Les inattendus (VIII) : Kurt Masur et Gershwin

Suite de la série  » quand on est au repos forcé, on redécouvre sa discothèque  » !

Je me rappelle une bien lointaine émission « Disques en Lice » qui avait pour thème la fameuse Rhapsody in blue de Gershwin. Je venais de découvrir, dans une collection très bon marché, une version très inattendue, un pianiste, un orchestre et un chef d’Allemagne de l’Est, et je l’avais trouvée tellement extraordinaire que j’avais insisté auprès du producteur de l’émission, François Hudry, pour qu’il la glisse dans l’écoute (anonyme). Que croyez-vous qu’il arrivât ? Ce fut la version finalement choisie par la tribune, devant de bien plus illustres enregistrements (Bernstein par exemple).

Depuis lors, j’ai découvert le disque complet gravé en 1975 et 1976 par Kurt Masur, « son » orchestre d’alors, le Gewandhaus de Leipzig, et le pianiste Siegfried Stöckigt (1929-2012).

On peut constater que, comme tous les disques enregistrés en Allemagne de l’Est dans les décennies 60 à 80, la prise de son est exemplaire de vérité des timbres, d’aération et d’étagement des plans sonores, comme « naturelle ».

Je signale à ceux de mes lecteurs qui voudraient se procurer ce CD qu’il est en vente, neuf, à tout petit prix ici.

La démonstration est faite que Gershwin n’appartient pas aux seuls Américains…

Kurt Masur, quelques années plus tard, devenu patron du New York Philharmonic, reviendra à Gershwin au disque pour accompagner Fazil Say.

Des vies de cinéma

Une indéfinissable grâce

La mort de Gaspard Ulliel, d’un accident de ski, nous a saisis, plongés dans la tristesse. À 37 ans, « trop jeune » pour mourir, comme s’il y avait un âge acceptable…

C’est ce que disait magnifiquement François Morel ce matin sur France Inter : Juste la fin du monde de Gaspard. À (ré)écouter absolument.

J’ai aimé Gaspard Ulliel dans tous ses rôles au cinéma. La sorte de douceur et de grâce qu’il dégageait n’était jamais posée, forcée. On aurait aimé l’avoir pour ami. On peut désormais le voir et le revoir, vivant, dans ses films.

J’en aime particulièrement deux : Un barrage contre le Pacifique (2007), d’après le roman éponyme de Marguerite Duras, et sa formidable incarnation d’Yves Saint-Laurent dans le film de Bertrand Bonello (2014).

Le charme fou de Trintignant

Comparaison n’est jamais raison, mais Gaspard Ulliel a quelque chose à voir avec le jeune Jean-Louis Trintignant. À cette différence près que l’acteur aujourd’hui âgé de 91 ans assumait manifestement plus crânement la séduction qu’il exerçait sur la gent féminine, et quelques belles actrices de son temps !

J’évoque Trintignant parce que, peu avant Noël, j’ai entendu Olivia de Lamberterie sur France 2 conseiller vivement un livre qui pourrait n’être qu’un énième recueil de souvenirs écrit à la va-vite, en général par une autre plume. J’ai suivi le conseil d’Olivia et j’ai vraiment aimé la délicatesse, non dénuée de franchise, voire de crudité, de la relation par Nadine Trintignant de ses années amoureuses avec Jean-Louis, et de ce qui les lie pour toujours. On y apprend, entre autres, que le cancer dont souffrirait l’acteur très âgé est une invention de sa part pour se débarrasser de la curiosité des journalistes…

« Nadine Trintignant raconte pour la première fois, dans ce livre lumineux et bouleversant, son histoire d’amour avec Jean-Louis Trintignant, son premier mari. C’est avec l’accord de l’acteur qu’elle livre aujourd’hui ce témoignage.  » Écris-le, lui a-t-il dit, tu es la seule à me connaître en profondeur. La seule à avoir compris.  » Elle révèle, au fil de ses souvenirs, des éléments de leur correspondance amoureuse, reflet de leur passion réciproque. 
Le récit de cette relation, dont elle ne cache aucune des péripéties, est jalonné de confidences de Jean-Louis sur lui-même, son enfance, sa carrière. Nadine Trintignant, qui fut de son côté réalisatrice de films célèbres (Défense de savoir, Ça n’arrive qu’aux autres, Colette), nous plonge au coeur d’une aventure artistique qui lui a permis de côtoyer les plus grands. De Jules Dassin, Marlon Brando, Jacques Prévert, Catherine Deneuve et Marcello Mastroianni à Yves Montand, 
Simone Signoret, Louis Malle, Claude Lelouch, Costa-Gavras et tant d’autres. Figures d’une époque excetionnelle dans l’histoire du cinéma français, dont nous gardons tous la nostalgie. 

