Insondable mélancolie

Comme je l’écrivais hier (Des ténèbres aux lumières du Nordla seconde partie du concert de l’Orchestre philharmonique royal de Liège vendredi soir était composée des Danses symphoniques, l’ultime opus de Rachmaninov.

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Un tromboniste suédois

Cette oeuvre a un lien particulier avec la Salle philharmonique de Liège. Elle figurait au programme du concert du 18 janvier 2002, l’orchestre était dirigé par Oswald Sallaberger, le soliste était le tromboniste ChristianLindberg (!!) – aucun lien de parenté avec le compositeur Magnus Lindberg -. Programme original, comme on a toujours aimé les faire à Liège : de Stravinsky les deux Suites pour petit orchestre, de Leopold Mozart le concerto pour trombone, de Berio un Solo pour trombone… et les Danses symphoniques de Rachmaninov ! Pour être franc, en dehors de la prestation du tromboniste suédois, je n’aurais pas retenu grand chose de ce concert, s’il n’avait été le cadre d’un événement exceptionnel.

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Visite royale

J’avais, contre tous les usages, écrit directement au Palais royal pour inviter le roi et la reine des Belges au concert inaugural du mandat de Louis Langrée en septembre 2001, rappelant aux souverains que la Salle Philharmonique, anciennement salle de concert du Conservatoire de Liège, avait rouvert en septembre 2000 après une complète rénovation. J’avais reçu une aimable réponse négative.

En décembre 2001, ma secrétaire de l’époque m’annonce, à mon retour d’une journée à Bruxelles, que « le secrétaire de la Reine » a tenté de me joindre. Un coup de téléphone du pape n’aurait pas fait plus d’effet… Je rappelle le secrétaire en question, un jeune, brillant et très aimable diplomate, qui m’indique, en effet, que la reine Paola a jeté son dévolu sur le concert du 18 janvier 2002, mais qu’il s’agira d’une présence privée, qui ne nécessite aucune mesure particulière. Au tout début janvier, le même me rappelle pour me dire que, finalement, le roi Albert II participera également à ce concert.

Changement complet de perspective : une présence même non officielle du chef de l’Etat à un concert public ne peut s’imaginer sans un certain protocole et la mise en oeuvre de mesures de sécurité. Les services du Gouverneur de la province (l’équivalent d’un préfet en France) et de la Ville de Liège sont mis au courant et entendent prendre la main sur l’organisation du concert. Je me fie, quant à moi, aux recommandations de mon interlocuteur au Palais. Le soir venu, le public est prié de s’installer dans la salle sans attendre l’arrivée royale. Le Gouverneur de la province et le bourgmestre (maire) de Liège sont plantés à l’entrée de la salle, je me joins à eux en voyant bien qu’ils me regardent de travers, mais je suis les ordres que le Palais m’a donnés. Je suis l’hôte des lieux, c’est à moi d’accueillir le roi et la reine. À partir de là, je vais piloter seul la soirée. On prend une belle photo au bas du grand escalier, les caméras filment.

Il est prévu qu’arrivés en haut de l’escalier, le bourgmestre et le gouverneur gagnent leurs places dans les loges qui leur sont attribuées. Contrairement à tous les usages, la femme du gouverneur attend les souverains pour les saluer, une causette s’engage, alors que tout est minuté pour que l’hymne national retentisse dès que le roi et la reine accèdent à la loge d’honneur, devenue royale ce soir-là. Je dois insister sans ménagement pour que le maire, le gouverneur et sa femme gagnent leurs places. Je vois le roi leur emboîter le pas, je le retiens par la manche : « Sire, vous devez attendre encore un peu« . Remarque de Paola : « Tu vois, ce monsieur (moi donc!) est français, mais il connaît mieux le protocole que toi » ! La soirée commence avec humour. Nous entrons dans la loge, et l’Orchestre philharmonique de Liège entonne La Brabançonne.

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A l’entracte, nous avons prévu que dans un coin du foyer, le couple royal rencontre une dizaine de personnes – sélectionnées par moi – qui ont un rôle, une activité, dans la vie culturelle et sociale de Liège, surtout pas d’officiels ! -. Peu oseront finalement venir se présenter. Ils auront eu tort. La conversation avec le roi est très détendue, débonnaire, il raconte ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, des concerts avec Arthur Grumiaux. Des images filmées nous montrent hilares.

