Gothique

Ce blog prend du retard… Dès lors que j’ai accepté d’écrire des chroniques pour Forumopera.com sur des disques (De la nuit à la lumière, De si de Sa) et maintenant sur des concerts (Ainsi chantait Caligula, Douceur de la douleur), je leur consacre le temps et l’attention que l’exercice requiert. Et je n’entends pas, a priori, mélanger les deux disciplines.

Précision

Un ami musicien à qui je racontais mes nouvelles aventures de critique musical me disait mi-sérieux mi-moqueur : « Tu vas pouvoir balancer ! »… Comme si j’avais des comptes à régler, des vengeances à assouvir. C’est mal me connaître. Il n’y a que les aigris, les jaloux, les envieux (et il y en a quelques-uns – euphémisme -dans le milieu artistique) qui puissent nourrir de tels sentiments. J’ai eu la chance d’approcher, parfois de faire jouer, de très grands artistes, qui étaient aussi, pour l’immense majorité, de magnifiques êtres humains. De quoi et pourquoi devrais-je me « venger » ? Sans doute me priverai-je moins de dire ce que je pense, de dégonfler certaines baudruches, mais c’est tellement mieux, plus rassurant, de dire du bien…

Retour à Laon

Mais je peux raconter mes visites du week-end. Gothiques à plein. Grâce à de beaux concerts : Laon, Royaumont.

Pas des inconnues. Mais Laon ça faisait un sacré bail: un concert à la mi-octobre il y a une vingtaine d’années avec l’Orchestre philharmonique de Liège, George Pehlivanian à la baguette et Pierre Amoyal au violon. Il avait failli jouer avec des mitaines tant il faisait cru dans la haute nef de la cathédrale Notre Dame. Quant à l’orchestre ils n’étaient pas loin de faire jouer la clause du règlement de travail interdisant de jouer à moins de 18 degrés de température ambiante. Plus lointain encore, 1997 je crois, un Requiem allemand de Brahms avec lOrchestre philharmonique de Radio France, un chef que je n’aimais vraiment pas – Marek Janowski – mais ce soir-là je baissai la garde. Il avait invité le choeur du Singverein de Vienne (on avait encore les moyens à Radio France !). J’en ressens encore l’émotion.

Ci-dessus Les Siècles et l’ensemble Aedes dirigés par Mathieu Romano vendredi soir dans la cathédrale Notre-Dame.

Mon « papier » paru ce mardi sur Forumopera.com : Douceur de la douleur

En bis, une chanson de Clément Janequin chantée par les musiciens debout et le choeur. Beau.

Royaumont en majesté

L’abbaye de Royaumont, ce que c’est devenu depuis bientôt quarante ans, grâce à la volonté, l’énergie inlassable de Francis Maréchal, un centre de formation, de création voué à l’art vocal et à la danse. Dans un site exceptionnel. Deux concerts ce week-end, beaucoup de bonheur avec quatre jeunes duos (lire La relève à Royaumont) et une chanteuse qui me bouleverse toujours, Véronique Gens.

Tables d’harmonie : Goebel, Zimmermann

Le CD est mort ? Vive le CD. En gros coffrets de préférence.

On est gâté en cette rentrée. Deux belles boîtes pour deux violonistes d’exception.

Le violon de la main gauche

Reinhard Goebel, rappelez-vous, le violoniste allemand, septuagénaire depuis juillet, est celui qui, à la fin des années 70, a surgi, avec son ensemble Musica antiqua Köln, comme un révolutionnaire dans un univers de la musique baroque déjà défriché par Leonhardt ou Harnoncourt. Ils cassent la baraque avec les concertos brandebourgeois, puis les Suites pour orchestre, de Bach, qui paraissent chez Archiv Produktion. La critique manque de s’étrangler…

Vous avez dit contraste ?

Depuis lors, Reinhard Goebel a construit une somme discographique principalement dédiée à la musique allemande. En 1990 lorsque sa main gauche se paralyse, il change de côté et maniera désormais l’archet du bras gauche, jusqu’à ce que, de nouveau, se manifeste la dystonie de la main gauche et le contraigne à abandonner son instrument en 2006 ainsi que la direction de l’ensemble qu’il avait fondé en 1973.

