Beethoven 250

 

À plus d’un an du 250ème anniversaire de la naissance de Beethoven (Bonn, 16 décembre 1770), les éditeurs fourbissent déjà leurs coffrets. Le premier à dégaîner Universal (Deutsche Grammophon Decca) propose rien de moins qu’une « nouvelle édition complète » de l’oeuvre intégrale du compositeur allemand.

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Ne pas croire cependant qu’il s’agit de nouveaux enregistrements, sauf pour certaines raretés. Plutôt d’une habile compilation du fonds considérable accumulé par la Deutsche Grammophon, Philips et Decca, avec des minutages très généreux (souvent supérieurs à 80′). : 118 CD, 3 Blue Ray Audio avec les symphonies de Karajan (1961-63), les sonates pour piano de Kempff (1963-1971) et les quatuors par les Amadeus (1959-1965). 2 DVD (Fidelio/Bernstein et les symphonies 4 et 7 dirigées par Carlos Kleiber au Concertgebouw). Le tout à un prix plus qu’attractif pour une somme pareille (env. 220 €).

Seule déception : l’ouvrage richement illustré qu’on découvre dans le coffret, tout comme les livrets qui accompagnent chaque catégorie de CD (musique orchestrale, piano, etc.), n’ont manifestement pas été conçus pour le public français, puisqu’ils ne sont présentés qu’en allemand et en anglais. Mais rien à dire sur la qualité et la quantité d’informations fournies (lieux, dates d’enregistrement, etc.)

Sur le contenu, voir le détail complet iciBEETHOVEN THE NEW COMPLETE EDITION.

Quant au choix des versions retenues dans ce coffret, on pourra toujours critiquer ou s’interroger sur certaines options.

Sur le corpus symphonique, l’éditeur ne manifeste pas une grande confiance envers la dernière intégrale en date, puisqu’il n’en a gardé que les 7ème et 8ème symphonies. Il faut dire que la déception est grande à l’écoute d’Andris Nelsons et de l’orchestre philharmonique de Vienne. 

On n’est pas loin de partager l’avis de Pascal Brissaud qui souligne les précédents ratages de Rattle et Thielemann avec les mêmes Wiener Philharmoniker : Le chef letton, qui adopte une approche très traditionnelle -tempos, tendance vif, mais sans rien de la virtuosité et de la culture sonore d’un Karajan par exemple, phrasés, couleurs, articulations-, sans souci particulier d’exactitude historique ou de renouvellement du texte, sculpte les phrases et les contre-phrases, les irise, musarde dangereusement, le signifiant prenant presque toujours le pas sur le signifié, pour le moins nébuleux, au-delà d’un lustre ou d’un chatoiement de façade, où de grands éclats cuivrés alternent sans grande consistance avec des alanguissements lyriques assez fades. Nelsons s’approche assez de la lumière et de la générosité d’un Bruno Walter, dont il n’a pas tout à fait le galbe et le génie de la couleur : son objectif semble de rendre présent les aspects les plus humains, les plus sensibles, les plus lumineux de cette musique, au risque de s’attarder jusqu’à l’évanescence au chaud soleil du lyrisme beethovénien, sans aucune considération pour les ténèbres, le démonisme ou la dette métaphysique de cette musique que d’autres (de Furtwängler ou Klemperer à Harnoncourt ou même, paradoxalement, le tout récent et sublimement objectif Blomstedt/Gewandhaus), ont su magnifier. Ceci nous vaut d’excellentes symphonies 1, 2, 4 et 8 (cette dernière sans humour, hélas) même si le naturel de la propulsion et le jeu des accents apparaissent un rien timides et bien peu interrogatifs. En revanche, l’Héroïque manque de vigueur, d’aspérités et de drame, noyée dans une euphonie un brin superficielle, à l’instar de la Cinquième, dont le scherzo, sans aucun mystère, échoue à ouvrir sur la surprise d’un finale ici trop convenu. La Pastorale reste un chromo assez plat (et là encore, sous-dramatisé : les mvts 3 et 4 ! ) qui n’ouvre sur aucun mysticisme. La Septième, sous-dimensionnée (dès l’introduction lente), pâtit de temps intermédiaires trop édulcorés (même si l’inhabituelle poésie de l’allegretto ne manque pas d’intérêt) et la Neuvième, extraordinairement aérée et lumineuse, d’une approche sans hauteur ni profondeur, où les tensions apparaissent insuffisamment marquées et d’où la subjectivité est trop absente pur en révéler le caractère d’exception ».