Entre ombres et lumières, Nadine Trintignant revient sur la mort tragique de Marie et celle, prématurée, de sa seconde fille, Pauline. Deux épreuves partagées avec un homme lui-même aujourd’hui aux prises avec la maladie, dont elle montre l’admirable dignité dans le grand âge ».
(Présentation de l’éditeur)

Sous les pavés la musique (IX) : Karl Böhm et Deutsche Grammophon

J’étais tellement persuadé d’en avoir parlé… que j’ai oublié de le faire.

Après le coffret des enregistrements Philips et Decca (lire Karl Böhm : l’héritage Philips et Decca), c’est au tour de Deutsche Grammophon d’honorer Karl Böhm, quarante ans après sa mort.

Remy Louis ne m’en voudra pas de citer in extenso le papier qu’il consacre aujourd’hui sur Diapason au grand chef disparu en 1981. Il n’y a pas meilleur « böhmologue » sur la planète musique :

« Le quarantième anniversaire de la mort de Karl Böhm (1894-1981) a enfin décidé DG à redonner sa place légitime à l’une de ses grandes signatures, en réunissant dans un son glorieux toutes ses gravures orchestrales de studio (et quelques live), concertos inclus (Guilels et Pollini). Un parcours ouvert (Symphonie no 5, 1953) et refermé (9e, 1980) avec Beethoven. Tous les témoignages parlés (en allemand) sont là aussi. De 1953 à 1980, au Böhm mature succède celui du grand âge, de Berlin à Vienne, avec des retours à Dresde (Schubert, Strauss bien sûr), et l’arrivée tardive du Lon-don Symphony. De la mono à la stéréo digitale, on retrouve ce qui était éparpillé dans les coffrets « Great Recordings 1953-1972 », « The Symphonies » (cycles Mozart, Beethoven, Schubert, Brahms) et « Late Recordings ». Ajout majeur : l’« intégrale » Mozart (1959-1968) bénéficie d’une édition Blu-ray audio à la présence aérée qui la fait revivre comme jamais.

Berlin et Vienne

Berlin a été l’orchestre principal de Böhm chez DG jusqu’au début des années 1970 car Vienne était d’abord sous contrat Decca. Mais le désir du chef d’enregistrer avec « son » Philharmonique était tel qu’un accord fut trouvé : Haydn (Symphonies nos 88 à 92, Symphonie concertante), les concertos pour vents de Mozart, les intégrales Beethoven et Brahms, les géniales 7e et 8e de Bruckner – assurément deux sommets – incarnent profondément une culture que Böhm – styrien, pas viennois – a entretenue et façonnée à son tour avec exigence ; l’évocation parlée de sa relation avec les Wiener (près de douze minutes, inédites en CD) en est le précieux écho.

On s’en souvient comme si c’était hier : rayonnant du cœur même de la sonorité, cette fluidité et ces mille reflets d’or entendus dans la trilogie mozartienne au Théâtre des Champs-Elysées en 1979. S’en rapprochent les concertos pour cor de Mozart, les Haydn (vraiment uniques, sans prédécesseur ni successeur), la « Pastorale » ou l’ultime 9e de 1980 (étrangement pré-mahlérienne dans ses timbres, ses espaces sonores), le Largo inouï de la « Nouveau Monde », les Wagner sublimés. Cette quintessence imprègne aussi les Tchaïkovski tardifs et extraordinairement épurés du LSO (4e, 5e, et « Pathétique »), ni allemands, ni russes, mais d’ailleurs : un monde en soi, sans descendance.

Comparaisons

Pour avoir joué avec les trois, un musicien de Chicago disait que Solti était d’abord un chef rythmique, Barenboim harmonique, Muti mélodique. Böhm fusionne ces éléments dans un point d’équilibre qui n’est pas ce juste milieu que raillait Schönberg, mais ce seuil où l’œuvre semble réalisée sans effort dans toutes ses potentialités, en écartant tout extrémisme extérieur. Et dans une conscience aiguë du style, doublée de l’accueil libéral des couleurs et de la sonorité de chaque formation.

