Un mauvais feuilleton

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À longueur d’émissions (très rares) de musique classique à la télévision (encore récemment Fauteuils d’orchestre d’Anne Sinclair), les animateurs passent leur temps à s’excuser d’oser diffuser de la musique classique à une heure de grande écoute, et à balancer toujours les mêmes poncifs sur « l’élitisme » de cette musique, la distance entre artistes et publics, bref de vieilles lunes qui n’ont plus cours depuis longtemps…

On pouvait légitimement se réjouir qu’une série, un feuilleton, ambitionne d’évoquer l’univers, les « coulisses », la vie d’un orchestre classique, une micro-société qui, comme tous les groupes, toutes les entreprises, est un reflet de la société, d’une époque, etc.  Sans lire les critiques, j’ai donc regardé, en différé, le premier épisode de Philharmoniaj’ai abandonné au bout d’une demie heure, j’ai de nouveau essayé ce soir – les épisodes 3 et 4 – je n’ai pas persévéré.

Comme j’ai découvert ce soir ce texte de Vincent Agrech sur Diapasonmag.fr, je m’autorise à le reproduire, puisqu’il exprime exactement ce que je pense :

« Pour une fois que la musique classique a les honneurs d’une série télévisée, on guettait avec gourmandise l’équivalent français de Mozart in the jungle, le légendaire feuilleton américain où Gustavo Dudamel, Lang Lang, Joshua Bell ou Nico Muhly se bousculaient pour faire une apparition. Las ! C’est peu dire qu’on en est loin avec le brouet des deux premiers épisodes de Philharmonia, diffusés mercredi dernier. Dans l’espoir de mets mieux choisis ce 30 janvier, et puisque la mode est à nouveau aux cahiers de doléance, Diapason a listé les principales critiques exprimées par la rédaction, mais aussi par le milieu musical.

1 – C’est macho et réac !

Claire Gibault le dit parfaitement dans les colonnes de Télérama. « Nous n’avions pas besoin d’une série qui insinue qu’être une femme chef d’orchestre, c’est être malade, guettée par la démence et autoritaire. » En effet l’héroïne, dont la nomination est imposée à l’orchestre par le ministère de la Culture (plutôt discret, dans la vraie vie, quand il s’agit de soutenir les candidates lors des jurys) semble tenir de sa mère une grave maladie mentale qui l’a probablement déterminée à choisir cette carrière bien moins féminine que la danse ou la couture. Heureusement, elle témoigne d’une conception de son métier renversante de nouveauté. A côté, Toscanini et Karajan étaient des adeptes de la démocratie participative. Et pour le répertoire, notre maestra 4.0 a même inventé le fil à couper le beurre : pour ramener les jeunes dans les salles de concert, si on ajoutait un peu de variétoche à ces vieilles barbes de Beethoven et de Brahms ? En effet, on se demande pourquoi personne n’y avait jamais pensé.

2 – C’est parfaitement invraisemblable.

Une série n’est pas un documentaire, et il faut parfois sacrifier la réalité sur l’autel du drame. Entendu, mais les grands auteurs de fiction sont toujours ceux qui parviennent à tirer le second d’une observation fine de la première. En matière de grand n’importe quoi, le premier épisode de Philharmonia tient hélas du collector. Afin de marquer sa désapprobation à l’arrivée de la patronne, l’orchestre lui joue, pour sa première répétition, la BO de Mission Impossible. Heureusement, la virago a du répondant : et zou, voilà qu’elle t’éjecte le premier violon pour le remplacer par une jeunette du fond des rangs, à qui elle va imposer une relation abusive. Cinquante ans de luttes syndicales et de conventionnements d’orchestres nationaux pour en arriver là… Quant aux dialogues en répétitions, on croirait que Guillaume Musso et Eric-Emmanuel Schmitt ont convolé en justes noces pour les écrire. « Je voudrais que vous sentiez toute la puissance de cette œuvre » ; « Je sais que tu peux libérer cette rage au fond de toi »… même Stanislas Lefort n’avait pas osé dans La Grande vadrouille.

3 – C’est mal foutu, mal joué, mal filmé.

