Ileana Cotrubas (1939-2026)

Je n’aime pas que ce blog soit un recueil de nécrologies, mais je fais quelques exceptions pour des musiciens qui m’ont touché particulièrement. C’est le cas de la soprano roumaine Ileana Cotrubas, décédée ce 20 août.

Le seul souvenir que j’ai d’elle, ce n’est pas sur scène – elle s’en était retirée en 1990 – mais un appel téléphonique lors de l’émission du 23 décembre 1995 que France Musique avait consacrée à Elisabeth Schwarzkopf pour son 80e anniversaire (lire L’aventure France Musique : Fortes têtes). Elisabeth Schwarzkopf était sur le plateau du studio 104, invitée de Jean-Michel Damian et entourée de plusieurs personnalités qui avaient pu faire le déplacement (Georges Prêtre notamment qui avait dirigé la soprano allemande dans la première française de Capriccio à l’Opéra-Comique de Paris en 1962). Et plusieurs autres amies, collègues, admirateurs ou admiratrices avaient été appelés au téléphone pendant l’émission. L’intervention qui m’a le plus ému, fut celle précisément d’Ileana Cotrubas, qui dans un français parfait, dit sur et d’Elisabeth Schwarzkopf des choses que seule une cantatrice aussi gentille, simple, affectueuse, pouvait dire sans que rien ne ressemble à de la flagornerie. Même Schwarzkopf en était émue.

Quelques années plus tard, interrogeant Armin Jordan sur les chanteurs ou chanteuses avec qui il avait aimé travailler, j’avais compris qu’Ileana Cotrubas était au panthéon – finalement peu peuplé – de ses admirations.

Le 13 octobre 1987, Jacques Lonchampt écrivait dans Le Monde : Armin Jordan dirigeait samedi les Saisons, salle Pleyel. C’était comme si Haydn en personne était là, le petit paysan du Danube jetant un regard naif sur la nature et les travaux des champs dans son village de Rohrau, et le vieux maitre chargé de gloire qui, une dernière fois, contemplait avec quelque mélancolie cette terre si riche avant de se présenter devant les  » portes éternelles « .…Il a choisi pour cela des solistes…d’une profonde humanité qui déborde de leur coeur pour envahir leur chant (le ténor Keith Lewis et la basse Robert Holl), entourant une radieuse fée au timbre diapré de mille couleurs (Ileana Cotrubas).

A l’opéra

Loin de moi l’idée de dresser une sorte de discographie idéale de la soprano disparue. Mais tous les mélomanes ont sûrement dans leur discothèque, la Traviata fameuse de Carlos Kleiber où elle incarne une Violetta touchante et vibrante, ou la Gilda bouleversante du Rigoletto de GIulini.

Dans la Carmen de Claudio Abbado où elle est une Micaela rayonnante de féminité.

Toujours chez Bizet elle est une merveilleuse Leïla des Pêcheurs de perles dirigés par Georges Prêtre.

Michel Plasson en fait sa Manon dans un enregistrement resté célèbre.

Elle est de plusieurs équipes dans les opéras de Mozart, Colin Davis, James Levine, Karajan sans que personnellement je l’y aie jamais vraiment remarquée, à tort sans doute. alors que dans la musique sacrée du Salzbourgeois je l’ai souvent admirée.

Dans Puccini, elle est une irrésistible Lauretta dans le Gianni Schicchi de Lorin Maazel

Il y a surtout une Bohème – dont je découvre l’existence en écrivant cet article, piètre lyricomane que je suis ! – captée à la Scala avec MM. Carlos Kleiber et Pavarotti s’il vous plait !

Il va falloir combler cette lacune vite fait !

On la retrouve sous la baguette de John Pritchard dans L’élixir d’amour de Donizetti.

Plus étonnant sans doute, Cotrubas est dans l’équipe rassemblée par Jean-Claude Malgoire pour un Rinaldo de Haendel qui a fait date.

Raretés

Avec Gary Bertini, elle a chanté La Demoiselle élue de Debussy.

Ileana Cotrubas est de la grande aventure Haydn emmenée par Antal Dorati. Elle chante dans ses Saisons britanniques, dans La fedelta premiata

Elle émeut simplement dans la Rosamonde de Schubert dirigée par Willi Boskovsky.

Et même si ce n’est que par extraits elle n’est pas moins convaincante dans l’opérette viennoise, comme cet air de Giuditta de Lehar capté au Met lors d’une soirée de gala.