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Abbado, Bernstein, Böhm, Chailly, Giulini, Fricsay, Karajan, Carlos Kleiber, Monteux, NelsonsSchmidt-Isserstedt se partagent les symphonies côté versions « traditionnelles », on nous ressert Gardiner pour les versions « historiquement informées » et on a puisé dans les archives des extraits de versions archi-connues (dont la toute première Cinquième enregistrée, en 1913, par Arthur Nikisch), Furtwängler, Richard Strauss, Van Kempen, Karajan 1941, etc.  (détails à voir sur bestofclassic). Le 1er BluRay Audio redonne la première intégrale Karajan/Berlin)

Même mélange pour les concertos, avec des choix plus audacieux peut-être comme deux « live » de Martha Argerich (le 1er concerto avec Ozawa et le Mito chamber orchestra, le 2ème avec Chmura et l’orchestre de la Suisse italienne, capté à Lugano), les 3ème et 4ème tirés de l’intégrale Brendel/Rattle/Vienne, le 5ème par Zimerman/Bernstein, mais aussi Buchbinder/Thielemann (1), Gulda/Stein (2), Pollini/Abbado (3), Pollini/Böhm (4), Kempff/Leitner (5), pour le concerto pour violon les choix un peu étranges de la récente version Repin/Muti ou de Mutter/Karajan (bien compassée), mais très bienvenu pour Schneiderhan/Jochum. Même étonnement pour le choix de la version du trio Chung pour le Triple concerto. (détails sur bestofclassic).

Pour les autres oeuvres d’orchestre (ouvertures, ballets, musiques de scène), le nouveau coffret ne fait que reprendre des versions déjà publiées et republiées par DGG lors de précédents « anniversaires » ! Pour Fidelio, le choix en CD s’est porté sur la dernière version d’Abbado avec Kaufmann/Stemme, et un CD d’extraits des versions historiques de Böhm, Fricsay, Karajan. C’est Bernstein qui a été retenu pour l’un des 2 DVD du coffret.

La Missa solemnis est proposée dans deux versions, Gardiner et la première Karajan (1964).

Pour les sonates pour piano, outre le BluRay Audio de l’intégrale Kempff, les choix nous semblent particulièrement pertinents. On est heureux, en particulier, de retrouver les premières gravures beethovéniennes de Stephen Kovacevich (réalisées dans les années 70 pour Philips) pour plusieurs sonates et surtout les Variations Diabelli

Arrau, Brendel, Gilels, Pollini se partagent, sans surprise, les autres sonates. Plus rares, Demus, Kocsis, Freire, Lupu, Perahia, Uchida, Ashkenazy, et même Hélène Grimaud et Kissin.

La musique de chambre fait appel aux valeurs sûres, souvent consacrées (Kremer, Maisky, Argerich, Dumay, Pires, le Beaux Arts trio, les quatuors Emerson et Italiano (le 3ème BluRay Audio nous offre la célèbre intégrale des Amadeus).

On prendra un peu plus de temps à découvrir la centaine de de songs irlandais, écossais, gallois et de chants populaires collectés par Beethoven, dans les interprétations de référence d’artistes britanniques réunis autour de Felicity Lott, Ann Murray, Thomas Allen…

Warner annonce, dans quelques semaines, un coffret Beethoven Complete Works… en 80 CD ! A rebours de la variété de versions et d’approches proposées par le coffret Universal, il s’agira d’une compilation d’intégrales homogènes (les symphonies par Harnoncourt, les sonates par Kovacevich (2ème version), etc.)

Détails complets du coffret DGG/Decca : BEETHOVEN 250 THE NEW COMPLETE EDITION

Journal 15/09/19

Au fil des années – j’ai commencé mon premier blog en janvier 2007 ! – ce blog a perdu de son caractère de journal, pas nécessairement intime, et donc une certaine spontanéité dans la réaction aux événements et à l’actualité.