Quand Mozart in the jungle faisait une sortie de route, ce qui arrivait aussi, il nous restait au moins les stars (acteurs et musiciens) et le glamour hollywoodien. Ici, on campe au département fiction de France Tévé, huitième étage, au fond du couloir. Le temps de formation en direction d’orchestre de Marie-Sophie Ferdane (qui joue le rôle principal) semble avoir été bref, relève encore Claire Gibault. Un point positif toutefois : les gestes de plusieurs comédiens, mélangés aux musiciens méritants de l’Orchestre National d’Ile-de-France, s’avèrent plutôt convaincants. Davantage, en tout cas, que leurs prestations d’acteurs, guère soutenues il est vrai par ces dialogues mémorables, ni par une réalisation qui sait, elle, ce que minimum syndical veut dire. On a gardé le meilleur pour la fin : les séquences de concerts à la Philharmonie de Paris, si mal cadrées qu’on voit les rangs vides autour des deux-cents figurants que la production s’est autorisée. C’est sûr, ça donnera aux novices envie de se ruer dans les auditoriums. »

(Vincent Agrech, Diapason, 30 janvier 2019)

La musique n’avait vraiment pas besoin de ça ! Je ne sais pas ce qu’en pensent les musiciens professionnels, membres de nos orchestres. Acceptent-ils d’être ainsi caricaturés, ridiculisés ? Même dans le cadre d’une fiction.

Je me rappelle le très beau travail qu’avait fait Laurent Stine, lorsque l’Orchestre philharmonique royal de Liège avait célébré son 50ème anniversaire en 2010-2011. Le jeune réalisateur belge avait eu toute liberté de filmer l’orchestre, ses musiciens, la vraie vie d’une collectivité musicienne, avec un regard sensible. Cela a donné l’un des plus beaux documentaires qu’il m’ait été donné de voir sur un orchestre. Je sais que très nombreux ont été ceux qui ont découvert les véritables coulisses de l’exploit, la vraie vie d’artiste, la musique comme elle se construit, se conçoit, se propage. La formidable aventure d’un orchestre. Bref le contraire absolu de la caricature de Philharmonia

Brexit musical ?

Une précision liminaire : mon article d’hier (Le revers des giletsm’a été reproché parce qu’il n’aurait pas sa place dans un blog « consacré à la musique classique » (sic). Le sous-titre de mon blog indique pourtant : La Musique, la Vie, les Idées en liberté. Je n’ai pas l’intention de renoncer à cette liberté…

Autre précision : oui j’ai apprécié – ça faisait un bien fou après ces dernières folles semaines ! – ce vrai, ce long débat, inédit dans l’histoire de la Vème République, entre le président de la République et les 600 élus rassemblés pendant presque 7 heures d’affilée à Grand Bourgtheroulde dans l’Eure. La franchise des questions, des interpellations, la franchise des réponses. Qui peut désormais prétendre que ce « Grand débat » ne va servir à rien, que les jeux sont faits d’avance ?

Et comme en écho de cette ouverture du Grand Débat, France 2 avait programmé hier soir l’excellent documentaire de Patrice DuhamelLa Vème République : au coeur du pouvoirA voir ou à revoir absolument !

Pendant ce temps-là, la Chambre des Communes rejetait à une écrasante majorité le compromis sur le Brexit âprement négocié avec l’Union européenne par Teresa May !

Laissons les Britanniques se dépêtrer d’une situation qu’ils ont eux-mêmes créée…

Le Brexit, brutal ou négocié, va-t-il changer quelque chose dans la vie musicale ? Rien probablement, ni en bien ni en mal.

Musicalement, le Royaume-Uni est bien une île, à bien des égards et depuis des siècles, singulière par rapport au Continent : j’ai souvent évoqué ici la méconnaissance, l’ignorance que subissent compositeurs (Ralph l’oublié), interprètes (Plans B) à quelques rares exceptions près…Si l’on demandait à brûle pourpoint, à la sortie d’un concert de la Philharmonie de Paris ou du Festival de Radio France, à des spectateurs de citer ne serait-ce qu’une dizaine d’oeuvres de compositeurs britanniques, je ne suis pas sûr qu’ils y parviendraient !

A l’inverse, les Britanniques ont toujours été de grands amateurs et promoteurs de la musique française. Le moins qu’on puisse dire est que la réciproque n’est pas vraie !

Tenez, puisqu’on va commémorer le sesquicentenaire* de la mort de Berliozquel a été le premier chef à réaliser une quasi-intégrale de l’oeuvre du natif de La Côte Saint André ?

Colin Davis (1927-2013), qui s’y est repris à deux fois.