A l’issue du concert, nous avons organisé cette fois une rencontre entre les artistes, quelques représentants des musiciens de l’orchestre, et les souverains. Albert et Paola sont très intéressés par Christian Lindberg, en tenue de motard (!). Le temps passe et le couple royal ne semble pas pressé de repartir. Nous quittons pourtant le foyer, pensant que le public est parti. Surprise quand nous descendons le grand escalier, il y a encore beaucoup de monde dans le hall d’accueil, les applaudissement sont nourris. Des femmes se pressent pour toucher le roi et la reine qui ne rechignent pas à ce bain de foule inattendu. La sécurité est présente mais invisible. La limousine s’approche, Albert et Paola prennent congé avec une courtoisie non feinte, non sans avoir signé le livre d’or de l’orchestre. C’était la première visite, et jusqu’à aujourd’hui la seule, d’un couple royal à un concert de l’OPL depuis sa fondation en 1960 !

Danses symphoniques

Les Danses symphoniques de Rachmaninov – au programme de ce 18 janvier 2002 comme du concert dirigé par Christian Arming vendredi dernier (Lumières du Nord) – sont l’ultime chef-d’oeuvre (1940) d’un compositeur qui a quitté sa mère patrie en 1917 pour ne jamais y retourner jusqu’à sa mort en 1943 aux Etats-Unis.

Tout dans ce triptyque orchestral exprime la puissante nostalgie du pays natal.

Le premier mouvement Non allegro est introduit par un motif court de trois notes qui va devenir le thème principal de ce mouvement. Le deuxième motif sec et rythmé inspire l’inquiétude, renforcée par les coups de timbales et par le brusque frottement des deux tonalités : la bémol majeur et la mineur.

Commence une marche grotesque et dramatique qui débouche sur une partie centrale (en do dièse mineur) d’un caractère calme et nostalgique. Le hautbois et la clarinette avec ses motifs ornementés donnent du relief au chant russe mélancolique exposé par un saxophone alto puis par les violons. Puis retour des deux motifs d’introduction dont le conflit mène au point culminant du mouvement et à la reprise.

Le mouvement s’achève par une coda sereine et calme, où Rachmaninov cite à nouveau un chant russe utilisé dans sa Première symphonie, un carillon imité ici par le piano, la harpe et le glockenspiel.

Le deuxième mouvement Andante. Tempo di Valse est le coeur émotionnel de l’oeuvre, une valse lente d’une insondable mélancolie, qui s’ouvre par de terribles grincements de trompettes bouchées, chantée par le cor anglais, reprise par un orchestre qui n’en finit pas de tournoyer.

J’ai toujours pensé que Stephen Sondheim s’était largement inspiré de Rachmaninov pour sa valse nocturne de la comédie musicale A Little Night Music

Le troisième mouvement des Danses symphoniques repose sur des motifs de la grande liturgie orthodoxe et cite à plusieurs reprises le thème médiéval du Dies Irae  – que Rachmaninov exploite systématiquement dans ses dernières oeuvres, la Rhapsodie sur un thème de Paganini, la Troisième symphonie.

Au disque, peu de chefs ont réussi à traduire la puissance évocatrice comme la douloureuse nostalgie de l’immensité russe de cette sorte d’autobiographie testamentaire  de Rachmaninov.

Personne n’a égalé le souffle tragique, la densité visionnaire de Kirill Kondrachine

 

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La version de l’orchestre de Philadelphie à qui Rachmaninov a dédié son oeuvre mérite à tout le moins d’être écoutée attentivement sous la baguette d’Eugene Ormandy

Quant au grand Mariss Jansonsdisparu en novembre dernier, il a laissé trois versions de ces Danses (cf. vidéos ci-dessus, avec le Concertgebouw d’Amsterdam, avec l’orchestre symphonique de la Radio bavaroise). Je garde une affection particulière pour la première qu’il a gravée pour EMI avec un orchestre qui chante dans son arbre généalogique, le philharmonique de Saint-Pétersbourg.

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Le pianiste oublié

Le pianiste américain Abbey Simon est mort le 18 décembre à Genève, à quelques jours de son centième anniversaire.

