Stephen Kovacevich 1940-2026 : souvenirs et hommage

Un soir à Genève

C’est un souvenir que je ne suis pas près d’oublier : en décembre 1986, je fis en même temps la connaissance de Martha Argerich, de sa troisième fille Stéphanie (11 ans à l’époque) et du père de celle-ci, Stephen Kovacevich.

J’avais commencé en septembre à travailler à la Radio suisse romande à Genève, chargé, entre autres, de la production de certains concerts de l’Orchestre de la Suisse romande. En l’occurrence, la saison de concerts de l’OSR était le fruit d’une « coproduction » entre l’orchestre, la Radio et la Ville de Genève, chacun gérant les aspects pratiques de « ses » concerts. C’est ainsi que pour le concert du 19 décembre 1986, il me revint de m’occuper du chef – Okko Kamu* – et du soliste, Stephen Bishop-Kovacevich… qui faisait alors ses débuts avec l’Orchestre de la Suisse romande ! J’étais allé chercher le pianiste à l’aéroport la veille du concert et dans la voiture il me posa d’emblée une colle : où pourrait-il faire nettoyer et repasser son frac ? Je ne me rappelle plus la solution finalement trouvée. Lorsque je l’interrogeai sur sa carrière qui m’impressionnait beaucoup, il m’avoua que c’était la première fois qu’il jouait à Genève alors que, me dit-il, « je viens souvent ici voir ma fille et Martha ». Le soir du concert, il me proposa d’aller dîner « chez Martha » qui habitait un bel hôtel particulier à quelques centaines de mètres du Victoria Hall. C’est ainsi que je rencontrai pour la première fois la pianiste argentine, dans son univers, une sorte de phalanstère, du monde à tous les étages, un joyeux désordre, des pianos et des discussions animées. Lorsque Stephen me présenta à elle, elle me demanda aussitôt : « Vous jouez du piano » ? Je m’entends encore lui faire cette réponse : « À vous je ne dirai jamais que je sais jouer du piano »… La suite avec Martha je l’ai racontée dans plusieurs épisodes de ce blog.

Quant à Stephen Kovacevich, je l’ai entendu par la suite en concert, pas aussi souvent que je l’aurais souhaité, mais plus jamais eu l’occasion de partager un moment plus privé avec lui.

Il me reste, il nous reste un héritage discographique exceptionnel.

Le pianiste oublié

A l’occasion de son 75e anniversaire, Decca avait publié la totalité de ses enregistrements réalisés dans les années 60 et 70 pour Philips (voir le détail sur bestofclassicfr.wordpress.com)

« Il va fêter ses 75 ans le 17 octobre, un an avant celle qui est la mère de leur fille Stéphanie, Martha Argerich. Il s’est appelé Stephen Bishop, puis Bishop-Kovacevich, et enfin Kovacevich (Stephen_Kovacevich).

C’est un formidable, magnifique pianiste, qui n’a jamais eu la célébrité, ni même la notoriété de sa compagne. En quelque sorte, un pianiste pour connaisseurs.

Decca réédite heureusement ce que Stephen Kovacevich a enregistré pour Philips dans les années 60/70. Puisse ce coffret permettre au plus grand nombre de (re)découvrir un artiste vraiment exceptionnel. Ses Beethoven et ses Brahms sont tout simplement des références, éloquence, clarté, virtuosité, il les reprendra, piano seul et concertos, avec presque autant de réussite pour EMI dans les années 90 (cf. ci-dessous).

Depuis toujours, ses Variations Diabelli sont mon disque de chevet pour cette oeuvre.

Mais Mozart, Bartok, Chopin, toute une discographie qui, au fil des ans, était devenue quasiment introuvable, nous sont enfin restitués.

CD1
Beethoven: Diabelli Variations op.120

CD2
Beethoven: Piano Concerto No.1 & Piano Sonata, op.10/1
BBC Symphony Orchestra, Sir Colin Davis

CD3
Beethoven: Piano Concertos Nos. 2 & 4
BBC Symphony Orchestra, Sir Colin Davis<
br> CD4
Beethoven: Piano Concerto No.3 & Piano Sonata, op.13 “Pathétique” BBC Symphony Orchestra, Sir Colin Davis

CD5
Beethoven: Piano Concerto No. 5 BBC Symphony Orchestra, Sir Colin Davis

CD6
Beethoven: Piano Sonatas opp.101 & 109

CD7
Beethoven: Piano Sonatas opp.110 & 111

CD8
Beethoven: Piano Sonatas op.31/2 & 3

CD9
Beethoven: Bagatelles op.33, 119, 126

CD10
Chopin: Polonaise No.7, Impromptu No.3, Mazurka No.39, etc.