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Dans quelques jours, paraît un coffret regroupant les enregistrements réalisés par John Eliot Gardinerencore un infatigable amoureux de la musique française (qu’il a particulièrement bien servie et illustrée pendant son mandat de directeur musical de l’Opéra de Lyon de 1983 à 1988.

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Ce n’est pas d’hier que les chefs d’outre-Manche révèrent les Français. Y a-t-il meilleur chef « français » que Sir Thomas ? Est-ce un hasard si la version de Beecham de Carmen reste indétrônée ?

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Quel bonheur, toujours renouvelé, d’écouter Lalo, Franck, Fauré, Berlioz, Bizet sous sa baguette !

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Et même le fantasque John Barbirolli s’est livré, certes parcimonieusement, dans Ravel et Debussy, et c’est à écouter absolument.

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*sesquicentenaire = 150ème anniversaire

Le goût du piano

Encore un parfait petit livre à offrir, dans cette épatante collection du Mercure de France, Le goût de… (format de poche, 8 €)

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Nul besoin d’apprendre à en tirer des sons, il suffit d’en effleurer les touches pour qu’il se mette à chanter. Juste. En cela, le piano se distingue des autres instruments. Ses quatre-vingt-huit touches, offertes en un regard, suggèrent toutes les combinaisons possibles, innombrables, passées et à venir, de la musique occidentale. Complet, imposant, solitaire, le piano est l’instrument du virtuose et l’outil du chef d’orchestre, capable de condenser toute la complexité d’un opéra, d’une symphonie. Le piano fascine, et pas seulement les musiciens : Flaubert, Fontane, Feydeau, comme Tolstoï, Zola, Sand ou Verlaine ont composé non pas pour, mais sur et avec lui. Interprètes et compositeurs eux-mêmes ont cédé au plaisir d’en parler. Mozart d’abord, puis Berlioz, Schumann, Liszt et bien d’autres encore. Tout le XIXᵉ siècle a résonné de ce nouvel instrument, massif, lascif, magique. Le XXᵉ siècle est resté sous son charme, Vian, Sagan, Colette ou Duras en témoignent. Quant aux écrivains du XXlᵉ siècle, tels Echenoz ou Barnes, ils continuent à en porter l’écho. (Présentation de l’éditeur)

Cécile Balavoine a fait un heureux choix de textes, comme le portrait de Debussy par Colette, ou celui de Chostakovitch par Julian Barnes, une lettre de Mozart à son père sur les pianos de Stein à Augsbourg, et tant d’autres signés Tolstoi, Boris Vian, Marguerite Duras, Mörike…

En écho à La Sonate à Kreutzer, la célèbre nouvelle de Tolstoi (citée dans ce livre), une version de la sonate de Beethoven, qui ne laissera pas indifférent.

Post scriptum à mon billet d’avant-hier : Le lièvre au pays des malicesCet aphorisme du grand pianiste Alfred Brendel:

The word LISTEN contains the same letters as the word SILENT

Chefs en boîtes

Ils n’ont en commun que leur proximité sur les rayons des disquaires en cette fin d’année. Deux chefs, deux générations, et des visions aussi éloignées que possible des répertoires qu’ils ont l’un et l’autre abordés.

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J’ai eu la chance de voir une fois Sergiu Celibidache (1912-1996 / prononcer : Tché-li-bi-da-ké) en répétition et en concert à Lucerne en 1974 (La découverte de la musique). Impressionnant.

A l’époque où Karajan, Bernstein, Maazel enregistraient à tour de bras, Celibidache faisait figure d’exception, en refusant le studio. C’est dire si lorsque, au mitan des années 2000, EMI commença à éditer, avec l’accord du fils du chef d’orchestre, les bandes radio des concerts captés avec l’orchestre philharmonique de Munich, ce fut vécu comme un événement. Puis cet héritage fut regroupé en plusieurs coffrets, et voici que Warner propose la totalité de ces publications en un seul boîtier élégant et bon marché.

Je suis personnellement beaucoup revenu de l’excitation éprouvée à découvrir ces enregistrements à leur publication. Certes le travail d’orchestre est admirable – c’est peu dire que Celibidache se montrait tout aussi passionnant qu’intraitable en répétition, comme on peut le voir ci-dessous -, certes l’invraisemblable étirement des tempi peut séduire dans Bruckner ou Les Tableaux d’une exposition. Mais c’est souvent insupportable dans des oeuvres qui devraient pétiller, bouger, avancer (les classiques Haydn, Beethoven, les ouvertures de Rossini, Mendelssohn, etc.)