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Les hasards de la composition d’un jury m’avaient permis de le rencontrer, il y a une trentaine d’années. Nous siégions au jury du Concours de Genève. J’avais été frappé d’abord par son look et son allure d’acteur américain, par son exquise courtoisie. Je le connaissais de nom et par quelques-uns de ses disques, pour la plupart publiés chez Vox.

Il m’avait expliqué qu’il était de la même génération, de la même race (si j’ose encore utiliser ce mot !) qu’un autre pianiste américain dont il était très proche, Julius KatchenJe voyais, à ses réactions face aux jeunes concurrents, qu’il détestait les effets de manche, les techniques approximatives, le non-respect du style de l’oeuvre jouée. Il ne manquait pas d’en appeler à l’exemple de Rachmaninov ou de son maitre Josef Hofman.

A la question que je lui avais posée de savoir pourquoi il ne jouait jamais en Europe, en France en tout cas, alors qu’il résidait une partie de l’année à Genève, il m’avait dit qu’il n’avait jamais cherché à « se faire de la publicité »…

Heureusement, la discographie d’Abbey Simon est abondante et de très haute qualité. Et facilement accessible sur les sites de téléchargement. Ses Chopin, Ravel, Rachmaninov sont d’éloquents témoignages de cette « école » américaine de piano qui privilégie une technique à toute épreuve au service exclusif du texte, une rigueur stylistique parfois accentuée, comme dans ces disques, par une prise de son qui confine à la sécheresse.

 

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Philippe Cassard écrivait hier sur sa page Facebook :

« Il devait avoir 100 ans le 8 janvier prochain, mais il vient de nous quitter. J’avais prévu, pour fêter ce rare anniversaire, une émission de Portraits de famille le 11 janvier : cela prendra donc la forme d’un hommage. ABBEY SIMON, ce grand pianiste américain, quasiment inconnu sous nos latitudes, avait été formé par le légendaire Josef Hofman, et incarnait, un peu à la manière de Byron Janis, Gary Graffmann, Earl Wild, Agustin Anievas, William Kappell, le « virtuose américain » par excellence, avec les précautions à prendre en employant cette expression-cliché. C’était un de mes préférés. Il magnifiait, de son jeu aristocratique, Liszt, Chopin et Rachmaninov. Mais quel poète aussi dans la musique française et quel leçon de style dans Mozart et Beethoven ! »

On écoutera donc avec beaucoup d’intérêt ce portrait-hommage sur France Musique le 11 janvier prochain.

 

L’héritage d’un chef

Depuis la disparition de Mariss Jansons (lire La grande traditionje me suis replongé dans ma discothèque pour y retrouver non seulement les grandes références laissées par le chef letton (voir Mariss Jansons une discographiemais aussi quelques CD plus rares ou moins souvent cités comme représentatifs de son art.

De précieux « live »

D’abord un enregistrement précieusement conservé depuis le début des années 90, lorsque, au lieu des traditionnelles et lourdes bandes magnétiques, la BBC avait fait parvenir aux radios membres de l’UER, un double CD du concert donné par Mariss Jansons et l’orchestre philharmonique de Saint-Petersbourg dans le cadre des Prom’s, le 31 août 1992 au Royal Albert Hall de Londres.

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Programme des plus classiques : Ouverture de La pie voleuse de Rossini, le Deuxième concerto de Rachmaninov (avec Mikhail Rudy en soliste), et une Cinquième symphonie de Chostakovitch où chef et orchestre se couvrent de gloire.

Avec trois bis qui ne pouvaient manquer d’enflammer le public du Royal Albert Hall de Londres, dont le fameux menuet de Boccherini (déjà évoqué dans mon précédent billet)

D’Elgar, la danse des ours sauvages de la 2e suite de The Wand of youth

Avec Oslo, Jansons réalisera d’ailleurs un disque de « bis » (des Encores comme on dit en anglais !)  comme plus personne n’en fait plus, qui sort vraiment des sentiers battus (et qui se négocie aujourd’hui sur certains sites à plus de 30 € !)

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Autre disque qui est une vraie rareté, par son programme et les circonstances de son enregistrement (un disque naguère trouvé en Allemagne à petit prix, aujourd’hui proposé à près de 100 € !)