CD11
Dvořák: Piano Quintet op.81 & String Quintet op.97

Mozart: Kegelstadt Trio*
Members of the Berlin Philharmonic Octet
* With Jack Brymer and Patrick Ireland

CD12
Brahms: Piano Concerto No.1 London Symphony Orchestra, Sir Colin Davis

CD13
Brahms: Piano Concerto No. 2 London Symphony Orchestra, Sir Colin Davis

CD14
Brahms: Scherzo in E Flat Minor op.4, 4 Ballades op. 10, 8 Klavierstücke op.76

CD15
Brahms: Klavierstücke Op. 116, 117 & 119

CD16
Brahms: Variations and Fugue on a Theme by Handel op.24, Klavierstücke op. 117 & 119 [Analogue]

CD17
Brahms: 16 Waltzes, Op.39, 2 Rhapsodies, Op.79, Klavierstücke op.118

CD18
Mozart: Piano Concertos Nos. 21 & 25
London Symphony Orchestra, Sir Colin Davis

CD19
Mozart: Piano Concertos Nos. 20 & 23
London Symphony Orchestra, Sir Colin Davis

CD20
Grieg & Schumann: Piano Concertos
BBC Symphony Orchestra, Sir Colin Davis

CD21
Bartók: Mikrokosmos Nook 6* / Out of Doors / Sonatina [*first international CD release]

CD22
Stravinsky: Concerto for piano and wind
Bartók: Piano Concerto No. 2
BBC Symphony Orchestra, Sir Colin Davis

CD23
Bennett: Piano Concerto No. 1 & Jazz Calendar
London Symphony Orchestra, Sir Alexander Gibson

CD24
Bartók: Piano Concertos Nos.1 & 3
London Symphony Orchestra, Sir Colin Davis

CD25
*Bartók: Sonata for 2 Pianos and Percussion
Andante and Five Variations for Piano duet in G, K.501
Debussy: En blanc et noir
With Martha Argerich,
*With Martha Argerich, Willy Goudswaard and Michael De Roo » (13 septembre 2015)

Le duo

Tout comme le duo que Martha Argerich forma longtemps avec Nelson Freire au concert et au disque, il faut chérir les plus rares occasions où Martha Argerich et Stephen Kovacevich se retrouvaient pour des moments d’une poésie infinie.

Ici il y a dix ans à la Philharmonie de Paris

Plus tard pour EMI, il enregistra le corpus des sonates et des bagatelles de Beethoven, les concertos de Brahms à nouveau avec Wolfgang Sawallisch, et les Valses de Chopin qui lui donnèrent, paraît-il, beaucoup de mal, parce que le compositeur lui « résistait » !

Je m’en veux encore aujourd’hui d’avoir manqué le tout dernier concert que Stephen Kovacevich donna en France – c’était à quelques kilomètres de chez moi, dans les écuries de Chantilly, en avril 2026 – Ces images si tendres de ce duo avec Martha Argerich ne cessent de me bouleverser. Hommage !

Trois A du piano : Anda, Ashkenazy, Ax

Ça me prend à intervalles réguliers de revisiter ma discothèque, pour parfois y retrouver des versions oubliées, ou au contraire revenir à des artistes qui me sont chers et que j’ai un temps délaissés. J’ai donc commencé par la lettre A…

Géza Anda (1921-1976)

Ce pianiste né hongrois naturalisé suisse l’année de ma naissance, que je ne connais que par le disque, tient une place particulière dans mon panthéon personnel. Plusieurs occurrences sur ce blog en témoignent. J’ai bien entendu tous ses enregistrements officiels, mais je préfère le plus souvent ses « live », parce qu’il y a dans son jeu, dans son énergie, dans sa poésie, ce quelque chose que le studio restreint chez de telles personnalités

Du 2e concerto de Brahms, il a laissé à chaque fois des versions proches de l’idéal, puissantes, libres comme cette Hongrie qui fascinait tant le natif de Hambourg.

Géza Anda n’a jamais enregistré le 1er en studio. Il y a un « live » passionnant avec Jochum à Amsterdam, malgré un début inhabituellement chaotique pour le Concertgebouw…

Je chéris entre toutes ses Etudes op.25 de Chopin captées à Ascona (Suisse italienne) en 1965. J’ai malheureusement perdu le CD trouvé jadis dans une boîte à disques bon marché.