Sans doute parce qu’à quelques occasions on m’a fait observer que liberté de ton et spontanéité n’étaient pas compatibles avec mes fonctions professionnelles.

Compatible ?

Je me rappelle – il y a prescription – ainsi un papier il y a une bonne dizaine d’années intitulé « Dégueulasse » où je dénonçais l’attitude du tout puissant patron d’une entreprise publique de Liège à l’égard des salariés et des syndicats de ladite entreprise, patron par ailleurs étiqueté socialiste. Un journaliste avait repris certains termes de ce billet qui s’étaient retrouvés dans Le Vif/L’Express. Le jour de la parution de l’hebdomadaire j’avais eu plusieurs réunions à Bruxelles, sur la route du retour dans ma voiture s’affichaient plusieurs appels manqués et messages… Mes propos n’avaient pas plu et on me demandait, plus ou moins aimablement, de m’en expliquer. Sans rien en renier, j’en fus quitte pour mettre une sourdine à ce genre de réactions d’humeur.

Je vais donc reprendre, à mon rythme et en fonction de l’actualité, le fil d’un journal de bord. En toute liberté.

Balkany

Ecrit ceci sur Facebook :

Je n’ai et n’ai jamais eu aucune espèce de sympathie pour le sieur Balkany et sa dame. Ils représentent à peu près tout ce que j’exècre en matière de comportement personnel et politique.
Mais le déchaînement de joie mauvaise qui a surgi dans les tous médias et sur tous les reseaux sociaux à l’annonce de son incarcération immédiate me révulse. Condamnés pour les mêmes faits et quasiment aux mêmes peines de prison que Balkany, les hautes figures morales que sont l’ancien ministre socialiste Cahuzac et l’ex-humoriste Dieudonné M’Bala M’Bala non seulement n’ont pas « bénéficié » d’un infamant mandat de dépôt à l’audience, mais ont échappé à la case prison.
Quelqu’un veut bien m’expliquer ?

La même justice pour tous ? Voire.

Recyclage

J’ai failli me décourager. Pas aidé par les responsables de la collection, qui avaient fini par me recommander de me tourner vers Amazon ! Chez chacun de mes libraires habituels, impossible de trouver les trois ouvrages parus avant l’été sous l’égide de Via Appia. Jeudi à la FNAC Rennes, j’ai finalement trouvé In Memoriam

915+NAFDMFLComme c’est l’auteur lui-même qui signe la « présentation de l’éditeur », je ne me risque pas à le paraphraser ;

« Pendant plus de dix ans, Sylvain Fort a assuré sur Forumopera.com une garde dont personne ne voulait : celle d’embaumeur. Quand un chanteur d’opéra venait à s’éteindre et qu’il avait été cher à son coeur, c’est dans l’énergie de l’émotion qu’il lui rendait hommage. Dans les rédactions, pourtant, la terrible logique des  » viandes froides  » veut qu’on ait pour chaque artiste prêt à rejoindre son créateur un bel obituaire tout encarté de pourpre. Ces hommages, composés alors que la victime bat encore le pavé, rappellent les albums de Noël opportunément enregistrés au mois de juillet. C’est au contraire dans l’immédiat silence de la disparition que Sylvain Fort composa le catafalque de ceux qu’il admira depuis sa plus tendre jeunesse. Ainsi, In Memoriam n’est pas un recueil d’hommages raisonnés, c’est le témoignage d’un mélomane épouvanté de voir glisser ses idoles dans un silence définitif.

Lecture agréable, une fois qu’on a intégré le style volontiers lyrique de celui qui fut la plume inspirée d’Emmanuel Macron pour certains des grands discours « mémoriels » du président de la République. On y reviendra. Défilent Bergonzi, Schwarzkopf, Fischer-Dieskau, Jurinac, et d’autres moins attendus.

Ode à la famille

Olivia de Lamberterie est le visage aimable et gourmand de la critique littéraire dans Télématin sur France 2 et la voix qui ne paraît jamais à court d’enthousiasmes du Masque et la Plume sur France Inter.

