Le parcours d’une vie

Le 13 septembre dernier avait lieu, à Londres, la cérémonie des Gramophone Classical Music Awards 2018, sans doute les récompenses les plus attendues dans le milieu de la musique classique, une quinzaine, cette année, qui ont honoré plusieurs artistes et labels français (voir le palmarès ici : Gramophone Awards 2018). 

C’est au grand chef estonien, Neeme Järvi, 81 ans, qu’a été décerné une sorte de Grammy d’honneur, a Lifetime Achievement Award.

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J’ai déjà raconté comment et quand j’ai rencontré Neeme Järvi et travaillé avec lui (lire : Dans la famille Järvi, le père)

Je pense qu’il détient le record absolu, sinon du nombre de disques, en tous cas de la variété des répertoires et des compositeurs enregistrés, pour trois labels qui l’ont suivi dans son insatiable appétit de découverte.

lifetimeachievement_specialawards2018_gramophone« Je me demande parfois si Neeme Järvi n’est pas plus intéressé par le studio d’enregistrement que par la salle de concert. Par curiosité, j’ai passé une heure à lister les compositeurs dont Järvi a enregistré la musique, un total de 111 ! Le décompte est extraordinaire, plus de 400 CD (Karajan ne doit pas être loin en nombre de disques, Svetlanov non plus en nombre de compositeurs russes et soviétiques) mais personne n’a jamais embrassé un répertoire aussi vaste.

Neeme Järvi est apparu sur la scène musicale à peu près en même temps que le CD. Avec BIS et Chandos, il trouvait des maisons de disques qui étaient prêtes à sortir des sentiers battus. Plutôt que d’imiter les Karajan et Solti dans le coeur du répertoire symphonique, ils ont choisi d’explorer des répertoires peu, voire pas du tout abordés par les majors. Ce furent donc les symphonies de Sibelius et de Prokofiev plutôt que Beethoven et Brahms, Stenhammar plutôt que Schumann. Et avec Järvi, ils avaient un chef d’orchestre qui s’épanouissait dans le studio d’enregistrement. Son modus operandi consistait à dire à ses musiciens, alors qu’ils affrontaient une musique inconnue, «Regardez-moi. Suivez-moi – et ils l’ont fait, jouant souvent mieux qu’ils ne le pensaient. Comme l’indique le fils de Neeme, Paavo, «ses musiciens lui font confiance parce qu’il est un chef d’orchestre fiable, jamais ennuyeux. S’il a besoin changer quelque chose dans la minute, il peut le faire plus rapidement que quiconque, car il a la technique. Une autre chose est que je ne connais pas un seul musicien qui veut simplement faire le travail aussi efficacement que possible. Ils veulent faire de la musique et se sentir au milieu d’un processus créatif.

Revenons à 1985 et à son enregistrement avec l’Orchestre National Écossais de la Sixième Symphonie de Prokofiev pour Chandos, et vous êtes confronté à la plus grande perfection musicale (emblématique des valeurs de production de Chandos). Les cordes ont de l’intensité et de la puissance, mais elles ont aussi une souplesse qui donne l’impression d’être sculptée dans l’instant par le chef d’orchestre. Comme Robert Layton l’a écrit lors de la distinction de l’Orchestral Award en 1985, «un orchestre de second rang jouant avec un engagement total peut souvent être plus passionnant qu’un pilote de luxe à bord d’une phalange en roue libre». Neeme Järvi deviendrait un acteur clé de ce Brave New World, défendant le rare et l’inconnu et livrant toujours d’excellentes performances (un jeune chef d’orchestre m’a récemment demandé s’il était vrai que Neeme Järvi pouvait ouvrir une partition et, plus ou moins à première vue, en donner une bonne lecture. Je pense que la réponse est «oui»!).

