Saint-Saëns #100 : les concertos pour piano

J’ai commencé cette série consacrée à Camille Saint-Saëns – dont on commémore le centenaire de la mort – par ses symphonies : Saint-Saëns #100 Les Symphonies, à l’occasion de la publication d’une formidable intégrale due à Jean-Jacques Kantorow et à l’Orchestre philharmonique royal de Liège.

Le grand violoniste et chef d’orchestre était jeudi soir à l’Auditorium de Radio France pour écouter un pianiste qu’il connaît bien, son propre fils, Alexandre, dans le 5ème concerto pour piano, dit « L’Egyptien », de Saint-Saëns.

L’Orchestre national de France était dirigé par Kazuki Yamada, qui remplaçait Cristian Macelaru empêché.

Je ne dirais pas mieux qu’Alain Lompech, présent quelques rangs derrière moi, qui écrit ceci sur Bachtrack : Et « L’Egyptien » de Saint-Saëns ? Alexandre Kantorow en aura été le patron. Son piano est d’une précision aussi hallucinante qu’elle est au service d’un propos plein d’esprit et pur de toute volonté de paraître. Son jeu est tout de grâce et d’élégance, d’une telle variété d’attaques et de nuances et d’une telle puissance de pensée que l’orchestre et le chef sont à son écoute. La façon virevoltante dont il joue les traits les plus véloces, tout comme sa façon de prendre un tempo un peu rapide dans le fameux thème andalou du deuxième mouvement sont irrésistibles au moins autant que sa virtuosité incandescente et joueuse dans la toccata conclusive. Triomphe. Il revient jouer la Première Ballade de Brahms avec le son transparent et timbré du jeune Horowitz ou mieux encore de Michelangeli en public dont le clavier donnait l’impression de faire 20 centimètres de profondeur, comme celui de Kantorow ce soir ! Triomphe encore. Tiens ? Il revient avec son iPad pour un second bis, ce qui est rare après un concerto. Et là – le traître ! –, joue la Cancion n° 6 de Mompou. Trois accords : les lunettes s’embuent. On est au-delà de l’exprimable, dans des sphères de la conscience de chacun auxquelles seuls quelques rares élus se connectent. Kantorow est l’un d’eux« 

On peut (on doit !) réécouter Alexandre Kantorow sur francemusique.fr (à partir de 18’30 »)

Et bien sûr acquérir la nouvelle référence discographique des trois derniers concertos, enregistrée il ya deux ans, par le père et le fils :

Intégrales

Jadis rares, les intégrales des 5 concertos pour piano de Saint-Saëns se sont multipliées ces dernières années, intégrales inégales, pas toujours bien enregistrées (Ciccolini/Baudo, Entremont/Plasson). Trois me semblent sortir du lot :

Souvent citée la pianiste française Jeanne-Marie Darré (1904-1999) reste une référence avec cette intégrale réalisée avec Louis Fourestier et l’orchestre national entre 1955 et 1957. Ou quand chic et virtuosité font bon ménage !
Autre intégrale sortie vainqueur d’une écoute comparée (dans Disques en lice, la « tribune » de la Radio suisse romande), Jean-Philippe Collard et André Previn dirigeant le Royal Philharmonic de Londres

Moins connue peut-être, mais passionnante, la vision du pianiste anglais Stephen Hough accompagné par Sakari Oramo et l’orchestre de Birmingham (Hyperion)

L’esprit de Saint-Saëns

Je pourrais citer bien d’autres versions intéressantes. Quelques-uns de mes choix de coeur.

Pour le 2ème concerto

Artur Rubinstein avait tout compris de l’esprit du 2ème concerto. Ma version de chevet.

Peut-on trouver plus émouvant que cette ultime captation d’une oeuvre que le pianiste a jouée durant toute sa carrière, ici au soir de sa vie avec André Previn au pupitre de l’orchestre symphonique de Londres ?

Autre version sortie largement en tête d’une Table d’écoute sur Musiq3 (RTBF), le tout premier disque de concertos de Benjamin Grosvenor. Le tout jeune pianiste anglais y fait preuve d’une inventivité, d’un esprit ludique, qui nous fait redécouvrir littéralement une oeuvre qu’on croyait bien connaître.

Pour les 2 et 5

Je n’oublie pas l’excellent Bertrand Chamayou, plusieurs fois entendu au concert – l’Egyptien au Festival Radio France à Montpellier en 2016, en 2017 à Paris avec Emmanuel Krivine…

Rareté

On ne peut pas dire que le Quatrième concerto de Saint-Saëns soit souvent à l’affiche du concert. Je ne l’ai personnellement jamais entendu « live » ! C’est dire si la version qu’en ont laissée Robert Casadesus et Leonard Bernstein est précieuse

11 septembre, vingt ans après

Banalité que de rappeler que nous, les gens de plus de 30 ans, nous souvenons exactement de ce que nous faisions, le 11 septembre 2001, lorsque les tours jumelles du World Trade Center de New York ont été attaquées.

J’ai déjà raconté ce souvenir très précis (11 septembre) :

« C’était un mardi. Depuis la veille Louis Langrée répétait le programme qui devait inaugurer sa première saison comme directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Liège (qui ne deviendra « royal » qu’en 2010). Un programme emblématiquement français qui comportait en son coeur le Poème de l’amour et de la mer de ChaussonChanté par une artiste de 22 ans, la merveilleuse Alexia Cousin.

Vers 15h 15, le comptable de l’Orchestre lance dans le couloir du 5ème étage de la Salle Philharmonique, où nous avions nos bureaux : « Il se passe quelque chose de bizarre sur mon écran, il y a eu un accident d’avion à New York ! » J’allume le téléviseur de mon bureau, et quelques instants plus tard je vois le deuxième avion percuter la deuxième tour. Plus aucun doute n’est permis, il ne s’agit plus d’ »accidents ».