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Quand, il y a un an, elle a publié son premier livre, j’ai pensé qu’elle succombait à son tour à la tentation de la notoriété.

La présentation qu’elle en faisait me semblait habile, mais pas indispensable :

Les mots des autres m’ont nourrie, portée, infusé leur énergie et leurs émotions. Jusqu’à la mort de mon frère, le 14 octobre 2015 à Montréal, je ne voyais pas la nécessité d’écrire. Le suicide d’Alex m’a transpercée de chagrin, m’a mise aussi dans une colère folle. Parce qu’un suicide, c’est la double peine, la violence de la disparition génère un silence gêné qui prend toute la place, empêchant même de se souvenir des jours heureux.
Moi, je ne voulais pas me taire.
Alex était un être flamboyant, il a eu une existence belle, pleine, passionnante, aimante et aimée. Il s’est battu contre la mélancolie, elle a gagné. Raconter son courage, dire le bonheur que j’ai eu de l’avoir comme frère, m’a semblé vital. Je ne voulais ni faire mon deuil ni céder à la désolation. Je désirais inventer une manière joyeuse d’être triste.

Et j’ai acheté ce livre, dans son édition de poche. Pressentais-je que j’allais aimer cette histoire, la sienne, parce qu’elle évoque la famille, la vie de famille, telle que j’ai cessé de la connaître à la mort de mon père (Dernière demeure). Sans toujours en avoir eu conscience, je me suis souvent attaché à des ouvrages, romans ou récits, qui convoquent la figure du père, aimé ou honni, présent ou absent.

Olivia de Lamberterie dépasse la tragédie de la mort de son frère pour dire, d’une plume pudique et légère, enjouée et tendre, jamais exhibitionniste ni racoleuse, les joies multiples de la famille. Ce livre m’a fait un bien fou, c’est déjà ça !

Bruckner à Vienne

Pendant que je lisais Sylvain Fort, j’écoutais un compositeur dont je crois savoir qu’il le déteste ! Sur Idagio, avec une qualité de son, une définition exceptionnelles, je retrouvais, regroupées dans un coffret Decca/Eloquence, des versions des symphonies de Bruckner que je connaissais, isolées, qui ont pour point commun l’Orchestre philharmonique de Vienne. 

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Il faudra que j’y consacre un billet spécifique.

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Claudio Abbado (1), Horst Stein (2,6), Karl Böhm (3,4), Lorin Maazel (5), Georg Solti (7,8) et Zubin Mehta (9) se partagent le travail. Réussites inégales, mais comparaison passionnante.

 

Berlioz à Versailles

On avait quitté un ténor épuisé mais rayonnant après avoir chanté l’inchantable rôle de Fervaal de Vincent d’Indy le 24 juillet dernier à Montpellier (#FestivalRF19)

IMG_4454On était impatient de retrouver Michael Spyres dans le Benvenuto Cellini de Berlioz ce dimanche à l’Opéra royal de Versailles.

D’abord on n’est jamais déçu quand on vient à Versailles, tant la programmation de Laurent Brunner est captivante. Et les lieux inspirants.

L’affiche de ce dimanche était de surcroît l’une des plus prometteuses qui se puissent imaginer. John Eliot Gardiner (qu’on avait entendu l’an passé au festival Berlioz.. mais diriger des cantates de Bach – Les Nuits de la Côte) à la tête de ses ensembles, le Choeur Monteverdi et l’Orchestre Révolutionnaire et Romantique. Et une distribution de haut vol, quoique inégale :

Michael Spyres Benvenuto Cellini
Sophia Burgos Teresa
Maurizio Muraro Giacomo Balducci
Lionel Lhote Fieramosca
Tareq Nazmi Pope Clement
Adèle Charvet Ascanio
Vincent Delhoume Francesco
Ashley Riches Bernardino
Duncan Meadows Perseus

Je laisse aux spécialistes le soin de critiquer les performances vocales des uns et des autres. J’ai pour ma part retrouvé la flamboyance de Michael Spyres, et distingué les prestations d’Adèle Charvet (elle aussi présente à Montpellier en juillet dernier… comme chaque année ou presque !), ou Lionel Lhote, mais plus que tout la direction magistrale de Gardiner et l’exceptionnelle cohésion de ses troupes. Le Choeur Monteverdi est soumis à rude épreuve tout au long de l’ouvrage par l’écriture virtuose de Berlioz d’abord et la redoutable précision de la baguette du chef britannique.

