L’héritage d’un chef

Depuis la disparition de Mariss Jansons (lire La grande traditionje me suis replongé dans ma discothèque pour y retrouver non seulement les grandes références laissées par le chef letton (voir Mariss Jansons une discographiemais aussi quelques CD plus rares ou moins souvent cités comme représentatifs de son art.

De précieux « live »

D’abord un enregistrement précieusement conservé depuis le début des années 90, lorsque, au lieu des traditionnelles et lourdes bandes magnétiques, la BBC avait fait parvenir aux radios membres de l’UER, un double CD du concert donné par Mariss Jansons et l’orchestre philharmonique de Saint-Petersbourg dans le cadre des Prom’s, le 31 août 1992 au Royal Albert Hall de Londres.

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Programme des plus classiques : Ouverture de La pie voleuse de Rossini, le Deuxième concerto de Rachmaninov (avec Mikhail Rudy en soliste), et une Cinquième symphonie de Chostakovitch où chef et orchestre se couvrent de gloire.

Avec trois bis qui ne pouvaient manquer d’enflammer le public du Royal Albert Hall de Londres, dont le fameux menuet de Boccherini (déjà évoqué dans mon précédent billet)

D’Elgar, la danse des ours sauvages de la 2e suite de The Wand of youth

Avec Oslo, Jansons réalisera d’ailleurs un disque de « bis » (des Encores comme on dit en anglais !)  comme plus personne n’en fait plus, qui sort vraiment des sentiers battus (et qui se négocie aujourd’hui sur certains sites à plus de 30 € !)

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Autre disque qui est une vraie rareté, par son programme et les circonstances de son enregistrement (un disque naguère trouvé en Allemagne à petit prix, aujourd’hui proposé à près de 100 € !)

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Dans le cadre de cette académie d’été au bord de l’Attersee, le plus grand lac d’Autriche situé dans le Salzkammergut, où les jeunes musiciens sont coachés par leurs aînés des Wiener Philharmoniker, Mariss Jansons dirigeait, le 31 août 2002 au Grosses Festspielhaus de Salzbourg,  des oeuvres qu’il n’enregistrera jamais au disque, le Double concerto de Brahms et la Sinfonietta de Zemlinsky.

Haydn et Schubert

Quant aux répertoires, en dehors de Beethoven et Brahms, on ne s’attend pas à entendre Jansons dans Haydn, Schubert et même Gounod (la messe de la Sainte-Cécile).

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Mariss Jansons aborde les symphonies de Schubert sur le tard, la 3ème est de belle venue, sans bouleverser la discographie, mais la surprise – la mienne ! – vient de la 9ème symphonie, donnée en concert en mars 2018, comme propulsée par une énergie, une vitalité qui font défaut à d’autres gravures de cette période.

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Incursions limitées mais pas négligeables dans la Seconde école de Vienne (Im Sommerwind de Webern et La Nuit transfigurée de Schoenberg)

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(Schönberg, Verklärte Nacht)

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Requiem

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Le XXème siècle

En dehors de Chostakovitch, les compositeurs du XXème siècle sont rares, mais bien choisis, dans le répertoire de Mariss Jansons, comme en témoignent quelques beaux enregistrements de concert.

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Concerto pour orchestre de Lutoslawski, la superbe 3ème symphonie de Szymanowski, et la 4ème symphonie, chorale elle aussi, du complètement inconnu compositeur russe, Alexandre Tchaikowsky (né en 1946).

814TfnPZVXL._SL1500_Dans ce coffret censé dresser un portrait de celui qui fut le directeur musical de l’orchestre de la Radio bavaroise de 2004 à sa mort, on trouve par exemple Amériques de Varèse

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On note que le premier CD – Haydn – de ce coffret a été inexplicablement amputé : pourquoi le seul menuet de la symphonie n°88 qui figurait en entier dans le disque original (cf. ci-dessus), mais que les CD 4 et 5 dépassent 80 minutes.

Poèmes symphoniques

J’ai déjà évoqué les Honegger, Kurt Weill, Varèse, Bartok, Hindemith, abordés par Jansons pour la plupart en concert (Mariss Jansons une discographie). Il est d’autres oeuvres que le chef avait dirigées pour le disque, mais jamais reprises en concert (en tous cas pas dans ceux qui ont été édités !). Panorama quelque peu hétéroclite, mais le plus souvent passionnant.

