Ne m’appelez pas Maestro !

« S’il y a un terme qui m’a toujours paru déplacé, voire ridicule, lorsqu’il est utilisé en français, mais qui, hier soir, était pleinement justifié, c’est celui de Maestro. À un chef d’orchestre italien qui nous a enthousiasmé, on peut en effet dire Bravo Maestro ! »  

C’est ainsi que je commençais mon billet du 10 juin 2016 après le concert d’adieu de Daniele Gatti de ses fonctions de directeur musical de l’Orchestre National de France. Me revient en mémoire précisément une anecdote à propos de ce terme – maestro – : peu après ma prise de fonction comme directeur de la musique de Radio France en juin 2014 j’avais demandé à rencontrer les directeurs musicaux des orchestres de la Maison ronde. Le premier contact avec Daniele Gatti fut un peu rude, comme je l’ai déjà raconté (Remugles) : je m’adressai à lui en l’appelant « Monsieur Gatti », il me rétorqua « non Maestro Gatti » ! Je lui fis observer qu’on était en France et que je continuerais à m’adresser à lui en français. En bons Latins que nous sommes, nous convînmes finalement de nous appeler par nos prénoms, et peu après, de nous tutoyer !

Ridicule, de surcroît incorrecte, en effet, cette habitude prise de parler du maestro Untel pour désigner un chef d’orchestre, un artiste connu, voire un compositeur. C’est le seul défaut de la traduction française de ce passionnant livre d’entretiens entre deux… maîtres, qui m’a été offert récemment (par celui qui se reconnaîtra et que je remercie à nouveau).

Je doute que Seiji Ozawa – pardon le maestro Ozawa (!!) – désigne, en japonais, ses collègues comme « maestro Karajan » ou « maestro Bernstein »

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Cet ouvrage, enfin paru en français, six ans après sa publication au Japon, eût mérité de conserver le titre original que le grand écrivain mélomane, Haruki Murakami, lui avait donné : J’ai parlé de musique avec Seiji Ozawa. Car c’est bien lui qui a pris l’initiative d’une série d’entretiens avec le chef nippon, lorsque ce dernier a été obligé de ralentir, voire de cesser, ses activités, pour soigner un cancer de l’oesophage dans les années 2010-2011.

Extraits du texte introductif de Murakami :

Je n’avais jamais eu de vraie conversation sur la musique avec Seiji Ozawa avant de commencer la série d’interviews qui figure dans ce livre. Certes, j’ai vécu à Boston de 1992 à 1996, période pendant laquelle il était encore directeur musical du Boston Symphony, et je me rendais souvent aux concerts qu’il dirigeait, mais je n’étais rien de plus qu’un fan anonyme dans le public/…./

Si nous ne nous sommes jamais vraiment épanchés sur le sujet de la musique auparavant, c’est parce que son travail de chef d’orchestre accaparait toute son énergie/…./

On diagnostiqua un cancer de l’oesophage à Ozawa en décembre 2009, et après qu’il eut subi une opération très lourde le mois suivant, il dut réduire sérieusement ses activités/…/ C’est ainsi que nous nous sommes mis à parler de plus en plus de musique. Quoiqu’il soit affaibli, une nouvelle vitalité s’emparait de lui à chaque fois que nous abordions le sujet/…./

Je suis un grand amateur de jazz depuis maintenant un demi-siècle, mais cela ne m’a pas empêché d’apprécier tout autant la musique classique, de collectionner les disques classiques dès mes années de lycée et d’assister à autant de concerts que j’ai pu. C’est surtout pendant ma période passée en Europe, de 1986 à 1989, que mon immersion dans la musique classique a été la plus totale….

Difficile de résumer cet ouvrage, qui n’a pas d’équivalent. Censé être découpé en six chapitres – les différentes versions du concerto n° 3 de Beethoven, Brahms joué au Carnegie Hall, les années 1960, Gustav Mahler, l’opéra et la direction d’orchestre – il relate plutôt un dialogue au fil de l’eau, au gré des souvenirs du chef. Savoureuses digressions, anecdotes sans langue de bois notamment sur les deux aînés auprès desquels le jeune Ozawa a appris son métier, Bernstein et Karajan : l’Américain, tout en énergie communicative, se souciant comme d’une guigne du fini orchestral, l’Autrichien cultivant ce fameux Karajan sound, obsédé de perfection technique.