On est d’autant plus impatient de voir le DVD qui sera publié de cette représentation.

En attendant, on peut, on doit même écouter cette déjà riche collection d’enregistrements berlioziens de John Eliot Gardiner

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Les hasards du placement m’avaient fait asseoir à côté d’un voisin, que je n’ai reconnu qu’à la fin du concert, le chanteur Pascal Bertin qui a annoncé il y a quelques jours qu’il cessait de chanter pour se consacrer à d’autres activités, comme la direction artistique du festival de Pontoise. Ce qu’il dit de la musique et de son festival ne peut que nous inviter à partager quelques belles prochaines soirées. Une interview à lire ici.

Soft porn au Conservatoire ?

Est-ce parce que le numéro de septembre de Diapason connaît de sérieux problèmes de distribution ? Je n’ai vu nulle part repris les propos explosifs de l’ex-directeur du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse (CNSMD pour les intimes) de Paris, mon cher Bruno Mantovani

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Interviewé à la suite du très complet dossier que le mensuel consacre au blues des conservatoires de France, Bruno Mantovani qui, à 45 ans, fait le bilan de ses 9 ans de mandat à la tête de la prestigieuse école, n’y va pas par le dos de la cuillère.

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A la question Le CNSM prépare-t-il mieux aujourd’hui ses élèves à une insertion professionnelle qui ne va plus de soi ?, Bruno Mantovani répond :

« C’était une de mes priorités. Nous avons créé des séminaires sur la pratique du métier, avec des modules sur la santé, la culture administrative des contrats et droits, la façon de se présenter et de promouvoir, l’engagement social dans les écoles, les hopitaux, les prisons. Mon but c’est de former des honnêtes gens.

Mais je dois m’avouer un peu désabusé devant le marketing de la musique classique, je me demande si on n’aurait pas dû créer des séminaires de mannequinat et de soft porn en ligne. C’est normal de ne plus voir en scène de jeunes artistes moches ? Combien de grands génies ressemblaient jadis à des sacs à patates ?.

Je me bats contre cette dictature de l’image, contre les Victoires de la Musique, le vu à la télé et périmé dans trois ans. Contre l’impudeur des réseaux sociaux. Peut-être hélas contre les moulins à vent, tant est profonde l’anxiété face au début de carrière. »

C’est cash, direct, et c’est malheureusement la réalité. L’exposition médiatique des jeunes artistes n’est pas toujours – euphémisme – proportionnelle à leur talent.

Illustration, parmi d’autres, de ce que dénonce Bruno Mantovani, cette couverture de disque

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A l’inverse, on ne va pas se plaindre qu’un très bon musicien soit aussi joli garçon.

Mais je doute qu’on propose à une fantastique pianiste de 21 ans, qu’on a entendue cet été à Montpellier (Festival Radio France), Toulouse, La Roque d’Anthéron ou Bagatelle, d’abord un enregistrement, ensuite une « promo » sur son look. Marie-Ange Nguci est un talent formidable, une musicienne extrêmement cultivée, mais elle attache plus d’importance à son art qu’à son apparence en concert.

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La dictature de l’image a évidemment contaminé le monde de l’opéra : combien d’exemples ces dix dernières années de cantatrices recalées sur de grandes scènes parce que trop grosses, pas assez glamour !

Impensable d’imaginer aujourd’hui une couverture de disque comme celle-ci, il est vrai, particulièrement moche.

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La collection Decca Eloquence vient de rééditer ce récital d’Anita Cerquetti, en en changeant opportunément la photo de couverture…

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Mon Karajan

La couverture et tout un dossier dans le numéro de juillet de Diapason, une matinale spéciale sur France Musique, Karajan est mort il y a tout juste trente ans, le 16 juillet 1989.