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Mariss Jansons a très peu dirigé à l’opéra. Exception, cette belle version de La Dame de pique de Tchaikovski.

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Comme accompagnateur, on le retrouve au côté de solistes qui ont en commun avec le chef le refus de l’épanchement facile – Leif Ove Andsnes, Frank Peter Zimmermann, Midori, Truls Mork (on doit citer aussi Mikhail Rudy dans Rachmaninov, Tchaikovski, Chostakovitch, pas très intéressant). Sur le dernier disque du clarinettiste star Andreas Ottensamer, Mariss Jansons lui offre le plus romantique des écrins dans le 1er concerto pour clarinette de Weber.

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L’évidence de la simplicité

IMG_7061Il n’y avait pas foule à Gaveau hier soir, malgré tous les efforts déployés par l’organisateur des Concerts de Monsieur Croche, l’enthousiaste Yves Riesel, et le support de France Musique à cette série de récitals garantis produits « sans subvention ».

Peter Rösel, le pianiste venu de l’Est, 74 ans, bardé de prix, n’avait pas joué à Paris en récital depuis quarante ans. Et il proposait rien moins que les dernières sonates de Haydn, Beethoven, Schubert. Frilosité, manque de curiosité, du public parisien ? Les absents auront eu bien tort… Ils pourront se rattraper bientôt en écoutant France Musique qui a capté le concert.

Quand on est familier d’un interprète, mais qu’on n’a toujours écouté qu’au disque (lire Le piano venu de l’Est), on peut craindre l’expérience du concert. Craintes vite levées hier soir dès l’attaque de la pré-beethovénienne Sonate n° 62 Hob.XVI.52 de HaydnLe son est rond, chaud, le style authentiquement classique, et la technique pianistique infaillible. Aucune esbroufe, pas de forte foudroyants, de pianissimi murmurés, juste un magnifique piano qui chante et un musicien qui dit la partition sans se hausser du col.

Mêmes qualités suprêmes dans la 32ème sonate de Beethoven. 

Peter Rösel a joué et enregistré plusieurs fois les sonates de Beethoven (comme ici au Japon l’an dernier). Peu comme lui, et comme lui hier soir à Gaveau, parviennent à unifier le si complexe second mouvement de cette ultime sonate, comme s’il en avait percé tous les secrets.

Quant à la dernière sonate de Schubert, j’avais, il y a deux mois, exprimé l’admiration que je porte à l’interprétation, pour moi idéale, de Peter Rösel : lire Ma non troppo.

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D’un bout à l’autre de cette longue, très longue sonate, Rösel nous captive, épouse les mouvements d’humeur, les échappées soudaines, les répétitions obsessionnelles d’un Schubert de 31 ans qui mourra moins de deux mois après avoir achevé son ultime sonate. Et toujours cette évidente simplicité, cette absence d’épate.

Trente ans après la chute du Mur de Berlin, cette soirée parisienne venait rappeler que les berceaux de la musique allemande, les grands centres d’enseignement et de diffusion de la musique que sont Dresde, Leipzig, Weimar, Berlin, pour ne citer que les principaux, n’ont pas cessé de vivre et de prospérer dans ce qui a été l’Allemagne de l’Est sous le joug communiste. Mais que les grands artistes qui y sont nés (comme Peter Rösel), y ont grandi et appris, sont, à quelques rares exceptions près, restés confinés dans la sphère orientale de l’Europe.

Au moment de clore ce billet, je vois la critique qu’Alain Lompech vient d’écrire sur Bachtrack : Le chant serein de l’architecte Peter Rösel.

Il me semble qu’avec d’autres mots, lui et moi disons la même chose : admiration.

From Scotland

J’ai salué la qualité exceptionnelle des musiciens que j’ai entendus durant mon récent séjour en Ecosse, ceux du Scottish Chambre Orchestra (Journal d’Ecosse Icomme ceux du Scottish Opera (Journal d’Ecosse II). 

Il faut ajouter deux grandes phalanges symphoniques, le Royal National Scottish Orchestra et le BBC Scottish Symphony Orchestra l’un et l’autre basés à Glasgow.

Petit tour d’horizon – non exhaustif – d’une discographie impressionnante.

Avec le Scottish Chamber, des disques qu’on aime particulièrement :

61lrLUj11nL._AC_SL1050_Clin d’oeil à trois artistes amis, dont ce fut l’unique enregistrement réalisé en Ecosse.

