L’illumination Britten (IV) : les amis russes

Dans le troisième épisode de cette série consacrée au grand Benjamin Britten (1913-1976) on annonçait : « On reviendra dans un prochain épisode sur les oeuvres consacrées par Britten au quatuor et bien sûr au violoncelle de son ami Mstislav Rostropovitch« .

Dans le second (The Performer) on évoquait ses duos au piano avec Sviatoslav Richter.

Benjamin Britten a cultivé une belle et longue amitié avec les deux figures proéminentes des interprètes russes, le violoncelliste Mstislav Rostropovitch (1927-2007) et le pianiste Sviatoslav Richter (1915-1997).

Il en est résulté quelques enregistrements mémorables mais surtout un bel accroissement du répertoire du violoncelle, dont on sait ce qu’il doit à l’activisme forcené de « Slava ».

Il y a d’abord en 1961 cette sonate pour violoncelle et piano que Britten compose durant un séjour en Grèce, en pensant au violoncelliste russe qui allait l’inspirer et devenir son ami.

Puis suivit la Cello Symphony créée en mars 1964 à Moscou

De retour de ce voyage en URSS, Benjamin Britten va écrire d’abord 2 suites pour violoncelle seul, la première est créée par son dédicataire au festival d’Aldeburgh le 27 juin 1965, la seconde en 1968 toujours lors du même festival. Une troisième suivra en 1971, et attendra 1974 pour être créée par Rostropovitch qui, en revanche, ne l’enregistrera jamais.

Rostropovitch et Britten furent plusieurs fois partenaires d’enregistrements de disques.

Quand Rostro enregistre les concertos de Haydn à Londres, il le fait avec les cadences que Britten lui a écrites.

Je ne peux que conseiller la série proposée par Diapason et l’ami Thomas Deschamps Un été avec Britten, qui explore les oeuvres importantes du compositeur britannique, aujourd’hui son Concerto pour violon

Quant aux liens de Benjamin Britten avec Sviatoslav Richter, je renvoie à Britten the Performer pour les captations miraculeuses qui en ont résulté. Mais je ne résiste pas à ces deux merveilles :

et « la » version dé référence de l’unique concerto pour piano de Britten.

Enfin, pour les humeurs du moment, j’invite à suivre mes brèves de blog et leur actualité triste ou amusante.

Les fraîcheurs du chef (II) : Grieg et les Anglais

J’ai eu la chance d’entendre ce lundi soir à Colmar une magnifique version de concert du chef-d’oeuvre de Grieg, Peer Gynt, dirigée par Alain Altinoglu à la tête de son formidable orchestre de la Monnaie (lire sur Bachtrack : Les promesses tenues d’Alain Atinoglu à Colmar).

Ce n’est pas la première fois, loin de là, que j’évoque dans ce blog, la discographie de Peer Gynt.

Il y a un tropisme particulier des chefs britanniques pour Grieg.

à commencer par le plus jeune, Edward Gardner, qui a été dix ans aux commandes de l’orchestre de Bergen, chez Edvard Grieg donc, Ed Gardner que j’ai été si heureux d’inviter à Liège dans ses premières années

Et puis il y a celui qui m’a révélé cette partition dans sa presque totalité, l’admirable Thomas Beecham

Et encore John Barbirolli et sa version presque « authentique » (Hardanger compris)

Et puis il y a cette découverte récente, un chef que je trouvais de second rang, Jeffrey Tate, à qui on avait confié rien moins que l’orchestre philharmonique de Berlin pour une version qui, de bout en bout, captive et surprend

Et toujours à suivre mes brèves de blog (abonnez-vous pour n’en manquer aucune, c’est gratuit !)

La mort de Claudine et autres nouvelles

Claudine est morte

La nouvelle est passée et restera inaperçue : Claudine Longet est morte le 14 mai dernier.

Honnêtement, s’il n’y avait pas eu un papier de Télérama il y a une vingtaine d’années et l’enthousiasme d’un proche pour cette artiste bien française, complètement oubliée par et de son pays d’origine, je ne serais probablement pas « tombé en amour » comme disent nos amis québécois, de la voix de Claudine Longet.

Ce fut aussi la ressortie du film The Party, l’insubmersible chef-d’oeuvre de Blake Edwards (1968) et son interprète principal Peter Sellers et cette séquence étonnamment calme où Claudine Longet chante « Nothing to lose ».

Merci Claudine pour ces chansons et cette voix si délicates et bienfaisantes.

