Les beaux jours

Je ne vis pas dans le passé, ni la nostalgie d’un temps que le souvenir embellirait. Mais j’aime parfois à me remémorer les jours heureux, pour y retrouver des permanences qui inspirent l’aujourd’hui et le demain, vérifier que le chemin parcouru n’était pas si mal choisi, que les idéaux d’hier ont tracé leur sillon.

Il y a neuf ans, nous avions célébré les 50 ans d’une phalange à laquelle j’ai consacré quinze années de passion professionnelle, l’Orchestre philharmonique royal de LiègeJe classais ces jours-ci des partitions que je n’avais pas encore eu le temps de ranger depuis mon déménagement de la Cité ardente il y a cinq ans.

J’ai retrouvé l’une d’elles avec une émotion particulière : la Symphonie en trois mouvements que nous avions commandée à Pierre Bartholomée, qu’il allait créer le décembre 2010 à la tête de l’orchestre dont il avait été le directeur musical de 1977 à 1999, et qu’il a eu la délicate attention de me dédicacer. 

J’ai voulu retrouver la trace de ce moment particulier de l’histoire de la phalange belge. L’excellent film réalisé par Laurent Stine – L’accord parfait – est disponible en quatre parties. C’est l’occasion d’y revivre nombre de moments forts – Pierre Bartholomée de retour devant « son » orchestre.

Louis Langrée, Pascal Rophé, tant de visages familiers de musiciens…

et dans ce deuxième « épisode », outre Pierre Bartholomée, un autre personnage considérable, le compositeur Philippe Boesmans, qui évoque le concerto pour violon qu’il écrivit en 1980 pour Richard Piéta et l’orchestre de Liège

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ainsi que le Capriccio pour deux pianos, une commande de l’OPRL, qu’il terminait d’écrire pour les soeurs Labèque. Les trois oeuvres concertantes que Philippe Boesmans a écrites pour l’OPRL ont été enregistrées tout récemment, un disque salué par la critique unanime à sa sortie.

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Au hasard de ce documentaire, répondant à des questions sur l’orchestre, son répertoire, la musique contemporaine, le public, l’accès à la musique classique, j’exprimais un point de vue, des convictions, je relatais une expérience, qui n’ont, je le crois, rien perdu de leur force ni de leur actualité.

 

Mouvement contraire

J’évoquais avant-hier le Théâtre des Champs-Elysées (Le Théâtre lumière). Il en est question, et pas qu’un peu, dans un ouvrage qui n’a pas grand chance de devenir un bestseller.

Le nom, le titre ne disent plus rien à personne, hormis quelques mélomanes avertis, et la couverture n’est pas la plus affriolante qui soit. Un sobre sous-titre se contente d’annoncer la couleur : Souvenirs d’un musicien.. 

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Et pourtant, ce Mouvement contraire passionne dès les premières lignes. L’auteur en est Désiré-Emile Inghelbrechtque ceux qui le fréquentaient appelaient familièrement Inghel. 

D.-E. Inghelbrecht (1880-1965), grand-père belge, mère anglaise, père musicien dans l’orchestre de l’Opéra de Paris, est non pas « le plus grand chef français de sa génération« , comme l’annonce présomptueusement l’éditeur – il y en eut quand même quelques autres d’aussi importants, Munch, Monteux par exemple ! – mais son rôle dans la vie musicale française de l’entre-deux-guerres est capital !

Ce sont ses Mémoires, publiés en 1947 et depuis longtemps introuvables, que les éditions de la Coopérative ont eu la très bonne idée de rééditer.