Cette somme est aujourd’hui rassemblée dans un magnifique coffret, où l’on retrouve des références jamais dépassées, notamment dans Bach et Telemann. Mais Biber (fabuleuses Sonates du rosaire), Hasse, Leclair, Heinichen, tout est admirable !

Frank Peter le Grand

Il est allemand lui aussi, n’a pas encore 60 ans, mais Warner lui offre un coffret absolument justifié. Frank Peter Zimmermann est né en février 1965 à Duisbourg. J’ai eu la chance de l’entendre et de l’inviter plusieurs fois à Liège et avec l’Orchestre philharmonique royal de Liège : la veille de mon passage devant le grand jury qui allait me choisir comme directeur général de l’orchestre, le 24 septembre 1999, il jouait le concerto de Beethoven sous la direction du très regretté Patrick Davin (Liège à l’unanimité). Quelque temps après, il serait le soliste d’une partie de tournée de l’OPRL en Europe centrale sous la baguette de Louis Langrée (superbe 3ème concerto de Mozart).

Quand nous décidons avec Louis Langrée de consacrer toute une semaine de festival à Mozart, en janvier 2006, pour les 250 ans de la mort du Salzbourgeois, le nom de Frank Peter Zimmermann s’impose naturellement pour la symphonie concertante pour violon et alto. FPZ nous donne le nom d’un altiste dont il a entendu beaucoup de bien mais avec qui il n’a encore jamais joué : Antoine Tamestit.

La rencontre fait des étincelles, Louis Langrée se fera de l’un et l’autre des complices artistiques à vie. Et FPZ formera dès 2007 avec Antoine Tamestit et Christian Poltera un trio à cordes qui nous laissera de pures merveilles :

Warner a donc réuni tout ce que ce magnifique musicien avait enregistré pour EMI.

Puisse cette somme donner envie au public et aux mélomanes français de mieux connaître un musicien trop peu célébré dans l’Hexagone. Je voudrais signaler en particulier le duo formidable que formait FPZ avec le pianiste Alexander Lonquich, lui aussi trop peu connu chez nous.

Revoir Virginie, Irène, Alain, Jean-Luc

Je ne sais plus quand j’étais entré la dernière fois dans une salle de cinéma… Une opportunité hier et une séance choisie au débotté.

Je viens de lire les critiques parues sur ce film d’Alice Winocour. Rarement vu pareille unanimité.

La performance n’est pas mince : réussir à traiter des suites d’un attentat (l’allusion au 13 novembre 2015Le chagrin et la raison – est transparente) avec une telle pudeur, une telle délicatesse, chapeau à la réalisatrice. Mais le film tient beaucoup à ses interprètes, et en tout premier lieu à Virginie Efira présente à chaque plan.

Je ne dirai absolument rien d’original en avouant mon admiration pour cette actrice, qui, film après film, ne cesse de me surprendre. Plus d’une fois en la regardant je pense à Romy Schneider, beauté formelle d’un visage où se lisent toutes les variations de l’âme.

Un mot encore sur le film sans en dévoiler les détours : pudique et juste.

Carnet de deuil : Alain Tanner, Jean-Luc Godard, Irène Pappas

Ils avaient le même âge, mais la mort de l’un – Godard – a éclipsé celle de l’autre, le Suisse Alain Tanner, disparu le 11 septembre. L’oeuvre de ce dernier n’est pourtant pas moindre, mais sans doute seuls les cinéphiles se rappellent-ils La Salamandre (1971) avec la lumineuse Bulle Ogier

ou Les années lumière (1981) Grand Prix du Festival de Cannes

Le monument Godard

Ce n’est pas surprenant, mais ça reste agaçant : Jean-Luc Godard meurt et tous les médias, sans exception, balancent les mêmes titres, les mêmes clichés, que tout le monde reprend sur les réseaux sociaux. Pour ne pas être pris au dépourvu, on cite les trois ou quatre films qu’on se doit d’avoir vus : A bout de souffle, Pierrot le fou, Le Mépris (ah les fesses de Bardot !), Détective (pour et parce ce que Johnny). On évoque sa personnalité, ses écrits, bref un monument qu’on est prié d’admirer.

L’ami Joseph Macé-Scaron avouait sur Facebook : « Je ne suis jamais parvenu à voir un film de Godard jusqu’au bout. Ceci n’est pas un jugement de valeur mais un constat personnel. Son univers m’ennuie terriblement, profondément… » J’ai fait l’effort, quant à moi, pour les quatre films cités plus haut, et même quelques autres (La Chinoise, Prénom Carmen…). Vaines tentatives.