Haro sur les choeurs

À bas bruit, lentement mais sûrement, certaines collectivités territoriales s’en prennent à la Culture, ne craignant pas – ce n’est pas nouveau – de se contredire. Foin des proclamations généreuses quand il s’agit de se faire élire ou réélire, d’une politique d’éducation artistique à l’école qui n’a jamais vraiment vu le jour – initiation au chant choral pour tous les enfants -, on fait disparaître le Choeur de l’Orchestre national des Pays de Loire, et on menace le Choeur Vittoria d’Ile-de-France (comme le signale Couacs info).

Les frères au Musée Grévin

Jean-Jacques Goldman avait paraît-il refusé (trop peu de notoriété sans doute !!) d’avoir sa statue de cire au Musée Grévin. Mais on comprend que l’inoubliable auteur d’albums comme Sensations, Intuitions, Destination Paris et récemment Gaia, le violoncelliste Gautier Capuçon veuille rejoindre son frère aîné dans le célèbre musée parisien le 28 mai prochain, si l’on en juge par cet article de Diapason

L’intégrale impérieuse

Je me surprends parfois à avoir oublié, ignoré, des publications qui auraient dû pourtant figurer depuis longtemps dans ma discothèque.

Jean-Claude Hulot décrivait, en 2017, l’intégrale des sonates pour violon et piano de Beethoven publiée par mes amis François-Frédéric Guy et Tedi Papavrami : « Cette nouvelle intégrale des sonates de Beethoven impressionne par sa puissance expressive, sa splendeur sonore et surtout la maîtrise rayonnante du style et du texte beethovénien dans un des cycles les plus accomplis du maître de Bonn. Somptueux album, digne de rejoindre les grandes légendes au panthéon du disque’ (Res Musica, novembre 2017).

Un passage chez Gibert m’a donné l’occasion de réparer un bien fâcheux oubli.

Et toujours mes brèves de blog au terme d’une semaine bien chargée…

Mendelssohn chez lui

J’ai passé quelques jours entre Leipzig et Dresde à la fin de l’année 2017 et j »avais intitulé un billet Leipzig ville musique.

Nul visiteur de la cité saxonne ne peut ignorer les deux figures de proue de la musique de cette ville : Bach et Mendelssohn, ni l’orchestre le plus ancien d’Europe, celui du Gewandhaus fondé en 1743.

C’est une nouvelle parution qui nous donne l’occasion d’évoquer à nouveau le lien si particulier de Félix Mendelssohn avec Leipzig.

Andris Nelsons, viré sans ménagement de la direction du Boston Symphony, n’a heureusement pas le même souci avec l’orchestre du Gewandhaus de Leipzig dont il est le directeur musical depuis bientôt dix ans.

La critique a été partagée – mais c’est apparemment une mode – sur les intégrales Bruckner, Chostakovitch et Richard Strauss que Deutsche Grammophon a publiées avec Andris Nelsons, intégrales qui réunissent alternativement les deux orchestres – Boston et Leipzig – dont Nelsons est le chef.

Cette nouvelle proposition, les cinq symphonies de Mendelssohn, ses deux oratorios Paulus et Elias, enregistrés avec l’orchestre dont le compositeur fut le chef à partir de 1835, me semble particulièrement bienvenue. J’avoue ne pas comprendre le critique du Devoir (que je cite dans mon article Orchestres sans tête) qui dézingue ce coffret sans complexe, en le comparant à l’idéal que constituerait, selon lui, la récente intégrale réalisée par Yannick Nézet-Séguin. Le Nelsons bashing ça suffit ! Il suffit d’avoir des oreilles pour écouter, et ce que j’ai entendu jusqu’à présent de ce coffret est tout à l’avantage du chef letton.

Et si l’on veut comparer à d’autres versions antérieures, gravées elles aussi à Leipzig, on n’est pas sûr qu’elle soient toujours à l’avantage de ces dernières. Kurt Masur, l’inamovible patron du Gewandaus de 1970 à 1996, a laissé deux intégrales des symphonies, assez inégales.

Riccardo Chailly, le prédécesseur de Nelsons (de 2005 à 2016), n’a pas succombé à la mode des intégrales et a laissé quelques témoignages intéressants :

On pourra vraiment éviter cet enregistrement lourdissime d’un prédécesseur de Nelsons et Chailly, Franz Konwitschny qui en récompense sans doute de son engagement pour l’Allemagne hitlérienne, dirigera le Gewandhaus de 1949 à sa mort en 1962.

