Dignité, indignités

Je voulais me lancer dans une analyse des causes et des conséquences du premier tour des élections présidentielles. Elle viendra, peut-être après le 7 mai.

La dignité d’abord.

C’était celle du président de la République, celle de son compagnon, lors de l’hommage ce matin à Xavier Jugelé, le policier assassiné jeudi dernier.

L’indignité c’est celle de candidats qui font leur commerce de la peur, de la haine, du rejet, qui n’ont pas honte de récupérer une tragédie pour laisser accroire qu’un coup de menton, des slogans martiaux, viendraient à bout du terrorisme.

L’indignité, c’est celle d’un candidat qui n’a jamais renié ses sympathies pour les dictateurs d’Amérique latine, parés des oripeaux décrépits de révolutions perverties, qui n’a jamais désavoué le régime syrien ni ses soutiens, qui ne trouve rien à redire aux morts du Vénézuéla qui luttent pour « dégager » le misérable Maduro. Et qui, le soir du premier tour, nous donne une sinistre réplique de « Je suis leur chef, donc je les suis« , en s’abstenant courageusement (!) de prendre parti pour le second.

Dignité en revanche, et même discours d’hommes d’honneur de la part de François Fillon et Benoit Hamon.

L’indignité c’est aussi celle que j’ai vue d’abondance se manifester sur les réseaux sociaux, de la part « d’amis » que je croyais plus réfléchis, moins sensibles à toutes les pseudo-analyses complotistes. Comment oser dire de Macron et Le Pen que c’est la peste et le choléra ? Comment oser traiter de bâtards et de bornés les millions d’électeurs qui n’ont pas eu l’intelligence de suivre aveuglément les slogans populistes de l’auto-proclamé lider maximo de la gauche la plus embourgeoisée qui soit ? Inutile, aux yeux de ces thuriféraires, d’essayer, juste essayer, d’expliquer pourquoi 24,1 % des électeurs ont voté Macron. Tous manipulés, tous victimes d’un méga-complot médiatico-bancaire et des manoeuvres de Hollande (les mêmes d’ailleurs qui dénoncent le quinquennat catastrophique du président sortant lui trouvent d’un coup des habiletés qui lui auraient fait cruellement défaut durant quatre ans et demi…).

Le programme de Macron pour ses contempteurs ? 1. Il n’en a pas ou 2. Il est vide (on ajoute sidéral pour bien faire) ou 3. Il est ultra-libéral 4. Il est la continuation de Hollande. Faudrait savoir !

On ose à peine, sur ces mêmes réseaux sociaux, faire remarquer que l’élection d’un jeune président pourrait, de facto, remettre la France, ses valeurs, son message, sous les projecteurs du monde – comme naguère l’arrivée au pouvoir dans leurs pays de Barack Obama, Justin Trudeau, Matteo Renzi, donner un sacré coup de balai à une classe politique usée, minée par ses divisions, changer les usages et les visages, doper une économie en manque de perspectives et d’investissements, et surtout refaire fonctionner un ascenseur social en panne depuis vingt ans, malgré toutes les recettes essayées.

Ah mais je rêve…  À vrai dire, je rêve depuis quarante ans, depuis mon premier engagement civique, de cette ligne de crête, qui n’est ni le marais, ni le juste milieu, mais le chemin le plus exigeant, celui qu’empruntent les montagnards qui regardent haut et loin. Emmanuel Macron se revendique d’Emmanuel Mounier , « le fondateur de la revue Esprit, initiateur du personnalisme, ce courant spirituel qui cherchait une troisième voie entre le capitalisme libéral et le marxisme.» (Le Monde 8-9 mai 2016). Moi aussi, et fièrement.

 

Mon choix

Mon choix était fait depuis plusieurs semaines. Je n’aurais pas voulu m’abstenir de participer à l’inauguration de la nouvelle Seine Musicale de l’île Seguin.

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C’était hier soir, et ce fut très réussi (je partage le compte-rendu qu’en a fait Diapason : La Seine musicale inaugurée).

Je me rappelais adolescent avoir visité les usines Renault et avoir éprouvé le choc du bruit assourdissant, des cadences infernales de certains ateliers. Il faut d’ailleurs visiter le petit pavillon qui rappelle dans une excellente pédagogie l’histoire de cette île de la Seine et la présence de Renault de 1929 à 1992.