J’ai promis au délégué artistique de l’orchestre, Stéphane Dado, qui est hospitalisé pour quelques jours à l’hôpital de la Citadelle de Liège de lui apporter des documents et de passer le voir – il enrage de ne pouvoir être à son poste la semaine où Louis Langrée entame son mandat ! Je prends ma voiture, me branche sur une des chaînes de la RTBF qui commente l’actualité américaine, j’entends qu’un autre avion s’est écrasé sur le Pentagone. Affolant ! François Bayrou déclare qu’on est vraisemblablement entré dans une nouvelle guerre mondiale, nul ne sait si d’autres attaques ne vont pas s’abattre sur les grandes capitales du monde.

Je sors hagard de ma voiture sur le parking de la Citadelle, je rejoins Stéphane dans sa chambre. Il n’est pas encore au courant, au moment où je branche son petit appareil de télévision, il reçoit un appel de son compagnon qui est alors le porte-parole du Premier ministre belge, en déplacement ce jour-là en Ukraine, à Yalta !! Toutes les capitales essaient de comprendre, de parer aussi à d’autres attaques du même type. Le chef du gouvernement de Belgique décide de rentrer immédiatement en Belgique, son porte-parole se veut rassurant.

Je rentre ensuite à l’orchestre, toujours aussi sonné. J’appelle mes enfants à Paris. Puis je descends dans la loge du chef. La répétition est terminée depuis un bon moment, mais Louis Langrée travaille encore avec Alexia Cousin. L’un et l’autre n’ont évidemment rien suivi de la tragique actualité de l’après-midi, et c’est moi qui relate les événements à Louis Langrée. Il passera la nuit suivante essayant d’avoir des nouvelles d’un ami, son ancien agent, qui devait s’installer dans ses nouveaux bureaux à proximité des tours, accroché aux images qui tournent en boucle sur toutes les chaînes de télévision. Moi aussi.

Le lendemain, il faut prendre une décision quant au sort des trois concerts prévus, le 13 à Bruxelles, le 14 et le 15 à Liège. Annuler ? modifier ? Finalement nous décidons de maintenir et de ne rien changer à un programme qui est parfaitement compatible avec l’atmosphère de recueillement et de compassion qui s’imposera à tous. Le public bruxellois est clairsemé, celui de Liège plus dense.

Louis Langrée a, à chaque fois, les mots justes. Il a été frappé par l’attitude des Américains qui, le soir du 11 septembre, se sont spontanément rassemblés sur toutes les places, dans toutes les villes des Etats-Unis, pour chanter ensemble leur émotion, leur douleur, leur refus de la terreur aveugle. Oui, la musique comme réponse à l’horreur, comme partage de la solidarité avec les victimes, les familles et tout un peuple.« 

La suite, c’est dans Le Monde daté du 18 septembre 2001, qu’on a pu la lire. Renaud Machart qui m’avait annoncé sa venue l’a maintenue et ce premier concert, répété dans d’aussi terribles conditions, aura un large écho dans le quotidien français :

Louis Langrée sur l’Orchestre philharmonique de Liège :

« Lors d’un de nos premiers concerts, nous avons donné une formidable Onzième symphonie de Chostakovitch. Je crois que cela restera une expérience mémorable pour eux comme pour moi. J’ai trouvé d’excellents musiciens désireux de progresser ensemble. Il y a certes du travail à effectuer, notamment par pupitres séparés, un répertoire nouveau mais basique à installer. Les cordes jouent avec une pâte et un engagement rares. Nous avons quelques merveilleux solistes, comme notre nouvelle flûte solo, et d’autres postes vont être progressivement renouvelés. L’OPL progressera en alternant des programmes avec des œuvres difficiles, comme Pelléas et Mélisande, de Schoenberg, et des pièces que la formation joue naturellement et depuis longtemps. Il faut aussi retravailler le répertoire classique, hygiène de tout orchestre. En tout cas, nous sommes déjà heureux de notre premier disque, en compagnie de la violoncelliste Anne Gastinel, dans le Concerto de Schumann. Il sort dans quelques semaines chez Naïve. J’en suis, nous en sommes fiers. » (Renaud Machart, Le Monde, 18 septembre 2001)

Une Shéhérazade de rêve :

Après l’avoir entendu à la tête de l’Orchestre philharmonique de Liège, dans ce programme exigeant, le premier de sa première saison en tant que directeur musical, on est à présent certain de tenir là un chef de premier plan, capable de tenir ses troupes, de les faire travailler avec une précision résolue (à l’occasion d’un reportage, nous avons pu l’entendre répéter minutieusement la difficultueuse Barque sur l’océan, de Maurice Ravel) et, parvenu au concert, leur lâcher la bride pour qu’elles retrouvent le plaisir de jouer, de donner, de se donner…/…

Moment d’une rare beauté que cette Shéhérazade de Ravel, où les tréfonds sourdement érotiques de l’oeuvre prenaient des couleurs orchestrales d’une beauté mystérieuse, tandis qu’Alexia Cousin, stupéfiante de maturité et de naturel, en distillait le message poétique. On connaissait les aigus de stentor de la jeune cantatrice d’à peine vingt-deux ans, fameuse pour ses incarnations de rôles lourds ; on a découvert son beau médium, sa diction soigneuse, son intonation impeccable, sa belle musicalité« . (Renaud Machart, Le Monde, 18 septembre 2001)

Retour à New York

Dans mon souvenir, New York est presque toujours lié à la musique. La première fois que je découvris – pour l’aimer à tout jamais – cette ville-monde, c’était en 1989 à l’occasion d’une tournée de l’Orchestre de la Suisse romande (lire Julia Varady #80). Un matin j’avais décidé d’aller visiter les fameuses tours jumelles, qui, sur un plan, me paraissaient assez proches de l’hôtel, j’en fus quitte pour 7 km à pied ! et du haut de la tour qui se visitait une fabuleuse vision de la « grosse pomme ».

