La musique « contemporaine » (suite)

Je ne les avais pas réentendus depuis trois ans et une mémorable tournée en Chine et en Inde (lire Nouveaux publics). Les musiciens de l’Orchestre de la Suisse romande étaient hier soir à la Seine musicale – le nouveau vaisseau musical parisien, inauguré il y a deux ans, amarré sur l’île Seguin

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J’avais deux raisons supplémentaires d’assister à ce concert : la présence de l’ami Emmanuel Pahud

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et la première française du concerto pour flûte Memento vivere– créé la veille à Genève – d’Éric Montalbetti

Eric Montalbetti qu’on a bien connu comme directeur artistique de l’Orchestre philharmonique de Radio France, de 1996 à 2014, s’adonne depuis cinq ans à une passion restée secrète mais qui l’a toujours nourri, la composition (Journal intime)Et avec un succès manifeste.

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On entendra d’ailleurs Tedi Papavrami jouer sa sonate pour violon seul le 16 juillet prochain dans le cadre du Festival Radio France Occitanie Montpellier.

Hier soir, on attendait de voir et d’entendre comment ce nouveau concerto allait sonner dans l’acoustique généreuse de la Seine musicale, sous la direction d’un expert, le chef Jonathan Nott, actuel directeur musical de l’OSR, et bien connu à Paris pour avoir dirigé l’Ensemble Intercontemporain de 1995 à 2000.

Comme je l’ai déjà raconté ici (La musique « contemporaine ») toute création est une aventure, pour les interprètes comme pour le public. Une évidence : Montalbetti sait orchestrer « à la française », jouer des transparences du grand orchestre comme Ravel ou Debussy. La flûte, qui se maintient dans les registres grave ou médian, est superbement soutenue, jamais écrasée, par un orchestre scintillant, qui ne cherche ni l’effet gratuit ni le conflit avec le soliste. Emmanuel Pahud y est évidemment à son affaire, on ne sait plus quel superlatif utiliser à son endroit ! Le public, malheureusement trop peu nombreux, a fait une ovation méritée à l’oeuvre, au compositeur et à ses interprètes.

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Me revient un souvenir, qui montre qu’une création n’est pas toujours réussie du premier coup et peut évoluer. Je suis à Genève, le 13 octobre 2005, lorsque le même Orchestre de la Suisse romande, crée, sous la baguette de Pascal Rophéune oeuvre concertante du compositeur suisse  Michael Jarrell avec pour solistes un trio de choc, Emmanuel Pahud déjà, le clarinettiste Paul Meyer et le hautboïste François Leleux. À l’issue du concert, les trois solistes me demandent ce que j’ai pensé de l’oeuvre et de leur prestation. Je leur réponds sans détour : Je ne vous ai pas entendus ! Lorsque je me trouve face à Michael Jarrell, je lui dis à peu près la même chose : Dommage d’avoir un tel trio et de ne pas l’avoir mieux mis en valeur. Il est toujours délicat de dire ces choses à un compositeur, mais ce n’est pas rendre service à un créateur que de ne pas dire ce qu’on pense !

Ces critiques n’ont sans doute pas été inutiles, puisque, lorsque l’oeuvre a été redonnée, cette fois, à Liège et à Bruxelles (dans le cadre d’Ars Musica), en avril 2008, avec les mêmes solistes, le même chef… et l’Orchestre philharmonique royal de Liège dont Pascal Rophé était entre temps devenu le directeur musical, l’impression fut tout autre. Jarrell avait retouché l’orchestration, les tessitures de ses solistes, bref avait redonné de l’air à son prestigieux trio, sans dénaturer évidemment le sens de ses Sillages…

On signale ce coffret « anniversaire » publié à l’occasion du centenaire de l’OSR (lire Suisse et centenaire, un peu chiche (5 CD), c’est un euphémisme, pour célébrer une aussi riche histoire, mais quelques « live » qui ne sont pas sans intérêt.

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Quand Nathan raconte Serge

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Evoquant, le 14 avril dernier, ce coffret qui rassemble les derniers enregistrements de Nathan Milstein pour Deutsche Grammophon, je citais des extraits des passionnants Mémoires du violoniste né à Odessa en 1903, et j’en avais promis d’autres.

