Bouquet de roses

Chacun a ses souvenirs de ce que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître, l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République, le 10 mai 1981. Les miens n’ont pas grand intérêt.

Mais il y a une fleur symbole de cette période – la cérémonie au Panthéon, les roses déposées par le nouveau président sur les tombeaux de Jean Moulin, Jean Jaurès et Victor Schoelcher.

On sait le peu d’appétence de François Mitterrand pour la musique – il avait bien d’autres qualités, littéraires notamment !

Alors, pour illustrer cet anniversaire, je préfère un bouquet de roses…musicales !

Richard Strauss

Le sublime finale à trois, puis à deux voix, du Chevalier à la rose (Der Rosenkavalier), l’ouvrage lyrique le plus célèbre de Richard Strauss, sur un livret de Hugo von Hofmannsthal (1911) : les voix mêlées d’Elisabeth Schwarzopf (la Maréchale), Christa Ludwig (le Chevalier) et Teresa Stich Randall (Sophie), dans l’enregistrement légendaire de 1956, Herbert von Karajan dirigeant le Philharmonia.

Mais aussi ce bouquet de roses (Das Rosenband) :

Schumann : Rose, mer et soleil

Pour mes amis de Montpellier en particulier, cette mélodie au titre si évocateur de Robert Schumann :

Du même Schumann, un ouvrage aujourd’hui un peu oublié, qui faisait partie du répertoire de toute bonne chorale allemande : Der Rose Pilgerfahrt / Le pélerinage de la rose (1851) sur un livret bien sentimental du poète lui aussi oublié Moritz Horn.

La rose selon Schubert

Il eût été surprenant que la rose n’inspire pas le prolifique Schubert. Ce Heidenröslein (La petite rose des champs) est un incontournable de nombreux récitals.

Mignonne la rose

Quel écolier ne se rappellera pas le plus célèbre poème de Ronsard (1524-1585) « Mignonne allons voir si la rose« , ici mis en musique par Guillaume Costeley (1531-1606) ?

Berlioz/Gautier : Le spectre de la rose

Berlioz bien sûr, et ces poèmes de Théophile Gautier rassemblés dans le plus beau cycle de mélodies françaises, les Nuits d’été (1841)

Mais les esprits mal tournés ne manqueront pas d’y voir une allégorie de la situation actuelle du parti de la rose au poing…

Soulève ta paupière close
Qu’effleure un songe virginal;
Je suis le spectre d’une rose
Que tu portais hier au bal
Tu me pris, encore emperlée
Des pleurs d’argent, de l’arrosoir
Et parmi la fête étoilée
Tu me promenas tout le soir

O toi qui de ma mort fus cause
Sans que tu puisses le chasser
Toutes les nuits mon spectre rose
A ton chevet viendra danser
Mais ne crains rien, je ne réclame
Ni messe ni De profundis:
Ce léger parfum est mon âme
Et j’arrive du paradis

Mon destin fut digne d’envie:
Et pour avoir un sort si beau
Plus d’un aurait donné sa vie
Car sur ton sein j’ai mon tombeau
Et sur l’albâtre où je repose
Un poëte avec un baiser
Écrivit: Ci-git une rose
Que tous les rois vont jalouser

Sur le même ton mélancolique, cette magnifique chanson de Françoise Hardy :

Eternelle Christa Ludwig

Christa Ludwig est morte trois ans après un 90ème anniversaire qui lui avait été fêté partout et par tous.

« Christa Ludwig fête aujourd’hui ses 90 ans, en pleine santé, sans rien avoir perdu de son humour et de son franc-parler, comme en témoigne l’interview qu’elle a donnée au Monde : Je suis une vache sacrée.

Au milieu de tous les hommages qui lui ont été ou seront rendus (notamment par France Musique), juste un souvenir, celui d’une très belle journée de radio, en juin 1998, sur France Musique précisément… pour les 70 ans de la chanteuse allemande. Un bonheur de tous les instants, la dernière sortie publique de Rolf Liebermann, déjà très fatigué, mais qui avait tenu à venir témoigner son affection et son admiration à sa chère Christa. La présence évidemment du second mari de Christa Ludwig, Paul-Emile Deiber. Et dans ma discothèque, une précieuse dédicace signée sur le livret d’un « live » auquel la chanteuse tient particulièrement.

Tant de souvenirs non de la scène mais grâce au disque et au DVD.

Au moment de son départ, trois moments parmi tant de miraculeux illuminent notre gratitude envers une si belle et grande interprète :

Mahler : Ich bin der Welt abhanden gekommen / Philharmonia Orchestra / dir. Otto Klemperer

Mahler : Das Lied von der Erde, Der Abschied (L’adieu) / Berliner Philharmoniker / dir. Herbert von Karajan

Et parce que Christa Ludwig c’était aussi cette Old Lady du Candide de Bernstein :

La grande pâque russe

Il y a dix ans – c’était plutôt vers la fin avril – j’ai eu la chance de découvrir « en vrai » des lieux, des paysages d’une Russie que je connaissais déjà par coeur pour les avoir parcourus tout au long de mes années d’études de la langue et de la civilisation russes, au lycée puis à l’Université.

Ce que l’on appelle Золотое кольцо / L’Anneau d’or, un circuit de cités historiques, parmi les plus anciennes de Russie, situé au nord-est de Moscou.