La période la plus faste, la plus intéressante aussi, du SCO en matière de disques, est sans conteste la décennie 90, avec la personnalité charismatique de Charles Mackerras (1925-2010)

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Dans Mozart, le vieux chef australien opère un retour aux sources, donne une énergie et des couleurs « historiquement informées » à un orchestre dont il allège les textures. Même métamorphose dans d’idéales symphonies de Brahms. Des gravures qui ont été peu remarquées par la critique continentale, et qui, pour certaines, ont longtemps été indisponibles à la suite de la faillite du label américain Telarc.

Son successeur, Robin Ticciati (2009-2018), laisse quelques enregistrements de belle venue, même si, dans Berlioz ou Brahms, on ne retrouve pas toujours l’inspiration de son aîné.

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71AUG7if8-L._AC_SL1200_On attend avec impatience la sortie, le 15 novembre, de la 9ème symphonie de Schubert, sous la houlette du tout jeune et nouveau directeur musical du Scottish Chamber Orchestra, le Russe Maxime Emelyanychev

 

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La discographie du Royal Scottish National Orchestra s’est considérablement développée lorsque Neeme Järvi en a tenu les rênes de 1984 à 1988.

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Une intégrale des poèmes symphoniques et des Lieder de Richard Strauss (avec Felicity Lott) que Chandos serait bien inspiré de nous proposer en coffrets.

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Autre période féconde pour l’orchestre, avec quelques disques remarquables, le mandat de Stéphane Denève (2005-2012).

La meilleure intégrale symphonique Roussel (lire Le marin musicienrécente

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81q6Ojw1jEL._SL1429_L’attachement du chef français au compositeur Guillaume Connesson est connu et le début d’une aventure discographique commune a eu lieu à Glasgow.

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La discographie du BBC Scottish est plus hétéroclite, plus orientée vers des répertoires moins courus (missions de service public des orchestres de la BBC !).

C’est à cet orchestre, conduit par le chef français Jean-Yves Ossonce, qu’on doit l’une des rares intégrales des symphonies de Magnard

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Journal 28/09/19 : Chirac, Badura-Skoda, Diapason d’or

Hagiographie

Lorsque François Mitterrand est mort le 8 janvier 1996, moins d’un an après qu’il eut quitté l’Elysée, l’émotion a été considérable. Et le message prononcé par son successeur, Jacques Chirac, sobre et juste.

Les réseaux sociaux n’existaient pas, les chaînes d’info en continu à peine.

Je n’ai en tout cas pas le souvenir d’un tel déferlement d’émissions spéciales, toutes chaînes confondues, quasiment sans interruption depuis jeudi midi, l’annonce de la mort de Jacques Chirac. 

Finalement rien n’a changé depuis le billet que j’écrivais il y a trois ans : Indécence

jacques-chirac-irait-mieuxEn 2006, à l’occasion de la diffusion d’un film de Patrick Rotman à quelques mois de la fin du second mandat présidentiel de Chirac, j’avais lu cet excellent article dans Le Monde : Un cheval nommé Chirac

« Il est menteur, manipulateur, cynique, toujours prêt à changer de pied quand cela l’arrange, implacable dans la trahison, admirable dans son exécution, au demeurant le meilleur homme du monde, vif, drôle, et toujours un mot gentil sur la santé des enfants.

Le portrait de Jacques Chirac dressé par Patrick Rotman sur France 2 est terrible, et pourtant le sujet reste sympathique. « Il a du coeur, c’est une qualité rare chez les hommes politiques », dit un de ses fidèles, Pierre Mazeaud. Un brave cheval, en quelque sorte. La métaphore animalière est d’ailleurs omniprésente dans l’excellent film de Rotman. La première partie, diffusée lundi 23 octobre, est intitulée « Le Jeune Loup » (de la jeunesse à 1981). La seconde, « Le Vieux Lion » (de 1981 à 2006), était programmée mardi.

Pour la première fois dans l’histoire de la Ve République, le chef de l’Etat en exercice est donc soumis, deux soirs de suite, sur la principale chaîne de télévision publique, à un examen accablant de ses revirements, promesses non tenues et amis abandonnés en rase campagne. Les fantômes de Michel Droit et d’Alain Peyrefitte doivent agiter furieusement leurs chaînes dans le château hanté du gaullisme. La télévision d’Etat n’est plus ce qu’elle était.