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Dans le chapitre 8 de ces « souvenirs », Nathan Milstein parle de Rachmaninov « tel qu’il l’a connu » :

« J’adore Rachmaninov tant comme interprète que comme compositeur. J’aime toutes ses compositions…. Il se laisse dominer par ses émotions, et travaille presque d’instinct comme Schubert. De même, comme chez Schubert, ses compositions sont parfois trop longues. Mais je lui pardonne tout de suite…

J’aime toute particulièrement le Second concerto pour piano. C’est un chef d’oeuvre. Plus on écoute ce concerto, plus on y trouve de choses. Il n’y a pas que la partie de piano qui est une oeuvre de génie, tout l’orchestre est aussi divin.

L’une de mes versions de chevet, qui illustre à la perfection ce qu’en dit Nathan Milstein.

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Que dire aussi de cette oeuvre colossale pour orchestre, choeur et voix solistes, Les Cloches, inspirée d’un poème d’Edgar Poe, et de ses trois merveilleuses symphonies : épique, majestueux, monumental.

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Les symphonies de Rachmaninov par l’orchestre – Philadelphie – et le chef – Eugene Ormandy – qui ont le mieux connu et servi le compositeur.

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Et l’absolue référence des Cloches et des Danses symphoniques, dans la vision épique et hallucinée de l’immense Kirill Kondrachine

Je le rencontrai en 1931, j’avais alors vingt-sept ans. Nous fûmes présentés l’un à l’autre par mon vieil ami d’Odessa, Oskar von Riesemann, que je retrouvai dès mon arrivée en Suisse…. Un soir que je jouais à Lucerne, Riesemann amena Rachmaninov, sa femme, leur fille Tatiana et son mari Boris Conus (prononcer Co-niouss) au concert. Au programme ce soir-là, je jouai la Partita en mi majeur de Bach, et apparemment mon interprétation incita Rachmaninov à écrire une merveilleuse transcription pour piano de certains mouvements – le Prélude, la Gavotte et la Gigue – 

Vint un jour où Rachmaninov me dit : « Nathan Mironovitch, je donne un concert à Paris. Je jouerai le Prélude de Bach dans ma transcription pour la première fois. Viens m’écouter et, à l’entracte, donne-moi ton avis« …

Il y avait un passage dans la transcription du Prélude que je n’aimais pas, je ne le trouvais pas assez « bachien »… A l’issue de la première partie, je vins voir Rachmaninov, comme il me l’avait demandé. J’étais mort de peur, peur de lui dire la vérité…. Je pris un air timide et lui dis : « Sergei Vassilievitch, j’ai des doutes, dans le Prélude il me semble qu’il y a une séquence chromatique qui ne va pas très bien » Rachmaninov me jeta dehors ! Il fallait bien que ça finisse comme ça…

A l’issue du concert, la fille de Rachmaninov donnait un dîner. Je n’osais y aller. Sa femme me voyant désemparé me rassura, me disant qu’il était toujours énervé après avoir joué. A ce dîner, il y avait tous ses amis, les compositeurs Glazounov, Medtner, Gretchaninov et Julius Conus (le père de Boris). Rachmaninov me semblait encore avoir l’air fâché, mais il me fit venir dans la bibliothèque, où la discussion s’engagea, Il demanda à chacun à tour de rôle, s’il avait perçu de mauvaises séquences chromatiques dans sa transcription de Bach. Apparemment Glazounov n’avait pas bien écouté, Medtner avait dû penser surtout au dîner et au vin qu’il boirait, et n’avait rien remarqué. ..

De retour à l’hôtel Majestic, avenue Kléber, où j’étais descendu de même que Rachmaninov, le concierge m’arrêta :  » M. Rachmaninov souhaiterait vous voir dans sa suite« . Je tremblais de peur, j’ouvris timidement la porte de sa suite, lorsqu’il me cria : « Entre, entre, tu avais raison !« . Pour moi, ce fut l’extase !

Une prochaine fois, toujours puisés dans les souvenirs de Milstein, les rencontres entre Rachmaninov et Horowitz, qui n’engendraient pas vraiment la mélancolie !

Nathan Milstein ou le violon de mon coeur

Il y a des artistes qu’on admire, qui forcent le respect, et puis il y a les artistes qu’on aime, qui parlent au coeur, à la sensibilité, les compagnons de l’intime.

Parmi ces derniers, deux violonistes tiennent une place particulière dans mon univers personnel depuis mon adolescence : Christian Ferras (1933-1982) plusieurs fois évoqué ici (Le bonheur SibeliusGeorges et Christianet Nathan Milstein (1903-1992)…dont je n’ai jamais parlé autrement que par allusion.