Je n’ai jamais plus entendu vision, version, plus poétique, en particulier dans la première étude de l’opus 25.

Et puis il y a des disques mythiques qui, comment dire, n’ont pas forcément bien vieilli. Comme de double concerto de Mozart enregistré l’année du bicentenaire de la naissance du compositeur, et il faut bien le dire plombé par la direction poussive et bien peu alerte d’Alceo Galliera. Même nos deux pianistes ont l’air de s’ennuyer..

Si l’on veut retrouver l’immense mozartien que fut Geza Anda, c’est vers cette intégrale des concertos qu’on peut revenir avec toujours le même émerveillement.

Vladimir Ashkenazy

Bientôt nonagnénaire, le pianiste russe naturalisé islandais n’a cessé de m’intriguer. Je me suis un peu forcé à parcourir ce coffret paru il y a quelques années, qui a l’avantage de célébrer Vladimir Ashkenazy comme pianiste et comme chef d’orchestre.

J’ai beau chercher je ne trouve aucun de ses disques en soliste passionnant ou particulièrement remarquable, dans Beethoven, Chopin ou Schumann, c’est un peu mieux dans Prokofiev, Rachmaninov ou Scriabine.

Même ce disque présenté comme « légendaire » me paraît très en-deçà de ce que j’attends, j’entends, dans Rachmaninov. Le début du 3e concerto est d’un ennui abyssal.

En revanche, Ashkenazy chef d’orchestre est autrement plus intéressant, séduisant même, surtout quand il a peur partenaires le Concertgebouw d’Amsterdam ou Cleveland.

Ou qu’il accompagne son ami de toujours, le merveilleux Boris Belkin, dans Sibelius, Prokofiev, Chostakovitch ou Tchaikovski…

Emanuel Ax

Le pianiste américain n’est pas rare à Paris, mais il n’a pas ce statut de star que sa longue et belle carrière et son talent pourraient lui octroyer. Mais il est comme ça, modeste, presque timide, toujours chaleureux.

J’ai repris ce coffret de ses premiers enregistrements pour RCA.

C’est un piano toujours bien sonnant, stylistiquement toujours juste, qui ne bouleverse certes pas la discographie de chacune des oeuvres abordées, mais qui mérite l’écoute et la réécoute

Il y a une affiche qui gagne haut la main le prix de la brièveté, quand le duo Ax-Ma se produit !

Cadeau

Ce n’est pas l’oeuvre la plus connue de Rachmaninov, c’est même sa toute première oeuvre, son Scherzo en ré mineur.

Dans mes brèves de blog humeurs et rumeurs du moment !

Dans ma boîte aux lettres : Haitink, Demus, van Barentzen

Les compléments Haitink

Le grand chef hollandais Bernard Haitink, disparu il y a cinq ans, a déjà bénéficié de magnifiques rééditions de sa discographie, d’abord avec le Concertgebouw d’Amsterdam, puis au printemps dernier avec l’orchestre philharmonique de Londres. Restait à rassembler les enregistrements réalisés à Berlin, Vienne ou Boston, où le chef était régulièrement invité.

31 CD

Mahler Symphonies Nos. 1-7; Symphony No. 9; Symphony No. 10; Lieder eines fahrenden Gesellen (BPO)
Poulenc Organ Concerto (Thomas Hurford)
Mark-Anthony Turnage Some Days (orch.jeunes Communauté européenne)
Schumann Cello Concerto, Op. 129; Adagio & Allegro, Op. 70; Fantasiestücke, Op. 73; 5 Stücke im Volkston, Op. 102 (Heinrich Schiff)
Stravinsky The Firebird; Scherzo à la russe; Petrushka; Scènes de ballet; Le Sacre du Printemps; Pulcinella (BPO) Violin Concerto (David Oistrakh, orch. Lamoureux)
Beethoven Fidelio (Norman, Dresde)
Berlioz Symphonie fantastique (VPO)
Brahms Symphonies Nos. 1-4; Tragic Overture, Op. 81 (Butry sur Oise) Piano Concerto No. 2 (Ashkenazy VPO) Ein deutsches Requiem, Op. 45; Schicksalslied, Op. 54, Nänie; Alt-Rhapsodie; Haydn Variations (VPO)
Bruckner Symphony No. 3; Symphony No. 4; Symphony No. 5; Symphony No. 8; Te Deum (VPO)
Ravel Daphnis et Chloé; La Valse; Rapsodie espagnole; Menuet antique; Ma mère l’oye; Boléro; Alborada del gracioso; Le Tombeau de Couperin; Valses nobles et sentimentales (BSO)

BPO : orchestre philharmonique de Berlin / VPO : orchestre philharmonique de Vienne / Butry sur Oise : orchestre symphonique de Boston)

Très peu de redécouvertes, mais quelques surprises, comme une symphonie fantastique plus poétique que frénétique, tout un ensemble Ravel qui bénéficie de la tradition bostonienne forgée par Munch et Ozawa.