Et, ce 24 avril 2011, de tomber à Iaroslavl sur les célébrations de la Pâque russe, en présence de l’archimétropolite de Vladimir. Célébrations festives, ferveur populaire, dans un joyeux désordre, d’où tout protocole semblait absent.

Христос Воскресе! : le Christ est ressuscité, c’est ce que proclame la banderole fixée sur le portail de l’église où se presse la foule.

Cette année-là, la Pâque orthodoxe coïncidait avec la fête de Pâques catholique ou protestante.

Et plus que jamais j’ai éprouvé cette impression phénoménale d’une immersion dans une histoire millénaire, je n’ai pas vécu cette journée comme un touriste avide d’images exotiques, mais comme une sorte de retour dans une famille que j’avais choisie de faire mienne à l’âge de 11 ans (j’avais pris le russe en seconde langue à mon entrée en quatrième).

Deux jours après cette pâque à Iaroslavl, je visiterais le monastère de Sergev Possad (jadis Zagorsk), considéré comme le coeur de l’orthodoxie russe.

Et bien entendu, je resterai toujours fasciné par l’œuvre de Rimski-Korsakov, dont le titre même est une promesse : La grande Pâque russe.

Je me rappelle mon tout premier disque de musique russe, et un chef, Lovro von Matacic, auquel je ne m’intéresserais que bien plus tard (lire : Les sans-grade: Lovro von Matacic)

Rimski-Korsakov écrit La grande Pâque russe, une « ouverture de concert », entre août 1887 et avril 1888 à la mémoire de Moussorgski (1839-1881) et surtout Borodine, mort le 27 février 1887, qui faisaient partie de ce fameux Groupe des Cinq (avec César Cui et Mily Balakirev)

La première édition de M. P. Belaïeff de 1890 précise en français : La Grande Pâque Russe. Ouverture sur des Thèmes de l’Église Russe pour Grand Orchestre . Elle est sous-titrée Ouverture sur des thèmes liturgiques d’après le psaume 68 et l’Évangile selon Saint Marc, chapitre XVI. La création a lieu à Saint-Pétersbourg, le 3 décembre 1888 sous la direction du compositeur dans le cadre des Concerts symphoniques russes.

Les thèmes de cette ouverture sont en grande partie extraits de la liturgie orthodoxe russe, basés plus exactement sur une collection d’anciens cantiques disparates, souvent anonymes, appelés Obikhod et adoptés comme chants liturgiques officiels à la Cour Impériale des Romanov.

Dans son programme de présentation, Rimsky-Korsakov inclut plusieurs citations bibliques afin de guider l’auditeur sur ses intentions. Pour caractériser l’office de la  Pâque russe, il réunit dans cette œuvre les souvenirs du prophète antique, du récit évangélique en y associant les joies païennes du peuple russe. Chaque partie de l’ouverture est décrite avec précision par Rimski-Korsakov dans ses Chroniques de ma vie musicale :

  • Lento mystico – Maestoso

« L’assez longue et lente introduction à La Grande Pâque russe sur le thème Dieu ressuscitera, évoquait pour moi la prophétie d’Isaïe sur la résurrection du Christ. »

  • Andante lugubre

« Les sombres couleurs de l’andante lugubre semblent représenter le Saint Sépulcre s’illuminant au moment de la résurrection… »

  • Allegro agitato

« Le commencement de l’Allegro, extrait du psaume Ceux qui le haïssent fuiront de devant sa face, est bien en harmonie avec la joie qui caractérise la cérémonie orthodoxe : la trompette solennelle de l’Archange alterne avec le son joyeux et presque dansant des cloches, coupé tantôt par la lecture rapide du diacre, tantôt par le chant du prêtre lisant dans le Livre saint la Bonne Nouvelle. »

  • Maestoso alla breve

« Le thème Christ est ressuscité, constituant en quelque sorte le thème secondaire de l’œuvre, apparaissait entre l’appel des trompettes et le son des cloches, et formait également une coda solennelle. »

Il existe de cette Grande Pâque d’innombrables versions au disque. Beaucoup passent à côté de la dimension mystique de l’oeuvre, pour n’en retenir que la flamboyance orchestrale.

Je reste, quant à moi, fidèle à Lovro von Matacic, et je garde une place de choix pour Neeme Järvi et Igor Markevitch

Souvenir d’une rencontre récente (juillet 2019) avec un géant tant admiré, mon cher Neeme Järvi

Petits et grands arrangements (II) : les Français

J’ai lancé, le 5 mars dernier, ce qui va ressembler à une série : Petits et grands arrangements, en commençant par les Anglais (et sans aucune ambition d’exhaustivité !).

En France aussi, les compositeurs « arrangeurs » sont légion, en particulier au XXème siècle. Ils sont plus ou moins célèbres.

