Le piano venu de l’Est (II) : Annerose Schmidt

J’avais ouvert avec Peter Rösel une série sur ces remarquables musiciens nés, éduqués en Allemagne de l’Est, dont la carrière a été, politique oblige, confinée dans la sphère orientale de l’Europe : Le piano venu de l’Est

Le concert et la présence à Paris de Peter Rösel (L’évidence de la simplicité), ses interventions sur les antennes de France Musique et de France Inter, à l’occasion du trentième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, ont rappelé à nos oreilles occidentales ce qu’il en était de l’organisation de la vie musicale à l’est du Rideau de fer.

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(Peter Rösel et Jean-Baptiste Urbain à France Musique le 7 novembre / Photo Yves Riesel)

Autre exemple d’une carrière brillante qui n’a jamais rencontré les faveurs du public occidental, sauf par le disque et encore !, celle de la pianiste Annerose Schmidt, de son vrai nom Annerose Boeck.

Annerose Schmidt naît le 5 octobre 1936 à Wittenberg au nord de Leipzig. Son père est le directeur de l’école de musique et commence à lui enseigner le piano en 1941. Elle donne son premier concert en public en 1945 et reçoit en 1948 un diplôme de concert et un permis professionnel en tant que pianiste de concert officiellement reconnu dans ce qui était zone d’occupation soviétique. Elle donna le premier de ses concerts à la radio berlinoise en 1949. Après avoir passé son examen de fin d’études (« Abitur »), Annerose Schmidt part étudier à l’Académie de musique de Leipzig entre 1953 et 1957.

En 1955, elle reçoit une mention spéciale au Concours international de piano Chopin à Varsovie. L’année suivante elle remporte le tout premier concours international Robert Schumann pour pianistes et chanteurs, qui se tient à Berlin. Ces succès lancent efficace sa carrière internationale… en Pologne, Roumanie, Hongrie, Bulgarie et en Union soviétique.

Son répertoire comprend près de quatre-vingts concertos pour piano, dont ceux de Mozart, Beethoven, Bartók, Chopin et Ravel. Elle joue tout le répertoire pour piano de Schumann et Brahms, mais aussi de la musique contemporaine.

À partir de 1958, elle peut se rendre épisodiquement en Allemagne de l’Ouest et se produire avec des chefs et des orchestres renommés en Finlande, en Suède, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Belgique, au Luxembourg et en Autriche.  Jamais en France !

En 1985, elle est nommée professeure au Conservatoire Hanns Eisler de Berlin, qu’elle dirige entre 1990 et 1995. Annerose Schmidt a mis fin à sa carrière d’interprète pour raisons de santé en 2006.

ums_photos_01735J’ai d’abord connu Annerose Schmidt par la formidable intégrale des concertos de Mozart qu’elle a gravée au mitan des années 70 avec Kurt Masur et l’orchestre philharmonique de Dresde (le concurrent de la Staatskapelle). J’aime ce jeu franc, direct, qui donne à entendre toutes les facettes de Mozart, un piano très bien enregistré avec des partenaires qui ne surchargent pas d’intentions les ombres et lumières de l’orchestre mozartien.

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Puis j’ai recherché les quelques autres rares disques disponibles en Occident, les concertos de Chopin, toujours avec Masur (et Leipzig) – nettement moins convaincants – les Schumann et Brahms pour le piano seul, qui réservent de belles surprises.

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L’évidence de la simplicité

IMG_7061Il n’y avait pas foule à Gaveau hier soir, malgré tous les efforts déployés par l’organisateur des Concerts de Monsieur Croche, l’enthousiaste Yves Riesel, et le support de France Musique à cette série de récitals garantis produits « sans subvention ».

Peter Rösel, le pianiste venu de l’Est, 74 ans, bardé de prix, n’avait pas joué à Paris en récital depuis quarante ans. Et il proposait rien moins que les dernières sonates de Haydn, Beethoven, Schubert. Frilosité, manque de curiosité, du public parisien ? Les absents auront eu bien tort… Ils pourront se rattraper bientôt en écoutant France Musique qui a capté le concert.