Même dans la première partie, lorsque l’écrivain et le chef comparent, partitions en main, différentes versions du 1er concerto de Brahms, et surtout du 3ème concerto de Beethovenleurs échanges restent abordables pour le non-spécialiste, et donnent, au contraire, envie d’écouter ou réécouter les versions qu’ils écoutent, et dont ils louent les interprètes.

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Murakami et Ozawa évoquent ce fameux concert du 6 avril 1962 au Carnegie Hall de New York, illustrant le complet désaccord entre le soliste, Glenn Gould, et le chef, Leonard Bernstein, sur l’interprétation de ce 1er concerto de Brahms. Concert enregistré, longtemps indisponible.

Puis le dialogue se poursuit sur plusieurs versions du 3ème concerto de Beethoven – je partage avec Murakami une passion pour ce concerto, qui m’a toujours paru le plus parfait des concertos beethovéniens – : d’abord Gould-Bernstein, où l’entente ici entre chef et soliste contraste avec le désaccord brahmsien.

Puis – l’une de mes versions de référence – l’incroyable énergie du duo Serkin/Bernstein, un tempo qui paraît fou de rapidité à nos deux interlocuteurs.

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Et Ozawa de regretter de n’avoir pas mis la même ardeur, d’être resté trop neutre, lorsque, 25 ans plus tard, il enregistrera les concertos de Beethoven avec le même Serkin

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L’écrivain et le chef s’accordent à reconnaître, à propos de Serkin, puis de Rubinstein, que ce que ces deux immenses pianistes perdent en perfection technique, ils le gagnent en liberté poétique avec l’âge.

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Bref, faites-vous offrir ce livre, et, comme moi, lisez-le pas nécessairement dans l’ordre des chapitres. Vous n’êtes pas au bout de vos découvertes.

Comme, par exemple, cet aveu du grand chef japonais. Lui que la critique internationale a si souvent loué pour ses interprétations de la musique française et russe (qui dominent d’ailleurs sa discographie avec le Boston Symphony) dit finalement préférer, de loin, la musique allemande, Bach, Beethoven, Brahms, Wagner

Une discographie très complète de Seiji Ozawa à retrouver ici : Bestofclassic.

Il faut y ajouter ce coffret qui résulte du travail sur le répertoire germanique auquel le chef nippon a pu enfin s’adonner librement avec l’orchestre Saito Kinenqu’il a fondé en 1984 en hommage à son premier maître Hideo Saito.

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Un été Bernstein (VI) : Bernstein at 100

Nous y voilà : le centenaire de Leonard Bernstein c’est aujourd’hui ! France Musique lui consacre une large part de ce samedi, avec notamment ce soir la diffusion de Masscette oeuvre-monde donnée en mars dernier à la Philharmonie de Paris, avec laquelle Louis Langrée ouvrait le Mostly Mozart Festival à New York en juillet dernier. La même Mass avait été donnée en première française (!) en juillet 2013 dans le cadre du Festival Radio France.

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Ce n’est sans doute pas l’oeuvre que je préfère de Leonard Bernstein compositeur. Reflet d’une époque, oui, manifeste politique, certainement, témoignage de la versatilité créatrice de son auteur, sûrement.

Bernstein compositeur ? On a le droit de ne pas admirer inconditionnellement le Bernstein « classique », notamment ses trois symphonies qui, de mon point de vue, comportent quelques très beaux moments, mais aussi des longueurs moins inspirées.

En revanche, tout ce qui ressortit au ballet, à la comédie musicale, au jazz, est indispensable.

Au milieu de cette oeuvre profuse, j’ai depuis longtemps distingué comme un diamant pur, les Psaumes de Chichester / Chichester Psalms,

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Le Choeur et la Maîtrise de Radio France, dirigés par Sofi Jeannin en donnaient une très belle exécution en mars dernier à l’Auditorium de Radio France

Des enregistrements de Bernstein se dirigeant lui-même, je préfère les séries faites à New York (pour CBS/SONY) aux remake ultérieurs pour Deutsche Grammophon (plus languides, moins punchy.

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Parmi les documents proposés au public en juillet dernier, dans le cadre de la série Bernstein foreverau Festival Radio France, ce making of étonnant de l’enregistrement de West Side Story avec une brochette de stars d’opéra de l’époque. Bernstein y explique qu’il n’avait jamais dirigé lui-même, a fortiori enregistré, son oeuvre la plus populaire, cette comédie musicale créée en 1957 – dont le premier enregistrement a été fait par Max Goberman… grand spécialiste de Haydn ! – Sauf le respect qu’on doit au chef/compositeur et à ses illustres solistes, le résultat n’est pas très probant !