Pour Mahler et Bruckner, la comparaison entre les captations réalisées à Amsterdam, puis plus récemment à Munich avec l’orchestre de la radio bavaroise, n’est pas sans intérêt, même si les permanences de l’art du chef – lisibilité, fluidité, plus que monumentalité – se coulent dans les spécificités sonores des Berlinois ou des Viennois.

Le piano d’Aline van Barentzen

J’avais jadis un ou deux disques de la collection économique Trianon chez EMI, des sonates de Beethoven entre autres, d’Aline van Barentzen (1897-1981) dont ma professeure de piano au conservatoire de Poitiers avait été l’élève au conservatoire de Paris. Je désespèrais de jamais retrouver cela en CD, jusqu’à ce que je découvre au début de l’été un coffret publié par Meloclassic, 9 CD remplis de pépites

Comment se fait-il que cette artiste ait une discographie aussi mince, en dehors de ces heureuses captations de concert ?

On ne m’en voudra pas d’aller rechercher – de retour du Brésil – ces précieux témoignages de la collaboration entre le plus grand compositeur brésilien du XXe siècle, Heitor Villa-Lobos, et la pianiste franco-américaine.

Warner serait bien inspiré de rééditer au moins les quelques enregistrements réalisés pour La Voix de son Maître, ses Beethoven en particulier !

Jörg Demus chez Schumann

Lorsqu’il est mort en 2019, j’avais fait un portrait très personnel de Jörg Demus : Le piano poète. Encore un artiste dont la discographie est dispersée ô combien! Dans la même collection Meloclassic, j’ai repéré un double album pour l’essentiel consacré à Schumann et à des prises de concert réalisées à Dresde.

Et toujours dans mes brèves de blog, les grands bonheurs et les petits malheurs de ces derniers jours.

L’Amérique de Porgy

Independance Day

A lire les journaux français et même américains, on n’a pas l’impression que les Etats-Unis célèbrent à leur juste mesure le 250e anniversaire de leur Déclaration d’indépendance. Tout ce qui a été prévu par Trump fait plutôt fuir le public, les exposants et les artistes.

Je relis avec autant d’amusement que d’amertume deux articles qui datent de novembre 2020 : America is beautiful et La Nuit américaine.

La force de Porgy and Bess

L’Amérique que célèbre Trump n’est à l’évidence pas celle que voulait promouvoir George Gershwin dans les années 30. Mardi dernier le Théâtre des Champs-Elysées accueillait une production étonnante du seul opéra de l’auteur de Rhapsody in blue, Porgy and Bess (lire ma chronique sur Bachtrack : Un Porgy and Bess de toutes les couleurs)

C’est un ouvrage qui mérite, à l’évidence, d’être mieux connu que par ses seuls extraits symphoniques ou ses quelques airs célèbres. Les bonnes versions ne sont pas légion.

Deux tiennent le haut du pavé : Lorin Maazel très « classique » mais avec un cast de rêve, Simon Rattle plus démonstratif mais la meilleure version récente.

On n’a toujours pas bien compris pourquoi Nikolaus Harnoncourt s’était sur le tard entiché de Gershwin…

Tendresse évidente pour ce disque d’extraits avec les plus grands Porgy et Bess

Impossible d’envisager en revanche une discographie exhaustive des autres chefs-d’oeuvre de Gershwin, l’incarnation du rêve américain.

Dans ce coffret, si on arrive à le trouver encore, il y a, en plus du Porgy de Maazel, pas mal de pépites comme cette version électrique de Rhapsody in blue pour 2 pianos !

Et pour finir ce pied-de-nez à celui qui n’aura finalement pas réussi à inscrire son nom au fronton du Kennedy Center à Washington !

Les humeurs du moment c’est toujours dans mes brèves de blog : la mort du chanteur des Village People, aventures et mésaventures en rase campagne, etc.