Quand on est familier d’un interprète, mais qu’on n’a toujours écouté qu’au disque (lire Le piano venu de l’Est), on peut craindre l’expérience du concert. Craintes vite levées hier soir dès l’attaque de la pré-beethovénienne Sonate n° 62 Hob.XVI.52 de HaydnLe son est rond, chaud, le style authentiquement classique, et la technique pianistique infaillible. Aucune esbroufe, pas de forte foudroyants, de pianissimi murmurés, juste un magnifique piano qui chante et un musicien qui dit la partition sans se hausser du col.

Mêmes qualités suprêmes dans la 32ème sonate de Beethoven. 

Peter Rösel a joué et enregistré plusieurs fois les sonates de Beethoven (comme ici au Japon l’an dernier). Peu comme lui, et comme lui hier soir à Gaveau, parviennent à unifier le si complexe second mouvement de cette ultime sonate, comme s’il en avait percé tous les secrets.

Quant à la dernière sonate de Schubert, j’avais, il y a deux mois, exprimé l’admiration que je porte à l’interprétation, pour moi idéale, de Peter Rösel : lire Ma non troppo.

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D’un bout à l’autre de cette longue, très longue sonate, Rösel nous captive, épouse les mouvements d’humeur, les échappées soudaines, les répétitions obsessionnelles d’un Schubert de 31 ans qui mourra moins de deux mois après avoir achevé son ultime sonate. Et toujours cette évidente simplicité, cette absence d’épate.

Trente ans après la chute du Mur de Berlin, cette soirée parisienne venait rappeler que les berceaux de la musique allemande, les grands centres d’enseignement et de diffusion de la musique que sont Dresde, Leipzig, Weimar, Berlin, pour ne citer que les principaux, n’ont pas cessé de vivre et de prospérer dans ce qui a été l’Allemagne de l’Est sous le joug communiste. Mais que les grands artistes qui y sont nés (comme Peter Rösel), y ont grandi et appris, sont, à quelques rares exceptions près, restés confinés dans la sphère orientale de l’Europe.

Au moment de clore ce billet, je vois la critique qu’Alain Lompech vient d’écrire sur Bachtrack : Le chant serein de l’architecte Peter Rösel.

Il me semble qu’avec d’autres mots, lui et moi disons la même chose : admiration.

Journal d’Ecosse (II) : Anderszewski, SCO, le Greco et Scarlatti

Piotr Anderszewski et le Scottish Chamber Orchestra

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Jeudi rendez-vous, à Edimbourg, à une adresse qui a de l’allure : Royal Terrace. Au siège du Scottish Chamber Orchestra, l’un des fleurons des phalanges britanniques. Pour évoquer des projets pour de futures éditions du Festival Radio France.

Le même soir, au Queen’s Hall, une petite salle de concerts (une jauge d’environ 800 personnes) aménagée il y a 40 ans dans une ancienne église,

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concert de l’orchestre et de l’un de ses hôtes réguliers, le pianiste Piotr Anderszewski, qui joue et dirige du piano le concerto en ré majeur de Haydn et le concerto de Schumann, tandis que le SCO et son leader Alexander Janiczek ont ouvert la soirée avec la 36ème symphonie de Mozart.

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Piotr Anderszewski – qui avait donné un éblouissant récital lors du Festival Radio France 2015 – me confiera avoir un peu étouffé dans l’acoustique chaleureuse d’une salle sans doute plus appropriée à de petites formations. Comme auditeur, placé au premier balcon, je me suis, au contraire, régalé d’apprécier l’homogénéité, les couleurs d’un orchestre qui a été à bonne école avec Charles Mackerras entre autres. Quant au pianiste polonais, quinquagénaire depuis quelques mois, il est toujours aussi passionnant, nous faisant redécouvrir des partitions mille fois entendues.

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Greco, Vermeer, Rembrandt, etc.