Que ce soit en Écosse, en Suède, aux Pays-Bas, en Suisse, aux États-Unis ou dans son pays natal, l’Estonie – tous des pays dans lesquels il a été directeur musical – Järvi a continué à explorer et à défendre les plus vastes répertoires.. Sa série de BIS consacrée aux 10 symphonies d’Eduard Tubin, a été une formidable découverte pour beaucoup d’entre nous, une des premières sources de l’extraordinaire richesse musicale de l’Estonie

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À 81 ans, Neeme Järvi reste une source d’inspiration. Les orchestres adorent travailler avec lui car il fait ressortir le meilleur de chaque joueur. Les jeunes musiciens l’aiment parce qu’il connaît parfaitement son métier; ce n’est pas pour rien qu’il a appris son métier à Leningrad, observant et absorbant le talent de chefs d’orchestre comme Sanderling et Mravinski. Pour ses deux fils chefs d’orchestre, Paavo et Kristjan, il est le père dont tout musicien en herbe doit rêver » (James Jolly, in Gramophone)

Chandos chez qui Järvi a constitué l’essentiel de sa considérable discographie publie un coffret de 25 CD, qui certes témoigne de l’incroyable variété des répertoires abordés par le chef estonien, mais ne donne qu’une image très partielle d’un corpus discographique unique au monde…

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Détails du coffret à voir sur Bestofclassic

(On trouve ce coffret à prix réduit sur : Presto Classical)

 

La Dolce vita

IMG_7681(Santa Maria de Leuca)

J’ai choisi le sud de l’Italie pour cette pause estivale (voir Le talon de la botte).

Les paysages que je traverse, les cités que je visite, les bords de mer où je m’arrête, m’évoquent irrésistiblement des musiques, légères, doucement teintées de nostalgie.

38875521_10155906743217602_236441329784061952_n(Gallipoli au couchant)

Comme celles qu’un magnifique coffret, à petit prix, réédite sous la houlette la plus pertinente et élégante qui soit, celle de Riccardo Muti – bon sang napolitain ne saurait mentir ! –

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Je reviendrai plus longuement sur l’une des figures centrales de ce coffret, Nino Rota, je serai dans quelques jours tout près de la ville de Bari, dont il fut le directeur du Conservatoire de 1950 à sa mort en 1979. Et sur les autres compositeurs illustrés par Muti.

Ce n’est pas avec Muti que j’ai entendu pour la première fois ces musiques qui chavirent, mais avec ce disque d’intermèdes d’opéras, où Karajan raconte mieux que quiconque la langueur, la mélancolie.

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Peut-on imaginer plus nostalgique que ce passage d’Adrienne Lecouvreur de Cilea ?

La légèreté, l’insouciance, l’atmosphère si typiques d’une certaine Italie, c’est chez un drôle de compositeur, Ermanno Wolf Ferrari, et toujours avec ce disque de Karajan, que je les ai aimées la première fois.

Puis par un CD plutôt inattendu de Neville Marriner

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L’excellent Gianandrea Noseda a déjà constitué chez Chandos une impressionnante collection de musique symphonique italienne, dont ce double album consacré à Wolf-Ferrari.

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Visegrád ou Vyšehrad ?

Lors d’un récent sommet européen consacré à la question de l’accueil des migrants, il a beaucoup été question du Groupe de Visegrádun groupe informel réunissant quatre pays d’Europe centrale, la Hongrie, la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie, du nom de la petite ville, aujourd’hui hongroise, de VisegrádCe « groupe » n’est pas récent puis dès 1335 les rois de Bohème, de Pologne et de Hongrie s’y rencontraient pour créer une alliance anti-Habsbourg, alliance renouvelée en 1991 pour accélérer le processus d’intégration européenne des trois mêmes pays (la Bohème étant devenue la Tchécoslovaquie qui allait se scinder en 1993)

Les prononciations les plus fantaisistes ont cours dès lors qu’il s’agit de noms slaves (les journalistes et les dirigeants européens s’en sont donné à coeur joie… Viz-grade, Ouaille-z-grad !) La meilleure approche, pour un non slavophile, serait : Voui-chê-grade. 

Voilà pour la cité-forteresse aujourd’hui située en Hongrie, dont l’étymologie est simple : Vise = haut, grad = ville. Visegrad = la ville haute.