Gaîté parisienne

Le plus connu d’entre eux, grâce à l’oeuvre qu’il a laissée (et qui a fait sa fortune !), est sans doute Manuel Rosenthal (1904-2003) avec sa Gaîté parisienne, flamboyant « arrangement » d’airs d’Offenbach. J’ai raconté dans quelles circonstances j’avais rencontré le chef d’orchestre/compositeur (Anniversaires : privé/public), en 2000. Parmi de multiples souvenirs qu’il évoquait sans se faire prier, il me raconta pourquoi et comment il avait accepté d’écrire en 1938 cette partition à l’intention des Ballets russes de Monte Carlo, lointain successeur des Ballets russes de Diaghilev qui s’étaient installés à Paris en 1909. C’est à un autre chef, Roger Désormière (1898-1963), qui avait été le dernier directeur musical des Ballets russes de 1925 à 1929, qu’on avait proposé cette « Offenbachiade« . Désormière avait refusé, Rosenthal avait accepté non sans hésitations.

Bien lui en prit, puisque c’est aujourd’hui un tube, dont les plus grands chefs se sont emparés, comme un emblème de « l’esprit français » ! Un peu caricatural tout ça, mais une partition brillante, l’un de ces « showpieces » qui fait rutiler les orchestres.

Toutes les versions ne retiennent pas l’intégralité de cette Gaîté parisienne.

Le compositeur a lui-même gravé deux versions de son oeuvre, deux fois d’ailleurs avec le même orchestre, celui qui avait créé l’oeuvre, Monte Carlo. Pour idiomatiques qu’elles soient, on hésite à les recommander comme références, la phalange monégasque montrant ses limites, et supportant difficilement la comparaison avec les formations berlinoises, londoniennes ou américaines.

La liste des chefs et des orchestres qui se sont frottés à cette Gaîté parisienne est assez impressionnante. Mais c’est peu dire que tous n’ont pas été également inspirés, confondant rutilance et vulgarité dans le traitement de l’orchestre, élégance et racolage dans l’énoncé des mélodies, légèreté et lourdeur dans la conduite rythmique. Parmi les beaux ratages il me faut malheureusement nommer des chefs que j’admire infiniment par ailleurs :

Inattendus dans cette liste, mais beaucoup plus convaincants que leurs illustres collègues américains, Felix Slatkin et Arthur Fiedler :

Autre inattendu dans la série, et récidiviste de surcroît, Georg Solti ! Les alanguissements, les lourdeurs, pas vraiment pour lui, ça court la poste et ça manque souvent d’un peu de charme, de tendresse. L’avantage de cette version gravée à Londres en 1958 c’est qu’elle reprend la totalité des numéros.

On découvre même Solti en concert sur cette vidéo :

Mais tout bien écouté, la palme revient incontestablement à Karajan, le chic, le charme, l’esprit, et la perfection de la réalisation orchestrale.

J’ai du mal à départager les versions berlinoise (1971) et londonienne (1958).

Si je devais n’en retenir qu’une, ce serait peut-être le Philharmonia…

Le beau Danube parisien

Où l’on retrouve Roger Désormière

Au printemps 1924, le comte Étienne de Beaumont organise les Soirées de Paris (titre-hommage à Apollinaire) au Théâtre de la Cigale à Montmartre, soirées artistiques et de ballet avec Léonide Massine en danseur-étoile et chorégraphe et Roger Désormière en directeur musical et chef d’orchestre. Les compositeurs sont Erik Satie, Darius Milhaud… Henri Sauguet réinterprète Olvier Métra… les costumes et les décors sont de Pablo Picasso et Georges Braque… Jean Cocteau livre sa propre vision de Roméo et Juliette. Pour cette musique, c’est Auric qui est pressenti, Poulenc devant donner sa propre version des valses de Vienne. Mais Diaghilev va mettre son veto à leur participation, c’est donc Désormière qui va composer ces deux dernières musiques, l’hommage à Vienne devenant le Beau Danube

Et cette œuvre de circonstance va être souvent reprise et grande source de royalties

Malgré ce succès, Désormière n’enregistrera jamais cette musique sur disque lui-même.

Selon le même principe que plus tard Rosenthal avec Offenbach, Désormière procède par collage de thèmes empruntés à des oeuvres plus ou moins connues de Johann Strauss. Mais quelque chose ne fonctionne pas, le charme n’opère pas. Ce Beau Danube sent l’exercice de style, rapidement troussé. D’ailleurs, à la différence de Gaîté parisienne, l’oeuvre n’a quasiment pas survécu à la Seconde Guerre mondiale. Elle a été peu enregistrée. Je reparlerai dans une autre billet d’arrangements beaucoup plus réussis d’oeuvres de Strauss.

Un seul disque réunit les deux oeuvres, Gaîté parisienne d’Offenbach/Rosenthal et Le Beau Danube de Strauss/Désormière. A la tête de l’orchestre de la radio de Berlin, un expert, le chef américain Paul Strauss (1922-2007), qui commença sa carrière en dirigeant nombre de ballets à … Monte Carlo, Londres, Berlin – j’ai eu la chance de connaître à la fin de sa vie celui qui fut de 1967 à 1977 le patron, redouté et admiré, de l’Orchestre philharmonique royal de Liège.

