Les nuits de La Côte

Je connais depuis longtemps, de réputation, le Festival Berlioz, surtout depuis que le très actif Bruno Messina en assume les destinées, mais je n’y étais jamais venu, mes vacances ou les obligations liées à la rentrée coïncidant avec les dates du festival.

J’avais trois bonnes raisons de venir cette année à La Côte Saint-André, la ville natale de Berlioz,  trois concerts qui se succédaient judicieusement, me permettant d’entendre trois programmes passionnants sous des baguettes tout aussi passionnantes.

IMG_8947(Le château Louis XI de La Côte Saint-André)

Mardi soir, Hervé Niquet, tout juste sorti des affres de la re-création des Cris de Paris au Festival Radio France, il y a un mois, dirigeait, comme de juste, l’illustre contemporain de Georges Kastner, l’enfant du pays, Hector Berlioz et sa Messe solennelle, sorte de coup de génie juvénile, où tout ce qui fera la singularité du compositeur de la Symphonie fantastique se trouve déjà affirmé, alors même que le jeune Hector – 20 ans – n’est pas encore passé par le Conservatoire ! En première partie, un étrange Requiem « à la mémoire de Louis XVI et Marie-Antoinette » de Martini, qui n’est pas que l’auteur de la célèbre romance Plaisir d’amour.

 

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Coïncidence, mercredi soir, j’allais applaudir celui qui avait fait le premier enregistrement mondial de cette Messe solennelle, John Eliot Gardiner, mais dans un programme de cantates de Bach.

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IMG_8959Le concert était donné à une trentaine de kilomètres de La Côte Saint-André, dans l’église abbatiale de Saint-Antoine-l’Abbaye.

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Quatre cantates très différentes, BWV 20 : O Ewigkeit, du Donnerwort BWV 34 : O ewiges Feuer, o Ursprung der Liebe, et en deuxième partie, saisissant contraste entre la BWV 12 : Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen et la BWV 103 : Ihr werdet weinen und heulen.

Les mots me manquent pour dire l’émotion qui m’a saisi dès les premières notes et qui ne m’a plus lâché jusqu’au dernier choral. Je n’avais jamais entendu Gardiner dans ce répertoire – en dehors bien sûr du disque – et avec ces fabuleux musiciens. Y a-t-il aujourd’hui interprète plus inspiré, inspirant, de Bach, après qu’ont disparu les Harnoncourt, Leonhardt, Brüggen ?

 

 

 

 

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John Eliot Gardiner dirige ce soir un programme tout Berlioz (Légendes sacrées du Sudauquel participe l’ami Antoine Tamestitavec qui nous avons échangé, hier soir, quelques beaux souvenirs d’aventures liégeoises : une symphonie concertante de Mozart (avec Louis Langrée en 2006) – Antoine m’a confié que, de cette date et sa rencontre avec le violoniste Frank-Peter Zimmermannétait née l’idée du trio à cordes qu’il forme avec le violoniste allemand et le violoncelliste Christian Poltera

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et l’enregistrement avec l’autre Zimmermann, Tabea, du concerto pour deux altos de Bruno Mantovani.

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Hier soir, c’était au tour de François-Xavier Roth et de son ensemble Les Siècles – qui viennent d’être distingués par les Gramophone Classical Music Awards – de se produire sous le velum (excellente acoustique) de la cour du château Louis XI de La Côte Saint-André.

Une brève pièce chorale de 1861 de Berlioz Le Temple universel écrite pour « double chœur pour deux peuples, chacun chantant dans sa langue. Les Anglais chanteront en anglais, les Français en français » et exaltant une Europe visionnaire : « Embrassons-nous par-dessus les frontières, L’Europe un jour n’aura qu’un étendard » précédait un autre hymne à l’humanité fraternelle, la 9ème symphonie de Beethoven. Avec de belles forces chorales (Spirito, Jeune Chœur symphonique, Chœur d’oratorio de Lyon), un jeune quatuor de solistes Jenny Daviet, Adèle Charvet, Sébastien Droy, Laurent Alvaro, et un orchestre fruité – F.X.Roth me dira qu’il jouait l’oeuvre pour la première fois ! – un concert longuement applaudi par un public qui vient de loin pour suivre une programmation exigeante !

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IMG_8945Les fameuses cloches de la Symphonie fantastique fondues tout exprès à la demande du Festival Berlioz.