Détails du coffret à voir sur bestofclassic : Celibidache à Munich.

Autre chef à l’honneur en cette veille de Noël, Riccardo Chailly, 65 ans cette année.

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Un copieux coffret de 55 CD qui reprend la quasi-totalité des enregistrements symphoniques faits pour Decca par le chef italien. A ce prix (moins de 100 €) c’est une aubaine ! Détails à voir ici : Chailly symphonique

Comment exprimer un point de vue sur ce chef ? En concert, comme au disque, je n’ai jamais éprouvé le grand frisson, celui qui vous saisit lorsqu’on a le sentiment d’être en présence d’une interprétation, d’un interprète d’exception, unique, incomparable. Je connais les Beethoven, les Brahms (la 2ème version avec Leipzig), les Mendelssohn, je n’ai jusqu’alors prêté qu’une oreille et un intérêt distraits à ses cycles Mahler ou Bruckner. Je n’ai pas non plus le souvenir que la critique ait été, sauf exceptions, beaucoup plus enthousiaste que moi.

Souvenirs de Ravel

Ravel est à l’honneur en cette fin d’année, pour d’excellentes ou de moins bonnes raisons (voir Le scandale du Boléro). Deux livres retiennent l’attention : le travail colossal de Manuel Cornejo pour rassembler et publier la correspondance du compositeur – on y reviendra -,

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et la réédition d’un « classique » – paru en 1995 aux éditions Hazan, mais perdu au fil de mes déménagements : les souvenirs collectés par Marcel Marnat de celui qui se présentait comme le seul « élève » de Ravel, le compositeur et chef d’orchestre Manuel Rosenthal 

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Merci à Thierry Boucharddirecteur de la collection Théodore Balmoral des éditions Fario de nous avoir restitué ce document précieux, précédé d’une introduction inédite  de Marcel Marnat.

C’est, d’une part, le Maurice Ravel public et le musicien que dévoilent ces Souvenirs de son élève et ami Manuel Rosenthal : ses compositeurs de prédilection (Mozart, Weber, Schumann, Bellini, Chopin), son souci du monde et sa compassion, ses inclinaisons politiques (il fut proche de Léon Blum), ses amitiés, ses admirations (Rimski-Korsakoff, Puccini, Massenet), sa relation avec ses maîtres ou avec les grands contemporains (Fauré, Debussy, Grieg, Stravinski) et avec les interprètes ou les disciples.

Mais c’est aussi l’intimité de l’homme qui est longuement évoquée, son style de vie, son extrême sensibilité à la beauté des femmes, sa prétendue chasteté et son goût pour l’argot militaire, ses insomnies, ses habitudes alimentaires, son engagement lors de la guerre 14-18, son refus de la Légion d’honneur, son goût pour la langue basque. Il apparaît ici dans sa maison de Montfort-l’Amaury, auprès de sa gouvernante, de ses ami(e)s, ou dans sa solitude de lecteur.

Il est enfin et surtout question de l’œuvre, des influences, du théâtre, de la différence entre orchestration et instrumentation… Un chapitre entier est consacré à la Sonate pour violon et piano dont Manuel Rosenthal dit ne pas aimer le « mauvais jazz » du second mouvement et dont Ravel a détruit la première version du Final. Un autre concerne L’Enfant et les sortilèges.

Le livre s’achève par une lettre de Ravel au sujet des déclarations de la « Ligue Nationale pour la Défense de la Musique Française » auxquelles il s’oppose, défendant l’exécution publique des œuvres allemandes et autrichiennes, quand il lui importe peu que « Schönberg soit de nationalité autrichienne ». (Présentation de l’éditeur).

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Je n’oublie pas que Manuel Rosenthal était venu spécialement à Liège, le 7 décembre 2000, pour célébrer les 40 ans de l’Orchestre philharmonique – pas encore royal – de LiègeJ’évoquerai bientôt le souvenir très fort que j’ai de ce personnage, 90 ans passés, qui racontait à mon fils aîné qui fêtait ce jour-là son vingtième anniversaire ses rencontres avec Gershwin, Kreisler, etc.

