La reine Beatrice

Alain Lompech (sur Facebook) : Beatrice Rana vient de publier un disque fabuleux… Perlemuterorichtérogilelsien… Elle sait tout de l’art du piano et de la musique… On s’incline… et on applaudit à tout rompre…

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Jean-Charles Hoffelé (sur FB aussi, bientôt dans Classica) : Fabuleux et renversant.

Alain Lompech, encore : Elle est incroyable : la science de l’alchimie sonore et la perfection de l’analyse  plus la domination totale du clavier – alla Richter ou dans un genre différent Lipatti -, plus le son rond, ample, profond qui fait entrer tout le piano en transe sonore…
Ses Goldberg m’avaient bien sûr beaucoup plu, mais beaucoup moins que celles récentes de Gabriel Stern, je l’avais entendue en concert – malheureusement bridée par Krivine dans le 3ème de Prokofiev, entendue en récital… mais là d’un coup, elle ouvre grand ses ailes et, sans jamais faire l’intéressante, se hisse aux premiers rangs des pianistes de son temps…

J’ai téléchargé ce nouveau disque dès vendredi. Je serais bien incapable d’user de tous les qualificatifs que lui attribue Alain Lompech, je les partage complètement. Il faut aussi, et peut-être d’abord, ajouter que le programme de ce CD est d’une intelligence rare, et que c’est, à ma connaissance, la première fois que se côtoient Ravel et Stravinsky dans un disque de piano solo. Oui, tout ici est miraculeux. Finalement conforme à ce que j’ai aimé chez cette pianiste (tout juste 26 ans!) dès que je l’ai entendue en concert.

Le dimanche 26 janvier 2014, Beatrice Rana était la soliste d’un de ces concerts dominicaux qui font la joie d’un public familial à Paris. Fayçal Karoui dirigeait les Concerts Lamoureux et la jeune pianiste italienne jouait le 2ème concerto de Saint-Saëns. Subjugué, je fus immédiatement subjugué : la simplicité, l’absence de posture de la pianiste devant son clavier, une virtuosité et une maîtrise confondantes, sans esbroufe, le chic, l’allure qu’il faut dans cette oeuvre (qui commence comme Bach et finit comme Offenbach selon le bon mot de George Bernard Shaw).

Quelques mois plus tard, je retrouvais Beatrice Rana, complice du Quatuor Modigliani, au Festival d’Auvers-sur-Oise (Une fête de la musique) :

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« En seconde partie… le quintette pour piano et cordes de Schumann – on manque de superlatifs pour le qualifier ! et l’entrée en lice de Beatrice Rana, une musicienne de 22 ans dont j’ai déjà dit et écrit qu’elle a déjà tout ce qui fait d’elle une grande, une très grande artiste. Qui n’a besoin ni d’esbroufe ni de look savamment étudié pour imposer une présence. Au début du Schumann, on la trouvait presque effacée, trop discrète, face à ses compères du Modigliani, et puis on a vite compris que, mine de rien, c’est elle qui menait le train de ces quatre mouvements sublimes et suspendus de musique pure »

Il fallait absolument que j’invite Beatrice Rana au Festival Radio France à Montpellier. Elle y était déjà venue dans la série des jeunes solistes en 2012, mais cette fois je voulais qu’elle ouvre le festival dans la grande salle Berlioz du Corum. Le 11 juillet 2016. Et avec une première pour elle ! Rien moins que les Variations Goldberg de BachC’est à Montpellier qu’elle les donnerait pour la première fois en public, avant une tournée de récitals qui allait déboucher sur le premier disque de l’artiste italienne chez Warner.

Dans Le Monde du 12 juillet 2016, Marie-Aude Roux écrit : « Beatrice Rana n’a certes rien à prouver sur le plan technique. Mais sa maturité sereine et son sens architectonique impressionnent, qui font de cette œuvre monumentale – plus d’une heure et quart de musique – une véritable pierre de Rosette. Le thème initial de l’« Aria » semble en effet se poser comme une énigme. Elégance du phrasé, fluidité du jeu, sonorité d’une rondeur charnelle, Rana prendra le temps de dévoiler une à une les solutions proposées par chacune des variations ».