Ce Mouvement contraire est non seulement un document de premier plan sur la vie artistique en France durant la première moitié du vingtième siècle, mais un texte d’une grande qualité d’écriture et d’un très haut niveau de réflexion. Le titre en désigne d’emblée l’originalité formelle : le musicien raconte sa vie à rebours, en partant du présent et en remontant vers sa jeunesse. Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, celle-ci lui apparaît comme ayant coïncidé avec un âge d’or de la musique française. Ami intime de Claude Debussy, familier d’autres grands compositeurs comme Maurice Ravel, Inghelbrecht offre un témoignage humain essentiel sur cette période où sa carrière le conduit à participer à la renaissance de la salle Pleyel, à l’aventure du Théâtre des Champs Élysées (il est le premier titulaire du pupitre à l’ouverture de celui-ci en 1913), aux vicissitudes de l’Opéra-Comique, au renouveau ou à la création de grands orchestres français (c’est à Inghelbrecht qu’on doit la fondation, en 1934, de l’orchestre national de la radiodiffusion française, aujourd’hui Orchestre National de France).

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La vie personnelle d’Inghelbrecht fait de lui le témoin privilégié de toute la vie artistique de son temps : il est notamment le gendre du grand peintre et affichiste suisse Steinlen (1859-1923, universellement connu comme le peintre des chats), et l’époux de la danseuse-étoile et chorégraphe suédoise Carina Ari (1897-1970).

Ces Mémoires révèlent un véritable écrivain plein d’humour, capable de brosser des portraits tour à tour tendres ou cruels de ses contemporains, ainsi que de certaines figures politiques qu’il a côtoyées.

Son legs discographique est considérable, mais n’a pas bénéficié jusqu’à présent d’une réédition à la hauteur de sa réputation. Le sesquicentenaire de Debussy a certes remis au jour ses versions historiques, notamment son Pelléas

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Je reviendrai sur plusieurs chapitres de ces Mémoires « à l’envers », et des pages savoureuses, par exemple sur le concert inaugural du Théâtre des Champs-Elysées, sa première rencontre avec Debussy, ses démêlés à l’Opéra-Comique, etc.

 

 

 

 

L’héritage d’un chef

Depuis la disparition de Mariss Jansons (lire La grande traditionje me suis replongé dans ma discothèque pour y retrouver non seulement les grandes références laissées par le chef letton (voir Mariss Jansons une discographiemais aussi quelques CD plus rares ou moins souvent cités comme représentatifs de son art.

De précieux « live »

D’abord un enregistrement précieusement conservé depuis le début des années 90, lorsque, au lieu des traditionnelles et lourdes bandes magnétiques, la BBC avait fait parvenir aux radios membres de l’UER, un double CD du concert donné par Mariss Jansons et l’orchestre philharmonique de Saint-Petersbourg dans le cadre des Prom’s, le 31 août 1992 au Royal Albert Hall de Londres.

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Programme des plus classiques : Ouverture de La pie voleuse de Rossini, le Deuxième concerto de Rachmaninov (avec Mikhail Rudy en soliste), et une Cinquième symphonie de Chostakovitch où chef et orchestre se couvrent de gloire.

Avec trois bis qui ne pouvaient manquer d’enflammer le public du Royal Albert Hall de Londres, dont le fameux menuet de Boccherini (déjà évoqué dans mon précédent billet)

D’Elgar, la danse des ours sauvages de la 2e suite de The Wand of youth

Avec Oslo, Jansons réalisera d’ailleurs un disque de « bis » (des Encores comme on dit en anglais !)  comme plus personne n’en fait plus, qui sort vraiment des sentiers battus (et qui se négocie aujourd’hui sur certains sites à plus de 30 € !)

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Autre disque qui est une vraie rareté, par son programme et les circonstances de son enregistrement (un disque naguère trouvé en Allemagne à petit prix, aujourd’hui proposé à près de 100 € !)

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Dans le cadre de cette académie d’été au bord de l’Attersee, le plus grand lac d’Autriche situé dans le Salzkammergut, où les jeunes musiciens sont coachés par leurs aînés des Wiener Philharmoniker, Mariss Jansons dirigeait, le 31 août 2002 au Grosses Festspielhaus de Salzbourg,  des oeuvres qu’il n’enregistrera jamais au disque, le Double concerto de Brahms et la Sinfonietta de Zemlinsky.