Rapprocher les prises effectuées avec Berlin, puis Vienne (divers Mozart dont la Symphonie concertante pour vents, 3e et 7e de Beethoven, 5e et 8e de Schubert, 1re et 2e de Brahms… ) est révélateur ; la différence est marquée chez Brahms, impérieux et emporté par de sombres élans à Berlin, plus relaxé à Vienne. Elle vaut aussi pour les deux formidables Vie de héros de Strauss de Dresde et Vienne : on croit d’abord entendre un autre chef, mais…

Sur la question des tempos, nos goûts ont évolué pour le répertoire classique, les premiers Schubert ; mais les siens ne sont-ils pas salvateurs dans un monde hystérisé ? Böhm est à la fois précis, articulé, savamment contrasté et toujours narratif. Sombre avec Berlin, il est lumineux avec Vienne… mais partout clair, intérieurement intense.

Le charme et la joie

Un été indien réchauffe les Mozart de Vienne (les 38e et 39e !), préservant cet élan qui faisait écrire au compositeur André Boucourechliev, chroniquant les Concertos nos 19 et 23 avec Pollini, que le vrai soliste de ce disque était Böhm lui-même. Walter Legge admirait « sa manière si naturelle de faire de la musique, l’aisance suprême avec laquelle il passait d’un tempo à un autre, la chaleur humaine, l’humour, le pathos contenu ». Ajoutons : le charme – les Haydn, les valses de Strauss, les cordes si viennoises de Pierre et le loup !

Pourtant, une dimension plus faustienne sous-tend ses Mozart berlinois, d’une unité surprenante si on songe qu’il n’a jamais dirigé nombre d’entre eux en concert. Il déclarait dans une interview télévisée ne pas croire totalement à la joie chez Mozart – aveu remarquable. Ses lectures sont exemptes de sentimentalisme mais non de tourments, strictes de forme mais nuancées dans le détail, et d’un naturel agogique et d’une plénitude sonore exaltants – ainsi des fabuleuses Sérénades « Haffner » et « Posthorn ». Que d’aucuns, aujourd’hui, n’adhèrent pas à ce son, à cette vision, se comprend, et ne tient pas seulement aux bouleversements stylistiques intervenus depuis sa disparition : du vivant de Böhm, le Mozart de Szell, par exemple, traçait une tout autre voie.

Voilà bien une somme, dont l’écoute ne dissipe jamais, en dépit de son évidence musicale, le mystère que recelait l’homme. Visuels (pas toujours les tout premiers) originaux, brève notice de Richard Osborne (sans traduction française). Regrettons que DG n’ait pas repris l’hommage pénétrant, signé Erik Werba, qui ouvrait l’édition vinyle originale de l’intégrale Mozart. Le pianiste savait ce que Böhm représentait. » (Remy Louis, DiapasonMag).

Mes préférences à moi

Je n’ai rien découvert dans ce coffret, qui a toutefois l’immense avantage de regrouper des parutions jusqu’alors disparates, et d’être richement documenté.

Remy Louis souligne, à juste titre, qu’on peut être décontenancé par la « paisibilité » des Mozart et des Schubert de Böhm, surtout si on a dans l’oreille les Harnoncourt, Gardiner et autres tenants de l’interprétation « historiquement informée ».

Tout admiratif que je sois du chef autrichien, je n’arrive vraiment pas à me faire à ces Mozart sans vie ni ressort (le finale de cette 25ème symphonie !!)

La comparaison avec son aîné d’une dizaine d’années, pourtant réputé pour ses lenteurs, Otto Klemperer, est… édifiante !

En revanche, Haydn réussit plutôt au natif de Styrie, et le bouquet de symphonies (88-92 et 105) qu’il grava avec les timbres fruités de Vienne, figure depuis longtemps dans les favoris de ma discothèque

« La » Première de Brahms

Ce coffret contient, pour moi, « la » version définitive de la Première symphonie de Brahms. Je ne connais pas de finale plus rageur, plus tourmenté, plus contrasté aussi, que celui de Böhm à Berlin en 1959.

Mais toutes les symphonies de Brahms – l’intégrale viennoise – sont de la même eau sous la baguette à la fois si impérieuse et souple de Böhm.

Prokofiev et Saint-Saëns

J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer deux raretés de la discographie de Böhm : un fantastique Carnaval des animaux de Saint-Saëns, et ce qu’on pourrait considérer comme la version de référence, pas moins, de Pierre et le Loup de Prokofiev. Avec juste un bémol : le coffret comprend les versions en anglais et en allemand (c’est le propre fils de Karl Böhm, l’acteur Karlheinz, qui en est le récitant) mais omet la version française parue jadis avec Jean Richard !