Bravo au Département des Hauts-de-Seine, à la ville de Boulogne, et au consortium d’entreprises (Sodexho, Bouygues, TF1) qui ont mené à bien ce projet risqué. IMG_8559IMG_8557IMG_8561

Le complexe est aussi beau à l’extérieur qu’à l’intérieur. Mais c’est évidemment l’acoustique de l’auditorium d’une part, l’aspect de la Grande Seine d’autre part qui attisaient toutes les curiosités.

Pour moi, la troisième inauguration en trois ans ! Quelle capitale au monde peut s’enorgueillir d’avoir ouvert coup sur coup trois salles de concert ? D’abord l’auditorium de la Maison de la Radio en novembre 2014, puis la Philharmonie en janvier 2015.

Première impression : on se sent très bien dans l’auditorium de la Seine musicale. Dessin classique pour une salle confortable, toute de bois revêtue. Dès les premiers accords d’Insula orchestra, la formation de Laurence Equilbey, on est séduit par une acoustique quasi idéale, excellent compromis entre la netteté des plans sonores, la chaleur du son, une réverbération ajustée pour éviter saturations et dispersion. Les voix solistes s’entendent bien d’où qu’elles chantent. Bravo à Stanislas de Barbeyrac, Florian Sempey, Anaïk Morel et Sandrine Piau qui ouvraient le bal avec de larges extraits de Die Gärtnerin aus Liebe (la version allemande de La finta giardiniera) de Mozart

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Suivaient des extraits de la version française de Berlioz du Freischütz de Weber (inimitable Sandrine Piau dans la romance d’Agathe).

Et ce premier concert s’achevait avec cet autre hymne à la fraternité universelle, préfiguration de l’Ode à la joie de la 9ème symphonie, qu’est la Fantaisie chorale de Beethoven, Bertand Chamayou jouant un magnifique Pleyel.

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Le « milieu » musical était nombreux, à l’issue du concert commentaires favorables et félicitations unanimes. Reste à savoir comment va vivre et évoluer ce vaste vaisseau : son capitaine artistique, Jean-Luc Choplin, est optimiste, même si tout reste à prouver…

Dans la grande salle, The Avener et The Shoes rassemblaient des milliers de fans…

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Le gala d’ouverture est à (re)voir et (ré)écouter ici : France Musique, concert d’ouverture Ile Seguin

Femmes en scène

Un jeudi assombri par la nouvelle qui s’affichait sur mon écran de smartphone tandis que j’étais à l’Opéra Bastille : une nouvelle attaque sur les Champs-Elysées. Tristesse, compassion pour les victimes, et plus tard consternation face à certaines réactions ou récupérations irresponsables…

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La journée avait pourtant bien commencé sous l’égide des femmes : l’annonce de la nouvelle cheffe de l’Opéra royal de Wallonie, dont le prénom est déjà tout un programme, Speranza Scappucci

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Puis déjeuner programmé de longue date avec une artiste que je connais, suis et admire depuis ses débuts, Nathalie Stutzmann, qui triomphait il y a quelques semaines dans la fosse de l’Opéra de Monte Carlo.

Nathalie me racontait les bonheurs (et les charges de travail) que lui procure son travail de chef d’orchestre – elle est invitée, et immédiatement réinvitée par les grandes phalanges (Sao Paulo, Londres, Rotterdam, Philadelphie…) qui ne se et ne lui posent pas la question stupide de sa « féminité ».  Et nous avons parlé (beaux) projets pour de prochaines éditions du Festival de Radio France…

Hier soir c’était la deuxième représentation de l’ouvrage de Rimski-Korsakov, Snegourotchka, sur le vaste plateau de l’Opéra Bastille. Un mot d’abord de la traduction française retenue par l’opéra de Paris : La fille de neige. Aussi peu poétique, à la limite du compréhensible. D’ailleurs dans la traduction qui défile au-dessus de la scène, l’héroïne est appelée Fleur de Neige, un nom autrement plus évocateur de ce personnage créé par le dramaturge Alexandre Ostrovski.

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Mais ne boudons pas notre plaisir, ce Conte de printemps – c’est le titre complet de l’oeuvre Снегу́рочка Весенняя сказка – fait une entrée remarquée au répertoire de l’Opéra de Paris.