Haydn et Schubert

Quant aux répertoires, en dehors de Beethoven et Brahms, on ne s’attend pas à entendre Jansons dans Haydn, Schubert et même Gounod (la messe de la Sainte-Cécile).

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Mariss Jansons aborde les symphonies de Schubert sur le tard, la 3ème est de belle venue, sans bouleverser la discographie, mais la surprise – la mienne ! – vient de la 9ème symphonie, donnée en concert en mars 2018, comme propulsée par une énergie, une vitalité qui font défaut à d’autres gravures de cette période.

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Incursions limitées mais pas négligeables dans la Seconde école de Vienne (Im Sommerwind de Webern et La Nuit transfigurée de Schoenberg)

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(Schönberg, Verklärte Nacht)

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Requiem

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Le XXème siècle

En dehors de Chostakovitch, les compositeurs du XXème siècle sont rares, mais bien choisis, dans le répertoire de Mariss Jansons, comme en témoignent quelques beaux enregistrements de concert.

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Concerto pour orchestre de Lutoslawski, la superbe 3ème symphonie de Szymanowski, et la 4ème symphonie, chorale elle aussi, du complètement inconnu compositeur russe, Alexandre Tchaikowsky (né en 1946).

814TfnPZVXL._SL1500_Dans ce coffret censé dresser un portrait de celui qui fut le directeur musical de l’orchestre de la Radio bavaroise de 2004 à sa mort, on trouve par exemple Amériques de Varèse

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On note que le premier CD – Haydn – de ce coffret a été inexplicablement amputé : pourquoi le seul menuet de la symphonie n°88 qui figurait en entier dans le disque original (cf. ci-dessus), mais que les CD 4 et 5 dépassent 80 minutes.

Poèmes symphoniques

J’ai déjà évoqué les Honegger, Kurt Weill, Varèse, Bartok, Hindemith, abordés par Jansons pour la plupart en concert (Mariss Jansons une discographie). Il est d’autres oeuvres que le chef avait dirigées pour le disque, mais jamais reprises en concert (en tous cas pas dans ceux qui ont été édités !). Panorama quelque peu hétéroclite, mais le plus souvent passionnant.

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Mariss Jansons a très peu dirigé à l’opéra. Exception, cette belle version de La Dame de pique de Tchaikovski.

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Comme accompagnateur, on le retrouve au côté de solistes qui ont en commun avec le chef le refus de l’épanchement facile – Leif Ove Andsnes, Frank Peter Zimmermann, Midori, Truls Mork (on doit citer aussi Mikhail Rudy dans Rachmaninov, Tchaikovski, Chostakovitch, pas très intéressant). Sur le dernier disque du clarinettiste star Andreas Ottensamer, Mariss Jansons lui offre le plus romantique des écrins dans le 1er concerto pour clarinette de Weber.

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La reine Beatrice

Alain Lompech (sur Facebook) : Beatrice Rana vient de publier un disque fabuleux… Perlemuterorichtérogilelsien… Elle sait tout de l’art du piano et de la musique… On s’incline… et on applaudit à tout rompre…

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Jean-Charles Hoffelé (sur FB aussi, bientôt dans Classica) : Fabuleux et renversant.

Alain Lompech, encore : Elle est incroyable : la science de l’alchimie sonore et la perfection de l’analyse  plus la domination totale du clavier – alla Richter ou dans un genre différent Lipatti -, plus le son rond, ample, profond qui fait entrer tout le piano en transe sonore…
Ses Goldberg m’avaient bien sûr beaucoup plu, mais beaucoup moins que celles récentes de Gabriel Stern, je l’avais entendue en concert – malheureusement bridée par Krivine dans le 3ème de Prokofiev, entendue en récital… mais là d’un coup, elle ouvre grand ses ailes et, sans jamais faire l’intéressante, se hisse aux premiers rangs des pianistes de son temps…

J’ai téléchargé ce nouveau disque dès vendredi. Je serais bien incapable d’user de tous les qualificatifs que lui attribue Alain Lompech, je les partage complètement. Il faut aussi, et peut-être d’abord, ajouter que le programme de ce CD est d’une intelligence rare, et que c’est, à ma connaissance, la première fois que se côtoient Ravel et Stravinsky dans un disque de piano solo. Oui, tout ici est miraculeux. Finalement conforme à ce que j’ai aimé chez cette pianiste (tout juste 26 ans!) dès que je l’ai entendue en concert.