L’édition par Deutsche Grammophon d’une nouvelle série de coffrets « The Violin Masters » me donne l’occasion de rattraper cet oubli.

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Détails de ce coffret et de la discographie disponible de Nathan Milstein à voir ici : bestoflassic Nathan Milstein

Comment qualifier l’art de ce musicien, qu’à la différence de Ferras, je n’ai jamais eu le bonheur d’entendre en concert  ? « Entre la hauteur méditative d’un Menuhin et la fougue chaleureuse d’un Heifetz » (in Dictionnaire des interprètes / Robert Laffont). On pourrait ajouter noblesse du son, archet impérial (jusque dans les dernières années), justesse stylistique. Des mots, toujours des mots..

Si l’on veut comprendre – et partager – mon engouement pour Milstein – et par contraste mon peu de goût pour un autre violoniste de sa génération, récemment honoré par un volumineux coffret, Henryk Szeryng (Personnalité et personnage), mesurer le fossé entre   une sorte de perfection neutre (Szeryng) et le panache, le chic d’un jeu aristocratique, jamais racoleur, il suffit d’écouter le troisième concerto pour violon de Saint-Saëns, dans LA version de référence signée Milstein/Fistoulari, et celle de Szeryng/Remoortel, en particulier dans le dernier mouvement. La comparaison est cruelle pour le second… Idem pour l’accompagnement orchestral !

(à écouter à partir de 18’11)

(à écouter à partir de 16’57)

Buchet-Chastel a très bien fait de rééditer en 2018 les Mémoires de Nathan Milstein – De la Russie à l’Occident – recueillis par Solomon Volkov, publiés en 1991, dans une traduction calamiteuse confiée à quelqu’un qui ne connaît rien à la musique, encore moins à la langue russe. Compliqué quand Milstein évoque sa jeunesse dans son pays natal…

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Dans le chapitre 5 de la première édition, intitulé Nos aventures à Saint-Pétersbourg et Moscou, Milstein évoque, entre autres, de savoureux souvenirs avec le grand personnage qui régnait dans l’ancienne capitale tsariste, Alexandre Glazounov (voir mon dernier billet : L’alcoolique (presque) anonyme)

« Le point culminant de nos tournées avec Horowitz en Russie fut Saint-Pétersbourg en 1923 (Horowitz et Milstein ont tout juste 20 ans !)… Nous arrivions au bon moment : la guerre civile était finie, la nouvelle politique économique était à son apogée, beaucoup de musiciens plus vieux que nous avaient quitté la Russie, et les tournées de musiciens étrangers se comptaient sur les doigts d’une main…

Nos concerts à Saint-Pétersbourg étaient organisés de la manière suivante : d’abord Horowitz donnait un récital en soliste, puis je donnais mon programme en soliste, puis nous jouions ensemble, et comme l’annonçait l’affiche, en concert symphonique sous la direction de Glazounov…

(Le critique Viacheslav) Karatyguine apprécia notre première à Saint-Pétersbourg des concertos de Prokofiev et Szymanowski. Après tout, il fut le premier à découvrir le jeune Prokofiev…. A cette époque, de nombreux musiciens dont Glazounov, étaient farouchement opposés à Prokofiev. 

Au cours de l’hiver 1923, le concert le plus mémorable fut la soirée symphonique à la Philharmonie (et non pas le « théâtre philharmonique » comme l’écrit la traductrice). Sous la direction de Glazounov. Le programme était le suivant : d’abord l’Ouverture solennelle de Glazounov, puis son concerto pour violon avec moi, en seconde partie Horowitz jouait le premier concerto de Liszt et le troisième concerto de Rachmaninov… Glazounov dirigeait, comme à son habitude, très flegmatique, sans tenir compte de nos tempéraments…

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(Horowitz à gauche, Milstein au centre et Glazounov à droite)

Je me rappelle aussi de ce concert avec Glazounov, parce qu’après notre concert, le vieux compositeur me présenta à un jeune homme que je décrirais aujourd’hui comme la version russe de Rudolf Serkin .Il avait l’air sérieux, les lèvres minces serrées; il portait de grandes lunettes à l’ancienne sur un long nez osseux…Glazounov me murmura à l’oreille : « J’aimerais te présenter un pianiste très talentueux : Mytia Chostakovitch ». Dmitri Chostakovitch avait dix-sept ans à l’époque !…. C’était près de trois ans avant la création de sa Première symphonie qui devait le rendre célèbre dans le monde entier… »

Suite des Mémoires de Milstein dans de prochains billets…

En attendant, la première des deux versions enregistrées par Milstein du concerto de Brahms, avec l’excellent Anatole Fistoulari.