Les mélomanes connaissent un autre Vyšehradle premier volet du cycle de six poèmes symphoniques Ma Patrie du compositeur tchèque Bedřich SmetanaVyšehrad est le quartier le plus ancien de Prague, le plus élevé aussi, où avait été édifié le premier château-fort au Xème siècle.

1024px-Vysehrad_as_seen_over_the_Vltava_from_Cisarska_louka_732(Vue sur Vysehrad de la MoldauVltava en tchèque = prononcer Veul-tava, et non Vi-ta-va, comme je l’entendis un jour, répété plusieurs fois, sur France Musique !!)

Le festival Le Printemps de Prague s’ouvre chaque année le 12 mai (date anniversaire de la mort de Smetana) par l’exécution du cycle Ma Patrie. Au terme de la Révolution de Velours, qui mit fin à la dictature communiste, l’édition 1990 du Printemps de Prague fut un événement considérable, puisqu’elle marqua le retour de Rafael Kubelik sur sa terre natale, après 41 ans d’exil. La version du cycle de Smetana que donnèrent ce 12 mai 1990 le vieux chef, déjà atteint par la maladie et sa chère Philharmonie tchèque est portée par un souffle, une vision, véritablement historiques.

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Voir la discographie de Rafael Kubelik ici : Rafael Kubelik, un chef en liberté

Je connais une autre belle gravure de ce premier volet de Ma Patrie de Smetana, assez inattendue, mais très réussie (comme les poèmes symphoniques de Liszt qui figurent sur le disque), celle de Karajan

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Tolérance

J’avais à peine signalé le rapatriement d’un blog, jusqu’alors hébergé en Belgique, sur un site français – bestofclassic -, publié un article – Les symphonies de Schubert – où je raconte comment, et avec quels interprètes, j’ai découvert ce corpus, que je me prenais, sur les réseaux sociaux, un déferlement de critiques et de « commentaires » de la part d’une poignée de courageux vigiles cachés derrière des pseudonymes – toujours les mêmes arbitres auto-proclamés des élégances !

Ce n’est pas la première fois (et pas la dernière !) que je constate, sur Facebook, Twitter ou des forums spécialisés, que la Musique classique est loin d’adoucir les moeurs de ceux qui lui vouent un amour exclusif, jaloux, quasi-sectaire, le plus souvent solitaire, voire égoïste.

« Vous portez des jugements, lapidaires, péremptoires et (c’est le moins qu’on puisse dire) peu musicologiques ! » m’écrit l’un de ces gardiens du temple.

J’ai osé dire que je n’avais jamais accroché à une intégrale des symphonies de Schubert, souvent citée en référence, celle de Claudio Abbado, que Karl Bôhm – avec qui j’ai découvert la 6ème symphonie de Schubert – me semblait bien « pépère » !

Mon contempteur n’avait sans doute pas lu un autre article du même blog, à propos de Karl Böhm, qui m’avait d’ailleurs valu une volée d’indignations pour cause de titre non convenable (l’humour n’est pas la vertu la mieux partagée chez les « mélomanes avertis » !) : Faut-il être sexy pour être un grand chef ?  Extraits : Karl BÖHM (Graz 1894 – Salzbourg 1981) est…de la race des très grands chefs d’orchestre. Sans doute l’exact opposé, en termes de « look » ou d’exposition médiatique de son compatriote et contemporain Herbert von KARAJAN (1908-1989). Sérieux jusqu’à l’austérité, et pourtant dans la rigueur capable d’une sensualité inattendue, notamment dans les oeuvres de celui qu’il a servi avec le plus de fidélité : Richard STRAUSS….. On n’est pas obligé de souscrire aux options du chef dans des Mozart etSchubert souvent excessivement sages et mesurés, mais il n’y a jamais de contresens ni d’absence de perspective. En revanche, on aime beaucoup ses Beethoven grandioses et ses Brahms denses et fluides à la fois….

Il n’avait pas lu non plus les deux articles consacrés à Claudio Abbado : Claudio Abbado 80 ans  et Abbado, Karajan, les lignes parallèles

Non, cher anonyme correspondant, je ne permets pas de « jugement péremptoire, lapidaire, et peu musicologique » quand j’évoque les enregistrements que j’aime et/ou avec lesquels j’ai grandi, quand je parle d’artistes que j’admire profondément mais dont les disques ou les concerts ne m’ont pas toujours passionné.