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En revanche, Candide (1956) fonctionne beaucoup mieux avec un casting tout aussi luxueux (impayable Old Lady de Christa Ludwig !)

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Toute la discographie Sony et DGG de Bernstein à retrouver ici : Bernstein Centenary.

On reparlera dans un prochain billet de nouveautés discographiques (ou de rééditions), et de livres sur Bernstein, comme l’indémodable Bernstein de Renaud Machart.

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Un été Bernstein (III) : L’Italie

Arrivant ce dimanche en Italie pour quelques jours de vacances, je me suis demandé quel était le rapport de l’Américain Leonard Bernstein avec ce pays d’opéra et de traditions populaires, plus que de musique symphonique.

Si l’on excepte la présence du chef au pupitre de La Scala dans les années 50, pour des prestations restées dans les mémoires du fait de « la » Callas, Bernstein a relativement peu travaillé en Italie.

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Il a plusieurs fois dirigé l’orchestre de l’Accademia nazionale di Santa Cecilia de Rome.

C’est avec cette formation qu’il enregistre une version pas vraiment idiomatique, ni dans la conduite de l’orchestre puccinien, ni dans le format vocal des principaux protagonistes, de La Bohème de Puccini

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Bernstein retrouve l’Accademia à la fin de sa vie pour un cycle Debussy, crépusculaire, plus wagnérien que français de touche.

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Pour les Italiens proprement dits, morne plaine : un disque d’ouvertures de Rossini, très « show off », et deux des poèmes symphoniques qui forment la « trilogie romaine » de Respighi. Rien d’indispensable…

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Discographie complète de Bernstein : Bernstein Centenary

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Post scriptum : Après publication de cet article, un amical lecteur s’étonnait que je ne mentionne pas les deux enregistrements verdiens de Bernstein : son Falstaff avec Dietrich Fischer-Dieskau et l’inévitable Requiem.

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Je fais un blocage sur DFD dans Verdi (et pas que dans Verdi !), est-ce pour cela que je n’ai jamais prêté une oreille plus attentive à ce que fait Bernstein dans l’ultime chef-d’oeuvre de Verdi ?

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Même « oubli » pour cette version londonienne du Requiem. Je vais – peut-être – réviser mon jugement avec le troisième coffret – annoncé pour la mi-août – de la Leonard Bernstein Edition de Sony, regroupant tous les enregistrements vocaux, choraux et lyriques du chef.

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Un été Bernstein (II) : Schumann

 

Après Mendelssohn (Un été Bernstein (I) : MendelssohnSchumann le romantique a particulièrement réussi au chef Leonard Bernstein. 

Deux gravures des quatre symphonies, avec New York pour Sony, puis Vienne pour DGG, avec une préférence pour la version new-yorkaise.

Bernstein est plus démonstratif à Vienne, plus enthousiasmant à New York, donnant notamment de la 3ème symphonie dite « Rhénane » une version exaltée et exaltante, de surcroît magnifiquement captée.

Belle version live avec l’orchestre de la radio bavaroise de la 2ème symphonie :

Plus remarquable encore – si c’est possible – l’ouverture de Manfred :

Il se trouve que c’est la première oeuvre que Bernstein dirigea en concert, en 1943, lorsqu’il dut remplacer Bruno Walter, malade, à la tête du New York Philharmonic au Carnegie Hall. Tout y était déjà (l’ouverture « Manfred » est à 3’24 »)

Toute la discographie de Bernstein ici : Bernstein Centenary

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Un été Bernstein (I) : Mendelssohn

Leonard Bernstein est né le 25 août 1918. Le centenaire de sa naissance est abondamment et justement célébré (lire La fête à Lenny).

J’ai choisi, pendant ce mois de vacances, de distinguer quelques pépites – et quelques ratages ! – dans l’abondante discographie du chef-pianiste-compositeur-pédagogue (voir Bernstein Centenary)

Commençons par Mendelssohnun compositeur et une oeuvre auxquels on n’associe pas d’emblée le chef américain. Alors que Bernstein est, sans doute, de tous les chefs prestigieux qui ont dirigé et enregistré  Mendelssohn celui qui en a le mieux compris et restitué le romantisme fiévreux, dramatique, inquiet, celui des Troisième (l’Ecossaise) et Cinquième (la Réformation) symphonies et d’ouvertures comme Ruy Blas – phénoménale ! – ou Les Hébrides

Ce n’est pas un hasard si Ruy Blas fait partie du « best of » symphonique concocté par Diapason pour honorer Leonard Bernstein chef d’orchestre

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Pour ces ouvertures, comme pour les symphonies 3 et 5, on préfère les premières versions gravées à New York pour CBS/Sony, aujourd’hui quasi introuvables en éditions séparées

Pour la 4ème symphonie « Italienne », la version gravée avec l’Orchestre philharmonique d’Israël (Deutsche Grammophon) semble plus solaire, plus fluide, élégante que son aînée new-yorkaise.