Un cheval, donc, et non pas un cavalier. On a longtemps, l’intéressé le premier, pensé le contraire. Dans sa jeunesse, quand il était sous-lieutenant pendant la guerre d’Algérie, il ne détestait pas porter le toast viril des cavaliers : « A nos chevaux, à nos femmes et à ceux qui les montent. »

C’est le cheval, et lui seul, dont on entend sonner le sabot dans les propos assassins de ses parrain et marraine en politique, le duo infernal formé par Pierre Juillet et Marie-France Garaud. Ils avaient été, dans l’ombre, les conseillers de Georges Pompidou. Ils ont eu ensuite le sentiment d’avoir « fait » Jacques Chirac, tout simplement. Quand celui-ci est élu maire de Paris en 1977, il exprime sa reconnaissance éperdue à Pierre Juillet. « C’est bien la première fois qu’un cheval remercie son jockey », réplique le conseiller.

Après l’échec du RPR aux européennes de 1979, Marie-France Garaud est encore plus féroce. « Chirac est un trop beau cheval. Nous lui avons appris à courir. Nous lui avons appris à sauter les obstacles. Il sait le faire. Mais quand il court tout seul sur le plat, il continue à sauter les obstacles », dit-elle. Jacques Chirac venait de rompre avec eux.

En cet automne 2006, le vieux président entame, à l’Elysée, sa dernière ligne droite. Depuis quelques semaines, il semble croire à la possibilité de nouvelles compétitions. Par réflexe, comme il l’a fait toute sa vie, il court. »

J’ajoute que je n’ai aucun souvenir personnel de l’ancien président de la République. Je n’ai jamais été ni un soutien ni un obligé. Pour le reste, l’Histoire se chargera de faire le tri.

Comme le dit sur Facebook un ancien conseiller de l’actuel Président : « Beaucoup n’en pensent pas moins, mais l’étiquette exige un bienveillant consensus… cette « étiquette » héritée de la monarchie qu’on a renommée courtoisie républicaine. ». 

Paul Badura-Skoda (1927-2019)

Annoncé prématurément il y a quelques jours, le décès du pianiste autrichien est survenu quelques heures avant celui de l’ancien président de la République. Je l’avais brièvement évoqué en rendant hommage à son ami et collègue disparu il y a quelques mois, Jörg Demus : Le piano poète.

Je ne sais pourquoi, mais je ne me suis jamais attaché à cet interprète, je dois avoir tort, à en juger par les dithyrambes qui fleurissent sous la plume des plus autorisés de mes amis.

Ils sont beaux, les deux amis, sur cette vidéo prise à la Salle Gaveau, dans cette Fantaisie en fa mineur de Schubert, insondable de tristesse, de révolte et de résignation mêlées.

Un seul souvenir de lui : un Disques en lice à Cannes pendant le MIDEM, en 1992 si je me rappelle bien, autour du 2ème concerto pour piano de Frank Martin, dont PBS avait été le dédicataire et le créateur. La veuve du compositeur suisse, Maria Martin, était présente elle aussi. L’émission était charmante, le déjeuner sur la Croisette aussi.

Diapason d’Or

Il y a quelques jours encore, je citais Christian Merlin qui, dans Le Figaro, vantait les mérites d’une nouveauté du disque :

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Ce disque magnifique est distingué par un Diapason d’Or dans le numéro d’octobre du mensuel classique, et Bertrand Hainaut n’est pas avare de compliments sur le jeu, la virtuosité, la sonorité du jeune clarinettiste belge, et la qualité de l’accompagnement orchestral dont il bénéficie de la part de Christian Arming et de l’Orchestre philharmonique royal de Liège. Bravo Jean-Luc Votano !

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Ma non troppo

Je vous ai récemment parlé de ce pianiste italien quasi-oublié, Sergio Fiorentino(L’autre pianiste italien)Et d’un coffret en particulier

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Je viens de me replonger dedans, et en particulier dans le 3ème CD de ce boîtier, que j’avais dû écouter distraitement, alors qu’il contient deux absolues merveilles : la 3ème sonate de Chopin et la dernière sonate (la D.960 en si b majeur) de Schubert !

Comment ai-je pu passer à côté d’une interprétation dans laquelle j’entends enfin ce que j’ai toujours rêvé d’entendre dans cette ultime chef-d’oeuvre de Schubert ? En particulier dans son dernier mouvement intitulé allegro ma non troppo.