Johann et Richard Strauss

On sait les affinités électives entre Richard Strauss et Karl Böhm (pour les opéras voir le coffret paru en 2018 : Böhm les opéras Deutsche Grammophon) C’est évident dans les poèmes symphoniques.

De l’autre Strauss, Böhm, outre une Fledermaus d’anthologie avec Gundula Janowitz, n’a gravé qu’un seul disque de valses et polkas. Des modèles, comme ces Roses du Sud de haute école.

Je suis plus circonspect que Remy Louis sur les Tchaikovski gravés à Londres, une Neuvième de Dvorak bien sérieuse.

Mais rien n’est médiocre ni négligeable dans ce beau coffret !

Les inattendus (VII) : Adrian Boult et Schumann

Un chef anglais – Adrian Boult – dirigeant Beethoven et Brahms, je n’imaginais pas que cela pût susciter autant d’intérêt et de discussions sur Facebook (Les inattendus : Boult, Beethoven et Brahms)

Continuant d’explorer ma discothèque « boultienne » j’ai retrouvé une série extraordinaire des premiers enregistrements stéréo du chef anglais, republiés par le label First Hand, et en particulier une intégrale vraiment exceptionnelle des symphonies de Schumann :

Si on commence par la 3ème symphonie, dite Rhénane, où la plupart des grandes baguettes fait dans le majestueux, voire le contemplatif, le parti pris d’Adrian Boult est sidérant : quelle allégresse dans le premier mouvement, quelle poésie romantique, allégée de tout empois, dans les mouvements intermédiaires !

La version de Carl Schuricht à Stuttgart le cède de peu à Boult, mais la comparaison avec leurs contemporains, au hasard Klemperer, Karajan, Kubelik, n’est pas à l’avantage de ces derniers.

Dans la Première symphonie, Adrian Boult dirige… ce qu’indique la partition, ne « monumentalise » jamais son propos. Ainsi le troisième mouvement est-il vraiment « molto vivace » :

Comment ne pas admirer la transition entre 3ème et 4ème mouvement de la Quatrième symphonie, où Adrian Boult crée un suspense presque étouffant, sans pourtant sembler solliciter exagérément ni la partition ni son orchestre ?

Un mot des ouvertures de Berlioz qui figurent sur ce triple album. On sait de longue date les affinités des chefs britanniques avec Berlioz (Beecham, Colin Davis, Gardiner…). Ce qu’en fait Adrian Boult ne manque pas d’intérêt, même si la modération des temps peut parfois surprendre. Curieusement Boult semble à distance de la fougue et de l’impétuosité qu’on associe d’ordinaire au compositeur natif de La Côte Saint-André.

La Diva inconnue

Tous les matins du monde d’Alain Corneau, à partir du roman de Pascal Quignard, avait révélé au grand public tout ensemble la viole de gambe, M. de Sainte-Colombe, Marin Marais et Jordi Savall.

On peut en dire autant du film Diva (1981), le premier long-métrage du réalisateur Jean-Jacques Beineix, qui vient de disparaître à 75 ans.

Soudain, grâce à la voix de Wilhelmenia Fernandez, le public se prit de passion pour un air d’un opéra jusqu’alors connu des seuls initiés à l’art lyrique, La Wally, d’Alfredo Catalani (1854-1893)

On mesure mal aujourd’hui l’engouement (et la détestation de la part de certains critiques) que suscitèrent le film d’abord, l’actrice/.chanteuse américaine qui concurrença vite en termes de notoriété sa compatriote Barbara Hendricks, sur tous les plateaux de télévision, et l’opéra italien.

Mais on en resta à peu près là quant à approfondir nos connaissances sur le compositeur et l’opéra. Catalani né quatre ans avant Puccini dans la même ville de Lucques, mort de la tuberculose à 39 ans à Milan, n’a écrit que six opéras, dont deux seulement, inspirés de légendes germaniques, ont connu une certaine notoriété (Loreley en 1890 et La Wally en 1892)

Ce n’est pas faire injure au joli filet de voix de Wilhelmenia Fernandez, que de dire qu’elle n’aurait pas pu chanter le rôle sur scène, celui-ci requérant une ampleur, une couleur, qui ne sont pas les siennes, mais qu’illustrent au disque Renata Tebaldi – même captée sur le tard (1970) – ou Eva Marton;

Mais qui pourrait surpasser Maria Callas dans cet air ?

On ne va pas résumer la carrière de Jean-Jacques Beineix à ce premier film fondateur, on a beaucoup aimé la suite de son parcours cinématographique.