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J’ai déjà raconté ma « première fois » avec lui : La découverte de la musique : KarajanA Lucerneil y a 45 ans :

« Karajan et Lucerne, c’est une histoire qui vaut d’être rappelée. Le chef autrichien, compromis avec le régime nazi, avait été, de fait, banni des principales scènes de concert et d’opéra dans l’immédiat après-guerre. En 1948, le festival de Lucerne, fondé dix ans plus tôt par Ansermet et Toscanini, lui tend la main et lui offre ainsi une réhabilitation spectaculaire. Karajan ne l’oubliera jamais, et jusqu’en 1988 (il est mort en juillet 1989), il honorera chaque été le festival de Lucerne de sa présence. Le rituel était immuable : à partir de 1968 avec les Berliner Philharmoniker deux concerts, deux programmes différents le 31 août et le 1er septembre (le détail de quarante ans de présence de Karajan à Lucerne sur l’excellent site japonais Karajan info). C’est dans l’orchestre du Festival que Karajan trouvera son légendaire premier violon berlinois Michel Schwalbé….

J’ai pu assister à l’un des deux concerts de Karajan avec « son » orchestre philharmonique de Berlin, le 31 août. J’en suis sorti – bêtement – déçu, je n’étais pas prêt à goûter les subtilités d’un programme qui comportait La Mer de Debussy et le Pelléas et Mélisande de Schoenberg. Le triptyque debussyste ne m’était pas familier, quant à Schoenberg je faisais manifestement un blocage. Je me suis rattrapé depuis… »

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Karajan a enregistré trois disques absolument magnifiques, Schoenberg, Berg, Webern, après y avoir consacré un nombre considérable de répétitions. On approche la perfection. Je ne connais pas plus sensuelle version de La Nuit transfigurée (Verklärte Nacht)

Une seconde occasion me fut donnée de voir et d’entendre Herbert von Karajan et ses Berliner Philharmoniker. Je vivais et travaillais à Thonon-les-Bains comme assistant parlementaire du député local (lire Réhabilitation), le conseiller général socialiste Michel Frossard me proposa un soir de 1984 de l’accompagner à un concert exceptionnel donné à Genève, non pas au Victoria Hall qui était alors en travaux à la suite d’un incendie, mais au Grand Théâtre.

Etablissement-destine-public-Grand-Theatre-aussi-travail-quotidien-dartistes-techniciens-personnels-administratifs_0_729_487Nous étions placés très haut et loin de la scène. Le choc fut pour moi de voir arriver un homme affaibli par la maladie, avançant à grand peine vers son podium. Rien de la superbe qu’il affichait dix ans plus tôt. Et déjà le masque qu’on lui verrait lors de l’unique concert de Nouvel an qu’il dirigea à Vienne le 1er janvier 1987.

Un programme très court, une heure de musique partagée entre Debussy et Ravel. Le « son » Karajan tel qu’il l’avait forgé en trente ans de « règne », parfois jusqu’à la caricature.

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Sur mes préférences dans l’abondante discographie du chef autrichien, je me suis déjà exprimé dans cet article : Abbado Karajan les lignes parallèles.

Et puisque Gidon Kremer était hier en concert à Montpellier dans le cadre du Festival Radio France (#FestivalRF19) – j’y reviendrai –

67118951_10157355197808194_4338412990438047744_nmention de l’unique enregistrement qui réunit le violoniste letton tout juste émigré d’Union soviétique et Karajan, qui dira n’avoir jamais rencontré plus pur musicien.

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Pour presque tout savoir de la discographie de Karajan :

Bestofclassic : Karajan l’intégrale

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Un disque peu connu, sauf des karajanophiles invétérés, un « live » capté au festival de Lucerne.

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Il faut aussi bien évidemment rappeler la somme magistrale publiée par EMI, des tout premiers enregistrements réalisés sous la houlette de Walter Legge au sortir de la guerre, à Vienne puis avec le Philharmonia de Londres, puis à partir des années 70 à l’instigation de Michel Glotz pour l’essentiel à Berlin.

