J’étais passé par hasard devant il y a quelques mois (voir Mémorables), cette fois j’y suis entré et j’ai vérifié que la Grange de Meslay est à la hauteur de son mythe (lire ma brève de blog : Mythique).
Sviatoslav Richter tombe amoureux de cette grange qui se relève tout juste des injures de la guerre, au début des années 60 et décide d’y fonder quelque chose comme un festival. La suite elle est racontée sur le site de la Grange de Meslay. Enfant puis adolescent, étudiant au conservatoire de ma ville de Poitiers, j’étais déjà fasciné par cette histoire, à laquelle je pensais ne jamais avoir accès. Et le fait est qu’il m’a fallu attendre juin 2026 pour enfin découvrir les lieux et vérifier la réalité de la légende. A lire sur Bachtrack : Tiberghien et Arielle Beck entrent dans la légende de la Grange de Meslay
La légende du lieu elle s’est construite bien sûr d’abord avec Richter et ses amis (voir ci-dessous), mais elle a prospéré avec cette cohorte d’artistes, de pianistes essentiellement, qui nous laissent de précieux témoignages, le plus émouvant d’entre eux étant celui de Nicholas Angelich, lors de l’un de ses derniers concerts, en août 2020
Quand Warner se décidera-t-il à consacrer un coffret au grand György Sebök qui jouait en 1991 à Meslay ?
Trouvé sur YouTube ce film sur Richter à Tours, mais à réserver à ceux qui comprennent l’allemand (la langue maternelle du pianiste russe)
Sur place à Meslay, ou en d’autres lieux tout proches, Sviatoslav Richter a enregistré plusieurs disques Bach et Haendel, réédités au hasard des coffrets publiés en 2015 à l’occasion du centenaire de l’artiste
Le London Symphony, Lucy Crowe et Simon Rattle à l’issue d’une 4e de Mahler d’anthologie
Il y a plus de deux ans, j’avais déjà assisté à une 6e symphonie de Mahler « suffocante » dirigée par le même chef à la tête de l’Orchestre de la radio bavaroise dont il a pris la direction.
J’ai toujours eu des réticences, ou plus exactement des préventions à l’égard d’un chef, formidablement doué, très souvent admirable et admiré, mais qui me semblait toujours pécher par un souci excessif du détail.
Ce que j’ai entendu dimanche, ce que j’avais entendu en octobre 2023, me fait très sérieusement reconsidérer ma position.
Et toujours pour les humeurs et bonheurs du temps, mes brèves de blog
S’il y a une figure universelle dans la musique classique, du Moyen-Âge à nos jours, c’est bien celle de la Mère. Je n’ai aucune intention d’en faire une revue même partielle. juste de choisir dans ma discothèque quelques-unes de ces musiques qui m’évoquent non pas la mère que je n’ai plus, mais la mère aimante, consolatrice, fantasmée peut-être…
Parle-moi de ma mère
N’est-il pas touchant ce brigadier stationné à Séville qui voyant apparaitre une frêle jeune fille arrivant du pays, lui demande : « Parle-moi de ma mère«
C’est l’un des passages les plus célèbres et musicalement réussis de l’opéra de Bizet, Carmen, lorsque Don José est abordé par Micaëla
Donne-moi à manger
Chez Mahler, la figure de la mère peut être tragique, impuissante, comme dans cette mélodie extraite du recueil Des Knaben Wunderhorn.
« Mutter, ach Mutter! es hungert mich, Gib mir Brot, sonst sterbe ich. » (« Mère, ô mère, j’ai faim / Donne-moi du pain ou je vais mourir »)
Les chansons de ma mère
Tout autre ambiance pour ls quatrième des sept « Chansons tsiganes » de Dvorák dont le titre anglais est Songs My Mother Taught Me (Les chansons que ma mère m’a apprises)
Je ne te quitte pas
Intéressant aussi ce poème de Rückert mis en musique par Schumann, où une future mariée s’adresse à sa mère en lui disant en substance : « Ce n’est pas parce que je l’aime (mon mari) que je vais cesser de t’aimer«
Mutter, Mutter! Glaube nicht, Weil ich ihn lieb’ also sehr, Dass nun Liebe mir gebricht, Dich zu lieben, wie vorher.