On trouve sur YouTube une représentation (tyrolienne à souhait !) de la Wally donnée au théâtre de Piacenza, avec une distribution plus qu’honnête.

Les inattendus (VI): Adrian Boult, Beethoven et Brahms

J’avais déjà consacré un demi-billet (Plans B) au chef britannique Adrian Boult (1889-1983) qui est resté dans l’histoire pour avoir créé et souvent dirigé plusieurs oeuvres de son compatriote Edward Elgar.

Et comme les clichés ont la vie dure, chef anglais ==> musique anglaise !

Boult et Brahms

C’est évidemment un cliché auquel j’ai échappé depuis longtemps, par exemple en découvrant une version extraordinairement lumineuse, allante, de la Rhapsodie pour contralto et choeur d’hommes de Brahms, qu’on entend beaucoup trop souvent sous d’autres baguettes comme un extrait de requiem !

Je me suis ensuite intéressé au corpus symphonique de Brahms, dont j’avais dû lire ici ou là que Boult était un interprète éclairé.

En écoutant et réécoutant les Brahms d’Adrian Boult, je me demande si on ne tient pas là l’une des plus parfaites visions de ces symphonies.

Peu ont réussi comme lui la si problématique 3ème symphonie : Boult ne fait ni dans la grandiloquence, ni dans le germanisme brumeux, il éclaire les lignes, le balancement schubertien du deuxième mouvement, la nostalgie viennoise du troisième, et l’intense poésie des premier et quatrième mouvements qui se répondent en miroir.

Boult et Beethoven

Mais c’est sans doute chez Beethoven qu’on attend le moins Adrian Boult. Et pourtant l’Anglais a été à bonne école, c’est le cas de le dire, puisque formé à Leipzig par Arthur Nikisch.

Dans le coffret De Bach à Wagner (voir plus haut), il y a une superbe Pastorale (que Warner a rééditée en numérique)

Une Pastorale qui musarde, chante à l’infini, éveille en nous des « sentiments joyeux »

C’est un peu compliqué de trouver les enregistrements beethovéniens de Boult en CD, sur YouTube on trouve un peu tout et n’importe quoi (en qualité de restitution) mais on ne se lasse jamais de l’art de cet immense chef.

Le cor merveilleux de Dale C.

Allez savoir pourquoi, quand on commence à découvrir la musique, des noms vous fascinent et se gravent à jamais dans la mémoire… C’est le cas, depuis mon adolescence, de Dale Clevenger, un nom qui sonnait star de Hollywood, évoquait les grands espaces du Midwest américain. C’était un nom que j’avais vu sur certains de mes premiers disques, comme celui-ci :

Dale Clevenger, le légendaire cor solo de l’orchestre symphonique de Chicago, est mort avant-hier, à 82 ans, en Italie où il s’était retiré après avoir occupé son poste à Chicago de 1966 à sa retraite en 2013 !

Imaginez le bonheur qui fut le mien, lorsque, à l’automne 2006, je passai quelques jours à Chicago, à l’invitation de Louis Langrée (qui faisait alors ses débuts au Lyric Opera, dirigeant Iphigénie en Tauride de Gluck avec Susan Graham dans le rôle titre). Nous avions des places pour un concert du Chicago Symphony, dirigé par Paavo Järvi, avec les Kindertotenlieder de Mahler en première partie (avec Matthias Goerne !), et la monumentale 10ème symphonie de Chostakovitch en seconde partie. Je repérai immédiatement Dale Clevenger, et si je ne l’eusse pas fait visuellement, je l’aurais fait à l’oreille. Tellement il était reconnaissable. Inutile de dire, qu’à 66 ans, Clevenger pouvait en remontrer à tous ses collègues, quant à la sûreté technique et à la projection de son instrument.

Discographie non exhaustive, à commencer par cette pièce de pure virtuosité de Schumann, ce Konzertstück pour 4 cors, dirigé par Daniel Barenboim.

La sérénade pour cor, ténor et orchestre de Britten – déjà citée plus haut – est évidemment un must, autant pour l’un et l’autre solistes et la direction lumineuse de Carlo-Maria Giulini.