Cela fait des années que j’écoute cette ultime sonate de Schubert, que je la joue (pour moi  seul !) et que je compare des dizaines de versions. Tous les grands pianistes l’ont abordée mais rares sont ceux qui m’ont totalement convaincu. Beaucoup réussissent le périlleux premier mouvement, Molto moderato :

La mélodie initiale du Molto moderato semble surgir d’un rêve avant de s’affirmer avec une sérénité qui caractérisera toute l’œuvre. Puis surgit, sous l’ample mélodie, à la 9ème mesure un grondement de basses (trille dissonant en sol bémol) qui jouera un rôle structurel et cadenciel ; c’est la clé de l’organisation du mouvement, c’est lui qui introduit la reprise féerique en sol bémol majeur. Le second thème, en fa dièse mineur, est plutôt un complément lyrique qu’une antithèse. Des modulations magiques mènent au long apaisement qui signale la fin de l’exposition et fixe la musique de manière toute classique au ton de la dominante, fa majeur. Une brusque modulation en ut dièse mineur introduit le développement qui travaille les deux thèmes avec une grande richesse harmonique, et qui culmine en un dramatique fortissimo en ré mineur. Une lente et graduelle accalmie, d’une atmosphère raréfiée précède la réexposition, enrichie d’harmonies nouvelles et suivie d’une grande coda où le thème initial reparaît encore par trois fois, en des éclairages sans cesse renouvelés, pour retourner enfin doucement au silence d’où il avait surgi.

IMG_5866Un Sviatoslav Richter y est impressionnant de lenteur, un Wilhelm Kempff fait surgir le mystère comme personne.

Le second mouvement, Andante sostenuto, en ut dièse mineur, est d’une grande simplicité. C’est pourtant le cœur émotionnel et l’apogée de la Sonate. Une mélodie calme et recueillie, doucement plaintive, s’expose sur un fond de cloches solennelles, étagées sur trois octaves aux basses en pédale rythmiques obstinées et progresse comme en état second. Son expression s’intensifie progressivement jusqu’à l’entrée du thème central en la majeur. La reprise variée du début atteint aux cimes les plus hautes de l’inspiration : la douleur étreint, plus pressante, plus lancinante, lorsque, soudain, une modulation de sol dièse mineur à ut majeur crée un merveilleux changement d’éclairage qui nous conduit à la conclusion, spirituelle et épurée, en ut dièse majeur.

Le troisième mouvement est un Scherzo, dont l’indication Allegro vivace con delicatezza  décrit l’atmosphère légère, détendue, bienvenue après un premier et un deuxième mouvements intenses.

Arrive le quatrième mouvement, explicitement indiqué Allegro ma non troppo. Le thème, quelque peu badin et même espiègle, démarre en ut mineur avant de regagner le ton principal. Une seconde mélodie, large, hymnique, en noires liées, nous porte en sol majeur et retrouve passagèrement le climat du premier mouvement lorsque, soudain, deux accords violents affirment le fa mineur et introduisent un troisième élément, aux rythmes fortement pointés. Le refrain est alors repris, toujours annoncé par son sol initial, et développé au cours d’un épisode vigoureux et très modulé. Comme dans le premier mouvement, c’est une longue accalmie graduelle qui prépare la reprise, relativement régulière. Après un dernier épisode qui s’attarde à plaisir dans la joie de moduler, une brève strette, Presto, brillante et allègre, termine la sonate.

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Je n’entends pas ce dernier mouvement comme une récréation guillerette, anodine. Et surtout je respecte l’indication de Schubert lui-même : ma non troppo! Ce n’est donc pas youpie tagada , fonçons droit devant, comme un accompagnement de Tom et Jerry.

C’est malheureusement ce à quoi se livrent des artistes aussi illustres que Stephen Kovacevich ou Artur Rubinstein, que je révère et aime infiniment. Je ne comprends simplement pas comment ils peuvent expédier à ce point ce mouvement final.

 

Richter est moins primesautier que ses deux confrères, mais il est étrangement prosaïque, presque banal, après l’extrême hauteur de vues du premier mouvement.

Et puis aujourd’hui en lisant les annonces que fait Yves Riesel, notamment sur Facebook, pour promouvoir sa nouvelle saison des Concerts de Monsieur Croche, je lis tout un tas de choses passionnantes sur le pianiste qui va ouvrir cette saison, sur sa discographie, disponible ou pas, le grand Peter Röselà qui j’avais consacré un portrait il y a quelques mois (Le piano venu de l’Est : Peter Rösel).