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Dans le cadre de cette académie d’été au bord de l’Attersee, le plus grand lac d’Autriche situé dans le Salzkammergut, où les jeunes musiciens sont coachés par leurs aînés des Wiener Philharmoniker, Mariss Jansons dirigeait, le 31 août 2002 au Grosses Festspielhaus de Salzbourg,  des oeuvres qu’il n’enregistrera jamais au disque, le Double concerto de Brahms et la Sinfonietta de Zemlinsky.

Haydn et Schubert

Quant aux répertoires, en dehors de Beethoven et Brahms, on ne s’attend pas à entendre Jansons dans Haydn, Schubert et même Gounod (la messe de la Sainte-Cécile).

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Mariss Jansons aborde les symphonies de Schubert sur le tard, la 3ème est de belle venue, sans bouleverser la discographie, mais la surprise – la mienne ! – vient de la 9ème symphonie, donnée en concert en mars 2018, comme propulsée par une énergie, une vitalité qui font défaut à d’autres gravures de cette période.

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Incursions limitées mais pas négligeables dans la Seconde école de Vienne (Im Sommerwind de Webern et La Nuit transfigurée de Schoenberg)

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(Schönberg, Verklärte Nacht)

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Requiem

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Le XXème siècle

En dehors de Chostakovitch, les compositeurs du XXème siècle sont rares, mais bien choisis, dans le répertoire de Mariss Jansons, comme en témoignent quelques beaux enregistrements de concert.

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Concerto pour orchestre de Lutoslawski, la superbe 3ème symphonie de Szymanowski, et la 4ème symphonie, chorale elle aussi, du complètement inconnu compositeur russe, Alexandre Tchaikowsky (né en 1946).

814TfnPZVXL._SL1500_Dans ce coffret censé dresser un portrait de celui qui fut le directeur musical de l’orchestre de la Radio bavaroise de 2004 à sa mort, on trouve par exemple Amériques de Varèse

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On note que le premier CD – Haydn – de ce coffret a été inexplicablement amputé : pourquoi le seul menuet de la symphonie n°88 qui figurait en entier dans le disque original (cf. ci-dessus), mais que les CD 4 et 5 dépassent 80 minutes.

Poèmes symphoniques

J’ai déjà évoqué les Honegger, Kurt Weill, Varèse, Bartok, Hindemith, abordés par Jansons pour la plupart en concert (Mariss Jansons une discographie). Il est d’autres oeuvres que le chef avait dirigées pour le disque, mais jamais reprises en concert (en tous cas pas dans ceux qui ont été édités !). Panorama quelque peu hétéroclite, mais le plus souvent passionnant.

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Mariss Jansons a très peu dirigé à l’opéra. Exception, cette belle version de La Dame de pique de Tchaikovski.

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Comme accompagnateur, on le retrouve au côté de solistes qui ont en commun avec le chef le refus de l’épanchement facile – Leif Ove Andsnes, Frank Peter Zimmermann, Midori, Truls Mork (on doit citer aussi Mikhail Rudy dans Rachmaninov, Tchaikovski, Chostakovitch, pas très intéressant). Sur le dernier disque du clarinettiste star Andreas Ottensamer, Mariss Jansons lui offre le plus romantique des écrins dans le 1er concerto pour clarinette de Weber.

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Mariss Jansons : la grande tradition

On a appris la disparition la nuit dernière de Mariss Jansons, à l’âge de 76 ans. Sa santé lui avait plusieurs fois joué des tours et l’avait contraint, dès la cinquantaine, à parfois restreindre son activité.

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Il était encore à Paris il y a un mois avec son orchestre de la Radio bavaroise, affaibli, après quatre mois d’interruption complète (lire Pour Chostakovitch). Je n’avais pas pu assister aux concerts que le chef avait donnés ces derniers mois à Paris.  Mon dernier souvenir remonte à mars 2018 au Théâtre des Champs Elysées (Grand écart) : 

« Programme finalement moins conventionnel que d’ordinaire surtout pour un orchestre en tournée : 1ère symphonie « Le printemps » de Schumann en première partie, Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov, et l’une des dernières oeuvres – pas la plus essentielle, de Leonard Bernstein – centenaire oblige – son Divertimento pour orchestre.