A Edimbourg, on ne peut éviter de visiter les Royal Galleries, comme la Royal National Gallery of Scotland – musée gratuit, où l’on peut photographier à sa guise les chefs-d’oeuvre exposés !

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Malgré les travaux dans deux salles du musée, on accède à une collection exceptionnelle.

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Deux Greco qui ne sont pas au Grand Palais à Paris.

IMG_6657Un Vermeer de grand format au sujet étonnant : Le Christ dans la maison de Marthe et Marie (1654-55)

IMG_6659Rembrandt, Autoportrait, 1657

IMG_6644Botticelli, La Vierge en adoration, 1485

IMG_6642Raphael, La Vierge à l’enfant (Madonna Bridgewater), 1508

IMG_6699Willem van Haecht, Cabinet d’art avec Le mariage mystique de Sainte Catherine d’Anthony van Dyck, 1630IMG_6650Le Tintoret, La mise au tombeau, 1563

IMG_6705Jan Steen, L’école des filles et des garçons, 1670

IMG_6671Van Gogh, Pruniers en fleurs, Arles 1888

IMG_6683Degas, Avant la représentation, 1890

IMG_6685David Gauld, Sainte Agnes, 1890

Scarlatti Night Fever

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Ce samedi soir, à l’auditorium de Radio France, à 20h, et en direct, se conclut la folle aventure qui avait conduit France Musique et le Festival Radio France Occitanie Montpellier, à produire et enregistrer les 555 sonates de Scarlatti, en 13 lieux de la région Occitanie, lors de 35 concerts, avec 30 clavecinistes différents sous la houlette de Frédérick Haas, au cours du mois de juillet 2018 (Épidémie de Scarlatti)

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Nous en parlions, Marc Voinchet et moi, hier matin sur France Musique dans la matinale de Jean-Baptiste UrbainJe n’y serai pas, mais j’écouterai dès que possible via le podcast !

Comme un avant-goût, l’une de mes sonates préférées de Scarlatti, la Kirkpatrick 141, dans deux versions qui ont le même sens de la folie…

Du piano de toutes les couleurs

Bien avant Debussy et son En blanc et noir,on savait que le piano ne se réduisait pas à ce simpliste contraste.

Deux formidables coffrets nous rappellent de quelles fabuleuses palettes de couleurs des musiciens inspirés peuvent revêtir leurs claviers.

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D’abord le fabuleux héritage de la pianiste russe Maria Grinberg(1908-1978)

Née dans une famille de l’intelligentsia juive russe, elle prend ses premières leçons de piano avec sa mère, puis David Aisberg, qui lui donne gratuitement des cours. À l’âge de 12 ans, en 1920, elle joue le Concerto de Grieg avec l’orchestre de l’Opéra d’Odessa. La famille vit pauvrement, le père ne pouvant plus exercer sa profession de professeur d’hébreu depuis la Révolution. En 1923 elle entre au Conservatoire d’Odessa, et elle joue avec David Oïstrakh, originaire comme elle d’Odessa. À 17 ans, à l’automne 1925, elle part étudier à Moscou, où elle fait une forte impression à Heinrich Neuhaus. En 1926, elle entre dans la classe de Felix Blumenfeld (qui eut aussi comme élève Vladimir Horowitz). Elle joue des sonates de Beethoven, les Rhapsodies de Liszt, les œuvres de Frank, Ravel. Après la mort de Blumenfeld, en 1931, Grinberg poursuit ses études avec Constantin Igoumnov, jusqu’en 1935, année où elle obtient le Second Prix au Concours de piano de la Grande Union. La même année, elle est profondément marquée et influencée par un concert d’Artur Schnabel, qui lui fait mesurer la profondeur de la musique de Beethoven, et dont elle dira : « Après ma rencontre avec Schnabel, j’ai été toute ma vie à la recherche de Beethoven. » Elle donne alors de nombreux concerts dans différentes villes d’Union Soviétique. En 1937, elle est sélectionnée pour le Concours Chopin à Varsovie mais ne peut s’y rendre, attendant un enfant. Elle joue en soliste, mais pratique aussi la musique de chambre avec le Quatuor Borodine et accompagne la cantatrice Nina Dorliak.

