Mon Karajan

La couverture et tout un dossier dans le numéro de juillet de Diapason, une matinale spéciale sur France Musique, Karajan est mort il y a tout juste trente ans, le 16 juillet 1989.

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J’ai déjà raconté ma « première fois » avec lui : La découverte de la musique : KarajanA Lucerneil y a 45 ans :

« Karajan et Lucerne, c’est une histoire qui vaut d’être rappelée. Le chef autrichien, compromis avec le régime nazi, avait été, de fait, banni des principales scènes de concert et d’opéra dans l’immédiat après-guerre. En 1948, le festival de Lucerne, fondé dix ans plus tôt par Ansermet et Toscanini, lui tend la main et lui offre ainsi une réhabilitation spectaculaire. Karajan ne l’oubliera jamais, et jusqu’en 1988 (il est mort en juillet 1989), il honorera chaque été le festival de Lucerne de sa présence. Le rituel était immuable : à partir de 1968 avec les Berliner Philharmoniker deux concerts, deux programmes différents le 31 août et le 1er septembre (le détail de quarante ans de présence de Karajan à Lucerne sur l’excellent site japonais Karajan info). C’est dans l’orchestre du Festival que Karajan trouvera son légendaire premier violon berlinois Michel Schwalbé….

J’ai pu assister à l’un des deux concerts de Karajan avec « son » orchestre philharmonique de Berlin, le 31 août. J’en suis sorti – bêtement – déçu, je n’étais pas prêt à goûter les subtilités d’un programme qui comportait La Mer de Debussy et le Pelléas et Mélisande de Schoenberg. Le triptyque debussyste ne m’était pas familier, quant à Schoenberg je faisais manifestement un blocage. Je me suis rattrapé depuis… »

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Karajan a enregistré trois disques absolument magnifiques, Schoenberg, Berg, Webern, après y avoir consacré un nombre considérable de répétitions. On approche la perfection. Je ne connais pas plus sensuelle version de La Nuit transfigurée (Verklärte Nacht)

Une seconde occasion me fut donnée de voir et d’entendre Herbert von Karajan et ses Berliner Philharmoniker. Je vivais et travaillais à Thonon-les-Bains comme assistant parlementaire du député local (lire Réhabilitation), le conseiller général socialiste Michel Frossard me proposa un soir de 1984 de l’accompagner à un concert exceptionnel donné à Genève, non pas au Victoria Hall qui était alors en travaux à la suite d’un incendie, mais au Grand Théâtre.

Etablissement-destine-public-Grand-Theatre-aussi-travail-quotidien-dartistes-techniciens-personnels-administratifs_0_729_487Nous étions placés très haut et loin de la scène. Le choc fut pour moi de voir arriver un homme affaibli par la maladie, avançant à grand peine vers son podium. Rien de la superbe qu’il affichait dix ans plus tôt. Et déjà le masque qu’on lui verrait lors de l’unique concert de Nouvel an qu’il dirigea à Vienne le 1er janvier 1987.

Un programme très court, une heure de musique partagée entre Debussy et Ravel. Le « son » Karajan tel qu’il l’avait forgé en trente ans de « règne », parfois jusqu’à la caricature.

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Sur mes préférences dans l’abondante discographie du chef autrichien, je me suis déjà exprimé dans cet article : Abbado Karajan les lignes parallèles.

Et puisque Gidon Kremer était hier en concert à Montpellier dans le cadre du Festival Radio France (#FestivalRF19) – j’y reviendrai –

67118951_10157355197808194_4338412990438047744_nmention de l’unique enregistrement qui réunit le violoniste letton tout juste émigré d’Union soviétique et Karajan, qui dira n’avoir jamais rencontré plus pur musicien.

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Pour presque tout savoir de la discographie de Karajan :

Bestofclassic : Karajan l’intégrale

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Bestofclassic : Karajan sound

Un disque peu connu, sauf des karajanophiles invétérés, un « live » capté au festival de Lucerne.

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Il faut aussi bien évidemment rappeler la somme magistrale publiée par EMI, des tout premiers enregistrements réalisés sous la houlette de Walter Legge au sortir de la guerre, à Vienne puis avec le Philharmonia de Londres, puis à partir des années 70 à l’instigation de Michel Glotz pour l’essentiel à Berlin.

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Les enregistrements symphoniques et concertants ont fait l’objet d’une remasterisation assez exceptionnelle, et sont disponibles en coffrets thématiques séparés.