Mutter, Mutter! Seit ich ihn Liebe, lieb’ ich erst dich sehr. Lass mich an mein Herz dich ziehn, Und dich küssen, wie mich er.
Mutter, Mutter! Seit ich ihn Liebe, lieb’ ich erst dich ganz, Dass du mir das Sein verliehn, Das mir ward zu solchem Glanz.
La mort de la mère
Schubert fait comme souvent dans la pudeur avec ce Grablied für die Mutter
Quant à Alfred Schnittke (1934-1998) c’est d’abord avec un quintette avec piano, puis un élargissement au grand orchestre sobrement intitulé In memoriam qu’il rend un bouleversant hommage à sa mère disparue en 1972.J’avais eu la chance de réentendre la version initiale il y a quelques semaines à Deauville (lire mon article sur Bachtrack)
A la mère
Une ode à la mère, à sa mère, du compositeur estonien Peeter Vähi, par son illustre compatriote Neeme Järvi
Roses éternelles
Et puis, toujours enfouies au creux de la mémoire, ces chansons éternelles qui ne fanent jamais…
J’ai, à dessein, évité toute la littérature musicale, que j’adore par ailleurs, qui s’adresse à la Mère entre toutes les mères, Marie, la mère de Jésus… Ce n’est pas un article, mais tout un dictionnaire qu’il faudrait lui consacrer.
Et toujours dans mes brèves de blog, le récit d’un drame qui m’a fortement éprouvé.
Cela me rappelait les pubs de ma jeunesse pour des souscriptions de disques : Les plus belles pages de Beethoven, les plus belles symphonies, etc. Et ce n’était pas toujours de la mauvaise publicité. C’est ainsi que j’ai acquis mes premiers coffrets – je me rappelle en particulier un coffret rouge qui devait s’appeler « La magie du violon », où se trouvaient rien moins que les concertos de Beethoven (Oistrakh), Brahms et Paganini (Menuhin), Prokofiev (Milstein)…
Depuis ce beau concert, je me suis replongé dans ma discothèque en me demandant malicieusement ce que je proposerais comme « les plus beaux quatuors » si j’avais encore la responsabilité d’une programmation. Ou si je devais faire une recommandation… par exemple aux lecteurs de ce blog.
La première des recommandations serait de faire confiance à la jeune génération de quatuors, qui ne cesse de m’épater depuis la vingtaine d’années que je les suis et les écoute.
A commencer par ceux que j’ai eu la chance d’inviter – et souvent de découvrir – au Festival Radio France à Montpellier, comme les Tchalik, les Voce, les Hanson…
Le quatuor Hanson jouant Haydn c’est un souvenir très particulier du festival : en 2020 j’avais tenu à ce que le Festival soit maintenu, malgré les restrictions dues à la pandémie de COVID, dans un format et sous une forme très réduits. Le quatuor Hanson était de cette aventure, et je me rappelle comme si c’était hier ce quatuor de Haydn qui peinait à surmonter la chorale très bruyante des cigales du jardin de la Maison des relations internationales où se déroulaient nos concerts.
Il y a les aînés, les Modigliani, les Ebène qu’on suit et qu’on aime quasiment depuis leurs débuts.
Mais je n’oublie pas les géants du passé, avec lesquels j’ai découvert le genre même du quatuor, et pénétré peu à peu un univers si fabuleux.
Liste évidemment non limitative !
Pour les humeurs et les bonheurs du moment, suivre mes brèves de blog
Je n’ai pas été le dernier, naguère, à regretter que le concert classique d’orchestre soit toujours aligné sur le même modèle : ouverture – concerto – symphonie (cf. nombre d’articles sur ce blog). J’ai finalement été entendu au-delà de mes voeux : il n’y a pratiquement plus aucun concert d’orchestre qui pratique ce schéma, L’ouverture, sauf si c’est une pièce contemporaine un peu obligée, a disparu des programmes depuis une bonne dizaine d’années.
