L’autre pianiste italien

Il a un nom et une allure de chanteur de charme napolitain  de l’entre-deux-guerres. Une vie chaotique, une carrière anémique. Une fiche Wikipedia… qui tient en une ligne : Sergio Fiorentino, né le 22 décembre 1927 à Naples, mort dans la même ville le 22 août 1998, est un pianiste et enseignant italien !

Un peu par hasard, j’avais acheté il y a quelques années un coffret… miraculeux.

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71lmlMiLgYL._SL1050_Des enregistrements tout simplement somptueux, admirables, les qualificatifs manquent.  Et je n’en ai jamais parlé sur ce blog ! Pourquoi ?

Jean-Charles Hoffelé me donne l’occasion de me rattraper. Il consacre au musicien qu’Arturo Benedetti Michelangelison quasi-contemporain, désignait affectueusement comme « le seul autre pianiste », une pleine page de sa chronique Quelques années avant J.-C. dans le numéro de juin de Classica

Classica No. 213 - Juin 2019

« Le sort s’acharna contre ce haut jeune homme brun à l’oeil vif, au physique de tennisman, au jeu athlétique, dont la technique éblouissante semblait innée. Ses grandes mains venaient à bout des textes les plus abrupts, ses larges épaules donnaient au piano l’ampleur d’un orchestre/…. /Alors qu’il vient d’avoir 25 ans, New York lui fait fête, l’avenir s’annonce radieux, mais un accident d’avion qui manque de le tuer brise net son élan. Adieu la scène, retour au Conservatoire de Naples qui lui offre une classe/…../ Londres devient son second port d’attache, le disque s’en mêle pour son malheur. Un label désargenté (Concert Artist) capture son art incandescent/…./une vingtaine de microsillons dont il sera spolié, l’éditeur n’hésitant pas à les publier sous des pseudonymes… »  La suite à lire dans Classica ou sur Artamag.

Ecrivant ce billet, je découvre sur Youtube cette extraordinaire interview de Sergio Fiorentino, enregistrée cinq ans avant sa mort… Comme on eût aimé rencontrer, entendre en concert, ce magnifique personnage, qui prouve, une fois de plus, que les plus grands sont les plus simples.

Par chance, les enregistrements de cet immense musicien ressortent, dans des conditions aussi optimales que possible.

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819XMHImaRL._SL1500_Malheureusement dans ce coffret, où l’on a d’abord écouté les Chopin, on est confronté à des prises de son très disparates, voire scandaleuses eu égard aux dates d’enregistrement (début des années 60).

Attention aux prix pratiqués : pour le même coffret (comme ce volume 4), le même distributeur le propose du simple ou double : Amazon Allemagne est à 19,99 €, Amazon France est à 40 € (comme la FNAC)

Les vraies nouveautés ce sont ces coffrets salués par J.C. Hoffelé dans Classica, des rééditions extrêmement soignées d’une intégrale Rachmaninov captée par la RAI en 1987, ainsi qu’un « live » de Taiwan de 1998.

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Les deux coffrets sont disponibles sur le site de l’éditeur : Rhine Classics.

Je les ai moi-même commandés par ce moyen… et reçus en moins de quinze jours !

Et quand Fiorentino évoque (et joue) lui-même Rachmaninov…

peut-on encore douter de la nécessité d’acquérir tous ces précieux témoignages de l’art de l’un des plus grands interprètes du XXème siècle, si scandaleusement oublié…?

Le lièvre au pays des malices

Ne cherchez plus le cadeau à faire à vos amis, à vos proches. Un petit bijou de malice, d’intelligence et de jeu avec les mots et la musique.

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L’anagramme est une porte dérobée. Qui aime les perspectives inattendues, les correspondances insoupçonnées, goûtera les plaisirs de ce jeu consistant à mélanger les lettres d’un mot, d’une expression, en vue de former un nouveau mot, une nouvelle expression. Ici, le plaisir est musical, et notre duo nous entraîne dans une fantaisie sur les musiciens et leurs oeuvres. La Reine de la nuit s’avance tel un grand aigle noir, le col hérissé et la traîne en deuil, la Soirée dans Grenade prend des accents de sérénade grandiose, et, au loin, un versant de dune nous offre sa danse du ventre.