Toutes les photos de la maison natale de Berlioz à voir ici : Chez Berlioz (lemondenimages.wordpress.com)

 

 

L’aventure F.M.(II) : L’épaisseur d’une feuille de papier à cigarettes

Comme promis suite du premier volet : Il y a vingt-cinq ans : l’aventure France Musique (I).

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Du changement du côté de la direction

Auprès de Claude Samuel, un changement important s’est opéré en cette rentrée 1993: son adjoint à la Direction de la musique, Stéphane Martin – croisé brièvement à Aix-en-Provence en juillet – quitte Radio France pour être bientôt le directeur de la musique du Ministère de la Culture (un poste occupé jadis par Maurice Fleuret, le véritable créateur de la Fête de la Musique auprès de Jack Lang). Stéphane Martin deviendra, en 1998, l’inamovible patron du Musée du quai Branly à la demande de Jacques Chirac. Il est remplacé, auprès de Claude Samuel, par Olivier Morel-Marogerqui devient vite un complice et un ami et qui sera mon lointain successeur à la direction de France Musique (de 2011 à 2014).

Les producteurs et les équipes de France Musique commencent à rentrer, la plupart sont curieux de découvrir cet inconnu nommé « Délégué aux programmes » (un titre tellement incompréhensible que le successeur de Jean Maheu à la présidence de Radio France, Michel Boyon, me renommera « directeur délégué de France Musique… et des programmes musicaux de Radio France » !).

Hypothèses et rumeurs

Certains de ceux que j’ai connus lors de la journée commune F.M./Espace 2 (cf.  L’aventure France Musiquese réjouissent de mon arrivée, à laquelle, me confient certains, ils ne seraient pas étrangers. M’ayant fait comprendre ce que je leur dois, ils comptent sur moi pour changer les choses… pour les autres, préserver voire augmenter leur pré-carré, égratignant l’équipe sortante et surtout Claude Samuel… dont je dois me méfier !!

En réalité, ils ne comprennent pas pourquoi j’ai été nommé, pourquoi moi… et comme il faut bien inventer une explication quand les faits sont trop simples, j’apprendrai quelques semaines plus tard que j’ai été poussé là par le ministre RPR de la Culture d’alors, Jacques Toubon – d’ailleurs tout le monde sait que je suis RPR !! (lire sur mon passé « politique » Les années Bosson) – pour contrebalancer l’influence de Claude Samuel réputé de gauche. Evidemment je n’ai jamais rencontré Toubon auparavant, encore moins bénéficié de l’appui de quiconque au gouvernement ou dans un parti. Le seul ami que j’ai, dans le gouvernement d’Edouard Balladur, est le maire centriste d’Annecy, Bernard Bossonministre de l’Equipement, des Transports et du Tourisme, avec qui je suis en froid depuis quelques mois, et à qui j’apprendrai ma nomination, une fois installé à Paris…

Je suis trop attaché à ma liberté, à mon indépendance, pour ne jamais avoir dépendu, dans ma vie professionnelle comme dans mon activité publique, de quelque « piston », réseau, obligation que ce soit. J’ai parfois payé le prix de cette indépendance – le chômage, l’incertitude, la défaite électorale – mais je ne l’ai jamais regretté.

Première visite des studios

L’une des premières choses que je demande à faire, dès mon arrivée dans la Maison ronde, est de visiter les studios de la chaîne. Il y a 25 ans, ceux-ci ne sont pas, comme aujourd’hui, installés au coeur des chaînes, mais dans ce qu’on appelle encore « la petite couronne », autrement dit dans l’espace situé entre la maison ronde telle que tout le monde la connaît de l’extérieur, et la tour centrale. Double explication : l’isolation phonique – puisque pas de contact avec l’environnement urbain – et les impératifs de Défense nationale !

Je « descends » donc – comme je le ferai quasi quotidiennement, week-ends compris, pendant près de six ans – voir les studios où se déroule l’essentiel des émissions de France Musique. Je salue les présents – je mettrai un peu de temps à comprendre les fonctions réelles de ceux que je croise, « chef de cabine », « chargé de réalisation », speaker ou speakerine, chargé(e) du relevé des droits d’auteur, technicien(ne)s, assistant(e)s de production. Bref, rien que de très normal pour un patron de chaîne ! J’apprendrai avec surprise – la rumeur court vite dans les couloirs circulaires de la Maison ronde ! – que j’ai fait très fort avec cette simple visite : mes prédécesseurs ne descendaient jamais en studio !