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Le 16 juillet 2018, Beatrice Rana revenait à Montpellier, encore pour une première pour elle : le 4ème concerto de Beethoven (« Lorsque je joue Beethoven, je ressens une grande responsabilité. C’était le cas pour ce concert ici à Montpellier, je jouais ce concerto pour la première fois, c’était beaucoup d’adrénaline ».

Entre-temps, elle avait publié son premier disque concertant, couplage à nouveau inédit, et toutes les qualités qu’on reconnaît à Beatrice Rana.

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Merci, chère Beatrice, de démontrer que virtuosité, maîtrise époustouflante du clavier peuvent se marier à la musicalité la plus pure, et que vous n’avez besoin d’aucun artifice, de ne cultiver aucun look provocateur ou aguicheur, pour avoir le public à vos pieds. Restez ce que vous êtes, une très belle personne, une très grande artiste !

 

Doux zéphyrs

Les gros coffrets de CD semblaient être l’apanage des seules majors. Harmonia Mundi s’y était mis aussi. Voici qu’Alpha, le label amiral du groupe Outhereprend le même pli, et tire une salve magnifique.

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Le 3 octobre dernier, France Musique consacrait toute une journée à l’ensemble Le Poème harmonique fondé il y a vingt ans par Vincent Dumestre.

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On reviendra sur cette belle aventure. On peut déjà dire que Le Poème harmonique et Vincent Dumestre seront des invités de choix du prochain Festival Radio France pour une série de concerts exceptionnels dans les plus beaux lieux d’Occitanie !

Autre proposition passionnante, ce parcours populaire et savant à et dans Naples (voir Sur les traces de Stendhal)

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Last but not least, une formation – Zefiro – don’t j’ai peine à croire qu’elle a été fondée il y a trente ans déjà et dont j’ai suivi, avec gourmandise, le parcours musical et discographique, gorgé de couleurs et de saveurs italiennes, pulpeux, sensuel, comme le jeu de ses trois fondateurs, Alfredo Bernardini, Paolo et Alberto Grazzi.

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Il y a comme un goût de trop peu dans ce parfait coffret de 10 CD.

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Une aubaine ! Un indispensable de toute discothèque !

Du piano de toutes les couleurs

Bien avant Debussy et son En blanc et noir,on savait que le piano ne se réduisait pas à ce simpliste contraste.

Deux formidables coffrets nous rappellent de quelles fabuleuses palettes de couleurs des musiciens inspirés peuvent revêtir leurs claviers.

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D’abord le fabuleux héritage de la pianiste russe Maria Grinberg(1908-1978)

Née dans une famille de l’intelligentsia juive russe, elle prend ses premières leçons de piano avec sa mère, puis David Aisberg, qui lui donne gratuitement des cours. À l’âge de 12 ans, en 1920, elle joue le Concerto de Grieg avec l’orchestre de l’Opéra d’Odessa. La famille vit pauvrement, le père ne pouvant plus exercer sa profession de professeur d’hébreu depuis la Révolution. En 1923 elle entre au Conservatoire d’Odessa, et elle joue avec David Oïstrakh, originaire comme elle d’Odessa. À 17 ans, à l’automne 1925, elle part étudier à Moscou, où elle fait une forte impression à Heinrich Neuhaus. En 1926, elle entre dans la classe de Felix Blumenfeld (qui eut aussi comme élève Vladimir Horowitz). Elle joue des sonates de Beethoven, les Rhapsodies de Liszt, les œuvres de Frank, Ravel. Après la mort de Blumenfeld, en 1931, Grinberg poursuit ses études avec Constantin Igoumnov, jusqu’en 1935, année où elle obtient le Second Prix au Concours de piano de la Grande Union. La même année, elle est profondément marquée et influencée par un concert d’Artur Schnabel, qui lui fait mesurer la profondeur de la musique de Beethoven, et dont elle dira : « Après ma rencontre avec Schnabel, j’ai été toute ma vie à la recherche de Beethoven. » Elle donne alors de nombreux concerts dans différentes villes d’Union Soviétique. En 1937, elle est sélectionnée pour le Concours Chopin à Varsovie mais ne peut s’y rendre, attendant un enfant. Elle joue en soliste, mais pratique aussi la musique de chambre avec le Quatuor Borodine et accompagne la cantatrice Nina Dorliak.