J’ignore si le même traitement sera réservé aux enregistrements d’opéras.

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Les couleurs françaises

Un début de semaine a priori tout en contrastes, deux soirées qui paraissent n’avoir aucun lien. Et pourtant …

Lundi soir, c’était un concert immanquable : Louis Langrée dirigeait un programme tout Ravel à la tête de l’Orchestre des Champs-Elysées... au théâtre des Champs-Elysées comme il se doit. Et avec une soliste de grand luxe, Anne Sofie von Otterqui nous avait bouleversés en Prieure des Dialogues des Carmélites de Poulencdans ce même théâtre il y a un peu plus d’un an.

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C’est la première fois que la formation fondée par Philippe Herreweghe s’attaquait à Ravel. Essai marqué et réussi ! On n’est pas surpris que Louis Langrée se meuve tout à son aise dans un univers – celui de Ravel – qui n’a plus aucun secret pour lui !

On admire le travail de coloriste qui fait entendre une incroyable palette dans l’ouverture « de féerie » Shéhérazade mais plus encore dans Ma mère l’oyeQuel savoureux orchestre, quel fruité dans les timbres !

C’est évidemment dans l’autre Shéhérazadele cycle de trois mélodies que Ravel écrit en 1903 sur des poèmes de Tristan Klingsor, très wagnérien pseudonyme de l’écrivain Léon Leclère (1874-1966), qu’on attend le couple inédit Langrée/Von Otter. On craint, bien à tort, que la chanteuse sexagénaire, se trouve en difficulté dans certains passages tendus de la partition, et on rend les armes devant tant de parfait investissement dans le texte de ces mélodies qu’on connaît par coeur, tant de volupté dans le déploiement d’une voix qui n’a rien perdu d’une sensualité si bien appariée à la langue française. La sensualité est aussi du côté de l’orchestre. Et comment !

Le concert se termine par l’apocalyptique Valse  (lire les souvenirs de Ravel lui-même : La Valse à Vienne). Louis Langrée dit, dans la vidéo ci-dessus, tout ce qu’est ce chef-d’oeuvre, il en donne avec l’orchestre des Champs-Elysées une version, une vision comme radiographiée, éblouissante de timbres et de couleurs, qui évite les excès de rubato auxquels bien des baguettes illustres cèdent trop souvent… comme le cher Leonard Bernstein dirigeant l’Orchestre National de France dans ces mêmes murs en 1975 !

L’Orchestre des Champs-Elysées et Louis Langrée poursuivent leur « tournée » Ravel : après Paris, Poitiers, Saintes, ils sont ce jeudi à l’abbaye de l’Epau et vendredi, en Occitanie, à l’Archipel à Perpignan. Not to be missed !

Mardi soir réjouissances d’un autre genre, au Studio 104 de la Maison de la Radio, les 20 ans d’une émission de France Musique, qui a traversé le temps, les directions successives de la chaîne : Etonnez-moi Benoît

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Benoît Duteurtre a eu la gentillesse de rappeler que je fus le premier à lui confier une émission sur France Musique (Les beaux dimanches) avant que Pierre Bouteiller ne l’invite à nous étonner chaque samedi matin.

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Cette soirée anniversaire – qui sera diffusée le 8 juin sur France Musique – aurait pu n’être que nostalgie et regrets de temps révolus, surtout avec pour invités d’honneur Marcel Amont (90 ans) Hervé Vilard ou Marie-Paule Belle (72 ans)

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Et ce fut tout le contraire, même si on n’évita pas quelques refrains sur le mode « c’était mieux avant ».

Il faut écouter France Musique le 8 juin, Marcel Amont rendant un hommage drôlissime à ses parents, Marie-Paule Belle reprenant sa Parisienne et rendant le plus émouvant des hommages à BarbaraHervé Vilard racontant les origines de son Capri c’est fini et surtout  chantant Maurice Fanon.

Et puis apportant un démenti cinglant à ceux qui pensent que l’opérette, la chanson, la comédie musicale, c’est fini, c’est ringard, Marie Lenormand, Franck Leguérinel, Emeline Bayart, l’orchestre Les Frivolités parisiennes

et d’autres encore nous rappelaient qu’Offenbach, Maurice Yvain, Messager et tous ces répertoires qu’illustrent l’Opéra Comique, le théâtre Marigny, le Palazzetto Bru Zane, sont bien vivants et vivaces.