 

 

 

 

L’alcoolique (presque) anonyme

Faites le test : demandez au plus mélomane de vos amis de vous chantonner un air, une mélodie de ce compositeur. Je suis prêt à parier qu’il n’y arrivera pas…pas plus que moi qui, pourtant, m’intéresse à lui et pense bien connaître sa musique !

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Alexandre Glazounov n’est pourtant pas un inconnu. Son nom est toujours cité lorsqu’on évoque les grands compositeurs russes. Mais rien n’y fait, il n’a pas « imprimé » dans la mémoire collective. De la musique toujours bien troussée, un savoir-faire indéniable, un orchestrateur dans la veine de Rimski-Korsakov, mais jamais un éclair de génie qui transcende la bonne facture. Et puis, au hasard de notices sur les oeuvres ou de biographies d’autres compositeurs russes, on tombe régulièrement sur une particularité fâcheuse de Glazounov : son alcoolisme, un état d’ivresse qui semblait être permanent, surtout lorsqu’il dirigeait des créations !

Orfeo a eu la bonne idée de regrouper dans un coffret de 5 CD les gravures réalisées par Neeme Järvi des huit symphonies et de quelques autres oeuvres symphoniques (comme les deux Valses de concert) de Glazounov : c’est aujourd’hui l’intégrale la plus recommandable, par le souffle épique qu’y met le chef estonien, la beauté et la qualité de prise de son de ses orchestres.

Qui est donc ce personnage ?

Le petit Alexandre Konstantinovitch naît le 10 août 1865 à Saint-Pétersbourg. Son père est un riche éditeur. Il commence à étudier le piano à neuf ans et à composer à onze. Balakirev, l’animateurdu groupe des Cinq, montre ses premières compositions à Rimski-Korsakov : « Incidemment, Balakirev m’a un jour apporté la composition d’un étudiant de quatorze ou quinze ans, Alexandre Glazounov », se souvint Rimski-Korsakov. « C’était une partition d’orchestre écrite de façon enfantine. Le talent du garçon était indubitablement clair.» .

Rimski-Korsakov le prend sous son aile : «Son développement musical progressait non pas de jour en jour, mais littéralement d’heure en heure» 

Glazounov va vite profiter de la prodigalité d’un personnage extrêmement influent à Saint-Pétersbourg, Mitrofan Beliaiev (1836-1903), authentique mécène et protecteur de toute la jeune garde musicale russe. À 19 ans, Il fait son premier voyage en Europe, rencontre Liszt à Weimar où est jouée sa Première symphonie

Beliaiev crée en 1886 les Concerts symphoniques russes qui seront le tremplin de toute une génération de compositeurs. C’est dans ce cadre par exemple que sera créée en 1897… sous la direction de Glazounov, la Première symphonie de Rachmaninov

C’est un échec complet, Glazounov est ivre, le jeune Rachmaninov mettra du temps à s’en remettre : « Ce coup inattendu m’a amené à décider d’abandonner la composition. Je me suis laissé gagner par une apathie insurmontable. Je ne faisais plus rien, ne m’intéressais plus à rien. Je passais mes journées affalé sur le divan, avec de sombres pensées sur ma vie finie » (Rachmaninov, in Réflexions et souvenirs*, Buchet-Chastel).

Glazounov ne sera jamais un bon chef d’orchestre, même s’il sera régulièrement invité comme tel dans le monde entier jusqu’à la fin de sa vie !.En revanche, il laissera une trace durable comme professeur, puis directeur du Conservatoire de Saint-Pétersbourg. Il succède en 1905 à Rimski-Korsakov et va user de ses bonnes relations avec le nouveau Commissaire du peuple à l’Education Anatoli Lounatcharski pour préserver une institution dont il a rehaussé le niveau d’exigence, la qualité des enseignements. Mais son conservatisme est contesté par les étudiants et les professeurs qui sont restés à Petrograd et qui adhèrent aux idéaux révolutionnaires. À la différence de Stravinsky, Rachmaninov, Milstein ou Horowitz qui fuient le nouveau régime soviétique, Glazounov ne prend pas explicitement le chemin de l’exil lorsqu’il se rend en 1928 à Vienne pour les célébrations du centenaire de Schubert. Maximilian Steinberg dirige le Conservatoire en son absence jusqu’à sa démission en 1930

Glazounov s’installe à Paris en 1929, et prétexte d’une santé défaillante et de trop nombreux engagaments pour ne pas rentrer en Union soviétique, ce qui lui évite d’être mis au ban d’infamie par le régime stalinien ! Il compose encore en 1934 un concerto pour saxophone, et meurt à Neuilly-sur-Seine le 21 mars 1936 ! Ses restes ne seront transférés qu’en 1972 à Leningrad.