Un paysan et sa femme se désolent de ne pas avoir d’enfants. Un jour d’hiver, pour se distraire, ils décident de fabriquer un enfant de neige. Celui-ci prend vie : c’est une belle petite fille, qui grandira rapidement, tout en gardant un teint pâle comme la neige : on l’appelle Snégourotchka. Lorsque le printemps arrive, la jeune fille manifeste des signes de langueur. Les autres jeunes filles du village l’invitent à jouer avec elles, et sa mère adoptive la laisse partir à regret. Elles s’amusent et dansent, Snégourotchka restant toujours en arrière, puis l’entraînent à sauter par-dessus un feu de joie : à ce moment, elles entendent un cri, et en se retournant, elles découvrent que leur compagne a disparu. Elles la cherchent partout sans succès : Snégourotchka a fondu, et il n’en est resté qu’un flocon de brume flottant dans l’air.

Ostrovski a conservé, magnifié l’esprit de ce conte, en y rajoutant évidemment des histoires d’amour croisées et contrariées. C’est Tchaikovski qui en avait écrit la musique de scène en 1873, avant que Rimski-Korsakov n’en fasse un opéra en un prologue et quatre actes, créé au Marinski de Saint-Pétersbourg en janvier 1882.

Que dire de ce qu’on a vu et entendu à l’Opéra Bastille ?

Le bonheur l’emporte largement sur les critiques. Certes on s’attendait à plus d’audace ou d’irrévérence de la part du metteur en scène Dmitri Tcherniakov, qui restitue à merveille l’esprit du conte originel (souvenirs d’enfance ?). Certes on eût aimé une direction moins routinière, atone (mais n’est pas Gergiev qui veut !). Certes on a été surpris du peu de projection de Thomas Johannes Mayer (l’amoureux Mizguir).

Mais on a été ébloui, de bout en bout, par la beauté de la voix, l’incarnation du personnage, de la jeune soprano russe Aida Garifullina.

Ses comparses n’étaient pas en reste : le berger Lel est chanté par un contre-ténor – Yuri Mynenko, look de pop star 80’s, la jalouse et hystérique Koupava est parfaitement campée par Martina Serafin, la Dame Printemps (la mère de Snegourotchka) après plusieurs défections revient au beau contralto d’Elena Manistina, le père Gel est confié au vétéran Vladimir Ognovenko, etc.. Un spectacle capté pour la télévision, à voir ou revoir bientôt donc !

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En attendant, on peut écouter cette nouveauté

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et (re)découvrir d’autres opéras de Rimski-Korsakov, dans les versions insurpassées de Valery Gergiev, en particulier la merveilleuse Légende de la ville invisible de Kitège.

Musique balnéaire

Deauville n’est pas ma tasse de thé. La petite cité normande est prise d’assaut certains week-ends comme celui de Pâques, les encombrements de Paris transposés en bord de mer. Mais depuis qu’une poignée d’inconscients – de vrais amoureux de musique – a décidé, il y a vingt-deux ans, d’y montrer quelques-uns des meilleurs talents en devenir de la scène classique, j’y reviens par intermittences et toujours pour mon bonheur.

C’était le premier week–end du festival Pâques à Deauville (photos). Programmes originaux comme toujours. On aime… ou pas. Peu importe, les nouveaux talents trouvent à s’éclore devant un public qui ne redoute pas d’être bousculé. Maxime Pascal et Le Balcon sont passés maîtres dans l’exercice.

IMG_8466(La merveilleuse Julie Fuchs et Maxime Pascal)

A1uoDGHf-eL._SL1500_Le dimanche de Pâques, d’abord un formidable hommage à Ligeti par la crème des chambristes français, animé par le compositeur Karol Beffa,

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Et le soir deux chefs-d’oeuvre de la musique de chambre, plutôt rares au concert. L’énigmatique 2ème quintette avec piano de Fauré, qui refuse le confort harmonique et mélodique. L’air et le feu.

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En attendant le « live » de Deauville, c’est à l’intégrale de la musique de chambre avec piano – en partie enregistrée à Liège – qu’on reste fidèle. D’autant qu’une partie de la fine équipe rassemblée par Eric Le Sage était à la salle Elie de Brignac : François Salque et Lise Berthaud.

IMG_8528(Pierre Fouchenneret, Guillaume Bellom, Guillaume Chilemme; François Salque, Lise Berthaud)

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Et comme en écho, le dense et intense 2ème sextuor à cordes de Brahms.

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Le Festival de Pâques à Deauville se poursuit les deux prochains week-ends !