Irène la Grecque

J’ai d’abord cru à une erreur, je pensais qu’elle était morte depuis longtemps. Irène Papas avait le même âge que la reine Elizabeth et s’est éteinte une semaine après elle. Peut-on imaginer plus lumineuse incarnation de la beauté grecque ?

Inoubliable présence dans Zorba le Grec et les tragédies grecques Antigone, Electre, Iphigénie, Les Troyennes

Une voix aussi unique pour interpréter Theodorakis ou Vangelis et tant d’autres…

Ouverture de saison

La mort d’une reine

Hier, à l’heure où paraissait le communiqué annonçant la mort d’Elizabeth II, je prenais cette photo de la grande fontaine du parc de la Villette. Sans encore connaître la nouvelle, je me disais que le ciel de Paris, l’or du couchant qui illuminait la fontaine, étaient de circonstance.

Puisque nous allons être, nous sommes déjà, saturés d’informations, d’images, de témoignages sur la reine défunte, juste un souvenir. Il y a près de trois ans j’étais à Edimbourg et j’avais visité le palais de Holyrood, résidence officielle de la reine en Ecosse (Balmoral étant une résidence privée). Et j’avais pris cette photo de la salle à manger avec ce grand portrait de la souveraine, avant d’être interrompu par une employée, offusquée que j’aie osé photographier la reine, de surcroît dans sa demeure…

La rentrée de l’Orchestre de Paris

Du beau monde hier soir à la Philharmonie de Paris qui, à l’initiative de son nouveau directeur, Olivier Mantei, a décidé d’avancer les concerts à 20 h. Heureuse idée.

Un programme des plus copieux, et même audacieux. La marque du directeur musical de l’Orchestre de Paris, Klaus Mäkelä ? Sûrement, pas moins de deux créations et une brève pièce de Kaija Saariaho, à côté de deux mastodontes (on parle ici de l’effectif orchestral !).

Concert donné en hommage à Lars Vogt, disparu lundi. À l’issue du concert, le directeur général Nicolas Droin, et la présidente de l’Orchestre de Chambre de Paris, Brigitte Lefèvre, me raconteront les derniers souvenirs, les derniers instants du pianiste et chef, l’émotion unanime que sa mort a suscitée (Ce qu’il nous reste d’eux)

Le fringant chef finlandais ouvrait le concert par une brève pièce de Kaija Saariaho Asteroid 4179, qu’il enchaînait immédiatement, et très naturellement, au célébrissime portique d’ouverture du poème symphonique de Richard Strauss Also sprach Zarathustra. J’admire le travail d’orchestre, la cohésion des pupitres, l’art du jeune chef de dégager des lignes claires dans une partition touffue, que je ne suis jamais parvenu à vraiment aimer (est-ce grave docteur ?). Puis arrive Aino, une création du compositeur péruvien Jimmy Lopez Bellido qui a fait ses études.. à Helsinki, dédiée à Klaus Mäkelä, directement inspirée d’un personnage essentiel du Kalevala, qui paie son tribut à Sibelius et à la musique de film (le compositeur Alexandre Desplat était assis devant moi !). Partition bien troussée, très consensuelle et consonante.

Jimmy Lopez chaleureusement applaudi à la fin de la première partie du concert.

En début de seconde partie, il faut dire que c’est beaucoup pour cela qu’on était venu à la Philharmonie, la création de A-Linea de Pascal Dusapin. Ce blog peut témoigner de la relation que j’ai avec le compositeur français, mon quasi-contemporain (il est mon aîné de quelques mois) : lire Présence de Pascal Dusapin. C’est le propre des grands créateurs que d’être immédiatement identifiés, reconnaissables. Cette nouvelle pièce d’orchestre d’une quinzaine de minutes est du pur Dusapin (les grands unissons, brièvement troublés de déflagrations des cuivres ou des percussions) et j’ai trouvé hier soir (les circonstances ?) teintée d’une nostalgie, d’ombres fugitives, comme une sonate d’automne.

Le concert se concluait par le Poème de l’extase de Scriabine. Etait-ce le menu trop copieux ? L’orchestre très beau, la trompette solo magnifique, le geste toujours élégant du chef, mais quelque chose qui manquait à cette montée vers l’orgasme musical ?

