Beethoven 250 (XVIII) : Kondrachine l’Héroïque

Avant la fin de cette année de célébration des 250 ans de la naissance de Beethoven, je ne veux pas oublier de célébrer un immense chef qu’on n’a jamais – à tort – associé à Beethoven, le Russe oublié, Kirill Kondrachine (1914-1981).

Il faut dire que les témoignages beethovéniens au disque de Kirill Kondrachine sont très rares : une Quatrième symphonie enregistrée à Moscou en 1967

et une exceptionnelle « Héroïque » glorieusement captée avec et au Concertgebouw d’Amsterdam

Ci-dessous l’enregistrement audio de la Troisième symphonie, à partir de ma discothèque.

On trouve aussi sur You une Deuxième symphonie captée à Cologne :

Tout cela ravive nos regrets de ne pas disposer de plus de témoignages de Kondrachine dans Beethoven. Nous sommes un peu consolés de l’entendre « accompagner » – le terme est impropre s’agissant des concertos de Beethoven – Oistrakh, Richter ou Gilels.

Beethoven 250 (XVI) : le Troisième concerto pour piano

Des cinq concertos pour piano de Beethoven, le Troisième est, de loin et de longtemps, mon préféré. Je ne me suis jamais lassé de l’entendre et de le réentendre, sous les doigts les plus divers, aussi souvent que possible en concert.

La tonalité d’ut mineur ? ce début éminemment romantique à l’orchestre – que tant de chefs ratent ou banalisent ? cette sorte de perfection formelle, que je n’ai jamais cherché vraiment à analyser, l’impression qu’il n’y a rien de trop ou de répétitif ? Tout cela et sans doute des souvenirs de jeunesse qui se sont à jamais gravés dans ma mémoire. Comme ce passage du film de François Reichenbach sur Artur Rubinstein – L’Amour de la vie – que j’étais allé voir trois fois de suite en 1970 à Poitiers lorsqu’il était sorti au cinéma: à 1h13‘ sous le ciel d’Israël, Artur Rubinstein répète cette fin si mystérieuse du premier mouvement du 3ème concerto – sous la direction du jeune Zubin Mehta. Ces images continuent de me bouleverser.

Bien plus tard, j’ai retrouvé intacte la magie que dégage ce film dans cet enregistrement capté à Amsterdam, l’entente entre le magnifique vieillard et le jeune Bernard Haitink est indépassable.

En concert, j’ai eu mon lot de déceptions. De l’aveu même de pianistes et de chefs qui me l’ont confié, l’oeuvre est plutôt tricky. Elle ne tombe pas naturellement sous les doigts ni la baguette (moins par exemple que les deux premiers concertos ou l’Empereur)

Mais de grands souvenirs, j’en ai : en 1974, dans le cadre du festival de Lucerne (lire La découverte de la musique : Lucerne), Daniel Barenboim accompagné par… Zubin Mehta dirigeant l’orchestre philharmonique de Los Angeles. Pas grand chose à voir avec la version que j’avais en 33 tours, du fougueux Daniel bridé par un Klemperer plus hiératique que jamais.

En 1990, le pianiste allemand Christian Zacharias – lire L’audace du public – faisait ses débuts à Genève (!) en remplaçant un jeune collègue malade. L’entente avec Armin Jordan et l’Orchestre de la Suisse romande fut immédiate, totale. En 1994 les Amis de l’Orchestre éditaient les cinq concertos donnés en concert.

Souvenir plus récent de Maria-Joao Pires, à qui l’oeuvre semble aller si bien, avec Claudio Abbado er le Mahler Chamber Orchestra. Etonnant qu’elle ne l’ait jamais gravé au disque !

Mais grâce au disque (et au DVD) mon appétit de grandes versions « live » de ce concerto peut être assouvi.

Rudolf Serkin et Rafael Kubelik en 1977 c’est quelque chose !

En 2005 à Lucerne, le miracle se produit entre deux artistes – Alfred Brendel et Claudio Abbado – qui n’ont plus rien à prouver et qui pourtant semblent nous faire redécouvrir l’oeuvre.