Au moment de clore ce bref hommage, je lis ce texte magnifique de Sylvain Fort pour Forumopera : La lumière et la fêlure.

Et toujours mes brèves de blog à dominante brésilienne ces jours-ci !

Les fraîcheurs du chef (II) : Grieg et les Anglais

J’ai eu la chance d’entendre ce lundi soir à Colmar une magnifique version de concert du chef-d’oeuvre de Grieg, Peer Gynt, dirigée par Alain Altinoglu à la tête de son formidable orchestre de la Monnaie (lire sur Bachtrack : Les promesses tenues d’Alain Atinoglu à Colmar).

Ce n’est pas la première fois, loin de là, que j’évoque dans ce blog, la discographie de Peer Gynt.

Il y a un tropisme particulier des chefs britanniques pour Grieg.

à commencer par le plus jeune, Edward Gardner, qui a été dix ans aux commandes de l’orchestre de Bergen, chez Edvard Grieg donc, Ed Gardner que j’ai été si heureux d’inviter à Liège dans ses premières années

Et puis il y a celui qui m’a révélé cette partition dans sa presque totalité, l’admirable Thomas Beecham

Et encore John Barbirolli et sa version presque « authentique » (Hardanger compris)

Et puis il y a cette découverte récente, un chef que je trouvais de second rang, Jeffrey Tate, à qui on avait confié rien moins que l’orchestre philharmonique de Berlin pour une version qui, de bout en bout, captive et surprend

Et toujours à suivre mes brèves de blog (abonnez-vous pour n’en manquer aucune, c’est gratuit !)

Les morts oubliés

Jean-Bernard Pommier (1944-2026)

Dans un article publié il y a un an – Le piano oublié – j’écrivais : « C’est la triste loi des carrières fulgurantes et des jeunesses trop vite enfuies. On les adule, on les encense et on les oublie. Tout surpris de découvrir que ces artistes sont toujours vivants et en activité, même si les studios se sont depuis longtemps détournés d’eux. »

Il y a une douzaine d’années, à un dîner d’après-concert chez Annick B.G., j’avais été surpris et ému de retrouver Jean-Bernard Pommier. L’interrogeant sur ses projets, sa carrière, je compris vite que celle-ci était très ralentie, sinon au point mort, et ces derniers mois le microcosme musical s’inquiétait du sort du pianiste biterrois.

Je n’ai jamais entendu Jean-Bernard Pommier pianiste en concert, en revanche je l’avais apprécié comme chef d’orchestre en quelques occasions en Suisse et à Paris dans les années 80/90.

Il mentionnait dans ses « bios » (ah que j’aime ces bios d’artistes !) qu’il avait été l’un des solistes préférés de Karajan, et je dois bien reconnaître que j’en avais douté… à tort. Les témoignages de cette dilection existent, même s’ils sont rares.

Dans Karajan Live, je relève ce concert :

CD 6 25/09/74

>Mozart concerto piano 23 – Jean-Bernard Pommier / SchoenbergPelleas und Melisande. *

De la même époque cette captation du 3e concerto de Bartok

En juillet 1973, à Salzbourg probablement, cette fois Karajan dirigeait l’orchestre philharmonique de Vienne et Jean Bernard Pommier jouait le concerto en ré mineur de Bach, dans une version dont on dira aimablement qu’elle n’est pas la plus « historiquement informée’ qui soit…

Dans un article (Retour aux sources, suite inattendue) dont la lecture me procure ce matin une forte émotion, j’écrivais ceci :

« J’avais naguère évoqué brièvement mes études au modeste Conservatoire de région de Poitiers (lire Les jeunes Français sont musiciens. Je me rappelle en particulier les épreuves de fin d’études de piano- et le Diplôme à la clé ! et un jury composé de brillantes jeunes stars du piano – Michel Béroff, Jean-Bernard Pommier et André Gorog !

J’ai retrouvé hier un 33 tours que j’avais complètement oublié, l’un des premiers pourtant que j’aie achetés à petit prix, dans la collection Musidisc, le concerto n°5 L’Empereur de Beethoven, sous les doigts précisément de Jean-Bernard Pommier, un enregistrement probablement réalisé, en 1962, dans la foulée du concours Tchaikovski de Moscou dont le pianiste français fut le plus jeune lauréat (il avait 17 ans !). C’est le chef d’origine grecque Dimitri Chorafas (1918-2004) qui dirige l’orchestre de la Société du Conservatoire.« 

Jean-Bernard Pommier semblait avoir jeté ses derniers feux dans cette intégrale des sonates de Beethoven qu’il avait jouée à Gaveau en 2015. Une aventure bien solitaire loin d’un « milieu musical » qui l’avait oublié.