Après le concert, on fut heureux de retrouver quelques amis, collègues, et parmi eux une pianiste venue en groupie du chef…

Vacances 2022 : les trésors du Vatican

Comme promis, il est temps de boucler la série Vacances 2022.

Mais avant d’évoquer le temps le plus fort de ce séjour italien, quelques souvenirs encore glanés dans la mémoire de Pierre-Jean Remy (lire Intrigue à la Villa Médicis)

Tharaud, Cassard, Monteilhet et l’académicien

1995 à la Biennale de Venise sur l’art contemporain

« Le nouveau ministre, Douste-Blazy . Sa femme. Nous déambulons lourdement à travers deux des expositions de la Biennale au musée Correr et au Palazzo Grassi. Lourdement, exténués. Le monde de l’art contemporain : maffiosi, maffiosi et tutti quanti. Tous ces gens qui se connaissent, qui s’aiment, qui se tutoient et qui ne pensent qu’à faire de bonnes affaires. Avec les pique-assiette qui se greffent dessus. L’art contemporain est étouffé par le fric, bien sûr, n’en parlons pas, mais aussi par un discours; tellement étouffé que le discours finit par remplacer l’art. L’art lui-même n’est que la réalisation du discours, de bric et de broc, n’importe comment. Bon chic bon genre, arte povera, photographie morbide (et sublime) à la Boltanski ou petit rien du tout: au fond, c’est le message qui compte, et non plus la manière de la traduire.

Juin 1995 : Alexandre Tharaud

« L’accompagnateur de Claire (Brua) s’appelle Alexandre Tharaud. Renfermé,
assez beau, le visage très maigre. Avant de partir il me donne un disque Grieg
« .

J’avoue qu’avant d’avoir lu PJR, j’ignorais qu’Alexandre Tharaud eût enregistré un choix de Pièces lyriques de Grieg !

28 juin 1995 : « Arrive Véronique Gens, avec un joueur de luth, Pascal Monteilhet (1) Elle est grande, belle. Elle chante du Purcell. La salle est pleine, enthousiaste. Présence également de Véronique Dietschy, retrouvée. Nous nous étions un peu vus à Londres. Elle vient ici avec son accompagnateur, l’excellent pianiste qu’est Philippe Cassard. Très vite, une complicité.« 

(Pierre-Jean Remy, Villa Médicis, Souvenirs de Rome)

Les trésors du Vatican

Un conseil : s’y prendre longtemps à l’avance pour réserver ses tickets d’entrée dans les musées du Vatican. Bien se chausser, et profiter de la totalité des richesses exposées ! Treize musées à visiter !

Les chambres de Raphaël (Stanze di Raffaello)

Au moins autant que les plafonds et les murs de la Chapelle Sixtine, les quatre pièces d’apparat, dites Chambres de Raphaël, éblouissent le visiteur par la richesse et la somptuosité de leurs fresques dues à Raphaël, né à Urbino qu’on avait visité en 2020.

L’incendie de Borgo
Le couronnement de Charlemagne
L’Ecole d’Athènes
Héliodore chassé du temple

La Chapelle Sixtine

Pour une raison incompréhensible, il est interdit de prendre des photos à l’intérieur de la Sixtine (on dit qu’un important mécène de la restauration des fresques de Michel-Ange s’en réserve l’exclusivité !). Celles qui suivent ont donc échappé à la vigilance des surveillants. Elles peinent à restituer les proportions d’un lieu que chacun, avant d’y pénétrer, s’imagine plus large, plus haute, plus grande. La Chapelle impressionne, mais elle est étrangement à dimension humaine. On est durablement bouleversé, et profondément ému par la visite d’un tel lieu, et malgré la foule le recueillement, la contemplation, s’imposent.

(1) Pascal Monteilhet est ce merveilleux musicien, disparu le 23 août dernier, à 67 ans, regretté de tous ses partenaires et de ceux qui l’ont connu et côtoyé.

La machine de Turing

Les théâtres, les salles de cinéma sont à la peine ? Malheureusement, on n’a pas fini de mesurer les conséquences de la crise sanitaire.