Pour ce qui est des deux oratorios, dans la droite filiation de ceux de Bach – que Mendelssohn contribuera grandement à remettre au jour – Andris Nelsons offre une référence moderne, d’autant mieux venue que les derniers enregistrements intéressants remontent à un demi-siècle.

C’est à Wolfgang Sawallisch qu’on doit, avec Leipzig, une référence inégalée d’Elias :

Et toujours humeurs et bonheurs du temps dans mes brèves de blog !

Polémiques

Un Timothée ne devrait pas dire ça

J’avoue n’avoir suivi, au départ, que de très loin la polémique suscitée par les propos de Timothée Chalamet. Je n’en suis que plus surpris par l’ampleur des réactions du monde de l’opéra.

Bravo aux maisons d’opéra qui ont réagi avec humour, comme Seattle, Avignon ou l’Opéra Comique à Paris.

Mais fallait-il que ces propos touchent peut-être juste, ou fassent mal ce qui revient au même, pour qu’ils provoquent des réactions souvent très corporatistes ?

J’ai écrit ici même, et à plusieurs reprises, que le modèle culturel institutionnel français qui date tout de même pour l’essentiel des années Malraux/Landowski, était obsolète, ne serait-ce que sur le seul déséquilibre de moins en moins acceptable entre Paris et la province.

Je viens de lire l’éditorial de Lila Hajosi – que je n’ai pas l’heur de connaître – sur Forumopera.com. J’en conseille vivement la lecture, même si je n’en partage pas toutes les conclusions.

C’est justement grâce à l’Opéra de Montpellier que j’avais découvert – dans une superbe production de Madame Butterfly – en 2019 le ténor que tout le monde s’arrache désormais, Jonathan Tetelman

Départs / Arrivées

On a appris cette semaine que le « board » de l’Orchestre symphonique de Boston met fin de manière anticipée (en juin 2027) au contrat qui liait l’orchestre à son chef Andris Nelsons. Apparemment le chef n’est pas content, et les musiciens non plus : Andris Nelsons quitte la direction du Boston Symphony.

Je n’ai pas d’éléments qui me permettent de prendre parti dans cette affaire. J’avais naguère été surpris que le même chef ait une fonction de directeur musical dans deux orchestres aussi dissemblables – dans leur histoire, leur répertoire, leur recrutement – que le Gewandhaus de Leipzig et le Boston Symphony. Le concept si à la mode dans le monde de l’entreprise de « mutualisation » n’a, en l’espèce, aucune pertinence.

L’histoire dira ce qu’il faudra retenir de l’ère Nelsons à Boston, mais je doute qu’on puisse la comparer, ne serait-ce qu’en terme de longévité, à ses glorieux prédécesseurs Charles Munch ou Seiji Ozawa.

Autre nomination annoncée, celle de Paavo Järvi à la tête du London Philharmonic à partir de la saison 28/29. Nouvel épisode d’un sujet inépuisable (lire Bâtons migrateurs). On peut tout de même être interpellé par un parcours, celui de Paavo Järvi, qui l’a mené de Malmö à Stockholm, de Birmingham à Cincinnati, de Francfort à Paris, de la NHK à la Tonhalle de Zürich. Où est la cohérence? où est la trace durable laissée dans chaque formation ? Comment s’y retrouver aussi dans une discographie éclatée, qui a sans doute pour ambition cachée d’égaler celle du papa, Neeme Jârvi…

D’autres humeurs dans mes brèves de blog !

Mon premier Barenboim

Erwan Gentric n’est pas très tendre, dans le dernier numéro de Diapason, avec le tout récent coffret Warner consacré à Daniel Barenboïm et à ses années parisiennes

Je n’ai pas les mêmes préventions que mon jeune confrère, pour des raisons très personnelles. A l’occasion du 80e anniversaire du pianiste/chef d’orchestre (Barenboim 80) j’écrivais ceci :

« Je renvoie aux deux articles que j’avais consacrés à Daniel Barenboim… il y a cinq ans : Barenboim 75 ou l’artiste prolifiqueBarenboim 75 première salve. Rien à changer dans mes choix de discophile, ni dans mes souvenirs de jeunesse. Les concertos et les sonates de Mozart, les concertos de Beethoven, les symphonies de Franck et Saint-Saëns, la 4ème symphonie de Bruckner, ce sont mes premiers disques… avec Barenboim.« 

Et précisément dans l’impressionnante collection de rééditions parues chez Sony, Deutsche Grammophon et chez Warner, il manquait ces disques enregistrés avec l’Orchestre de Paris pour EMI, du temps où Barenboim en était le directeur musical (lire ce que j’avais écrit il y a quelques mois pour ce qui fut à la fois un retour et un adieu : L’apothéose de Daniel Barenboïm).