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La musique « contemporaine »

Déjà il y a plus de 25 ans, quand je dirigeais France Musique – avec, comme directeur de la musique, quelqu’un qui s’était fait un nom dans ce domaine, Claude Samuel j’avais proscrit l’usage du terme « musique contemporaine » sur l’antenne. On savait, même sans les sondages d’écoute, que cette seule expression faisait fuir les auditeurs. Réflexe stupide sans doute, mais réalité incontestable.

Du bruit inaudible ?

Parce que « musique contemporaine » signifiait – et signifie encore aujourd’hui pour un certain public – : musique inaudible, faite de bruits désarticulés, sans repères harmoniques, profondément déstabilisante.

Je ne résiste pas au plaisir de reciter une anecdote qui remonte à mes années suisses : « Depuis trois ans nous subissons une directrice dont l’incompétence fait le bonheur des gazetiers et le malheur des producteurs. Sans doute consciente de ses faiblesses, elle laisse à ses adjoints – dont je suis – une latitude certaine, quoique surveillée. Ainsi, au retour d’un déjeuner, elle me téléphone pour s’inquiéter que, dans l’émission de midi, on ait diffusé du Boulez. Elle n’a pas entendu elle-même l’œuvre incriminée mais on le lui a rapporté. Je vérifie auprès de la productrice qui, amusée, finit par trouver le coupable : un extrait de Ma Mère l’Oye de Ravel dirigé par…Pierre Boulez ! » (extrait de mon billet du 23 août 2018)

Aussi inculte que fût cette directrice, elle savait que Boulez signifiait « musique contemporaine »… donc indiffusable à une heure de grande écoute même sur « sa » chaîne culturelle !

Faire confiance au public

J’ai souvent dit, partout où j’ai eu la responsabilité de programmer de la musique d’aujourdhui, donc « contemporaine », comme producteur ou patron de chaîne, mais plus encore comme organisateur de concerts en tant que directeur d’orchestre et maintenant de festival: le public est seul juge, et bon juge.

D’emblée il distingue et reconnaît l’oeuvre factice, artificielle, de la pièce inspirée, qui ne lâche pas l’auditeur, le captive, l’interpelle, retient jusqu’au bout son attention. Ce n’est pas démagogie que d’affurmer que le public a toujours raison. Son instinct le trompe rarement.

World music days

Encore ici, à Tallinn, pendant ce festival de musique d’aujourd’hui, on perçoit immédiatement les oeuvres marquantes, celles qui vous tiennent en haleine, par cette mystérieuse alchlmie qui fait les grandes oeuvres et les grands auteurs.

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Ainsi, avant-hier soir, lors du concert de l’orchestre national d’Estonie (lire Le printemps de Tallinnfiguraient au programme des oeuvres, certaines en création, de compositeurs totalement inconnus de moi, et sans doute d’une majorité du public.

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EINO TAMBERG (1930–2010, Estonia)
“Avafanfaarid” / “Opening Fanfares” Op. 112 for symphony orchestra (1975/2001)

HO-CHI SO (b. 1994, Hong Kong)
“Radio Conversation” for orchestra and electronics (2018, Estonian premiere)

LOTTA WENNÄKOSKI (b. 1970, Finland)
“Susurrus” for guitar and orchestra (2016)

MAYKE NAS (b. 1972, the Netherlands)
“Down the Rabbit-Hole” for symphony orchestra (2012)

ALEX NANTE (b. 1992, Argentina)
“La Pérégrination vers l’ouest” / “Journey to the West” for orchestra (2016)

ÜLO KRIGUL (b. 1978, Estonia)
“worlds… break the soundness” for orchestra (2019, premiere)

Toutes les pièces de ce programme avaient un intérêt, dans leur diversité d’inspiration, même si l’originalité n’en était pas toujours la vertu première. Celle qui a suscité le plus d’adhésion du public – et la mienne ! – est celle de la Finlandaise Lotta Wennäkoski (en haut sur la photo avec le soliste Petri Kumela et le chef Olari Elts), Susurrus pour guitare et orchestre. Construite comme un concerto classique, en trois mouvements enchaînés vif-lent-vif, l’oeuvre captive d’abord par l’usage que la compositrice fait des cordes de la guitare soliste et du quatuor d’orchestre, toutes les variantes possibles du frotté, frappé, pincé – l’archet n’est quasi jamais utilisé ! – sont exploitées, sans que jamais on ait l’impression d’un procédé, d’une facilité. Il en résulte un univers sonore fascinant, d’où émerge un parcours mélodique, pimenté par des interventions des bois et des percussions qui enrichissent sans jamais l’alourdir, encore moins l’écraser, les textures diaphanes d’une orchestration scintillante. Je pensais, en écoutant cette oeuvre, à un jeune guitariste comme Thibaut Garcia, qui serait bien inspiré d’inscrire ce Susurrus à son répertoire.