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Les enregistrements symphoniques et concertants ont fait l’objet d’une remasterisation assez exceptionnelle, et sont disponibles en coffrets thématiques séparés.

J’ignore si le même traitement sera réservé aux enregistrements d’opéras.

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Les sans-grade (XI) : Anatole Fistoulari

Lorsque j’ai lu pour la première fois son nom sur une pochette de disque, j’ai pensé que c’était un pseudonyme à consonance médicale, ou un ami du professeur Tryphon Tournesol dans Tintin : Anatole Fistoulari, c’est bien son prénom, c’est bien son vrai nom, est un chef d’orchestre russe, né à Kiev en 1907, mort à Londres en 1995.

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Anatole Grigorievich Fistoulari fait sensation en dirigeant à l’âge de sept ans, de mémoire, la symphonie «Pathétique» de Tchaïkovski. A Odessa la critique salue  «une mémoire indescriptible, un sens rythmique extraordinaire et une volonté irrésistible, inconnue chez un enfant de son âge, qui en font un maître à part entière de l’orchestre et annoncent ‘un grand artiste ».

À 13 ans, en 1920, il dirige Samson et Dalila de Saint-Saëns à l’Opéra royal de Bucarest. En Allemagne il bénéficie des encouragements d’Arthur Nikisch. En 1933, il est engagé pour diriger une série de représentations d’opéra avec Chaliapine. À la première répétition de Boris Godunov, la célèbre basse russe déclare: «Je chante Boris Godunov depuis quarante et un ans, mais c’est la première fois que je dis bravo au chef dès la première répétition». On fait au jeune homme le compliment : «Si vous avez pu suivre Chaliapine, vous pourrez suivre n’importe qui».

L’association particulière de Fistoulari avec le ballet se manifeste avec les Ballets russes de Massine à Monte-Carlo. S’ensuivent des tournées à Londres (Drury Lane et Covent Garden), en Amérique (au Met de New York et dans soixante-cinq autres villes) et en Europe.

Au début de la guerre, Fistoulari s’enrôle dans l’armée française mais est reconnu invalide en 1940 et s’enfuit en Angleterre. Arrivé sans le sou, il vend sa montre pour faire le trajet de Southampton à Londres. Il y rencontre une autre réfugiée, Anna, la deuxième fille de Mahler. Ils se marient le 3 mars 1943 et leur fille Marina naît le 1er août suivant. Anna et Anatole se séparent au début des années 50 – en 1952, Anna vit en Californie – Le mariage ne sera dissous qu’en 1956..

En 1941, Fistoulari dirige une série de représentations très acclamées – plus de 200, dont une tournée en province – de la Foire de Sorotchintsi de Moussorgski. Il dirige son premier concert symphonique en Angleterre en mars 1942. Ida Haendel en est la soliste. Le 24 octobre 1943, il donna la première britannique de la Sixième symphonie de Chostakovitch. I

Cette même année, Fistoulari est nommé chef principal du London Philharmonic Orchestra avec un contrat qui prévoit qu’il dirige 120 concerts au cours de sa première saison. Perspective irréaliste ! Avec un répertoire principalement d’opéra et de ballet , le chef en est réduit à une étude superficielle des partitions. Son contrat n’est pas renouvelé. Le livret du 50e anniversaire de l’orchestre en 1982 omet son nom de la liste des chefs principaux. La seule référence à Fistoulari qu’indique le site du LPO est celle de la première de Chostakovitch.

En 1956, Adrian Boult devenu le patron du London Philharmonic invite son malheureux prédécesseur à partager la première tournée de l’orchestre en Union soviétique.

Malgré l’échec de son mandat de chef de la LPO, Fistoulari reste en Angleterre et devient citoyen britannique en 1948. Il forme un orchestre de cachetiers, le London International Orchestra (!)  avec lequel il effectue une tournée des provinces. En dehors de cela, il n’avait plus de poste permanent.