Qu’à cela ne tienne, on décide ce dernier soir d’août d’aller au théâtre. Une pièce récompensée par quatre Molière, dans le bel écrin du théâtre du Palais Royal où l’on n’est pas revenu depuis un bout de temps .

On avait vu, pendant un voyage en avion, le film Imitation Game de Morton Tyldum, retraçant la vie du mathématicien britannique Alan Turing, un héros de la Seconde Guerre mondiale, condamné pour homosexualité en 1952, et réhabilité seulement en 2013 par la reine d’Angleterre.

La pièce La Machine de Turing de Benoît Solès a obtenu un grand succès la saison dernière. Elle est reprise au Palais-Royal avec une double distribution.

Bande-annonce de la pièce telle qu’elle a été donnée au Théâtre Michel avec l’auteur dans le rôle titre et Arnaud de Crayencour (de la famille de Marguerite Yourcenar ?)

Hier soir, on a vu Matyas Simon incarner Turing, et Gregory Benchenafi les autres rôles (de l’amant, du policier, du chef de l’équipe de décryptage…). Magnifiques comédiens, l’un et l’autre. Toujours justes, souvent bouleversants.

On a craint, tout au début, que l’aspect documentaire prenne le pas sur le théâtre, la dramaturgie. Impression vite effacée par un séquençage très efficace, une suite de scènes, de flashbacks, sans redondance, sans démonstration. Et pour moi la découverte de deux comédiens, singulièrement Matyas Simon, qu’on voit semble-t-il dans des séries ou des feuilletons et qui donnent ici la pleine mesure de leur talent.

A voir si l’on est ou passe à Paris !

Vacances 2022 : Intrigue à la Villa Médicis

Rome, la Villa Médicis

Avant-dernier épisode de la série Vacances 2002, la Villa Médicis, où je n’ai pas mis les pieds cette année, mon séjour romain fut relativement bref – il m’en reste à raconter notamment sur les trésors du Vatican.

Ma première fois à Rome c’était en mars 1995 à l’occasion d’un week-end – qui a failli rater – de France Musique à la Villa Médicis. Week-end dont j’avais conservé un souvenir contrasté.

Le futur ministre ?

Je n’ai compris que bien plus tard le véritable enjeu de ce moment où France Musique n’était qu’un prétexte. Je suis tombé par hasard sur les mémoires de Jean-Pierre Angremy (de son nom de plume Pierre-Jean Rémy) où l’on comprend que le déplacement en grand appareil du PDG de Radio France Jean Maheu, du directeur de la musique Claude Samuel, du directeur de France Musique l’auteur de ces lignes, de quelques autres personnes forcément importantes, tous accompagnés de leurs conjoints, au prétexte d’assister à des concerts de pensionnaires de la Villa Médicis, dont l’écrivain à succès était alors le directeur transmis sur France Musique bien évidemment, ce déplacement donc avait pour objectif non avoué pour l’état major de la radio publique de se mettre au mieux avec celui qu’une rumeur insistante et récurrente présentait comme le probable, possible futur ministre de la Culture de Jacques Chirac bientôt élu président de la République. On était à un mois du premier tour de l’élection présidentielle de 1995, tandis que s’achevait la cohabitation Mitterrand-Balladur.

Extraits choisis de ce « Journal de Rome » :

« Noter l’arrivée de Jean Maheu et de sa femme, Isabelle. Nous nous embrassons, nous nous tutoyons. Il aurait souhaité lui-même venir à la Villa Médicis comme directeur. Un jour, brisant la glace, il m’a dit qu’il n’en était rien. Je n’en pense pas moins.
Ai-je dit que Stéphane Martin, qui fut longtemps son directeur adjoint de cabinet (1) et à qui je dois ma place ici, s’est fait l’écho, comme beaucoup d’autres, du bruit qui a couru selon lequel j’intriguerais, toujours dur et ferme, pour me retrouver à la Culture ? Claude Samuel me parlera également de l’affaire. Sophie Barrouyer de France Musique (2), aussi, comme Sophie Barruel (3), petite énarque au jeune mari aussi, comme également Jean-Pierre Rousseau.
Rumeur ou calomnie ? Je n’ai pas que des amis, c’est le moins que je puisse dire !
« 

(1) Stéphane Martin, qui a été un temps le bras droit de Claude Samuel à Radio France, est à l’époque directeur adjoint du cabinet de Jacques Toubon, ministre de la Culture. Il sera, de 1998 à 2020, le président du musée du Quai Branly

(2) J’ai l’impression que Pierre-Jean Rémy s’emmêle dans ses souvenirs, en évoquant la présence de Sophie Barrouyer…à qui j’avais succédé deux ans plus tôt (lire L’aventure France Musique)

(3) Erreur de PJR, il s’agissait de Sophie Barluet, prématurément emportée par une cruelle maladie en 2007, son « jeune mari » étant Alain Barluet, actuel correspondant du Figaro à Moscou. J’avais beaucoup apprécié Sophie Barluet comme directrice de cabinet de Jean Maheu et comme complice toujours bienveillante.