 

Petit dictionnaire incorrect de mots actuels

A l’usage de nos amis journalistes, commentateurs, twittophiles, facebookiens, de nos élus, des lignolinguistes* et même de mes concitoyens, quelques définitions revisitées de mots très usités ces dernières semaines :

Gilet : Vêtement court, sans manches, boutonné devant et ne couvrant que le torse, porté par les hommes sur la chemise et sous la veste (et quelquefois par les femmes), 

Dans la littérature du XIXème siècle, le gilet est l’apanage des jeunes gens bien mis, de bonne famille, c’est encore un élément de chic du costume trois pièces, qui n’est plus guère porté en dehors de cérémonies familiales ou officielles.

Variante : Gilet de sauvetage : Accessoire gonflable ou en matière insubmersible, en forme de gilet, destiné à maintenir à la surface de l’eau celui qui le porte…

Jaune : Un mot redouté des cantatrices, surtout les non francophones, dans l’un des trois poèmes de Shéhérazade de Tristan Klingsor mis en musique par Ravel.

Gilets jaunes : catégorie indéfinie, inclassable, de manifestants, visibles en divers points du territoire, faisant systématiquement la une de tous les journaux télévisés et des chaînes d’info en continu depuis dix jours, usant d’un champ lexical restreint : « ras le bol » et « on ira jusqu’au bout » (personne ne cherchant à savoir de quel bout il s’agit… : une réponse peut-être avec Raymond Devos ?)

Périphérique, dans l’expression La France périphérique : Ensemble des quartiers éloignés du centre villeSynonyme : banlieue.  Concept vaguement condescendant, complètement fumeux, pour désigner… la majorité des Français, ceux qui ne vivent pas dans les centres ville !

Fiscalité écologique : Ségolène Royal, toujours prompte à faire la leçon, reproche au gouvernement et au président de la République de faire de l’écologie punitive, oubliant au passage sa reculade honteuse sur l’écotaxe et le scandale qui s’en est suivi (Abandon de l’écotaxe : un «gâchis» «très coûteux» selon la Cour des comptes). Mais reconnaissons une fois de plus le chef-d’oeuvre lexical qui consiste à associer les mots « fiscalité » et « écologique ». Effet repoussoir assuré !

Soutenabilité Encore un mot appelé à une certaine durabilité (!!). Le Haut Conseil pour le climat, dont le président de la République, doit annoncer la création ce mardi, sera, nous dit-on, chargé d’évaluer la soutenabilité sociale et économique (sic) des politiques publiques. On espère que ne se vérifiera pas l’adage prêté à Clémenceau : « Pour enterrer un problème, on crée une commission »

Sujet Tout est un sujet, les gilets jaunes, la transition écologique, la démocratie, l’Europe. Finalement nous sommes tous sujets… à sujet. Même le cultivé ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, qui s’exprimait ce matin sur France 2, semble ne plus connaître le mot problème. Je n’en peux personnellement plus d’entendre à tout propos, et en toute circonstance, pour évoquer un dossier, une difficulté, un problème : « C’est un sujet »!.

Et puisque certains n’ont pas hésité à comparer les gilets jaunes à de nouveaux sans-culotteson recommande, sans faire de prémonition, l’écoute de cette symphonie concertante mêlée d’airs patriotiques de Jean-Baptiste Davaux (1742-1822), natif comme Berlioz de La Côte Saint André,

Une oeuvre donnée par Le Concert de la Loge lors du Festival Radio France 2016 et enregistrée sur ce disque paru tout récemment :

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*Lignolinguiste : néologisme désignant un pratiquant, voire un spécialiste de la langue de bois !

Le scandale du Boléro

Dans l’histoire des Ballets russesaucun scandale à noter lors de la création, il y a quatre-vingt-dix ans, le 22 novembre 1928, du Boléro de Ravel. Rien de comparable avec  la première du Sacre du printemps de Stravinsky au Théâtre des Champs-Elysées le 29 mai 1913.

Et pourtant, il y a un scandale Boléro, qui revient sous les feux de l’actualité : les droits d’auteur faramineux que l’oeuvre a générés au profit de prédateurs issus de « l’entourage » du compositeur, décédé en 1937 sans héritier ni légataire. Le Boléro rapporterait chaque année environ 1,5 million d’euros de droits (46 millions d’euros entre 1970 et 2006 )

Au Canada, au Japon et dans les pays observant un délai de 50 ans post mortem, le Boléro, comme toutes les œuvres de Ravel, est entré dans le domaine public le 1er janvier 1988. Aux États-Unis, le Boléro de Ravel est protégé jusqu’en 2024. Dans les pays de l’Union européenne observant un délai de 70 ans post mortem, le Boléro, comme toutes les œuvres de Ravel, est entré dans le domaine public le 1er janvier 2008.