Le dimanche 26 janvier 2014, Beatrice Rana était la soliste d’un de ces concerts dominicaux qui font la joie d’un public familial à Paris. Fayçal Karoui dirigeait les Concerts Lamoureux et la jeune pianiste italienne jouait le 2ème concerto de Saint-Saëns. Subjugué, je fus immédiatement subjugué : la simplicité, l’absence de posture de la pianiste devant son clavier, une virtuosité et une maîtrise confondantes, sans esbroufe, le chic, l’allure qu’il faut dans cette oeuvre (qui commence comme Bach et finit comme Offenbach selon le bon mot de George Bernard Shaw).

Quelques mois plus tard, je retrouvais Beatrice Rana, complice du Quatuor Modigliani, au Festival d’Auvers-sur-Oise (Une fête de la musique) :

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« En seconde partie… le quintette pour piano et cordes de Schumann – on manque de superlatifs pour le qualifier ! et l’entrée en lice de Beatrice Rana, une musicienne de 22 ans dont j’ai déjà dit et écrit qu’elle a déjà tout ce qui fait d’elle une grande, une très grande artiste. Qui n’a besoin ni d’esbroufe ni de look savamment étudié pour imposer une présence. Au début du Schumann, on la trouvait presque effacée, trop discrète, face à ses compères du Modigliani, et puis on a vite compris que, mine de rien, c’est elle qui menait le train de ces quatre mouvements sublimes et suspendus de musique pure »

Il fallait absolument que j’invite Beatrice Rana au Festival Radio France à Montpellier. Elle y était déjà venue dans la série des jeunes solistes en 2012, mais cette fois je voulais qu’elle ouvre le festival dans la grande salle Berlioz du Corum. Le 11 juillet 2016. Et avec une première pour elle ! Rien moins que les Variations Goldberg de BachC’est à Montpellier qu’elle les donnerait pour la première fois en public, avant une tournée de récitals qui allait déboucher sur le premier disque de l’artiste italienne chez Warner.

Dans Le Monde du 12 juillet 2016, Marie-Aude Roux écrit : « Beatrice Rana n’a certes rien à prouver sur le plan technique. Mais sa maturité sereine et son sens architectonique impressionnent, qui font de cette œuvre monumentale – plus d’une heure et quart de musique – une véritable pierre de Rosette. Le thème initial de l’« Aria » semble en effet se poser comme une énigme. Elégance du phrasé, fluidité du jeu, sonorité d’une rondeur charnelle, Rana prendra le temps de dévoiler une à une les solutions proposées par chacune des variations ».

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Le 16 juillet 2018, Beatrice Rana revenait à Montpellier, encore pour une première pour elle : le 4ème concerto de Beethoven (« Lorsque je joue Beethoven, je ressens une grande responsabilité. C’était le cas pour ce concert ici à Montpellier, je jouais ce concerto pour la première fois, c’était beaucoup d’adrénaline ».

Entre-temps, elle avait publié son premier disque concertant, couplage à nouveau inédit, et toutes les qualités qu’on reconnaît à Beatrice Rana.

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Merci, chère Beatrice, de démontrer que virtuosité, maîtrise époustouflante du clavier peuvent se marier à la musicalité la plus pure, et que vous n’avez besoin d’aucun artifice, de ne cultiver aucun look provocateur ou aguicheur, pour avoir le public à vos pieds. Restez ce que vous êtes, une très belle personne, une très grande artiste !