C’est une pure jouissance que d’écouter un orchestre à la sonorité si fondue, chaleureuse,   méridionale si on ose le cliché – mais Munich et la Bavière ont toujours été le « sud » des terres germaniques. Surtout quand Mariss Jansons  gomme les aspérités de partitions qu’il dirige comme de vastes paysages élégiaques, un traitement qui convient à Schumann, nettement moins à Bernstein qui prend un coup de sérieux que l’auteur de West Side Story n’imaginait sans doute pas (l’ouverture de Candide en bis confinait au contre-sens). »

Mariss Jansons est un chef que j’ai découvert et aimé tôt dans sa carrière. D’abord par le disque, son intégrale des symphonies de Tchaikovski avec l’orchestre philharmonique d’Oslo (dont il fut le directeur musical de 1979 à 2002) chez Chandos, vite devenue une référence.

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Mais dès 1988 en concert à la Chapelle Corneille de Rouen, avec Oslo, et en soliste, une Marilyn Horne qui m’avait bouleversé dans les Kindertotenlieder de Mahler. Jansons dirigeait la Symphonie fantastique de Berlioz. Plus tard il l’enregistrera à Amsterdam et ce sera la version qui triomphera de l’écoute anonyme de l’émission Disques en Lice (sur Espace 2).

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Je me rappelle encore un concert exceptionnel, au début des années 90, à Genève, au Victoria Hall, avec l’orchestre philharmonique de Saint-Pétersbourg, en très grand apparat (20 premiers violons !). Et un bis fétiche du chef letton, le modeste menuet du quintette opus 11 n°5 de Boccherini, joué à plein orchestre !

Une autre fois, ce fut à Lucerne, en 2008 je crois, dans la grande salle du KKL (Kongress- und Kulturhalle Luzern), la 3ème symphonie de Bruckner avec le Concertgebouw d’Amsterdam, et un sentiment – partagé par plusieurs amis dans la salle – d’une belle machine tournant un peu à vide, comme si le chef ne savait quel parti prendre.

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On sera indulgent pour les trois concerts de Nouvel an qui lui furent confiés par les Wiener Philharmoniker en 2006, 2012 et 2016. Rien de déshonorant, mais comme une évidence de deux univers peu compatibles.

Pourtant avec les Viennois, il donnera l’une des plus belles 5ème symphonie de Chostakovitch,

première étape d’une intégrale qui compte parmi les références.

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Et puis l’intégrale Rachmaninov la plus chère à mon coeur (même si, isolément, Kondrachine ou Svetlanov me marquent plus encore). Et avec le philharmonique de Saint-Pétersbourg, où il a tout appris auprès de son propre père et de l’intimidant Mravinski.

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Dans le répertoire germanique, Mariss Jansons a quelques belles réussites à son actif. Des Brahms généreux, élégiaques chez Simax

et une intégrale des symphonies de Beethoven captée en concert (chaque symphonie étant précédée d’une création)

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Dans ses postes successifs au Concertgebouw d’Amsterdam et à l’orchestre de la Radio bavaroise, Mariss Jansons a beaucoup réenregistré, redonné en concert, des oeuvres qu’il a servies dès le début de sa carrière. Effet de l’âge ou de la maladie, les remake, malgré la somptuosité des orchestres, sont souvent moins passionnants que les premiers jets, les tempi alentis, les accents gommés.

Mais ce que les musiciens qui ont travaillé avec lui, le public qui l’a suivi tout au long de ces belles années, retiennent de Mariss Jansons, c’est la bonté, la bienveillance, la modestie d’un chef qui ne s’est jamais vécu ni posé en star des podiums. Mais comme l’humble héritier d’une longue tradition de grands serviteurs de la Musique.

 

Rach 3

Dans le jargon des pianistes, on a ses raccourcis pour désigner certaines oeuvres du répertoire, surtout si ce sont des must des grands concours internationaux. Ainsi le 3ème concerto pour piano de Rachmaninov est-il appelé le Rach 3 ! (On fait de même pour la Rhapsodie sur un thème de Paganini du même Rachmaninov qu’on désigne en abrégé par Rach Pag).

J’évoque aujourd’hui ce sommet de la littérature concertante pour piano parce que je viens, coup sur coup, d’en entendre deux versions extraordinaires.

