poète aussi dans la musique française et quel leçon de style dans Mozart et Beethoven ! »

On écoutera donc avec beaucoup d’intérêt ce portrait-hommage sur France Musique le 11 janvier prochain.

 

L’héritage d’un chef

Depuis la disparition de Mariss Jansons (lire La grande traditionje me suis replongé dans ma discothèque pour y retrouver non seulement les grandes références laissées par le chef letton (voir Mariss Jansons une discographiemais aussi quelques CD plus rares ou moins souvent cités comme représentatifs de son art.

De précieux « live »

D’abord un enregistrement précieusement conservé depuis le début des années 90, lorsque, au lieu des traditionnelles et lourdes bandes magnétiques, la BBC avait fait parvenir aux radios membres de l’UER, un double CD du concert donné par Mariss Jansons et l’orchestre philharmonique de Saint-Petersbourg dans le cadre des Prom’s, le 31 août 1992 au Royal Albert Hall de Londres.

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Programme des plus classiques : Ouverture de La pie voleuse de Rossini, le Deuxième concerto de Rachmaninov (avec Mikhail Rudy en soliste), et une Cinquième symphonie de Chostakovitch où chef et orchestre se couvrent de gloire.

Avec trois bis qui ne pouvaient manquer d’enflammer le public du Royal Albert Hall de Londres, dont le fameux menuet de Boccherini (déjà évoqué dans mon précédent billet)

D’Elgar, la danse des ours sauvages de la 2e suite de The Wand of youth

Avec Oslo, Jansons réalisera d’ailleurs un disque de « bis » (des Encores comme on dit en anglais !)  comme plus personne n’en fait plus, qui sort vraiment des sentiers battus (et qui se négocie aujourd’hui sur certains sites à plus de 30 € !)

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Autre disque qui est une vraie rareté, par son programme et les circonstances de son enregistrement (un disque naguère trouvé en Allemagne à petit prix, aujourd’hui proposé à près de 100 € !)

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Dans le cadre de cette académie d’été au bord de l’Attersee, le plus grand lac d’Autriche situé dans le Salzkammergut, où les jeunes musiciens sont coachés par leurs aînés des Wiener Philharmoniker, Mariss Jansons dirigeait, le 31 août 2002 au Grosses Festspielhaus de Salzbourg,  des oeuvres qu’il n’enregistrera jamais au disque, le Double concerto de Brahms et la Sinfonietta de Zemlinsky.

Haydn et Schubert

Quant aux répertoires, en dehors de Beethoven et Brahms, on ne s’attend pas à entendre Jansons dans Haydn, Schubert et même Gounod (la messe de la Sainte-Cécile).

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Mariss Jansons aborde les symphonies de Schubert sur le tard, la 3ème est de belle venue, sans bouleverser la discographie, mais la surprise – la mienne ! – vient de la 9ème symphonie, donnée en concert en mars 2018, comme propulsée par une énergie, une vitalité qui font défaut à d’autres gravures de cette période.

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Incursions limitées mais pas négligeables dans la Seconde école de Vienne (Im Sommerwind de Webern et La Nuit transfigurée de Schoenberg)

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(Schönberg, Verklärte Nacht)

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Requiem

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Le XXème siècle

En dehors de Chostakovitch, les compositeurs du XXème siècle sont rares, mais bien choisis, dans le répertoire de Mariss Jansons, comme en témoignent quelques beaux enregistrements de concert.

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Concerto pour orchestre de Lutoslawski, la superbe 3ème symphonie de Szymanowski, et la 4ème symphonie, chorale elle aussi, du complètement inconnu compositeur russe, Alexandre Tchaikowsky (né en 1946).

814TfnPZVXL._SL1500_Dans ce coffret censé dresser un portrait de celui qui fut le directeur musical de l’orchestre de la Radio bavaroise de 2004 à sa mort, on trouve par exemple Amériques de Varèse

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On note que le premier CD – Haydn – de ce coffret a été inexplicablement amputé : pourquoi le seul menuet de la symphonie n°88 qui figurait en entier dans le disque original (cf. ci-dessus), mais que les CD 4 et 5 dépassent 80 minutes.

Poèmes symphoniques

J’ai déjà évoqué les Honegger, Kurt Weill, Varèse, Bartok, Hindemith, abordés par Jansons pour la plupart en concert (Mariss Jansons une discographie). Il est d’autres oeuvres que le chef avait dirigées pour le disque, mais jamais reprises en concert (en tous cas pas dans ceux qui ont été édités !). Panorama quelque peu hétéroclite, mais le plus souvent passionnant.

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Mariss Jansons a très peu dirigé à l’opéra. Exception, cette belle version de La Dame de pique de Tchaikovski.

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Comme accompagnateur, on le retrouve au côté de solistes qui ont en commun avec le chef le refus de l’épanchement facile – Leif Ove Andsnes, Frank Peter Zimmermann, Midori, Truls Mork (on doit citer aussi Mikhail Rudy dans Rachmaninov, Tchaikovski, Chostakovitch, pas très intéressant). Sur le dernier disque du clarinettiste star Andreas Ottensamer, Mariss Jansons lui offre le plus romantique des écrins dans le 1er concerto pour clarinette de Weber.

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