 

Mon Karajan

La couverture et tout un dossier dans le numéro de juillet de Diapason, une matinale spéciale sur France Musique, Karajan est mort il y a tout juste trente ans, le 16 juillet 1989.

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J’ai déjà raconté ma « première fois » avec lui : La découverte de la musique : KarajanA Lucerneil y a 45 ans :

« Karajan et Lucerne, c’est une histoire qui vaut d’être rappelée. Le chef autrichien, compromis avec le régime nazi, avait été, de fait, banni des principales scènes de concert et d’opéra dans l’immédiat après-guerre. En 1948, le festival de Lucerne, fondé dix ans plus tôt par Ansermet et Toscanini, lui tend la main et lui offre ainsi une réhabilitation spectaculaire. Karajan ne l’oubliera jamais, et jusqu’en 1988 (il est mort en juillet 1989), il honorera chaque été le festival de Lucerne de sa présence. Le rituel était immuable : à partir de 1968 avec les Berliner Philharmoniker deux concerts, deux programmes différents le 31 août et le 1er septembre (le détail de quarante ans de présence de Karajan à Lucerne sur l’excellent site japonais Karajan info). C’est dans l’orchestre du Festival que Karajan trouvera son légendaire premier violon berlinois Michel Schwalbé….

J’ai pu assister à l’un des deux concerts de Karajan avec « son » orchestre philharmonique de Berlin, le 31 août. J’en suis sorti – bêtement – déçu, je n’étais pas prêt à goûter les subtilités d’un programme qui comportait La Mer de Debussy et le Pelléas et Mélisande de Schoenberg. Le triptyque debussyste ne m’était pas familier, quant à Schoenberg je faisais manifestement un blocage. Je me suis rattrapé depuis… »

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Karajan a enregistré trois disques absolument magnifiques, Schoenberg, Berg, Webern, après y avoir consacré un nombre considérable de répétitions. On approche la perfection. Je ne connais pas plus sensuelle version de La Nuit transfigurée (Verklärte Nacht)

Une seconde occasion me fut donnée de voir et d’entendre Herbert von Karajan et ses Berliner Philharmoniker. Je vivais et travaillais à Thonon-les-Bains comme assistant parlementaire du député local (lire Réhabilitation), le conseiller général socialiste Michel Frossard me proposa un soir de 1984 de l’accompagner à un concert exceptionnel donné à Genève, non pas au Victoria Hall qui était alors en travaux à la suite d’un incendie, mais au Grand Théâtre.

Etablissement-destine-public-Grand-Theatre-aussi-travail-quotidien-dartistes-techniciens-personnels-administratifs_0_729_487Nous étions placés très haut et loin de la scène. Le choc fut pour moi de voir arriver un homme affaibli par la maladie, avançant à grand peine vers son podium. Rien de la superbe qu’il affichait dix ans plus tôt. Et déjà le masque qu’on lui verrait lors de l’unique concert de Nouvel an qu’il dirigea à Vienne le 1er janvier 1987.

Un programme très court, une heure de musique partagée entre Debussy et Ravel. Le « son » Karajan tel qu’il l’avait forgé en trente ans de « règne », parfois jusqu’à la caricature.

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Sur mes préférences dans l’abondante discographie du chef autrichien, je me suis déjà exprimé dans cet article : Abbado Karajan les lignes parallèles.

Et puisque Gidon Kremer était hier en concert à Montpellier dans le cadre du Festival Radio France (#FestivalRF19) – j’y reviendrai –

67118951_10157355197808194_4338412990438047744_nmention de l’unique enregistrement qui réunit le violoniste letton tout juste émigré d’Union soviétique et Karajan, qui dira n’avoir jamais rencontré plus pur musicien.

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Pour presque tout savoir de la discographie de Karajan :

Bestofclassic : Karajan l’intégrale

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Un disque peu connu, sauf des karajanophiles invétérés, un « live » capté au festival de Lucerne.

