Emprunts et empreintes ou Mozart et La Marseillaise

L’histoire de la musique regorge d’emprunts : les compositeurs se sont allègrement copiés – parfois sans le savoir -, piqué des thèmes, des mélodies, des formules rythmiques.

Puisque j’évoquais hier les Danses symphoniques de Rachmaninov, jetez une oreille à cette délicieuse et mélancolique Night Waltz, tirée de la comédie musicale A little night music de Stephen Sondheim.

Un petit air de famille avec la valse de la 2e des Danses symphoniques non ?

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J’ignore si, chez Sondheim, l’emprunt est conscient ou non…

Autre emprunt – volontaire ou non ? – de Mozart à Haydn : le finale de la 41e symphonie « Jupiter » de Wolfgang commence exactement par les mêmes quatre notes que le finale de la 13e symphonie – beaucoup moins connue – de Joseph.

ImageHaydn 13e symphonie, 4e mvt.

ImageMozart 41e symphonie, 4e mvt

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Toujours à propos de Mozart, on est frappé à l’écoute du 1er mouvement de son 25e concerto pour piano, par un thème secondaire en forme de marche. Ecoutez à partir de la 7e minute :

Et voilà comment Mozart est suspecté d’avoir copié La Marseillaise de Rouget de Lisle ! En l’occurrence, il suffit de regarder les dates de composition pour vérifier que s’il y a eu emprunt, c’est dans l’autre sens : le 25e concerto de Mozart date de 1786…. la Marseillaise de 1792 !

Une belle occasion pour reparler de la dernière rencontre discographique de Martha Argerich et du très regretté Claudio Abbado :

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Plus subtiles, les empreintes que des compositeurs laissent sur leurs cadets, ombre intimidante (Beethoven sur Brahms) ou influence amicale (Brahms sur Dvořák)

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Voilà le thème principal du concerto pour violoncelle de Dvořák (1895). Ecoutez maintenant le début du 2e mouvement de la 4e symphonie de Brahms (1885) :

Bien sûr ce n’est pas la même tonalité, ni le même rythme, mais tout de même un fameux air de parenté ! Sachant combien Brahms a aidé Dvořák, et combien ce dernier admirait son aîné, il n’est pas interdit de penser que l’un s’est inspiré de l’autre…

Enfin, et le sujet est bien trop vaste pour être traité ici – et je n’en aurais pas la compétence – il faut évoquer l’empreinte – stimulante ou étouffante -, l’influence que de grands compositeurs ont exercées sur leurs contemporains et successeurs, Haydn bien sûr (on l’oublie trop souvent) sur Mozart et Beethoven par exemple, Beethoven sur tout le XIXème siècle, Wagner puis Debussy, etc. Je ne mets pas Mozart dans la liste, parce qu’il n’a pas d’épigone, de successeur, comme si son génie avait atteint une sorte de perfection… inimitable.

Mais Beethoven bien sûr ! On pourrait illustrer son empreinte, son ombre portée, par de multiples exemples. J’en retiens deux, symboliques.

La tonalité de ré mineur est la signature de sa 9e et dernière symphonie (même si le finale célébrissime de l’oeuvre, l’Ode à la joie, se clôt par un triomphal ré majeur) : ci-dessous les premières notes du début de chaque mouvement de la 9e.

ImagePremier exemple : Brahms, qui n’achèvera sa 1ere Symphonie qu’à l’âge de 43 ans, tant il était impressionné, intimidé par son ainé. Ce n’est évidemment pas un hasard si son 1er concerto pour piano – en réalité une symphonie avec piano – est… en ré mineur et paie un tribut évident à Beethoven (lire http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2014/03/20/brahms-concerto-pour-piano-n-1-8139038.html)

Hasard aussi – on en doute – que la 9e symphonie de Bruckner commence dans la tonalité sombre et dramatique de ré mineur ?

Bernstein forever

Il y a quelques mois SONY éditait un beau coffret (format 33 tours) de 60 CD comprenant l’intégrale des Symphonies gravées pour CBS, pour l’essentiel à New York, par Leonard BERNSTEIN. Indispensable et passionnant évidemment.

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DEUTSCHE GRAMMOPHON qui a pris le relais à partir des années 70, vient de publier un premier coffret de 59 CD + 1 DVD (un second suivra) comprenant, cette fois, une vraie intégrale des enregistrements réalisés, en grande partie à Vienne pour le label jaune. Pas seulement les symphonies, mais aussi les opéras (Fidelio de BeethovenCarmen de Bizet), tout de Beethoven à Liszt pour ce volume 1. À ce prix (entre 110 et 130 € selon les fournisseurs) on prend et on (ré)écoute tout. Parce que rien de ce que touche Leonard Bernstein ne nous a jamais laissé et ne nous laisse indifférent. Un génie !

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Détails sur http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2014/03/17/bernstein-forever-8136302.html.

Quelques remarques sur ce beau coffret : d’abord un livret richement illustré, en quatre langues, avec un témoignage de première main de Humphrey Burtonle producteur fidèle, partenaire incontournable de ces vingt années d’aventures discographiques du chef compositeur. mais surtout Leonard Bernstein dans sa (ses) vérité(s) par le prisme de sa correspondance, tout le monde y passe, collègues, amis, musiciens, politiciens, avec des formules parfois cinglantes, jamais méchantes. Du pur Lenny !

L’ordre alphabétique choisi sert bien sûr le Bernstein compositeur, pas moins de 16 CD ! Et toute son oeuvre symphonique, concertante, scénique, religieuse. Pour le grand public, Leonard Bernstein c’est définitivement et souvent exclusivement West Side Story la version multi stars, Kanawa, Carreras, Ludwig, incluse dans le coffret avec le DVD du making of, est plutôt ratée ! -, un peu l’opéra Candide et son air le plus célèbre, celui de Cunégonde « Glitter and be gay » !

Mais si tout Bernstein compositeur n’est pas du même niveau ni du même intérêt, on a ici l’occasion de redécouvrir la générosité, la science créatrice d’un génial touche-à-tout. C’est le même Bernstein qui livre l’une des versions les plus bouleversantes et inspirées de La Création (de la Missa in tempore belli) de Haydn.