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Hier samedi on avait le choix entre plusieurs propositions de concerts vocaux ou choraux. C’est à la cathédrale Sainte-Marie, au sommet de la vieille ville, qu’avait lieu le concert d’un ensemble fondé en 2010, le choeur de chambre Collegium Musicale dirigé par Endrik Üksvärav.

Comme la veille (Le printemps de Tallinn), assis au milieu du public qui remplissait la nef de la cathédrale, Neeme Järvi et sa femme, très attentifs et sollicités à la fin du concert par les musiciens, les compositeurs..

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PEETER VÄHI (b. 1955, Estonia)
“Siberian Trinity Mantra” (2019, premiere)

FRANCO PRINSLOO (b. 1987, South African Republic)
“Pula, Pula!” for mixed choir

CATHARINA PALMÉR (b. 1963, Sweden)
“Strings in the air above” for chorus (2013)

GABRIEL DHARMOO (b. 1981, Canada)
“Futile Spells” for choir (2016)

MIHYUN WOO (b. 1980, South Korea)
“Voices in Landscape” for mixed choir

BALÁZS KECSKÉS D. (b. 1993, Hungary)
“Alleluja” for mixed choir (2018)

KRISTO MATSON (b. 1980, Estonia)
“Taaveti laul nr 131” / “David’s Song No. 131” (2009)

Un panel d’oeuvres très représentatif de la vivacité de la création chorale, dans des pays où le « chanter ensemble » est plus qu’une tradition, un art de vivre (Riga choeur du monde). 

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Comme la veille, des pièces d’inégale inspiration, longueur, originalité, mais toutes singulières… et remarquablement interprétées. Une préférence peut-être pour la dernière, la plus construite comme une dramaturgie sonore, spatiale, explorant toutes les ressources de la voix humaine.

Les spectateurs du Festival Radio France n’ont jamais craint d’écouter les programmes du Choeur de la radio lettone, qui, chaque année depuis plus de 20 ans, non seulement participe au festival mais surtout promeut et illustre la musique et les créateurs de notre temps.

La Valse à Vienne

Je n’ai pas fini de revenir à cette mine que constitue l’intégrale de la correspondance de Ravel. 

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Après Ravel à Liègeanecdotique, j’ai trouvé plusieurs correspondances avec d’illustres Viennois(es), et cette étrange manie du compositeur basque de ne jamais parler de Vienne, mais toujours de Wien.

Cette première lettre où, bien des années avant sa création, Ravel évoque son projet d’écrire « une grande valse » (ce sera La Valse), égratignant au passage le « puritanisme franckiste » et les « adeptes moroses de ce néo-christianisme »

L’Ermitage 7 fév.1906

Mon cher Marnold*,

….Ce n’est pas subtil, ce que j’entreprends en ce moment : une grande valse, une manière d’hommage à la mémoire du grand Strauss, pas Richard, l’autre, Johann. Vous savez mon intense sympathie pour ces rythmes admirables, et que j’estime la joie de vivre exprimée par la danse bien plus profonde que le puritanisme franckiste. Par exemple, je sais bien ce qui m’attend auprès des adeptes moroses de ce néo-christianisme. Mais ça m’est égal !

Puis ce sont des échanges avec ou à propos de Richard Strauss

Au printemps 1907, Gabriel Astruc – celui qui amènera Les Ballets russes à Paris en 1909, organise la première française de Salomé

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Cher Monsieur Astruc,

Si c’était possible, je serais très heureux d’avoir une entrée pour Salomé. Pour ne pas vous déranger, voudriez-vous avoir l’amabilité de me faire rendre la réponse par écrit ? Merci d’avance et bien à vous,

Des années plus tard, en 1919 exactement, Richard Strauss est devenu directeur de l’Opéra de Vienne (une direction qu’il partage avec le chef Franz Schalk et qu’il abandonnera en 1924).

