La collection St-Laurent : les bons plans (I)

J’ai d’abord cru à une blague quand j’ai vu, sur le profil Facebook d’un ami critique, le nom d’Yves Saint-Laurent associé à des disques ! Je ne savais pas le grand couturier (1936-2008) mélomane ou collectionneur ! Il s’agit en réalité d’un presque homonyme canadien qui s’orthographie à la mode américaine : Yves St-Laurent. Le Devoir avait consacré à ce passionné tout un papier : Haute couture pour vieilles cires.

J’ai commencé, il y a peu, à devenir un client régulier de ce « couturier » du disque, depuis qu’il a élargi son catalogue à des périodes plus récentes. Je ne suis pas amateur, sauf rares exceptions, de vieilles cires même restaurées, je n’appartiens résolument pas aux nostalgiques d’un passé qui s’arrête à Furtwängler ou Toscanini, même si à titre documentaire ou historique, il peut m’être utile de prêter une oreille à certaines interprétations.

La présentation du site est spartiate : www.78experience.com mais, pour ce qui me concerne, le regard a été immédiatement attiré par les noms de grands chefs d’orchestre, et surtout par les enregistrements « live » qui sont proposés. Par quels moyens, plus ou moins légaux, sont-ils parvenus chez l’éditeur canadien, surtout quand il s’agit de captations européennes, françaises notamment ?

Le fait est qu’on dispose maintenant de deux événements de la vie musicale parisienne des années 70, Karajan avec Berlin dans une prodigieuse 6ème symphonie de Mahler et une intégrale des symphonies de Brahms

Quand on a vu un disque Schubert/Schumann dirigé par… Pierre Boulez, on a été piqué par la curiosité évidemment. Le résultat : une amère déception – certains diront qu’elle était prévisible ! – Ni l’interprétation – des semelles de plomb pour Schubert, un sérieux granitique pour Schumann – ni la prise de son (1971 pourtant) ni la gravure ne sont à sauver..

Mais quand Pierre Boulez aborde les classiques, Haydn une symphonie concertante lumineuse et insouciante, Beethoven une 2ème symphonie vive et joyeuse, et surtout un Mazeppa de Liszt enfiévré, emporté, on écoute et on déguste :

En revanche, que de belles surprises du côté de Chicago, Boston ou Pittsburgh avec des hérauts qui ont pour noms Jean Martinon, William Steinberg, Erich Leinsdorf ou Charles Munch. Les prises de concert de l’époque, mitan des années 60, n’ont rien à envier aux fabuleuses prises de son des disques RCA ou Columbia contemporains.

Etonnant de retrouver le timbre si sombre de Maureen Forrester, si magnifiquement épousé par la direction vibrante de Martinon dans le Poème de l’amour et de la mer de Chausson.

J’ai trouvé ce document sur Youtube, mais je dois préciser que le disque de St Laurent est d’une qualité supérieure.

Erich Leinsdorf* est particulièrement bien servi à Boston: pas moins de 14 galettes, et de vraies raretés par rapport à la discographie « officielle » du chef : Haydn (la Création), Bach (Messe en si), Schumann (Scènes de Faust).

Je recommande ce double CD, d’abord pour la qualité des prises de son et de leur restitution. Une exceptionnelle sélection du ballet de Prokofiev, arrêtes vives, modernité exacerbée, l’immense Gina Bachauer impériale dans un Deuxième de Rachmaninov qui fuit – merci Leinsdorf – les épanchements, une étonnante Beverly Sills dans l’opéra mal aimé de Richard Strauss et des vitraux respighiens multicolores.

Charles Munch, avec 39 galettes, est sans doute le chef le mieux documenté de la collection St.Laurent ! J’ai déjà tant de disques du chef alsacien que je n’ai pas encore cherché de ce côté-là, mais l’offre est alléchante !

L’autre star de ce catalogue est incontestablement William Steinberg, à qui j’avais déjà consacré plusieurs chroniques, notamment pour son intégrale des symphonies de Beethoven. 15 galettes, beaucoup d’introuvables dans la discographie de studio. Si j’ai bien compté, trois versions « live » différentes de la Septième symphonie de Bruckner !

Il est très aisé de commander ces précieux disques sur le site : www.78experience.com. Les prix indiqués sont en dollars canadiens, ce qui met un double album à 25 CAD à 16 € ! L’éditeur propose, pour réduire les frais de port, de n’envoyer que les CD dans leur pochette papier. Délai très court entre la commande et la réception (quand la poste française ne procrastine pas !).

Prochaines chroniques : Mravinski, Kondrachine et quelques autres Russes…

*Je n’ai encore jamais consacré de billet à ce chef que j’admire pourtant et que j’ai eu la chance de voir diriger peu avant sa mort, avec qui j’avais partagé un dîner, où le temps fut trop court pour que je lui pose toutes les questions qui me venaient. Oubli qui sera bientôt réparé !

Beethoven 250 (XIII) : Une « étoile » centenaire, Isaac Stern

Isaac Stern est né, il y a cent ans, le 21 juillet 1920 à Kremenets (dans l’actuelle Ukraine) et mort en 2001 à New York. Sa famille s’installe à San Francisco lorsque le petit Isaac a un an. Il y étudie au Conservatoire de la ville avec Louis Persinger et Nahum Blinder et donne son premier concert, à 16 ans, avec Pierre Monteux qui dirige alors le San Francisco Symphony. Il joue le 3ème concerto pour violon de Saint-Saëns, qu’il enregistrera plus tard avec Daniel Barenboim et l’Orchestre de Paris.