Au hasard de mes visites chez Melomania (38 bd St Germain à Paris) j’avais trouvé un étonnant CD en import japonais, comme je le racontais il y a quatre ans : Monique de la Bruchollerie, un peu comme Yvonne Lefébure (Clavier pas tempéré), c’était pour moi un nom, entouré de mystère (privée de l’usage de ses mains à 40 ans après un grave accident de la route, morte à 57 ans). Et ici je l’entends, je la découvre plutôt, fulgurante, incandescente, passionnée dans mon concerto préféré de Beethoven (le 3eme)  une captation stéréo de concert de 1966, à Budapest, avec le grand Janos Ferencsik dirigeant son orchestre d’Etat hongrois. Il y a bien quelques notes à côté, des traits un peu boulés, mais quelle ardeur, quel son, quelle autorité ! Et c’était sans doute l’un des derniers concerts de la pianiste avant son terrible accident.

Mais s’il y a une version de concert que je place au-dessus de tout, depuis que le label hollandais bon marché Brilliant Classics a eu l’heureuse idée d’éditer, c’est celle d’Emil Gilels captée en 1976, dans le cadre d’une intégrale des concertos dirigée par Kurt Masur à la tête de l’orchestre symphonique de l’URSS.

Electrique, magistral !

Mariss Jansons les années Oslo

Préambule d’actualité

Le triple assassinat de Nice, le reconfinement, l’incohérence des décisions gouvernementales (les librairies fermées, mais les magasins de moquette ouverts !), la mort d’Alexander Vedernikov, l’actualité nous bouleverse, nous révolte. Y revenir par temps plus calme !

Mariss Jansons : les jeunes années

Il y a un exactement – le 31 octobre 2019 – Mariss Jansons donnait son dernier concert parisien à la Philharmonie à la tête de « son » orchestre de la Radio bavaroise.

Un mois plus tard, le 30 novembre, il mourait chez lui à Saint-Pétersbourg à 76 ans, épuisé par une maladie cardiaque qui l’avait contraint, à plusieurs reprises, à faire des pauses dans sa carrière.

A l’occasion de ce triste anniversaire, Warner publie un coffret bienvenu, du connu et de l’inédit, reprenant en 21 CD et 5 DVD, les enregistrements réalisés pour EMI par le chef letton avec l’Orchestre philharmonique d’Oslo dont il fut le tant aimé directeur musical de 1979 à 2002.

Il m’est arrivé d’écrire, ici ou dans tel magazine, que les remake ultérieurs de ce qui constituait le coeur de répertoire de Jansons, à Amsterdam (avec le Concertgebouw) ou à Munich (avec la Radio bavaroise) gommaient, amoindrissaient, alentissaient l’énergie vitale, l’élan irrésistible, qui caractérisaient la direction du chef dans ses jeunes années (c’est particulièrement net par exemple pour la Deuxième symphonie` de Sibelius : Oslo 1992, Amsterdam 2005, Munich 2016 – entre Oslo et Munich, le 3ème mouvement vivacissimo passe de 3’57 » à 5’56 » !!)

On est donc très heureux de retrouver ce qui nous avait tant séduit chez ce chef découvert dans les années 80 – lire Mariss Jansons : la grande tradition.

En premier lieu, Sibelius – les symphonies 1,2,3,5 – dont on regrettera longtemps que Jansons n’ait pas enregistré une intégrale, des Dvorak (5,7,8,9) de grande allure, Stravinsky bien sûr, des Respighi plus latins que nature, mais aussi des raretés qui sont des coups de maître – Saint-Saëns, Honegger, Svendsen –

La belle surprise de ce coffret ce sont 5 DVD inédits, de captations réalisés en concert à Oslo entre 1985 et 1999. Notamment une symphonie de Franck, qui semble être une prestation unique dans la carrière du chef. Et des Sibelius absolument prodigieux !

DVD 1 : Tchaikovski Manfred (1987) voir ci-dessus, Capriccio italien (1985)

DVD 2 : Franck Symphonie (1986), Richard Strauss Also sprach Zarathustra (1995)

DVD 3 : Stravinsky L’oiseau de feu (1986), Mahler Symphonie n°1 (1999)

DVD 4 Sibelius Symphonie n°1 (1989), Symphonie n°2 (2002)

DVD 5 Beethoven Symphonie n°3 (1997), Symphonie n°7 (2000).