Mais les débuts de cette carrière prometteuse sont compromis par l’arrestation de son mari, le poète polonais Stanislaw Grinberg, et de son père, professeur d’hébreu, et leur exécution, comme « ennemis du peuple », en 1937, grande période des persécutions staliniennes, visant notamment – mais pas uniquement – les Juifs. À partir de cette époque, elle ne peut plus jouer dans les manifestations officielles et doit se contenter d’accompagner une petite troupe de danseurs amateurs, participant occasionnellement à des concerts à la place du timbalier. Elle est renvoyée de l’Orchestre Philharmonique de Moscou où elle travaillait depuis 1932. Au début de la guerre, elle est déplacée en Oural, à Sverdlovsk (aujourd’hui Ekaterinbourg).

Quelques années plus tard, après la guerre, elle est réintégrée par le pouvoir et peut donner des concerts à travers l’Union soviétique. Après la mort de Staline, en 1953, le pouvoir lui permet aussi de donner des concerts à l’étranger, le premier ayant lieu à Prague en 1958, mais ses prestations hors de la Russie seront rares : 14 tournées au total, dont 12 dans les pays du bloc de l’Est, dans des programmes souvent consacrés à Beethoven, et 2 aux Pays-Bas (sa seule incursion au-delà du rideau de fer), où ses récitals sont particulièrement acclamés. Par ailleurs, elle est de nouveau frappée par le sort, car elle commence à perdre la vue ; les médecins diagnostiquent une tumeur au cerveau, dont elle est opérée avec succès en 1955. En 1959, elle commence à enseigner à l’Académie russe de musique Gnessine. Heinrich Neuhaus appuie sa candidature au poste de professeur dès 1960, mais elle ne le deviendra qu’en 1970. Elle reçoit en 1961 le titre d’« artiste émérite d’Union Soviétique » et obtient alors l’autorisation de partir en tournées dans les pays de l’Est.

À l’âge de 61 ans, elle obtient une chaire d’enseignement à l’Institut de Musique Gnessine ; ce sera sa seule reconnaissance officielle, et le Conservatoire de Moscou ne lui proposera jamais rien, comme elle ne sera jamais conviée à participer au jury du Concours International de piano Tchaïkovski. La fin de sa vie est ternie par une santé défaillante et de fréquentes annulations de concerts. Lorsque les médecins lui conseillent d’abandonner les concerts, elle déclare : « Pourquoi vivre, si je ne peux pas jouer ? » Elle meurt le 14 juillet 1978 à Tallinn, en Estonie. Elle est enterrée à Moscou.

De fait, à l’écart des milieux officiels de la musique en Union soviétique, comme sa compatriote et contemporaine Maria Yudina, mais très respectée des musiciens, voire vénérée, elle reste encore très méconnue. Heureusement, il reste tous ses enregistrements, au premier rang desquels figure la première intégrale par un pianiste russe des 32 sonates de Beethoven, son grand legs discographique, réalisé de 1960 à 1974, dont la presse musicale ne souffla pas un mot, même si elle en donna également l’exécution intégrale en concert à l’occasion de son soixantième anniversaire. On peut aussi mentionner un enregistrement exceptionnel du Troisième Concerto de Rachmaninov enregistré en 1958, à Moscou, sous la direction de Karl Eliasberg.

On connaissait déjà cette intégrale des sonates de Beethoven, publiée par Melodia.

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On a maintenant 34 CD qui reprennent un important corpus beethovenien, mais aussi et surtout un éventail assez exceptionnel de Bach à Medtner en passant par Mozart, Chopin, Mendelssohn, Rachmaninov, Schumann, une extraordinaire version des Variations symphoniques de Franck (voir ici les détails du coffret Scribendum)

Et puis il y a ces 52 sonates de Scarlatti confiées au piano moderne par le fantasque Lucas Debargue. Depuis que j’ai acheté le coffret de 4 CD, je déguste, je me laisse surprendre, je m’abandonne à la fantaisie du jeune pianiste.

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Frères

Une famille comme les Järvile père, Neeme et les deux fils, Paavo et Kristjan, chefs d’orchestre – est une absolue rareté.