Liaison fatale ?

Suite du journal de Pierre-Jean Remy :

« SAMEDI 25 MARS. Toute la journée en direct, donc, de France Musique. En réalité, depuis vingt-quatre heures, les trois techniciens de France Musique se battent avec les Télécoms italiens, car on n’arrive pas
à obtenir les canaux pour transmettre vers la France via… eh bien via Rome, tout simplement ! En 1995. il est tout de même paradoxal de voir qu’il n’y ait pas moyen de lier la Villa Médicis, au-dessus de Rome, au
centre de la RAI, à Rome même. Les autres liaisons sont possibles, mais pas celle-là. Il est vrai que l’on ne travaille plus par liaison hertzienne, mais par liaison numérique câblée. Ceci expliquerait cela. Pendant vingt-quatre heures, on s’arrache progressivement les cheveux. Le 24 au soir, on est persuadé que rien ne pourra se résoudre. Samedi 25 au matin, rien ne fonctionne encore alors que la première émission en direct est prévue à 11 heures À 11 heures moins dix : miracle ! apothéose! Les canaux sont rétablis »

Pierre Jean Remy on the set of TV show « Vol de Nuit ». (Photo by Eric Fougere/VIP Images/Corbis via Getty Images)

Ce n’est faire injure à la mémoire de personne que de relater que cette situation a donné lieu à des énervements et des comportements proches du ridicule. Je savais, comme responsable de l’antenne, que les techniciens de Radio France faisaient tout leur possible pour trouver une solution (au pire on pouvait enregistrer les émissions et concerts prévus et les diffuser ultérieurement de Paris). Mais il fallait bien que le PDG de Radio France justifiât sa présence à Rome et manifestât son autorité. Il se mit en tête après avoir copieusement engueulé ses proches, dont moi évidemment, d’interpeller les plus hautes autorités du pays, en commençant tout de même par l’ambassadeur de France à Rome, son homologue de la RAI (je doute qu’il l’ait joint), voire le ministre italien des télécommunications, pour leur faire valoir l’imbroglio diplomatique qui résulterait de l’impossibilité pour France Musique de diffuser en direct de Rome… Pierre-Jean Rémy considérait tout cela avec un certain amusement, habitué qu’il était aux moeurs italiennes (il avait été en poste à Florence), surtout un week-end.

Finalement le direct

« C’est donc la première émission, le concert des Nouveaux interprètes, que je présente depuis le
grand salon. Un froid polaire me caresse les côtes. Le concert,c’est le trio Schumann, trois jeunes gens de Turin. Tout à fait honorable. On joue, entre autres, du Kreisler et un trio de Brahms. Entre les morceaux, je parle de la Villa, je décris le paysage : beaucoup d’amis de France m’entendront, qui me le diront.
Déjeuner, sieste rapide, puis, toujours en direct de la Villa, l’émission Les Imaginaires de
Jean-Michel Damian. Damian erre comme un malheureux heureux, souriant, barbu et ventripotent, mais pas plus
« .

S’ensuit un long développement sur les invités de Jean-Michel Damian, dont l’essentiel de l’émission est consacré à Ingres, le grand peintre originaire de Montauban, très lié à Rome et en particulier à l’Académie de France à Rome dont il est le directeur de 1835 à 1840. Damian laisse les spécialistes disserter en roue libre, le concert qui devait conclure l’émission sera réduit à portion congrue.