Un disque que j’avais acheté à Chicago justement, un double CD dont le titre est explicite – le titre de « Principal » aux Etats-Unis remplace celui de « solo » ou « premier soliste » qu’on trouve en Europe –

C’est en Europe que Dale Clevenger a enregistré le répertoire classique des concertos pour cor (Haydn, Mozart)

Bien entendu, on entend, on reconnaît le cor merveilleux de Dale Clevenger dans nombre d’enregistrements symphoniques réalisés sous la direction des deux chefs qu’il a connus à Chicago, Georg Solti et Daniel Barenboim. Deux exemples éloquents extraits de la Cinquième symphonie de Mahler sous la conduite de l’un et l’autre :

On recherchera aussi les enregistrements de musique de chambre où le cor de Clevenger se fait souvent plus solaire que mélancolique.

Régime de fête (VII) : la marche des Rois

Mon unique petit-fils porte le nom de l’un des rois mages, il n’est donc pas surpris, chaque 6 janvier, qu’on lui demande où sont les deux autres. J’ai bien ri à cette photo, sachant que la grand-mère du petit-fils en question s’appelle Fanny…

Blague à part, je n’ai ni l’envie, ni le temps de faire un long article sur la mythologie des rois mages et de l’Epiphanie. On peut toujours compter sur Jean-Marc Onkelinx pour puiser à bonne source (lire Epiphanie).

La marche des rois

Depuis qu’enfant je la chantais, je ne me suis jamais vraiment soucié de l’origine de la chanson La marche des rois mages.

De bon matin, j’ai rencontré le train
De trois grands Rois qui allaient en voyage,
De bon matin, j’ai rencontré le train
De trois grands Rois dessus le grand chemin.

Venaient d’abord des gardes du corps,
Des gens armés avec trente petits pages,
Venaient d’abord des gardes du corps,
Des gens armés dessus leurs justaucorps.

Puis sur un char doré de toutes parts,
On voit trois Rois modestes comme des anges,
Puis sur un char doré de toutes parts,
Trois Rois debout parmi les étendards.

L’étoile luit et les Rois conduit
Par longs chemins devant une pauvre étable,
L’étoile luit et les Rois conduit
Par longs chemins devant l’humble réduit.

Au fils de Dieu qui naquit en ce lieu
Ils viennent tous présenter leurs hommages,
Au fils de Dieu qui naquit en ce lieu
Ils viennent tous présenter leurs doux vœux.

De beaux présents, or, myrrhe et encens,
Ils vont offrir au maître tant aimable,
De beaux présents, or, myrrhe et encens,
Ils vont offrir au bienheureux enfant
.

Une chanson populaire attribuée à Joseph-François Domergue (1691-1728), curé d’Aramon dans le Gard, mais qui a connu de nombreux avatars, et des versions en provençal et en français.

Je me rappelle une question qui revenait toujours en classe à propos du « train » du premier vers : personne ne comprenait comment on pouvait « rencontrer un train ». Question restée sans réponse durant mon enfance, sans doute pas la faute de nos instituteurs, qui ne menaient – déjà à l’époque ! – pas « grand train ».

Ne pas compter non plus sur les très jolies voix du choeur d’enfants du Bolchoi pour comprendre un traitre mot de la chanson :

C’est évidemment Bizet qui a définitivement popularisé cette Marche des Rois en l’intégrant à sa célèbre musique de scène L’Arlésienne, composée pour le drame éponyme d’Alphonse Daudet :

On sait le tube du répertoire symphonique que c’est devenu, malgré l’échec de la musique de scène. Ce qui ne veut pas dire qu’elle réussit à tous les chefs.

J’aime beaucoup, pour ma part, cette très belle, vigoureuse et poétique version dénichée sur YouTube. J’en profite pour adresser des voeux chaleureux et saluer affectueusement mon amie Nathalie Stutzmann qui, en plus d’être la grande contralto qu’on aime depuis longtemps, est aujourd’hui la meilleure cheffe française en exercice, et l’une des meilleures dans le monde.

Aussi étrange que cela semble, il est plutôt difficile de trouver de bonnes versions notamment de ce Prélude de l’Arlésienne. Souvent trop lent, trop pesant, même sous d’illustres baguettes que, par charité, on ne citera pas.

Comme souvent, pour le répertoire français, on trouve à Montréal avec Charles Dutoit l’esprit festif et transparent de Bizet.

Epiphanie

On ne peut évidemment faire l’impasse sur la seule oeuvre qui porte le nom d’Epiphanie, la « fresque musicale pour violoncelle et orchestre » écrite en 1923 par André Caplet. J’ai au moins deux bonnes raisons de l’évoquer ici. D’abord parce que l’un des plus beaux enregistrements de l’oeuvre a été réalisé par Marc Coppey avec l’Orchestre philharmonique royal de Liège et Pascal Rophé, et ce qu’on ne sait pas forcément, c’est que c’est la suggestion d’Henri Dutilleux lui-même que ce couplage d’Ephiphanie de Caplet avec son chef-d’oeuvre Tout un monde lointain.