La guerre oubliée

Depuis des semaines, nous sommes rivés aux événements du Proche-Orient, accablés par les tragédies quotidiennes qui meurtrissent les peuples iranien, libanais, et autres victimes « collatérales » d’une guerre déclenchée par deux fous furieux, qu’on ne sait plus comment arrêter. Les pitreries, les divagations de Trump ne font plus rire personne…

Pendant ce temps, une autre guerre passe sous les radars de l’information, sauf quand le président Zelensky conclut des accords avec les pays du Golfe pour leur fournir expertise et armes défensives !

Cette guerre qui n’en finit pas d’exténuer les combattants sur le front, que la Russie est incapable de poursuivre, faute de moyens humains et financiers, mais qui n’avouera jamais sa défaite, je ne pouvais pas ne pas y penser jeudi soir à l’Auditorium de Radio France.

Radio France avait invité, pour y faire leurs débuts avec l’Orchestre national de France, deux artistes ukrainiens, la cheffe Oksana Lyniv (lire Maestra) et le violoniste Dmytro Udovychenko.

J’ai rendu compte de ce concert pour Bachtrack : La révélation Udovychenko à Radio France

Personne n’a oublié ce geste si fort du jeune violoniste lorsqu’il apprend qu’il gagne le Premier Prix du concours Reine Elisabeth de Belgique en 2024. Saluant le jury, il refuse la main que lui tend un autre grand lauréat du Concours, le Russe Vadim Repin. Il savait, ce faisant – alors qu’il n’a aucune hostilité personnelle envers son aîné – que le monde entier regarderait ce geste comme celui de la résistance de son pays à la guerre menée par Poutine, dont Repin ne s’est jamais désolidarisé publiquement.

En choisissant de reprendre, pour son premier concert parisien, le 1er concerto de Chostakovitch, Dmytro Udovychenko rappelle, s’il en était besoin, les tragédies du XXe siècle soviétique, où l’ensemble des peuples russe, ukrainien, baltes et d’Asie centrale subissaient indistinctement le joug de la terreur stalinienne. En 1947 c’est le sinistre Jdanov qui impose une doctrine – le réalisme socialiste – qui empêchera Chostakovitch de mener à bien la composition de son concerto. Il lui faudra attendre la mort de Staline, en 1953, et la date du 29 octobre 1955, pour que l’oeuvre soit créée par son dédicataire, le grand David Oistrakh, l’ami Evgueni Mravinski et l’orchestre philharmonique de Leningrad.

Parmi les versions de ce concerto que j’ai dans ma discothèque, il en est une à laquelle je suis particulièrement attaché, celle de mon cher ami Boris Belkin, accompagné par un de ses plus proches, Vladimir Ashkenazy.

Et je n’oublie évidemment pas l’éblouissante prestation du vainqueur du Concours Eurovision des jeunes musiciens que j’avais organisé à Montpellier en juillet 2022, Daniel Matejca

Le jeune violoniste tchèque vient d’ailleurs de publier sa version du concerto n°1 de Chostakovitch couplée au 1er de Prokofiev.

Et toujours humeurs et bonheurs du temps dans mes brèves de blog

Pavés de printemps

Quand on pense que c’est fini, il y en a encore. Il y a une vague de printemps pour les rééditions en coffrets, on ne s’en plaint pas, même s’il faut régulièrement faire de la place dans sa discothèque… et faire la chasse à quelques doublons.

Haitink le Londonien

Il y a trois ans, Decca publiait un somptueux coffret au titre explicite : Bernard Haitink l’intégrale Concertgebouw (voir les détails sur le site bestofclassic), 113 CD et DVD

Dans notre mémoire collective de mélomanes chef et orchestre amstelldamois sont liés à jamais. Bernard Haitink a été le chef de l’orchestre du Concertgebouw de 1961 à 1988. Mais cette position éminente a un peu occulté les autres fonctions du chef, comme celle de Principal Guest conductot de l’Orchestre philharmonique de Londres de 1967 à 1979.