Sony qui avait déjà réalisé dans les années 90 plusieurs rééditions, compilations des enregistrements du violoniste américain (A Life in Music) propose, pour célébrer ce centenaire, un coffret de 75 CD, copieux mais incomplet.

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Certes le coffret annonce « The Complete Columbia analogue recordings ».  Mais où sont passées par exemple les sonates pour violon et piano de Beethoven avec Eugene Istomin certes déjà rééditées en un boîtier « super éco » ? Alors que les trios du même Ludwig avec le violoncelle de Leonard Rose figurent en juste et bonne place !

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Où sont passés les « premiers enregistrements mondiaux » des concertos de Peter Maxwell Davies et Henri Dutilleux (l’Arbre des songes) ? Eliminés parce qu’ils ne sont pas analogiques ?

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Deux souvenirs me reviennent d’Isaac Stern :

Le premier justement à propos du concerto de Dutilleux, créé le 5 novembre 1985 à Paris par son dédicatoire… Isaac Stern et l’Orchestre National de France dirigé par Lorin Maazel. Le 2 décembre 1987, Stern en donnait la première suisse à Genève avec l’Orchestre de la Suisse romande dirigé par David Zinman. J’y étais, et comme producteur à la Radio suisse romande j’avais évidemment décidé de diffuser ce concert en direct. Je savais que le violoniste s’était enquis plusieurs fois auprès des techniciens de la radio des conditions de diffusion du concert, ceux-ci étaient restés dans le flou. Je voulais éviter d’entrer dans d’interminables discussions, connaissant le caractère de « dur en affaires » d’Isaac Stern. Le soir du concert l’événement était considérable au Victoria Hall. Surtout grâce à la star du violon, qu’on n’avait plus reçue à Genève depuis longtemps.

Le moins qu’on puisse dire était que cette « création » m’est apparue bien approximative, balbutiante même, décevante pour tout dire. Stern et Zinman sont néanmoins applaudis comme il se doit. Au troisième rappel, Isaac Stern s’adresse au public et lui dit : « Comme vous avez aimé cette oeuvre, nous allons la bisser« …  Cette seconde version fut incomparablement meilleure, plus assurée, plus rayonnante, comme s’il avait fallu au violoniste un tour de chauffe pour entrer pleinement dans l’oeuvre et entraîner le public.

À l’issue de cette double performance, à l’entracte, je m’en fus saluer Isaac Stern dans sa loge, et me présenter à lui : « Vous n’étiez pas en direct ce soir n’est-ce pas? – Si, bien sûr, pour un tel événement, mais je vous rassure, lui répondis-je, nous ne garderons que la seconde version après les montages éventuels. »

Je rencontrerai Isaac Stern quelques années plus tard dans les studios de France MusiqueIl participait à une émission aujourd’hui disparue, Le matin des musiciens, où le violoniste américain s’exprimait dans un français parfait. J’étais descendu dans le studio pour le saluer, il m’avait remercié de m’être « dérangé » pour cela. Puis me dévisageant, me dit que ma tête lui disait quelque chose. Je lui rappelai alors l’épisode genevois, et c’est alors qu’il me confia la raison de ses questions sur les conditions de diffusion du concert de décembre 1987. Ce n’était pas tant à cause de la première de Dutilleux que d’une mésaventure survenue une décennie plus tôt.

On sait qu’Isaac Stern avait posé comme principe de ne jamais jouer en Allemagne, ni avec un chef allemand après la Seconde Guerre mondiale. Or, à Genève, où il avait souvent joué à l’invitation de l’Orchestre de la Suisse romande et de son administrateur Ron Golan, il lui était arrivé de jouer sous la direction de Wolfgang Sawallisch, directeur musical de l’OSR de 1970 à 1980. Le concert avait, bien entendu, été enregistré par la Radio suisse romande… et proposé aux radios membres de l’UER (Union européenne de Radio-Télévision). C’est ainsi qu’un jour, dans une chambre d’hôtel londonienne, Isaac Stern entendit le présentateur de la BBC annoncer avec un peu d’ironie que le célèbre violoniste avait rompu sa promesse de ne jamais jouer avec un chef allemand, puisque le concert diffusé ce soir-là était dirigé par… un chef allemand !

Emouvante vidéo captée en 2000, un an avant sa mort, lors de la remise du Polar Music Prize qu’Isaac Stern avait reçu conjointement avec Bob Dylan.