La nostalgie des météores

Allez savoir pourquoi, cette semaine se termine dans la mélancolie…

Une visite à ma vieille mère à Nîmes, qui suivait un coup de téléphone où s’entendait toute la lucidité déprimée d’une tête parfaitement alerte dans un corps que les forces abandonnent lentement mais inexorablement ? L’évocation de mon passage dans le berceau familial (lire L’été 69), la vue de la maison abandonnée, mais aussi le rappel de cette amitié d’enfance – presque 90 ans ! – avec Hildegard, la fille de l’hôtel d’en face qui existe toujours ! Quelques heures, un thé, des tartes aux fraises, et une brève escapade en fauteuil roulant au Carrefour Market d’à côté, et tout sembla aller mieux… Jusqu’à la prochaine fois.

Retour aussi à Montpellier, équipe réduite mais à la tâche, heureuse de lire ce qu’Alain Lompech a écrit dans le Classica de septembre à propos des festivals, et de celui de Radio France en particulier :

« Le Festival Radio France Occitanie Montpellier qui avait été l’un des derniers à annuler le 24 avril, sera l’un des premiers à organiser un « festival autrement », plus léger, plus inventif avec la création d’une radio faite par le festival pour commencer puis l’organisation de concerts en plein air dès la sortie du confinement. Pas moins de treize concerts ont ainsi été captés, pas moins de 30 heures de direct ont été diffusées, et pas moins de 60 heures d »émissions originales ont été produites pour pas moins de 480 heures de diffusion ! Voilà qui nous a ramenés aux origines d’une manifestation dont les premières éditions, voici bientôt 40 ans, étaient d’une originalité qui tenait en une formule – faire jouer les tubes du répertoire par les jeunes et les oeuvres oubliées par des grands noms – et doublaient les concerts par des journées entières d’émissions en direct sur l’antenne de France Musique. Heureux temps où l’argent et les moyens techniques coulaient à flots ! Mais la crise nous démontre que, sans grands moyens, un grand festival décentralisé dans la métropole occitane peut inventer de nouvelles méthodes de travail, reprendre une programmation de zéro… Tope là ! » Merci Alain !

Et puis, comme s’il fallait alimenter cette mélancolie, la réécoute, la redécouverte même de deux musiciens, de ceux qu’on porte dans son coeur plus encore que dans sa mémoire, destins brisés, météores qui continuent de briller longtemps après que ces poètes ont disparu : Youri Egorov (1954-1988) et Rafael Orozco (1946-1996)

Sur l’un et l’autre j’ai déjà écrit, tenté d’établir une discographie (Eternels présents, Un grand d’Espagne)

Dans le dernier numéro de BBC Music Magazine, un article rappelle qui était ce pianiste russe, passé à l’Ouest en 1976, mort du SIDA à Amsterdam à 34 ans. Et les enregistrements miraculeux qu’il a laissés pour EMI et dans les archives des radios hollandaises.

Ce Carnaval de Schumann, un remède à la mélancolie ?

Pour ce qui est de Rafael Orozco, la situation discographique n’a guère évolué depuis mon article d’août 2015 !

La bonne surprise – signalée par Alain Lompech (!) et quelques autres mordus sur Facebook – c’est la réédition digitale d’un disque Brahms réalisé pour EMI en 1970, avec la 3ème sonate et quelques intermezzi. Lompech compare le jeune Orozco à Nelson Freire ou Bruno Leonardo Gelber dans la même oeuvre. C’est exactement ça !

Magnifique prise de son (que les sites de téléchargement comme Qobuz ou Idagio restituent parfaitement)

Beethoven 250 (XI) : Jochum Amsterdam

Encore un chef trop rarement cité comme beethovénien, et pourtant trois intégrales des symphonies à son actif : Eugen Jochum (1902-1987).

Dans un billet de janvier 2018 (Jochum suite et fin), je regrettais que Deutsche Grammophon, en rééditant le legs discographique du chef allemand en deux forts pavés, ait étrangement omis les enregistrements symphoniques réalisés pour Philips. Oubli réparé par ce coffret de la série Eloquence.

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Beethoven à Amsterdam

On retrouve logiquement dans ce coffret l’intégrale des symphonies de Beethoven enregistrée par Philips à la fin des années 60 avec l’orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam par Eugen Jochum pour le 200ème anniversaire de la naissance de Beethoven (1970).