Le chapitre des « arrangeurs » français est très loin d’être clos. A moins qu’il faille plutôt ouvrir un nouveau chapitre « orchestrateurs », où on retrouvera d’illustres figures comme Ravel, Caplet, Büsser…

Les sans-grade (XII) : Walter Susskind

C’est l’un de ces noms qu’on voit sur pas mal de pochettes de disques, surtout comme « accompagnant » de solistes célèbres – Elisabeth Schwarzkopf, Ginette Neveu, Yehudi Menuhin, Shura Cherkassky, Christian Ferras, etc. C’est un patronyme qui ne dit pas grand chose de ses origines, surtout qu’il a passé l’essentiel de sa carrière aux Etats-Unis. Et c’est pourtant un très bon chef, demeuré trop discret : Walter Susskind (1913-1980)

Jan Walter Süsskind – comme on l’orthographie alors – naît dans l’une des nombreuses familles allemandes installées à Prague, le 1er mai 1913. Dans sa ville natale il apprend le piano avec Karl Hoffmeister, la composition avec Josef Suk (1874-1935), le gendre de Dvořák, et Alois Hába (1893-1973), et la direction d’orchestre avec George Szell, en poste alors à l’opéra allemand de Prague (qui sera dissout en 1938). Süsskind fuit la menace nazie et s’installe à Londres pendant la Seconde guerre mondiale. Il devient citoyen britannique en 1946. Une petite dizaine d’années comme chef au Royaume-Uni et en Australie, puis à partir de 1955 un tropisme américain qui le retiendra jusqu’à sa mort en 1980 : la direction de l’Orchestre symphonique de Toronto de 1956 à 1965, puis celui de Saint-Louis (Missouri) de 1968 à 1975, et enfin deux brèves années 1978 et 1979 à Cincinnati avant que la maladie ne le rattrape.

De son apprentissage auprès de Szell, Susskind (le ü a disparu avec l’anglicisation de sa nationalité et de son nom) a conservé la parfaite rigueur d’une lecture au laser des partitions qu’il agence comme personne, une apparente simplicité d’approche qui restitue en réalité l’authenticité des Dvořák, Smetana, Bartok, Prokofiev, Chostakovitch, et même Les planètes de Holst, qui constituent l’essentiel d’une assez maigre discographie d’orchestre. En revanche, son nom reste associé à d’impérissables gravures où il est mieux qu’un accompagnateur, un partenaire à égalité d’inspiration et de concentration.

Ginette Neveu, mais aussi Yehudi Menuhin et le jeune Christian Ferras (éblouissants concerto de Bruch et Symphonie espagnole de Lalo)

C’est Walter Susskind qui offre à Shura Cherkassky sa seconde gravure en stéréo du 2ème concerto pour piano de Tchaikovski

Sur ce même précieux double album, deux versions très classiques, épurées de tout contexte « soviétique » des symphonies 1 et 9 de Chostakovitch, une approche qui « universalise » le compositeur russe.

Enregistrés magnifiquement à St Louis, multi-rééditée, les trois grands concertos de Dvorak trouvent ici leurs versions de référence, et avec quels solistes ! Zara Nelsova, Ruggero Ricci et Rudolf Firkusny.

Il faut un peu chercher pour trouver par exemple cette admirable version du 3ème concerto de Rachmaninov par Leonard Pennario

En cherchant encore un peu plus, on tombe sur un Mozart inattendu… sous les doigts de Glenn Gould.

Rassembler la discographie orchestrale de Susskind n’est pas la chose la plus aisée qui soit. Pourtant on trouve en CD quelques superbes témoignages de l’art du chef d’origine tchèque. Sur les plateformes numériques, l’offre est un peu plus large, quoique encore très disparate.

Toujours dans la série consacrée par le label américain Vox à l’orchestre symphonique de Cincinnati, un double album qui fait entendre une version atypique du Chant de la Terre de Mahler, sans surcharge émotionnelle, avec deux chanteurs américains Richard Cassilly et Lili Chookasian. Belle sélection du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn (et une Inachevée un peu palotte sous la direction d’une star de la baguette prématurément emportée par un cancer à 47 ans, Thomas Schippers)

Couplage étonnant, mais autant dans Holst que Smetana, la quintessence d’un art tout de clarté, de creusement des partitions, le contraire de l’esbroufe et de l’épate. Et quelles prises de son ! quel orchestre !

Eloquence a publié, il y a quelques mois, un double album un peu hétéroclite, où domine la figure d’un autre chef un peu oublié du XXème siècle, Hans Schmit-Isserstedt, mais où se trouve l’un des rares exemples de Susskind dans le répertoire viennois classique, en l’occurrence la 4ème symphonie de Schubert. Une lecture toute d’équilibre et de lumière qui ne prend pas au pied de la lettre le sous-titre – Tragique – de l’oeuvre d’un jeune homme de 19 ans.

Walter Susskind n’a pas oublié de servir les musiciens du pays qui l’a accueilli durant vingt-cinq ans, même si c’est à Londres qu’il a enregistré Copland et les Spirituals de Morton Gould, qui servirent jadis de générique à l’une des plus célèbres émissions de la télévision française, les Dossiers de l’écran !

La découverte de la musique (XIV) : Saint-Saëns

On va beaucoup parler de Camille Saint-Saëns cette année, et ce n’est que justice ! Le compositeur français, né en 1835, est mort il y a cent ans, le 16 décembre 1921.

Le magazine Classica de décembre/janvier lui consacrait sa une et un important dossier, très documenté

Le prochain Festival Radio France Occitanie Montpellier lui consacrera tout un ensemble de concerts. On sait déjà qu’il y aura de bonnes surprises discographiques (dans le droit fil de la « résurrection » il y a quatre ans du Timbre d’argent).