Toute la discographie Bernstein à retrouver ici : Bernstein Centenary

De Broadway aux Champs-Elysées

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Il y a trois semaines j’étais sur Broadway (In the magic of the night). Jeudi soir, Broadway était au théâtre des Champs-Elysées à Paris.

IMG_3503 (1)(Magie de l’avenue Montaigne à Paris)

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Isabelle Georges (voir Isabelle au Bal) y reprenait le spectacle créé avec l’Orchestre philharmonique royal de Liège le 31 juillet 2014 au Concertgebouw d’Amsterdam et repris à Liège à la veille de Noël 2014. Avec les mêmes partenaires Frederik Steenbrink (chant), Guillaume Naud (piano), Gilles Barikosky (saxophone), Jérome Sarfati (contrebasse), David Grebil (batterie), et à la baguette Fayçal Karoui qui, ce jeudi soir, dirigeait l’Orchestre de chambre de Paris. Un triomphe, une fois de plus !

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Juste avant le spectacle, j’avais fait un saut à l’exposition Gauguin au Grand Palais

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Avec l’impression de me retrouver dans les salles du Metropolitan Museum of Art de New York (voir Les trésors du Met) où Gauguin et tous ses illustres camarades occupent presque tout un étage…

 

IMG_3496(Gauguin, Autoportrait au chapeau, 1893, Musée d’Orsay)

Déjeuner ce vendredi dans une excellente table du centre de Paris, pour évoquer le festival Radio France 2018 avec une complice de toujours. Assis par le hasard des réservations à côté d’un pianiste jadis célèbre, qui a toujours soigneusement cultivé son accent russe.

Et dans la soirée, alors que la concurrence était forte (Noël à Broadway à Radio France), j’avais choisi l’anti-« spectacle de fête » par excellence : Patrick Timsit, à l’exact opposé de son personnage d’amuseur public, dans un beau monologue d’extraits du Livre de ma mère d’Albert Cohen, mis en scène par Dominique PitoisetAu théâtre de l’Atelier.

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Les premières vingt minutes sont parfois laborieuses, comme si le comédien avait besoin de s’imprégner de la gravité du texte face à un public qui n’attend qu’une occasion de rire. Puis Timsit trouve son rythme, le ton juste, et c’est alors l’émotion qui gagne tous les spectateurs. Je n’ai personnellement jamais été un lecteur de Cohen, il faudrait peut-être que je m’y mette après ce spectacle, à conseiller à ceux qui veulent échapper à la fête obligatoire.

Le destin brisé de Maria C.

Suis-je en train de devenir fan sur le tard ? J’avais déjà avoué ma faiblesse pour les rééditions soignées du legs discographique studio et live de Maria Callaset surtout pour le très beau livre que lui a consacré le jeune commissaire de l’exposition Maria by Callas Callas intime

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Je suis allé voir hier le film réalisé par Tom Volfet sans y apprendre rien de neuf sur la vie et la légende de la chanteuse new-yorkaise (Maria Callas est née à Manhattan le 2 décembre 1923 et ne renoncera à sa nationalité américaine… qu’en 1966 !), on suit avec intérêt, et souvent émotion, le parcours chaotique d’une artiste qui a construit la légende dont la femme est restée prisonnière.

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Beaucoup de documents privés, souvent précaires, mais tellement justes humainement, une belle compilation d’interviews, et les lettres de Callas lues par une Fanny Ardant d’une sobriété inaccoutumée.

Je vais me risquer à revoir le film-hommage de Franco Zeffirelli, dans lequel Fanny Ardant joue Callas…

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Et pour ceux qui n’ont ni les moyens ni l’envie d’acquérir les gros  coffrets Warner « remasterisés », ce beau coffret bien présenté de 3 CD constitue un résumé très réussi de la carrière de Maria Callas « live »sur scène.

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