Mais les débuts de cette carrière prometteuse sont compromis par l’arrestation de son mari, le poète polonais Stanislaw Grinberg, et de son père, professeur d’hébreu, et leur exécution, comme « ennemis du peuple », en 1937, grande période des persécutions staliniennes, visant notamment – mais pas uniquement – les Juifs. À partir de cette époque, elle ne peut plus jouer dans les manifestations officielles et doit se contenter d’accompagner une petite troupe de danseurs amateurs, participant occasionnellement à des concerts à la place du timbalier. Elle est renvoyée de l’Orchestre Philharmonique de Moscou où elle travaillait depuis 1932. Au début de la guerre, elle est déplacée en Oural, à Sverdlovsk (aujourd’hui Ekaterinbourg).

Quelques années plus tard, après la guerre, elle est réintégrée par le pouvoir et peut donner des concerts à travers l’Union soviétique. Après la mort de Staline, en 1953, le pouvoir lui permet aussi de donner des concerts à l’étranger, le premier ayant lieu à Prague en 1958, mais ses prestations hors de la Russie seront rares : 14 tournées au total, dont 12 dans les pays du bloc de l’Est, dans des programmes souvent consacrés à Beethoven, et 2 aux Pays-Bas (sa seule incursion au-delà du rideau de fer), où ses récitals sont particulièrement acclamés. Par ailleurs, elle est de nouveau frappée par le sort, car elle commence à perdre la vue ; les médecins diagnostiquent une tumeur au cerveau, dont elle est opérée avec succès en 1955. En 1959, elle commence à enseigner à l’Académie russe de musique Gnessine. Heinrich Neuhaus appuie sa candidature au poste de professeur dès 1960, mais elle ne le deviendra qu’en 1970. Elle reçoit en 1961 le titre d’« artiste émérite d’Union Soviétique » et obtient alors l’autorisation de partir en tournées dans les pays de l’Est.

À l’âge de 61 ans, elle obtient une chaire d’enseignement à l’Institut de Musique Gnessine ; ce sera sa seule reconnaissance officielle, et le Conservatoire de Moscou ne lui proposera jamais rien, comme elle ne sera jamais conviée à participer au jury du Concours International de piano Tchaïkovski. La fin de sa vie est ternie par une santé défaillante et de fréquentes annulations de concerts. Lorsque les médecins lui conseillent d’abandonner les concerts, elle déclare : « Pourquoi vivre, si je ne peux pas jouer ? » Elle meurt le 14 juillet 1978 à Tallinn, en Estonie. Elle est enterrée à Moscou.

De fait, à l’écart des milieux officiels de la musique en Union soviétique, comme sa compatriote et contemporaine Maria Yudina, mais très respectée des musiciens, voire vénérée, elle reste encore très méconnue. Heureusement, il reste tous ses enregistrements, au premier rang desquels figure la première intégrale par un pianiste russe des 32 sonates de Beethoven, son grand legs discographique, réalisé de 1960 à 1974, dont la presse musicale ne souffla pas un mot, même si elle en donna également l’exécution intégrale en concert à l’occasion de son soixantième anniversaire. On peut aussi mentionner un enregistrement exceptionnel du Troisième Concerto de Rachmaninov enregistré en 1958, à Moscou, sous la direction de Karl Eliasberg.

On connaissait déjà cette intégrale des sonates de Beethoven, publiée par Melodia.

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On a maintenant 34 CD qui reprennent un important corpus beethovenien, mais aussi et surtout un éventail assez exceptionnel de Bach à Medtner en passant par Mozart, Chopin, Mendelssohn, Rachmaninov, Schumann, une extraordinaire version des Variations symphoniques de Franck (voir ici les détails du coffret Scribendum)

Et puis il y a ces 52 sonates de Scarlatti confiées au piano moderne par le fantasque Lucas Debargue. Depuis que j’ai acheté le coffret de 4 CD, je déguste, je me laisse surprendre, je m’abandonne à la fantaisie du jeune pianiste.