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Il faut aussi bien évidemment rappeler la somme magistrale publiée par EMI, des tout premiers enregistrements réalisés sous la houlette de Walter Legge au sortir de la guerre, à Vienne puis avec le Philharmonia de Londres, puis à partir des années 70 à l’instigation de Michel Glotz pour l’essentiel à Berlin.

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Les enregistrements symphoniques et concertants ont fait l’objet d’une remasterisation assez exceptionnelle, et sont disponibles en coffrets thématiques séparés.

J’ignore si le même traitement sera réservé aux enregistrements d’opéras.

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Les couleurs françaises

Un début de semaine a priori tout en contrastes, deux soirées qui paraissent n’avoir aucun lien. Et pourtant …

Lundi soir, c’était un concert immanquable : Louis Langrée dirigeait un programme tout Ravel à la tête de l’Orchestre des Champs-Elysées... au théâtre des Champs-Elysées comme il se doit. Et avec une soliste de grand luxe, Anne Sofie von Otterqui nous avait bouleversés en Prieure des Dialogues des Carmélites de Poulencdans ce même théâtre il y a un peu plus d’un an.

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C’est la première fois que la formation fondée par Philippe Herreweghe s’attaquait à Ravel. Essai marqué et réussi ! On n’est pas surpris que Louis Langrée se meuve tout à son aise dans un univers – celui de Ravel – qui n’a plus aucun secret pour lui !

On admire le travail de coloriste qui fait entendre une incroyable palette dans l’ouverture « de féerie » Shéhérazade mais plus encore dans Ma mère l’oyeQuel savoureux orchestre, quel fruité dans les timbres !

C’est évidemment dans l’autre Shéhérazadele cycle de trois mélodies que Ravel écrit en 1903 sur des poèmes de Tristan Klingsor, très wagnérien pseudonyme de l’écrivain Léon Leclère (1874-1966), qu’on attend le couple inédit Langrée/Von Otter. On craint, bien à tort, que la chanteuse sexagénaire, se trouve en difficulté dans certains passages tendus de la partition, et on rend les armes devant tant de parfait investissement dans le texte de ces mélodies qu’on connaît par coeur, tant de volupté dans le déploiement d’une voix qui n’a rien perdu d’une sensualité si bien appariée à la langue française. La sensualité est aussi du côté de l’orchestre. Et comment !

Le concert se termine par l’apocalyptique Valse  (lire les souvenirs de Ravel lui-même : La Valse à Vienne). Louis Langrée dit, dans la vidéo ci-dessus, tout ce qu’est ce chef-d’oeuvre, il en donne avec l’orchestre des Champs-Elysées une version, une vision comme radiographiée, éblouissante de timbres et de couleurs, qui évite les excès de rubato auxquels bien des baguettes illustres cèdent trop souvent… comme le cher Leonard Bernstein dirigeant l’Orchestre National de France dans ces mêmes murs en 1975 !

L’Orchestre des Champs-Elysées et Louis Langrée poursuivent leur « tournée » Ravel : après Paris, Poitiers, Saintes, ils sont ce jeudi à l’abbaye de l’Epau et vendredi, en Occitanie, à l’Archipel à Perpignan. Not to be missed !

Mardi soir réjouissances d’un autre genre, au Studio 104 de la Maison de la Radio, les 20 ans d’une émission de France Musique, qui a traversé le temps, les directions successives de la chaîne : Etonnez-moi Benoît

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Benoît Duteurtre a eu la gentillesse de rappeler que je fus le premier à lui confier une émission sur France Musique (Les beaux dimanches) avant que Pierre Bouteiller ne l’invite à nous étonner chaque samedi matin.

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Cette soirée anniversaire – qui sera diffusée le 8 juin sur France Musique – aurait pu n’être que nostalgie et regrets de temps révolus, surtout avec pour invités d’honneur Marcel Amont (90 ans) Hervé Vilard ou Marie-Paule Belle (72 ans)

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Et ce fut tout le contraire, même si on n’évita pas quelques refrains sur le mode « c’était mieux avant ».