Il y eut ensuite 1998, encore la musique et cette fois la radio (lire La belle carrière de Claude).

Et en 2003 – moins de deux ans après le 11-Septembre – Louis Langrée inaugurant cette fois son mandat de directeur musical du Mostly Mozart Festival de New York

D’autres séjours suivirent, liés à ce festival ou à d’autres événements musicaux. Le dernier en novembre 2017, voir toutes les images ici : Back in New York. En particulier le mémorial du 11 septembre et la nouvelle et unique tour du World Trade Center :

Julia Varady #80

Elle a fêté hier ses 80 ans, on lui doit tant de beaux souvenirs : tous nos voeux Julia Varady !

Il y a un an (Légendaires) je m’interrogeais : « qu’attend Orfeo pour regrouper la meilleure et la plus complète série d’enregistrements de la cantatrice roumaine ? ». Réponse, ce coffret à l’occasion de son anniversaire !

 

Quant à Deutsche Grammophon, pour qui Julia Varady a beaucoup, mais discrètement, enregistré, l’hommage tient en une compilation numérique…

La veuve de Dietrich Fischer-Dieskau, fabuleuse mozartienne sous la direction de Karl Böhm, la plus parfaite Rosalinde (La Chauve-souris de Johann Strauss) chez Carlos Kleiber, la soliste impériale de la version de référence de la Symphonie lyrique de Zemlinsky dirigée par Lorin Maazel, etc. ne mérite sans doute pas un coffret (?!) mais ce qui est disponible sur YouTube donne un aperçu éclairant de l’art de Julia Varady

Une rareté : La Juive d’Halévy

Souvenirs

J’ai déjà raconté ici (et sur de précédents blogs) les quelques souvenirs radieux que j’ai de Julia Varady en concert et sur scène.

Carnegie Hall : Je me rappelle à mon tour le concert que le même Armin Jordan, cette fois à la tête de l’Orchestre de la Suisse romande, avait donné en octobre 1989. Et ma propre émotion en découvrant, en répétition, puis en concert, l’acoustique unique, chaleureuse et précise, de la salle mythique. La soliste était Julia Varady, qui y faisait aussi ses débuts, avec les Vier letzte Lieder de Richard Strauss. Le lendemain, le critique du New York Times saluait la performance de la cantatrice, dont la voix lui semblait idéalement sertie dans l’écrin orchestral que Jordan lui avait dessiné. Julia n’avait pas du tout lu le papier dans ce sens. Catastrophée, elle se lamentait auprès du secrétaire général de l’orchestre, Ron Golan, et moi, attablés au petit déjeuner – « vous vous rendez compte, le public ne m’entendait pas, ma voix ne ressortait pas ! ». Nous lisions plutôt dans cet article un compliment. Une heure plus tard, je retrouve par hasard Julia Varady dans l’ascenseur de l’hôtel, tout sourire. Elle m’embrasse et me confie : « Je viens de parler à Dietrich (Fischer-Dieskau, son mari !), je lui ai lu l’article, il m’a dit exactement la même chose que vous et m’a félicitée ».

Nabucco : en 1995, pour l’inauguration du mandat d’Hugues Gall à la direction de l’Opéra de Paris, coup de maître et coup de génie : Julia Varady est une Abigaille de rêve, puissance et poésie réunies.

Monsaingeon

J’avais eu la chance, en 1998, d’assister à un récital privé de Julia Varady et Viktoria Postnikova, enregistré en vue du documentaire que Bruno Monsaingeon consacrait à la cantatrice.

Pleyel, 28 janvier 1998, Requiem de Verdi, Carlo-Maria Giulini

Et puis encore cette soirée mémorable à plus d’un titre : le dernier concert de Carlo-Maria Giulini à la tête de l’Orchestre de Paris, un Requiem de Verdi en état de grâce, et de nouveau, radieuse, Julia Varady.

Voici ce qu’en écrivait Alain Lompech dans Le Monde du 1er février 1998 : « Giulini ne bouge presque pas, ne souligne aucune phrase, ne singe pas l’émotion ; il est là, et cela suffit pour que les musiciens, les chanteurs, sublime Varady, inapprochable artiste, irréprochable chanteuse qui convertirait un mécréant, oublient leurs propres limites pour atteindre cette osmose, cette fluidité, cette évidence de l’expression qui se confondent avec l’oeuvre elle-même...Le Requiem s’achève comme il a commencé : dans le silence. Quand Giulini descend du podium, il est ailleurs, son visage de marbre met quelques secondes à s’animer. Il revient parmi nous pour être acclamé par une salle et un plateau à l’unisson. France-Musique a diffusé, en direct, le premier des trois concerts que le chef italien, né en 1914, aura dirigé Salle Pleyel » :

J’ai la chance d’avoir pu conserver une copie de cette captation :

Chère Julia, je vous envoie une immense brassée de pensées reconnaissantes et de voeux ardents. Votre voix « déchirée par des éclairs de lumière » n’est pas près de déserter nos mémoires.

Les chefs de l’été (VIII) : Boulez, Haydn, Mozart, Beethoven et Schubert

Si l’association Haydn/Ansermet (voir Les chefs de l’été III) n’était pas la plus attendue, on imagine encore moins Pierre Boulez, l’un des interprètes majeurs de la modernité du XXème siècle, diriger Haydn ou Mozart. Ni même Beethoven et Schubert.

Et pourtant l’un des tout premiers disques du compositeur et chef français, disparu en 2016, est à tous égards une curiosité : les quatre premiers concertos pour piano de Mozart, enregistrés pour Vega en 1956, avec l’orchestre du Domaine musical, et surtout Yvonne Loriod

Une curiosité !