Un air enfoui monte dans le soir, une petite musique de nuit dont la quiétude est un peu intime. Lully, Bach, Chopin, Debussy, Satie… Mais aussi l’esprit du tango et de la valse. Mais encore Bill Evans, Alice Cooper, Portishead. Chacun pourra picorer ça et là, selon sa mélomanie…

Voilà comment l’éditeur présente ce formidable petit bouquin ! Ses deux auteurs ?

Karol Beffacompositeur surdoué, controversé (Victoire de la musique classique 2018)

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et Jacques Perry-Salkow, pianiste de jazz, obsédé/passionné de litterature « contrainte » (quel bel euphémisme !), qui n’en est pas à son coup d’essai !

On se régale, on rit de bon coeur, on est parfois épaté par les trouvailles de ces deux garnements.

Et on aime quand la pure poésie naît d’une anagramme :

La vie en rose : Si on l’a rêvée

Brel, ne me quitte pas : Le temps qui t’a berné

Les moulins de mon coeur : Comme son roulis de lune

Prélude à l’après-midi d’un faune : Un parfum de paradis endeuillé

et celle-ci encore :

Francis Poulenc, Dialogues des Carmélites : Fracas sec, minéral, des coups de guillotine

Cadeau aussi, cette version de La vie en rose qui me rappelle un grand moment – le soir de la finale de la Coupe du monde ! le 15 juillet 2018 – du dernier Festival Radio France

Une devinette pour finir : de quel célèbre roman le titre de ce billet est-il l’anagramme ?

Résurrection

Dans le flot des rééditions, rhabillages en coffrets, qui font aujourd’hui l’essentiel de l’actualité discographique et que je ne suis pas le dernier à chroniquer ici ou sur bestofclassic il y a de tout, du bon grain et de l’ivraie.

Et parfois une publication vraiment exceptionnelle, comme cet élégant coffret bleu nuit :

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Le pianiste russe Emile Guilels avait bénéficié d’un hommage discographique très important à l’occasion de son centenaire en 2016. Warner, DGG, Sony/RCA et Melodia nous avaient restitué un legs particulièrement important. Voir :   Emil Gilels centenaire.

Dans le papier que je lui consacrais, le 16 octobre 2016 (Un jeune centenaire), je regrettais, dans l’imposant coffret rouge de Melodia – outre le prix très élevé d’un objet certes très beau – qu’il y eût aussi peu de témoignages « live » de la maturité de Guilels.

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Regret que vient combler ce miraculeux coffret de 5CD, vendu lui à prix très doux, malgré l’extrême qualité du contenu comme du contenant. Merci à Frédéric d’Oria-Nicolas d’avoir redonné vie, avec le concours du petit-fils du pianiste (qui se croit obligé d’appeler son grand-père « Maestro », suivant une épouvantable manie d’un certain milieu  mélomane), à ces cinq récitals donnés dans l’acoustique irrésistible du Concertgebouw d’Amsterdam. Le résultat est tout simplement prodigieux.

Et pour ceux qui, comme moi, n’ont jamais eu le bonheur d’entendre Guilels en concert – alors que j’avais eu cette chance avec Richter – ces disques ressuscitent l’art impérial, phénoménal, d’un pianiste que le studio semblait corseter, en tout cas dans la dernière partie de sa carrière (comme le coffret DGG). Il y a bien quelques embardées, mais quelle puissance, quelle palette de nuances, quelle vitalité inépuisable, quel art du chant… les qualificatifs manquent. ! Impossible de choisir parmi ces disques, il faut tout écouter… et réécouter.

Copieux livret bilingue français/anglais. Réalisation extrêmement soignée, exemplaire !

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A ce prix, c’est « le » coffret à acquérir d’urgence !

L’autre Nikita

Pour toute une génération, Nikita c’est le film de Luc BessonPour les amateurs d’histoire, c’est le prénom du successeur de Staline à la tête de l’Union Soviétique, au nom imprononçable (six lettres en russe : Хрущёв, deux fois plus en français : Khrouchtchov – relire Comment prononcer les noms étrangers ?)

Pour les mélomanes, Nikita c’est le prénom d’un très grand pianiste, né en 1912 à Saint-Pétersbourg, mort fin 1992 à Vevey, celui dont tant de musiciens d’aujourd’hui parlent encore avec tant de révérence et d’affection, Nikita Magaloff.

J’ai un souvenir encore très vif de sa dernière apparition sur la scène du petit théâtre de Vevey, quelques mois avant sa mort, à l’occasion d’une soirée surprise pour les 90 ans du ténor Hugues Cuénod :  Magaloff déjà très affaibli nous avait livré un Impromptu de Fauré comme dans un rêve.