En effet, je ne suis ni musicologue, ni critique professionnel. Juste quelqu’un qui a la chance infinie de travailler, depuis une trentaine d’années, pour et avec des musiciens.

Sur la critique, je me suis expliqué à plusieurs reprises : L’art de la critique (suite), et surtout Le difficile art de la critique

« Résumons, on peut distinguer trois types de critiques :

  • les critiques auto-proclamés
  • les critiques automatiques
  • les critiques autocritiques

Dans la première catégorie, presque tous les internautes, adeptes des réseaux sociaux, animateurs de sites, blogs et autres forums. Comme les supporters de football, ils refont le match à la place des joueurs et les équipes à la place des sélectionneurs. Le problème c’est qu’ils finissent par croire qu’ils ont la science – de la critique – infuse et le font croire aux malheureux organisateurs de concerts qui n’arrivent plus à convaincre les rares critiques professionnels qui restent de faire un papier, un articulet, même une brève.

Les musiciens qui, pour certains, supportent déjà mal la critique tout court, supportent encore moins cette nouvelle race de critiques auto-proclamés (sauf lorsque, par exception, ils écrivent des gentillesses).

Je force le trait ? Pas sûr.

Dans la deuxième catégorie, les critiques automatiques, je range les fans, les fans de lyrique en premier. Leurs admirations, et leurs détestations, sont inconditionnelles, exclusives, pavloviennes……Mais ce type de critiques automatiques vaut pour le piano, le violon, les chefs d’orchestre….

Heureusement, il y a une troisième catégorie, les critiques autocritiques. Ceux qui n’ont pas d’avis définitif, qui font confiance à leur expérience et à leurs oreilles, plutôt qu’à l’air du temps, à la pression de la « com », qui aiment et respectent  suffisamment les artistes pour ne tomber ni dans la complaisance ni dans la condescendance.

La critique est une école de l’humilité. J’en ai fait l’expérience grâce à la première émission de critiques de disques qui a reposé sur le principe de l’écoute à l’aveugle, Disques en lice, lancée fin 1987 sur Espace 2, la chaîne culturelle de la Radio suisse romande, par François Hudry. Pendant six ans, jusqu’à mon départ pour France Musique, semaine après semaine, nous avons exploré tous les répertoires, entendu, comparé des centaines de versions et appris la modestie. Tel(le) pianiste présenté(e) comme une référence absolue ne passait jamais l’épreuve de la première écoute, tel orchestre au son typiquement américain s’avérait être plus français que français, tel(le) chanteur/euse  si reconnaissable était un(e) illustre inconnu(e). »  (extraits de mon billet Le difficile art de la critique 9 septembre 2015)

Pour en revenir au sujet initial – les symphonies de Schubert ! – l’écoute anonyme de six versions de la 5ème symphonie de Schubert, dans Disques en liceavait été fatale… à Claudio Abbado, en même temps qu’elle avait révélé Beecham !

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Encore un exemple tout récent ! Puisque j’ai osé cibler les fantaisies que se permettait Nikolaus Harnoncourt dans sa première intégrale des symphonies de Schubert avec le Concertgebouw et que, de ce fait, je me suis rendu coupable du crime de lèse-Harnoncourt, que mes accusateurs se donnent la peine d’écouter la Table d’écoute à laquelle Camille de Rijck avait eu la faiblesse de me convier, sur la 40ème symphonie de MozartEcoute à l’aveugle, comme toujours.

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Me taxeront-ils de trop d’enthousiasme ou de respect pour le grand chef disparu il y a deux ans ?

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Si la critique est une école de l’humilité, je devrais ajouter que l’écoute critique est, ou devrait être, une école de la tolérance. 

Sur ce blog, comme sur d’autres où j’ai choisi de m’exprimer, je n’impose rien à personne – qui serais-je pour le faire ? – et je me garde bien de poser des jugements, des avis définitifs. Je livre parfois des souvenirs, les méandres d’un parcours qui m’a conduit aux responsabilités que j’ai assumées et assume encore, mes goûts plus que mes dégoûts, mes enthousiasmes plus que mes déceptions. En toute liberté.