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J’ai précieusement conservé ce coffret qui fut l’un des premiers de ma discothèque d’adolescent, un cadeau de mes parents. C’est avec Jochum, et les somptueuses sonorités de la phalange amstellodamoise, que j’ai appris mon Beethoven.

J’ai, depuis, arpenté bien d’autres chemins interprétatifs, découvert, aimé nombre de versions plus ceci ou plus cela, mais je suis toujours revenu à ces amours de jeunesse. La Neuvième de Jochum à Amsterdam – le finale ! – continue de me bouleverser à chaque écoute.

Le coffret contient une autre 5ème de Beethoven, que je ne connaissais pas, éditée, semble-t-il, pour la première fois en CD, captée en 1951 avec l’orchestre philharmonique de Berlin.

Ainsi que plusieurs ouvertures de Beethoven captées à Amsterdam.

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Les pépites

Ce coffret Eloquence n’est pas avare de références, pour certaines devenues introuvables.  Des Mozart plus allants, moins millimétrés que les Böhm contemporains – symphonies 35, 36, 38, 41 à Amsterdam.

Deux Quatrième, Schubert et Schumann, des Wagner et Richard Strauss qu’on avait connus par un double CD Tahra.

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On retrouve le 1er concerto de Beethoven et le 14ème de Mozart à Bamberg avec au piano la fille du chef, Veronica Jochum von Moltke.

Mais surtout un concert légendaire – qui nous est restitué dans son intégralité – pour célébrer le 1200ème anniversaire de la fondation de l’abbaye bénédictine d’Ottobeuren, le 31 mai 1964, avec une Cinquième symphonie de Bruckner qui est ma référence jamais égalée.

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Mariss Jansons : la grande tradition

On a appris la disparition la nuit dernière de Mariss Jansons, à l’âge de 76 ans. Sa santé lui avait plusieurs fois joué des tours et l’avait contraint, dès la cinquantaine, à parfois restreindre son activité.

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Il était encore à Paris il y a un mois avec son orchestre de la Radio bavaroise, affaibli, après quatre mois d’interruption complète (lire Pour Chostakovitch). Je n’avais pas pu assister aux concerts que le chef avait donnés ces derniers mois à Paris.  Mon dernier souvenir remonte à mars 2018 au Théâtre des Champs Elysées (Grand écart) : 

« Programme finalement moins conventionnel que d’ordinaire surtout pour un orchestre en tournée : 1ère symphonie « Le printemps » de Schumann en première partie, Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov, et l’une des dernières oeuvres – pas la plus essentielle, de Leonard Bernstein – centenaire oblige – son Divertimento pour orchestre.

C’est une pure jouissance que d’écouter un orchestre à la sonorité si fondue, chaleureuse,   méridionale si on ose le cliché – mais Munich et la Bavière ont toujours été le « sud » des terres germaniques. Surtout quand Mariss Jansons  gomme les aspérités de partitions qu’il dirige comme de vastes paysages élégiaques, un traitement qui convient à Schumann, nettement moins à Bernstein qui prend un coup de sérieux que l’auteur de West Side Story n’imaginait sans doute pas (l’ouverture de Candide en bis confinait au contre-sens). »

Mariss Jansons est un chef que j’ai découvert et aimé tôt dans sa carrière. D’abord par le disque, son intégrale des symphonies de Tchaikovski avec l’orchestre philharmonique d’Oslo (dont il fut le directeur musical de 1979 à 2002) chez Chandos, vite devenue une référence.

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Mais dès 1988 en concert à la Chapelle Corneille de Rouen, avec Oslo, et en soliste, une Marilyn Horne qui m’avait bouleversé dans les Kindertotenlieder de Mahler. Jansons dirigeait la Symphonie fantastique de Berlioz. Plus tard il l’enregistrera à Amsterdam et ce sera la version qui triomphera de l’écoute anonyme de l’émission Disques en Lice (sur Espace 2).

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Je me rappelle encore un concert exceptionnel, au début des années 90, à Genève, au Victoria Hall, avec l’orchestre philharmonique de Saint-Pétersbourg, en très grand apparat (20 premiers violons !). Et un bis fétiche du chef letton, le modeste menuet du quintette opus 11 n°5 de Boccherini, joué à plein orchestre !