L’auteur à succès, Callas, Karajan

On a oublié aujourd’hui la place qui était celle de Pierre-Jean Rémy dans la vie intellectuelle, culturelle et mondaine française. Auteur à succès, il était de tous les cercles influents, recherchant les honneurs, mais sans être dupe de la comédie humaine, à laquelle il participait avec une manière de distance et d’auto-dérision. Dans ce Journal de Rome, il évoque, parlant de lui, une « culture superficielle, un vernis qui se craquèle comme les murs peints par Balthus dans la Villa Médicis », et on va le voir plus loin à propos de ses livres. Brillant, chaleureux, réservant ses flèches à ceux qui ne pourraient plus lui nuire, il veillait à entretenir ses réseaux. Après la Villa Médicis, j’ai eu quelques occasions de revoir PJR devenu en 1995 non pas ministre de la Culture, mais président de la Bibliothèque Nationale de France.

Suite de la journée France Musique à la Villa Médicis relatée par Pierre-Jean Rémy :

« La fin de la soirée sera encore plus chaotique dans la mesure où je donne simultanément un dîner pour vingt-cinq personnes et où je présente une soirée de France Musique de trois heures consacrée à Maria Callas. Pour me remettre dans le bain de Callas, j’ai été amené à relire mon livre : Dieu, qu’il était bon !

Et combien j’ai tout oublié… Je m’émerveille encore d’avoir été capable d’écrire ce livre, finalement si foisonnant et assez bien écrit, malgré des tics qui m’apparaissent à présent insupportables, des attendrissements ridicules ou des exclamations superfétatoires/…/ Donc, émission sur Maria Callas au cours de laquelle je présente d’une part la grande Tosca de Serafin, puis une série de cinq ou six enregistrements, dont La Gioconda, l’Elvire des Puritains, la mort d’Isolde, Traviata et Norma. Quelques discours attendris, quelques références subtilement piquées dans mes propres œuvres.« 

Et, dans le même temps, j’essaie de faire de timides apparitions à l’une des trois tables où je suis censé être assis. Présence de Massimo Bogianckino, terriblement fatigué. Présence du vieux compositeur Petrassi, quatre-vingt-onze ans à présent, l’une des dernières grandes figures vivantes de la musique européenne. Il est sourd et heureux d’être à la Villa Médicis. Sa femme, grande cavale de trente ou quarante ans de moins que lui, se dit heureuse aussi. Elle promet de nous inviter chez elle, de nous faire une pasta. La soirée se terminera tard. dans l’allégresse, on boira beaucoup.. »

Précisions : Bogianckino (1922-2019) a été, à l’instigation de Jack Lang, le directeur de l’opéra de Paris de 1983 à 1985, avant d’être maire socialiste de Florence. Quant au vieux Goffredo Petrassi (1904-2003), il ne m’avait pas semblé si sourd que cela….

En matière de musique, Pierre-Jean Rémy savait surfer sur les sujets grand public Après Callas, il a été le premier à publier une biographie en français du chef autrichien, Herbert von Karajan (1908-1989). Comme pour Callas, la critique aura beau jeu de repérer les inexactitudes, les approximations, le côté compilation brouillonne d’un ouvrage qui sort souvent de son sujet, pour déborder sur les goûts personnels de l’auteur en matière symphonique ou lyrique.

Je vais sans doute le feuilleter à nouveau…

Vacances 2022 : les pins et les fontaines de Rome

Villa cardinalice

On a parfois – souvent même – de belles surprises en réservant ses hôtels via un site spécialisé – Booking.com pour ne pas le nommer. Cela a été vrai des deux hôtels trouvés à Lucques puis à Punta Ala. C’est encore plus évident avec ce qu’on n’ose pas qualifier d’hôtel, pourtant bon marché, dans la banlieue de Rome, la Villa Grazioli sur les hauteurs de Grottaferrata. Ce palais, construit en 1580, pour le cardinal Antonio Carafa, jouxte un autre palais sur la commune voisine de Frascati, la Villa Aldobrandini, où Goethe séjourna.

La Villa Grazioli à Grottaferrata

La Villa Aldobrandini à Frascati.

Les pins et les fontaines de Rome

Evidemment quand on évoque les pins et les fontaines de Rome, on pense à deux des oeuvres les plus célèbres de Respighi : Les Pins de Rome (1924) et Les Fontaines de Rome que j’avais programmées en 2017 au Festival Radio France (lire Fontaines centenaires) à l’occasion des cent ans de leur création à Rome.

Quelques-unes des innombrables fontaines qu’on peut voir à Rome, dont celles que dépeint Respighi.