On espère que Warner va rééditer un legs discographique devenu totalement introuvable depuis des années et qui illustre l’art d’un musicien si tristement oublié ces dernières années. Ce serait bien le moindre des hommages à rendre à Jean-Bernard Pommier

Les morts d’avril

Pour revenir aux décès évoqués dans ma récente brève de blog (23.04.2026), d’abord ce magnifique hommage de Sylvain Fort à Michael Tilson Thomas (Le chef sans âge) dans Forumopera (De vive voix), à lire absolument.

Je vais me replonger dans un coffret qu’à vrai dire je n’ai écouté que distraitement, parce que je ne partage pas l’admiration béate de certains pour la pianiste américaine Ruth Slenczynska, disparue à l’âge respectable de 101 ans.

Le décès d’Oleg Maisenberg m’a quant à lui rappelé au souvenir de ma chère Brigitte Engerer :

Humeurs et bonheurs du temps sur mes brèves de blog !

Vintage

Fischer-Dieskau chef

Comme si sa boulimie d’enregistrements d’opéra et de mélodies ne suffisait pas à le satisfaire, Dietrich Fischer-Dieskau, dont on a célébré le centenaire le 28 mai dernier (lire absolument les dossiers de Forumopera sur le sujet), a aussi exercé comme chef d’orchestre. Cet aspect de son activité n’a pas, à ma connaissance, fait l’objet de beaucoup de commentaires, ni même de rééditions discographiques. Et pourtant ce legs est loin d’être négligeable.

J’ai ressorti de ma discothèque quelques-uns des enregistrements de DFD chef d’orchestre.

D’abord un introuvable, une des plus belles versions de la 8e (l’Inachevée) et de la 5e symphonies de Schubert, où DFD dirige le New Philharmonia

Et plus récents, pour Orfeo, les magnifiques récitals lyriques qui rassemblent les deux époux : Julia Varady et Dietrich Fischer-Dieskau (lire Julia Varady 80)

Je ne résiste pas au bonheur de revoir cette « répétition » du couple sur une mélodie de Schubert :

Ne pas louper non plus ces deux disques – il doit y avoir d’autres archives ? – qui réunissent un tout jeune pianiste à l’époque, l’Ukrainien Konstantin Lifschitz, et le vieux maître au pupitre

Au moment de boucler ce paragraphe, je tombe sur ceci, dont j’ignorais même l’existence : DFD dirigeant l’orchestre philharmonique tchèque en 1976 !

Je doute que ce disque ait été réédité en CD, mais si c’est le cas, je suis preneur d’information complémentaire

Le chanteur de l’Est

Dix ans plus jeune que Fischer-Dieskau, il a très souvent fait partie des mêmes équipes d’enregistrement d’opéra, Peter Schreier (1935-2019) revient dans ma discothèque avec un coffret très bon marché (acheté sur jpc.de) délicieusement vintage.

S’il y a bien un mot qui ne se dit qu’en allemand pour les germanophones, c’est bien celui de Schlager, qu’on peut essayer de traduire par « tube« . On n’imagine pas, quand on n’a pas vécu même pendant des vacances, dans la sphère germanique, le succès phénoménal de groupes et de chanteurs de variétés, dont les noms nous sont totalement inconnus, et qui encore aujourd’hui réjouissent le public allemand

On admirera la couverture « d’époque » de l’un des CD de ce coffret Schreier, où l’on retrouve la soprano d’origine hongroise Sylvia Geszty (1934-2018)

Pour ce tube de la chanson napolitaine, on aurait pu avoir quelque chose de moins chargé côté orchestration (!!), et une voix à la couleur plus italienne, mais il y a quand même du soleil dans la voix de Peter Schreier

Dans cette video, le chanteur explique finalement qu’il se prête à des émissions de variété pour toucher des publics qu’il n’atteindrait pas à l’opéra ou en récital. Et c’est bien aussi et surtout cela qu’il faut retenir de ce grand interprète.