IMG_4017(Kristjan Järvi derrière son père Neeme, assis – entourés des violonistes Daniel Lozakovich et Mari Samuelsen, à Montpellier le 11 juillet dernier)

La seule autre du même type que je connaisse est celle des Sanderling, Kurt le père (1912-2011), et ses trois fils, Thomas (1942-) Stefan (1964-) et Michael (1967-).

J’ai eu la chance d’entendre et de voir diriger Kurt Sanderling, deux fois à la tête de l’Orchestre de la Suisse romande (la 9ème de Beethoven… et la 9ème de Mahler) au début des années 90. Expérience inoubliable. Ou comment un très grand chef parvient à transfigurer un orchestre ! J’y reviendrai, en tentant une discographie du coeur.

J’ai eu, par la suite, le bonheur d’inviter deux des trois fils de Kurt, l’aîné Thomas et le deuxième Stefan, cette fois avec l’Orchestre philharmonique de Liège.

Thomas Sanderling avait dirigé un beau et noble Requiem allemand de Brahms, en dépit d’un contact difficile avec l’orchestre.

Stefan Sanderling était lui venu à trois reprises pour des programmes toujours originaux (deux symphonies de Haydn encadrant le 4ème concerto pour piano de Rachmaninov, joué par Michel Dalberto, une immense Huitième symphonie de Chostakovitch qui m’avait profondément bouleversé, un programme César Franck au printemps 2011 pour les 50 ans de l’orchestre).

Quant à Michael, je ne le suis que de loin et par ses disques. Il vient de réaliser deux intégrales en parallèle, les symphonies de Beethoven et celles de Chostakovitch.

Petite compilation des principaux enregistrements des frères Sanderling :

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Comme les Järvi, les Sanderling ont pu se développer et faire de belles carrières sans que la stature du père leur fasse ombrage.

Ce n’est pas toujours le cas de fratries célèbres dans le passé, où la célébrité de l’un a éclipsé le talent de l’autre.
Trois exemples l’illustrent : Krips, Karajan et Jochum !

Josef Krips (1902-1974), tout le monde connaît le grand chef mozartien, qui a laissé des enregistrements de légende. Mais mon premier disque signé Krips était celui d’un dénommé Henry Krips (1912-1987) dirigeant un – à l’époque – mystérieux Philharmonia Promenade Orchestra. 

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Même patronyme, mais prénom fleurant bon son anglicité, j’ai longtemps attendu pour savoir que Henry était né Heinrich en février 1912 et que le petit frère de Josef avait émigré en Australie en 1938 pour fuir son Autriche natale annexée par Hitler.

Il n’est pas resté grand chose de son activité aux antipodes. On trouve en revanche quelques témoignages d’un art très distingué de faire sonner la musique viennoise, pas de chichis, pas d’alanguissements, mais un chic, une allure qui siéent idéalement à ces valses.

Le cas des frères Jochum est plus simple.

Eugen (1902-1987) et son petit frère Georg Ludwig (1909-1970) ont tous deux nourri une passion pour BrucknerDifférence de taille entre les deux : Georg Ludwig a adhéré en 1937 au parti nazi et a dirigé de 1940 à 1945 le Reichs-Bruckner-Orchester à Linz.

Chez les Krips et les Jochum, l’aîné a pris presque toute la lumière. C’est l’inverse qui s’est produit chez les KarajanC’est peu dire que le fils aîné d’Ernst et Martha Ritter von Karajan, Wolfgang, né à Salzbourg le 27 janvier 1906 (le même jour que Mozart, d’où son prénom ?), mort le 2 novembre 1987 dans la même ville, n’a pas eu la notoriété ni la postérité de son cadet Herbert (1908-1989).

Il semble s’être contenté d’une activité d’organiste et de musicien voué à la musique baroque. Je n’ai pas enquêté sur les liens qui unissaient, ou pas, les deux frères, pas trouvé de documents photographiques attestant d’une proximité familiale, alors qu’ils ont l’un et l’autre résidé toute leur vie dans leur ville natale.

L’aventure France Musique (VIII) : Mémoire retrouvée

Dans le cadre de la nouvelle émission  Les Trésors de France Musique de la grille de rentrée de France Musique, proposée chaque soir de 23 h à minuit, Françoise Monteil diffusait jeudi soir des extraits d’une Mémoire retrouvée consacrée au violoniste Isaac Stern.