Photos : lemondeninmages.me

Les cloches de Pâques

Qu’il croie au Ciel ou qu’il n’y croie pas, le mélomane peut difficilement échapper aux grands rituels catholiques, comme ceux de la Semaine Sainte et de Pâques (les Passions de Bach et de tous les autres, les oratorios de Handel, Telemann..). Je suggère la lecture du dernier billet de l’excellent blog de Jean-Christophe Pucek : La Passion selon Saint Jean d’Alessandro Scarlatti.

En ce dimanche pascal, j’ai en tête un ouvrage qui, en dépit de son nom, n’a rien à voir avec la fête de la Résurrection : Les Cloches de Rachmaninov. Je me demande d’ailleurs pourquoi j’associe les cloches à Pâques, j’avoue l’avoir ignoré jusqu’à ce que je découvre ce matin l’origine de cette légende sur le site… de l’Eglise catholique de France : Pourquoi parle-t-on des cloches de Pâques ?

Revenons à la Russie et à Rachmaninov. Ses Cloches sont un « poème pour orchestre symphonique, solistes et choeurs » créé en 1913, sur un poème d’Edgar Allan Poe, arrangé par Constantin Balmont (lire ici la traduction française de Mallarmé : Les Cloches).

Je n’ai jamais compris pourquoi ce chef-d’oeuvre est longtemps resté dans l’ombre, et l’apanage de quelques versions russes historiques. La discographie s’en est heureusement enrichie spectaculairement ces dernières années.

Indépassables Svetlanov et Kondrachine, le souffle épique, la puissance inimitable des choeurs russes. Dans un coffret Decca apparemment indisponible pour le moment, ne pas oublier la somptueuse vision d’Ashkenazy avec le Concertgebouw.

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Et Previn, Rattle, Noseda, Dutoit, Pletnev, et le jeune Andris Poga

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Puisqu’on est en Russie, souvenir personnel du printemps 2011, et d’un voyage mémorable dans les villes historiques du Cercle d’Or (voir les photos : Bulbes)

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Je me trouvais à Iaroslavl le jour de la Pâque orthodoxe. Et le lendemain au monastère de Sergiev Possad. Inoubliable !

Excusez-moi !

J’avais déjà relayé sur ce blog un éditorial aussi savoureux que percutant de Forumopera:  À lire avant d’aller au concert ou à l’opéra. Le site récidive avec Excusez-moi de dire merci. Je ne peux qu’en conseiller la lecture, ainsi que des commentaires qui accompagnent ces deux éditoriaux.

Je ne suis pas de ceux que gênent des applaudissements entre les mouvements d’un  concerto ou d’une symphonie (après tout, personne ne trouve à redire à ceux qui saluent une performance vocale dans un opéra), c’est plutôt rassurant quant au renouvellement du public du concert classique. Je me rappelle le conseil d’un directeur de France-Musique à ses producteurs chevronnés (était-ce moi ? si non e vero e ben trovato !) : « Il y a toujours un auditeur qui entend la 5ème symphonie de Beethoven pour la première fois… »

Infiniment plus agaçant et irrespectueux tant de la musique que des interprètes, ces spectateurs qui n’attendent même pas la fin de l’accord final pour applaudir, voire hurler  « bravo ». Justement parce qu’on peut être très ému, bouleversé, enthousiasmé par ce qu’on vient d’entendre, on devrait vouloir en profiter jusqu’au bout, jusqu’à ce que les dernières notes aient fini de résonner. La vraie vulgarité est dans cette attitude des pseudo-« connaisseurs » !

Dans l’excellent Les grands pianistes du XXème siècle d’Alain Lompech, que je relis périodiquement, d’un beau portrait d’Arthur Rubinstein, je tire ces lignes :

« Arthur Rubinstein, pianiste, musicien, acteur, conteur, écrivain, homme et citoyen aura incarné jusqu’à son dernier souffle le meilleur de cette culture et de cette civilisation européennes nées des Lumières qui se sont effacées aux portes d’Auschwitz/…../ A Marbella il avait noué une relation particulière avec une enfant de cinq ou six ans à qui il parlait à travers une trouée de la haie qui séparait sa propriété de celle d’un avocat chilien qui avait fui la dictature de Pinochet. A la mère française qui reconnaissant le musicien, s’excusait de la gêne que sa fille avait pu provoquer, Rubinstein répondit : « C’est votre fille ? Nous avons une discussion très intéressante, nous parlons de la vie »

Politesse, courtoisie, élégance, des notions désuètes ? Sûrement pas.