Privés d’entrée
J’ai souvent comparé le programme d’un concert à un menu. Comme il y a, chez les bons chefs, un art de composer un menu entre entrée, plat(s) et dessert, il y a, pour les programmateurs et les musiciens un art de composer un programme de concert. C’était le cas, par exemple, pour un récital de Nelson Goerner dont j’ai rendu compte pour Bachtrack : le programme était très séduisant sur le papier, moins convaincant dans sa réalisation.
Mais en matière d’orchestre c’est ceinture. Plus la moindre petite ouverture, Rossini, Weber, Mozart, au placard ! Alors que, de l’aveu même de tous les chefs d’autrefois, c’était le meilleur exercice qui soit pour un chef de prendre le pouls de l’orchestre, et pour celui-ci de démontrer sa cohésion, son image sonore. Il y a parfois quelques exceptions qui maintiennent cette tradition, comme ici le grand Riccardo Muti lors de l’Europakonzert du 1er mai 2025 de l’orchestre philharmonique de Berlin !
Passés de mode
En matière de disques, c’est plus flagrant encore. Lorsque les plus grands chefs mettaient un point d’honneur à montrer leur orchestre sous leur jour le plus virtuose et le plus brillant, avec des disques d’ouvertures de Mozart, Rossini, Verdi, Weber, voire Beethoven, c’est la disette totale depuis une bonne trentaine d’années.
Ne reste plus qu’à rechercher dans sa discothèque ces concentrés de musique, qui ne préludent pas nécessairement à un ouvrage lyrique, qui sont de petits poèmes symphoniques en soi.
Igor Markevitch a gravé quelques ouvertures avec un orchestre Lamoureux gorgé de couleurs françaises au tournant des années 60
Leopold Stokowski nonagénaire donne une formidable dimension épique à l’Ouverture tragique de Brahms trop souvent immobile sous d’autres baguettes
Quant à Carlo Maria Giulini il a signé le plus beau disque d’ouvertures de Rossini de toute la discographie. Incontournable, incomparable !
Tout aussi indispensables les gravures de Georg Solti des ouvertures de Wagner !
L’actualité n’est pas avare de menaces sur la musique et les musiciens, menaces qu’on peut essayer de parer par les bonnes réponses.
Un orchestre en moins?
Il semble que le rapporteur de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public, le député ciottiste de l’Hérault, Charles Alloncle, préconise dans son rapport – qui devrait être rendu public le 4 mai – la suppression d’un orchestre de Radio France. Il ne fait que ressortir une vieille lune, j’ai l’impression de me retrouver douze ans en arrière, lorsque Mathieu Gallet, tout nouvellement désigné PDG de Radio France, me proposait la direction de la Musique de Radio France (lire Ma part de vérité).
Cela me rappelle un autre souvenir, plus ancien, qui remonte à la décennie 90, lorsque j’étais directeur délégué de France Musique. J’avais reçu un jeune inspecteur de la Cour des Comptes qui essayait de comprendre le fonctionnement de la musique à Radio France, souci louable ô combien. Mais l’une de ses questions m’avait sidéré : il avait comparé le coût d’achat d’une captation et de diffusion d’un concert d’un orchestre extérieur et le coût d’un concert produit par l’une des formations de Radio France et demandé pourquoi France Musique ne se contentait pas d’acheter des concerts (à 10000 €) au lieu de « supporter » dans tous les sens du terme les quatre formations musicales de RF au coût de revient cent fois plus élevé ?
Mais la « menace » proférée par le rapporteur Alloncle trouve et trouvera un écho de plus en plus large dans la population et même – et c’est plus grave – chez les décideurs politiques ou institutionnels. Il faut dire que, quand les médias, privés comme publics, dressent un piédestal à la « star » du Sofiane Pamart, et négligent les vraies stars du piano. Quand Télérama fait la promotion du dernier film de Philippe Béziat « Nous l »orchestre » et parle de « l’orchestre national de Paris » (sans que personne ne corrige), on peut s’inquiéter…
Je ne suis pas encore allé voir ce film, l’aimerai-je autant que Tár ce film dont Cate Blanchett est l’extraordinaire interprète ?