Pierre Boulez accompagnera, à plusieurs reprises, de grand(e)s solistes, dans des concertos de Mozart

J’avais assisté à un concert de l’Orchestre philharmonique de Vienne au Théâtre des Champs-Elysées, le 24 mars 1996. Pierre Boulez y dirigeait la Cinquième symphonie de Mahler, et en première partie, la Symphonie n°104 de Haydn.

L’Orchestre viennois a réédité un coffret de quelques-uns des concerts Haydn donnés par les Wiener Philharmoniker. La 104 « boulezienne » n’a pas marqué les mémoires…

Tout aussi « classique », une symphonie n°103 captée à Chicago en 2003 n’intéresserait pas beaucoup l’auditeur si le nom de Boulez n’y était associé.

L’éditeur québécois Yves St.Laurent – le parfait homonyme du couturier français – s’est spécialisé dans l’édition de bandes radio, avec un soin tout particulier, et c’est avec autant de surprise que de curiosité qu’on découvre dans son catalogue (www.78experience.com) plusieurs « live » du chef français du temps qu’il était directeur musical de l’orchestre de Cleveland, et même avant à New York, où il devait se forcer à diriger du répertoire classique pour complaire au public (et aux sponsors!). Des Beethoven, même du Schubert, souvent neutres, voire raides (le menuet de la Troisième symphonie !)

On trouve sur YouTube une 9ème de Schubert captée à New York en 1976. Là encore une curiosité à défaut d’une référence !

Quant à Beethoven, je n’avais vraiment pas aimé une Cinquième symphonie gravée à New York (et rééditée dans le coffret Sony/Boulez – voir détails ici). Le premier mouvement est rédhibitoire !

Depuis lors, plusieurs bandes de concerts sont disponibles sur YouTube. Lectures souvent « neutres », mais pouvant réserver quelques surprises. En tout cas, elles nous découvrent une part de l’art de Boulez chef d’orchestre, que l’intéressé lui-même a très rarement mise en valeur pour le public européen.

Réévaluation

« C’est comme une sorte de petit frère de Leonard Bernsteingénie et notoriété en moins, mais bien des similitudes de parcours et de carrière (le piano, le jazz, la comédie musicale, la direction d’orchestre)

C’est ainsi que je décrivais, quelques mois avant sa mort, André Previn, né Andreas Ludwig Priwin le 6 avril 1929 à Berlin, mort à New York juste avant son 90ème anniversaire le 28 février 2019.

Dans le même billet – Génération Bernstein – paru le 1er décembre 2018 à l’occasion de l’édition par Sony d’un coffret récapitulant les enregistrements du chef américain pour RCA – je décrivais le parcours d’André Previn :

...La famille, les parents Charlotte et Jack et le petit Andreas, fuient le nazisme, émigrent en 1939, s’installent à Los Angeles, où le grand oncle Charles Previn compose pour les studios Universal après avoir travaillé comme arrangeur pour près d’une centaine de productions à Broadway.

Dans cet environnement, le jeune André, naturalisé Américain en 1943, entame un parcours qui va beaucoup ressembler à celui de son aîné. Il écrit et arrange des musiques pour Hollywood, il profite de son service militaire (en 1951-52) à San Francisco pour prendre des leçons privées de direction d’orchestre auprès de Pierre Monteux, le grand chef français (lui aussi naturalisé Américain en 1942), patron de l’Orchestre symphonique de San Francisco depuis 1935.

Dans les années 50, c’est surtout le pianiste et le jazzman qui va se faire un nom, il travaille avec J.J. JohnsonShelly ManneLeroy VinnegarBenny Carter, et bien d’autres. Il enregistre Jerome KernFrederick LoeweVernon DukeHarold Arlen, 1960) accompagne Dinah ShoreDoris Day, Julie London, Jolie brochette ! Il se revendique d’Art TatumHank JonesOscar PetersonHorace SilverBill Evans. Mais à la même époque, fin 50, début 60, il enregistre des disques classiques, au programme parfois surprenant, qu’on redécouvre avec bonheur dans ce coffret Sony (voir détails sur bestofclassic).

Comme chef d’orchestre, André Previn prend un premier poste en 1967 à l’orchestre symphonique de Houston (où il succède à John Barbirolli), mais c’est avec l’orchestre symphonique de Londres (1969-1979) qu’il va connaître une fructueuse décennie – avec un nombre impressionnant d’enregistrements (pour EMI ou RCA). Suivront des périodes de moindre envergure à Pittsburgh, à Los Angeles, de nouveau à Londres (avec le Royal Philharmonic) 

Comme Bernstein, Previn, pendant ses années londoniennes, se fait pédagogue télévisuel. Comme Bernstein, Previn est multi-cartes, c’est un compositeur prolifique et tous terrains, mais ce n’est pas diminuer ses mérites que de reconnaître qu’aucune de ses oeuvres, que ce soit dans le classique, le jazz ou la comédie musicale, n’a jamais atteint la notoriété, ni l’originalité de celles de son aîné.

Quant au chef d’orchestre Previn, les réussites sont très inégales selon les répertoires. Dans les classiques viennois, Haydn, Beethoven on ne sort jamais d’une honnête neutralité, comme si le chef évitait de prendre un parti interprétatif. C’est plus intéressant dans Richard Strauss, où l’Américain Previn semble prendre plaisir à faire rutiler ses orchestres (notamment les Wiener Philharmoniker). Mais c’est aussi la plus calamiteuse version de La Chauve Souris de Johann Strauss, un beau ratage (la comparaison avec Carlos Kleiber est édifiante !)

Sortir des clichés

Ecrivant cela, j’en rajoutais peut-être, sûrement, dans les clichés qu’on véhiculait sur cet artiste, sans vraiment prêter attention à une discographie sans doute trop abondante, trop dispersée.