La discographie du pianiste russe n’a jamais été à la mesure de l’immensité de son répertoire, mais on ne peut que saluer le travail d’Universal Italie qui vient de rééditer non seulement la très belle intégrale Chopin gravée par Magaloff pour Philips dans les années 70 (reparue sous le label Newton Classics), mais aussi les quelques enregistrements réalisés pour Decca et Philips, et plus récemment pour la Radio suisse romande.

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J’ai toujours beaucoup aimé les Chopin de Magaloff, un grand style droit et sobre, l’art de faire chanter le piano sans mièvrerie.

Magaloff, ce fut aussi le maître admiré, qui ne ménageait ni son temps ni son aide aux jeunes musiciens venus apprendre un peu de lui de la longue histoire du piano du coeur de l’Europe. Michel Dalberto (qui est au côté de Nikita Magaloff dans l’intégrale Chopin pour les pièces à 4 mains), et Philippe Cassard parlent encore aujourd’hui avec effusion de leurs rencontres avec lui.

Le coffret est pour le moment disponible sur amazon.it.

Les enchantements de Vladimir

Vladimir Jankélévitch (1903-1985un nom qui dit vaguement quelque chose aux jeunes générations, pas beaucoup plus à la mienne qui ne connaît guère du philosophe musicologue que quelques titres qui claquent comme des formules magiques  (« Le je ne sais quoi » et « le presque rien », La musique et l’ineffablequ’on serait bien en peine d’expliciter.

On doit à l’historienne Françoise Schwab qui se consacre passionnément à la restitution de l’oeuvre de Jankélévitch la publication de nombre d’inédits, ou d’introuvables, rassemblés sous un titre évocateur : L’enchantement musical.

 

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« Comptes-rendus de concerts et de festivals, évocations poétiques des musiciens chers à son coeur,: les musiciens français, particulièrement Debussy, Ravel, Fauré; les musiciens de l’Europe centrale, Chopin et Liszt, le rhapsode et baladin du monde européen, image même de notre modernité; les génies de la musique russe, notamment Moussorgski et Rimski-Korsakov. Pour Vladimir Jankélévitch « on ne pense pas la musique » mais on peut penser en musique… »

Il faudrait pouvoir citer l’imposante préface de Françoise Schwab qui évoque les « morceaux de temporalité enchantée » que constituaient ces « respirations » entre deux livres de philosophie, bien distinctes aussi des monographies de Jankélévitch sur ses compositeurs préférés.

Pris au hasard de ces pages qu’on ne va pas lâcher de sitôt.

Après un concert d’hommage à Fauré (vingt ans après sa mort), le 29 novembre 1944 à Toulouse : « Le Requiem de Fauré décevra les oreilles trop habituées au pathos de Berlioz, à sa folie des grandeurs, à sa volonté de puissance, à son souffle révolutionnaire et messianique, à ses trompettes d’apocalypse. Mais il comblera les amis de la dévotion lisztienne et peut-être pas tant de La Bénédiction de Dieu dans la solitude que de l’incomparable Messe de Gran »

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Ou ce portrait du grand Paul Parayquelques pages plus loin, toujours à Toulouse :

« Paul Paray ne dirige pas comme tant d’autres pour les spectateurs, mais pour les musiciens. Aussi est-il modérément attentif à sa ligne, aux effets de frac et aux gestes coquins de la baguette… Il s’identifie pour quelques quarts d’heure au musicien qu’il interprète, il est tour à tour Poulenc, Dukas, Debussy; son adaptation à des écritures et à des atmosphères aussi différentes que celles de Schubert, de Debussy, de Liszt, tient du prodige…. Il faut le dire aussi, L’Apprenti sorcier n’aurait pas eu cette verve éblouissante, les Préludes n’auraient rendu un son si neuf, si pathétique, ni exaltant, les Sirènes n’auraient pas été si captivantes, ni si mystérieuses les lointaines trompettes des Fêtes, si immatériels les Nuages floconneux qui glissent dans l’azur, sans le bel orchestre (l’Association symphonique des concerts populaires de Toulouse) que Galinier a su former en sept mois de travail quotidien (on est en juin 1945) et qui fut sous la baguette de Paul Paray un instrument merveilleusement docile et une espèce de harpe d’Eole intelligente et sensible »

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Fazil et Satie

Un concert de et avec Fazil Say est toujours une aventure. On en a encore eu la preuve hier soir au Théâtre des Champs-Elysées dans la série des productions de l’infatigable Jeanine Roze .