Il faut écouter France Musique le 8 juin, Marcel Amont rendant un hommage drôlissime à ses parents, Marie-Paule Belle reprenant sa Parisienne et rendant le plus émouvant des hommages à BarbaraHervé Vilard racontant les origines de son Capri c’est fini et surtout  chantant Maurice Fanon.

Et puis apportant un démenti cinglant à ceux qui pensent que l’opérette, la chanson, la comédie musicale, c’est fini, c’est ringard, Marie Lenormand, Franck Leguérinel, Emeline Bayart, l’orchestre Les Frivolités parisiennes

et d’autres encore nous rappelaient qu’Offenbach, Maurice Yvain, Messager et tous ces répertoires qu’illustrent l’Opéra Comique, le théâtre Marigny, le Palazzetto Bru Zane, sont bien vivants et vivaces.

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La musique « contemporaine »

Déjà il y a plus de 25 ans, quand je dirigeais France Musique – avec, comme directeur de la musique, quelqu’un qui s’était fait un nom dans ce domaine, Claude Samuel j’avais proscrit l’usage du terme « musique contemporaine » sur l’antenne. On savait, même sans les sondages d’écoute, que cette seule expression faisait fuir les auditeurs. Réflexe stupide sans doute, mais réalité incontestable.

Du bruit inaudible ?

Parce que « musique contemporaine » signifiait – et signifie encore aujourd’hui pour un certain public – : musique inaudible, faite de bruits désarticulés, sans repères harmoniques, profondément déstabilisante.

Je ne résiste pas au plaisir de reciter une anecdote qui remonte à mes années suisses : « Depuis trois ans nous subissons une directrice dont l’incompétence fait le bonheur des gazetiers et le malheur des producteurs. Sans doute consciente de ses faiblesses, elle laisse à ses adjoints – dont je suis – une latitude certaine, quoique surveillée. Ainsi, au retour d’un déjeuner, elle me téléphone pour s’inquiéter que, dans l’émission de midi, on ait diffusé du Boulez. Elle n’a pas entendu elle-même l’œuvre incriminée mais on le lui a rapporté. Je vérifie auprès de la productrice qui, amusée, finit par trouver le coupable : un extrait de Ma Mère l’Oye de Ravel dirigé par…Pierre Boulez ! » (extrait de mon billet du 23 août 2018)

Aussi inculte que fût cette directrice, elle savait que Boulez signifiait « musique contemporaine »… donc indiffusable à une heure de grande écoute même sur « sa » chaîne culturelle !

Faire confiance au public

J’ai souvent dit, partout où j’ai eu la responsabilité de programmer de la musique d’aujourdhui, donc « contemporaine », comme producteur ou patron de chaîne, mais plus encore comme organisateur de concerts en tant que directeur d’orchestre et maintenant de festival: le public est seul juge, et bon juge.

D’emblée il distingue et reconnaît l’oeuvre factice, artificielle, de la pièce inspirée, qui ne lâche pas l’auditeur, le captive, l’interpelle, retient jusqu’au bout son attention. Ce n’est pas démagogie que d’affurmer que le public a toujours raison. Son instinct le trompe rarement.

World music days

Encore ici, à Tallinn, pendant ce festival de musique d’aujourd’hui, on perçoit immédiatement les oeuvres marquantes, celles qui vous tiennent en haleine, par cette mystérieuse alchlmie qui fait les grandes oeuvres et les grands auteurs.

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Ainsi, avant-hier soir, lors du concert de l’orchestre national d’Estonie (lire Le printemps de Tallinnfiguraient au programme des oeuvres, certaines en création, de compositeurs totalement inconnus de moi, et sans doute d’une majorité du public.