 

Le français chanté

Je n’ai pas recensé les chroniques de ce blog, où j’évoque le français, la langue française, mon amour des langues, et de cette langue en particulier. Et même si je peste contre cette  mode contemporaine des « journées », je dois reconnaître que la Journée internationale de la Francophonie ce 20 mars, couplée à une Semaine de la langue françaisea été illustrée de belle manière, en particulier par le président de la République sous la coupole de l’Académie française.

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Comme le relève ce matin un ami journaliste belge, à propos du discours d’Emmanuel Macron : Enfin un dirigeant français qui a compris ce qu’est la francophonie.

Je n’ai pas pu suivre l’allocution présidentielle. J’étais au même moment retenu au cimetière du Père-Lachaise par les obsèques d’une belle personne, la grand-mère maternelle de mes petits-enfants, née au Cambodge, victime avec sa famille des persécutions de Pol Pot, atterrie un jour de 1976 à Roissy alors qu’elle pensait rejoindre les Etats-Unis. La France devient sa nouvelle patrie, le français la langue qu’elle partagera exclusivement avec son mari et ses trois enfants, puis ses petits-enfants, la langue de l’amour familial.

Oui le discours du président dit bien la vraie puissance du français : lire  La francophonie est une sphère dont le France n’est qu’une partie.

L’édition 2018 du Festival Radio France Occitanie Montpellier (voir lefestival.eu) consacrera une large place au chant français, à la mélodie, à la chanson française, au français chanté dans tous ses éclats.

Parmi quantité de concerts où le chanté français sera mis à l’honneur, une soirée qui promet d’aussi belles émotions que ce disque, avec Marianne Crebassa et Fazil Say :

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Mais pour illustrer le propos présidentiel, faut-il rappeler que le « bien chanter » français n’est pas l’apanage des seuls artistes francophones ? Nous en avons eu encore la preuve lors de la Table d’écoute de Musiq3 du 25 février dernier consacrée aux Quatre poèmes hindous de Maurice Delage. Les deux chanteuses « vainqueuses » de l’écoute anonyme sont… Felicity Lott et Anne-Sofie von Otter !

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J’ai encore un souvenir très lumineux de la tournée qu’avait faite il y a dix ans, en août 2008, l’Orchestre philharmonique royal de Liège en Amérique du Sud, sous la direction de Pascal Rophé, avec une soliste magnifique, dans un répertoire qui n’allait pas de soi même devant les publics cultivés de Sao Paolo, Montevideo ou Buenos Aires : Susan Graham chantait les Nuits d’été de Berlioz. À la perfection, et si j’osais, mieux quant à la précision du texte, de la diction, que nombre de ses consoeurs francophones ! Car, en dehors de la scène, Susan Graham ne parlait pas un mot de français…

Dans une riche discographie, où tout est à écouter, je retiens, pour les conseiller vivement, ces deux albums

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Autre preuve de la qualité du français chanté par une non-francophone, ce célèbre air de Louise de Charpentier – le plus érotique de la littérature lyrique française – chanté par celle qui fit les beaux soirs mozartiens d’Aix-en-Provence, l’inoubliable Sophie du Rosenkavalier de Karajan, l’Américaine Teresa Stich-RandallA-t-on jamais mieux évoqué l’émoi amoureux ? Et comme pour ne pas faire oublier que le français n’était pas sa langue native, l’auditeur attentif relèvera juste une coquetterie de prononciation « l’âme encore – prononcée comme Angkor – grisée »… mais combien d’illustrissimes chanteurs ont trébuchéé sur ces diphtongues qui sont l’un des charmes et des difficultés du français, les on, en, in, an…

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Christa Ludwig fête aujourd’hui ses 90 ans, en pleine santé, sans rien avoir perdu de son humour et de son franc-parler, comme en témoigne l’interview qu’elle a donnée au Monde : Je suis une vache sacrée.