Un très beau texte de Remy Louis documente remarquablement ces quinze ans passés (1975-1989) à la tête de l’Orchestre de Paris et ne cache rien des succès et des péripéties qui ont marqué ce mandat.

Je retrouve avec une émotion intacte mes premiers 33 tours de Bizet et Fauré…

CD 1 et 3 Bizet / Carmen, l’Arlésienne suites, Jeux d’enfants, La jolie fille de Perth, Symphonie, Patrie

CD 2 Fauré / Requiem

CD 4 Mozart / concertos flûte, hautbois (Michel Debost, Maurice Bourgue)

CD 5 Vieuxtemps / Concertos 4 et 5 (Perlman)

CD 6 Mozart / symphonie 41, petite musique de nuit

CD 7 Mozart / Requiem (Battle, Murray, Rendall, Salminen)

CD 8 Falla / Nuits dans les jardins d’Espagne (Argerich), Albeniz / Iberia

CD 9 Stravinsky / Le sacre du printemps, Scriabine / Poème de l’extase

CD 10 Dutilleux / Symphonies 1 et 2

CD 11 Stravinsky / Symphonie de psaumes, Scriabine / Symphonie n°3

CD 12 Mahler / Kindertotenlieder, Wagner / Wesendonck Lieder, Wolf / 3 Lieder (Waltraud Meier)

CD 13 Wolf / Penthesilea, Sérénade italienne, der Corregidor

CD 14 Denisov / Symphonie n°1

CD 15 Boulez / Rituel, Messagesquisse, Notations I-IV

Je n’oublierai jamais ce direct sur France Musique en juin 1980 au cours duquel j’entendis pour la première fois les Notations de Boulez, celles qui étaient alors orchestrées (lire Un certain Pierre Boulez)

Et toujours humeurs et bonheurs à suivre sur mes brèves de blog

Dispensables

« Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur » ! Tout le monde connaît la célèbre citation extraite du Mariage de Figaro de Beaumarchais.

Sur ce blog, l’éloge flatteur a très nettement l’avantage sur le blâme, je fais la part belle à l’indispensable. Alors pour une fois faisons exception avec quelques déceptions, des parutions ou des manifestations qui ne me paraissent pas pertinentes, donc tout à fait dispensables !

On sait l’admiration que j’ai pour Cyrus Meher-Homji, l’infatigable animateur de la branche australienne d’Universal et surtout redécouvreur des trésors des labels Philips, Decca, Deutsche Grammophon et associés.

Je regrette toujours le prix payé en France pour ces rééditions de grande qualité, mais dont les coûts sont amortis depuis longtemps.

C’est dire si j’étais impatient de découvrir ce dernier coffret du jeune Lorin Maazel – le chef américain disparu le 13 juillet 2014 ayant été l’objet de multiples articles sur ce blog, au fur et à mesure des rééditions d’une discographie abondante.

C’est dire aussi la déception à l’écoute notamment de ce qui forme l’essentiel de ce coffret : de Bach les concertos brandebourgeois, les quatre « suites » pour orchestre, l’Oratorio de Pâques et la Messe en si.

Sans tomber dans la caricature, en dehors de l’alternance vif-lent parfois exacerbée, ces Bach sont d’une raideur obsolète malgré une distribution séduisante (Teresa Stich-Randall, Anna Reynolds, Ernst Haefliger, John Shirley-Quirk).

Les quatre symphonies – 38 à 41 – de Mozart sont tout aussi dispensables.

Seul le duo inattendu Evelyn Lear / Christa Ludwig sauve un Stabat mater de Pergolese hors sujet.

Le reste du coffret est déjà bien connu, parce que déjà publié dans le coffret DG, et lui fait partie des indispensables avec la Symphonie de Franck, la suite de L’Oiseau de feu et le Chant du rossignol de Stravinsky, et surtout d’admirables Falla (L’amour sorcier, Le Tricorne)

Quand je feuillette le dernier numéro de Diapason (mais les précédents n’étaient guère mieux fournis) et que je vois la part des critiques consacrées aux nouvelles parutions discographiques, je ne peux que constater une sorte d’inéluctable raréfaction dans ce qu’il est convenu d’appeler le grand répertoire, au profit de quelques découvertes dans des répertoires dits « de niche ».