Une autre fois, ce fut à Lucerne, en 2008 je crois, dans la grande salle du KKL (Kongress- und Kulturhalle Luzern), la 3ème symphonie de Bruckner avec le Concertgebouw d’Amsterdam, et un sentiment – partagé par plusieurs amis dans la salle – d’une belle machine tournant un peu à vide, comme si le chef ne savait quel parti prendre.

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On sera indulgent pour les trois concerts de Nouvel an qui lui furent confiés par les Wiener Philharmoniker en 2006, 2012 et 2016. Rien de déshonorant, mais comme une évidence de deux univers peu compatibles.

Pourtant avec les Viennois, il donnera l’une des plus belles 5ème symphonie de Chostakovitch,

première étape d’une intégrale qui compte parmi les références.

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Et puis l’intégrale Rachmaninov la plus chère à mon coeur (même si, isolément, Kondrachine ou Svetlanov me marquent plus encore). Et avec le philharmonique de Saint-Pétersbourg, où il a tout appris auprès de son propre père et de l’intimidant Mravinski.

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Dans le répertoire germanique, Mariss Jansons a quelques belles réussites à son actif. Des Brahms généreux, élégiaques chez Simax

et une intégrale des symphonies de Beethoven captée en concert (chaque symphonie étant précédée d’une création)

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Dans ses postes successifs au Concertgebouw d’Amsterdam et à l’orchestre de la Radio bavaroise, Mariss Jansons a beaucoup réenregistré, redonné en concert, des oeuvres qu’il a servies dès le début de sa carrière. Effet de l’âge ou de la maladie, les remake, malgré la somptuosité des orchestres, sont souvent moins passionnants que les premiers jets, les tempi alentis, les accents gommés.

Mais ce que les musiciens qui ont travaillé avec lui, le public qui l’a suivi tout au long de ces belles années, retiennent de Mariss Jansons, c’est la bonté, la bienveillance, la modestie d’un chef qui ne s’est jamais vécu ni posé en star des podiums. Mais comme l’humble héritier d’une longue tradition de grands serviteurs de la Musique.

 

Journal 22/09/19 : Wayenberg, Rouse

Christopher Rouse (1949-2019)

Les musiciens de l’Orchestre symphonique de Cincinnati et Louis Langrée ont dû apprendre la nouvelle avec une particulière émotion. Le compositeur américain Christopher Rouse, dont ils ont commandé et vont créer la 6ème symphonie le 19 octobre 2019, est décédé le 21 septembre.

Je trouve cette interview récente du compositeur, et ses réponses ne manquent pas d’intérêt :

J’ai découvert la musique de Rouse il y a déjà une vingtaine d’années par le disque.

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Sans vouloir offenser la mémoire du récent disparu, je dois tout de même confesser qu’à l’instar de nombre de ses confrères américains, Rouse écrit une musique bien ficelée, pas désagréable à entendre, mais bien peu originale.

Le Hollandais de Paris

Il est né à Paris le 11 octobre 1929, il y est mort à moins d’un mois de son 90ème anniversaire, le 17 septembre. Le pianiste Daniel Wayenberg était pourtant néerlandais, et bien oublié du public parisien.

Je ne l’ai jamais entendu sur scène (Yves Riesel l’avait, je crois, invité dans sa première saison des Concerts de Monsieur Croche, mais Wayenberg n’avait pu assurer cet engagement), mais c’est un pianiste dont j’ai thésaurisé les disques à chaque fois que j’en trouvais, souvent dans les magasins de seconde main, ou sous des étiquettes plus ou moins fantaisistes. Je me souviens avoir demandé jadis à un vendeur de la FNAC ce qu’il avait de Daniel Wayenberg, il m’avait répondu en me prenant de haut : «  Vous parlez bien sûr de Weissenberg ? Wayenberg, ça n’existe pas »…

On ne trouve plus guère ces disques, sauf au sein de coffrets imposants.