Détails du coffret Sony (enregistrements réalisés de 1947 à 1980)

CD 1: Tchaikovsky · Wieniawski: Violin Concertos I Hilsberg · Kurtz

CD 2: Mozart: Violin Sonata No. 26 · Mendelssohn: Violin Concerto I Zakin · Ormandy

CD 3: Violin Favorites I Zakin · Levant · Waxman

CD 4: Prades Festival – Bach I Tabuteau · Schneider · Casals · Wummer · Istomin

CD 5: Mozart: Violin Concerto No. 3 · Beethoven: Violin Sonata No. 7 I Zakin

CD 6: Bartók: Violin Sonata No. 1 · Franck: Violin Sonata I Zakin

CD 7: Brahms · Sibelius: Violin Concertos I Royal Philharmonic Orchestra · Beecham

CD 8: Mozart: Sinfonia concertante · Piano Quartet I Primrose · Casals · Istomin

CD 9: Vignettes for Violin I Zakin

CD 10: Casals Festival at Prades I Schneider · Katims · Thomas · Tortelier · Hess

CD 11: Casals Festival at Prades I Schneider · Katims · Thomas · Foley · Casals

CD 12: Casals Festival at Prades I Schneider · Katims · Tortelier · Casals

CD 13: Casals Festival at Prades I Hess · Casals

CD 14: Prokofiev: Violin Sonatas I Zakin

CD 15: C. P. E. Bach · J. S. Bach · Handel · Tartini: Violin Sonatas I Zakin

CD 16: /17 Brahms: Violin Sonatas Nos. 1, 2 & 3 · F.A.E Sonata I Zakin

CD 18: Vivaldi · Bach: Violin Concertos I Oistrakh · Ormandy

CD 19: Lalo: Symphonie espagnole · Bruch: Violin Concerto No. 1 I Ormandy

CD 20: Bernstein: Serenade I Symphony of the Air · Bernstein

CD 21: Wieniawski: Violin Concerto No. 2 · Saint-Saëns · Ravel I Ormandy

CD 22: Prokofiev: Violin Concertos I Mitropoulos · Bernstein

CD 23: Bartók: Violin Concerto No. 2 I New York Philharmonic · Bernstein

CD 24: Tchaikovsky · Mendelssohn: Violin Concertos I Ormandy

CD 25: Beethoven: Violin Concerto I New York Philharmonic · Bernstein

CD 26: Franck · Debussy: Violin Sonatas I Zakin

CD 27: Brahms: Violin Concerto · Double Concerto I Rose · Ormandy · Walter

CD 28: Vivaldi: Concertos for 2 Violins I Oistrakh · Ormandy

CD 29: Bartók: Violin Concerto No. 1 · Viotti: Violin Concerto No. 22 I Ormandy

CD 30: Stravinsky: Concerto in D · Symphony in 3 Movements I Stravinsky

CD 31: Bartók: Rhapsodies Nos. 1 & 2 · Berg: Violin Concerto I Bernstein

CD 32: None but the Lonely Heart I Columbia Symphony Orchestra · Katims

CD 33: Brahms: Violin Sonatas Nos. 1 & 3 I Zakin

CD 34: Mozart: Violin Concertos Nos. 1 & 5 “Turkish” I Szell

CD 35: Prokofiev: Violin Concertos I The Philadelphia Orchestra · Ormandy

CD 36: Barber · Hindemith: Violin Concertos I New York Philharmonic · Bernstein

CD 37: Schubert: Piano Trio No. 1 I Istomin · Rose

CD 38: Bloch: Baal Shem · Violin Sonata No. 1 I Zakin

CD 39: Brahms: Double Concerto · Beethoven: Triple Concerto I Rose · Istomin · Ormandy

CD 40: Dvořák: Violin Concerto · Romance I The Philadelphia Orchestra · Ormandy

CD 41: Bach: Violin Concertos · Concerto for Oboe and Violin I Gomberg · Bernstein

CD 42: /43 Brahms: Piano Trios Nos. 1, 2 & 3 I Istomin · Rose

CD 44: Lalo: Symphonie espagnole · Bruch: Violin Concerto No. 1 I Ormandy

CD 45: haTikvah on Mt. Scopus I Friedland · Davrath · Tourel · Bernstein

CD 46: Mozart: Violin Concerto No. 3 · Sinfonia concertante I Trampler · Szell

CD 47: Schubert: Piano Trio No. 2 · Haydn: Piano Trio No. 10 I Istomin · Rose

CD 48-51 Beethoven: The Complete Piano Trios I Istomin · Rose

CD 52: Sibelius: Violin Concerto · Karelia Suite I Ormandy

CD 53: Mozart: Flute Quartets I Rampal · Schneider · Rose

CD 54: Bartók: Violin Sonatas · Webern: 4 Pieces I Zakin · Rosen

CD 55: Isaac Stern – Romance I Columbia Symphony Orchestra · Brieff

CD 56: Mozart · Stamitz: Sinfonias concertantes I Zukerman · Barenboim

CD 57: Brahms: Violin Sonata No. 2 · Clarinet (Violin) Sonata No. 2 I Zakin

CD 58: Copland: Violin Sonata · Duo · Nonet I Copland · Columbia String Ensemble

CD 59: Enescu: Violin Sonata No. 3 · Dvořák: 4 Romantic Pieces · F.A.E. Sonata I Zakin

CD 60: Mozart: Concertone · Pleyel: Symphonie concertante I Zukerman · Barenboim

CD 61: Mozart: Divertimento for Violin, Viola and Cello I Zukerman · Rose

CD 62: Beethoven: Violin Concerto I New York Philharmonic · Barenboim

CD 63-64 Concert of the Century I Bernstein · Rostropovich · Horowitz · Fischer-Dieskau

CD 65: Saint-Saëns: Violin Concerto No. 3 · Chausson: Poème I Barenboim

CD 66: Vivaldi: Le quattro stagioni · Concertos for Violin and Flute I Rampal

CD 67: Mozart: Violin Concertos Nos. 2 & 4 I English Chamber Orchestra · Schneider