Ce sont les enregistrements réalisés à Londres durant cette période que Decca ressort aujourd’hui :

CD 1-6 Beethoven / Symphonies, ouv.Egmont, Coriolan, Les créatures de Prométhée, Leonore III, Triple concerto (Beaux-Arts Trio-

CD 7-9 Beethoven / Concertos piano (Alfred Brendel), Fantaisie chorale

CD 10 Dvorak / Concerto violoncelle, Le silence des bois, Rondo (Maurice Gendron)

CD 11 Holst / Les Planètes, Elgar / Variations Enigma

CD 12-15 Liszt / Poèmes symmphoniques (14)

CD 16 Liszt / Concertos piano + Totentanz (Alfred Brendel)

CD 17-18 Mendelssohn / Symphonies 1-5, Mer calme et heureux voyage, Les Hébrides, Méphisto valse 1

CD 19 Mozart / Ouvertures

CD 20 Rimski-Korsakov / Shéhérazade, Rachmaninov / Rhapsodie Paganini (Vladimir Ashenazy)

CD 21-26 / Chostakovitch Symphonies 1, 2, 3, 4, 7, 9, 10, 15, L’âge d’or

CD 27-28 Stravinsky / Le Sacre du printemps, L’Oiseau de feu, Petrouchka

CD 29-31 Verdi / Don Carlo (Margison, Scanduzzi, Hvorostovsky, Lloyd, D’Arcangelo, Gorchakova, Borodina

Un beau coffret certes, mais de nouveau vendu trop cher, même si on n’a jamais fini de redécouvrir l’art d’un grand chef, longtemps considéré comme un bon faiseur sans grandes inspirations.

Je ne connaissais pas toutes les symphonies de Beethoven de cette première intégrale. Clarté, éloquence, équilibre en sont les caractéristiques et, preuve que le chef hollandais ne s’est jamais cantonné à des certitudes initiales, la comparaison avec les « live » réalisés avec l’autre orchestre londonien dans les années 2000, le London Symphony, est passionnante. Entre les deux séries londoniennes, il y a l’intégrale avec le Concertgebouw la plus classique, la moins mobile aussi.

On retrouve évidemment avec bonheur l’intégrale des poèmes symphoniques de Liszt, même si on préférer tel autre chef plus dramatique et flamboyant (Karajan dans Mazeppa ou Tasso)

J’avais déjà en disque séparé les symphonies 3 et 4 de Mendelssohn. Je redécouvre littéralement la splendeur et l’énergie de la vision de Bernard Haitink dans les cinq symphonies (je n’ai pas encore eu le temps de comparer avec la récente parution d’Andris Nelsons (Mendelssohn chez lui).

Et pour couronner le tout une version que je ne connaissais pas de Don Carlo, avec le si regretté Dmitri Hvorostovsky

On peut supposer qu’il y aura un dernier coffret avec les enregistrements réalisés avec Vienne, Berlin, Boston (pour Decca)

Harnoncourt revival

Pour ce qui est de Nikolas Harnoncourt, disparu il y a dix ans, il y a aussi une salve de rééditions – on est d’ailleurs étonné qu’elle ne soit pas apparue plus tôt. Une première il y a quelques semaines avec l’Orchestre de chambre d’Europe, une seconde qui arrive bientôt avec l’orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam.

Je n’ai jamais été un admirateur inconditionnel du comte de La Fontaine et d’Harnoncourt-Unverzagt – puisque c’est le nom complet du chef d’orchestre ! – Les quelques concerts auxquels j’ai pu assister – les trois dernières symphonies de Mozart par exemple, au Victoria Hall de Genève – m’ont plus souvent agacé que conquis, tant les maniérismes du chef pouvaient être dérangeants. J’ai déjà commencé par réécouter le coffret avec le COE, notamment les symphonies de Beethoven… et de Mozart.

Je ne suis pas sûr que tout cet héritage ait bien vieilli et que l’effet de nouveauté, de surprise, que suscitaient les enregistrements d’Harnoncourt, dans un répertoire classique et romantique qu’il « revisitait » parfois avec un aplomb qui dépendait plus de sa fantaisie que d’une recherche d’une prétendue « authenticité, que cet effet donc se soit émoussé au fil des ans.

Quoi qu’il en soit, pour le mélomane, ces pavés de printemps sont un trésor précieux.

Et toujours humeurs et bonheurs du temps sur mes brèves de blog (en présence de Céline, Véronique, Rima et même Pierre B.)

L’éloquence des Hongrois

On sait l’admiration que j’ai pour l’infatigable Cyrus Meher-Homji qui a l’art de dénicher les trésors des archives des labels Philips, Decca, Deutsche Grammophon et associés et de les rééditer dans sa collection Eloquence

J’ai parfois des doutes quant à la pertinence voire l’utilité de ces rééditions (lire Dispensables), mais le coffret qui vient de paraitre (que j’ai acheté beaucoup moins cher que le prix français sur un site danois) est une formidable surprise :

Qui, dans la jeune génération de mélomanes, connait encore ne serait-ce que les noms de János Ferencsik et de György Lehel ?