L’épaisseur d’une feuille de papier à cigarettes

Début septembre, j’ai suggéré à Claude Samuel – qui n’est pas très chaud – une rencontre entre lui, les producteurs de France Musique et du programme musical de France Culture (je reviendrai plus tard sur cet étrange « état dans l’Etat ») et moi, histoire de faire les présentations, d’expliquer un peu comment nous allons travailler et avec quels objectifs. Là encore, je découvrirai que ce genre de rencontre collective est une première (sauf par temps de grève !)

L’assemblée est nombreuse, intimidante.. et intimidée. Il faut un peu de temps pour que les questions sortent, on n’est jamais trop prudent surtout face à une nouvelle direction qui pourrait prendre ombrage de certaines impertinences. Mais en filigrane, on comprend bien que les producteurs veulent savoir ce qui va changer, puisque le directeur de la musique – qui a la tutelle des chaînes – n’a pas changé. Je m’entends répondre – ce que je pense vraiment – que :

  • si Claude Samuel a fait appel à moi, c’est peut-être parce que je peux apporter une expérience, des idées, une perspective
  • mais qu’il ne saurait y avoir, entre lui et moi, plus que « l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarettes ».

On me reprochera souvent cette remarque. Comme si, dans une équipe, on avait une chance quelconque de faire évoluer les situations, de faire bouger les choses, dans un conflit ouvert, public, entre numéro 1 et numéro 2.  Toute mon expérience – même si je n’ai que 37 ans lorsque je prends mes fonctions – tant professionnelle, à la Radio suisse romande, que politique, comme Maire-Adjoint de Thonon-les-Bains, me dit qu’il n’y a pas d’autre voie que la force de persuasion, le pouvoir de conviction qu’on exprime dans une équipe et qui emporte – ou non – l’adhésion à une idée, un projet, un changement.

En tout cas, en cette rentrée 1993, je n’ai pas le sentiment de commencer une course d’obstacles, même si je percevrai vite l’incroyable lourdeur de l’organisation d’une Maison qui tient plus d’une administration de type soviétique que d’une entreprise de médias. Et je ne tarderai pas à croiser de fortes têtes. Portraits pour bientôt…

 

 

 

 

Un été Bernstein (VII) : suite et fin

Comme annoncé dans mon précédent billet – Un été Bernstein (VI) – voici venues les dernières pierres de l’édifice discographique consacré à Leonard Bernstein à l’occasion de son centenaire. Commandés durant l’été, reçus ce matin, d’une part le troisième et ultime volet de la Leonard Bernstein Edition de SONY – les oeuvres vocales, mais pas que… – d’autre part la récapitulation des enregistrements réalisés par le chef américain avec l’Orchestre National de France pour EMI à la fin des années 70.

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Réglons vite le cas du coffret Warner, indispensable évidemment. Il ne contient pas tout ce que Bernstein a enregistré avec le National (un prodigieux concert Roussel – 3ème symphonie – et Franck – la symphonie en ré mineur – a été édité par Deutsche Grammophon, malheureusement amputé de l’ouverture de Raymond d’Ambroise Thomas, où je me rappelle très bien avoir vu à la télévision le chef dévaster son podium à force de sauter dessus ! – ainsi qu’un improbable disque Richard Strauss avec Montserrat Caballé !)

 

Pourquoi cette ouverture n’a-t-elle pas été éditée ? Mystère !

Le coffret Warner contient plusieurs inédits, des extraits de répétitions notamment, ainsi que deux concerts, tout un programme Ravel – en partie enregistré sur place et disponible dans les coffrets Sony. Voir tous les détails ici : Bernstein Centenary (II)

Qu’on aime ces sonorités fruitées de l’Orchestre National, ces bassons français (remplacés depuis, à peu près partout, par les Fagott allemands) si savoureux dans le début de La Valse !