Saint-Saëns, je l’ai découvert de deux manières, d’abord au bac, l’épreuve « musique ». Parmi les oeuvres imposées figurait Le rouet d‘Omphale, l’un des poèmes symphoniques de Saint-Saëns. Je me souviens l’avoir analysé de long en large (pour rien, puisque je n’ai pas été interrogé là-dessus), et encore plus, de ne l’avoir jamais entendu en concert. Il est vrai que, dans les cinquante dernières années, il n’était pas de bon ton de programmer un compositeur si souvent présenté comme académique – dans la pire acception du terme – conservateur, voire réactionnaire.

Les versions discographiques ne se bousculent pas non plus. Le beau disque de Charles Dutoit est l’un des rares qui soient consacrés aux poèmes symphoniques de Saint-Saëns.

L’autre découverte, moins originale, à peu près à la même époque est celle du Deuxième concerto pour piano, mais dans une version bien particulière, liée à ma passion adolescente pour Artur Rubinstein (lire Un amour de jeunesse). Je ne sais plus à quelle occasion (une Tribune des critiques de disques sur France Musique ?) j’ai entendu pour la première fois ce qui allait rester ma version de référence, le premier des deux enregistrements stéréo d’Artur Rubinstein du 2ème concerto, en 1958, sous la direction d’Alfred Wallenstein.

Tout l’esprit de Saint-Saëns, de ce deuxième concerto qui selon George Bernard Shaw, « commence comme Bach et finit comme Offenbach » et particulièrement dans le deuxième thème de ce mouvement. Rubinstein y est inimitable.

Depuis lors, j’ai entendu souvent cette oeuvre en concert, mortellement ennuyeuse (oui certains pianistes et non des moindres y parviennent !) ou follement débridée.

Comme cette prestation de Fazil Say, qui aurait normalement dû déboucher sur un disque… qui ne s’est pas fait.

Mais sans aller chercher dans les versions historiques, on peut se féliciter des complètes réussites de Bertrand Chamayou et Jean-Philippe Collard, qui confirment que Saint-Saëns, joué avec le panache, l’imagination et la virtuosité qui sont les leurs, n’a rien d’un vieillard ennuyeux.

L’autre Richter du piano

Cela fait longtemps que j’aurais dû évoquer cet illustre pianiste, par exemple l’année dernière dans la série Beethoven 250.

Hans Richter-Haaser est l’archétype du pianiste allemand, abreuvé aux sources les plus classiques, Beethoven, Brahms, Schumann. Il naît en 1912 à Dresde et meurt en 1980 à Brunswick. Sa carrière est relativement brève et tardive – la Seconde guerre mondiale l’interrompt de longues années. Il ne fait ses débuts à New York qu’en 1959 – il a 47 ans ! – et à Salzbourg en 1963.

Sur les traces de Brahms

En 1947 Hans Richter-Haaser s’installe à Detmold, une ravissante cité de l’actuel Land de Rhénanie du Nord-Westphalie, jadis chef-lieu du comté de Lippe. Où 90 ans plus tôt, Brahms a occupé, de 1857 à 1859, le poste de professeur de musique et de directeur de la société de chant de la Cour du prince Leopold III de Lippe. Une ville visitée lors de mon premier séjour en Allemagne (lire La découverte de la musique : France-Allemagne).

Dans le château de Detmold est conservé cet étrange piano ovale qui fut celui de Brahms.

Brahms qui, pendant son séjour à Detmold, entreprend son 1er concerto pour piano, compose ses deux sérénades pour orchestre, des Lieder, dont Unter Blüten des Mai’s spielt’ich mit ihrer Hand. Ce lied évoque une rencontre, celle d’Agathe von Siebold. Un été, il s’adonnera à sa nouvelle passion avec tant de fougue que Clara Schumann sera vexée qu’il ait rencontré une autre femme aussi vite. Son deuxième sextuor à cordes opus 36 fait, dans la première phrase, allusion à Agathe von Siebold : il contient en effet la suite de notes : la-sol-la-si-mi (en allemand : A-G-A-H-E). Peu après leurs fiançailles, Brahms change d’avis : il se sent incapable d’avoir une liaison. Il restera célibataire le restant de ses jours…

Beethoven d’abord

Richter-Haaser se fait repérer, heureusement, par quelques grands chefs et directeurs artistiques. Ce qui nous vaut une discographie certes restreinte mais d’une exceptionnelle qualité, pour la majeure partie consacrée à Beethoven.

Première salve Beethoven chez Philips : en novembre 1955 il enregistre aux Pays-Bas les sonates 8, 14 et 23, en mars 1956 les 21 et 28, en mai 1958 la 24, et en juin 1957 à Vienne il se joint à un prestigieux plateau – Teresa Stich-Randall, Hilde Rössl-Majdan, Anton Dermota, Paul Schöffler – pour la seule version enregistrée par Karl Böhm de la Fantaisie chorale de Beethoven

Walter Legge, le célèbre producteur d’EMI, l’attire dans son écurie et, de 1959 à 1964, va lui faire enregistrer, dans les mythiques studios d’Abbey Road, les concertos 3, 4, 5 de Beethoven (avec le Philharmonia dirigé par Giulini et Kertesz), treize sonates et les variations Diabelli.