Au moment de sa mort, Louis Langrée – qui sait quelque chose des Etats-Unis (directeur du Mostly Mozart festival de New York depuis 2003, directeur musical de l’orchestre de Cincinnati depuis 2013) – avait, à très juste titre, rectifié cette image déformée d’André Previn. Il m’avait rappelé combien les origines berlinoises, européennes, de Previn avaient été importantes, essentielles même, dans son parcours de musicien, l’amour qu’il portait au répertoire classique, qu’ils n’étaient pas si nombreux que cela de cette génération à savoir défendre et promouvoir aux Etats-Unis.

Entre temps j’ai découvert ce documentaire, très émouvant, dont le titre est le parfait résumé de la vie et de l’art d’André Previn

Deux ans après la disparition du chef, Warner édite un coffret de 96 CD, qui rend peut-être mieux justice à son art que le précédent : André Previn, l’intégrale Warner

Dans ce coffret, il y a bien sûr du connu (les ballets de Tchaikovski, de Prokofiev), des collaborations – que j’avais oubliées – avec de grands solistes – Ithzak Perlman, Janet Baker, Kathleen Battle, des Rachmaninov
nostalgiques, des Chostakovitch plus lyriques qu’incisifs, quelques incursions réussies dans la musique française – belles ouvertures de Berlioz, quelques Ravel dont L’Enfant et les sortilèges bien connu – des classiques, Haydn, Beethoven, un peu trop respectueux, qui manquent d’arêtes et de fulgurances.

Et beaucoup de perles rares, qui restituent la dimension qu’évoquait Louis Langrée. Le détail des 96 CD est à découvrir ici : Bestofclassic

Le détail des 96 CD est à découvrir ici : Bestofclassic

James Levine, une vie pour la musique

On a connu France Musique mieux inspirée dans le choix de ses titres d’actualité : Figure déchue du Met, James Levine est mort. Depuis ce titre mal venu, la chaîne s’est largement rattrapée et ses producteurs ont rendu et continuent de rendre hommage à l’une des personnalités majeures de la vie musicale du XXème siècle. Décrit unanimement comme un « génie », un surdoué, James Levine appartient à cette espèce, en voie de disparition, des monstres sacrés de la direction d’orchestre.

Pour je ne sais quelles raisons, Levine a longtemps été considéré par une partie de la critique européenne comme un second couteau, Quand il enregistrait à Berlin ou à Vienne, excusez du peu, c’est tout juste si on jetait un coup d’oreille à des disques qui ne semblaient pas nécessaires, quand l’écurie Deutsche Grammophon avait déjà Karajan et Bernstein en premier choix ! Quand il dirigeait à Bayreuth ou Salzbourg, même traitement, jamais il n’était digne de comparaison avec ses illustres aînés. J’exagère ? il serait amusant de relire les « reviews » de l’époque.

Je n’ai pas grand chose à rajouter à ce que j’ai déjà écrit sur James Levine :

Le roi est mort (9 décembre 2017) :

« Autre secousse dans le monde musical cette fois: la chute du roi du Metle chef d’orchestre américain James Levine, qui a été pendant 40 ans, de 1976 à 2016, le très respecté et admiré directeur musical de l’opéra de New York, est accusé, plusieurs décennies après les faits, d’abus sexuels sur de jeunes musiciens (lire James Levine suspendu du Met

Je ne connais pas les faits dont on accuse le chef d’orchestre (qui les nie : James Levine nie les allégations d’abus sexuels), je ne peux m’empêcher d’être frappé par la vague de puritanisme qui semble saisir l’Amérique de Trump.

Comprenons-nous bien, si les faits sont avérés, ils ne sont en rien excusables, mais pourquoi les victimes ont-elles attendu si longtemps, le retrait de Levine de la direction du Met et sa santé chancelante, pour se manifester ? Je n’aime pas ceux qui tirent sur une ambulance. Je n’aime pas cette Amérique oublieuse du talent des siens.« 

Dear Jimmy (16 juin 2016)

« La nouvelle est presque passée inaperçue, en dehors de la presse musicale. Le chef américain James Levine, qui fêtera son 73ème anniversaire dans quelques jours, a finalement quitté le poste de directeur musical du Metropolitan Opera de New York, le Met comme disent les initiés, qu’il occupait depuis 40 ans » 

Un essai de discographie

On veut espérer que l’opprobre qui s’était abattu sur le chef américain ne dissuadera pas ses éditeurs (principalement RCA/Sony et Deutsche Grammophon) de nous restituer une discographie assez considérable, tant sur le plan symphonique que dans le domaine lyrique.

Pour qui veut des documents qui attestent du rôle considérable (non, décidément, ce ne fut pas simplement une « figure ») que James Levine a joué au et pour le Met, deux coffrets, que j’avais achetés à la boutique du Metropolitan Opera, la dernière fois que j’ai eu la chance de me rendre à New York :

Je ne me lasse pas de revoir et réentendre ces documents, l’incroyable qualité d’ensemble d’un orchestre, celui du Met – aujourd’hui si martyrisé par la crise sanitaire – que Levine avait hissé à un niveau dont peu d’orchestres lyriques peuvent s’enorgueillir. Et l’aisance stylistique avec laquelle le chef se meut dans des ouvrages, des répertoires aussi divers que Mozart, Tchaikovski, Schoenberg, Berlioz ou Ravel…

En matière d’opéra, je me sens incapable de dresser une discographie sélective. Peut-être sortant d’un lot qui tutoie les sommets, un Eugène Onéguine de Tchaikovski, qui bénéficie d’une somptueuse Staatskapelle de Dresde et d’une fameuse équipe !

En matière symphonique, la branche italienne d’Universal avait publié il y a quelques années un généreux coffret qui donne une vue assez juste du talent de Levine, avec d’immenses réussites

Non Jimmy Levine n’était pas cette caricature d’Américain clinquant, brillant, extérieur. Le souffle qui parcourt ses Brahms, Schumann, Schubert ou Dvorak est irrésistible.