La première c’était hier soir, à Montpellier, lors du concert qui célébrait le 40ème anniversaire de l’Orchestre National Montpellier Occitanie. Je retrouvais mon très cher Nelson Goerner, six ans après que je l’eus invité à Liège à jouer ce même Rach 3 dans le cadre du festival I love Rachmaninov qui présentait l’intégrale des concertos (avec Bertrand Chamayou dans le 2ème, Benedetto Lupo dans le 1er et Claire-Marie Le Guay dans le 4ème).

IMG_7200(Michael Schonwandt, Nelson Goerner et l’Orchestre National Montpellier Occitanie le 15 novembre 2019)

Ce n’est pas un hasard si, lors de plusieurs écoutes comparatives, la version, captée en concert il y a une vingtaine d’années, du pianiste genevois d’origine argentine est toujours arrivée en tête.

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Nelson Goerner y est souverain, dans cette manière supérieure de faire oublier la technique – un concentré de difficultés redoutables – pour ne donner à entendre que le chant, les élans rhapsodiques, la densité d’une partition qui n’est pas qu’un numéro d’esbroufe. Le soliste me confiait à l’entracte : « Tu es d’accord, on ne doit pas « taper » dans ce concerto ». 

On ne manquera pas d’écouter ce concert le 3 janvier sur France Musique.

Seconde version extraordinaire écoutée ce matin. Hier, Bruno Fontaine écrivait sur sa page Facebook : Ébloui…fasciné …mais surtout ému à l’écoute de ce nouveau Rach 3…
Nul besoin de s’étendre sur la fabuleuse technique de Daniel Trifon.ov .mais plutôt sur sa merveilleuse maîtrise des lignes, du contrepoint…jamais entravée par sa virtuosité …et puis…et j’allais dire, surtout…!!!
La beauté absolue de l’orchestre de Philadelphie, dirigé avec une science admirable des équilibres et des couleurs par Nézet-Séguin…!!!

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Je n’écrivais pas autre chose quand étaient parus les 2ème et 4ème concertos : Quand Rachmaninov rime avec Trifonov. « … le tandem Trifonov/Nézet-Séguin est d’une telle qualité d’écoute réciproque, de liberté poétique, qu’on accepte sans réticence leurs tempi buissonniers. Et pour le Quatrième concerto l’on tient certainement la meilleure version de la discographie rachmaninovienne (malgré les beautés du piano d’Arturo Benedetti Michelangeli, si pâlement secondé par Ettore Gracis dans la légendaire version EMI de 1957).

On imagine que le Troisième concerto suivra bientôt ». 

Voeu exaucé, ô combien. A écouter absolument ! Cette nouvelle intégrale des concertos de Rachmaninov due au trio magique que constituent Trifonov, Nézet-Séguin ET l’orchestre de Philadelphie se hisse dans le peloton de tête de la discographie pléthorique de ce corpus (où figure le légendaire tandem Peter Rösel / Kurt Sanderling)

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Un souvenir me revient, que j’avais naguère évoqué sur un précédent blog. Il y a presque trente ans j’avais été convié à un dîner à Chamonix par une relation professionnelle qui m’avait promis une surprise, quelqu’un qu’elle voulait me présenter ! Pour une surprise c’en fut une ! A peine arrivé dans le bel hôtel où se tenait ce dîner, j’eus l’impression de me trouver face à… Rachmaninov !

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Mêmes traits, même stature.

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Il s’agissait du petit-fils du compositeur, Alexandre Rachmaninoff (il tenait à cette orthographe usitée hors de Russie) – 1933-2012 – Alexandre était le fils de Tatiana Rachmaninova (1907-1961), la cadette des deux filles de Rachmaninov, Tatiana avait épousé Boris Conus (prononcer Ko-niouss), fils du violoniste et compositeur Julius Conus   (1869-1942), auteur d’un concerto pour violon jadis joué par les plus grands, aujourd’hui un peu oublié. Alexandre était né Conus et avait relevé le nom de son grand-père.

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Du piano de toutes les couleurs

Bien avant Debussy et son En blanc et noir,on savait que le piano ne se réduisait pas à ce simpliste contraste.