Quant au troisième et dernier coffret de la monumentale Leonard Bernstein EditionThe Vocal Works – format 33 tours, il était très attendu après les deux premiers volumineux pavés (The Symphony Edition et Concertos and orchestral works). Mais on a l’impression qu’au-delà des oeuvres vocales proprement dites, l’éditeur s’est aperçu qu’il avait oublié pas mal d’enregistrements, de « live », ou de versions – lorsque Bernstein avait réenregistré certaines oeuvres – symphoniques ou concertantes. Sur 56 CD, 8 ne sont en rien des oeuvres « vocales ». Et une fois que le coffret a été bouclé, on s’est encore aperçu qu’il manquait un CD (avec une 7ème symphonie de Beethoven et une version d’On the Town de Bernstein de 1958), on l’a donc collé à part sur le coffret !!.

Mais il y a tant de pépites dans ce coffret, notamment des cycles de Lieder où Bernstein joue les accompagnateurs de luxe au piano. Il y a aussi des horreurs, inécoutables : une Passion selon Saint-Matthieu et un Magnificat de Bach, un Messie et une Ode à Sainte-Cécile de Haendel, lentissimes, englués dans un legato hors de propos. Très étonnant de la part d’un chef qui, un siècle plus tard, réussit tous les Haydn qu’il aborde (La Création, les messes Nelson, In tempore belli, et Harmonie). Tous les détails des 57 CD à voir ici : Bernstein Centenary II

Parmi les belles surprises de ce coffret, une version – que j’ignorais – des Kindertotenlieder de Mahler, enregistrés avec l’orchestre philharmonique d’Israel, avec Janet Baker, qui fêtait ses 85 ans il y a quelques jours.

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Un été Bernstein (VI) : Bernstein at 100

Nous y voilà : le centenaire de Leonard Bernstein c’est aujourd’hui ! France Musique lui consacre une large part de ce samedi, avec notamment ce soir la diffusion de Masscette oeuvre-monde donnée en mars dernier à la Philharmonie de Paris, avec laquelle Louis Langrée ouvrait le Mostly Mozart Festival à New York en juillet dernier. La même Mass avait été donnée en première française (!) en juillet 2013 dans le cadre du Festival Radio France.

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Ce n’est sans doute pas l’oeuvre que je préfère de Leonard Bernstein compositeur. Reflet d’une époque, oui, manifeste politique, certainement, témoignage de la versatilité créatrice de son auteur, sûrement.

Bernstein compositeur ? On a le droit de ne pas admirer inconditionnellement le Bernstein « classique », notamment ses trois symphonies qui, de mon point de vue, comportent quelques très beaux moments, mais aussi des longueurs moins inspirées.

En revanche, tout ce qui ressortit au ballet, à la comédie musicale, au jazz, est indispensable.

Au milieu de cette oeuvre profuse, j’ai depuis longtemps distingué comme un diamant pur, les Psaumes de Chichester / Chichester Psalms,

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Le Choeur et la Maîtrise de Radio France, dirigés par Sofi Jeannin en donnaient une très belle exécution en mars dernier à l’Auditorium de Radio France

Des enregistrements de Bernstein se dirigeant lui-même, je préfère les séries faites à New York (pour CBS/SONY) aux remake ultérieurs pour Deutsche Grammophon (plus languides, moins punchy.

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Parmi les documents proposés au public en juillet dernier, dans le cadre de la série Bernstein foreverau Festival Radio France, ce making of étonnant de l’enregistrement de West Side Story avec une brochette de stars d’opéra de l’époque. Bernstein y explique qu’il n’avait jamais dirigé lui-même, a fortiori enregistré, son oeuvre la plus populaire, cette comédie musicale créée en 1957 – dont le premier enregistrement a été fait par Max Goberman… grand spécialiste de Haydn ! – Sauf le respect qu’on doit au chef/compositeur et à ses illustres solistes, le résultat n’est pas très probant !

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En revanche, Candide (1956) fonctionne beaucoup mieux avec un casting tout aussi luxueux (impayable Old Lady de Christa Ludwig !)

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Toute la discographie Sony et DGG de Bernstein à retrouver ici : Bernstein Centenary.

On reparlera dans un prochain billet de nouveautés discographiques (ou de rééditions), et de livres sur Bernstein, comme l’indémodable Bernstein de Renaud Machart.

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Il y a vingt-cinq ans : l’aventure France Musique (I)

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Vingt-cinq ans ont passé depuis le 23 août 1993. Le temps me semble venu de raconter l’origine et les débuts d’une aventure qui m’a passionné : France Musique.

De décevoir aussi tous ceux qui s’attendent à lire les exploits d’un ambitieux carriériste sous les traits d’un nouveau Rastignac.