Le maître remasterisé

Carlo-Maria Giulini (1914-2005) a été dûment célébré par ses maisons de disques à l’occasion de son centenaire en 2014 (lire Giulini la classe et Vieux sages). Tout ce qu’il avait fait chez EMI avait déjà été rééédité en quelques coffrets, sauf les opéras. Vingt ans après sa mort, Warner publie cette fois un coffret qui comprend tous les enregistrements du chef italien pour les labels EMI/HMV/Columbia/Electrola. Et pour que nul ne l’ignore insiste en gros et gras sur le coffret : c’est Giulini remastered !

Je viens de recevoir ce coffret commandé il y a plusieurs semaines. Je n’ai pas encore remarqué de progrès spectaculaire par rapport aux précédentes éditions, mais j’aurai peut-être des surprises !

Excellent livret dû à la plume experte et toujours informée de Remy Louis, beaux documents photographiques.

L’éditeur présente comme un inédit le concerto pour piano n°3 de Beethoven avec le pianiste Hans Richter-Haaser, Il est vrai que celui-ci ne figurait pas dans le précédent coffret thématique Giulini Concertos mais EMI l’avait déjà publié dans un indispensable coffret consacré au grand pianiste allemand (lire L’autre Richter du piano). Et à l’inverse l’enregistrement légendaire du 1er concerto pour violon de Prokofiev avec Nathan Milstein qui s’y trouvait a disparu sans explication du nouveau coffret ! Dommage…

Et toujours mes brèves de blog : brevesdeblog

Le retour à Schubert

Mon week-end a été largement nourri d’écoutes de Schubert – en dehors des funérailles papales (voir brevesdeblog : Pauvre François)

D’abord parce que j’ai reçu trois CD sortis il y a cinq ans : je connaissais des disques d’Andrea Lucchesini, qui enregistra pour EMI dans sa jeunesse Beethoven, Liszt ou Chopin, mais je n’avais pas prêté attention à ces Schubert.

J’y retrouve tout ce que j’attends dans ces dernières sonates de Schubert, en particulier la D 960 (lire Quand ça se termine mal pour Schubert)

Pure merveille que ce finale de la dernière sonate, qui respire, écoute, s’ouvre à la poésie de l’infini :

Et cet adagio si simple, si pur, de la D 959 ! On n’en sort pas indemne.

Réécouter Böhm

J’avais oublié de réécouter la Neuvième symphonie de Schubert telle que l’a dirigée Karl Böhm à Dresde le 12 janvier 1979. Prodigieux non ?

Samuel Hasselhorn

Voici plusieurs mois que je lis des choses très flatteuses sur le baryton allemand Samuel Hasselhorn, sans que j’aie eu la possibilité de l’entendre en concert. Ce qu’écrit Sylvain Fort dans Diapason à propos de son dernier disque m’a convaincu de rattraper mes retards d’écoute.

J’ai toujours cru que l’interprétation de « Die junge Nonne » par Kathleen Ferrier était indépassable. Celle de Samuel Hasselhorn la rejoint dans mon panthéon personnel. Les deux Alleluia qui concluent ce Lied me laissent toujours sans mots…

En scènes : Alagna, Sawallisch et le Domino noir

Roberto le sexygénaire

Comme souvent, les publications ont un métro/train/avion de retard. Roberto Alagna, notre ténor/trésor national a fêté ses 60 ans le 7 juin… 2023, mais ce n’est que maintenant que sortent disques et coffrets qui célèbrent son passage dans la catégorie des sexygénaires !

J’invite à relire ce précédent article : Un miracle qui dure et le long portrait que Sylvain Fort avait consacré à Roberto Alagna dans Forumopera, comme le texte qu’il avait signé pour ce premier coffret paru en 2018

Aujourd’hui Warner réédite l’intégrale des opéras auxquels Alagna a prêté sa voix et son talent, souvent en compagnie de son ex-épouse Angela Gheorghiu.

Que du connu et du reconnu ! Mais quel bonheur de retrouver intact ce timbre de lumière, cette fougue juvénile, et cette diction si parfaite !

Aparté publie, de son côté, un disque au titre explicite : Roberto Alagna y révèle le secret de son éternelle jeunesse.

Sawallisch suite et fin

En mai dernier, comme pour les 60 ans d’Alagna, je regrettais le retard mis à célébrer le centenaire de l’un des grands chefs du XXe siècle, Wolfgang Sawallisch (1923-2013). Lire : Les retards d’un centenaire.

Heureusement, Decca et Warner se sont bien rattrapés et on n’attendait plus que le complément annoncé : l’intégrale – ou presque – des opéras enregistrés par Sawallisch, pour l’essentiel à Munich dont il fut le Generalmusikdirektor incontesté de 1971 à 1992. Mais Warner précise – et c’est bien de le faire – que, même parus jadis sous étiquette EMI, Arabella et Friedenstag, ne sont pas inclus dans ce coffret pour des questions de droits.