Deux formidables coffrets nous rappellent de quelles fabuleuses palettes de couleurs des musiciens inspirés peuvent revêtir leurs claviers.

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D’abord le fabuleux héritage de la pianiste russe Maria Grinberg(1908-1978)

Née dans une famille de l’intelligentsia juive russe, elle prend ses premières leçons de piano avec sa mère, puis David Aisberg, qui lui donne gratuitement des cours. À l’âge de 12 ans, en 1920, elle joue le Concerto de Grieg avec l’orchestre de l’Opéra d’Odessa. La famille vit pauvrement, le père ne pouvant plus exercer sa profession de professeur d’hébreu depuis la Révolution. En 1923 elle entre au Conservatoire d’Odessa, et elle joue avec David Oïstrakh, originaire comme elle d’Odessa. À 17 ans, à l’automne 1925, elle part étudier à Moscou, où elle fait une forte impression à Heinrich Neuhaus. En 1926, elle entre dans la classe de Felix Blumenfeld (qui eut aussi comme élève Vladimir Horowitz). Elle joue des sonates de Beethoven, les Rhapsodies de Liszt, les œuvres de Frank, Ravel. Après la mort de Blumenfeld, en 1931, Grinberg poursuit ses études avec Constantin Igoumnov, jusqu’en 1935, année où elle obtient le Second Prix au Concours de piano de la Grande Union. La même année, elle est profondément marquée et influencée par un concert d’Artur Schnabel, qui lui fait mesurer la profondeur de la musique de Beethoven, et dont elle dira : « Après ma rencontre avec Schnabel, j’ai été toute ma vie à la recherche de Beethoven. » Elle donne alors de nombreux concerts dans différentes villes d’Union Soviétique. En 1937, elle est sélectionnée pour le Concours Chopin à Varsovie mais ne peut s’y rendre, attendant un enfant. Elle joue en soliste, mais pratique aussi la musique de chambre avec le Quatuor Borodine et accompagne la cantatrice Nina Dorliak.

Mais les débuts de cette carrière prometteuse sont compromis par l’arrestation de son mari, le poète polonais Stanislaw Grinberg, et de son père, professeur d’hébreu, et leur exécution, comme « ennemis du peuple », en 1937, grande période des persécutions staliniennes, visant notamment – mais pas uniquement – les Juifs. À partir de cette époque, elle ne peut plus jouer dans les manifestations officielles et doit se contenter d’accompagner une petite troupe de danseurs amateurs, participant occasionnellement à des concerts à la place du timbalier. Elle est renvoyée de l’Orchestre Philharmonique de Moscou où elle travaillait depuis 1932. Au début de la guerre, elle est déplacée en Oural, à Sverdlovsk (aujourd’hui Ekaterinbourg).

Quelques années plus tard, après la guerre, elle est réintégrée par le pouvoir et peut donner des concerts à travers l’Union soviétique. Après la mort de Staline, en 1953, le pouvoir lui permet aussi de donner des concerts à l’étranger, le premier ayant lieu à Prague en 1958, mais ses prestations hors de la Russie seront rares : 14 tournées au total, dont 12 dans les pays du bloc de l’Est, dans des programmes souvent consacrés à Beethoven, et 2 aux Pays-Bas (sa seule incursion au-delà du rideau de fer), où ses récitals sont particulièrement acclamés. Par ailleurs, elle est de nouveau frappée par le sort, car elle commence à perdre la vue ; les médecins diagnostiquent une tumeur au cerveau, dont elle est opérée avec succès en 1955. En 1959, elle commence à enseigner à l’Académie russe de musique Gnessine. Heinrich Neuhaus appuie sa candidature au poste de professeur dès 1960, mais elle ne le deviendra qu’en 1970. Elle reçoit en 1961 le titre d’« artiste émérite d’Union Soviétique » et obtient alors l’autorisation de partir en tournées dans les pays de l’Est.

À l’âge de 61 ans, elle obtient une chaire d’enseignement à l’Institut de Musique Gnessine ; ce sera sa seule reconnaissance officielle, et le Conservatoire de Moscou ne lui proposera jamais rien, comme elle ne sera jamais conviée à participer au jury du Concours International de piano Tchaïkovski. La fin de sa vie est ternie par une santé défaillante et de fréquentes annulations de concerts. Lorsque les médecins lui conseillent d’abandonner les concerts, elle déclare : « Pourquoi vivre, si je ne peux pas jouer ? » Elle meurt le 14 juillet 1978 à Tallinn, en Estonie. Elle est enterrée à Moscou.