En élargissant mes recherches sur la discographie du pianiste est-allemand, je tombe sur un double album, qui m’avait complètement échappé, de plusieurs sonates de Schubert, dont l’ultime D 960. Et là c’est le choc : du début à la toute fin, plus encore que Fiorentino évoqué au début de ce billet, Peter Rösel me livre une version magistrale, admirable, poétique, et me donne à entendre – enfin – ce quatrième mouvement comme j’imagine que Schubert l’a conçu…

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Le piano poète

 

Sa mort, comme sa vie, sont passées inaperçues, en dehors de ceux, parmi les mélomanes , qui lui ont toujours voué une admiration, une affection sans bornes : Jörg Demus, né le 2 décembre 1928 à Sankt Pölten est mort le 16 avril dernier à Vienne.

Cherchez sa discographie, vous aurez du mal : des enregistrements certes nombreux mais épars, sous diverses étiquettes, où prédominent son rôle d’accompagnateur dans le répertoire de la mélodie allemande avec Fischer-Dieskau par exemple et son duo de pianos avec Paul Badura-Skoda, son aîné de quelques mois.

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Ce nom m’est devenu familier dans mon adolescence pour deux raisons inattendues.

J’ai raconté le seul concert dans lequel je me sois jamais produit sur scène, à Poitiers au printemps 1973 (Les jeunes Français sont musiciens). Outre quelques Danses hongroises de Brahms que je partageais au piano avec une autre élève du Conservatoire de Poitiers, j’avais accompagné deux excellents camarades clarinettistes dans une transcription pour deux clarinettes du Lied de Schubert Der Hirt auf dem Felsen (Le pâtre sur le rocher). À l’époque où nous préparions ce concert, je n’avais aucun disque de la version originale (pour soprano, clarinette et piano) à ma disposition. Ce n’est que bien après, en Suisse, que je trouverai cet enregistrement qui ne m’a plus jamais quitté, avec la céleste Elly Ameling, la clarinette un peu rustaude de Hans Deinzer… et au pianoforte Jörg Demus

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Quelques années après, parcourant les environs de Poitiers, dans ce département de la Vienne dont on m’avait dit qu’il était riche de… 400 châteaux, je m’arrêtai, pour je ne sais plus quelle raison, près du château de Rochemeau ou Rochemaux à Charroux. J’appris qu’il était la propriété d’un pianiste, un « original », un étranger ! Jörg Demus ! Eût-il été présent ce jour-là que je n’aurais jamais osé sonner à la porte du château, j’étais bien trop timide…

pa00105384-chateau-rochemauxJ’ai découvert en lisant l’article nécrologique de Marie-Aude Roux dans Le Monde (Le pianiste Jörg Demus est mortque sa fantaisie et sa francophilie avaient conduit Demus à acquérir un deuxième château, sans doute pour abriter son impressionnante collection de pianos, clavecins, pianoforte et autres Hammerflügel. 

Et depuis, sans que je l’aie jamais vu jouer, j’ai collectionné les disques de lui que je trouvais au hasard de mes fouilles dans les magasins de seconde main.. parfois en ligne.

J’ai « appris » le concerto en ré majeur de Haydn (et son finale alla ungarese) par les deux versions de Jörg Demus (où seule une Martha Argerich lui dame le pion en matière de liberté et de fantaisie) l’une sur pianoforte, l’autre sur un instrument moderne.

 

 

 

 

 

Puis ma première version de La Truite de Schubert

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ou du Voyage d’hiver

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Puis j’ai un peu oublié ce tendre pourvoyeur de mes premières émotions schubertiennes. J’ai négligé ses Schumann, ses Debussy, même ses Schubert à 4 mains (à cause de son partenaire qui ne m’a jamais séduit ?). Et, il y a quelques années, un disque Franck

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Et puis on trouve sur Youtube des merveilles comme ce récital donné au Japon : on ne sait de ses Bach, Beethoven, Chopin, Debussy ce qu’il faut admirer le plus…

Fort heureusement, un éditeur a eu la bonne idée de rassembler une grande partie du legs discographique de Jörg Demus dans un coffret « anniversaire »…

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En cherchant bien sur plusieurs sites, j’ai trouvé un double CD sous le titre passe-partout de Famous Piano Pieces qui ne mentionne même pas le nom de l’interprète sur sa couverture, et qu’on découvre en tout petit au dos : Jörg Demus ! Indispensable aussi !