Si vous avez un cadeau à (vous) faire pour ces fêtes pascales, un indispensable, comme un concentré de l’art unique d’un interprète unique :

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L’esprit de fête

Ce mois d’avril annonce l’été, comme un prélude à la fête, aux festivals. En attendant, il faudra voter, ne pas se priver de cette liberté, si rare sur notre planète tourmentée, ne pas laisser le parti de l’abstention l’emporter. J’y reviendrai, notamment à la lumière d’une étude que Le Point publie demain.

La fête on sait la faire chaque début d’été à Berlin. Dans un lieu magique, dans le quartier de Charlottenburg, la Waldbühne, littéralement la « scène de la forêt », un immense amphithéâtre de plein air construit sur le modèle du théatre d’Epidaure à l’occasion des Jeux olympiques de 1936, de sinistre mémoire.

J’étais impatient d’acquérir – via amazon.de – un boîtier de 20 DVD récapitulant les très  courus Waldbühnen-Konzerte de l’Orchestre philharmonique de Berlin, de 1992 à 2016.

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Le coffret est classé par ordre chronologique inverse, du plus récent (2016 avec Yannick Nézet Séguin, à 1992 avec Georges Prêtre)

S’il fallait encore infliger un démenti – mais oui il le faut encore souvent ! – à ceux qui pensent qu’entre le concert classique traditionnel et André Rieu il n’y a pas d’espace pour des concerts populaires et festifs de haut niveau, cette série en serait la preuve éclatante.

Chaque programme est remarquablement constitué autour d’un thème, et combine astucieusement « tubes » et chefs-d’oeuvre moins connus, sans céder aux nécessités (?) du crossover. Et puis quel bonheur d’entendre – idéalement captée – l’une des plus belles phalanges orchestrales du monde, surtout quand elle se débride ! Et d’aussi prestigieux solistes…

Et puis il n’est de Walbdbühne qui ne se termine par la chanson fétiche de tous les Berlinois : Berliner Luft de Paul Lincke

À consommer sans aucune modération !

Petites phrases

Un week-end d’abstinence de petites phrases, de journaux télévisés et de « commentaires » sur les réseaux sociaux. La nature, le soleil, et le temps de lire ou d’achever certaines lectures.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’exercice du portrait d’un créateur ou d’un interprète est tout sauf facile. Tous ne réussissent pas à éviter le triple écueil de la complaisance, de l’anecdote ou du jargon. J’avais apprécié les Soeurs Labèque sous la plume de Renaud Machart (Les soeurs aimées), un peu moins moins ce qu’Olivier Bellamy avait écrit sur Felicity Lott (Retour au calme).

Dans l’excellente collection’Actes sud Classica, j’ai fait mon miel ces dernières semaines de deux petits bouquins qui s’attachent (s’attaquent ?) à deux des plus grandes stars classiques du XXème siècle : Karajan et Horowitz.

 

Voici ce que dit Sylvain Fort de l’exercice de style auquel il s’est livré :

A tort ou à raison, Herbert von Karajan s’est imposé comme le chef d’orchestre majeur de l’après-guerre. Sa notoriété, sa stature, sa production discographique ont éclipsé tous ses concurrents. Les polémiques nées autour de sa proximité avec le régime nazi pendant la Seconde Guerre mondiale ont ajouté à cela un parfum de soufre. Nombre de livres se sont emparés de ce parcours si riche pour raconter la vie d’un témoin et acteur de près d’un siècle de musique. D’un texte à l’autre émerge toutefois une évidence : le matériau de première main, c’est-à-dire ce que Karajan a pu raconter, est fort maigre. Toute biographie tente de masquer l’évidence d’une très grande pudeur, prise parfois pour un goût maniaque du secret. D’où le pari du présent livre : tenter une autobiographie imaginaire du chef d’orchestre. Tel est le moyen employé pour que la vie de Karajan prenne sens ; pour que son travail s’inscrive dans une dynamique cohérente et compréhensible ; mais surtout pour que la musique prenne sa juste place dans l’existence d’un homme qui parut souvent la mettre à son service alors qu’en réalité il n’eut de cesse de la servir.