Wagner et Richard Strauss s’y taillent la part du lion, mais ce coffret contient de vraies raretés comme Weber, Schubert ou les deux brefs opéras de Carl Orff.

Mozart: La flûte enchantée
Weber: Abu Hassan
Schubert: Die Zwillingsbrüder
Wagner: Der Ring des Nibelungen, Les Maîtres-Chanteurs de Nuremberg
Richard Strauss: Capriccio, Intermezzo, Die Frau ohne Schatten, Elektra
Carl Orff: Die Kluge, Der Mond

Mais je conserve une affection toute particulière pour ma toute première version de La flûte enchantée, le premier coffret d’opéra que j’ai acheté à sa sortie en 1973, avec celle qui est à jamais la plus extraordinaire Reine de la nuit, l’immense Edda Moser.

Je recommande très vivement ce coffret :

Auber à l’Opéra-Comique

On avait adoré Le Domino noir donné au printemps 2018 à l’Opéra-Comique (voir L’esprit Auber). Ce fut pour moi la dernière occasion d’applaudir Patrick Davin, si brutalement arraché à notre affection il y a un peu plus de quatre ans déjà. Pour le compte de Bachtrack, j’ai eu la chance d’assister à la première de la reprise de cette formidable production, dirigée cette fois par le maître des lieux, Louis Langrée. Mon compte-rendu vient de paraître : La reprise triomphale du Domino noir à l’Opéra Comique.

Ses amis furent heureux, à l’issue de cette première, d’assister à la remise de la Croix de Commandeur des Arts et Lettres à celui qui a bien mérité de la culture et de la musique française.

Peer Gynt versions S.F.

Les magazines de musique classique (Diapason, Classica, Gramophone) – que je lis toujours régulièrement – ont insensiblement mais résolument pris le pli de combler la raréfaction de la production discographique, qui, il n’y a pas encore si longtemps, occupait l’essentiel de leurs pages, par des articles de fond.

Le numéro d’avril de Diapason contient un passionnant dossier sur le Peer Gynt de Grieg, qu’on n’attendait pas signé de Sylvain Fort, grand maître ès vocalités, lyriques ou mélodiques. Même si la musique de scène que le compositeur norvégien a écrite pour la pièce éponyme d’Ibsen contient des parties chantées. On s’attendait encore moins à être surpris par les références discographiques choisies par l’auteur. Leçon de modestie pour qui croyait si bien connaître la discographie de l’oeuvre…

Sans dévoiler les conclusions de Sylvain Fort – il faut acheter et lire Diapason pour cela ! -, je commencerai par faire état des versions qui m’ont accompagné depuis mes jeunes années, versions que tient Fort en haute estime – le contraire m’eût étonné et n’eût pas manqué de susciter une vive protestation à son endroit ! -, à commencer par l’ineffable Sir Thomas, Beecham du nom des pilules laxatives qui ont fait la fortune de sa famille (!!).

Y a-t-il plus terrifiant que cet « Antre du roi de la montagne » ?

Arrivé peu après dans ma discothèque, John Barbirolli, dans une collection économique allemande, nous tire des larmes de la Mort d’Ase

Si je continue à la lettre B, je trouve deux fois l’actuel vétéran de la direction, le Suédois devenu Américain Herbert Blomstedt, 96 ans en juillet prochain, une fois à Dresde, l’autre à San Francisco. Sylvain Fort les relève l’une et l’autre, je ne dirai pas celle qu’il préfère !

Toujours en suivant l’ordre alphabétique, j’arrive aux Järvi, père et fils. Me revient, si vif, le souvenir de l’intégrale de la musique de scène qu’avait donnée l’Opéra de Paris, le 19 avril 1995, à Bastille, dirigée si parfaitement par Neeme Järvi. Sa gravure à Göteborg est idiomatique.

Marchant sur les traces de son père (il faudra un jour dire à quel point l’ombre de Neeme influence le parcours… et la discographie du fils aîné) Paavo trouve avec ses forces estoniennes les couleurs fauves qui conviennent.

J’ai encore en rayon Neville Marriner (première version avec l’Academy of St Martin in the Fields), Hans Cristian Ruud dans l’édition Grieg du label BIS, et Esa-Pekka Salonen à Oslo.