Voilà pour l’essentiel de sa biographie ! Reste une oeuvre qui, pour manquer de génie, est loin d’être sans intérêt. Si on hésite à aborder les huit symphonies, la Cinquième (1895) est sinon la meilleure, du moins la préférée des chefs.

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Les intégrales des symphonies ne sont pas légion, Serebrier, Otaka qui manquent – pardon pour le cliché ! – de « russité », les trop neutres à mon goût Polianski et Fedosseievle seul qui se compare à Järvi

est Svetlanov avec les couleurs si spécifiques de son orchestre soviétique, et des prises de son très variables d’une symphonie à l’autre.

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Glazounov reste encore au répertoire des maisons d’opéra, avec deux ballets qui invoquent clairement leur filiation avec les chefs-d’oeuvre de Tchaikovski :  Raymonda que Marius Petipa s’était résolu, après la mort inopinée de Tchaikovski en 1893, à commander à Glazounov et Les Saisons  créés respectivement le 19 janvier 1898 et le 7 février 1900 au théâtre Marinski

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Svetlanov et Järvi refont le match pour ces deux ballets. On y ajoute Ansermetchez lui dans la musique russe !

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Pour une première approche de l’univers symphonique de Glazounov, un double CD excellemment composé, avec une rareté – le poème symphonique Stenka Razine dirigé par le trop méconnu Anatole Fistoulari °, et pour moi la version de référence du concerto pour violon, celle de Nathan Milstein.

Enfin une vraie rareté à tous points de vue. Le duc Constantin Romanov (1858-1915), petit-fils du tsar Nicolas Ier,  se piquait d’être poète, musicien, écrivain – Tchaikovski, Rachmaninov le mirent en musique – En 1912 K.R. – ainsi qu’il était connu et nommé dans les cercles littéraires de la capitale russe – ayant écrit un mystère intitulé Le Roi des Juifs, se tourne vers Glazounov pour qu’il compose la musique de ce mystère (oserait-on un parallèle avec le Martyre de Saint-Sébastien écrit en 1910 par Debussy sur un texte de D’Annunzio ?). 

Ce Roi des Juifs est créé en janvier 1914 au Palais de l’Hermitage à Saint-Pétersbourg, puis souvent donné par Glazounov lors de ses tournées en Europe, avec un très grand succès… jusqu’à ce que l’oeuvre retombe dans un complet oubli ! C’est à Guennadi Rojdestvenski qu’on doit le premier enregistrement – en 1991 – de l’intégrale de cette musique de scène.

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À quelques jours des fêtes pascales, une alternative aux Passions et autres Messie ?

*On reparlera de ce petit livre de souvenirs et de textes de Rachmaninov

°Un futur épisode de la série des Sans-grade

Berlioz versus Stravinsky

Les Troyens c’est probablement l’ouvrage – un opéra en 5 actes ! – qui conforte ceux qui aiment autant que ceux qui détestent Berlioz. Les premiers y voient et y entendent les trouvailles géniales, l’absence de limites à une inventivité phosphorescente, les seconds y trouvent des longueurs loin d’être toujours « divines », les élucubrations d’un personnage mégalomane.

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Le spectacle qu’on a vu à l’opéra Bastille mercredi – devant un impressionnant parterre de directeurs d’opéras ! – n’aura sûrement pas fait changer d’avis les détracteurs du compositeur natif de La Côte Saint-André… mais pas non plus convaincu – c’est un euphémisme – ses admirateurs. On a connu metteur en scène plus inspiré (Dmitri Tcherniakov), fosse et plateau plus enthousiasmants. Occasion manquée. J’en reste au souvenir ébloui du spectacle vu à Amsterdam en 2010.

Consolons-nous si besoin avec quelques perles du coffret Berlioz (Berlioz Complete workscomme ce magnifique Nocturne à deux voix (jadis paru sous étiquette DGG)

Coffret Berlioz qui comprend la fantastique intégrale des Troyens captée à Strasbourg en novembre 2017 !

