Je n’ai jamais eu la chance ni de l’entendre en concert ni a fortiori d’assister à l’une de ses masterclasses, encore moins d’être son élève… Mais quand je vois ces extraits d’un atelier d’interprétation, je me dis que je regretterai longtemps de n’avoir pu fréquenter le pianiste Leon Fleisherné le 23 juillet 1928 à San Francisco, mort hier à 92 ans à Baltimore.
Quand je vois et lis tous les témoignages de ceux qui l’ont connu, approché, de ceux qui ont bénéficié de son enseignement, de ses conseils, je mesure la réalité de l’émotion que suscite sa disparition.
Roselyne Bachelot, la ministre française de la Culture, n’a pas attendu que son cabinet lui ponde l’une de ces réactions ministérielles si souvent banales et convenues, pour saluer ce grand musicien, confronté, à l’acmé de sa carrière en 1964, à une paralysie de la main droite – ce qu’en des termes choisis on appelle une dystonie focale – ,condamné à jouer le répertoire pour la main gauche qu’avait suscité le pianiste autrichien Paul Wittgensteinamputé du bras droit au cours de la Première Guerre mondiale, et à force de travail et d’obstination revenu à la pratique des deux mains : « Hommage à Leon Fleisher, pianiste et chef d’orchestre américain mort hier. Il perd l’usage de sa main droite à 36 ans, réussit à en retrouver l’usage après plusieurs années et célèbre ce retour par un enregistrement baptisé Two hands. Sa leçon de vie : ne jamais s’avouer vaincu. »
Restent heureusement de si beaux disques, notamment un admirable coffret, dont je m’étonne de ne jamais avoir parlé ici…. alors que j’y reviens régulièrement, pour y entendre notamment ces concertos de Mozart, Beethoven ou Brahms gravés pour l’éternité avec George Szell.
Il y a une semaine j’annonçais une surprise. Elle a eu lieu, comme l’a écrit Michèle Fizaine dans Le Midi Libre
« Samedi soir, le festival de Radio France ressuscite, après la mort de 165 concerts. Le matin, toutes les réservations sont parties en quelques minutes ! »
Une heure et quart de concert où l’Orchestre national Montpellier Occitanie, dirigé par son jeune – et très talentueux – chef assistant, le Suédois Magnus Fryklund, a donné le meilleur de lui-même dans un programme adapté aux normes sanitaires. Pas de grand effectif, mais une très poétique Cinquième symphonie de Schubert, une Petite suite de Debussy dans l’orchestration si délicate d’Henri Büsser – qui a été pour beaucoup une découverte, ainsi que deux fanfares pour conclure : celle qui ouvre La Péri de Paul Dukas, et la Fanfare for the common man de Copland.
Une semaine plus tard, nous y voilà : tout un week-end de musique « en vrai ». Les dernières autorisations sont arrivées… hier ! Mais j’expliquais, avant-hier, au micro de France Bleu Gard Lozère – à réécouter ici – que si j’avais attendu d’avoir toutes les permissions, nous n’aurions jamais imaginé le Festival Autrement, ces douze concerts du week-end qui vont permettre de renouer, au moins un peu, cet indispensable lien entre les musiciens et le public.
Voilà le programme de ce week-end :
Samedi, sept concerts dans l’écrin des jardins de la Maison des Relations internationales de Montpellier
à 12h et 14h30 Made in Brass, le sextuor de cuivres de l’Orchestre national de Montpellier
à 13h15 et 15h45 le jeune Quatuor Hanson jouant Mozart et Ravel
à 17h et 18h15 un autre quatuor, de clarinettes, le bien nommé quatuor Anches Hantées
et à 19h30 les merveilleux Tromano
Le samedi soir à 20h30 cap sur le parc départemental du château d’O, au nord de Montpellier. Première des deux soirées jazz de ce « Festival Autrement » avec le trio Barolo
Suite du week-end le dimanche 19 dans les mêmes lieux – l’amphithéâtre des Micocouliers et le parvis du château d’O.
à 15h 30 Ingmar Lazar joue Haydn et Beethoven
à 17h le violoncelliste Christian-Pierre La Marca et le pianiste Nathanaël Gouin, qui devaient initialement chacun jouer séparément, l’un à Fontfroide, l’autre à Toulouse, se retrouvent à Montpellier pour un somptueux programme.