Les puristes relèveront un certain nombre d’inexactitudes factuelles, les autres apprécieront l’exercice sans complaisance qui ne prétend à aucune exhaustivité (Pour cela on en restera à l’ouvrage en anglais de Richard Osborne Karajan, A Life in music, le Karajan de Pierre-Jean Rémy étant truffé d’erreurs et d’approximations). Ceux qui suivent les éditoriaux de Sylvain Fort sur Forumopera.com – lorsqu’il avait encore le temps d’en écrire ! – ne seront pas surpris par la virtuosité de sa plume.

Quant à Jean-Jacques Groleau, rien d’imaginaire dans sa biographie de Vladimir Horowitz, une chronologie qui épouse au plus près la vie tourmentée d’un artiste en proie perpétuelle au doute, le contraire du batteur d’estrade, du virtuose tape-à-l’oeil comme notre époque en produit (ne suivez pas mon regard…). L’auteur manque parfois de concision, les redites ne sont pas rares, mais son Horowitz se lit passionnément.

Et puis je me délecte d’un petit livre rouge, que je consomme avec modération. Le titre est tout un programme : L’énigme des premières phrases de Laurent Nunez.

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« Aujourd’hui, maman est morte. »
« DOUKIPUDDONKTAN, se demanda Gabriel, excédé. »
Voilà deux célèbres premières phrases de livres ô combien célèbres. Elles ouvrent L’Étranger et Zazie dans le métro. Ce livre en contient quinze autres (plus deux interludes) que Laurent Nunez examine mot après mot. Tout ce que l’on peut deviner d’une œuvre, et de son auteur, n’est-il pas contenu dans « sa » première phrase ?
Aussi instructif qu’ironique, aussi passionnant que savant, ce livre nous parle plus que des livres, il nous parle de l’amour, de la séparation, de la perte, de la vie même. Italo Calvino avait écrit Pourquoi lire les classiques ?, voici le « comment (re)lire les classiques ? » des temps nouveaux.

Nunez n’a pas choisi la facilité, certes la célébrissime ouverture d’À la recherche du temps perdu (« Longtemps je me suis couché de bonne heure ») y figure en bonne place, mais le tout aussi célèbre incipit de Bonjour tristesse (« Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse ») en est absent.  Mais de Racine à Roland Barthes, en passant par Rousseau, Mallarmé, Aragon, Duras, Louis-René des Forêts ou Gide (et pas nécessairement les ouvrages les plus connus de ces derniers) le spectre est large et l’exploration gourmande. J’aurais adoré avoir Nunez comme professeur de français – et pourtant j’en eus d’excellents – De l’art d’être savant sans être pédant. Régalez-vous !

 

 

 

Immigrés polonais

Dans le récent « grand débat » la Pologne, qui s’était déjà illustrée de manière spectaculaire en 2005 lors du référendum sur le traité constitutionnel européen, avec son plombier polonais, s’est à nouveau invitée dans la campagne présidentielle française.

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(Détournement réussi de la fameuse affiche du faux plombier polonais par l’Office du Tourisme polonais)

Imaginons que les arguments utilisés par certain(e)s pour interdire l’immigration de citoyens européens en France aient été en vigueur dans la France romantique du XIXème siècle ou un siècle plus tard au début du XXème, deux des plus grands Polonais de l’histoire n’auraient jamais enrichi le patrimoine culturel français, notre culture commune. Je veux parler du compositeur Frédéric Chopin (1810-1849) et du pianiste Arthur Rubinstein (1887-1982)… En l’occurrence, pour Chopin, c’était peut-être un retour aux sources, puisque son père était d’origine lorraine !

Ce détour par l’actualité pour évoquer la part la moins spectaculaire, la plus secrète, de l’oeuvre de Chopin, ses Mazurkas.

Lorsque j’ai un peu de temps pour me remettre devant mon piano, c’est toujours vers ce corpus que je reviens, au hasard des humeurs du moment, tant il y a de coins et de recoins de l’âme à explorer, beaucoup plus que l’aspect « national », voire folklorique, de danses stylisées à l’extrême.