En 1922, Ravel espère que sa Valse (que Diaghilev a refusé de monter en ballet « Ravel, c’est un chef-d’œuvre, mais ce n’est pas un ballet. C’est la peinture d’un ballet ») sera créée en version dansée à l’opéra de Vienne. En témoignent deux lettres écrites le même jour, le 23 juillet 1922, de Montfort-l’Amaury, l’une à Alma Mahler, l’autre à Berta Zuckerkandl chez qui il a logé successivement lors de son premier séjour à… Wien en octobre 1920

M.R. à Alma Mahler

Ma chère amie,

Je suis si heureux d’avoir cette occasion de vous écrire que je me dépêche d’en profiter….On me voit plus souvent à Paris, je travaille tant que je peux, et je n’aurai pas le plaisir de vous voir le mois prochain comme je l’espérais. J’avais fait le projet d’aller aux fêtes de Salzburg, mais le travail ne me le permet pas. Ce sera pour plus tard, à la 1ère de La Valse à Wien, que je continue à espérer…

M.R. à Berta Zuckerkandl

Ma chère amie,

… D’abord le prétexte de cette lettre : si vous êtes à Wien lorsque Mme Madeleine Greyse présentera chez vous, je vous serai très reconnaissant de faire bon accueil à cette artiste qui, je n’en doute pas, vous intéressera vivement. Ses qualités vocales et musicales lui permettent d’interpréter avec la plus grande intelligence les choses les plus diverses : Les Chants hébraïques (dans le texte), L’Heure espagnole (dans le texte aussi), les Poèmes de Mallarmé, les Histoires naturelles, Shéhérazade pour ne parler que de mes oeuvres. 

Fauré lui a confié la 1ère audition de ses dernières mélodies….

Je crois bien me souvenir que je vous ai fait parvenir une partition de L’Heure espagnole destinée à R. Strauss. Rien de nouveau de ce côté ? Ni au sujet de La Valse ? À ce propos, un chef d’orchestre français voulant donner ce poème symphonique à Wien, je m’y suis opposé, voulant en réserver la 1ère audition à votre opéra. Mais bien entendu, s’il plaît à Strauss de faire connaître cette oeuvre au public viennois avant de la transporter sur scène, je ne m’y oppose nullement. En tout cas, aucun théâtre ne la représentera avant Wien.

M.R. à Maurice Emmanuel

14/10/22

Cher Monsieur

… La partition que vous allez recevoir indique en effet les intentions de l’auteur. Ce sont les seules dont il faille tenir compte. Ce « poème chorégraphique » est écrit pour la scène. La 1ère en est réservée à l’opéra de Vienne, qui le donnera… quand il pourra. Il faut croire que cette oeuvre a besoin d’être éclairée par les feux de la rampe, tant elle a provoqué de commentaires étranges. Tandis que les uns y découvraient un dessin parodique, voire caricatural, d’autres y voyaient carrément une allusion tragique – fin du second Empire, état de Wien après la guerre. etc.

Tragique, cette danse peut l’être comme toute expression – volupté, joie – poussée à l’extrême. Il ne faut y voir que ce la musique y exprime : une progression ascendante de sonorité, à laquelle la scène viendra ajouter celle de la lumière et du mouvement.

Les espoirs de Ravel sont douchés par cette lettre – en français – de Richard Strauss :

Richard Strauss à Maurice Ravel

Staatsoper Vienne 7/12/22

Cher Monsieur,

En réponse de votre lettre du 14 nov. l’avis, que nous espérons de jouer déjà en mois de janvier votre délicieuse Ma Mère l’Oye dans la salle de la Redoute. Mais je ne crois pas qu’il sera possible de mettre en scène encore dans cette saison votre Valse. Et c’est la cause, que nous ne pouvons pas prétendre, que vous nous réserviez pour si longtemps le droit de la première audition en Vienne.

Au  contraire, un bel succès au concert ajoutera (à) l’exécution théâtrale.

Avec l’assurance de ma haute considération,

Votre dévoué

 

 

 

Ravel à Liège

J’avais déjà évoqué la somme colossale réunie par Manuel Cornejo, l’intégrale de la correspondance de Ravel (Souvenirs de Ravel)

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Je savais que le compositeur français avait été l’un des hôtes d’honneur de l’Exposition universelle organisée à Liège en 1905 pour célébrer les 75 ans de la création du royaume de Belgique.