Deuxième raison, tout aussi réjouissante, la perspective, maintenant très prochaine, de la réédition d’une des premières grandes versions au disque de l’oeuvre de Caplet, où l’on retrouve (comme par hasard !) Charles Dutoit et surtout l’ami Frédéric Lodéon, du temps où il était le violoncelliste français le plus inspiré, le plus fougueux, le plus flamboyant en effet.

Une vie parisienne

Cette année pas de 31 décembre ni en Namibie, ni à Stockholm, ni à la Semperoper de Dresde, ni à la Staatsoper de Berlin (tiens c’est amusant le concert de l’an des Berliner Philharmoniker vient de s’achever, sur Arte, sous la direction de Lahav Shani – remplaçant Kirill Petrenko – le même Shani était à l’oeuvre il y a trois ans ! -), ni parmi les lions, les zèbres et les éléphants du Kenya, mais chez moi comme l’an passé, pour les mêmes raisons sanitaires, et un nécessaire repos raisonnable.

Vive Offenbach

L’avenue Montaigne, toujours aussi éblouissante.

J’étais hier soir au Théâtre des Champs-Élysées pour un spectacle qui suscite la polémique parmi mes amis (lire La Vie parisienne : le débat continue).

J’avoue ne pas avoir envie de participer à cette polémique, même si j’ai trouvé cette Vie parisienne plutôt déséquilibrée, un peu faiblarde côté vocal, avec un quatrième et un cinquième actes dont je me demande encore ce qu’ils apportaient à l’ouvrage.

Mais visuellement on s’est bien amusés, musicalement on a apprécié la tenue et les timbres des Musiciens du Louvre et découvert, du même coup, un jeune chef plus qu’habile dans ce répertoire si vétilleux, Romain David. Certains ont critiqué la mise en scène de Christian Lacroix, plus souvent habitué à habiller de costumes rutilants ses interprètes.

En dehors de longueurs inutiles, on ne peut regretter la soirée qu’on a passée au Théâtre des Champs-Élysées.

Pourtant très bien placé dans la salle, on a souvent eu l’impression de voix sous-dimensionnées, parfois difficilement audibles. Mais rien n’a pu gâcher notre plaisir – comme mardi soir – en constatant la salle comble, la ferveur du public, alors que tant de tristes nouvelles sont diffusées chaque jour.

Que 2022 nous débarrasse des sombres paysages que nous avons traversés depuis deux ans. Je nous le souhaite ardemment !

Voici la distribution qui jouait ce 30 décembre :

Gabrielle: Florie Valiquette

Gardefeu : Flannan Obé

Bobinet: Florent Deleuil

Le baron de Gondremarck : Marc Labonnette

La baronne : Marion Grange

Métella : Eléonore Pancrazi

Le Brésilien : Eric Huchet

Urbain/Alfred : Laurent Kubla

Pauline : Elena Galitskaya

Joseph : Carl Ghazarossian

Madame de Quimper-Karadec : Ingrid Perruche

Clara : Louise Pingeot

Bertha : Marie Kalinine

Madame de Folle-Verdure : Caroline Meng

Avis mitigés

Je profite de cet entre-deux-fêtes, sans activité « rééducative » post infarctus, pour jouer les touristes à Paris. Content d’ailleurs qu’à la différence de la ridicule valse-hésitation du gouvernement belge (lire Ils n’ont donc rien compris), le gouvernement français n’ait pas décidé la fermeture ou une réduction de jauge intenable des lieux de spectacle et de culture.

Cole Porter

Mardi soir, j’étais donc au théâtre du Châtelet, où je n’étais pas retourné – mon blog en témoigne – depuis cinq ans et le spectacle de clôture de l’ère Choplin (L’anti-déprime). L’affiche promettait : Cole Porter in Paris

On a pu en profiter pour visiter un peu le grand théâtre parisien rénové. Couleurs claires et lumières crues. De la terrasse du 5ème étage (qu’on ne connaissait pas) belle vue sur le centre de Paris.

D’où vient un sentiment de pas totalement réussi, et même d’occasion manquée, dans le spectacle qu’on a vu ? Pourtant on a souvent aimé les musiciens de ce Cole Porter, Les Frivolités parisiennes (Les Bains macabres de Guillaume Connesson, Sainte Nitouche, Le Testament de tante Caroline, etc.). Ils sont toujours remarquables en format jazz band.