Un coffret très précieux, un indispensable de toute discothèque.

Karajan, Sanderling, Moralt

Hans Richter-Haaser laisse au disque deux magnifiques concertos de Brahms : le second avec Karajan, magnifiquement capté en stéréo à Berlin, en 1957.

Le premier concerto (celui que Brahms entama à Detmold !) est capté « live » à Copenhague avec Kurt Sanderling :

Les collectionneurs connaissent quelques rares autres disques du pianiste allemand :

Les concertos de Grieg et de Schumann, gravés pour Philips, en 1958 à Vienne : ce n’est pas faire injure à Richter-Haaser que de noter que son Grieg est bien sérieux, et que l’accompagnement de Rudolf Moralt – dont c’était le dernier enregistrement ! – est bien plan plan !

Des sonates de Schubert

Deux concertos de Mozart avec Istvan Kertesz, reparus en CD en 1991 (pour le bicentenaire de la mort du compositeur) mais devenus introuvables

Et puis à nouveau Beethoven captés en concert en 1971 et 1978 à Leipzig avec le grand chef est-allemand Herbert Kegel.

Les raretés du confinement (VIII): Le non-reconfinement, Norman, Cherkassky, Schoenberg, Tous masqués !

Remarque liminaire sur le traitement médiatique de la crise sanitaire : tous les médias avaient annoncé un troisième confinement imminent, inévitable. Le titre du Journal du Dimanche du 24 janvier ne laissait aucun doute, et tous les spécialistes qui défilaient sur les plateaux de télévision faisaient carburer l’idée.

Et puis, voici qu’au terme d’un nouveau « conseil de défense » réuni le 29 janvier en fin d’après-midi, le Premier ministre annonçait qu’il n’y aurait pas de troisième confinement dans l’immédiat (option confirmée par le même hier soir) ! Oui, on s’apercevait tout d’un coup que le président de la République, son gouvernement faisaient de la politique, et décidaient de ne pas se laisser dicter leur choix par la rumeur médiatique et l’enflure des égos médicaux. Et ces pauvres médias, dépités, de parler de « volte-face », de « prise de risque » maximale de la part de l’exécutif. Preuve à nouveau que le pire n’est pas toujours sûr !

23 janvier : Jessye Norman et Chausson

J’ai découvert le Poème de l’amour et de la mer de Chausson, et quelques mélodies (dont la Chanson perpétuelle) du même Chausson, avec le disque Erato, demeuré pour moi insurpassé, de Jessye Norman (lire Les chemins de l’amour) où la grande soprano américaine, disparue il y a six mois, était accompagnée par Armin Jordan et l’ Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo et par Michel Dalberto

24 janvier : Berman et Schubert

Il y a une semaine je commençais, sur mon blog, une série sur les « ratages » de certains grands interprètes (voir Mauvais traitements ) Entre-temps j’ai retrouvé une version étonnante, magnifique, un « live » du 11 mai 1980 à Moscou, du grand pianiste russe Lazar Berman (1930-2005) qui joue la dernière sonate (D 960) de Schubert. Une version disponible dans le coffret Lazar Berman de Brilliant Classics (Historic Russian Archives)

25 janvier : Klemperer, Karajan, Bach cherchez l’erreur !

Quand, au début des années 80, Reinhard Goebel et son ensemble Musica antiqua Köln publièrent chez Archiv Produktion leur enregistrement des Concertos brandebourgeois de Bach, ce fut la révolution. Jamais on n’avait entendus ce célèbre corpus aussi vif, décrassé, articulé (comme en témoigne le menuet du 1er concerto brandebourgeois).Au même moment, Karajan continuait à s’engluer dans une mélasse totalement incompréhensible. Le musée des horreurs c’est dans cet article :Mauvais traitements

26 janvier : quand ça plane pour Karajan

J’ai bien égratigné hier Herbert von Karajan (1908-1989) qui s’y est pris à deux fois pour bien rater les Concertos brandebourgeois de Bach.. Mais il y a tant de répertoires, tant de disques, où il est insurpassable. Personne n’a réussi comme lui ces miniatures orchestrales, ces intermezzi, entractes d’opéras, l’un de mes tout premiers disques (lire : Initiation/).Le chant du cor anglais, la beauté presque irréelle de l’orchestre, dans ce bref intermezzo de l’opéra de Francesco Cilea, Adriana Lecouvreur, sont tout simplement magnifiques :

27 janvier : Mozart à la folie

Pour célébrer le 265ème anniversaire de la naissance de Mozart… et prolonger la discussion entamée avant-hier sur les tempi parfois surprenants d’Herbert von Karajan, une version qui m’a toujours bluffé des trois divertimenti « salzbourgeois » (les Köchel 136, 137, 138) enregistrée en 1966 dans l’église de St Moritz (en Suisse) avec un effectif conséquent de cordes.

Dans le finale du K.136 on a l’impression que Karajan, avec ce tempo d’enfer, s’enivre de la virtuosité collective de « son » orchestre (comme il le fera en 1975 avec le finale de la 35ème symphonie). Peut-être pas très orthodoxe, mais jouissif !