CD 68: Tchaikovsky: Violin Concerto · Méditation I Rostropovich

CD 69: Brahms: Violin Concerto I New York Philharmonic · Mehta

CD70: Rochberg: Violin Concerto I Pittsburgh Symphony Orchestra · Previn

CD 71: Penderecki: Violin Concerto I Minnesota Orchestra · Skrowaczewski

CD 72: Mendelssohn: Piano Trios I Istomin · Rose

CD 73: The Classic Melodies of Japan I Yamamoto · Hayakawa · Fuju · Naitoh

CD 74: Isaac Stern – 60th Anniversary Celebration I New York Philharmonic · Perlman · Zukerman · Mehta

CD 75: Tchaikovsky: Violin Concerto · Bach: Violin Concertos I Bernstein · Schneider

La génération Piano (I) : Florian Noack

En ce moment même, France Musique rediffuse le récital que Florian Noack donnait le 18 juillet 2016 au Festival Radio France Occitanie Montpellier (à écouter ici), avec, entre autres exploits, une époustouflante Shéhérazade de Rimski-Korsakovtranscrite par ses soins pour piano !

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J’ai choisi le tout jeune trentenaire belge pour ouvrir cette série d’été sur mon blog, parce qu’il incarne, à mes yeux – et surtout à mes oreilles – ce qui fait la singularité d’une partie, mais d’une partie seulement, des pianistes de la jeune génération : au-delà d’une technique, superlative parce que transcendée, un propos original, audacieux, soit dans le choix du répertoire, soit dans la vision, l’approche de ce dernier.

Florian Noack n’a pas gagné les lauriers qui auraient dû logiquement lui être destinés lors du dernier concours Reine Elisabeth de Belgique consacré au piano. Il n’est pas le seul dans ce cas – lire De l’utilité des concours – mais je n’ai pas le sentiment que cet échec ait nui à sa carrière, encore moins à sa personnalité artistique.

La seule discographie de ce jeune artiste dit assez son intelligence et sa curiosité. A suivre à la trace donc !

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Claude Samuel (1931-2020)

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Claude Samuel est mort ce matin, à quelques jours de ses 89 ans. Je le savais affaibli depuis plusieurs mois, mais jusqu’au bout alerte, s’informant de tout ce qui avait fait sa vie : la passion de la musique et des créateurs.

J’ai déjà raconté dans quelles circonstances j’ai été amené à travailler durant six ans avec lui et sous son autorité (L’aventure France Musique).

Le créateur de Présences

France Musique écrit ceci :

Diplômé de médecine en chirurgie-dentaire, Claude Samuel suit également des études musicales à la Schola Cantorum auprès de Daniel-Lesur. Très tôt, il rejoint le monde du journalisme et de la presse musicale mais aussi le monde de la radio, médium pour lequel il produira près de 1000 émissions au micro de France Culture et de France Musique.

Véritable titan du journalisme et de la radio musicale française, Claude Samuel est également une figure emblématique de l’histoire de Radio France en tant que producteur et Directeur de la Musique de Radio France (1989 à 1996).

Il était « l’homme de la musique contemporaine » selon Jean-Pierre Derrien, « l’oreille des musiciens » selon le Figaro, mais aussi un « bâtisseur d’institutions » selon le producteur Lionel Esparza. La carrière de Claude Samuel, qui occupe ces sept dernières décennies, est presque impossible à synthétiser. Journaliste de presse quotidienne, hebdomadaire et mensuelle, il prête également sa plume à la presse musicale, notamment aux publications Harmonie, Le Panorama de la Musique, Musiques, La Lettre du musicien, et Diapason. Il est aussi l’auteur du « blog-notes de Claude Samuel », un blog musical sur le site qobuz.com qu’il alimentera jusqu’en novembre 2018.

Passionné de musique contemporaine, Claude Samuel est à l’origine de nombreux concours et festivals qui lui permettront d’encourager et de promouvoir cette musique auprès d’un public toujours plus large. En 1967, dans le cadre du Festival international d’art contemporain de Royan (1965-1972), il lance le « concours Messiaen » pour le piano contemporain. Il poursuit son rôle de passeur avec le Festival des arts de Persépolis (1967-1970) et les Rencontres internationales d’art contemporain de La Rochelle (1973-1979), puis les Rencontres de musique contemporaine de Metz et le Festival des arts traditionnels de Rennes.

Il est également initiateur de plusieurs concours de la Ville de Paris, tels que le Concours de flûte Jean-Pierre Rampal, le Concours de trompette Maurice André, le Concours de piano-jazz Martial Solal et le Concours de lutherie et d’archèterie Étienne Vatelot.

D’abord nommé conseillé pour la programmation et la production à Radio France, Claude Samuel occupe le poste de Directeur de la Musique dès 1990. Il lance la même année la première édition du festival « Présences », un festival de musique contemporaine alors gratuit qui réussit à rassembler un public vaste et varié.

Homme de culture, il est également à l’origine du Prix des Muses, qui récompense des ouvrages consacrés à la musique classique, au jazz et aux musiques traditionnelles (études musicologiques, biographies, romans…) et publiés en français au cours de l’année qui précède, repris par France Musique en 2017 pour devenir le Prix France Musique des Muses.