On n’a pas fini de mesurer les conséquences de l’essor de l’Intelligence Artificielle dans tous les domaines de notre vie. Et particulièrement dans le domaine artistique.
J’ai découvert ce matin l’intervention sur France Info d’un avocat spécialisé dans le droit de la propriété interllectuelle à propos de l’intention de Taylor Swift de « protéger » sa voix à l’égard de l’IA. Explications convaincantes non ?
J »ajoute que la fille de cet avocat, ma petite-fille, est une grande fan de Taylor Swift ! Elle n’a pas vraiment réussi à me convaincre…
Et toujours humeurs et réactions du moment dans mes brèves de blog !
Zubin #90
En dehors de dix années supplémentaires, je n’ai pas grand chose à ajouter à l’article – Zubin 80 – que j’avais consacré au chef d’orchestre d’origine indienne Zubin Mehta.
Je ne suis pas sûr que l’obstination qui est la sienne à continuer à diriger coûte que coûte serve sa cause pour la postérité, mais j’ai moi-même cédé à la nostalgie en le voyant diriger les Wiener Philharmoniker il y a un an au théâtre des Champs-Elysées (lire mon article sur Bachtrack : Zubin Mehta au rendez-vous de la nostalgie
Je ne pouvais pas ne pas y être, à cette 30e édition d’un festival à la naissance duquel j’ai assisté en 1997 à Deauville.
Ce 18 avril c’était le 4e anniversaire de la disparition de Nicholas Angelich.
Il faisait le même temps doux que l‘an passé. Entre-temps, l’inamovible Philippe Augier a été réélu maire de Deauville et nous sommes quelques-uns à avoir été heureux et soulagés de revoir Yves Petit de Voize qui résiste avec un courage qui force l’admiration aux ennuis de santé qui l’assaillent.
Le photo ci-dessus c’était hier soir pour l’ouverture de ce 30e festival de Deauville : Julien Chauvin et le concert de la Loge avec Amandine Bré et Anouk Defontenay (compte-rendu à suivre sur Bachtrack)
Pour le reste, je n’ai rien à retrancher ou ajouter à ce que j’écrivais, de mes souvenirs du festival, il y a un an ici même
Le temps retrouvé
J’achève un week-end à Deauville et dans sa région, pour « couvrir » quelques concerts du Festival de Pâques de Deauville qui en est à sa 29e édition (compte-rendu à lire sur Bachtrack: Les joyeuses Pâques musicales de Deauville)
Le souvenir de Nicholas
Ce 18 avril, je ne pouvais pas ne pas penser à la disparition, il y a trois ans exactement – le 18 avril 2022 – au terme de mois de souffrance, de Nicolas Angelich (lire Sur les ailes du chant). Parce que je retrouvais Deauville et son directeur artistique, compagnon de tant d’aventures musicales et amicales, Yves Petit de Voize, et que c’était précisément pendant la première édition du festival, au printemps 1997, que Nicholas avait joué – et gravé pour toujours dans ma mémoire de mélomane – le Concertde Chausson avec Augustin Dumay au violon, et comme 1er violon du quatuor formé pour l’occasion, un tout jeune violoniste Renaud Capuçon. Cette oeuvre est d’ailleurs devenue une figure obligée du festival : elle était encore donnée le 12 avril dernier… avec Augustin Dumay et de tout jeunes partenaires.
Les souvenirs de Deauville
Depuis 1997, j’ai dû revenir trois ou quatre fois à Deauville pour le festival. Je n’ai jamais beaucoup aimé cette partie de la côte normande, la foule qui l’envahit. Je préfère de loin les alentours, l’intérieur des terres ou des lieux plus authentiques comme Houlgate. Mais une balade sur les célèbres planches est incontournable surtout lorsque les prévisions de la météo sont aussi contredites que ce samedi de Pâques
Mais ce que j’ai toujours aimé ici, c’est l’état d’esprit d’un festival qui fait ce que tout festival digne de ce nom devrait faire : révéler des artistes, des partitions, des compositeurs, et ainsi gagner la fidélité d’un public toujours plus curieux.