Ce lundi 23 août 1993, je me suis levé tôt, pour être à mon nouveau bureau vers 9 h. Je me présente à l’entrée B de la Maison de la Radio. Je donne mon nom à l’appariteur qui m’indique l’étage où se trouvent les bureaux de la direction de la Musique et de France Musique (le 6eme). Arrivé sur place je ne vois que portes closes et pas âme qui vive…

Je redescends aux Ondes, l’immuable bistrot où tant de figures illustres de la Radio ont leurs habitudes. Vide comme la Maison de la Radio. On est encore au mois d’août et je n’ai pas encore pris le pli des horaires parisiens (que je ne prendrai jamais d’ailleurs, arrivant vers 8h30 le matin et partant rarement avant 20h30 le soir !) Un double café crème et des croissants pour patienter. Lorsque vers 10 h j’aperçois un semblant d’animation du côté de la porte B, je reprends la direction de ce qui sera mon bureau pendant presque six ans.

En avril de cette année 1993, l’un de mes collègues de la Radio suisse romande revenant d’une réunion à Paris me transmet un message de la responsable du programme de France Musique – que je connais un peu pour l’avoir rencontrée lors de réunions des radios francophones et surtout depuis que j’ai organisé avec elle en mai 1992 à Genève une journée commune France Musique / Espace 2 (la chaîne culturelle de la RSR). Sophie Barrouyer me fait demander de l’appeler. J’oublie ou je suis trop occupé pour le faire… Les téléphones portables n’existent pas encore.

Le 1er mai 1993, je suis en déplacement dans le sud de la France, à Toulon précisément, avec le Maire et la municipalité de Thonon-les-Bains (dont je fais partie) pour « baptiser » un chasseur de mines de la Marine nationale. Ce jour là nous faisons une belle sortie en mer, contournant le fort de Brégançon, et nous dînons d’une excellente bouillabaisse dans un établissement réputé de Toulon. Nous rentrons peu avant minuit au mess de la Marine où nous sommes hébergés. Le veilleur de nuit a les yeux vissés sur le petit téléviseur de sa loge : Pierre Bérégovoy s’est suicidé sur les bords de la Nièvre. Sa dépouille a été rapatriée dans la soirée au Val de Grâce. Nous sommes sous le choc.

Au moment de nous donner les clés de nos chambres, le veilleur me donne un message : vous devez rappeler ce numéro, c’est urgent ! Je ne sais toujours pas comment Sophie Barrouyer m’avait pisté jusqu’à Toulon… un 1er Mai de surcroît !

Le surlendemain, de retour en Haute-Savoie, je rappelle enfin Sophie B. En quelques mots elle m’explique qu’il va y avoir du changement à la Musique à Radio France : le Délégué aux Programmes – titre un peu pompeux et inventé tout exprès pour l’aimable Jean-Albert Cartier, débarqué de la direction du Châtelet puis de l’Opéra de Paris et recasé à Radio France – s’en va et Sophie B. son adjointe pour France Musique aussi. On cherche l’oiseau rare pour prendre les deux places et Sophie Barrouyer de me proposer : « Si tu veux, le job est pour toi ! »

Je suis quand même abasourdi par cette conversation. Il n’y aurait donc personne à Paris de plus qualifié et de plus titré qu’un producteur de la RSR complètement inconnu dans la capitale ?

Sophie me supplie de venir au plus vite rencontrer Claude Samuel, le directeur de la Musique de Radio France (qui, à l’époque, a également la tutelle de France Musique et du programme musical de France Culture)

Le 11 mai 1993, j’invoque un prétexte d’absence auprès de la direction de la chaîne suisse pour faire un aller-retour en avion Genève-Paris. J’arrive en retard au rendez vous fixé avec Claude Samuel en fin de matinée. Je ne connais pas le directeur de la Musique, je sais qu’il a été journaliste, responsable de festivals de musique contemporaine. Je m’attends à une sorte d’entretien d’embauche au cours duquel je serai interrogé sur mes précédents faits d’armes, mon expérience, mon parcours, bref mes aptitudes aux fonctions qu’on voudrait me confier. Rien de tout cela, plutôt une aimable conversation et deux questions : Quand pouvez- vous commencer ? Seriez-vous disponible pour rencontrer Jean Maheu, le PDG de Radio France au festival d’Evian le 25 mai ?