Je me souviens de la fièvre qui me gagnait quand il y avait encore des magasins de disques à Budapest où l’on pouvait rafler les pépites du label national Hungaroton, je me rappelle aussi quelques rares vinyles ou CD où les noms de ces deux chefs étaient moins rares qu’aujourd’hui.

Mais là, c’est le bonheur intégral, et le plaisir de retrouver ces prises de son du début ou du milieu des années 60 si caractéristiques des pays de l’Est, qui restituent l’acoustique des salles où les orchestres (et choeurs) ont été enregistrés, sans traficotage inutile, et surtout un son d’orchestre si reconnaissable !

Le chef en son pays

János Ferencsik a été le chef hongrois le plus éminent de la seconde partie du XXe siècle, en tout cas de ceux qui sont restés en Europe. Au-delà des répertoires « locaux » qui sont regroupés dans ce coffret, il a imposé sa marque dans le répertoire classique et romantique et connu une carrière internationale remarquée.

C’est par sa version qui n’a jamais quitté le catalogue que j’ai découvert les Gurre-Lieder de Schoenberg

C’est aussi mon premier disque Kodály avec les Danses de Galánta et les Danses de Marozzsék

György Lehel à redécouvrir

Quant à György Lehel, la relative brièveté de sa carrière – il est mort à 63 ans – l’a sans doute empêché d’avoir une carrière plus internationale et les quelques disques de lui distribués en Occident l’ont cantonné au répertoire hongrois. Alors que, de nouveau, en cherchant bien chez les disquaires, on pouvait trouver un éventail beaucoup plus large de son art.

C’est avec lui que le jeune Zoltan Kocsis grave les concertos 1 et 2 de Bartók !

Kodály par Kodály

Quelle joie de retrouver dans ce coffret cet incunable de Zoltán Kodály dirigeant lui-même en 1961 son bien peu connu Concerto pour orchestre et cet admirable Soir d’été !

Un indispensable, vraiment indispensable de toute discothèque !

Et toujours humeurs et bonheurs du temps dans mes brèves de blog : les suites d’élections, un nouveau rôle, la mort de Jospin

Britten l’illumination (II) : the Performer

On commémore les 50 ans de la mort du plus grand compositeur britannique du XXe siècle, Benjamin Britten (1913-1976). Suite du premier épisode Britten l’illumination quant à une discographie raisonnée du compositeur autant que de l’interprète.

Britten chef

Comme beaucoup de compositeurs, Benjamin Britten a souvent été le meilleur interprète de lui-même, mais comme chef il est loin de s’être limité à sa seule oeuvre. Il est souvent passionnant quand il dirige Bach, Mozart, voire des compositeurs plus tardifs.

Dans le répertoire baroque et classique, il est clairement du côté des « modernes » si le mot a un sens.

Benjamin Britten dirige la version de référence des rares Scènes de Faust de Schumann

Britten pianiste

Tout mélomane a depuis longtemps ces précieux documents captés à Aldeburgh. La musique à l’état pur entre Benjamin Britten et Sviatoslav Richter

Il y a aussi l’amitié féconde entre Britten et Mstislav Rostropovitch – dont le fruit le plus spectaculaire est cet ensemble de trois suites pour violoncelle seul.

On garde pour d’autres épisodes le Benjamin Britten accompagnateur de son chanteur de prédilection, son compagnon Peter Pears, et interprète de ses compatriotes (Elgar, Grainger, Holst…)

Mais pour terminer ce billet, ce bijou immortel : Kathleen Ferrier et Benjamin Britten en 1952

Kathleen Ferrier a fait ses débuts à la scène en créant le Viol de Lucrèce de Britten en 1946. On y reviendra bien sûr quand on abordera les grandes oeuvres lyriques du compositeur !

Et toujours bonheurs et humeurs du moment dans mes brèves de blog

Doráti : l’aventure Haydn

C’est sans doute l’aventure discographique la plus extraordinaire du XXe siècle. Nul autre grand chef n’a voué une telle part de sa vie et de son activité à un seul compositeur comme ce fut le cas pour Antal Doráti avec Haydn.

Aujourd’hui reparaît un somptueux coffret, auquel on aurait pu/du ajouter – et c’eût été vraiment complet – les opéras de Haydn enregistrés à l’époque pour Philips à Lausanne. L’intégrale des symphonies a toujours été disponible, sous différentes présentations, les Menuets d’une part, les trois oratorios – La Création, Les Saisons, et Le retour de Tobie d’autre part, étaient plus ou moins disponibles séparément.