Il y a des engouements que je ne partage pas, des disques dont je me demande quelle est la valeur ajoutée à une discographie pléthorique – comme la floraison de Variations Goldberg, le dernier tube à la mode ? –

Mais pour ne pas terminer sur une note pessimiste, quelques-unes de mes récentes « bonnes affaires » et des réussites à saluer :

Justement pour les Variations Goldberg, quelle extraordinaire idée que celle qu’ont eue Thibaut Garcia et Antoine Morinière de cette véritable recréation pour deux guitares !

Cette critique dans le BBC Music Magazine : « Angioloni delivers a compelling, energetic account of a score that should be better known »

D’un pianiste qui se fait trop discret, ce disque de sonates de Beethoven (2, 9, 14 et 31) que je n’avais pas repéré à sa sortie

Et cela juste une petite réparation, des disques perdus au cours d’un déménagement et que j’avais le plus grand mal à retrouver même d’occasion à des prix raisonnables. Hier au cours d’une visite chez Gibert, je tombe directement sur ce coffret si précieux des symphonies de Brahms enregistrées par le grand Kurt Sanderling à Dresde !

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Le pouvoir du chef

Il est temps de regarder attentivement le numéro de janvier de Diapason qui remet en lumière le sujet pouvoir du chef d’orchestre.

Le regretté Georges Liébert (1943-2025) avait jadis consacré au sujet un ouvrage devenu un classique :

On ne sera pas surpris que ce soit l’excellent Christian Merlin, auteur d’un ouvrage de référence Au coeur de l’orchestre et d’émissions et podcasts sur France Musique, qui ait conçu ce dossier pour Diapason.

J’ai, sur ce blog, et même avant, souvent abordé le sujet du rôle, de la fonction, et finalement de l’image du chef d’orchestre (Suivez le chef).

Est-il encore ce personnage tout-puissant, ce dictateur en puissance, seul maître après Dieu des destinées de son orchestre ? Le titre de Diapason pourrait le laisser accroire : « Comment il a pris le pouvoir« . 

Depuis cinquante ans, la donne a complètement changé. Les dernières stars de la baguette ont presque toutes disparu : Karajan, Solti, Bernstein, Svetlanov, Abbado, Haitink. Ceux qui restent de ces générations glorieuses, Blomstedt, Dutoit, Mehta, Muti, offrent encore le témoignage précieux de leur art.

Mais il faut se résoudre à ce que l’équation un chef-un orchestre qui a si longtemps prévalu, n’existe plus, que les identités fortes qui ont caractérisé les grands orchestres durant près d’un siècle sont, sinon en passe de disparaître, du moins considérablement réduites par le turn over qui prévaut désormais dans la très grande majorité des phalanges symphoniques. Et que penser de ces chefs qui font le grand écart entre des formations qui n’ont rien en commun (Andris Nelsons à Leipzig et Boston, bientôt Klaus Mäkelä à Chicago et Amsterdam), que dire de ces orchestres même prestigieux, dont on serait en peine de faire la liste des derniers directeurs musicaux ? Dans la seule ville de Munich, qui pourrait, de but en blanc, citer sans se tromper les chefs qui se sont succédé à la tête de l’orchestre de la radio bavaroise d’une part, de l’orchestre philharmonique de Munich (Münchner Philharmoniker) d’autre part ?

Pour le Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks, après les mandats du fondateur Eugen Jochum (1949-1960) et surtout Rafael Kubelik (1961-1979), leurs successeurs n’ont jamais duré plus de dix ans en poste : Colin Davis (1983-1992), Lorin Maazel (1993-2002), à l’exception de Mariss Jansons (2003-2019) qui cumulait – déjà – avec le Concertgebouw d’Amsterdam. C’est aujourd’hui Simon Rattle qui est aux commandes, après un long mandat à Berlin et un passage plus bref par Londres.

Quand aux voisins – les Münchner Philharmoniker – le turn over est plus visible, et parfois étonnant puisque Lorin Maazel, après un décennat à la Radio bavaroise, revient en 2012 chez l’autre orchestre, pour un mandat qui sera interrompu par le décès du chef le 13 juillet 2014. Depuis Sergiu Celibidache (1979-1996), ce ne sont pas pas moins de cinq chefs certes prestigieux qui se sont succédé sans qu’on comprenne bien la logique de ces nominations et qu’on mesure leur apport artistique : James Levine (1999-2004), Christian Thielemann (2004-2011), Lorin Maazel (2012-2014), Valery Gergiev (2015-2022, mandat interrompu par le limogeage du chef, à la suite de l’intervention de la Russie en Ukraine), Lahav Shani nommé en 2023 pour prendre ses fonctions à l’automne 2026.