Il va ensuite fréquenter régulièrement les studios d’enregistrement : EMI,  Decca, Mercury, Everest, Vanguard, MGM, Remington. Les directeurs artistiques le cantonnent à ce qui a fait sa réputation : les ballets, la musique russe. C’est un fantastique accompagnateur : Kempff, Milstein, Ricci, Curzon, Elman, Earl Wild

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Rarement entendu un tel souffle, autant de détails orchestraux, dans le premier concerto de Tchaikovski…

Et que dire de cette exceptionnelle version du concerto de Brahms où l’archet de Nathan Milstein trouve un complice à sa hauteur !

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Trop peu d’enregistrements symphoniques ! On le regrette d’autant plus quand on écoute par exemple ce disque de Rhapsodies hongroises de Liszt magnifiquement captées à Vienne en 1958.

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Mais ce qu’on doit impérativement connaître de l’art d’Anatole Fistoulari, ce sont ses enregistrements des grands ballets, Giselle, Sylvia et surtout les Tchaikovski. Il y est impérial.

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Pour chacun des trois ballets de Tchaikovski, il y a plusieurs versions : au début des années 60 de très larges extraits, d’abord du Lac des cygnes, somptueusement enregistrés au Concertgebouw d’Amsterdam, et à peu près en même temps, de La Belle au bois dormant avec le London Symphony, naguère couplés à l’un des Casse-Noisette d’anthologie de Dorati.

Ont été récemment édités dans la collection Eloquence de Decca :

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Son dernier enregistrement – 1973- le Lac des cygnes (intégral) de Tchaikovski avec l’orchestre de la radio néerlandaise est disponible dans la série Phase 4 de Decca. A connaître absolument !

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Rota : le match des Riccardo

Sort ces jours-ci un disque promis à un beau succès, d’un minutage très généreux (81 minutes), dont le titre est tout un programme: The Fellini Album

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Riccardo Chailly dirige la formation symphonique de la célèbre scène lyrique de Milan, la Filarmonica della Scala, les suites d’orchestre de quelques-unes des musiques de film que Nino Rota(1911-1979) a écrites pour le grand Federico FelliniLa Dolce Vita, Amarcord, 8 ½, Les ClownsCasanova.

Vingt ans plus tôt, avec le même orchestre, Riccardo Muti entreprenait un hommage plus large au compositeur fétiche de Fellini, disparu il y a 40 ans.

On retrouve dans ces deux albums, depuis réédités dans un indispensable coffret très bon marché (Sony)

81cfRe2-rjL._SL1500_des musiques de films de Fellini bien sûr (comme Chailly, La Dolce Vita, 81/2, Amarcord),  Prova d’orchestra, La Strada mais aussi Visconti (Rocco et ses frères, Le Guépard), Francis Ford Coppola (Le Parrain)

Inévitablement, la comparaison se fait entre Chailly et Muti. Surtout avec le même orchestre !

Il suffit d’écouter ce célèbre passage de Huit et demi, La passerelle des adieux, cette scène finale qui nous tire des larmes.

Quelque chose me gène chez Chailly, outre une prise de son moins détaillée, plus clinquante que celle de Muti, peut-être un côté un peu racoleur, premier degré (comme à la reprise du thème à 3’33 »)

Chez Muti, la poésie, l’inexorable nostalgie qui parcourt toute cette musique, me paraissent infiniment mieux restituées.

Et puisqu’on évoque les films de Visconti, pour qui Nino Rota a écrit certaines de ses plus belles pages, je voudrais parler d’un livre que j’ai sur ma table de chevet depuis un certain temps.

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« Enfant solitaire, il jouait dans une cour de prison, non loin de la cellule où Genet écrivait Le Condamné à mort. Quelque 87 films plus tard, dernière star française, son œuvre d’acteur, les figures, les passions, les époques qu’il porte en lui, son panthéon intérieur, lui confèrent une dimension proustienne. Venu de nulle part, doté du don de plaire et de déplaire, Alain Delon a triomphé, mais aussi payé cher son éclat, sa personnalité, ses convictions, certaines de ses amitiés, sa fidélité à lui-même. La beauté n’est rien sans la liberté qui l’anime.
Dans un récit vif-argent, une fresque à rebours des clichés et des fantasmes, Jean-Marc Parisis peint un caractère, une exception, un destin. Delon comme on ne l’avait jamais vu, écrit. »

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