J’évoquais le concept des grilles d’été que j’avais involontairement introduit sur France Musique à l’été 1994 (L’aventure France Musique : la séparation).

Deux pleins mois pour permettre aux producteurs réguliers de la chaîne, d’abord de prendre leurs vacances, mais aussi d’essayer de nouvelles idées, de nouveaux formats, et bien sûr pour la direction de donner leur chance à des collaborateurs extérieurs, de tester des concepts, d’ouvrir la chaîne, etc. (c’est ainsi que l’animateur de Tour de chant, l’actuelle émission dominicale vouée à la chanson, Martin Pénetétait venu me proposer une mini-série d’été).

Parmi les projets auxquels je tenais le plus, je souhaitais constituer, ou plutôt reconstituer des archives sur les grands interprètes retirés de la vie active. Déjà à l’époque (!) on invitait les artistes au micro en fonction de leur actualité, pour faire la « promo » de leur dernier disque, du concert ou du spectacle auquel ils participaient. Mais les grands entretiens comme ceux que conduisait Claude Maupomé (Comment l’entendez-vous ?) n’existaient plus.

Je me demandais tout simplement, comme beaucoup d’auditeurs, ce qu’ils étaient devenus, tous ces artistes qui nous avaient enchantés. C’était d’ailleurs le premier titre auquel j’avais pensé : « Que sont-ils devenus? ». Finalement nous nous étions arrêtés à un titre à la fois plus neutre et plus explicite : Mémoire retrouvée.

Le principe de l’émission était d’une grande simplicité. Tous les producteurs de la chaîne étaient sollicités, ils choisissaient librement celles et ceux qu’ils allaient interviewer, et, après arbitrage de ma part, on ne fixait la durée et le nombre des émissions qu’après qu’ils eussent rencontré leurs interlocuteurs. Et surtout, l’émission devait échapper au cadre classique de l’interview, questions-réponses, et laisser seulement parler le musicien, l’inviter à se livrer en toute confiance en dehors de toute préoccupation promotionnelle.

C’est peu de dire que ni les producteurs ni les chargés de réalisation n’étaient habitués à pareille liberté (en général, la direction imposait un format, un horaire), et qu’il fallut pas mal de réglages. Mais tous eurent tôt fait de constater que c’était la bonne formule.

Je  me rappelle deux cas en particulier, où cette souplesse fut bienvenue : ce producteur qui s’était rendu au domicile, une petite maison au bord de la Marne,  d’un ténor qui eut son heure (justifiée) de gloire et qui m’avoua qu’il parviendrait avec peine à construire une heure et demie d’émission avec les propos qu’il avait enregistrés (« C‘est terrible, il n’avait rien à dire! »), et à l’inverse, cette productrice qui avait obtenu un rendez-vous avec Renata Tebaldi, en était revenue enthousiaste, avec de la matière pour faire cinq émissions. Le ténor eut ainsi droit à une heure et demie, la concurrente de Maria Callas à sept heures et demie.

Sauf erreur de ma part, cette série d’émissions estivales commença en 1994 et s’acheva en 2000.

Ces Mémoire retrouvée sont, je l’imagine, toutes archivées à l’INA. Elles ont beaucoup servi à Karine Le Bail et à son émission Les Greniers de la mémoire, mais aussi, bien sûr, à chaque fois qu’est survenu le décès de ceux que les micros de France Musique étaient allés chercher au fond de leur retraite.

La grande majorité des artistes sollicités par les producteurs de France Musique avaient répondu avec enthousiasme, souvent avec émotion. Quelques refus cependant : je me rappelle Teresa Stich Randall 

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faisant répondre qu’elle n’avait rien à dire sur sa vie d’avant (les années Aix, erc.), ou Lisa Della Casa disant que ses disques parlaient pour elle.

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Je me réjouis que Françoise Monteil pioche dans ces trésors, dans ces mémoires à jamais vivantes, pour son émission vespérale.

Parmi les extraits disponibles sur le site de l’INA

Roland Petit (1998)

Pierre Schaeffer (1994)

Régine Crespin (1995)

La petite histoire (IV) : déjeuner royal

En Belgique, le Concours Reine Elisabeth est une institution que nul ne peut ignorer. Chaque année, des moyens publics et privés très importants sont mobilisés pour assurer à ce concours un rayonnement médiatique dont ne bénéfice aucune autre entreprise culturelle – orchestre, opéra, festival – du pays. Je me suis déjà exprimé sur le sujet : De l’utilité des concours.