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Journal 28/09/19 : Chirac, Badura-Skoda, Diapason d’or

Hagiographie

Lorsque François Mitterrand est mort le 8 janvier 1996, moins d’un an après qu’il eut quitté l’Elysée, l’émotion a été considérable. Et le message prononcé par son successeur, Jacques Chirac, sobre et juste.

Les réseaux sociaux n’existaient pas, les chaînes d’info en continu à peine.

Je n’ai en tout cas pas le souvenir d’un tel déferlement d’émissions spéciales, toutes chaînes confondues, quasiment sans interruption depuis jeudi midi, l’annonce de la mort de Jacques Chirac. 

Finalement rien n’a changé depuis le billet que j’écrivais il y a trois ans : Indécence

jacques-chirac-irait-mieuxEn 2006, à l’occasion de la diffusion d’un film de Patrick Rotman à quelques mois de la fin du second mandat présidentiel de Chirac, j’avais lu cet excellent article dans Le Monde : Un cheval nommé Chirac

« Il est menteur, manipulateur, cynique, toujours prêt à changer de pied quand cela l’arrange, implacable dans la trahison, admirable dans son exécution, au demeurant le meilleur homme du monde, vif, drôle, et toujours un mot gentil sur la santé des enfants.

Le portrait de Jacques Chirac dressé par Patrick Rotman sur France 2 est terrible, et pourtant le sujet reste sympathique. « Il a du coeur, c’est une qualité rare chez les hommes politiques », dit un de ses fidèles, Pierre Mazeaud. Un brave cheval, en quelque sorte. La métaphore animalière est d’ailleurs omniprésente dans l’excellent film de Rotman. La première partie, diffusée lundi 23 octobre, est intitulée « Le Jeune Loup » (de la jeunesse à 1981). La seconde, « Le Vieux Lion » (de 1981 à 2006), était programmée mardi.

Pour la première fois dans l’histoire de la Ve République, le chef de l’Etat en exercice est donc soumis, deux soirs de suite, sur la principale chaîne de télévision publique, à un examen accablant de ses revirements, promesses non tenues et amis abandonnés en rase campagne. Les fantômes de Michel Droit et d’Alain Peyrefitte doivent agiter furieusement leurs chaînes dans le château hanté du gaullisme. La télévision d’Etat n’est plus ce qu’elle était.

Un cheval, donc, et non pas un cavalier. On a longtemps, l’intéressé le premier, pensé le contraire. Dans sa jeunesse, quand il était sous-lieutenant pendant la guerre d’Algérie, il ne détestait pas porter le toast viril des cavaliers : « A nos chevaux, à nos femmes et à ceux qui les montent. »

C’est le cheval, et lui seul, dont on entend sonner le sabot dans les propos assassins de ses parrain et marraine en politique, le duo infernal formé par Pierre Juillet et Marie-France Garaud. Ils avaient été, dans l’ombre, les conseillers de Georges Pompidou. Ils ont eu ensuite le sentiment d’avoir « fait » Jacques Chirac, tout simplement. Quand celui-ci est élu maire de Paris en 1977, il exprime sa reconnaissance éperdue à Pierre Juillet. « C’est bien la première fois qu’un cheval remercie son jockey », réplique le conseiller.

Après l’échec du RPR aux européennes de 1979, Marie-France Garaud est encore plus féroce. « Chirac est un trop beau cheval. Nous lui avons appris à courir. Nous lui avons appris à sauter les obstacles. Il sait le faire. Mais quand il court tout seul sur le plat, il continue à sauter les obstacles », dit-elle. Jacques Chirac venait de rompre avec eux.

En cet automne 2006, le vieux président entame, à l’Elysée, sa dernière ligne droite. Depuis quelques semaines, il semble croire à la possibilité de nouvelles compétitions. Par réflexe, comme il l’a fait toute sa vie, il court. »

J’ajoute que je n’ai aucun souvenir personnel de l’ancien président de la République. Je n’ai jamais été ni un soutien ni un obligé. Pour le reste, l’Histoire se chargera de faire le tri.