Ce coffret DGG est loin de regrouper tout ce que James Levine a gravé pour le label jaune, qui serait bien inspiré de lui rendre l’hommage qu’il mérite, par exemple en rééditant les 4ème et 5ème symphonies de Sibelius avec Berlin !

Je connais peu de 4ème de Sibelius aussi saisissantes, à part peut-être celle de Karajan en 1964.

La critique qui avait soit négligé soit regardé avec condescendance la seule intégrale des symphonies de Mozart jamais gravée par l’orchestre philharmonique de Vienne s’est heureusement ravisée à l’occasion des reparutions de ce corpus sous la baguette juvénile, ardente, parfois univoque, de James Levine !

Le jeune Levine est plutôt à trouver chez Sony/RCA, notamment pour Brahms ou Mahler, qui sont sans doute moins déterminants.

Passionnante et importante cette somme publiée par Oehms de « live » datant des années bavaroises de James Levine, lorsqu’il dirigea de 1999 à 2004 l’orchestre philharmonique de Munich

Ne pas oublier que James Levine avait été un pianiste prodige, et qu’il n’a jamais longtemps quitté le clavier.

Au festival de Verbier, il adorait animer l’orchestre des jeunes, et retrouver quelques amis (Pletnev, Kissin, Argerich, Angelich, Andsnes, Lang Lang…) pour de délicieuses extravagances pianistiques.

La belle carrière de Claude

L’annonce de la mort de Claude Carrière m’a touché. Tant de souvenirs liés à sa longue présence sur France Musique. Le souvenir d’une personnalité singulière et chaleureuse.

L’oeil qui frise, la bienveillance d’un visage rarement triste, on ne pouvait qu’aimer Claude. Jamais du temps où je fus son directeur – de France Musique – , Claude Carrière n’est venu revendiquer quoi que ce soit. Pourtant de remaniement en réaménagement de grille – les « contraintes budgétaires » déjà comme prétexte ! – son incontournable Jazz Club du vendredi soir fut plusieurs fois menacé non pas de disparaître mais d’horaires réduits, de « directs » supprimés. Il faut savoir, se rappeler qu’un directeur d’antenne à Radio France n’est pas complètement libre de ses décisions. En l’occurrence, Claude venait plaider tranquillement mais fermement sa cause, que je partageais. Et le Jazz Club survécut, avec Claude et son complice Jean Delmas, aux velléités des « budgétaires » de la maison de la Radio.

Le dernier souvenir que j’ai de lui est récent : il y a quelques mois, je le voyais quasiment à chaque concert de Radio France, concert classique de l’Orchestre National ou de l’Orchestre philharmonique de Radio France. Il m’avait confié sa gourmandise de musique classique, après un si long compagnonnage avec le jazz, une gourmandise informée.

Me revient à ce sujet un autre souvenir, que je cite souvent quand je parle de ma « période France Musique » : j’avais souvent remarqué, déjà à la Radio Suisse romande, qu’en dehors des journalistes, les producteurs de radio qui « font » de l’antenne ne bénéficiaient d’aucune formation spécifique. Certains n’en avaient pas besoin, ils étaient comme naturellement doués pour l’exercice (la réalité c’est qu’ils travaillaient beaucoup ce « naturel »), mais d’autres le souhaitaient, y compris parmi les plus chevronnés. C’est ainsi que j’organisai durant une journée, et sur une base volontaire, une session qui réunit une dizaine de producteurs de France Musique désireux de confronter leurs expériences et de progresser encore. Claude Carrière qui n’en avait vraiment pas besoin, était du lot. Lorsque parmi les exercices proposés, je mis les présents dans une situation d’urgence – la nécessité d’annoncer un concert classique sans aucune préparation préalable – celui qui s’en tira avec tous les honneurs – et les félicitations de ses camarades spécialisés dans le classique – ce fut Claude. Tout simplement parce qu’en homme de direct, habitué aux aléas d’un club de jazz, il dit les choses sans fioritures, sans commentaires pseudo-musicologiques, et avec les seules informations dont avait besoin l’auditeur : les oeuvres au programme, les compositeurs, les interprètes.

Grâce à Renaud Machart, à qui j’emprunte ces photos postées sur Twitter, je me remémore aussi une sacrée aventure menée à l’automne 1998. Renaud et Claude m’avaient proposé un projet fou, de ceux qui seraient inimaginables aujourd’hui : une semaine en direct de New York ! Avec de vrais artistes, classiques et jazz, qui acceptaient de jouer le matin… pour être, décalage horaire oblige, en direct à 18 h sur France Musique.

Si je me rappelle bien, nous avions eu l’aide de l’Alliance française de New York, nous nous retrouvions dans un restaurant français, à partager les jeux de mots laids, et les blagues pourries dont Claude était un fabuleux pourvoyeur (Renaud Machart-Cuterie n’était pas en reste !).

Mais, comme il y a prescription, je veux raconter ici un souvenir cuisant, qu’à l’époque je n’avais raconté à personne (sauf à Claude, Renaud et l’administratrice de France Musique). Nous avions obtenu l’accord des artistes new-yorkais de se produire en direct, à la seule condition de ne pas passer par les circuits très réglementés des cachets, syndicats d’artistes etc… Tous avaient accepté un « dédommagement » forfaitaire de frais, mais le total était tout de même conséquent. Hors de question de procéder par virement international ! J’étais donc parti de Paris, et du bureau de l’administratrice de France Musique, avec une enveloppe bourrée de billets de banque (je me demande rétrospectivement ce qui serait arrivé si les douanes française ou américaine m’avaient interrogé sur ce « transfert »). Arrivé le dimanche – précédant la semaine de directs – dans l’après-midi à Manhattan, je m’en fus d’abord courir au magasin Tower Records près de Washington square, puis boire un verre dans un café. Mes « biftons » soigneusement planqués dans une poche intérieure de ma veste. Le café en question était quasi-désert, je m’installai à une table, posai ma veste sur une chaise à côté de la mienne, et entamai la discussion avec deux amis que je venais de retrouver.