à 18h30 un improbable et excitant duo accordéon contrebasse avec les deux compères Félicien Brut et Edouard Macarez.
Et pour finir sous les étoiles, un autre trio de jazz, à 20 h 30 autour de Paul Lay
C’était l’événement, le premier concert dans le monde dans une salle de concert devant un vrai public – 600 personnes ! – depuis le début du confinement. Ce 25 juin, Michel Orier, le directeur de la Musique et de la Création de Radio France, a eu les mots justes : « 105 jours sans vous, c’est long, trop long », après qu’une puissante salve d’applaudissements a salué l’arrivée sur la scène de l’Auditorium de Radio France les musiciens de l’Orchestre National de France.
Le temps retrouvé
Un orchestre qui ne peut encore (mais bientôt ?) jouer en grande formation, notamment avec les vents et les cuivres, des pupitres de cordes donc très sollicités.
Je me rappelle toujours avec bonheur – même si l’aventure fut de courte durée – les programmes imaginés dans l’enthousiasme avec le chef français pour son concert inaugural de directeur musical de l’Orchestre philharmonique royal de Liège en 2009 : Haendel (Royal fireworks), Haydn (symphonie n°96) et Holst (Les Planètes) ! Pas moins !
Conjurer l’angoisse
Comme Daniele Gattile 11 juin dernier avec la 2ème symphonie d’Honegger(1941), le programme d’hier soir reprenait deux oeuvres quasi-contemporaines, écrites en 1939-1940, à la demande du chef et mécène suisse Paul Sacher, comme de Double concertopour cordes, piano et timbales de Martinů.
Le compositeur explique la frénésie de ce concerto par la pesanteur des années précédant la Seconde Guerre mondiale : « J’ai voulu me dégager de cette oppression, me défendre par mon travail et lutter contre cette menace qui devrait tourmenter chaque artiste et chaque homme dans ses convictions les plus profondes »
Cédric Tiberghien avait rejoint les cordes et le timbalier de l’Orchestre National de France. Et ce fut sans doute une découverte pour une majorité du public présent comme de celui qui suivait le concert sur France Musique et/ou sur ArteConcert.
C’est dans le chalet de son commanditaire, Paul Sacher, près de Saanen (en Suisse), que Bartók, compose du 1er au 17 août 1939, cette oeuvre au titre paradoxal, qui n’a vraiment rien d’un aimable divertissement qui exprime « l’angoisse de l’auteur confronté à la guerre qui menace ». L’oeuvre est créée le 11 juin 1940 par l’orchestre de chambre de Bâle. Deux mois plus tard le compositeur s’exile aux Etats-Unis où il mourra en 1945 au terme d’un véritable chemin de croix physique et moral.
Il se trouve que c’est l’oeuvre qui m’a fait découvrir et aimer Bartok, lors de l’un des rares concerts auxquels j’ai pu assister, adolescent, à Poitiers(La découverte de la musique). Et à la différence du Concerto pour orchestre ou de la Musique pour cordes, percussions et célesta, elle reste peu programmée au concert.
C’est donc avec une intense émotion que j’ai entendu ce Divertimento hier soir. Une vision, une version d’anthologie, sous la houlette de la merveilleuse Sarah Nemtanu– qui chantait dans son arbre généalogique – et de François-Xavier Roth restituant idéalement douleur et nostalgie, effroi et espérance, d’une partition si profondément bouleversante
Au disque, des chefs d’origine hongroise pourtant comme Ormandy ou Solti ont trop gommé les aspérités, les racines populaires du Divertimento. Boulez à Chicago est tellement dans la musique pure qu’il passe à côté de l’oeuvre.
Pour moi, il n’y a guère que deux références, Sandor Vegh(1912-1997) et Antal Dorati(1906-1987).
Après le concert
Comme un bonheur n’arrive jamais seul, on a retrouvé, après le concert, une adresse qu’on avait tellement aimée et qu’on avait vu lentement dépérir ces derniers mois – Chaumette rue Gros, rouverte il y a trois semaines sous un autre nom, mais avec le même décor, le même chef, cette cuisine joyeuse et goûteuse, ces vins aimables servis à la ficelle, comme dans la bonne tradition lyonnaise. Des serveurs virevoltant d’une table à l’autre, dans la bonne humeur et l’efficacité. On aura de nouveau plaisir à y revenir…
A défaut de concerts publics, on va continuer de célébrer Beethoven, les 250 ans de sa naissance, grâce au disque, grâce à la radio.