De fait, à l’écart des milieux officiels de la musique en Union soviétique, comme sa compatriote et contemporaine Maria Yudina, mais très respectée des musiciens, voire vénérée, elle reste encore très méconnue. Heureusement, il reste tous ses enregistrements, au premier rang desquels figure la première intégrale par un pianiste russe des 32 sonates de Beethoven, son grand legs discographique, réalisé de 1960 à 1974, dont la presse musicale ne souffla pas un mot, même si elle en donna également l’exécution intégrale en concert à l’occasion de son soixantième anniversaire. On peut aussi mentionner un enregistrement exceptionnel du Troisième Concerto de Rachmaninov enregistré en 1958, à Moscou, sous la direction de Karl Eliasberg.

On connaissait déjà cette intégrale des sonates de Beethoven, publiée par Melodia.

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On a maintenant 34 CD qui reprennent un important corpus beethovenien, mais aussi et surtout un éventail assez exceptionnel de Bach à Medtner en passant par Mozart, Chopin, Mendelssohn, Rachmaninov, Schumann, une extraordinaire version des Variations symphoniques de Franck (voir ici les détails du coffret Scribendum)

Et puis il y a ces 52 sonates de Scarlatti confiées au piano moderne par le fantasque Lucas Debargue. Depuis que j’ai acheté le coffret de 4 CD, je déguste, je me laisse surprendre, je m’abandonne à la fantaisie du jeune pianiste.

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Journal 22/09/19 : Wayenberg, Rouse

Christopher Rouse (1949-2019)

Les musiciens de l’Orchestre symphonique de Cincinnati et Louis Langrée ont dû apprendre la nouvelle avec une particulière émotion. Le compositeur américain Christopher Rouse, dont ils ont commandé et vont créer la 6ème symphonie le 19 octobre 2019, est décédé le 21 septembre.

Je trouve cette interview récente du compositeur, et ses réponses ne manquent pas d’intérêt :

J’ai découvert la musique de Rouse il y a déjà une vingtaine d’années par le disque.

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Sans vouloir offenser la mémoire du récent disparu, je dois tout de même confesser qu’à l’instar de nombre de ses confrères américains, Rouse écrit une musique bien ficelée, pas désagréable à entendre, mais bien peu originale.

 

Le Hollandais de Paris

Il est né à Paris le 11 octobre 1929, il y est mort à moins d’un mois de son 90ème anniversaire, le 17 septembre. Le pianiste Daniel Wayenberg était pourtant néerlandais, et bien oublié du public parisien.Yves R

Je ne l’ai jamais entendu sur scène (Yves Riesel l’avait, je crois, invité dans sa première saison des Concerts de Monsieur Croche, mais Wayenberg n’avait pu assurer cet engagement), mais c’est un pianiste dont j’ai thésaurisé les disques à chaque fois que j’en trouvais, souvent dans les magasins de seconde main, ou sous des étiquettes plus ou moins fantaisistes. Je me souviens avoir demandé jadis à un vendeur de la FNAC ce qu’il avait de Daniel Wayenberg, il m’avait répondu en me prenant de haut : «  Vous parlez bien sûr de Weissenberg ? Wayenberg, ça n’existe pas »…

On ne trouve plus guère ces disques, sauf au sein de coffrets imposants.

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Mais sur Youtube on tombe sur de véritables pépites, comme ce 3ème concerto de Prokofiev capté en 1957, Rafael Kubelik dirigeant l’Orchestre National.

ou cette Rhapsodie Paganini de Rachmaninov donnée au Concertgebouw d’Amsterdam en 1971 sous la direction de Karel Ancerl (disponible dans le superbe coffret édité à l’occasion des 125 ans de l’orchestre hollandais, voir détails ici : CONCERTGEBOUW 125)

De Rachmaninov encore cette étonnante version du 2ème concerto à deux pianos donnée il y a un an…tout comme Islamey de Balakirev. 

Peut-on rêver ? Que Warner réédite le fonds EMI de la discographie de Daniel Wayenberg !