J’ai toujours partagé avec le chef américain d’origine hongroise une passion pour « papa Haydn » et, en particulier son corpus symphonique unique dans l’histoire de la musique.

Outre l’intégrale Dorati, j’ai, dans ma discothèque, celles d’Adam Fischer, d’Ernst Märzendorfer (dont j’ignorais l’existence jusqu’à une reparution récente), de Thomas Fey complétée par Johannes Klumpp, celle chez Decca qui réunit et mêle les gravures de Christopher Hogwood, Frans Brüggen et Ottavio Dantone (pour les symphonies 78 à 81)

Le finale fugué de cette 13e symphonie de Haydn (1763) en rappelle irrésistiblement un autre qui lui est postérieur de quinze ans, celui de l’ultime symphonie de Mozart, la Jupiter (1788) ! (lire mes brèves de blog)

Mais aucun de ces chefs n’a jamais égalé Antal Dorati qui a véritablement posé les jalons modernes de l’interprétation de ce corpus unique dans l’histoire de la musique. Il suffit de se promener dans ce coffret, voire de procéder à une écoute comparative à l’aveugle, c’est presque toujours Dorati qui l’emporte.

L’autre attraction de ce coffret, c’est la réunion des trois oratorios, jusqu’alors dispersés et parfois indisponibles séparément.

Les mots et les notes

Du pipeau et du sérieux

C’est en furetant chez Gibert que j’ai découvert – et acheté – une somme dont le titre accrocheur ne traduit qu’imparfaitement le contenu.

300 pages que je vais déguster comme il se doit, et qui sont, à ma connaissance, une première en ce qu’elles peuvent intéresser aussi bien les mélomanes – et les musiciens – que les amateurs de langue française. Où l’on prend conscience de l’influence de la musique dans notre langue de tous les jours…

Trop de Chosta ?

On a frisé l’indigestion mardi soir à la Philharmonie lors du concert de l’orchestre philharmonique d’Oslo dirigé par son chef, Klaus Mäkelä : deux symphonies de Chostakovitch dans la même soirée, c’était une performance autant pour les musiciens que pour l’auditeur. Ma critique à lire sur Bachtrack !

Le jeune Maazel : cherchez l’erreur ?

Finalement j’ai commandé ce coffret – même si je continue de trouver prohibitifs les prix de cette collection, dont le travail éditorial est admirable et souvent loué ici –

On connaissait déjà une grande partie des enregistrements du tout jeune Lorin Maazel – 27 ans – (lire L’Américain de Paris), mais il manquait ceux qui avaient été publiés par Philips au début des années 60, dans des répertoires où l’on n’attend vraiment pas le chef, et qu’il n’a plus jamais touchés dans la suite de sa longue carrière

CD 1
J.S. BACH Orchestral Suites Nos. 1–3

CD 2
J.S. BACH Orchestral Suite No. 4
Brandenburg Concertos Nos. 1–3

CD 3
J.S. BACH Brandenburg Concertos Nos. 4–6

CD 4
J.S. BACH Oster-Oratorium
Helen Donath ∙ Anna Reynolds
Ernst Haefliger ∙ Martti Talvela
RIAS-Kammerchor 

CDs 5-6
J.S. BACH Mass in B minor
Teresa Stich-Randall ∙ Anna Reynolds
Ernst Haefliger ∙ John Shirley-Quirk
RIAS-Kammerchor

CD 7
HANDEL Music for the Royal Fireworks
Water Music

CD 8
PERGOLESI Stabat Mater
Evelyn Lear ∙ Christa Ludwig
RIAS-Kammerchor

CD 9
MOZART Symphonies Nos. 38 & 39

CD 10
MOZART Symphonies Nos. 40 & 41

 CD 11
DVOŘÁK Symphony No. 9 ‘From the New World’

 CD 12
FRANCK Symphony in D minor

 CD 13
STRAVINSKY The Firebird: Suite
Le Chant du rossignol

 CD 14
FALLA El amor brujo
El sombrero de tres picos
Grace Bumbry

Amateurs de baroque « historiquement informé » passez votre chemin ! Mais il y a déjà ici un péché mignon de l’Américain : l’étirement des tempos lents et la vitesse parfois mécanique pour les rapides, comme cette Water Music

On ne va se priver du bonheur d’entendre Teresa Stich-Randall dans une Messe en si qui, pour n’être pas philologique, se laisse écouter.

Et toujours humeurs et bonheurs dans mes brèves de blog