C’est sans doute, comme l’écrit Ariane Batelier dans Le Figaro, que : « Cole Porter a vécu à Paris de 1919 à 1939. En figure des Années folles. Il était à la fois le mari de Linda Lee Thomas, milliardaire plus âgée que lui, et l’amant de Boris Kochno, le dernier secrétaire de Serge de Diaghilev, génial créateur des Ballets russes…. On aimerait retrouver cette ambiance dans le show du Châtelet. Voir resplendir la vie de cet homme extravagant qui vivait dans un hôtel particulier au 13, rue Monsieur, se levait à l’aube pour dire ses prières, partait monter à cheval, reprenait ses esprits avec un champagne au bar du Ritz, composait sur un piano blanc et rejoignait à Venise la Café Society d’Elsa Maxwell. Cole Porter in Paris n’en garde malheureusement que la nostalgie« .

Le parti de Christophe Mirambeau, créateur de ce spectacle, de faire un récit musical – Cole Porter est incarné et (mal) chanté par trois interprètes qui se complètent et parfois se superposent – dans une suite de tableaux aux décors minimalistes (on est quand même dans un ancien temple de l’opérette !) ne fonctionne pas. « Pour Cole Porter, auteur de Kiss Me Kate, Can Can ou Anything Goes, il faudrait un show à tout casser, on a un « récit musical », avec textes platement didactiques en français sur la vie du musicien américain, qui enchaînent sur des chansons en anglais. Cole Porter flotte dans des habits trop grands. Cependant, passé la déception, le spectacle, s’il ne comble pas les regards, s’écoute du moins avec un certain plaisir. (Le Figaro)

Je dois aussi ajouter qu’il manque à ce « show » notamment et même surtout chez les chanteurs et chanteuses ces caractérisations vocales qui restent en mémoire une fois éteints les feux de la rampe.

Mais soyons heureux que, malgré une brève interruption pour cause de « cas contact », ce spectacle puisse avoir lieu.

Les frères Morozov

Les Karamazov de Dostoievski étaient trois, les Morozov dont la collection est actuellement présentée à la Fondation Vuitton étaient deux : Ivan né en 1871, mort il y a cent ans le 21 juillet 1821.

Ivan Morozov peint par Edouard Serov devant une toile de Matisse que les frères avaient achetée.

Le frère aîné, Mikhaïl, né en 1870, est mort jeune, à 33 ans.

Avant de dire un mot de ce qu’on a vu ce mercredi, cette remarque sur les conditions d’accueil et de non-respect du public d’un établissement voulu et conçu par Bernard Arnault comme devant être exemplaire.

Comme dans tous les musées, et singulièrement depuis la crise sanitaire, il faut réserver à l’avance une date et une heure.

Ce qu’on avait fait pour 11h30 aujourd’hui. Moyennant quoi, à 11h25, une file immense piétinait sous la pluie (et sans parapluie Vuitton offert par le musée !) tandis que finissaient seulement d’entrer les gens qui avaient réservé pour 11 h!

Le résultat c’est qu’une fois parvenus à l’intérieur, dans un hall d’accueil d’ailleurs exigu où il faut demander son chemin pour trouver les toilettes, ou les vestiaires complètement débordés (la fondation Vuitton doit être le seul musée au monde où on voit des visiteurs se promener dans les salles d’exposition avec des parapluies dégoulinants !), l’affluence est telle qu’il faut prendre la foule à revers et passer au plus près des toiles pour apercevoir ce qu’on nous y présente.

Le respect des distances ? l’aération dans des lieux où les gens s’agglutinent ? Il est vrai qu’à entendre pas mal de réflexions, on se demande ce que certains font ici – ce doit être le « must » à faire à Paris pendant les fêtes !

Quant à l’exposition elle-même, elle mérite la visite, même si on est loin du choc ressenti lors de l’exposition Chtchoukine (L’imprononçable collection) il y a cinq ans.

Une collection certes impressionnante par la quantité d’oeuvres rassemblées, mais peu de chefs-d’oeuvre inconnus ou exceptionnels.

Prédilection des frères Morozov pour Pierre Bonnard.

Ici un portrait de Fiodor Chaliapine par Constantin Korovine.

Un Cézanne bien connu

Un Edvard Munch plus rare.

On est en revanche saisi par les grands décors peints qu’Ivan Morozov avait commandés en 1907 à Maurice Denis pour la salle de musique de son hôtel moscovite.