Chaque année, le Concours organise (organisait ?) à Bruxelles un déjeuner pour ses généreux donateurs, pour les membres du jury de la discipline concernée et ses partenaires, sous la présidence d’un membre de la famille royale. J’ai eu le privilège (!), comme directeur de l’orchestre philharmonique de Liège, qui assume certains concerts des lauréats, d’être invité deux ou trois fois à ces déjeuners. Ils étaient alors présidés par la Reine Fabiola (prononcer : la Rhin-ne !), la veuve du Roi Baudoin, brutalement décédé au cours de l’été 1993 dans sa résidence d’été en Espagne.

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Nous prenions place autour de tables rondes, au Palais d’Egmont, selon un plan de table soigneusement revu par le protocole de la Maison du roi. Les invités devisaient debout près de leur table, attendant que la Reine paraisse, vêtue de mauve, de pourpre ou de rose ancien, coiffure bouffante. Le rituel était immuable : Fabiola était accompagnée par le comte Jean-Pierre de Launoit, inamovible président du Concours jusqu’à sa mort en 2014 et intime de la famille royale de Belgique, elle saluait d’un discret signe de tête les personnes qu’elle reconnaissait et, plus rarement, elle tendait une main fine et molle à ceux que Jean-Pierre de Launoit lui indiquait. J’eus ainsi le privilège d’être distingué et de m’entendre dire de la royale bouche : « J’aime beaucoup votre orchestre » !

Inutile de dire que, ce jour-là, je bénéficiai soudain d’une attention soutenue de la part de mes voisines de table (nous n’y étions que deux représentants de l’espèce masculine) qui, jusque là, m’avaient soigneusement ignoré, ne faisant même pas semblant, comme on le fait d’ordinaire chez ces gens-là, de manifester un tant soit peu d’intérêt pour ma fonction ou ma personne. Je n’en avais cure – j’ai toujours fui les mondanités et les mondains ! – parce que l’occasion m’était donnée de parler avec l’un des plus grands chanteurs de l’époque, l’un de ceux que j’avais entendus et admirés si souvent au disque (Istvan Kertesz à Vienne), le grand baryton-basse finlandais Tom Krause (1934-2013)

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Cette année-là, les épreuves du Concours étaient réservées au chant, et lors de ce déjeuner, j’apercevrais aussi Joan Sutherland et Grace Bumbry !

J’eusse aimé être placé à table à côté de Tom Krause, mais le protocole avait placé entre nous une dame sans doute très importante qui nous assomma durant tout le repas des soucis de son mari banquier. À ma droite était assise une autre dame qui avait dû être très belle dans sa jeunesse, qui débitait banalités et fadaises sur la musique et les musiciens avec une telle bonne humeur que je l’aurais presque remerciée d’égayer cette sinistre tablée.

Heureusement les déjeuners « royaux » ne durent jamais longtemps. Sitôt le café servi, les convives se levaient de table et se saluaient avant de prendre congé. Je pris encore un peu de temps pour converser avec Tom Krause, nous fûmes évidemment interrompus par ces dames qui ne voulaient pas être impolies avec celui qui avait été distingué par la Reine Fabiola (« Vous devez être quelqu’un d’important ! » me dit l’une d’elles) et accessoirement avec l’autre homme de la table, qu’aucune n’avait reconnu ni identifié (« Et vous Monsieur vous êtes musicien? », « Vous êtes professeur ? vous enseignez quoi? »).

La honte m’étreignait, j’eus beau essayer de rattraper les bêtises entendues (« Vous aurez bien sûr reconnu l’un des plus grands chanteurs de notre temps, Tom Krause »), c’était peine perdue, et le premier à s’en amuser était Tom Krause lui-même.

J’ai fait allusion à un autre de ces déjeuners dans un récent billet : Demandez le programme !

Difficile de faire une sélection dans la discographie considérable de Tom Krause. Quelques-uns de mes disques préférés :

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Quand Nathan raconte Serge

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Evoquant, le 14 avril dernier, ce coffret qui rassemble les derniers enregistrements de Nathan Milstein pour Deutsche Grammophon, je citais des extraits des passionnants Mémoires du violoniste né à Odessa en 1903, et j’en avais promis d’autres.