Les quelques lettres que Ravel écrit à ses amis en juin 1905 sont savoureuses et plutôt à l’honneur de la Cité ardente et de ses environs qu’il découvre en remontant la Meuse sur le yacht Aimée…

Dimanche 11 juin 1905 / Yacht Aimée

à Maurice Delage

Mon cher Delage

Nous entrons dans Liège. Une pluie quasi hivernale nous y attendait, assez d’ensemble avec le pays d’ailleurs. Liège est très étendue et je crois qu’à l’autre bout elle doit être très différente. Pour le moment nous traversons un pays tout industriel. Des maisons noires ou de briques brunes. Des usines magnifiques et singulières. Une surtout, une sorte de cathédrale romane de fonte supportant un cuirassé boulonné. Il sort de là-dedans une fumée rousse et des flammes sveltes. Voici maintenant l’Exposition, elle est très réussie, paraît-il, et nous nous ne ennuierons pas durant les deux jours que l’on reste ici. À part une vision étonnante de Huy, une petite ville très Gustave Doré, au pied d’une colline fortifiée, la journée d’aujourd’hui n’a offert rien de très remarquable. Je continuerai ma lettre plus tard.

Lundi matin (12 juin 1905)

Nous sommes rentrés fort tard hier ayant pris contact avec l’Exposition. Villages sénégalais, montagnes russes nautiques, manèges d’aéroplanes, etc. la ville est très jolie, très animée. Un soleil superbe. Je cours à la poste chercher des lettres. On est heureux de vivre; j’étais idiot, hier. Alea jacta est, dirait Madame Toutain.

Vers Liège, 11 juin 1905

à Jean Marnold

Cher Monsieur Marnold,

J’ai été horriblement occupé dans les quelques jours qui ont précédé mon départ, à cause d’une pièce de harpe* commandée par la maison Erard. 8 jours de travail acharné et 3 nuits de veille m’ont permis de l’achever, tant bien que mal. En ce moment, je me repose par un voyage féerique, et suis tenté chaque jour de remercier ces messieurs de l’Institut°./…../ Je me dépêche de remonter sur le pont; j’aperçois une usine singulière et magnifique. Nous entrons dans Liège…

Liège, mercredi 14 juin 1905.

à Maurice Delage

Ne suis pas encore au Japon comme vous pourriez le croire mais à l’Exposition de Liège.

Maastricht, jeudi 15/6 05

Première impression de Hollande. Cathédrales et carillons dans la nuit. Petite ville somnolente.

* La pièce pour harpe est un septuor Introduction et allegro pour harpe, flûte, clarinette et quatuor à cordes

° Les membres du jury du Prix de Rome 1905 avaient recalé Ravel au concours d’essai.

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Le bateau de Ravel passe sous le pont de Fragnée, avant de s’arrêter devant la Boverie et le grand pavillon de l’Exposition Universelle devenu Palais des Beaux-Arts.

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Au Palais des Beaux-Arts avait succédé le MAMAC (Musée d’art moderne et d’art contemporain), lui-même complètement rénové et rouvert en 2016 sous le nom de La Boverie

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On avait eu une belle surprise à l’automne 2016 (voir Picasso et Ravel).

Dommage qu’on n’ait pas pensé, pour cette inauguration, à faire jouer cette « pièce » pour harpe qui avait donné bien du mal à Ravel, juste avant de partir pour Liège :

 

Un mauvais feuilleton

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À longueur d’émissions (très rares) de musique classique à la télévision (encore récemment Fauteuils d’orchestre d’Anne Sinclair), les animateurs passent leur temps à s’excuser d’oser diffuser de la musique classique à une heure de grande écoute, et à balancer toujours les mêmes poncifs sur « l’élitisme » de cette musique, la distance entre artistes et publics, bref de vieilles lunes qui n’ont plus cours depuis longtemps…

On pouvait légitimement se réjouir qu’une série, un feuilleton, ambitionne d’évoquer l’univers, les « coulisses », la vie d’un orchestre classique, une micro-société qui, comme tous les groupes, toutes les entreprises, est un reflet de la société, d’une époque, etc.  Sans lire les critiques, j’ai donc regardé, en différé, le premier épisode de Philharmoniaj’ai abandonné au bout d’une demie heure, j’ai de nouveau essayé ce soir – les épisodes 3 et 4 – je n’ai pas persévéré.