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Mais sur Youtube on tombe sur de véritables pépites, comme ce 3ème concerto de Prokofiev capté en 1957, Rafael Kubelik dirigeant l’Orchestre National.

ou cette Rhapsodie Paganini de Rachmaninov donnée au Concertgebouw d’Amsterdam en 1971 sous la direction de Karel Ancerl (disponible dans le superbe coffret édité à l’occasion des 125 ans de l’orchestre hollandais, voir détails ici : CONCERTGEBOUW 125)

De Rachmaninov encore cette étonnante version du 2ème concerto à deux pianos donnée il y a un an…tout comme Islamey de Balakirev. 

Peut-on rêver ? Que Warner réédite le fonds EMI de la discographie de Daniel Wayenberg !

Berlioz versus Stravinsky

Les Troyens c’est probablement l’ouvrage – un opéra en 5 actes ! – qui conforte ceux qui aiment autant que ceux qui détestent Berlioz. Les premiers y voient et y entendent les trouvailles géniales, l’absence de limites à une inventivité phosphorescente, les seconds y trouvent des longueurs loin d’être toujours « divines », les élucubrations d’un personnage mégalomane.

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Le spectacle qu’on a vu à l’opéra Bastille mercredi – devant un impressionnant parterre de directeurs d’opéras ! – n’aura sûrement pas fait changer d’avis les détracteurs du compositeur natif de La Côte Saint-André… mais pas non plus convaincu – c’est un euphémisme – ses admirateurs. On a connu metteur en scène plus inspiré (Dmitri Tcherniakov), fosse et plateau plus enthousiasmants. Occasion manquée. J’en reste au souvenir ébloui du spectacle vu à Amsterdam en 2010.

Consolons-nous si besoin avec quelques perles du coffret Berlioz (Berlioz Complete works) comme ce magnifique Nocturne à deux voix (jadis paru sous étiquette DGG)

Coffret Berlioz qui comprend la fantastique intégrale des Troyens captée à Strasbourg en novembre 2017 !

Signalons aux fans du ténor Michael Spyres – j’en suis ! – qu’il chantera le rôle-titre de Fervaal de Vincent d’Indy – en version de concert – le 24 juillet prochain à Montpellier dans le cadre du Festival Radio France !

Hier soir, à Radio France, célébration du talent et de la jeunesse : un violoncelliste de 20 ans devenu star mondiale par la grâce d’un mariage princier, un chef qui le toise du haut de ses…32 ans (!!) qu’on découvre à chaque concert, depuis 2014, plus pertinent, insolemment doué, charismatique – si le mot n’est pas trop galvaudé .

51600587_10156314440032602_7981583776243253248_nSheku Kanneh-Mason jouait le concerto d’Elgar et Santtu-Matias Rouvali dirigeait l’orchestre philharmonique de Radio France, en état de grâce, dans Debussy (Prélude à l’après-midi d’un faune, avec la flûte enchantée de Magali Mosnier) et Stravinsky (phénoménal Petrouchka). Rouvali avait déjà offert au public de Montpellier, en juillet 2018, un Sacre du printemps idiomatique, narratif, légendaire. Il renouvelle l’exploit avec Petrouchka, et quelle maîtrise exceptionnelle d’une partition qui reste, cent huit ans après sa création, d’une complexité intimidante pour les interprètes !

Un concert à écouter absolument sur francemusique.fr

Mon métier comporte son lot de contraintes, de déceptions, de désagréments, mais je les oublie vite quand j’ai la chance de rencontrer des artistes comme ces deux-là. Si simples, modestes, très conscients des risques d’une notoriété trop vite acquise, si profondément musiciens. Longue et belle vie à Sheku ! Quant à Santtu-Matias Rouvali, le prochain rendez-vous est déjà pris : il vient avec « son » orchestre philharmonique de Tampere à Montpellier pour deux concerts en juillet 2019 (#FestivalRF19) !

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Chefs en boîtes

Ils n’ont en commun que leur proximité sur les rayons des disquaires en cette fin d’année. Deux chefs, deux générations, et des visions aussi éloignées que possible des répertoires qu’ils ont l’un et l’autre abordés.

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J’ai eu la chance de voir une fois Sergiu Celibidache (1912-1996 / prononcer : Tché-li-bi-da-ké) en répétition et en concert à Lucerne en 1974 (La découverte de la musique). Impressionnant.