Mais la grande surprise pour moi, au point que je me suis un instant demandé si un poisson d’avril ne s’était pas glissé dans le dossier de Diapason, est la présence d’une version qui m’avait complètement échappé : Jeffrey Tate dirigeant l’orchestre philharmonique de Berlin ! Je n’ai jamais eu, à tort, une grande considération pour ce chef, qu’à l’opéra ou en concert, je trouvais toujours « honnête » mais guère palpitant. Je vais donc grâce à Diapason enrichir ma discothèque d’un nouvel élément

Il y a bien d’autres informations et découvertes à faire dans le dossier de Sylvain Fort. Comme la version récente d’Edward Gardner avec l’orchestre « natal » de Grieg (Bergen) et cette précision qui ravira tous ceux qui ont subi tant de publicités laitières et autres : « Au matin » n’évoque nullement la fraîcheur des fjords scandinaves mais la douceur d’une oasis marocaine !

Barenboim #80 : complexité, perplexité, admiration

À un homme malade, sérieusement malade selon ses propres déclarations, on doit d’abord adresser des vœux de meilleure santé, avant même de fêter son quatre-vingtième anniversaire.

Daniel Barenboim est né le 15 novembre 1942 à Buenos Aires, un an après sa compatriote Martha Argerich.

Le titre de ce billet reflète ce que l’on peut penser d’une personnalité de tout premier plan, un premier plan que Barenboim n’a pas toujours occupé ni conquis par ses seules qualités musicales.

Comme l’écrit Sylvain Fort sur Forumopera : « Le New York Times, dans un long article intitulé « Illness puts maestro on pause » rappelle l’ampleur de l’empire Barenboim. Son absence se fait d’autant plus cruellement sentir qu’il préside aux destinées de la Staatskapelle de Berlin, de l’orchestre du Divan, de la Staatsoper de Berlin – autant de formations pour lesquelles à travers le temps il a obtenu de généreuses subventions et des concours privés considérables. A la lecture de cet article, l’on comprend que Daniel Barenboim, s’il indique lui-même avoir vécu par ou pour la musique, aura aussi joué un rôle politique considérable dans l’univers culturel au sens large. »

Argentinian-born Israeli conductor Daniel Barenboim is pictured as he conducts the Vienna Philharmonic Orchestra during the New Year concert on January 1, 2009 in Vienna. AFP PHOTO/DIETER NAGL (Photo by DIETER NAGL / AFP)

Mais soyons clair: l’admiration l’emporte de loin sur la critique. Ne serait-ce que sur ce blog, les occurrences « Barenboim » se comptent par dizaines. Et ce n’est pas parce que, le 1er janvier dernier, il n’était plus que l’ombre de lui-même – un concert de Nouvel an crépusculaire – que ses derniers disques chez Deutsche Grammophon n’ajoutent vraiment rien à sa gloire (voir Le difficile art de la critique), qu’on doit oublier tout ce que le pianiste et chef d’orchestre nous a donné.

Je renvoie aux deux articles que j’avais consacrés à Daniel Barenboim… il y a cinq ans : Barenboim 75 ou l’artiste prolifique, Barenboim 75 première salve. Rien à changer dans mes choix de discophile, ni dans mes souvenirs de jeunesse. Les concertos et les sonates de Mozart, les concertos de Beethoven, les symphonies de Franck et Saint-Saëns, la 4ème symphonie de Bruckner, ce sont mes premiers disques… avec Barenboim.

Pour terminer sur un message heureux en lien avec la ville où Daniel Barenboim s’est établi depuis des lustres, j’avais aussi découvert par hasard – un CD trouvé dans un magasin d’occasions en Allemagne – l’équivalent à Berlin de la Marche de Radetzky à Vienne, le Berliner Luft du bien trop méconnu compositeur berlinois Paul Lincke… grâce à Daniel Barenboim, qui, au lieu de courir la poste comme nombre de ses confrères, adopte le tempo giusto d’une marche, dansée, chantée et sifflée.

Ici une vidéo que je ne connaissais pas, la fin d’un concert la Saint-Sylvestre 1997, dans la grande salle de la Staatsoper.

Pour l’amour de Marilyn

Marilyn Monroe est morte il y a soixante ans, le 4 août 1962, et on en parle encore et toujours.

Je n’ai rien d’original à dire, sinon que je suis, comme quelques millions d’autres humains, un admirateur inconditionnel de l’actrice, de la chanteuse, et toujours fasciné par une personnalité plus complexe que l’image qu’elle-même et les autres ont donnée d’elle.