Une nouveauté, dans un paysage discographique lui aussi touché par la crise sanitaire, attire l’attention :
Dans le dernier Classica, Alain Lompech ne tarit pas d’éloges sur le jeune pianiste français Sélim Mazari et sur un premier disque, intelligemment placé dans l’actualité de l’année Beethoven, mais qui expose un répertoire qui n’est pas le plus couru du maître de Bonn.
Confinement oblige, on a pas mal revisité une discothèque où on fait régulièrement le tri entre l’accessoire, le fugace et l’essentiel.
Pilier de ma discothèque beethovénienne, ce coffret devenu « collector » de deux intégrales idiomatiques : les symphonies captées dans le plus authentique son viennois des années 60 sous la baguette souveraine du grand Hans Schmidt-Isserstedt, les concertos sous les doigts certes assagis mais stylistiquement impérissables de Wilhelm Backhaus, et l’archet d’Henryk Szeryng.
Une tribune de Classicail y a deux ans avait établi la version Schmidt-Isserstedt comme une référence pour la 9ème symphonie de Beethoven.
Børge Rosenbaum naît le 3 janvier 1909 à Copenhague, son père est altiste dans l’orchestre royal du Danemark, sa mère est pianiste. Le petit Børge donne son premier récital de piano à 8 ans, il se forme notamment auprès de Frederic Lamond, un élève de Liszt, et d’Egon Petri.
Sorti de l’Académie royale de musique du Danemark, il entame dès 1926 une carrière de pianiste virtuose, il épouse en 1933 une Américaine, Elsie Chilton, et inaugure la même année un type de stand upmusical qui fera sa célébrité d’abord aux Etats-Unis, où il est contraint d’émigrer, après s’être réfugié en Finlande. Le 9 avril 1940, lorsque la Wehrmacht envahit le Danemark, il est en tournée de concerts en Suède, il s’échappe en Finlande, parvient à embarquer sur l’American Legionet débarque à New York le 28 août avec 20 dollars en poche.
Il prend le nom de Victor Borge, apprend l’anglais en quelques mois, adapte ses sketches pour la radio où son humour dévastateur, ses exagérations lexicales, l’auto-dérision dont il fait preuve dans l’exécution (dans la double acception du mot) des « tubes » du répertoire pianistique, deviennent très vite un must. Il s’amuse de tout, jouissant d’une popularité qui ne faiblira pas jusqu’à son grand âge.
(Un extrait du gala que le Danemark offrit à l’enfant du pays pour ses 80 ans)
Passionnant documentaire que celui-ci, qui retrace une carrière qui n’a pas eu d’équivalent en Europe.
Précisément, pour les premiers concerts Hoffnung, le compositeur britannique Malcolm Arnoldavait écrit une ouverture Leonore 4, qui fait évidemment allusion aux versions successives de l’unique opéra de Beethoven, Fidelio.Un ouvrage qui a donné du fil à retordre au compositeur !
Beethoven s’inspire d’une pièce du Révolutionnaire français Jean-Nicolas BouillyLeonore ou l’amour conjugal qui part d’un épisode de la Terreur: une femme travestie en homme s’était fait engager comme geôlier pour libérer son mari emprisonné à la prison de Tours. La première version de Leonore est créée le 20 novembre 1805 au Theater an der Wien, après un piètre accueil Beethoven remanie son opéra, une deuxième version en est donnée le 23 mars 1806, mais après la deuxième représentation, le compositeur se brouille avec le directeur du théâtre et retire son ouvrage de l’affiche ! Ce n’est qu’en 1814 que l’opéra revient dans sa version définitive sous son nouveau titre Fidelio, avec un livret remanié par Friedrich Treitschke.
Pour ces trois versions de son opéra, Beethoven aura écrit… quatre ouvertures. Le premier essai, Leonore I, ne sera publié qu’en 1807, le deuxième, Leonore II, est joué lors de la création en 1805, le troisième, Leonore III, lors de la reprise de 1806, et enfin en 1814 l’ouverture de Fidelio.
L’ouverture Leonore 4 de Malcolm Arnold caricature très habilement le grand Beethoven !
J’aimais beaucoup l’acteur et humoriste Bernard Haller(1933-2009). Il est resté dans beaucoup de mémoires par cet inénarrable sketch du pianiste qui joue le premier mouvement de la célèbre sonate n°14 dite « au clair de lune » de Beethoven.