J’étais encore plus abasourdi qu’après ma conversation téléphonique avec Sophie B. Ainsi Claude Samuel considérait mon accord comme acquis. Nous n’avons discuté de rien, ni contrat, ni organisation du travail.

A la Radio suisse, j’ai un contrat à durée indéterminée, un bon salaire, en sept ans on m’a confié à peu près toutes les fonctions, hors la direction de la chaîne culturelle, plusieurs fois promise, mais finalement confiée à une clone de Chantal Nobel (dans Châteauvallon). Depuis trois ans nous subissons une directrice dont l’incompétence fait le bonheur des gazetiers et le malheur des producteurs. Sans doute consciente de ses faiblesses, elle laisse à ses adjoints – dont je suis – une latitude certaine, quoique surveillée (Au retour d’un déjeuner, elle me téléphone pour s’inquiéter que, dans l’émission de midi, on ait diffusé du Boulez. Elle n’a pas entendu elle-même l’œuvre incriminée mais on le lui a rapporté. Je vérifie auprès de la productrice qui, amusée, finit par trouver le coupable : un extrait de Ma Mère l’Oye de Ravel dirigé par…Pierre Boulez !)

J’ai aussi ma petite famille à Thonon-les-Bains et des responsabilités municipales depuis 1989 (comme Maire-Adjoint chargé de la Culture, de la Jeunesse et de la Vie associative).

Quitter tout cela pour un saut dans l’inconnu (à une exception près, les patrons de France Musique ont rarement duré plus de trois ans à leur poste). Sous le sceau du secret le plus absolu, je consulte un ou deux amis, dont mon camarade François Hudry, avec qui je fais équipe dans l’émission Disques en Lice qu’il a fondée fin 1987. Ils me disent à juste titre que pareille proposition – la direction d’une chaîne qui nous a tous nourris, accompagnés, formés depuis l’adolescence, une « référence » – ne se refuse pas !

img_3495(J’adore cette photo de notre premier Disques en Lice : de gauche à droite, François Hudry, votre serviteur avec lunettes et cravate (!!), Chiara Banchini, Michel Corboz et Pierre Gorjat)

Dès que j’ai rencontré Jean Maheu fin mai – entretien purement formel à l’entracte d’un concert – et après qu’une proposition de contrat – à durée déterminée ! – m’a été faite – je vois Gérald Sapey le directeur de la RSR et lui annonce ma démission pour la fin août.

Les semaines à venir seront mises à profit pour trouver un logement dans la capitale. Un cousin éloigné est prêt à me louer un 2 pièces un peu défraîchi dans le 11eme arrondissement. Un week-end avec mon fils aîné début août permettra d’acheter le strict minimum pour le meubler. Et je tiendrai la promesse faite à ma petite famille de lui faire découvrir un peu de Londres et de l’Angleterre juste avant mes débuts parisiens.

Suite au prochain épisode, ou mes premiers pas dans la Maison ronde !

Un été Bernstein (V) : America, America

Je suis impatient de disposer d’une connexion internet correcte – les Pouilles sont une région superbe, mais en dehors des villes principales, la couverture numérique du territoire reste très aléatoire ! – pour pouvoir écouter les séries d’émissions que France Musique consacre à Leonard Bernstein, après la modeste contribution que le Festival Radio France a apportée à la commémoration du centenaire de sa naissance.

Indépendamment de ses propres œuvres, Bernstein a été un formidable passeur de la musique de son temps et de son pays. Plus qu’aucun autre chef américain, il aura dirigé et enregistré à peu près tous ses contemporains, comme en témoignent nombre de disques pour l’essentiel parus chez Sony (malheureusement plus guère disponibles en CD séparés) : Elliott Carter, Roger Sessions, William Schuman, Walter Piston, Roy Harris, Lukas Foss, Mark Blitzstein, Gunther Schuller, etc. Voir la discographie de Bernstein ici : Bernstein Centenary

On a une tendresse particulière pour ses portraits de son maître Copland et son exploration – certes modeste – des Latino-Américains (Chavez – pas le dictateur vénézuélien ! – Revueltas, etc…). Bien sûr son disque Gershwin est depuis longtemps une référence (quoiqu’il ait rarement passé l’épreuve de l’écoute à l’aveugle des Tribune et autres Disques en lice !)

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