Comme j’ai découvert ce soir ce texte de Vincent Agrech sur Diapasonmag.fr, je m’autorise à le reproduire, puisqu’il exprime exactement ce que je pense :

« Pour une fois que la musique classique a les honneurs d’une série télévisée, on guettait avec gourmandise l’équivalent français de Mozart in the jungle, le légendaire feuilleton américain où Gustavo Dudamel, Lang Lang, Joshua Bell ou Nico Muhly se bousculaient pour faire une apparition. Las ! C’est peu dire qu’on en est loin avec le brouet des deux premiers épisodes de Philharmonia, diffusés mercredi dernier. Dans l’espoir de mets mieux choisis ce 30 janvier, et puisque la mode est à nouveau aux cahiers de doléance, Diapason a listé les principales critiques exprimées par la rédaction, mais aussi par le milieu musical.

1 – C’est macho et réac !

Claire Gibault le dit parfaitement dans les colonnes de Télérama. « Nous n’avions pas besoin d’une série qui insinue qu’être une femme chef d’orchestre, c’est être malade, guettée par la démence et autoritaire. » En effet l’héroïne, dont la nomination est imposée à l’orchestre par le ministère de la Culture (plutôt discret, dans la vraie vie, quand il s’agit de soutenir les candidates lors des jurys) semble tenir de sa mère une grave maladie mentale qui l’a probablement déterminée à choisir cette carrière bien moins féminine que la danse ou la couture. Heureusement, elle témoigne d’une conception de son métier renversante de nouveauté. A côté, Toscanini et Karajan étaient des adeptes de la démocratie participative. Et pour le répertoire, notre maestra 4.0 a même inventé le fil à couper le beurre : pour ramener les jeunes dans les salles de concert, si on ajoutait un peu de variétoche à ces vieilles barbes de Beethoven et de Brahms ? En effet, on se demande pourquoi personne n’y avait jamais pensé.

2 – C’est parfaitement invraisemblable.

Une série n’est pas un documentaire, et il faut parfois sacrifier la réalité sur l’autel du drame. Entendu, mais les grands auteurs de fiction sont toujours ceux qui parviennent à tirer le second d’une observation fine de la première. En matière de grand n’importe quoi, le premier épisode de Philharmonia tient hélas du collector. Afin de marquer sa désapprobation à l’arrivée de la patronne, l’orchestre lui joue, pour sa première répétition, la BO de Mission Impossible. Heureusement, la virago a du répondant : et zou, voilà qu’elle t’éjecte le premier violon pour le remplacer par une jeunette du fond des rangs, à qui elle va imposer une relation abusive. Cinquante ans de luttes syndicales et de conventionnements d’orchestres nationaux pour en arriver là… Quant aux dialogues en répétitions, on croirait que Guillaume Musso et Eric-Emmanuel Schmitt ont convolé en justes noces pour les écrire. « Je voudrais que vous sentiez toute la puissance de cette œuvre » ; « Je sais que tu peux libérer cette rage au fond de toi »… même Stanislas Lefort n’avait pas osé dans La Grande vadrouille.

3 – C’est mal foutu, mal joué, mal filmé.

Quand Mozart in the jungle faisait une sortie de route, ce qui arrivait aussi, il nous restait au moins les stars (acteurs et musiciens) et le glamour hollywoodien. Ici, on campe au département fiction de France Tévé, huitième étage, au fond du couloir. Le temps de formation en direction d’orchestre de Marie-Sophie Ferdane (qui joue le rôle principal) semble avoir été bref, relève encore Claire Gibault. Un point positif toutefois : les gestes de plusieurs comédiens, mélangés aux musiciens méritants de l’Orchestre National d’Ile-de-France, s’avèrent plutôt convaincants. Davantage, en tout cas, que leurs prestations d’acteurs, guère soutenues il est vrai par ces dialogues mémorables, ni par une réalisation qui sait, elle, ce que minimum syndical veut dire. On a gardé le meilleur pour la fin : les séquences de concerts à la Philharmonie de Paris, si mal cadrées qu’on voit les rangs vides autour des deux-cents figurants que la production s’est autorisée. C’est sûr, ça donnera aux novices envie de se ruer dans les auditoriums. »

(Vincent Agrech, Diapason, 30 janvier 2019)

La musique n’avait vraiment pas besoin de ça ! Je ne sais pas ce qu’en pensent les musiciens professionnels, membres de nos orchestres. Acceptent-ils d’être ainsi caricaturés, ridiculisés ? Même dans le cadre d’une fiction.