Par ses efforts, Claude Samuel apporte tout au long de sa carrière une aide considérable à la musique contemporaine à une époque où ce genre ne profite pas d’un soutien majeur. Il recevra la Légion d’honneur (1985) avant d’être nommé Officier des Arts et des Lettres et Officier de l’ordre du Mérite (1993).

Six ans en commun

Comme toute collaboration d’une certaine durée, celle qui m’a liée à Claude Samuel de 1993 à 1999, a été contrastée, chahutée parfois, mais toujours fondée sur un très grand respect de ma part pour quelqu’un qu’aucun obstacle, aucune mesure technocratique, ne semblaient pouvoir arrêter (lire L’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette).

104091863_10218081421846330_5312588680199979226_o(Photo Michel Larigaudrie)

A cette époque, France Musique (et le programme musical de France Culture) faisaient partie de la direction de la musique de Radio France. J’ai longtemps pensé – et je le pense toujours – que c’était une chance pour les antennes comme pour les formations musicales de Radio France.

Claude Samuel aimait animer des réunions, parfois longues, partant dans tous les sens, mais elles permettaient d’échanger idées, projets, programmes, par exemple pour organiser les saisons musicales autour de thèmes et de fortes personnalités (Liszt, Szymanowski – quel souvenir que cette version de concert du Roi Roger, l’unique opéra de Szymanowski, au théâtre des Champs-Elysées en janvier 1996 !). J’eusse aimé que, parfois, il montrât plus d’autorité sur les chefs des orchestres « maison » – Charles Dutoit pour l’ONF, Marek Janowski pour l’OPRF -, mais j’avais vite compris – ce que je vérifierai lorsqu’à mon tour j’occuperai la fonction de directeur de la musique en 2014 ! – que ces messieurs ne voulaient en référer qu’au PDG de Radio France (et encore…).

Mais quand Claude Samuel croyait à une idée, il n’en démordait jamais, se heurtant souvent de front à la direction de la Maison ronde, y compris au PDG de l’époque qui l’avait nommé, Jean Maheu. Il s’est battu pour Présences, fort de l’expérience acquise à Royan, avec une opiniâtreté que je n’ai plus rencontrée chez personne d’autre.

Journaliste de l’écrit il avait été, il tenait comme à la prunelle de ses yeux au mensuel Mélomane qui donnait à voir l’impressionnante activité musicale de Radio France. Une revue qui disparut dès qu’il ne fut plus là pour la défendre…

Claude Samuel se mit à dos la moitié de Paris, en organisant des séries de récitals et de musique de chambre… gratuits, que, pour certains (le dimanche matin) il présentait lui-même. Concurrence déloyale avec les deniers publics, tonnaient ceux et surtout celles qui se reconnaîtront !

En revanche, il se méfiait des producteurs de France Musique (parce qu’il l’avait été lui-même ?), ce qui, paradoxalement, me laissa une grande latitude pour faire évoluer non seulement la grille de la chaîne, mais aussi les pratiques de certaines fortes têtes,

Départ et retour

Nos relations auraient pu tourner vinaigre, surtout lorsque la rumeur se mit à enfler, dans les derniers mois de 1995, d’un départ de Claude Samuel de la direction de la musique. Michel Boyon avait succédé à Jean Maheu à la présidence de Radio France, et la fin du mandat de Maheu avait été source de frictions de plus en plus fréquentes avec Claude Samuel (au point qu’il m’était arrivé, à quelques reprises, d’être convoqué par le PDG pour faire passer des messages, sur certains dossiers sensibles,… à mon directeur !).

De là à ce qu’on me prête l’intention de succéder à Claude Samuel et toutes les manigances et manoeuvres qui vont avec… Ce qui n’était pas le cas, mais on ne peut empêcher les bruits de couloir (surtout dans une maison ronde !) de se nourrir du moindre signe pour prospérer !

Mais notre collaboration allait prendre un tour assez inattendu. Claude Samuel avait fait valoir notamment auprès de Patrice Duhamel, alors directeur général de Radio France, une clause de son contrat qu’il entendait faire exécuter : au terme de son mandat de directeur de la musique, il était prévu que Radio France confie une ou des émissions à Claude Samuel ! Celui-ci insista pour se faire confier rien moins que la matinale de France Musique, et « on » me fit savoir que cette position n’était pas négociable. J’obtins seulement que C.S. n’ait pas un statut d’extra-territorialité, mais qu’il exerce son activité de producteur sous l’autorité… du directeur de la chaîne ! Situation inédite, que, malgré certains entourages, nous parvînmes, Claude Samuel et moi, à surmonter.

Je veux garder le souvenir d’un personnage incroyablement curieux, enthousiaste, volontaire, fourmillant d’idées, d’un fabuleux collectionneur de documents, d’articles, d’autographes – je sais qu’il travaillait ces derniers mois à permettre que cette somme lui survive et serve aux chercheurs et historiens de la radio et de la musique.

Parmi tant d’instants partagés, me revient en mémoire une visite que nous avions faite à Londres, pour rencontrer des responsables de la BBC, voir le compositeur George Benjamin répéter avec l’orchestre de la BBC. Entre deux rendez-vous, j’avais entraîné Claude chez Foyles, le Gibert londonien sur Charing Cross. Il ne connaissait pas cette fabuleuse librairie, et son très vaste rayon de partitions et d’ouvrages sur la musique. Quel ne fut pas son bonheur de découvrir, en bonne place, la version anglaise de « son » Prokofiev, la première biographie en français, parue en 1960, du compositeur russe disparu en 1953.