Vendredi soir, Justin Taylor et l’ensemble SarbacanesSamedi soir, de gauche à droite, Pierre Fouchenneret, Théo Fouchenneret, Lise Berthaud, François Salque
Je sais qu’ils le savent, mais l’exercice de la critique n’est pas toujours le plus aisé qui soit pour qui, comme moi, a fréquenté, engagé, suivi, souvent apprécié des musiciens, des formations musicales, durant de longues années de vie professionnelle, et qui se retrouve à devoir parfois écrire des papiers…critiques sur ce qu’il a entendu.
Mais comme je l’expliquais à une amie, connue dans ma vie d’avant, j’essaie justement de m’en tenir à ce que je vois et entends, sans me payer de mots et de formules, et surtout, si je suis déçu ou insatisfait, j’essaie de comprendre, de ne pas blesser inutilement. Peut-être me trompé-je ? Si des lecteurs de ce blog et de cet article veulent me faire part de leur avis, qu’ils ne se privent pas d’ajouter un commentaire…
Ainsi les titres et le contenu des deux derniers concerts ou spectacles auxquels j’ai assisté traduisent bien mes sentiments :
Hyperion est l’un des Titans de la mythologie. C’est aussi un label britannique qui fait depuis des lustres un travail absolument exceptionnel notamment pour le répertoire concertant du piano romantique. Au fil des ans, j’avais acheté quelques-uns de ces albums, en particulier ceux de Stephen Hough, l’une des gloires du piano britannique, trop peu connu sur le Continent.
Et tout soudain paraît un coffret de 50 CD récapitulant 130 oeuvres, 59 compositeurs, 19 pianistes, 21 chefs d’orchestre et 14 orchestres.
Je dois bien avouer que j’ignorais jusqu’au nom de pas mal de compositeurs et d’interprètes. Il n’y a pas que des chefs-d’oeuvre, mais ce coffret (lire le détail des oeuvres et des interprètes ici : Hyperion) a l’énorme avantage sur des propositions précédemment parues d’être toujours d’une qualité exceptionnelle tant dans le choix des interprètes que de la présentation éditoriale. Qu’il puisse aider à mieux faire connaitre évidemment des oeuvres mais aussi des pianistes qui méritent mieux qu’une notoriété souvent circonscrite à la sphère britannique.
Et toujours mes humeurs du temps dans mes brèves de blog
Longtemps après que le poète a disparu, on ne se remet toujours pas de son départ. Dans une semaine, cela fera quatre ans que Nicholas Angelich est mort au terme de mois de souffrance et de douleur. Il avait 52 ans et nous laisse inconsolables (lire Le piano était en noir et Sur les ailes du chant)
Lorsque j’ai appris, d’abord qu’elle préparait un ouvrage sur lui, puis que ce livre allait sortir ce printemps, j’ai été empli d’une infinie gratitude à l’égard de Nathalie Krafft, une amie de plus de trente ans. Elle présentait son ouvrage mercredi à la Philharmonie. Je n’ai malheureusement pas pu l’y rejoindre, en raison d’un « conflit d’agenda » comme on dit en Suisse, puisque je devais être au théâtre des Champs-Elysées pour un concert (dont je rendrai compte sur Bachtrack).
Je me suis donc précipité chez mon libraire.
L’ancienne rédactrice en chef du Monde de la Musique, auteure de plusieurs ouvrages remarqués (lire Aimer Sibelius) le reconnaît à demi-mot dans ses quelques mots d’introduction. Parviendrait-elle à écrire avec la bonne distance critique sur quelqu’un qu’elle a tant aimé, entouré, secouru, aidé ? Aucune inquiétude à avoir Nathalie ! Tu as écrit l’une des plus admirables biographies que j’aie jamais lues sur un musicien, l’une des plus sensibles et pudiques à la fois, parce que nous sommes quelques-uns à savoir combien avec quelques proches tu étais devenue la vraie famille de Nicholas.