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Au milieu de tous les hommages qui lui ont été ou seront rendus (notamment par France Musique), juste un souvenir, celui d’une très belle journée de radio, en juin 1998, sur France Musique précisément… pour les 70 ans de la chanteuse allemande. Un bonheur de tous les instants, la dernière sortie publique de Rolf Liebermann, déjà très fatigué, mais qui avait tenu à venir témoigner son affection et son admiration à sa chère Christa. La présence évidemment du second mari de Christa Ludwig, Paul-Emile Deiber. Et dans ma discothèque, une précieuse dédicace signée sur le livret d’un « live » auquel la chanteuse tient particulièrement.

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Il sera temps de reparler plus tard des hommages discographiques, de leur qualité ou de leur pertinence. Pour l’heure souhaitons le plus heureux des anniversaires à notre Kammersängerin préférée !

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Triple gagnant

Il y a des disques qui pourraient passer inaperçus, ou qu’on écoute distraitement parce qu’on connaît tellement l’oeuvre qu’on n’y prête plus une oreille attentive.

Et voilà que j’ai trouvé sur mon bureau aujourd’hui une merveille, un disque qui rebat les cartes (signalé dans Le Monde du week-end) qui renouvelle complètement l’intérêt pour une partition qui, pour être spectaculaire, n’est pas la plus réussie de son auteur : le Triple concerto – ou plus exactement le Concerto pour piano, violon et violoncelle op.56 de Beethoven.

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L’affiche était prometteuse : une violoncelliste, Anne Gastinel, qu’on aime et qu’on admire depuis si longtemps, un pianiste, Nicholas Angelichpour qui les superlatifs me manquent depuis que j’ai la chance de le connaître et de le suivre, un violoniste, Gil Shaham impérial, et un chef qui m’a si souvent séduit, notamment dans son intégrale des symphonies de Beethoven avec la Deutsche Kammerphilharmonie.

12647495_10153400915357602_3332203588577930624_nMais trois stars réunies auprès d’un grand chef n’ont pas toujours donné les résultats qu’on pouvait espérer. La plus célèbre des versions en est la preuve, Richter lui-même aurait dit, après l’enregistrement, que ce qui préoccupait le plus le chef d’orchestre était… la photo !

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Anne Gastinel, dans un texte qui pourrait (devrait !) servir de modèle à tous les musicographes, explique les difficultés d’une oeuvre qui ne ressortit vraiment à aucun genre connu avant Beethoven : de la musique de chambre – un trio – élargie à un orchestre qui n’est pas un simple accompagnateur. Difficultés aussi pour son instrument, le violoncelle, qui mène véritablement la danse, parce qu’il ouvre le concerto et qu’il joue très souvent dans le registre aigu, donc très exposé.

On a coutume de dire que la partie la plus facile, la moins exigeante techniquement, est le piano. Quand on entend ce qu’en fait Nicholas Angelich, on est vite convaincu que le piano est tout sauf secondaire !

Le couplage est tout aussi original, un trio de jeunesse de Beethoven, son opus 11 pour clarinette, piano et violoncelle, parfois surnommé Gassenhauer : le troisième mouvement est une suite de variations sur un air – « Pria ch’io l’impegno » –de l’opéra L’amor marinaro ossia il corsaro de Joseph Weigl – air tellement populaire à l’époque qu’il était sifflé ou chanté dans les ruelles (les Gassen) de Vienne…

Anne Gastinel et Nicholas Angelich se sont adjoint les services du magnifique Andreas Ottensamer, clarinette solo de l’orchestre philharmonique de Berlin… Le même esprit fusionnel et juvénile, qui fait la force du Triple concerto, se retrouve dans ce trio op.11

img_0319Andreas (à gauche) ici aux côtés de son père Ernst, tragiquement mort d’une crise cardiaque à 62 ans l’été dernier, et de son frère Daniel qui a succédé à son père comme clarinette solo de l’orchestre philharmonique de Vienne !

PS Salut respectueux à Didier Lockwooddisparu brutalement ce dimanche, comme le père d’Andreas Ottensamer, et au même âge. Affection pour sa famille et pour sa dernière compagne.