Signalons aux fans du ténor Michael Spyres – j’en suis ! – qu’il chantera le rôle-titre de Fervaal de Vincent d’Indy – en version de concert – le 24 juillet prochain à Montpellier dans le cadre du Festival Radio France !

Hier soir, à Radio France, célébration du talent et de la jeunesse : un violoncelliste de 20 ans devenu star mondiale par la grâce d’un mariage princier, un chef qui le toise du haut de ses…32 ans (!!) qu’on découvre à chaque concert, depuis 2014, plus pertinent, insolemment doué, charismatique – si le mot n’est pas trop galvaudé .

51600587_10156314440032602_7981583776243253248_nSheku Kanneh-Mason jouait le concerto d’Elgar et Santtu-Matias Rouvali dirigeait l’orchestre philharmonique de Radio France, en état de grâce, dans Debussy (Prélude à l’après-midi d’un faune, avec la flûte enchantée de Magali Mosnier) et Stravinsky (phénoménal Petrouchka). Rouvali avait déjà offert au public de Montpellier, en juillet 2018, un Sacre du printemps idiomatique, narratif, légendaire. Il renouvelle l’exploit avec Petrouchka, et quelle maîtrise exceptionnelle d’une partition qui reste, cent huit ans après sa création, d’une complexité intimidante pour les interprètes !

Un concert à écouter absolument sur francemusique.fr

Mon métier comporte son lot de contraintes, de déceptions, de désagréments, mais je les oublie vite quand j’ai la chance de rencontrer des artistes comme ces deux-là. Si simples, modestes, très conscients des risques d’une notoriété trop vite acquise, si profondément musiciens. Longue et belle vie à Sheku ! Quant à Santtu-Matias Rouvali, le prochain rendez-vous est déjà pris : il vient avec « son » orchestre philharmonique de Tampere à Montpellier pour deux concerts en juillet 2019 (#FestivalRF19) !

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Ne m’appelez pas Maestro !

« S’il y a un terme qui m’a toujours paru déplacé, voire ridicule, lorsqu’il est utilisé en français, mais qui, hier soir, était pleinement justifié, c’est celui de Maestro. À un chef d’orchestre italien qui nous a enthousiasmé, on peut en effet dire Bravo Maestro ! »  

C’est ainsi que je commençais mon billet du 10 juin 2016 après le concert d’adieu de Daniele Gatti de ses fonctions de directeur musical de l’Orchestre National de France. Me revient en mémoire précisément une anecdote à propos de ce terme – maestro – : peu après ma prise de fonction comme directeur de la musique de Radio France en juin 2014 j’avais demandé à rencontrer les directeurs musicaux des orchestres de la Maison ronde. Le premier contact avec Daniele Gatti fut un peu rude, comme je l’ai déjà raconté (Remugles) : je m’adressai à lui en l’appelant « Monsieur Gatti », il me rétorqua « non Maestro Gatti » ! Je lui fis observer qu’on était en France et que je continuerais à m’adresser à lui en français. En bons Latins que nous sommes, nous convînmes finalement de nous appeler par nos prénoms, et peu après, de nous tutoyer !

Ridicule, de surcroît incorrecte, en effet, cette habitude prise de parler du maestro Untel pour désigner un chef d’orchestre, un artiste connu, voire un compositeur. C’est le seul défaut de la traduction française de ce passionnant livre d’entretiens entre deux… maîtres, qui m’a été offert récemment (par celui qui se reconnaîtra et que je remercie à nouveau).

Je doute que Seiji Ozawa – pardon le maestro Ozawa (!!) – désigne, en japonais, ses collègues comme « maestro Karajan » ou « maestro Bernstein »

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Cet ouvrage, enfin paru en français, six ans après sa publication au Japon, eût mérité de conserver le titre original que le grand écrivain mélomane, Haruki Murakami, lui avait donné : J’ai parlé de musique avec Seiji Ozawa. Car c’est bien lui qui a pris l’initiative d’une série d’entretiens avec le chef nippon, lorsque ce dernier a été obligé de ralentir, voire de cesser, ses activités, pour soigner un cancer de l’oesophage dans les années 2010-2011.