28 janvier : sacré Verdi

Mozart est né un 27 janvier (1756), Verdi est mort un 27 janvier (1901). Voir La découverte de la musique Moins connues que son Requiem, les quatre pièces sacrées (Pezzi sacri) de Verdi sont quatre petits chefs-d’oeuvre. Ici dans version qui me les a fait découvrir, Zubin Mehta dirige les choeurs et l’orchestre philharmonique de Los Angeles

29 janvier : Papillon de nuit

L’une des valses les moins connues, l’une de celles que je préfère, de Johann Strauss, Le papillon de nuit / Nachtfalter . (lire Capitale de la nostalgie), ici dans la transcription au piano et l’interprétation admirables du grand Jorge Bolet, en récital à Carnegie Hall en 1974 :

30 janvier : Les voix de Chostakovitch

Un beau disque, dont j’ai eu le plaisir de faire la critique pour Forumopera.com, la part la moins connue, mais pas la moins intéressante, de l’oeuvre de Dmitri Chostakovitch (1906-1975) : mélodies, satires, romance, qui couvrent toute sa période créatrice. Une jeune interprète, Margarita Gritskova, à la hauteur de ses illustres devancières : La romance de Chosta

31 janvier : le dernier concerto

Je ne connais pas de plus belle, de plus parfaite introduction orchestrale du 27ème concerto pour piano K. 595 de Mozart : George Szell dirige Vienna Philharmonic / Wiener Philharmoniker en 1964, Clifford Curzon est au piano. Ma version n°1 !

1er février : Pot pourri

Le 1er janvier 2006, Mariss Jansons dirigeait son premier concert de Nouvel an à Vienne. Dans le programme un quadrille – une sorte de pot-pourri – le second quadrille des artistes op.201 (Johann Strauss en avait composé un premier), Künstler Quadrille. Mariss Jansons dirige évidemment les Vienna Philharmonic / Wiener Philharmoniker.Saurez-vous reconnaître les oeuvres cités par Johann Strauss ? Pas aussi facile qu’on le croit…

2 février : La brigade de fer

Au moment où s’ouvre le festival de musique contemporaine – Présences – à Radio France (lire Présence de Dusapin) j’ai envie de diffuser cette pièce de celui qui a incarné au début du XXème siècle « la » musique moderne, Arnold Schoenberg (1874-1951), le dodécaphonisme, la musique sérielle. Die eiserne Brigade / La brigade de fer est une pochade, une composition de circonstance pour célébrer « un an de camaraderie » sous les drapeaux de la Première guerre mondiale. Il y faut tout l’humour d’aussi merveilleux musiciens que les solistes de l’ Orchestre national de France :

3 février : Tous masqués !

En 1953, Walter Legge confiait au chef suisse, d’origine roumaine, Otto Ackermann, une fabuleuse série d’enregistrements d’opérettes de Johann Strauss (Wiener Blut déjà évoquée : les raretés du confinement/) avec un cast de rêve dominé par Elisabeth Schwarzkopf et Nicolai Gedda. Dans l’opérette Une nuit à Venise, le refrain « Alle maskiert » (Tous masqués) me semble être d’une singulière actualité !

4 février : Cherkassky, Tchaikovski, Svetlanov

Cela fait longtemps que j’ai une double passion, pour le 2ème concerto pour piano de Tchaikovski (lire Le deuxième concerto), et pour l’un de ses interprètes favoris (deux versions au disque), le grand Shura Cherkassky (1909-1995), un pianiste qui semble appartenir à une espèce disparue.Ici une version captée au Japon en 1990 avec un autre géant, le chef Evgueni Svetlanov (1928-2002)

5 février : le chanteur polonais

Moi aussi j’ai eu la tentation de ne le considérer que comme un produit marketing, et puis j’ai écouté ses disques, je suis allé l’entendre en concert (Suffit-il d’être sexy ?). Je me suis rendu à l’évidence : Jakub Józef Orliński est un authentique musicien, il a une voix qui me touche (ce qui n’est pas forcément le cas pour tous ses collègues contre-ténors), il est extraordinairement sympathique et pas dupe de son statut de star montante.

Mauvais traitements (II) : menuet brandebourgeois

Avec les concertos brandebourgeois de Bach, j’avais mal commencé. Je ne sais plus pourquoi (le prix? mon club du disque suisse – lire La découverte de la musique -?), la première version que j’ai eue en 33 tours est celle d’Otto Klemperer avec le Philharmonia (1961).

Pas convaincu je fus, pas convaincu je reste. Surtout à l’écoute du menuet du 1er concerto brandebourgeois :

A l’époque, je n’étais pas vraiment préoccupé par les questions d’interprétation « historiquement informée », mais quand je jouais ou j’entendais du Bach, j’avais l’intuition du tempo giusto. Et jamais, au grand jamais, ce que j’entendais là ne ressemblait à un menuet, à une danse, à une danse à trois temps (qui, comme la valse plus tard, prend appui sur le premier temps de la mesure.

Des années plus tard, lorsque je jetterai une oreille aux Brandebourgeois de Karajan – voir Karajan l’intégrale -(il s’y est repris à deux fois !), je finirai par trouver Klemperer presque guilleret !