Je ne reviens pas sur les processus de nomination des chefs (Le choix d’un chef) qui varient d’un orchestre à l’autre. Je n’évoque pas non plus – parce que je suis tenu au secret professionnel en raison de mes fonctions passées) la question qui ne devrait plus être passée sous silence, dans les pays où existe encore un service public de la culture, une politique culturelle publique : la rémunération des chefs d’orchestre. Aux Etats-Unis, la transparence est de mise, puisque ce sont des fondations de droit privé qui gèrent les grandes phalanges. En France, c’est secret d’Etat, et c’est souvent au petit bonheur la chance, en fonction de la pression des agents, des influences réelles ou supposées sur les décideurs.

A propos du « pouvoir » du chef, la réalité se niche souvent, presque toujours, dans les détails du contrat qui le lie à son orchestre, et c’est bien de là que naissent les problèmes en cours de mandat. J’ai déjà raconté ici les raisons de la brièveté du mandat de l’un des directeurs musicaux que j’avais engagés à Liège.

Quant à la nomination annoncée tout récemment par le directeur de l’Opéra de Paris, Alexander Neef, celle de Semyon Bychkov, elle ne manque pas d’interroger, quand on sait que celui qui occupa la même fonction à l’Orchestre de Paris de 1989 à 1998, aura 75 ans en 2028 ! Contraste avec le « coup » qu’avait frappé Alexander Neef en annonçant l’arrivée de Gustavo Dudamel en 2021, qui démissionnera moins de deux ans plus tard !

Le Nouvel an de Yannick Nézet-Séguin

Dans l’avion de retour de Vienne le 1er janvier, je n’avais pas pu suivre le concert de Nouvel an dirigé par Yannick Nézet-Séguin (Dudamel, lui, c’était en 2017, et il n’a pas été réinvité depuis…). J’avais lu quelques critiques assez méchantes, pas très tendres en tout cas. Alors j’ai commencé par écouter le concert, en m’attardant sur des oeuvres qui sont mes points de repère lorsque je veux juger d’un chef dans ce répertoire (ainsi les valses Roses du Sud et bien sûr Le beau Danube bleu) j’ai été plus qu’agréablement surpris. Il y a bien ici et là quelques coquetteries, mais stylistiquement c’est un sans faute.

Je peux comprendre que notre Québécois irrite, voire dérange, par l’exubérance de sa gestique, sa tenue, ses mimiques, et que certains en soient restés à cela pour critiquer sa prestation, mais le résultat est là. Et avec le recul 2026 me semble être un bon cru.

Et toujours humeurs et faits du jour dans mes brèves de blog

Encore du piano

Mes billets se suivent et se ressemblent : après Latino et Les amis de Martha, je vais encore parler piano.

D’abord pour signaler un coffret d’hommage à Radu Lupu, ce bon géant du piano disparu la veille de la mort de son cadet Nicholas Angelich (lire Le piano était en noir) en avril 2022 !

« Ce coffret de 6 CD, autorisé par ses ayants droit, constitue une découverte fascinante, d’autant plus que le répertoire lui-même n’avait jamais été publié officiellement par Lupu, sous quelque forme que ce soit.

Le coffret est divisé en deux parties thématiques : des enregistrements studio Decca (deux CD) et des enregistrements radiophoniques en direct réalisés par la BBC, la radio néerlandaise et la SWR. Les deux disques studio Decca sont superbes, et l’on s’étonne encore de leur parution tardive. Les deux Quatuors pour piano de Mozart, interprétés avec le Quatuor à cordes de Tel Aviv en 1976, figurent parmi les plus belles interprétations actuellement disponibles. Elles s’inscrivent dans la lignée stylistique de Curzon, Rubinstein et (un peu plus tard) Ax, sans recourir aux approches plus récentes de l’interprétation sur période. Écoutez par exemple le jeu remarquable de Lupu dans les développements des premiers mouvements (CD 1, piste 1 à 6’34” et piste 4 à 6’06”), ou encore le phrasé chaleureux de l’ensemble dans les deux mouvements lents.