Extraits du texte introductif de Murakami :

Je n’avais jamais eu de vraie conversation sur la musique avec Seiji Ozawa avant de commencer la série d’interviews qui figure dans ce livre. Certes, j’ai vécu à Boston de 1992 à 1996, période pendant laquelle il était encore directeur musical du Boston Symphony, et je me rendais souvent aux concerts qu’il dirigeait, mais je n’étais rien de plus qu’un fan anonyme dans le public/…./

Si nous ne nous sommes jamais vraiment épanchés sur le sujet de la musique auparavant, c’est parce que son travail de chef d’orchestre accaparait toute son énergie/…./

On diagnostiqua un cancer de l’oesophage à Ozawa en décembre 2009, et après qu’il eut subi une opération très lourde le mois suivant, il dut réduire sérieusement ses activités/…/ C’est ainsi que nous nous sommes mis à parler de plus en plus de musique. Quoiqu’il soit affaibli, une nouvelle vitalité s’emparait de lui à chaque fois que nous abordions le sujet/…./

Je suis un grand amateur de jazz depuis maintenant un demi-siècle, mais cela ne m’a pas empêché d’apprécier tout autant la musique classique, de collectionner les disques classiques dès mes années de lycée et d’assister à autant de concerts que j’ai pu. C’est surtout pendant ma période passée en Europe, de 1986 à 1989, que mon immersion dans la musique classique a été la plus totale….

Difficile de résumer cet ouvrage, qui n’a pas d’équivalent. Censé être découpé en six chapitres – les différentes versions du concerto n° 3 de Beethoven, Brahms joué au Carnegie Hall, les années 1960, Gustav Mahler, l’opéra et la direction d’orchestre – il relate plutôt un dialogue au fil de l’eau, au gré des souvenirs du chef. Savoureuses digressions, anecdotes sans langue de bois notamment sur les deux aînés auprès desquels le jeune Ozawa a appris son métier, Bernstein et Karajan : l’Américain, tout en énergie communicative, se souciant comme d’une guigne du fini orchestral, l’Autrichien cultivant ce fameux Karajan sound, obsédé de perfection technique.

Même dans la première partie, lorsque l’écrivain et le chef comparent, partitions en main, différentes versions du 1er concerto de Brahms, et surtout du 3ème concerto de Beethovenleurs échanges restent abordables pour le non-spécialiste, et donnent, au contraire, envie d’écouter ou réécouter les versions qu’ils écoutent, et dont ils louent les interprètes.

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Murakami et Ozawa évoquent ce fameux concert du 6 avril 1962 au Carnegie Hall de New York, illustrant le complet désaccord entre le soliste, Glenn Gould, et le chef, Leonard Bernstein, sur l’interprétation de ce 1er concerto de Brahms. Concert enregistré, longtemps indisponible.

Puis le dialogue se poursuit sur plusieurs versions du 3ème concerto de Beethoven – je partage avec Murakami une passion pour ce concerto, qui m’a toujours paru le plus parfait des concertos beethovéniens – : d’abord Gould-Bernstein, où l’entente ici entre chef et soliste contraste avec le désaccord brahmsien.

Puis – l’une de mes versions de référence – l’incroyable énergie du duo Serkin/Bernstein, un tempo qui paraît fou de rapidité à nos deux interlocuteurs.

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Et Ozawa de regretter de n’avoir pas mis la même ardeur, d’être resté trop neutre, lorsque, 25 ans plus tard, il enregistrera les concertos de Beethoven avec le même Serkin

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L’écrivain et le chef s’accordent à reconnaître, à propos de Serkin, puis de Rubinstein, que ce que ces deux immenses pianistes perdent en perfection technique, ils le gagnent en liberté poétique avec l’âge.

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Bref, faites-vous offrir ce livre, et, comme moi, lisez-le pas nécessairement dans l’ordre des chapitres. Vous n’êtes pas au bout de vos découvertes.

Comme, par exemple, cet aveu du grand chef japonais. Lui que la critique internationale a si souvent loué pour ses interprétations de la musique française et russe (qui dominent d’ailleurs sa discographie avec le Boston Symphony) dit finalement préférer, de loin, la musique allemande, Bach, Beethoven, Brahms, Wagner

Une discographie très complète de Seiji Ozawa à retrouver ici : Bestofclassic.

Il faut y ajouter ce coffret qui résulte du travail sur le répertoire germanique auquel le chef nippon a pu enfin s’adonner librement avec l’orchestre Saito Kinenqu’il a fondé en 1984 en hommage à son premier maître Hideo Saito.

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Les tons lettons

Le risque d’un concert officiel est que l’artistique ne soit pas à la hauteur de l’événement célébré. Nul risque de ce genre n’était à craindre mardi soir à la Philharmonie de Paris.