Au moment de régler l’addition, plus de portefeuille, plus d’argent, plus de cartes bancaires ! Je n’avais pas pris garde à ce consommateur qui était venu se placer à la table à côté de la nôtre… La police new-yorkaise me dira que c’était le « truc » le plus utilisé par les voleurs. J’avais heureusement le ticket de caisse de Tower Records qui comportait le numéro de la carte bancaire avec laquelle j’avais réglé mes achats. Sinon plus rien ! et donc plus d’argent pour régler les artistes. Je ne raconte pas les complications à mon retour à Paris…

Salut Claude ! On sait que tu es en bonne compagnie là où tu les a rejoints…

Mauvais traitements (III) : Quarantième rugissante

Dernière minute : J’ai appris hier tard dans la soirée la disparition soudaine de Stefano Mazzonis di Pralafera, qui dirigeait l’Opéra royal de Wallonie, à Liège, depuis 2007. On le savait malade, mais sa mort brutale a surpris ses amis, dont j’étais.

Nous savions, lui et moi, quelle était notre responsabilité de conduire les deux magnifiques vaisseaux amiraux de la flotte culturelle de Liège, lui l’Opéra, son choeur, son orchestre, moi l’Orchestre philharmonique royal de Liège, chacun dans deux magnifiques écrins – un luxe inouï pour une ville comme Liège – le « Théâtre royal » pour lui, la Salle Philharmonique pour moi. Il nous est arrivé d’être concurrents, parce que nous visions l’excellence, la conquête de nouveaux publics, il m’est arrivé de ne pas partager certaines des options artistiques de Stefano, mais l’amitié n’a jamais faibli ni failli. Je me rappelle encore cette grande entreprise menée de concert, cette soirée au Théâtre des Champs-Elysées le 31 octobre 2012, où ensemble nous étions allés promouvoir les couleurs de Liège (lire Giscard et la princesse). Je me rappelle aussi ma dernière venue à Liège, il y a plus d’un an, avant la crise sanitaire. Une belle soirée d’opéra, dans la loge royale, avec Stefano et Alexise. Un moment de bonheur. Pensées affectueuses pour celles et ceux qu’il laisse dans la tristesse.

La difficile Quarantième

J’ai découvert la 40ème symphonie de Mozart dans les années 70, au moment où le dénommé Waldo de Los Rios vendait des milliers de disques en « arrangeant » à la sauce pop de grands classiques.

Je trouvais ça nul, et à mes copains de lycée qui avaient l’air d’apprécier, je montrai un jour la « pub » (une des premières que j’aie vues dans l’univers du classique) de Philips, qui faisait la promotion d’un disque bon marché des symphonies 40 et 41 dirigées par Karl Böhm : « La 40ème préférez l’original »

Pour de longues années, ce serait ma version de référence, la seule de ma modeste discothèque.

Puis, devenu lecteur de Diapason, je suivrais la réalisation de l’intégrale des « grandes » symphonies par Josef Krips à la tête du même Concertgebouw que Böhm, mais le prix trop élevé du coffret de 33 tours me dissuaderait de l’acheter.

Ce n’est que lors d’un Disques en Lice, la défunte émission de critique de disques de la Radio Suisse romande (voir Une naissance ) que je tombai de haut en découvrant la version amorphe, étrangement lente et sans élan, du chef viennois tant admiré dans Mozart. La maladie qui devait l’emporter en 1974 était-elle responsable de ce parti pris ?

Le « live » du même Krips à la tête de l’Orchestre national de France, en 1965 au Théâtre des Champs-Elysées, révèle tout de même une conception plus alerte, même si pas vraiment « molto allegro« , de cette symphonie.

Au début des années 60, les jeunes chefs d’alors suivaient les indications de Mozart, sans « romantiser » une symphonie qui n’en a nul besoin.

Dans les années 70, un Karajan plus soucieux d’élégance, de fluidité… et de virtuosité, allait livrer des versions sans aspérités, proscrivant drame et ruptures.

Leonard Bernstein, tant à New York en 1964, qu’à Vienne dix ans plus tard, n’arrive pas à trouver son chemin : un legato hors de propos, une articulation saccadée. Quelque chose qui ne fonctionne pas..

La lenteur, la pesanteur, n’ont rien à faire avec l’âge du chef ou l’époque.

Je découvre, pour ce billet, cet enregistrement de 1949 de Wilhelm Furtwängler et des Berliner Philharmoniker. Vraiment rien de compassé, d’empesé ! Quel élan, quelle éloquence !

A l’inverse, un Carlo Maria Giulini qu’on a tant admiré dans ses légendaires Don Giovanni ou Noces de Figaro, enregistre à Berlin dans les années 90, les trois dernières symphonies de Mozart dans des tempi crépusculaires, qu’on a peine à écouter jusqu’au bout…

Beethoven 250 (XV) : le piano d’Ivan Moravec

J’évoquais, il y a quelques jours, l’excellente surprise que constitue le coffret édité par Supraphon en hommage au pianiste tchèque Ivan Moravec (1930-2015) – lire Légendaires -.

Il faut absolument écouter – pour ce qui me concerne, c’est une découverte – les Beethoven, sonates et concertos, que le pianiste tchèque a gravés pour l’essentiel au début de sa carrière. Et en grande partie à New York où la Connoisseur Society – un label fondé par Alan Sliver et James Goodfriend (un tel patronyme ne s’invente pas!) pour aider à faire connaître les musiciens venus de l’autre côté du Rideau de fer – l’avait invité dès 1962.