J’évoquais hier Michel Schneider (La comédie de la Culture). Le psychanalyste qu’il était ne pouvait pas passer à côté du « cas » Marylin, j’avais beaucoup aimé ce Marilyn dernières séances qui avait obtenu le prix Interallié en 2006.

Encore un bouquin à relire pendant ces vacances.

Mais je découvre que Michel Schneider avait préparé un nouvel ouvrage consacré à l’actrice américaine, dont la sortie est annoncée pour le 11 octobre prochain.

LES AMOURS DE MARILYN Cet amour, des millions de gens l’éprouvent encore soixante ans après sa disparition. Le secret de sa présence après tant de temps ? Marilyn est une sorte de miroir. Portrait d’une image brisée, Michel Schneider donne non pas la vérité de Marilyn Monroe mais éclaire d’un faisceau neuf ses vérités telles qu’elle les exprima en mots et en maux, au cours de sa vie amoureuse et sexuelle. Cet éclairage se résume en un nom : amour. Celui qu’elle ressentait pour certains êtres, et pour les animaux. Celui qu’elle inspira à quelques-uns. Celui que Michel Schneider lui porte à travers le temps (exemples d’entrées : Amour, amants, amis animaux, livres, mère, Montand…). Présentation de l’éditeur

On est évidemment impatient de découvrir ce beau livre.

L’hommage à M.S.

Sylvain Fort avait publié dans un hebdomadaire bien connu un merveilleux texte d’hommage à Michel Schneider, auquel les non-abonnés n’avaient pas accès. L’auteur de cet hommage ayant révélé ce texte sur sa page Facebook, on s’autorise à le reproduire ici. Avec une admiration encore renforcée pour celui qui a disparu le 22 juillet dernier.

« Nous avions Michel Schneider, et nous ne le savions pas. Je dis « avions » parce qu’il nous a quittés le 22 juillet dernier, discrètement. Je dis, « nous ne le savions », parce que sa place dans notre paysage littéraire et intellectuel n’a pas été, je pense, justement estimée.

Bien sûr, il était là, visible, actif, à certains égards même répandu. On le voyait à la télévision, on le lisait dans Le Point, il recevait des Prix littéraires. Je crains cependant que trop souvent il n’ait été vu comme un esprit fin, anticonformiste certes, mais enfin accroché malgré tout à ces grandeurs d’établissement qui permettent d’épingler sur le liège social le spécimen humain, afin de ne plus l’en déplacer, en se disant qu’on saura où le trouver, à quoi l’assigner : l’ENA, la Cour des Comptes, la psychanalyse, la critique littéraire…

En réalité, il n’était pas là. Il vivait dans son exil intérieur, dont la matière première était la nuit. L’oubli, le souterrain, l’obscurité, le secret étaient son élément. Il ne tentait pas de ramener à la lumière ce qui était caché, mais d’inventer une langue pour dire le secret. Il traquait l’absence et le deuil. Il écrivait « dans le noir » : titre d’un de ses essais récents (Écrit dans le noir, 2017) fouillant la part d’ombre, la conscience nocturne, de ces écrivains immenses dont il s’était choisi la compagnie, de Chateaubriand à Proust.

Par des amis communs, j’aurais pu le rencontrer, discuter. Je n’ai jamais osé, parce que, lecteur depuis mes dix-sept ans du moindre de ses livres, je ne voyais pas au nom de quoi je lui aurais arraché une conversation forçant sa discrétion, et exposant à la lumière banale d’une conversation mondaine l’épaisseur de nuit secrète où il avait installé sa pensée et son œuvre.

J’insiste : nous n’avons pas assez su qu’en Michel Schneider nous disposions d’un esprit que nous pouvons comparer aux meilleurs intellectuels issus de la haute culture Mitteleuropa (Magris, Steiner, Canetti), mais surtout à l’un de ces intransigeants qui ne nous menait jamais où il nous plaisait d’aller, mais là où nous ne savions pas pouvoir aller. Dans les labyrinthes de ses écrits baignés d’ombre, nous rencontrions plus souvent peut-être que nous n’aurions aimé la mort, l’oubli, la blessure du temps, la solitude, dont il détaillait la subtile mécanique dans une langue insinuante, miroitante, semblant issue de l’expérience de mille vies.