Mais c’est de nouveau du côté des Anglo-Saxons qu’on trouve les parodistes les plus inspirés, comme le formidable Dudley Moore(1935-2002). On reviendra sur ce personnage surdoué..
Autre personnalité qui fit l’essentiel de sa carrière aux Etats-Unis, Børge Rosenbaumné à Copenhague en 1909, devenu Victor Borge après son émigration du Danemark en 1940. Comme Dudley Moore, il mérite un billet à lui seul.
Autre phénoménal touche-à-tout, le natif de New York Danny Kaye(1911-1987), qui est souvent apparu notamment dans les Young People Concerts de Leonard Bernstein, dirige ici, très sérieusement, le New York Philharmonicdans la 8ème symphonie de Beethoven.
Comment oublier cette délicieuse Pince à Linge – texte de Pierre Dac et Francis Blanche – musique de Beethoven (!) – chantée par les Quatre Barbus un quatuor vocal aujourd’hui oublié, mais qui a connu ses heures de gloire dans les années 50/60.
L’humour sur le dos de Beethoven n’est pas l’apanage des artistes du passé. On ne compte pas les arrangements auxquels se sont livrés tant de musiciens, d’ensembles d’aujourd’hui….
Conclusion (provisoire) sur Beethoven et l’humour, cette pièce de Beethoven lui-même, ce Rondo capriccio titré Colère pour un sou perdu, où le compositeur semble s’auto-caricaturer.
Hier et aujourd’hui, à Cincinnati, Louis Langrée a réédité l’exploit qui l’avait conduit, en mars 2004, à reconstituer à Liège la soirée historique du 22 décembre 1808 à Vienne.
Que s’est-il passé ce soir de décembre 1808 à Vienne ? Un concert-fleuve, une « académie » voulue et dirigée par Beethoven, au Theater an der Wienoù le compositeur a ses habitudes : c’est dans cette salle, dirigée par Emanuel Schikaneder, le librettiste de la Flûte enchantée, qu’ont déjà été créées les Deuxième et Troisième symphonies, le 3ème concerto pour piano, le concerto pour violon, Fidelio..
Ce 22 décembre, le programme est à la démesure de son auteur. Qu’on en juge :
Le dimanche 14 mars 2004, à la Salle Philharmonique de Liège, prenait fin une semaine de festival que l’Orchestre philharmonique de Liège et Louis Langrée avaient dédié à Beethoven. Avec l’exacte reconstitution de l’académie du 22 décembre 1808. Claire-Marie Le Guay était au piano, Alexia Cousin chantait Ah! perfido, et le Choeur symphonique de Namur rejoignait l’orchestre dans les extraits de la Messe en do et la Fantaisie chorale.
Le concert avait commencé à 14h et pris fin vers 20 h. Le public ne voulait plus laisser partir les musiciens. Il y avait tellement de bonheur sur la scène, malgré la fatigue, et dans la salle…
« La direction de Louis Langrée des œuvres de Beethoven est vigoureuse et juste, délicate et franche à la fois. Aucun doute pour l’auditeur : le chef d’orchestre vit cette musique et il comprend Beethoven avec le cœur. De plus, sa capacité à échanger avec l’auditoire et sa manière de partager son plaisir, par ce sourire dont il n’est guère avare, nous ont conquis plus encore que nous nous apprêtions à l’être. C’est un très grand chef qui se confirme sous nos yeux. »
Avant les concerts de ce week-end à Cincinnati, Louis Langrée avait déjà dirigé plusieurs fois la Cinquième symphonie, notamment à l’occasion de la fête des Lumières – Lumenocity – qui avait enchanté la ville de l’Ohio en 2013.
mais au moins trois intégrales des concertos pour piano. Deux en studio, et une autre « live ».
Dans les années 50, Gilels grave les cinq concertos successivement avec André Cluytens(3), André Vandernoot (1,2) à Paris avec la Société des Concerts du Conservatoire, puis à Londres avec Leopold Ludwig (4,5) et le Philharmonia.
Dix ans plus tard, il trouve en George Szell et son orchestre de Cleveland un partenaire aussi exigeant que lui, et livre une vision étonnamment corsetée, longtemps desservie par une prise de son sans aération (le remastering qui a précédé l’édition du coffret Icon a heureusement corrigé la perspective).