Comme le dit sur Facebook un ancien conseiller de l’actuel Président : « Beaucoup n’en pensent pas moins, mais l’étiquette exige un bienveillant consensus… cette « étiquette » héritée de la monarchie qu’on a renommée courtoisie républicaine. ». 

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Annoncé prématurément il y a quelques jours, le décès du pianiste autrichien est survenu quelques heures avant celui de l’ancien président de la République. Je l’avais brièvement évoqué en rendant hommage à son ami et collègue disparu il y a quelques mois, Jörg Demus : Le piano poète.

Je ne sais pourquoi, mais je ne me suis jamais attaché à cet interprète, je dois avoir tort, à en juger par les dithyrambes qui fleurissent sous la plume des plus autorisés de mes amis.

Ils sont beaux, les deux amis, sur cette vidéo prise à la Salle Gaveau, dans cette Fantaisie en fa mineur de Schubert, insondable de tristesse, de révolte et de résignation mêlées.

Un seul souvenir de lui : un Disques en lice à Cannes pendant le MIDEM, en 1992 si je me rappelle bien, autour du 2ème concerto pour piano de Frank Martin, dont PBS avait été le dédicataire et le créateur. La veuve du compositeur suisse, Maria Martin, était présente elle aussi. L’émission était charmante, le déjeuner sur la Croisette aussi.

Diapason d’Or

Il y a quelques jours encore, je citais Christian Merlin qui, dans Le Figaro, vantait les mérites d’une nouveauté du disque :

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Ce disque magnifique est distingué par un Diapason d’Or dans le numéro d’octobre du mensuel classique, et Bertrand Hainaut n’est pas avare de compliments sur le jeu, la virtuosité, la sonorité du jeune clarinettiste belge, et la qualité de l’accompagnement orchestral dont il bénéficie de la part de Christian Arming et de l’Orchestre philharmonique royal de Liège. Bravo Jean-Luc Votano !

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Liège à l’unanimité

Ce soir, au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, le jeune chef hongrois Gergely Madaras inaugure son mandat de directeur de musical de l’Orchestre philharmonique royal de Liège. Ce vendredi, il reprend le même programme à Liège, devant le public de la Salle Philharmonique de Liège, dont je ferai partie.

Il y a très exactement vingt ans, le 25 septembre 1999, allait commencer pour moi une longue et belle page de ma vie professionnelle. À Liège.

J’ai raconté ici la fin de mon aventure à France Musique  (La séparation). Dans son numéro de l’été 1999, Diapason avait publié une annonce, que je n’avais pas vue immédiatement : « L’Orchestre philharmonique de Liège recrute son Directeur général« .

J’avais écrit, proposé ma candidature. On m’en avait accusé réception, mais j’avais dû appeler au téléphone Robert Wangerméeun personnage important de la vie musicale belge disparu il y a deux mois à l’âge respectable de 99 ans, qui était alors « administrateur délégué » de la phalange liégeoise et grand ordonnateur d’un processus de recrutement qu’il avait initié. Il m’avait rassuré et assuré qu’il ne s’agissait pas d’un concours bidon, que je serais convoqué à un entretien.

Les cinq candidats sélectionnés parmi près de 80 postulants furent bien convoqués à se présenter devant un jury le 25 septembre 1999.

J’avais repéré que, la veille, l’OPL donnait son concert d’ouverture de saison à la basilique Saint-Martin de Liège (lire Le Russe de l’orchestre). Patrick Davin dirigeait le concerto pour violon de Beethoven (avec Frank Peter Zimmermann) et la symphonie de Chausson.