Ses livres sur la politique traquèrent les fictions morbides du pouvoir. Son bref essai Miroir des Princes, narcissisme et politique (2013) examine cliniquement la fascination des politiques pour leur reflet dans tous les miroirs qu’on leur tend : mais par-delà l’usage de la psychanalyse, on sent constamment dans la rigueur incisive de la réflexion, dans le maniement précis du scalpel de la langue, le rayonnement sombre d’une morale. Son étude minutieuse d’épisodes du jeu de miroirs de la vie politique font songer à La Rochefoucauld ou Racine plus qu’à Freud. Aussi ne fus-je pas étonné qu’il consacrât un de ses plus beaux textes à Pascal (2016), osant cet aveu : « si je ressens, le lisant et écrivant sur lui, la sensation amère et pénétrante qu’il a écrit ce que j’aurais dû écrire, je n’ai pas la folie de croire que j’aurais pu écrire ce qu’il a écrit, ni aimé l’avoir écrit ». Nous n’avons pas assez su que Michel Schneider était, aussi, un descendant de Port-Royal.

Traquant les doubles fonds du langage et les mirages de notre condition, il aurait pu aussi céder à une forme de relativisme sceptique. Or, il fut hanté par la certitude du sens, et c’est la musique qui lui en communiqua la plus vive sensation. Il alla en sonder l’énigme dans les parages les plus dérobés, faisant sienne la conviction de Nietzsche que la musique était un « art de la nuit ». Il fut de ceux qui disaient le mieux la musique, parce qu’il entendait en elle, jusque dans sa folie aphasique, le murmure d’une vérité humaine. Il consacra deux livres à Schumann, dont La Tombée de la nuit, qui est peut-être un des deux ou trois livres les plus éblouissants sur la musique qu’il m’ait été donné de lire : cette exploration des démons de Schumann est une descente à l’abîme dont on sort vainqueur à la manière du Desdichado de Nerval. Comment, dès lors, aurait-il supporté le nihilisme faraud de Pierre Boulez ?

A présent qu’il n’est plus, il est temps encore de savoir que nous l’avions, et tous ses livres font que nous l’aurons pour longtemps, ce qui en somme est une forme supérieure de joie. » (Sylvain Fort)

Semaine 3 et fin

#FestivalRF22 #SoBritish

And the winner is…

J’évoquais dans mon dernier billet (Festival d’inconnus) la finale du concours Eurovision des jeunes musiciens qui a eu lieu samedi soir à Montpellier. Diffusée sur Culturebox et France Musique. On peut tout revoir ici : Eurovision Jeunes Musiciens 2022.

Beaucoup de moments heureux :

Fier d’avoir réuni ce jury : Tedi Papavrami, Nora Cismondi, Christian-Pierre La Marca, JPR, Muza Rubackyté

Le premier prix sans discussion pour un talent déjà avéré, le jeune violoniste tchèque Daniel Matejča.

La classe d’un maître

On attendait – c’était une première pour la presque totalité du public – le récit des aventures de la Belle Maguelone, telles que Brahms les a mises en musique. C’était hier soir à l’Opéra Comédie de Montpellier (diffusion le 8 août sur France Musique). Que dire que je n’aie déjà écrit sur Stéphane Degout ? Magistrale interprétation, à laquelle il faut associer ses comparses Marielou Jacquard, mezzo-soprano, Alain Planès, piano et Roger Germser, conteur et lumières

Stéphane Degout anime à partir d’aujourd’hui une Masterclass qu’on sera bien inspiré de suivre de bout en bout : détails sur lefestival.eu.

Marianne, Gabriel, Benjamin, Maxim…

Troisième et dernière semaine donc pour l’édition 2022 du Festival Radio France. Si on ne craignait le cliché, on parlerait de bouquet final ! Marianne Crebassa ce soir, Gabriel Prokofiev demain, Benjamin Grosvenor et Maxim Emelyanychev jeudi et vendredi.

Actualité

Michel Schneider est mort le 22 juillet. J’ai prévu de lui rendre hommage, comme Sylvain Fort l’a fait dans L’Express. J’ai commencé à relire son essai La Comédie de la Culture paru il y une trentaine d’années et qui lui avait valu une invitation de Bernard Pivot (à revoir ici) Un ouvrage d’une extrême qualité d’écriture qui n’a pas pris une ride !

Pour ceux qui se soucient de mon propre sort (patience… juillet n’est pas terminé !), cette interview sur Forumopera : « Jean-Pierre Rousseau : je n’ai aucun regret«