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La musique pour rire (VIII): François Morel

#Confinement Jour 50

Comme beaucoup, j’ai connu François Morel comme membre de l’inénarrable compagnie des Deschiens.

Et puis je l’ai vu au cinéma, au théâtre, à la radio sur France Inter :

Je l’ai peut-être croisé une fois ou deux, mais je n’ai pas eu l’occasion de lui dire combien sa personne, son talent nous sont indispensables.

A la différence de ceux que j’ai déjà portraiturés dans cette série (comme Peter Ustinov), quand François Morel s’intéresse à la musique, ce n’est pas pour la moquer, en montrer les travers, c’est pour la regarder, la raconter avec une tendresse non dénuée d’humour.

 

François Morel est le merveilleux conteur d’un Pierre et le Loup qui a fait l’objet d’une réalisation hors du commun de la part de Radio France, avec les musiciens acteurs de l’Orchestre National de France et leur chef d’alors, Daniele Gatti.

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Avec ces mêmes musiciens, François Morel s’est aussi essayé à la chanson.

Longue vie à notre indispensable Maître François !

La musique pour rire (VII) : Peter Ustinov

#Confinement Jour 47

Dans la galerie de portraits qu’on a déjà dessinés de ceux qu’on pourrait désigner comme « humoristes » de la musique – Victor BorgeDudley Moore, Gérard Hoffnungil manque encore quelques personnages hauts en couleur, comme le génial touche-à-tout Peter Ustinov.

Né en 1921 à Londres, de double ascendance russe par sa mère et son père, mort en Suisse en 2004, la vie et la carrière de Sir Peter sont aussi romanesques que les multiples personnages qu’il a incarnés sur scène comme à l’écran. Il reste, dans la mémoire collective, comme le savoureux Hercule Poirot dans des films tirés des romans d’Agatha Christie, qui, à défaut d’être des chefs-d’oeuvre de cinéma, rassemblaient de brillants castings.

Très cultivé, polyglotte, Peter Ustinov ne détestait pas se produire dans des émissions populaires de télévision où sa verve gentiment caustique rendait hommage à la musique classique

Qui a pu oublier cette prodigieuse imitation de la légendaire Tribune des critiques de disques qui réunissait jadis sur France Musique Antoine Goléa et Jacques Bourgeois autour d’Armand Panigel ?

La comparaison avec l’original ne manque pas de piquant !

Le talent comique de Peter Ustinov, ses capacités d’imitation des styles et des instruments, se sont exprimés en diverses langues et circonstances…

Mais Peter Ustinov était aussi capable d’une authentique pédagogie dans le domaine de la musique classique, plusieurs séries en témoignent, malheureusement jamais en France !

Rien d’étonnant à ce que Peter Ustinov ait été un récitant de choix, dans de nombreux idiomes, du Pierre et le Loup de Prokofiev

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Le théâtre lumière

J’assistais, mercredi soir, au spectacle d’Isabelle Georges, Oh La La, au Théâtre des Champs-Elysées. une reprise très attendue d’un tour de chant donné au Bal Blomet il y a deux ans (Isabelle au Bal), après une soirée il y a un mois au mythique Club 54 de New York.

Que dire de plus que ce qu’on a déjà écrit à propos de cette artiste, qui n’a pas d’équivalent en France, qui tient la scène – très bien entourée certes – comme l’une de ces stars légendaires de Broadway ou du Paris de l’après-guerre.

Le Théâtre des Champs-Elysées est sûrement la salle que j’ai le plus fréquentée à Paris. J’en ai rarement parlé, rarement dit le bonheur renouvelé d’entrer dans ce lieu si chargé d’histoire et de souvenirs, le plaisir de s’asseoir le plus souvent à la corbeille de face, de s’y sentir comme chez soi.

D’y entendre les plus grands interprètes, dans un son qu’on a souvent critiqué pour sa sécheresse, l’étroitesse du cadre de scène, certes un son qui ne pardonne rien aux médiocres, qui radiographie les ensembles qui s’y produisent.

Fierté qui fut la mienne lorsqu’à deux reprises, je pus y amener l’orchestre philharmonique royal de Liège, en 2004 sous la conduite de Louis Langréeen 2012 pour une soirée exceptionnelle.

Et tant d’autres souvenirs impérissables (le cycle Iberia d’Albeniz sous les doigts aussi athlétiques que poétiques de Rafael Orozco, trop tôt disparu, si souvent l’Orchestre philharmonique de Vienne, la série d’opéras russes sous la conduite de Valery Gergiev au mitan des années 90, etc.), il y aurait plus qu’un ouvrage pour les consigner tous.

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Mercredi soir, dans le couloir des loges des artistes, pourtant si souvent arpenté, je voyais des affiches historiques que j’avais négligé jusqu’alors de remarquer. Et quelles affiches !

Cette annonce d’un récital d’oeuvres de Prokofieff – comme on écrivait alors en français – … par l’auteur ! Le 11 mai 1923.

Ce récital d’oeuvres espagnoles – sans détails – par Arthur Rubinstein (qui souhaitait qu’on orthographiât son prénom : Artur)

Cet anniversaire du Groupe des Six sous l’égide de Jean Cocteau, toujours prompt à s’attribuer les mérites de ses camarades.