Je n’ai pas encore terminé la lecture de ce livre. C’est parfois un trop plein d’émotion qui surgit au détour d’une page, l’envie d’écouter, de réécouter Nicholas. Alors on repose l’ouvrage, on se nourrit de tous ces détails magnifiques sur l’enfance du pianiste né à Cincinnati, qui a vécu le plus clair de sa vie à Paris et qui pourtant n’a jamais été naturalisé français, sur ses formidables parents, les racines d’un art unique.
Je reproduis ici ce qu’on appelle « la présentation de l’éditeur »
« Devant un piano, Nicholas Angelich avait tout. Héritier des traditions musicales serbe, russe, hongroise, slovaque, française, grâce à son père violoniste et à sa mère pianiste, il les avait assimilées jusqu’à les transmuer en un or qui n’était qu’à lui : un son irremplaçable, une puissance titanesque doublée d’une douceur confondante, une virtuosité combinée à l’inspiration d’un poète. Il fait ses premières gammes aux Etats-Unis où il est né, et donne son premier concert à sept ans. A treize, il part en France, à Paris, où de bonnes fées se penchent sur son destin : Aldo Ciccolini, Yvonne Loriod, Michel Béroff. De là, il mène une carrière de soliste brillante et réfléchie. Cette première biographie de Nathalie Krafft dresse le portrait en clair-obscur de cet artiste absolu, mort en 2022 à l’âge de cinquante et un ans.«
Mais ce bouquin est indispensable, nous est indispensable, bien sûr par la qualité d’écriture et les souvenirs qu’il convoque sous la plume de Nathalie Krafft, mais surtout parce qu’il nous raconte ce grand Nicholas que nous avons de si près connu et tant aimé. Sans vouloir divulgâcher la fin de l’ouvrage, Nathalie a rassemblé une sorte de petit dictionnaire du parler « Angelich », à la fois désopilant et si touchant.
Elle cite l’un des souvenirs les plus forts que j’ai de la présence de Nicholas Angelich sur une scène. C’était en octobre 2010, quelques mois avant la disparition d’une autre inégalable amie, Brigitte Engerer. Je n’ai plus jamais entendu La Valse de Ravel jouée avec le feu qu’y mettaient ce jour-là Nicholas et Brigitte.
« Ce matin, je n’ai pas de mots, je ne veux pas mettre de mots, sur la disparition prématurée autant que redoutée de Nicholas Angelich. Tant de ses collègues, de journalistes, auront dit en quoi il était, il est, unique, immense, magnifique.
Je suis dévasté parce que, de tous les musiciens qu’il m’a été donné de croiser, de rencontrer, Nicholas était comme le frère que je n’ai pas eu, doté de toutes les qualités que j’admire chez un artiste et chez un être humain. Les larmes me viennent en même temps qu’affluent tant de souvenirs.
Nicholas est sans doute – je n’ai pas fait de comptabilité macabre – le pianiste que j’ai le plus invité lorsque j’étais à Liège, le plus écouté en concert. J’avais enfin trouvé une date en juillet 2021 pour l’inviter au Festival Radio France à Montpellier, et son agent avait dû annuler parce que Nicholas était malade. Je savais que, malheureusement, ce n’était pas une maladie « diplomatique »…
En vrac, quelques images.
Une première rencontre à la fin des années 90, au café en face de l’Hôtel d’Albret dans le Marais, alors siège de la direction des affaires culturelles de la Ville de Paris. France Musique avait investi la cour de ce lieu magique au coeur de Paris pour une émission estivale en direct chaque jour. Arièle Butaux avait convié deux jeunes pianistes dont on commençait à parler : Jérôme Ducros.. et Nicholas Angelich. Ils avaient même improvisé un quatre mains. Je les avais invités l’un et l’autre à se désaltérer et les avais interrogés sur leurs projets de l’été : Jérôme avait déroulé un beau calendrier de concerts, tandis que Nicholas, grillant cigarette sur cigarette, annonçait, de son air lunaire, une seule date…
Quelques mois plus tard, je retrouverais étonnamment les deux mêmes pianistes à Deauville, dans le cadre d’un festival pascal voué à faire éclore les jeunes talents. Jérôme Ducros et un quatuor formé pour la circonstance jouaient le quintette « La Truite » de Schubert, et Nicholas Angelich aux côtés – si ma mémoire ne me fait pas défaut – d’Augustin Dumay et du tout jeune Renaud Capuçon, jouait dans les profondeurs du clavier la plus dense des versions que j’aie jamais entendues en concert… du Concert de Chausson.