A l’époque où Karajan, Bernstein, Maazel enregistraient à tour de bras, Celibidache faisait figure d’exception, en refusant le studio. C’est dire si lorsque, au mitan des années 2000, EMI commença à éditer, avec l’accord du fils du chef d’orchestre, les bandes radio des concerts captés avec l’orchestre philharmonique de Munich, ce fut vécu comme un événement. Puis cet héritage fut regroupé en plusieurs coffrets, et voici que Warner propose la totalité de ces publications en un seul boîtier élégant et bon marché.

Je suis personnellement beaucoup revenu de l’excitation éprouvée à découvrir ces enregistrements à leur publication. Certes le travail d’orchestre est admirable – c’est peu dire que Celibidache se montrait tout aussi passionnant qu’intraitable en répétition, comme on peut le voir ci-dessous -, certes l’invraisemblable étirement des tempi peut séduire dans Bruckner ou Les Tableaux d’une exposition. Mais c’est souvent insupportable dans des oeuvres qui devraient pétiller, bouger, avancer (les classiques Haydn, Beethoven, les ouvertures de Rossini, Mendelssohn, etc.)

Détails du coffret à voir sur bestofclassic : Celibidache à Munich.

Autre chef à l’honneur en cette veille de Noël, Riccardo Chailly, 65 ans cette année.

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Un copieux coffret de 55 CD qui reprend la quasi-totalité des enregistrements symphoniques faits pour Decca par le chef italien. A ce prix (moins de 100 €) c’est une aubaine ! Détails à voir ici : Chailly symphonique

Comment exprimer un point de vue sur ce chef ? En concert, comme au disque, je n’ai jamais éprouvé le grand frisson, celui qui vous saisit lorsqu’on a le sentiment d’être en présence d’une interprétation, d’un interprète d’exception, unique, incomparable. Je connais les Beethoven, les Brahms (la 2ème version avec Leipzig), les Mendelssohn, je n’ai jusqu’alors prêté qu’une oreille et un intérêt distraits à ses cycles Mahler ou Bruckner. Je n’ai pas non plus le souvenir que la critique ait été, sauf exceptions, beaucoup plus enthousiaste que moi.

Fille de l’Elysée

On me taxera (le mot est à la mode !) d’incorrigible optimisme, de douce rêverie, si, à la veille d’une journée qu’on ne cesse de nous présenter comme celle de tous les dangers, j’ose en appeler à la fraternité, me mettant dans les pas, les vers et les notes de Schiller et Beethoven.

Souvenez-vous, c’était aux accents de la 9ème symphonie de Beethoven, que le président de la République tout juste élu était venu saluer la foule qui se pressait dans la cour du Louvre. Les accents seulement, les paroles manquaient. Elles n’en prennent que plus de relief dix-huit mois après : Ô joie…. Fille de l’Elysée

Freude, schöner Götterfunken
Tochter aus Elysium,
Wir betreten feuertrunken,
Himmlische, dein Heiligtum!
Deine Zauber binden wieder
Was die Mode streng geteilt;
Alle Menschen werden Brüder,
Wo dein sanfter Flügel weilt.

Wem der große Wurf gelungen,
Eines Freundes Freund zu sein;
Wer ein holdes Weib errungen,
Mische seinen Jubel ein!
Ja, wer auch nur eine Seele
Sein nennt auf dem Erdenrund!
Und wer’s nie gekonnt, der stehle
Weinend sich aus diesem Bund!

Freude trinken alle Wesen
An den Brüsten der Natur;
Alle Guten, alle Bösen
Folgen ihrer Rosenspur.
Küsse gab sie uns und Reben,
Einen Freund, geprüft im Tod;
Wollust ward dem Wurm gegeben,
und der Cherub steht vor Gott.

Froh,
wie seine Sonnen fliegen
Durch des Himmels prächt’gen Plan,
Laufet, Brüder, eure Bahn,
Freudig, wie ein Held zum Siegen.

Seid umschlungen, Millionen!
Diesen Kuß der ganzen Welt!
Brüder, über’m Sternenzelt
Muß ein lieber Vater wohnen.
Ihr stürzt nieder, Millionen?
Ahnest du den Schöpfer, Welt?
Such’ ihn über’m Sternenzelt!
Über Sternen muß er wohnen.