J’eus la surprise d’y retrouver un homonyme, ancien collègue de Radio France, mais à l’entracte du concert, plusieurs personnes m’abordèrent, se présentant l’un comme directeur de l’opéra – devenu mon excellent ami Jean-Louis Grinda – l’autre comme « directeur » de l’orchestre (j’apprendrais vite pourquoi il se prévalait de ce titre), et d’autres encore venus me saluer, alors que je ne connaissais personne. Manifestement « on » voulait voir de près ce candidat français prêt à quitter Paris pour Liège !!

img_3325(Avec Séverine Meers, l’attachée de presse, Christian Arming, directeur musical de 2011 à 2019)

Le lendemain, c’était un samedi, il faisait beau, le centre-ville de Liège qui ressemblait à un gigantesque chantier, avait retrouvé un aspect plus avenant que la veille. J’étais convoqué à 11 h dans les locaux administratifs de l’Opéra, à l’arrière du bâtiment. Une jeune femme vint me prévenir que le jury avait pris du retard. Je patientai jusqu’à midi dans une salle d’attente glauque et sombre. Je serais le dernier candidat, puisque l’un des cinq retenus, un Anglais, s’était désisté au dernier moment.

Je fus donc introduit dans une salle heureusement plus claire, inondée de soleil, face à une bonne vingtaine de personnes, un jury très élargi dont on ne m’avait pas communiqué la composition. Je fus soumis à un feu roulant de questions, de manière très organisée, sur tous les aspects qui s’attachent à la fonction de directeur général : projet artistique, compétences administratives et financières, relations sociales, etc. On essaya, c’est normal, de me déstabiliser ou, cela revient au même, de tester ma résistance. Une première question allait de soi : qu’avais-je pensé du concert de la veille, de l’orchestre, du programme, etc. ?

Puis, plus avant dans l’interrogatoire, un personnage me lança : « Nous avons pris des renseignements sur vous (ambiance !), vous avez la réputation d’avoir mauvais caractère ! » Ma réponse fusa : « Si avoir du caractère, c’est avoir mauvais caractère… alors je confirme que j’ai mauvais caractère ». Je mis les rieurs de mon côté, et lorsque d’autres questions me furent posées quant à ma vision de la hiérarchie dans l’orchestre, des rapports direction-syndicats et salariés, je fis plus d’une fois remarquer, visant mon interrogateur, que mon « mauvais caractère » pourrait être un atout !

J’entendis alors une dame* à ma gauche me demander pourquoi je voulais quitter Paris, la Ville Lumière, pour venir m’enterrer dans ce « trou » qu’était Liège selon elle. Je lui répondis avec un grand sourire que je n’avais pas la même conception qu’elle d’un « trou » et fis à nouveau rire le jury. L’entretien, nourri, dense, s’acheva après une heure par la formule rituelle : « Vous aurez de nos nouvelles sous huit jours » !

Je voulais profiter de ce court week-end pour explorer un peu les environs, et je pris la route en milieu d’après-midi pour Maastricht. Peu après la frontière, mon téléphone de voiture sonna (rare « privilège » des directeurs d’antennes, nous bénéficiions de téléphones mobiles qui ressemblaient à de gros talkies-walkies. Une vois de femme – je reconnus celle qui m’avait accueilli dans la salle d’attente – me dit tout de go : « C’est vous ! ». Je me garai sur le bord de la route pour lui faire répéter, et expliciter sa formule pour le moins télégraphique. Le jury, me dit-elle, vous a désigné à l’unanimité, et proposera votre nomination au conseil d’administration de l’orchestre qui se réunit le 1er octobre. Une lettre suit pour vous le confirmer ». Elle s’attendait sans doute à ce que je saute de joie, et m’entendit lui répondre qu’avant de dire oui, j’aimerais tout de même discuter des conditions de mon contrat, etc. Je lui fis part de quelques demandes raisonnables… qui furent, semble-t-il, agréées sans problème.
Et une semaine plus tard, j’étais de retour à Liège, même hôtel en bord de Meuse. Déjeuner chaleureux avec le président du conseil d’administration, alors « échevin » de la Culture – adjoint au maire – de la ville de Liège, puis rencontre tout aussi chaleureuse avec le conseil d’administration au grand complet.