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A Montpellier, en juillet dernier, le pianiste turc avait consacré, à ma demande, tout son récital à des sonates de Mozart (+ fantaisie KV 475). J’avais un peu insisté, parce qu’il craignait qu’un concert tout Mozart lasse le public… Comme s’il y avait un risque de lassitude ou d’ennui, lorsque Fazil se met au piano !

Le programme d’hier soir avait de quoi surprendre sur le papier : trois Nocturnes de Chopin mais de loin pas les plus joués, les trois derniers opus posthume, l’Appassionata – la 23ème sonate – de Beethovenet après l’entracte les six Gnossiennes de Satiesuivies de pièces de Fazil Say, celles qu’il joue fréquemment en bis Black Earth, Wintermorgen in Istanbul, et une oeuvre de plus grande envergure, une sorte de poème symphonique au piano, écrite à la suite des attentats meurtriers d’Ankara en octobre 2015 In memoriam 10.10.2015

En réalité, comme toujours chez Fazil Say, la construction de ses programmes n’a rien de fortuit. Satie après Chopin, c’est d’une logique évidente, Satie et ses harmonies orientales avant Fazil Say tout aussi évident. Beethoven ou le romantisme exacerbé, pour un pianiste qui n’a aucune limite technique, pour un musicien qui ose s’affranchir d’une certaine tradition, On peut ne pas aimer… ou rendre les armes face à un personnage aussi protéiforme, généreux, inventif.

Au milieu de bis plus virtuoses, jazzy, les uns que les autres, Fazil revient à Chopin. Et la salle archi-comble n’en finit pas de l’applaudir.

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Je n’ai pas encore écouté cette nouveauté, mais je vais m’y mettre…

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Et puisque Satie était à l’honneur hier soir, j’en profite pour mentionner un coffret que je n’avais pas repéré à sa sortie au printemps 2016, que j’ai trouvé à prix réduit :

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Très jolie collection d’enregistrements historiques, avec entre autres le disque magnifique de Daniel Varsano

Des nuances de noir et blanc

D’abord ce beau coffret commandé avant les vacances, arrivé le jour de mon retour, et depuis dégusté à petites doses, comme des retrouvailles avec quelqu’un qu’on avait un peu perdu de vue ou d’oreille.

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Faut-il rappeler qui est Rudolf Serkin ? Peut-être pas le plus grand pianiste, si l’on s’en tient à des critères techniques, mais l’un des musiciens les plus emblématiques du XXème siècle. Sa vie, ses origines, sa destinée épousent tous les cahots, les horreurs comme les lumières d’un siècle qui ne fut pas avare de fortes personnalités.

On redécouvre, dans ce coffret, dans un son largement amélioré, d’immortelles gravures de Mozart, Beethoven, Schubert, Brahms, et, plus rares, Bartok (1er concerto), Prokofiev (4ème concerto), Reger, Chopin (Préludes), et ces trésors de musique partagés à Marlboro avec les BuschCasals, Schneider, Fleisher et tant d’autres.

Voir détails de ce coffret ici : Rudolf Serkin complete Columbia recordings

Decca honore, pour son 80ème anniversaire, l’un de ses artistes maison, stakhanoviste de l’enregistrement tant comme pianiste que comme chef : Vladimir Ashkenazy

 

71KYkoPzRUL._SL1200_Dans le dernier numéro de Gramophone le pianiste est évoqué, par euphémisme, comme « peu soucieux de couleurs ». Qu’en termes élégants ces choses-là sont dites..  Virtuose certes, chez lui dans Rachmaninov ou Prokofiev, avare de poésie et de fantaisie dans le répertoire romantique (Beethoven, Brahms, Schumann, Chopin), je n’ai jamais accroché à Ashkenazy pianiste, surtout lorsqu’il est enregistré dans des acoustiques de salle de bain ou sur des pianos ferraillants qui durcissent un jeu qui n’est déjà pas très varié. J’ai toujours trouvé mieux, plus intéressant, plus idiomatique ailleurs.

Ashkenazy chef d’orchestre est souvent beaucoup plus pertinent que le pianiste. Decca serait bien inspiré (c’est peut-être prévu ?) de regrouper ses gravures comme chef, dans son répertoire natif (somptueux Rachmaninov avec le Concertgebouw) mais aussi dans des registres plus surprenants (Sibelius, Richard Strauss, Mahler…)