Ou bien encore la tournée de l’Opéra de Vienne, faisant étape dans la prestigieuse salle de l’avenue Montaigne.

A l’occasion du centenaire du théâtre a été publié un fascicule, en format carte postale, reprenant 100 affiches de légende du Théâtre des Champs-Elysées.

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From Scotland

J’ai salué la qualité exceptionnelle des musiciens que j’ai entendus durant mon récent séjour en Ecosse, ceux du Scottish Chambre Orchestra (Journal d’Ecosse Icomme ceux du Scottish Opera (Journal d’Ecosse II). 

Il faut ajouter deux grandes phalanges symphoniques, le Royal National Scottish Orchestra et le BBC Scottish Symphony Orchestra l’un et l’autre basés à Glasgow.

Petit tour d’horizon – non exhaustif – d’une discographie impressionnante.

Avec le Scottish Chamber, des disques qu’on aime particulièrement :

61lrLUj11nL._AC_SL1050_Clin d’oeil à trois artistes amis, dont ce fut l’unique enregistrement réalisé en Ecosse.

La période la plus faste, la plus intéressante aussi, du SCO en matière de disques, est sans conteste la décennie 90, avec la personnalité charismatique de Charles Mackerras (1925-2010)

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Dans Mozart, le vieux chef australien opère un retour aux sources, donne une énergie et des couleurs « historiquement informées » à un orchestre dont il allège les textures. Même métamorphose dans d’idéales symphonies de Brahms. Des gravures qui ont été peu remarquées par la critique continentale, et qui, pour certaines, ont longtemps été indisponibles à la suite de la faillite du label américain Telarc.

Son successeur, Robin Ticciati (2009-2018), laisse quelques enregistrements de belle venue, même si, dans Berlioz ou Brahms, on ne retrouve pas toujours l’inspiration de son aîné.

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71AUG7if8-L._AC_SL1200_On attend avec impatience la sortie, le 15 novembre, de la 9ème symphonie de Schubert, sous la houlette du tout jeune et nouveau directeur musical du Scottish Chamber Orchestra, le Russe Maxime Emelyanychev

 

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La discographie du Royal Scottish National Orchestra s’est considérablement développée lorsque Neeme Järvi en a tenu les rênes de 1984 à 1988.

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Une intégrale des poèmes symphoniques et des Lieder de Richard Strauss (avec Felicity Lott) que Chandos serait bien inspiré de nous proposer en coffrets.

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Autre période féconde pour l’orchestre, avec quelques disques remarquables, le mandat de Stéphane Denève (2005-2012).

La meilleure intégrale symphonique Roussel (lire Le marin musicienrécente

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81q6Ojw1jEL._SL1429_L’attachement du chef français au compositeur Guillaume Connesson est connu et le début d’une aventure discographique commune a eu lieu à Glasgow.

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La discographie du BBC Scottish est plus hétéroclite, plus orientée vers des répertoires moins courus (missions de service public des orchestres de la BBC !).

C’est à cet orchestre, conduit par le chef français Jean-Yves Ossonce, qu’on doit l’une des rares intégrales des symphonies de Magnard

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La reine Beatrice

Alain Lompech (sur Facebook) : Beatrice Rana vient de publier un disque fabuleux… Perlemuterorichtérogilelsien… Elle sait tout de l’art du piano et de la musique… On s’incline… et on applaudit à tout rompre…

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Jean-Charles Hoffelé (sur FB aussi, bientôt dans Classica) : Fabuleux et renversant.

Alain Lompech, encore : Elle est incroyable : la science de l’alchimie sonore et la perfection de l’analyse  plus la domination totale du clavier – alla Richter ou dans un genre différent Lipatti -, plus le son rond, ample, profond qui fait entrer tout le piano en transe sonore…
Ses Goldberg m’avaient bien sûr beaucoup plu, mais beaucoup moins que celles récentes de Gabriel Stern, je l’avais entendue en concert – malheureusement bridée par Krivine dans le 3ème de Prokofiev, entendue en récital… mais là d’un coup, elle ouvre grand ses ailes et, sans jamais faire l’intéressante, se hisse aux premiers rangs des pianistes de son temps…

J’ai téléchargé ce nouveau disque dès vendredi. Je serais bien incapable d’user de tous les qualificatifs que lui attribue Alain Lompech, je les partage complètement. Il faut aussi, et peut-être d’abord, ajouter que le programme de ce CD est d’une intelligence rare, et que c’est, à ma connaissance, la première fois que se côtoient Ravel et Stravinsky dans un disque de piano solo. Oui, tout ici est miraculeux. Finalement conforme à ce que j’ai aimé chez cette pianiste (tout juste 26 ans!) dès que je l’ai entendue en concert.

Le dimanche 26 janvier 2014, Beatrice Rana était la soliste d’un de ces concerts dominicaux qui font la joie d’un public familial à Paris. Fayçal Karoui dirigeait les Concerts Lamoureux et la jeune pianiste italienne jouait le 2ème concerto de Saint-Saëns. Subjugué, je fus immédiatement subjugué : la simplicité, l’absence de posture de la pianiste devant son clavier, une virtuosité et une maîtrise confondantes, sans esbroufe, le chic, l’allure qu’il faut dans cette oeuvre (qui commence comme Bach et finit comme Offenbach selon le bon mot de George Bernard Shaw).