Après cette version « Bonne nuit les petits » de 1964, il y a un très léger mieux vingt ans plus tard. Mais comment Karajan (et ses musiciens) pouvaient-ils à ce point se vautrer dans cette mélasse informe ? à rebours de tout ce qui se faisait autour d’eux !

En 1959, Karl Ristenpart et son orchestre de chambre de la Sarre, bien passés de mode depuis, donnaient ceci :

A la même époque, Jean-François Paillard qui n’a jamais prétendu, quand il ne l’a pas simplement refusée, à l’authenticité historique : à 13’30 »

Puis vinrent Nikolaus Harnoncourt et Reinhard Goebel, et soudain on entendit un menuet joué comme… un menuet !

Ces vieux qui rajeunissent… et inversement

En regardant le concert de Nouvel an hier, en direct de la salle dorée du Musikverein de Vienne, vide de tout public, j’avais la confirmation d’un phénomène si souvent observé : le fringant Riccardo Muti qui dirigeait son premier concert de l’An en 1993 a laissé la place à un bientôt octogénaire (le 28 juillet prochain) qui empèse, alentit, la moindre polka, wagnérise les ouvertures de Suppé, et surcharge d’intentions, de rubato, les grandes valses de Johann Strauss.

Près de 2 minutes de plus que le vieux Karajan, perclus de douleurs, mais comme régénéré ce 1er janvier 1987 au contact de ses chers Wiener Philharmoniker.

Le cas de Muti n’est pas isolé : on avait pu relever pareil phénomène avec le regretté Mariss Jansons (L’héritage d’un chef) – 1943-2019 -. Nous avons la chance, pour plusieurs oeuvres symphoniques importantes, de disposer de plusieurs versions enregistrées par le chef letton, dans ses postes successifs, à Oslo, Amsterdam et Munich.

Dans le cas de la Deuxième symphonie de Sibelius, la comparaison entre Oslo et la radio bavaroise est éloquente, ce n’est pas seulement affaire de tempo, mais d’énergie, d’élan. Ce qui n’amoindrit pas notre admiration pour un chef qu’on a découvert et aimé dès le mitan des années 80.

J’ai eu la chance d’assister à quelques concerts du grand Carlo Maria Giulini dans les années 90.

Je me rappelle, en particulier, un concert de l‘Orchestre de Paris, à la salle Pleyel. Au programme, la 40ème symphonie de Mozart et la Septième de Bruckner. Terrible souvenir : Mozart soporifique, Bruckner interminable. Et quelques mois plus tard un Requiem de Verdi sublime, ardent, bouleversant.

Comparaison là encore éloquente entre le Giulini des années 60 et celui de la fin des années 80 (Vieux sages)

Des symphonies de Brahms, Giulini a laissé trois enregistrements, le premier avec le Philharmonia (et Chicago pour la 4ème) dans les années 60, le second à Los Angeles fin 70 début 80, le troisième à Vienne dans les années 90. De la jeunesse à la maturité, le parcours est fascinant, même si on peut se lasser de tempi si lents à la fin.

Le cas d’Otto Klemperer (1885-1973) est plus complexe. À peine quinze ans séparent ces deux enregistrements : la 25ème symphonie de Mozart avec le Philharmonia en 1956 – l’une des plus vives, à fond Sturm und Drang de toute la discographie de l’oeuvre – et une Septième de Beethoven en public en 1970, lentissime.

Et puis il y a les exemples inverses, des chefs qui semblent non seulement n’être pas atteints par les offenses de l’âge, voire du grand âge, mais qui semblent rajeunir, se ressourcer à un élan vital inépuisable.

Le cas le plus impressionnant est certainement Herbert Blomstedt, né en 1927, que j’ai eu la chance d’applaudir à la Philharmonie de Paris il y a presque trois ans : L‘autre Herbert/

Quand un nonagénaire rencontre une pianiste dont on a peine à croire qu’elle fêtera ses 80 ans en juin, cela donne ce Beethoven si juvénile, vital, essentiel, enregistré en juin dernier à Lucerne !

J’ai écrit récemment sur les deux intégrales des symphonies de Beethoven qu’Herbert Blomstedt a gravées : Beethoven 250, Blomstedt, Dresde et Leipzig. Edifiant !

Quand on pense aux grands chefs du passé, sur qui l’âge n’avait pas prise, viennent immédiatement les noms de Charles Munch, emporté en pleine activité à 77 ans, Pierre Monteux, mort à 89 ans en 1964 après avoir signé avec le London Symphony, en 1961, un contrat de 25 ans (!), ou Paul Paray. mort à 93 ans sans jamais avoir ralenti son activité.

Il n’est que d’écouter leurs enregistrements des dernières années ! A-t-on déjà entendu plus furieuse Surprise de Haydn ?

Un jeune homme on vous dit ! Vrai dans ce coffret Decca

plus encore dans ce fabuleux coffret de prises de concert en excellente stéréo : les Bostoniens ont parfois du mal à suivre, mais quelle jubilation !

Quant à Paul Paray, on a l’embarras du choix entre les ultimes enregistrements réalisés avec un orchestre monégasque assez médiocre – mais quelle vitalité ! – et les splendides captations en « Living présence » à Detroit. Bien sûr toute la musique française, mais aussi – et ô combien ! – les romantiques allemands. Des Schumann prodigieux par exemple :