Pour rappel, Melodia a édité un somptueux (et coûteux) coffret à l’occasion du centenaire du pianiste, où Beethoven a une place de choix. (Voir les détails du coffret ici : Gilels Centenaire / Bestofclassic)
Mais c’est l’éditeur hollandais Brilliant Classicsqui a publié, il y a quelques années, sous deux couvertures différentes, un coffret prodigieux, une intégrale des concertos donnée en public en 1976, captée par la radio soviétique, où toute l’électricité, la technique phénoménale de Gilels s’expriment comme jamais il ne l’a fait en studio, avec un partenaire, Kurt Masur, à l’unisson de cette vision enthousiasmante.
Richard Goode : pianiste américain, né le 1er juin 1943 dans le quartier du Bronx à New York, particulièrement reconnu pour ses interprétations de Mozart et Beethoven. A étudié à la Mannes School of Music avec Elvira Szigeti, Claude Frank et Nadia Reisenberg, puis auprès de Rudolf Serkin et Mieczyslaw Horszowski au Curtis Institute de Philadelphie. Voilà à quoi se résume la notice Wikipedia de l’un des musiciens les plus importants de notre époque, qui reste quasiment inconnu en France.
Il faut dire que le pianiste américain, et son éditeur discographique, le label Nonesuch, ne donnent pas vraiment dans le marketing glamour.
Mais il y a des années que je suis ce musicien, des années que j’écoute et réécoute ses disques. Et en particulier l’une des intégrales – si tant qu’une intégrale des sonates de Beethoven ait un sens – les plus passionnantes, enthousiasmantes, et de plus excellement enregistrée, qui soient.
Un coffret disponible à petit prix.
Il y a une quinzaine d’années, Richard Goode signait, en totale complicité avec Ivan Fischer et son orchestre du festival de Budapest, une autre intégrale, celle des cinq concertos pour piano. Pour moi, la référence moderne.
Le pianiste américain Abbey Simon est mort le 18 décembre à Genève, à quelques jours de son centième anniversaire.
Les hasards de la composition d’un jury m’avaient permis de le rencontrer, il y a une trentaine d’années. Nous siégions au jury du Concours de Genève. J’avais été frappé d’abord par son look et son allure d’acteur américain, par son exquise courtoisie. Je le connaissais de nom et par quelques-uns de ses disques, pour la plupart publiés chez Vox.
Il m’avait expliqué qu’il était de la même génération, de la même race (si j’ose encore utiliser ce mot !) qu’un autre pianiste américain dont il était très proche, Julius Katchen. Je voyais, à ses réactions face aux jeunes concurrents, qu’il détestait les effets de manche, les techniques approximatives, le non-respect du style de l’oeuvre jouée. Il ne manquait pas d’en appeler à l’exemple de Rachmaninov ou de son maitre Josef Hofman.
A la question que je lui avais posée de savoir pourquoi il ne jouait jamais en Europe, en France en tout cas, alors qu’il résidait une partie de l’année à Genève, il m’avait dit qu’il n’avait jamais cherché à « se faire de la publicité »…
Heureusement, la discographie d’Abbey Simon est abondante et de très haute qualité. Et facilement accessible sur les sites de téléchargement. Ses Chopin, Ravel, Rachmaninov sont d’éloquents témoignages de cette « école » américaine de piano qui privilégie une technique à toute épreuve au service exclusif du texte, une rigueur stylistique parfois accentuée, comme dans ces disques, par une prise de son qui confine à la sécheresse.
« Il devait avoir 100 ans le 8 janvier prochain, mais il vient de nous quitter. J’avais prévu, pour fêter ce rare anniversaire, une émission de Portraits de famille le 11 janvier : cela prendra donc la forme d’un hommage. ABBEY SIMON, ce grand pianiste américain, quasiment inconnu sous nos latitudes, avait été formé par le légendaire Josef Hofman, et incarnait, un peu à la manière de Byron Janis, Gary Graffmann, Earl Wild, Agustin Anievas, William Kappell, le « virtuose américain » par excellence, avec les précautions à prendre en employant cette expression-cliché. C’était un de mes préférés. Il magnifiait, de son jeu aristocratique, Liszt, Chopin et Rachmaninov. Mais quel poète aussi dans la musique française et quel leçon de style dans Mozart et Beethoven ! »
On écoutera donc avec beaucoup d’intérêt ce portrait-hommage sur France Musiquele 11 janvier prochain.