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Rudi le pianiste

Si l’on est réfractaire au style Tubeuf, il ne faut pas lire son dernier-né. Inutile de dire que ce n’est pas mon cas, et si, parfois, rarement, les chantournements de l’ancien professeur de philosophie peuvent agacer, les souvenirs d’André Tubeuf, revisités au soir de son grand âge, à propos d’un musicien qu’on n’a cessé de révérer, évidemment passionnent et enchantent.

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« Toutes ces dernières années, je multipliais les livres et on me demandait : « À quand, un sur Serkin ? »… je n’avais jamais eu l’idée d’écrire un livre sur lui. Lui-même répugnait à ce qu’on parle de lui. Il n’y avait rien à savoir, qu’à le regarder faire….

Une soirée avec Serkin, c’était de toute façon une leçon d’incarnation…Ceux qui ont vu cela, ne risquent pas de l’oublier. À ceux qui ne l’ont pas vu on ne peut que donner une idée abstraite : sans l’emprise, renversante, stupéfiante, régénératrice.

D’autres ont été davantage publics, populaires, aimés peut-être, et soucieux de l’être, faisant tout pour l’être. Pas Serkin »

Moyennant quoi, André Tubeuf nous livre 190 pages serrées sur un pianiste, Rudolf Serkin (1903-1991) dont il n’y avait, paraît-il, « rien à savoir » ! Merci cher André Tubeuf !

Au moment où je commençais la lecture de cette « Leçon Serkin », je lisais sur la page Facebook de Tom Deacon, naguère un des grands producteurs du label Philips et auteur de cette extraordinaire collection, parue il y a vingt ans, Great Pianists of the 20th Century

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ceci à propos d’un coffret paru en Europe il y a près de 2 ans :

Ce coffret est tout aussi recommandable que tous les autres. La documentation est le nec plus ultra. Beaucoup de photos. Un bon texte d’introduction. Et 75 CD de Rudolf Serkin, l’un des plus grands pianistes que j’ai eu le privilège d’entendre en concert et en récital. C’est son héritage artistique. Dans une boîte!

Il m’est impossible d’effacer de ma mémoire l’image de ce musicien aux petites lunettes cerclées, légèrement voûté se dirigeant vers le piano.

Serkin s’est battu pour être un grand pianiste. Il y travaillait. Il le devait. Il n’a jamais eu la chance d’être doté d’une de ces techniques faciles, naturelles et bien huilées. En un mot, il n’était pas Josef Hofmann, bien qu’il ait pris la place de Hofmann en tant que directeur du Curtis Institute à Philadelphie

Serkin était à son meilleur dans la salle de concert, pas dans le studio d’enregistrement. D’une manière ou d’une autre, les ingénieurs de Columbia ont eu du mal à saisir son « son ». Cela a toujours semblé dur. Rubinstein avait le même problème chez RCA Victor. Nous avons donc ici ce que nous avons, une image sonique imparfaite d’un pianiste tout simplement merveilleux qui pouvait hypnotiser un public immense avec le mouvement lent de la sonate Hammerklavier de Beethoven. C’était lent, très lent, mais vous souhaitiez que cela ne se termine jamais si beaux étaient le son et la conception musicale de Serkin. Idem avec le mouvement d’ouverture de la sonate « au clair de lune ». Aucun des enregistrements de Serkin n’a jamais capturé cette magie.

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Les circuits de distribution ne doivent pas être les mêmes au Canada, où réside Tom Deacon, et en Europe, puisque j’avais déjà parlé de cette somme il y a plusieurs mois : Des nuances de noir et blanc

Deacon et Tubeuf disent un peu la même chose, et pour moi qui n’ai jamais eu la chance d’entendre le grand pianiste en concert, les témoignages du studio comme les « live » que contient cette boîte ne font que renforcer, conforter, l’admiration que je porte à un musicien essentiel du XXème siècle. Pour ceux qui ne pourraient, voudraient, pas se payer l’imposant coffret (détails ici : Serkin the complete Columbia recordings), le legs discographique de Serkin est disponible en une multitude de coffrets à prix doux.

Intemporelle Truite de Schubert enregistrée à Marlboro – en prêtant l’oreille, on y entend même les oiseaux alentour…