IMG_9477La Lettonie comme ses soeurs baltes, la Lituanie et l’Estonie, sont, toute cette année 2018, dans la commémoration du centième anniversaire de leur indépendance (voir Lumières baltes et Riga choeur du monde)

IMG_9478(Avec la ministre de la Culture de Lettonie, Dace Melbarde – qui me confiait sa surprise d’avoir eu en cinq ans cinq interlocuteurs français comme ministres de la Culture (Aurélie Filippetti, Fleur Pellerin, Audrey Azoulay, Françoise Nyssen et maintenant Franck Riester) et l’ambassadeur de Lettonie en France, l’ancien Ministre de la Défense Imants Liegis)

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Programme intelligent pour l’Orchestre national de Lettonie et son jeune chef, Andris PogaUne pièce un peu longue et bavarde du Letton Pēteris VasksMusica Appassionata (2002) pour cordes, en guise d’ouverture, qui a le mérite de faire découvrir la belle homogénéité, la rondeur et la précision du quatuor de la phalange balte. Puis le Quatrième concerto pour piano de Rachmaninov – j’en parlais ici il y a quelques jours à l’occasion de la sortie du magnifique disque Trifonov/Nézet-Séguin (Quand Rachmaninov rime avec Trifonovsous les doigts de mon cher Nicholas Angelich.

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Je n’avais jamais entendu ce concerto que j’aime profondément, mais qui peut être redoutable pour les interprètes comme pour le public tant il est complexe, fuyant, déroutant, aussi superbement joué que mardi soir. Nicholas Angelich, une fois de plus, frappe d’abord par l’intensité de sa sonorité, la luminosité de sa poésie et bien évidemment par sa technique transcendante qui se joue de tous les pièges de la partition.    Que ne lui confie-t-on une intégrale des concertos de Rachmaninov au disque ? Je sais bien qu’il y a déjà quantité de versions admirables, mais quand on a la chance d’avoir un interprète idéal de cette musique… Le tout premier disque d’Angelich, gravé pour la défunte collection « Nouveaux interprètes » d’Harmonia Mundi/France Musique était, comme par hasard, consacré aux Etudes-Tableaux de Rachmaninov !

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Deuxième partie : la 6ème symphonie de Tchaikovski. Un tube certes, mais pas si fréquent au concert. Très belle version, qui évite les excès, cultive les couleurs nostalgiques d’une partition qui fait la part si belle aux bois, Poga unifiant les quatre tableaux de cette symphonie atypique. Une belle découverte pour moi que cet orchestre letton que je ne connaissais que par quelques trop rares disques.

Andris Poga dirigeait l’Orchestre philharmonique de Radio France le 6 septembre dernier lors de la soirée d’hommage à Evgueni Svetlanov

PS Depuis la publication de cet article, j’ai vu se développer sur Facebook et sur d’autres sites l’une de ces polémiques qui me réjouissent parce qu’elles sont parfaitement inutiles : doit-on tolérer les applaudissements du public entre les mouvements d’une oeuvre ? Ce fut le cas mardi soir, en effet, dans le concerto de Rachmaninov et dans la Pathétique de Tchaikovski, même si dans le cas de cette symphonie, il est quasi impossible d’éviter les applaudissements après la fin triomphale du 3ème mouvement. Même si des chefs, comme Andris Poga d’ailleurs, trouvent la parade et enchaînent du même geste avec le 4ème mouvement.

Alors, gênants ou pas ces applaudissements ? Aux Etats-Unis, c’est systématique, mais c’est normal, c’est un pays de ploucs, pas comme nous autres Européens cultivés… Moi qui ai une certaine pratique (!!) de l’organisation de concerts, je suis plutôt rassuré que des membres du public manifestent leur enthousiasme de la sorte, ils n’ont pas les codes, pas l’habitude du rituel du concert, et c’est tant mieux !

Ce qui serait encore mieux qu’une interdiction formulée au début du concert (du style : il est interdit de filmer, de photographier, de tousser, d’applaudir intempestivement, mais prenez quand même votre pied !), ce pourrait être – ce que j’ai fait plusieurs fois moi-même ou demandé à des chefs de le faire – de s’adresser simplement au public en quelques mots pour lui expliquer que telle oeuvre mérite d’être écoutée dans sa continuité et applaudie seulement à la fin. On fait oeuvre de pédagogie, on décomplexe un public non initié, et on fait un peu d’histoire de la musique. Simple non ?