Je me rappelle le très beau travail qu’avait fait Laurent Stine, lorsque l’Orchestre philharmonique royal de Liège avait célébré son 50ème anniversaire en 2010-2011. Le jeune réalisateur belge avait eu toute liberté de filmer l’orchestre, ses musiciens, la vraie vie d’une collectivité musicienne, avec un regard sensible. Cela a donné l’un des plus beaux documentaires qu’il m’ait été donné de voir sur un orchestre. Je sais que très nombreux ont été ceux qui ont découvert les véritables coulisses de l’exploit, la vraie vie d’artiste, la musique comme elle se construit, se conçoit, se propage. La formidable aventure d’un orchestre. Bref le contraire absolu de la caricature de Philharmonia

Brexit musical ?

Une précision liminaire : mon article d’hier (Le revers des giletsm’a été reproché parce qu’il n’aurait pas sa place dans un blog « consacré à la musique classique » (sic). Le sous-titre de mon blog indique pourtant : La Musique, la Vie, les Idées en liberté. Je n’ai pas l’intention de renoncer à cette liberté…

Autre précision : oui j’ai apprécié – ça faisait un bien fou après ces dernières folles semaines ! – ce vrai, ce long débat, inédit dans l’histoire de la Vème République, entre le président de la République et les 600 élus rassemblés pendant presque 7 heures d’affilée à Grand Bourgtheroulde dans l’Eure. La franchise des questions, des interpellations, la franchise des réponses. Qui peut désormais prétendre que ce « Grand débat » ne va servir à rien, que les jeux sont faits d’avance ?

Et comme en écho de cette ouverture du Grand Débat, France 2 avait programmé hier soir l’excellent documentaire de Patrice DuhamelLa Vème République : au coeur du pouvoirA voir ou à revoir absolument !

Pendant ce temps-là, la Chambre des Communes rejetait à une écrasante majorité le compromis sur le Brexit âprement négocié avec l’Union européenne par Teresa May !

Laissons les Britanniques se dépêtrer d’une situation qu’ils ont eux-mêmes créée…

Le Brexit, brutal ou négocié, va-t-il changer quelque chose dans la vie musicale ? Rien probablement, ni en bien ni en mal.

Musicalement, le Royaume-Uni est bien une île, à bien des égards et depuis des siècles, singulière par rapport au Continent : j’ai souvent évoqué ici la méconnaissance, l’ignorance que subissent compositeurs (Ralph l’oublié), interprètes (Plans B) à quelques rares exceptions près…Si l’on demandait à brûle pourpoint, à la sortie d’un concert de la Philharmonie de Paris ou du Festival de Radio France, à des spectateurs de citer ne serait-ce qu’une dizaine d’oeuvres de compositeurs britanniques, je ne suis pas sûr qu’ils y parviendraient !

A l’inverse, les Britanniques ont toujours été de grands amateurs et promoteurs de la musique française. Le moins qu’on puisse dire est que la réciproque n’est pas vraie !

Tenez, puisqu’on va commémorer le sesquicentenaire* de la mort de Berliozquel a été le premier chef à réaliser une quasi-intégrale de l’oeuvre du natif de La Côte Saint André ?

Colin Davis (1927-2013), qui s’y est repris à deux fois.

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Dans quelques jours, paraît un coffret regroupant les enregistrements réalisés par John Eliot Gardinerencore un infatigable amoureux de la musique française (qu’il a particulièrement bien servie et illustrée pendant son mandat de directeur musical de l’Opéra de Lyon de 1983 à 1988.

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Ce n’est pas d’hier que les chefs d’outre-Manche révèrent les Français. Y a-t-il meilleur chef « français » que Sir Thomas ? Est-ce un hasard si la version de Beecham de Carmen reste indétrônée ?

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Quel bonheur, toujours renouvelé, d’écouter Lalo, Franck, Fauré, Berlioz, Bizet sous sa baguette !

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Et même le fantasque John Barbirolli s’est livré, certes parcimonieusement, dans Ravel et Debussy, et c’est à écouter absolument.

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*sesquicentenaire = 150ème anniversaire