Il y a, dans ce coffret :

  • les concertos n°3 (dir. Vaclav Neuman, 1979), et n°4 (dir. Martin Turnovsky, 1963)
  • les sonates 8, 14 (New York 1964), 23 (New York 1966), 26 (New York 1969)
  • les bagatelles op.33/4 et WoO 59 « à Elise » (New York 1970)

Tout est admirable, la technique superlative du pianiste qui se fait oublier, un art de phraser, même dans les passages les plus vétilleux, et une prise de son magnifique… véritablement de connaisseur !

Les raretés du confinement (I)

Lors du premier confinement au printemps dernier j’avais entrepris de publier chaque jour sur Facebook une symphonie de Haydn (il y en a… 107!) dans des versions aussi contrastées et originales que possible.

Depuis le reconfinement intervenu en France le 30 octobre dernier, j’ai entamé une nouvelle série d’enregistrements, tirés de ma discothèque personnelle, qui présentent un caractère de rareté, une oeuvre inhabituelle dans le répertoire d’un interprète, un musicien qui emprunte des chemins de traverse, un chef qui se hasarde là où on ne l’attend pas… Récapitulation d’une première décade de publications:

2 novembre

Aujourd’hui Claudio Abbado dirigeant le Concert de l’an 1991 des Wiener Philharmoniker: l’ouverture de l’opérette Waldmeister (1895) de Johann Strauss

3 novembre

#ElectionDay En ce jour d’élection présidentielle américaine, cet extrait d’une soirée donnée au Carnegie Hall de New York en 1988 pour le centenaire d’Irving Berlin. Marilyn Horne chante « God bless America« .

4 novembre

En attendant les résultats de l’élection américaine, ce témoignage inattendu d’hommage au drapeau américain de la part d’Antonin Dvorak, directeur du Conservatoire de New York de 1892 à 1895. Michael Tilson Thomas dirige le RSO Berlin

5 novembre

Un compositeur américain d’origine russe, Alexei Haieff` (1914-1994) qui m’était complètement inconnu avant que je le découvre dans le gros coffret RCA des rééditions de Charles Munch (1891-1968). La 2ème symphonie de Haieff a été créée le 11 avril 1958 par Munch et le Boston Symphony Orchestra

6 novembre

Pour rester dans la sphère américaine, cette étonnante pépite de la discographie du vénérable chef britannique Adrian Boult (1889-1983) qui, à 80 ans passés, enregistre un bouquet de marches, dont la célébrissime « Stars and Stripes forever » de John Philip Sousa (1854-1932) – lire America is beautiful

7 novembre

Le grand Fritz Reiner (1888-1963) délaisse son orchestre de Chicago pour enregistrer, en 1962, à Londres, avec le Royal Philharmonic Orchestra, une extraordinaire Quatrième symphonie de Brahms, celle que je place au sommet de ma discographie de l’oeuvre. Une version rare, superbement enregistrée par Kenneth Wilkinson au Walthamstow Town Hall, publiée par Chesky Records

8 novembre

Clin d’oeil au nouveau président élu, Joe Biden, à la nouvelle vice-présidente élue, Kamala Harris,la plus surprenante des versions de l’ouverture de « Candide » de Bernstein… ou quand le grand chef russe Evgueni Svetlanov (1928-2002) se déchaîne en public à la tête du London Symphony Orchestra au Festival d’Edimbourg le 28 août 1978.

9 novembre

Le 9 novembre 1989 le mur érigé en 1961 entre Berlin Ouest et Berlin Est cédait sous la ferveur populaire.Le 25 décembre, dans la superbe salle du Konzerthaus (à l’époque à Berlin-Est), Leonard Bernstein – qui allait mourir dix mois plus tard – dirigeait la Neuvième symphonie de Beethoven, dont le finale était rebaptisé « Ode an die Freiheit » (Ode à la liberté). Ce concert réunissait autour de l’orchestre de la Radio bavaroise des musiciens des orchestres de Paris, Dresde, Londres, New York et Leningrad (Kirov), les choeurs de la radio bavaroise, de la radio de Berlin-Est et le choeur d’enfants de Dresde, ainsi que quatre solistes June Anderson (USA), Sarah Walker (Grande-Bretagne), Klaus König (RDA) et Jan-Hendrik Rootering (Pays-Bas)

10 novembre

Dans le prolongement de l’élection présidentielle américaine, cette absolue rareté dans la discographie pourtant très abondante d’Antal Dorati, un disque intitulé « Be Glad then America! » et cette oeuvre de Robert Russell Bennett (1894-1981), une commande de l’orchestre National de Washington pour le bicentenaire de l’Indépendance en 1976 : « The fun and faith of William Billings, American ».William Billings (1746-1800) est considéré comme le père de la musique chorale américaine

11 novembre

Le chef suisse Ernest Ansermet est né le 11 novembre 1883 (et mort le 20 février 1969). Il a réalisé l’essentiel de ses enregistrements pour Decca avec l’ OSR – Orchestre de la Suisse Romande qu’il avait fondé en 1918. Ici il dirige, le 17 mars 1966 (à 83 ans), avec une énergie juvénile, un répertoire où il était moins attendu, la Troisième symphonie de Brahms à la tête de l’Orchestre symphonique de la Radio bavaroise Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks

Voici ce que j’écrivais le 8 avril 2016 – On aime Brahms

Quant à la 3ème symphonie, depuis que François Hudry me l’avait fait découvrir, je mets au premier rang un chef qu’on n’associe pas spontanément à Brahms (et qui a pourtant réalisé une très belle intégrale – méconnue – chez Decca avec « son » Orchestre de la Suisse romande)Ernest Ansermet, avec l’orchestre de la Radio bavaroise, un « live » de 1966. Tout simplement exceptionnel !