Le second enregistrement studio Decca appartient à la série des Sonates pour piano de Schubert dirigées par Lupu. L’enregistrement numérique paru précédemment (1991) contenait des interprétations mémorables des D. 664 et D. 960 ; celui-ci propose les D. 840 (« Reliquie ») et D. 850 (« Gasteiner »). Les mouvements lents révèlent Lupu à son apogée : une profondeur discrète, une expressivité intense et une apparente simplicité.

La découverte majeure est le CD 3, qui comprend un récital Haydn donné en 1988 au Wigmore Hall de Londres. On y perçoit une prudence légèrement supérieure à celle de ses enregistrements en studio, et quelques fausses notes, mais le jeu et la profondeur d’interprétation sont remarquables. La maîtrise technique de Lupu est manifeste dans le dernier mouvement de la Sonate en do mineur (CD 3, piste 7), interprété à un tempo plus rapide que d’habitude.

Ce même disque contient également un enregistrement de la Sonate « facile » de Mozart, K. 545, capté à Aldeburgh en 1970, peu après la victoire de Lupu au Concours de Leeds. Il y apparaît déjà comme un musicien accompli, malgré un bref trou de mémoire dans le deuxième mouvement, qu’il surmonte avec brio. Les Études symphoniques de Schumann, enregistrées en public en 1991, témoignent de la virtuosité de Lupu, qui relève avec brio les défis techniques de l’œuvre tout en en restituant le caractère romantique et sombre.

Le CD 5 réunit des enregistrements en direct du Concertgebouw du Carnaval de Vienne de Schumann (1983) et des Tableaux d’une exposition de Moussorgski (1984). Ces deux œuvres confirment le charisme de Lupu et son talent exceptionnel pour la mise en valeur de son jeu. On notera la fantaisie des Tuileries et la majesté de la Grande Porte de Kiev. Il interprète ces œuvres en respectant scrupuleusement la partition originale et, hormis l’ajout d’octaves plus graves dans les passages les plus forts, évite les réinterprétations parfois hasardeuses d’autres pianistes.

Un autre point d’intérêt réside dans les premiers enregistrements d’œuvres du XXe siècle que Lupu a par la suite abandonnées à son répertoire. En plein air de Bartók révèle une fougue absente de ses interprétations ultérieures, et la Sonate pour piano de Copland est fascinante à écouter avec le timbre si caractéristique de Lupu, même s’il ne semble pas toujours totalement à l’aise avec cette pièce. Le dernier disque propose une interprétation captivante du Concerto pour piano n° 18 de Mozart, avec un deuxième mouvement particulièrement émouvant. Les enregistrements de 1970 à Leeds de trois œuvres de Chopin — le premier Scherzo et les deux Nocturnes op. 27 — souffrent d’une prise de son médiocre, et Lupu fait de son mieux avec un instrument manifestement problématique (Extraits de The Classical Review)

Indispensable évidemment !

Claviers inconnus

Mercredi soir j’ai été invité à la Seine Musicale au premier volet d’une série de concerts/enregistrements qui vont y prendre place durant trois saisons. Je connaissais le nom du chef et de son orchestre – Mathieu Herzog et Appassionato – mais pas celui du soliste, le pianiste d’origine russe Nikita Mndoyants.

Mathieu Herzog et son ensemble Appassionato m’avaient soufflé avec leur version exceptionnelle de la Nuit transfigurée de Schoenberg, captée « live » ici même il y a trois ans. C’est dire si leur projet d’intégrale Rachmaninov – symphonique et concertante – me met en appétit. Mercredi, c’était la 1e symphonie et le 3e concerto pour piano. Je redoutais un peu ce tube de tous les concours sous les doigts d’un inconnu (de moi) : j’ai été d’un bout à l’autre scotché par un piano d’une densité et d’une palette de couleurs exceptionnelles, par la tenue presque aristocratique du soliste et sa technique superlative, qui ne montre jamais ni les muscles ni les coutures. Hâte d’entendre les autres concertos sous ses doigts.

Quant à Mathieu Herzog, il empoigne cette 1e symphonie avec une énergie tranquille qu’il diffuse à ses jeunes troupes au risque parfois de quelques sorties de route, mais quel feu, quelle flamme, qui pourraient encore être plus majestueux notamment dans le dernier mouvement qui paie un large tribut à l’éternelle grande Russie.