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Dans le chapitre 8 de ces « souvenirs », Nathan Milstein parle de Rachmaninov « tel qu’il l’a connu » :

« J’adore Rachmaninov tant comme interprète que comme compositeur. J’aime toutes ses compositions…. Il se laisse dominer par ses émotions, et travaille presque d’instinct comme Schubert. De même, comme chez Schubert, ses compositions sont parfois trop longues. Mais je lui pardonne tout de suite…

J’aime toute particulièrement le Second concerto pour piano. C’est un chef d’oeuvre. Plus on écoute ce concerto, plus on y trouve de choses. Il n’y a pas que la partie de piano qui est une oeuvre de génie, tout l’orchestre est aussi divin.

L’une de mes versions de chevet, qui illustre à la perfection ce qu’en dit Nathan Milstein.

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Que dire aussi de cette oeuvre colossale pour orchestre, choeur et voix solistes, Les Cloches, inspirée d’un poème d’Edgar Poe, et de ses trois merveilleuses symphonies : épique, majestueux, monumental.

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Les symphonies de Rachmaninov par l’orchestre – Philadelphie – et le chef – Eugene Ormandy – qui ont le mieux connu et servi le compositeur.

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Et l’absolue référence des Cloches et des Danses symphoniques, dans la vision épique et hallucinée de l’immense Kirill Kondrachine

Je le rencontrai en 1931, j’avais alors vingt-sept ans. Nous fûmes présentés l’un à l’autre par mon vieil ami d’Odessa, Oskar von Riesemann, que je retrouvai dès mon arrivée en Suisse…. Un soir que je jouais à Lucerne, Riesemann amena Rachmaninov, sa femme, leur fille Tatiana et son mari Boris Conus (prononcer Co-niouss) au concert. Au programme ce soir-là, je jouai la Partita en mi majeur de Bach, et apparemment mon interprétation incita Rachmaninov à écrire une merveilleuse transcription pour piano de certains mouvements – le Prélude, la Gavotte et la Gigue – 

Vint un jour où Rachmaninov me dit : « Nathan Mironovitch, je donne un concert à Paris. Je jouerai le Prélude de Bach dans ma transcription pour la première fois. Viens m’écouter et, à l’entracte, donne-moi ton avis« …

Il y avait un passage dans la transcription du Prélude que je n’aimais pas, je ne le trouvais pas assez « bachien »… A l’issue de la première partie, je vins voir Rachmaninov, comme il me l’avait demandé. J’étais mort de peur, peur de lui dire la vérité…. Je pris un air timide et lui dis : « Sergei Vassilievitch, j’ai des doutes, dans le Prélude il me semble qu’il y a une séquence chromatique qui ne va pas très bien » Rachmaninov me jeta dehors ! Il fallait bien que ça finisse comme ça…

A l’issue du concert, la fille de Rachmaninov donnait un dîner. Je n’osais y aller. Sa femme me voyant désemparé me rassura, me disant qu’il était toujours énervé après avoir joué. A ce dîner, il y avait tous ses amis, les compositeurs Glazounov, Medtner, Gretchaninov et Julius Conus (le père de Boris). Rachmaninov me semblait encore avoir l’air fâché, mais il me fit venir dans la bibliothèque, où la discussion s’engagea, Il demanda à chacun à tour de rôle, s’il avait perçu de mauvaises séquences chromatiques dans sa transcription de Bach. Apparemment Glazounov n’avait pas bien écouté, Medtner avait dû penser surtout au dîner et au vin qu’il boirait, et n’avait rien remarqué. ..

De retour à l’hôtel Majestic, avenue Kléber, où j’étais descendu de même que Rachmaninov, le concierge m’arrêta :  » M. Rachmaninov souhaiterait vous voir dans sa suite« . Je tremblais de peur, j’ouvris timidement la porte de sa suite, lorsqu’il me cria : « Entre, entre, tu avais raison !« . Pour moi, ce fut l’extase !

Une prochaine fois, toujours puisés dans les souvenirs de Milstein, les rencontres entre Rachmaninov et Horowitz, qui n’engendraient pas vraiment la mélancolie !