Joie ! Joie ! Belle étincelle divine,
Fille de l’Elysée,
Nous entrons l’âme enivrée
Dans ton temple glorieux.
Ton magique attrait resserre
Ce que la mode en vain détruit ;
Tous les hommes deviennent frères
Où ton aile nous conduit.

Si le sort comblant ton âme,
D’un ami t’a fait l’ami,
Si tu as conquis l’amour d’une noble femme,
Mêle ton exultation à la nôtre!
Viens, même si tu n’aimas qu’une heure
Qu’un seul être sous les cieux !
Mais vous que nul amour n’effleure,
En pleurant, quittez ce choeur !

Tous les êtres boivent la joie,
En pressant le sein de la nature
Tous, bons et méchants,
Suivent les roses sur ses traces,
Elle nous donne baisers et vendanges,
Et nous offre l’ami à l’épreuve de la mort,
L’ivresse s’empare du vermisseau,
Et le chérubin apparaît devant Dieu.

Heureux,
tels les soleils qui volent
Dans le plan resplendissant des cieux,
Parcourez, frères, votre course,
Joyeux comme un héros volant à la victoire!

Qu’ils s’enlacent tous les êtres !
Ce baiser au monde entier !
Frères, au-dessus de la tente céleste
Doit régner un tendre père.
Vous prosternez-vous millions d’êtres ?
Pressens-tu ce créateur, Monde ?
Cherche-le au-dessus de la tente céleste,
Au-delà des étoiles il demeure nécessairement.

Une 9ème de Beethoven historique, dirigée par Leonard Bernstein, après la chute du mur de Berlin. Le mot Freude (joie) avait été remplacé par Freiheit (liberté). Il commence comme le beau mot français de Fraternité.

Le mensuel Classica n’a pas hésité à relever le défi de comparer à l’aveugle des dizaines de versions du chef-d’oeuvre de Beethoven.

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Yannick Millon, Jean-Charles Hoffelé et le compositeur Patrick Burgan, nous livrent d’abord une passionnante analyse de la discographie pléthorique de l’oeuvre, en ne retenant que les versions en stéréo. Et le résultat de leur écoute comparée est pour le moins inattendu, tant il s’éloigne des « références » toujours avancées. Ce classement me plaît beaucoup, notamment la première place : un chef – Hans Schmidt-Isserstedt – auquel je consacrerai bientôt un portrait discographique, un orchestre qui « respire » naturellement Beethoven. Mais la suite est tout aussi captivante.

 

71dBai-6wuL._SL1411_(Decca 1965, Hans Schmidt-Isserstedt, Orch.phil.Vienne, Joan Sutherland, Marilyn Horne, James King, Martti Talvela)

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(Bis 2006, Osmo Vänskä, orchestre du Minnesota, Helena Juntunnen, Katarina Karneus, Daniel Norman, Neal Davies)

81MGY2iBPuL._SL1420_

(Decca 1969, Eugen Jochum, Concertgebouw Amsterdam, Liselotte Rebmann, Anna Reynolds, Karl Ridder, Gerd Feldhoff)

812Brw+ZYOL._SL1395_(Deutsche Grammophon 1962, Herbert von Karajan, orch.phil.Berlin, Gundula Janowitz, Hilde Rössel-Majdan, Waldemar Kmentt, Walter Berry)

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(Deutsche Grammophon 1957, Ferenc Fricsay, orch.phil.Berlin, Irmgard Seefried, Maureen Forrester, Ernst Haefliger, Dietrich Fischer-Dieskau)

71PHDuz6qiL._SL1417_

(Warner 1991, Nikolaus Harnoncourt, orchestre de chambre d’Europe, Charlotte Margiono, Birgit Remmert, Rudolf Schasching, Robert Holl)

71Uh-f6-RoL._SL1500_

(Sony 1961, George Szell, orch. Cleveland, Adele Addison, Jane Hobson, Richard Lewis, Donald Bell)

71PECzzfAiL._SL1400_(Archiv/DGG 1992, John Eliot Gardiner, orchestre Révolutionnaire et Romantique, Luba Orgonasova, Anne Sofie von Otter, Anthony Rolfe-Johnson, Gilles Cachemaille)