L’autre découverte, c’est toujours chez Rachmaninov un pianiste français dont je connaissais le nom – Jean-Baptiste Fonlupt – mais que je n’avais encore jamais entendu en concert ou au disque. Et voici que son dernier disque – les Préludes de Rachmaninov – glane éloges et récompenses de la part de critiques qui ne sont pas toujours d’accord – un Diapason d’Or dans le numéro de décembre (Bertrand Boissard) et Jean-Charles Hoffelé sur Artamag.

Humeurs et bonheurs du jour à lire sur mes brèves de blog

Strauss au diapason

#JohannStrauss200

Le lecteur pensera sans doute que ma Straussmania tourne à l’obsession. Non content des trois articles consacrés au roi de la valse il y a un mois, pour célébrer le bicentenaire de sa naissance (lire Un bouquet de Strauss I, II et III), sans compter ceux qui les ont précédés sur ce blog, je reviens à Johann Strauss parce que Diapason lui consacre sa une et un dossier très complet dans son numéro de décembre.

On sait mes réserves sur la plupart des ouvrages jusqu’alors consacrés en français à celui que Diapason nomme justement « L’empereur de la valse« . Aucune réserve à faire, et bien au contraire de vives félicitations à décerner à l’auteure du dossier, Christine Mondon, qui est aussi celle d’un ouvrage qui m’avait complètement échappé, lors de sa parution en 2011, sur Johann Strauss ; la musique et l’esprit viennois,

Des félicitations aussi – mais il n’en a que faire venant d’un ami de longue date ! – à Ivan Alexandre, dont je connais la culture encyclopédique, mais dont j’ignorais les affinités électives avec la musique viennoise et singulièrement avec la discographie de la dynastie Strauss. Son « menu en quinze services » sur « les enregistrements qui ont fait de Johann Straus un roi du disque »‘ est une manière de perfection. J’y découvre même des choses, en CD ou en DVD, que je ne connaissais pas, je ne suis pas toujours d’accord avec certains jugements, qui laissent accroire ce qu’une partie de la critique française a toujours pensé de Willi Boskovsky (« Il ne fait aucun effort. On ne sait même s’il entraîne ou s’il suit. Confiance, nonchalance, c’était donc cela l’orchestre, une fratrie gaillarde qui parle si distinctement sa langue qu’il n’y prend plus garde« ). Sur la totalité des enregistrements laissés par l’ex-Konzertmeister devenu le chef du Nouvel an des Wiener Philharmoniker (lire Wiener Blut) il y a forcément du bon et du moins bon. Mais pour l’avoir beaucoup écouté et beaucoup comparé à beaucoup d’autres, je tiens que Boskovsky reste une référence, et parfois un modèle, dans l’exécution des oeuvres de Johann Strauss (lire Aimer, boire et chanter)

On pourra être surpris de trouver parmi les quinze « services » sélectionnés par Ivan Alexandre un paragraphe intitulé Plébiscite et consacré à… André Rieu ! Longtemps voisin (à Liège) du violoniste originaire de Maastricht – où il offre chaque année une grande soirée sur la grande place du Vrijthof – je n’ai jamais éprouvé pour lui le « mépris de la profession et de la critique » (I.A.A.). Il joue pour un public qui ne vient pas et ne viendra jamais au concert classique. C’est un médiocre violoniste mais un formidable businessman, comme l’étaient Johann Strauss père et fils, à la considérable différence près que les Viennois étaient de grands musiciens et d’excellents compositeurs.

Pour le plaisir

Pour compléter autant le dossier de Diapason que mes précédents articles, et juste pour le plaisir, quelques transcriptions parfois inattendues de valses et polkas de Strauss, tirées de ma disocthèque

Edith Farnadi dans une transcription de la Schatz Walzer due au pianiste et compositeur Ernö Dohnanyi, grand père du chef récemment disparu Christoph von Dohnányi.

L’incontournable Shura Cherkassky est comme chez lui dans les arabesques de Godowsky sur Wein, Weib und Gesang

Georges Cziffra n’était pas en reste avec ses propres broderies

On sait que Chostakovitch, dans sa jeunesse, s’est beaucoup amusé à transcrire et arranger (son Tahiti Trot est presque devenu plus célèbre que la mélodie originale – Tea for Two – de Vincent Youmans). A ma connaissance le Russe n’a fait qu’une seule incursion dans l’oeuvre du roi de la Valse.

Et bien sûr, il y a ces chefs-d’oeuvre que sont les transcriptions de Schoenberg, Webern et Berg des grandes valses de leurs aînés.

On se réjouit de retrouver très bientôt la totalité des enregistrements des Boston Chamber Players.

Et toujours mes brèves de blog !