En France, jusqu’en 1993, le Boléro est resté à la première place du classement mondial des droits à la SACEM. En 2005, c’était encore la cinquième œuvre musicale française la plus exportée bien que n’étant pas à cette date dans le domaine public. Ravel étant mort sans enfants, la lignée d’héritage des ayants droit est extrêmement complexe. Depuis au moins 1970, les droits sont perçus au travers de sociétés légalement enregistrées à l’étranger (Monaco, Gibraltar, Amsterdam, Antilles néerlandaises, îles Vierges britanniques) : un consortium conçu et dirigé par Jean-Jacques Lemoine, aujourd’hui décédé, qui avait auparavant occupé les fonctions de directeur-adjoint des affaires juridiques de la SACEM. Sur ses conseils, en France, la SACEM a continué à percevoir des droits jusqu’au 1er mai 2016, invoquant les prorogations de guerre dues à la Seconde Guerre mondiale, qui auraient allongé la durée des droits d’auteur de 8 ans et 120 jours (soit 3042 jours écoulés entre le 03/09/1939 au 01/01/1948), la faisant passer du 01/01/2008 au 01/05/2016.

En 2016, les héritiers contestent à nouveau l’entrée du Boléro dans le domaine public en France, arguant de ce que le Boléro ayant initialement été créé comme un ballet, il s’agit d’une œuvre collaborative, dont la protection s’étend jusqu’à la fin des droits de tous ses co-auteurs, donc en y incluant la chorégraphe Bronislava Nijinska et le décorateur Alexandre Nikolaïevitch Benois décédé en 1960. L’échéance du domaine public serait alors repoussée de vingt nouvelles années. La SACEM avait cependant rejeté ces nouvelles prétentions, rendant publique l’œuvre le 2 mai 2016.

Mais voici que Le Figaro du 20 novembre révélait que la SACEM avait été assignée en juin 2018 devant le tribunal de grande instance de Nanterre.

Les actuels ayants droit de Ravel et les héritiers d’Alexandre Benois, décorateur du ballet Boléro commandé à Ravel par Ida Rubinstein, reviennent à la charge pour qu’Alexandre Benois soit déclaré coauteur du Boléro. puisque la prise en compte de la date du décès de Benois permettrait à l’œuvre de revenir et rester dans le domaine privé jusqu’en 2039. « Un bonus de 20 millions d’euros à se partager selon nos informations », selon Thierry Hillériteau et Léna Lutaud, les auteurs de l’article du Figaro

D’un côté, il y a donc les actuels ayants droit de Ravel, Evelyn Pen de Castel et Jean-Manuel de Scarano, qui n’ont pas de liens familiaux avec le compositeur et sont installés en Suisse. De l’autre, le journal fait mention de cinq héritiers Benois : Dimitri Vicheney, Alberto Romano Benois, François Tcherkessoff, Françoise Braslavsky et Maxime Braslavsky. Tous se seraient ainsi rapprochés.

Juste avant l’entrée du Boléro dans le domaine public, en mai 2016, la SACEM avait déjà rejeté une demande similaire de la part des héritiers Benois. Une première audience est attendue en 2019. Selon les informations des journalistes, les héritiers Benois réclament 250 000 euros à la SACEM au titre de préjudice économique, 10 000 pour préjudice moral et la nomination d’un expert (Source France Musique).

Sans doute la plus célèbre version dansée du Boléro, celle de Maurice Béjart avec son danseur fétiche Jorge Donn.

A propos de Jorge Donn, ce souvenir personnel : voyageant à la fin des années 80 à bord d’un TGV Paris-Genève, le hasard du placement m’avait installé en face du danseur. Comme souvent lorsqu’on voit quelqu’un sur scène, je l’imaginais grand, et j’avais devant moi un homme plutôt petit, recroquevillé sur son siège. Je n’ai pas osé lui dire mon admiration…

Quant aux innombrables versions discographiques de ce tube, on a l’embarras du choix, même si peu de chefs ont réussi ce savant et délicat mélange entre rigueur rythmique et sensualité. J’ai beaucoup de tendresse pour cette ultime concert de Nouvel an de Karajan en 1985, le Boléro lui allait bien.

Les versions Ozawa et Abbado me semblent l’une et l’autre lumineuses, et magnifiquement captées.

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La pire est celle de Maazel avec les Viennois, un ritardando final complètement hors de propos et un sommet de vulgarité.

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