Quelques mois plus tard, je retrouvais Beatrice Rana, complice du Quatuor Modigliani, au Festival d’Auvers-sur-Oise (Une fête de la musique) :

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« En seconde partie… le quintette pour piano et cordes de Schumann – on manque de superlatifs pour le qualifier ! et l’entrée en lice de Beatrice Rana, une musicienne de 22 ans dont j’ai déjà dit et écrit qu’elle a déjà tout ce qui fait d’elle une grande, une très grande artiste. Qui n’a besoin ni d’esbroufe ni de look savamment étudié pour imposer une présence. Au début du Schumann, on la trouvait presque effacée, trop discrète, face à ses compères du Modigliani, et puis on a vite compris que, mine de rien, c’est elle qui menait le train de ces quatre mouvements sublimes et suspendus de musique pure »

Il fallait absolument que j’invite Beatrice Rana au Festival Radio France à Montpellier. Elle y était déjà venue dans la série des jeunes solistes en 2012, mais cette fois je voulais qu’elle ouvre le festival dans la grande salle Berlioz du Corum. Le 11 juillet 2016. Et avec une première pour elle ! Rien moins que les Variations Goldberg de BachC’est à Montpellier qu’elle les donnerait pour la première fois en public, avant une tournée de récitals qui allait déboucher sur le premier disque de l’artiste italienne chez Warner.

Dans Le Monde du 12 juillet 2016, Marie-Aude Roux écrit : « Beatrice Rana n’a certes rien à prouver sur le plan technique. Mais sa maturité sereine et son sens architectonique impressionnent, qui font de cette œuvre monumentale – plus d’une heure et quart de musique – une véritable pierre de Rosette. Le thème initial de l’« Aria » semble en effet se poser comme une énigme. Elégance du phrasé, fluidité du jeu, sonorité d’une rondeur charnelle, Rana prendra le temps de dévoiler une à une les solutions proposées par chacune des variations ».

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Le 16 juillet 2018, Beatrice Rana revenait à Montpellier, encore pour une première pour elle : le 4ème concerto de Beethoven (« Lorsque je joue Beethoven, je ressens une grande responsabilité. C’était le cas pour ce concert ici à Montpellier, je jouais ce concerto pour la première fois, c’était beaucoup d’adrénaline ».

Entre-temps, elle avait publié son premier disque concertant, couplage à nouveau inédit, et toutes les qualités qu’on reconnaît à Beatrice Rana.

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Merci, chère Beatrice, de démontrer que virtuosité, maîtrise époustouflante du clavier peuvent se marier à la musicalité la plus pure, et que vous n’avez besoin d’aucun artifice, de ne cultiver aucun look provocateur ou aguicheur, pour avoir le public à vos pieds. Restez ce que vous êtes, une très belle personne, une très grande artiste !

 

Journal 22/09/19 : Wayenberg, Rouse

Christopher Rouse (1949-2019)

Les musiciens de l’Orchestre symphonique de Cincinnati et Louis Langrée ont dû apprendre la nouvelle avec une particulière émotion. Le compositeur américain Christopher Rouse, dont ils ont commandé et vont créer la 6ème symphonie le 19 octobre 2019, est décédé le 21 septembre.

Je trouve cette interview récente du compositeur, et ses réponses ne manquent pas d’intérêt :

J’ai découvert la musique de Rouse il y a déjà une vingtaine d’années par le disque.

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Sans vouloir offenser la mémoire du récent disparu, je dois tout de même confesser qu’à l’instar de nombre de ses confrères américains, Rouse écrit une musique bien ficelée, pas désagréable à entendre, mais bien peu originale.

 

Le Hollandais de Paris

Il est né à Paris le 11 octobre 1929, il y est mort à moins d’un mois de son 90ème anniversaire, le 17 septembre. Le pianiste Daniel Wayenberg était pourtant néerlandais, et bien oublié du public parisien.Yves R

Je ne l’ai jamais entendu sur scène (Yves Riesel l’avait, je crois, invité dans sa première saison des Concerts de Monsieur Croche, mais Wayenberg n’avait pu assurer cet engagement), mais c’est un pianiste dont j’ai thésaurisé les disques à chaque fois que j’en trouvais, souvent dans les magasins de seconde main, ou sous des étiquettes plus ou moins fantaisistes. Je me souviens avoir demandé jadis à un vendeur de la FNAC ce qu’il avait de Daniel Wayenberg, il m’avait répondu en me prenant de haut : «  Vous parlez bien sûr de Weissenberg ? Wayenberg, ça n’existe pas »…

On ne trouve plus guère ces disques, sauf au sein de coffrets imposants.

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Mais sur Youtube on tombe sur de véritables pépites, comme ce 3ème concerto de Prokofiev capté en 1957, Rafael Kubelik dirigeant l’Orchestre National.

ou cette Rhapsodie Paganini de Rachmaninov donnée au Concertgebouw d’Amsterdam en 1971 sous la direction de Karel Ancerl (disponible dans le superbe coffret édité à l’occasion des 125 ans de l’orchestre hollandais, voir détails ici : CONCERTGEBOUW 125)

De Rachmaninov encore cette étonnante version du 2ème concerto à deux pianos donnée il y a un an…tout comme Islamey de Balakirev. 

Peut-on rêver ? Que Warner réédite le fonds EMI de la discographie de Daniel Wayenberg !