Le lendemain conférence de presse, ma nomination faisait la une des journaux locaux (Un Français à l’OPL). Une aventure commençait qui aller durer quinze ans…

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Je salue la parution du premier disque de Gergely Madaras avec l’OPRL. Tout un emblème. Un bouquet d’oeuvres de l’un des plus grands compositeurs belges, le très aimé Philippe Boesmans, toutes commandées et créées par l’orchestre de Liège : le concerto pour violon créé en 1980 par Richard Pieta, repris durant la saison du 50ème anniversaire par Tatiana Samouil et ici par le brillant concertmeister roumain de l’OPRL, George Tudorache, le merveilleux Capriccio écrit par Boesmans pour les soeurs Labèque, créé le 5 mars 2011 – « Quand Jean-Pierre Rousseau m’a commandé cette œuvre pour l’Orchestre philharmonique de Liège, j’ai eu très envie de l’écrire en un seul mouvement pour deux pianos et orchestre. Je lui ai proposé de l’écrire pour Katia et Marielle Labèque. Il a immédiatement accepté ma proposition (Ph.Boesmans) – et le tout récent concerto pour piano Fin de nuit  créé par David Kadouch le 1er mars dernier.

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Soft porn au Conservatoire ?

Est-ce parce que le numéro de septembre de Diapason connaît de sérieux problèmes de distribution ? Je n’ai vu nulle part repris les propos explosifs de l’ex-directeur du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse (CNSMD pour les intimes) de Paris, mon cher Bruno Mantovani

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Interviewé à la suite du très complet dossier que le mensuel consacre au blues des conservatoires de France, Bruno Mantovani qui, à 45 ans, fait le bilan de ses 9 ans de mandat à la tête de la prestigieuse école, n’y va pas par le dos de la cuillère.

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A la question Le CNSM prépare-t-il mieux aujourd’hui ses élèves à une insertion professionnelle qui ne va plus de soi ?, Bruno Mantovani répond :

« C’était une de mes priorités. Nous avons créé des séminaires sur la pratique du métier, avec des modules sur la santé, la culture administrative des contrats et droits, la façon de se présenter et de promouvoir, l’engagement social dans les écoles, les hopitaux, les prisons. Mon but c’est de former des honnêtes gens.

Mais je dois m’avouer un peu désabusé devant le marketing de la musique classique, je me demande si on n’aurait pas dû créer des séminaires de mannequinat et de soft porn en ligne. C’est normal de ne plus voir en scène de jeunes artistes moches ? Combien de grands génies ressemblaient jadis à des sacs à patates ?.

Je me bats contre cette dictature de l’image, contre les Victoires de la Musique, le vu à la télé et périmé dans trois ans. Contre l’impudeur des réseaux sociaux. Peut-être hélas contre les moulins à vent, tant est profonde l’anxiété face au début de carrière. »

C’est cash, direct, et c’est malheureusement la réalité. L’exposition médiatique des jeunes artistes n’est pas toujours – euphémisme – proportionnelle à leur talent.

Illustration, parmi d’autres, de ce que dénonce Bruno Mantovani, cette couverture de disque

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A l’inverse, on ne va pas se plaindre qu’un très bon musicien soit aussi joli garçon.

Mais je doute qu’on propose à une fantastique pianiste de 21 ans, qu’on a entendue cet été à Montpellier (Festival Radio France), Toulouse, La Roque d’Anthéron ou Bagatelle, d’abord un enregistrement, ensuite une « promo » sur son look. Marie-Ange Nguci est un talent formidable, une musicienne extrêmement cultivée, mais elle attache plus d’importance à son art qu’à son apparence en concert.

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La dictature de l’image a évidemment contaminé le monde de l’opéra : combien d’exemples ces dix dernières années de cantatrices recalées sur de grandes scènes parce que trop grosses, pas assez glamour !

Impensable d’imaginer aujourd’hui une couverture de disque comme celle-ci, il est vrai, particulièrement moche.

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La collection Decca Eloquence vient de rééditer ce récital d’Anita Cerquetti, en en changeant opportunément la photo de couverture…

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