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EINO TAMBERG (1930–2010, Estonia)
“Avafanfaarid” / “Opening Fanfares” Op. 112 for symphony orchestra (1975/2001)

HO-CHI SO (b. 1994, Hong Kong)
“Radio Conversation” for orchestra and electronics (2018, Estonian premiere)

LOTTA WENNÄKOSKI (b. 1970, Finland)
“Susurrus” for guitar and orchestra (2016)

MAYKE NAS (b. 1972, the Netherlands)
“Down the Rabbit-Hole” for symphony orchestra (2012)

ALEX NANTE (b. 1992, Argentina)
“La Pérégrination vers l’ouest” / “Journey to the West” for orchestra (2016)

ÜLO KRIGUL (b. 1978, Estonia)
“worlds… break the soundness” for orchestra (2019, premiere)

Toutes les pièces de ce programme avaient un intérêt, dans leur diversité d’inspiration, même si l’originalité n’en était pas toujours la vertu première. Celle qui a suscité le plus d’adhésion du public – et la mienne ! – est celle de la Finlandaise Lotta Wennäkoski (en haut sur la photo avec le soliste Petri Kumela et le chef Olari Elts), Susurrus pour guitare et orchestre. Construite comme un concerto classique, en trois mouvements enchaînés vif-lent-vif, l’oeuvre captive d’abord par l’usage que la compositrice fait des cordes de la guitare soliste et du quatuor d’orchestre, toutes les variantes possibles du frotté, frappé, pincé – l’archet n’est quasi jamais utilisé ! – sont exploitées, sans que jamais on ait l’impression d’un procédé, d’une facilité. Il en résulte un univers sonore fascinant, d’où émerge un parcours mélodique, pimenté par des interventions des bois et des percussions qui enrichissent sans jamais l’alourdir, encore moins l’écraser, les textures diaphanes d’une orchestration scintillante. Je pensais, en écoutant cette oeuvre, à un jeune guitariste comme Thibaut Garcia, qui serait bien inspiré d’inscrire ce Susurrus à son répertoire.

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Hier samedi on avait le choix entre plusieurs propositions de concerts vocaux ou choraux. C’est à la cathédrale Sainte-Marie, au sommet de la vieille ville, qu’avait lieu le concert d’un ensemble fondé en 2010, le choeur de chambre Collegium Musicale dirigé par Endrik Üksvärav.

Comme la veille (Le printemps de Tallinn), assis au milieu du public qui remplissait la nef de la cathédrale, Neeme Järvi et sa femme, très attentifs et sollicités à la fin du concert par les musiciens, les compositeurs..

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PEETER VÄHI (b. 1955, Estonia)
“Siberian Trinity Mantra” (2019, premiere)

FRANCO PRINSLOO (b. 1987, South African Republic)
“Pula, Pula!” for mixed choir

CATHARINA PALMÉR (b. 1963, Sweden)
“Strings in the air above” for chorus (2013)

GABRIEL DHARMOO (b. 1981, Canada)
“Futile Spells” for choir (2016)

MIHYUN WOO (b. 1980, South Korea)
“Voices in Landscape” for mixed choir

BALÁZS KECSKÉS D. (b. 1993, Hungary)
“Alleluja” for mixed choir (2018)

KRISTO MATSON (b. 1980, Estonia)
“Taaveti laul nr 131” / “David’s Song No. 131” (2009)

Un panel d’oeuvres très représentatif de la vivacité de la création chorale, dans des pays où le « chanter ensemble » est plus qu’une tradition, un art de vivre (Riga choeur du monde). 

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Comme la veille, des pièces d’inégale inspiration, longueur, originalité, mais toutes singulières… et remarquablement interprétées. Une préférence peut-être pour la dernière, la plus construite comme une dramaturgie sonore, spatiale, explorant toutes les ressources de la voix humaine.

Les spectateurs du Festival Radio France n’ont jamais craint d’écouter les programmes du Choeur de la radio lettone, qui, chaque année depuis plus de 20 ans, non seulement participe au festival mais surtout promeut et illustre la musique et les créateurs de notre temps.