Je ne change pas d’avis quant à ma version préférée de ces deux poèmes symphoniques

Vacances 2022 : Pise et Livourne pour Mascagni et Modigliani

Hommage à Sempé

Jean-Jacques Sempé est mort avant-hier, et on n’a pas fini de mesurer le génie de cet homme, de cet artiste au sens plein du terme. Je ne vais pas à mon tour céder à un hommage vite fait, juste rappeler le billet que j’avais écrit au début 2018, à propos d’une part essentielle de son oeuvre, la musique : Jean-Jacques et la musique.

Il n’y a pas que la tour penchée à Pise

Y aller ou pas ? Je me suis posé la question. J’avais visité Pise rapidement il y a plus d’une vingtaine d’années, c’était déjà l’affluence pour voir le célèbre campanile incliné. Finalement j’y suis retourné et bien m’en a pris. Je ne me rappelais plus les trésors de la cathédrale, encore moins les immenses fresques restaurées du Camposanto. Et le reste d’une ville charmante, traversée par l’Arno qui ne semblait pas avoir trop souffert de la sécheresse qui tarit les fleuves français.

Livourne : Pietro Mascagni et Amadeo Modigliani

Je ne me serais sans doute pas arrêté à Livourne (Livorno) si la ville portuaire ne s’était trouvée sur ma route vers ma destination de vacances de ce long week-end du 15 août. J’ai découvert que c’était la ville natale du compositeur Pietro Mascagni (1863-1945) et du peintre et sculpteur Amedeo Modigliani (1884-1920). L’hommage aux enfants du pays ici n’a rien à voir avec celui que Lucques et Torre del Lago ont rendu à Puccini. Ou alors il ne m’a pas sauté aux yeux !

En bord de mer une esplanade édifiée en 1925 baptisée du nom du compositeur à sa mort en 1945, la Piazzale Mascagni

Livourne, Piazzale Mascagni
Dans l’opulente Villa Mimbelli, siège du musée Giovanni Fattori
Museo Civico Giovanni Fattori

une belle série de tableaux du début du XXème siècle italien, et parmi eux, un portrait du jeune Pietro Mascagni

Angiolo Tomassi, Pietro Mascagni, 1899

et de Modigliani un petit tableau qui ne dit rien de ce qu’il deviendra une fois arrivé à Paris.

Amedeo Modigliani, Stradina toscana, 1898

Un buste aussi :

À propos de Mascagni, je ne peux m’empêcher de me rappeler l’un de mes plus grands souvenirs du Festival Radio France, quand Sonya Yoncheva et son mari, le chef Domingo Hindoyan, nous avaient donné à Montpellier une version exceptionnelle de l’opéra Iris. C’était le 26 juillet 2016.


Vacances 2022 : Lucca, la maison natale de Puccini

On avait été ému de visiter la maison que le compositeur de La Bohème s’était fait construire à Torre del Lago et où il vécut plus d’une vingtaine d’années entre 1899 et 1921 (lire Puccini à Torre del Lago)

On l’a été plus encore dans sa maison natale à Lucques au deuxième étage du 9 Corte San Lorenzo

Pas tant pour l’atmosphère des lieux qui ne comptent plus guère de mobilier ou d’objets d’origine que pour l’abondance et la richesse des documents qui y sont exposés. Puccini est partout intensément présent : photos, lettres et cartes postales, partitions.

Documents ordonnés selon une muséographie intelligente et intelligible tant pour le novice que pour le spécialiste de l’œuvre de Puccini.

La chambre des parents Puccini où naquit et fut baptisé le petit Giacomo
La tenue de scène de Maria Jeritza, l’une des premières interprètes de Turandot.

Puccini meurt à Bruxelles le 29 novembre 1924, des suites d’une opération d’un cancer de la gorge. Après des obsèques à l’église royale Sainte-Marie de Schaerbeek, son corps est transporté à Milan où, le 3 décembre 1924, ses funérailles sont célébrées dans la cathédrale par l’archevêque Eugenio Tosi. À l’issue de celles-ci, sa dépouille est inhumée provisoirement au cimetière monumental de Milan, dans le caveau de famille d’Arturo Toscanini. Deux ans plus tard, le 29 novembre 1926, il est inhumé définitivement dans sa maison de Torre del Lago selon la volonté de son fils Antonio