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Je suis incapable – et je n’ai pas envie – de faire un classement parmi cette cinquantaine de condensés de poésie, de dire mes préférences, d’en trouver certaines plus « faibles » que d’autres. Je ne me lasse pas de les écouter et réécouter dans les visions aussi différentes qu’Arthur Rubinstein, Jean-Marc Luisada, Nikita Magaloff, Pietro di Maria.81M0ErXoddL._SL1500_71Ib+2cVR4L._SL1050_71iWYSIQz-L._SL1417_718wrcxG9GL._SL1500_

Et pourquoi ne pas se replonger dans les belles pages que le regretté Dominique Jameux  et le cher Jean-Jacques Eigeldinger ont consacrées à notre immigré polonais préféré ?

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Eloquence

Il paraît que les concours d’éloquence qui étaient naguère l’apanage des jeunes avocats, ou des apprentis comédiens, rencontrent aujourd’hui un succès aussi considérable qu’inattendu. Comme en Seine Saint-Denis : Faire entendre sa voix.

Tant mieux ! C’est bien la preuve que la culture, la langue commune, sont partageables par tous et sont les meilleurs moteurs du dépassement de soi, du refus de ce qu’Emmanuel Macron appelle justement « l’assignation à résidence« . Dans la logique de mon billet d’hier (Une idée folle).

Mais l’Eloquence que je veux évoquer ici n’a rien à voir avec cette belle actualité culturelle. Il s’agit d’une collection de disques, dont tous les mélomanes guettent les nouvelles publications avec gourmandise, une collection à double branche si on peut dire.

D’abord très répandue en Allemagne et d’une distribution limitée auxpays germaniques, Eloquence propose, à prix « super budget », de magnifiques rééditions issues des fonds Deutsche Grammophon, Decca et Philips. 

Et puis il y a une autre branche… australienne d’Eloquence que les amateurs – comme moi- trouvaient au hasard de leurs voyages en pays anglo-saxons ou en les commandant à un prestataire australien. Aujourd’hui heureusement cette collection est disponible couramment en Europe.

Australian Eloquence is one of the most critically-acclaimed classical reissue series in the world today. Drawing on the vast catalogues of Decca, Philips, Deutsche Grammophon and ABC Classics, the series presents music for the casual buyer as well as for the connoisseur. The series has received the highest international critical praise for its imagination and inventiveness and is noted for resurrecting several analogue recordings hitherto unreleased on CD 

C’est peu dire que c’est une malle aux trésors, d’abord par le soin apporté à ces rééditions, ensuite par la qualité et l’originalité des interprétations qui nous sont restituées, pour beaucoup jamais publiées en CD. Jean-Charles Hoffelé, qui, à mon grand regret, ne chronique plus de disques dans Diapason, ne manque aucune des belles sorties de cette collection sur son blog Artalinna.com. 

Je viens, pour ma part, de reconstituer, grâce à trois doubles CD, ce qui pourrait bien être mon intégrale idéale des symphonies de Tchaikovski. 

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Les premières explorations tchaikovskiennes du tout jeune Michael Tilson Thomas en 1970 à Boston – la 1ère symphonie la plus poétique, la plus juvénile de la discographie, magnifiquement captée – du tout jeune Claudio Abbado en 1967 à Londres – une 2ème symphonie toute gorgée de mélodies populaires ukrainiennes (à entendre cet été à Montpellier !), le même Abbado jamais aussi imaginatif que dans cette 4ème symphonie viennoise, et un chef aujourd’hui bien oublié, Ferdinand Leitner, qui nous offre une version idiomatique de la suite de Casse-Noisette.

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La 3ème symphonie de Tchaikovski est un peu la mal-aimée des six, elle est rare au concert, encore plus au disque hors intégrales. Je ne connaissais pas cette version du chef israëlien, lui aussi bien oublié, Moshe Atzmon : une splendeur très bien enregistrée avec l’autre orchestre viennois, les Wiener Symphoniker. 

On retrouve Claudio Abbado dans une lumineuse 5ème londonienne, et deux formidables témoignages d’un chef polonais bien trop négligé Witold Rowicki, des versions vraiment idéales des deux suites du Lac des cygnes et de La belle au bois dormant.

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Last but not least, encore le jeune Abbado dans deux réussites, sa première « Pathétique », la plus réussie avec le grain inimitable des Viennois, et son premier Roméo et Juliette à Boston. Et une version haute en couleurs, qu’on avait complètement oubliée, de Manfred, cette symphonie qui ne dit pas son nom, due à un chef inspiré, Youri Ahronovitch.

Un Tchaikovski… vraiment éloquent sous ces belles baguettes, qu’on redécouvre avec infiniment de bonheur.