Je découvre, bouleversé, cet extrait d’un concert de janvier 2019 à la Philharmonie…
Puis il y aura Liège, où dès 2001, je crois que j’aurai invité Nicholas Angelich chaque saison, en commençant par un 2ème concerto de Rachmaninov avec Alexandre Dmitriev, et puis surtout en chaque occasion importante, où il me semblait que la présence de ce musicien était aussi indispensable que l’est celle d’un frère, d’un cousin, lorsque la famille se rassemble.
Je ne puis, ce matin, reparler de toutes ces aventures, je vais tenter de rassembler mes souvenirs, pour les livrer par-delà le chagrin et le deuil.«
Depuis des semaines, nous sommes rivés aux événements du Proche-Orient, accablés par les tragédies quotidiennes qui meurtrissent les peuples iranien, libanais, et autres victimes « collatérales » d’une guerre déclenchée par deux fous furieux, qu’on ne sait plus comment arrêter. Les pitreries, les divagations de Trump ne font plus rire personne…
Pendant ce temps, une autre guerre passe sous les radars de l’information, sauf quand le président Zelensky conclut des accords avec les pays du Golfe pour leur fournir expertise et armes défensives !
Cette guerre qui n’en finit pas d’exténuer les combattants sur le front, que la Russie est incapable de poursuivre, faute de moyens humains et financiers, mais qui n’avouera jamais sa défaite, je ne pouvais pas ne pas y penser jeudi soir à l’Auditorium de Radio France.
Radio France avait invité, pour y faire leurs débuts avec l’Orchestre national de France, deux artistes ukrainiens, la cheffe Oksana Lyniv (lire Maestra) et le violoniste Dmytro Udovychenko.
Personne n’a oublié ce geste si fort du jeune violoniste lorsqu’il apprend qu’il gagne le Premier Prix du concours Reine Elisabeth de Belgique en 2024. Saluant le jury, il refuse la main que lui tend un autre grand lauréat du Concours, le Russe Vadim Repin. Il savait, ce faisant – alors qu’il n’a aucune hostilité personnelle envers son aîné – que le monde entier regarderait ce geste comme celui de la résistance de son pays à la guerre menée par Poutine, dont Repin ne s’est jamais désolidarisé publiquement.
En choisissant de reprendre, pour son premier concert parisien, le 1er concerto de Chostakovitch, Dmytro Udovychenko rappelle, s’il en était besoin, les tragédies du XXe siècle soviétique, où l’ensemble des peuples russe, ukrainien, baltes et d’Asie centrale subissaient indistinctement le joug de la terreur stalinienne. En 1947 c’est le sinistre Jdanov qui impose une doctrine – le réalisme socialiste – qui empêchera Chostakovitch de mener à bien la composition de son concerto. Il lui faudra attendre la mort de Staline, en 1953, et la date du 29 octobre 1955, pour que l’oeuvre soit créée par son dédicataire, le grand David Oistrakh, l’ami Evgueni Mravinski et l’orchestre philharmonique de Leningrad.
Parmi les versions de ce concerto que j’ai dans ma discothèque, il en est une à laquelle je suis particulièrement attaché, celle de mon cher ami Boris Belkin, accompagné par un de ses plus proches, Vladimir Ashkenazy.
Et je n’oublie évidemment pas l’éblouissante prestation du vainqueur du Concours Eurovision des jeunes musiciens que j’avais organisé à Montpellier en juillet 2022, Daniel Matejca
Le jeune violoniste tchèque vient d’ailleurs de publier sa version du concerto n°1 de Chostakovitch couplée au 1er de Prokofiev.
Et toujours humeurs et bonheurs du temps dans mes brèves de blog