Le Chopin de Rafael

Commandé il y a quelques semaines, j’ai enfin reçu ce double CD, si attendu.

Ce n’est ni le premier, ni le dernier billet que je consacre au pianiste andalou Rafael Orozco (1946-1996) : lire Un grand d’Espagne.

Voilà bien l’un des plus grands musiciens du siècle passé, un pianiste qui, depuis ma première rencontre avec lui (les concertos de Rachmaninov), n’a cessé de me surprendre, de m’émouvoir, de susciter une admiration toujours renouvelée, quelque soit le répertoire dans lequel je l’écoute.

En 2015, j’écrivais : il n’aura jamais la carrière discographique que son talent et sa personnalité hors normes auraient dû lui ouvrir. On en est réduit à rechercher ici et là, sur les sites de téléchargement, des Mozart, des Chopin enregistrés pour la bEMI, Albeniz et Falla gravés pour Valois/Auvidis (qui les ressort au compte-gouttes). Un conseil : dès que vous trouvez un enregistrement d’Orozco, achetez-le, écoutez et réécoutez-le/…./Qui nous restituera un jour le legs discographique de ce grand d’Espagne, trop tôt disparu ?« 

Chopin ressuscité

Depuis 2015, la situation n’a guère évolué. C’est dire si ce double CD édité par Warner est plus que bienvenu. Jean-Charles Hoffelé y explique d’ailleurs les raisons d’une discographie erratique. D’abord EMI Londres, après le fulgurant succès d’un pianiste de 19 ans au prestigieux Concours de Leeds, puis, cornaqué par Alexis Weissenberg et son impresario, l’incontournable Michel Glotz, la branche française d’EMI, avant que Philips ne lui offre quelques très belles sessions (dont ne subsistent, disponibles, que les concertos de Rachmaninov avec Edo de Waart). Puis Valois/Auvidis. Et depuis sa mort prématurée en 1996, des suites d’une maladie qui a emporté tant de ses contemporains, les labels successifs de Rafael Orozco l’ont oublié, nous privant d’un héritage discographique où absolument rien n’est secondaire ou négligeable. Alors je repose la question : Warner (pour EMI) et Decca (pour les disques Philips) ne pourraient-ils enfin nous restituer les trésors qui dorment dans leurs placards ?

J’avais déjà réussi à trouver les Etudes de Chopin en CD il y a quelques années, au sommet de ma discothèque (avec l’opus 25 de Geza Anda), captées sous l’égide de Michel Glotz, salle Wagram à Paris en 1970 et 1971.

Je découvre aujourd’hui les Préludes, enregistrés au lendemain de Leeds, en décembre 1967, à Londres (l’opus 45 et l’opus posthume le seront à Paris en 1971).

D’autres diraient mieux que moi les caractéristiques de l’art pianistique de Rafael Orozco. Dans ces Préludes de Chopin, il n’emporte pas tout sur son passage comme une Martha Argerich, il ne creuse pas chaque sillon comme un Claudio Arrau, il ne surligne pas le romantisme de ce « journal de Majorque » comme tant de ses confrères. Il fait ce qu’il a toujours fait, une technique superlative au service exclusif du texte, la densité d’une sonorité jamais forcée, d’où sourdent immanquablement tendresse et émotion retenue.

C’est bien pourquoi on réclame que les autres Chopin de Rafael le magicien nous soient restitués

Je signale – parce que je l’ai trouvé récemment sur un site espagnol – un « live » du second concerto de Brahms, indispensable comme tout ce qu’on peut trouver de Rafael Orozco :

Mauvais traitements (I) : quand ça se termine mal pour Schubert

Depuis quatorze ans que je tiens un blog (il y en eut d’autres avant celui-ci !), je n’ai quasiment jamais dit de mal d’un musicien, d’un compositeur, d’un artiste que j’admire. Ou pour illustrer la maxime « Qui aime bien châtie bien »!

Le confinement, le travail à distance, m’ont donné l’occasion de « revisiter » – pour reprendre un terme très à la mode ! – ma discothèque, de réécouter des disques que j’avais oubliés, négligés, parfois pour de bonnes raisons !

Je me décide à ouvrir une série que j’aurais aussi bien pu intituler Ratages, mais le mot est excessif pour qualifier une erreur de « casting », un mariage compositeur/oeuvre/interprète malheureux, bref quelque chose qui, loin de nuire à l’image d’un grand musicien qu’on aime, révèle sa part d’humanité, son droit à l’erreur.

Ainsi je réécoutais ce week-end ce bien chiche coffret consacré au pianiste Geza Anda, né il y a 100 ans (tiens un coffret hommage est-il prévu ?), que je citais le 17 décembre dernier pour sa merveilleuse version des Etudes op.25 de Chopin

Je ne me rappelais plus qu’il y avait, dans ce coffret de 5 CD seulement, la dernière sonate – D.960 – de Schubert, à laquelle j’ai consacré naguère tout un billet (Ma non troppo).

Le dernier mouvement de cette sonate est indiqué : allegro, ma non troppo. Et comme je l’écrivais dans mon billet : Je n’entends pas ce dernier mouvement comme une récréation guillerette, anodine. Et surtout je respecte l’indication de Schubert lui-même : ma non troppo! Ce n’est donc pas youpie tagada , fonçons droit devant, comme un accompagnement de Tom et Jerry »

Or c’est exactement ce que fait Geza Anda, pour ma plus grande déception ! Une caricature ! à écouter à 29’50 »

Même l’immense et tant admiré Artur Rubinstein succombe inexplicablement au syndrome de la machine à tricoter à 27’35 »

On se console en écoutant Rafael Orozco et Sergio Fiorentino

à 1h 20’30 »

ou encore Peter Rösel

La nostalgie des météores

Allez savoir pourquoi, cette semaine se termine dans la mélancolie…

Une visite à ma vieille mère à Nîmes, qui suivait un coup de téléphone où s’entendait toute la lucidité déprimée d’une tête parfaitement alerte dans un corps que les forces abandonnent lentement mais inexorablement ? L’évocation de mon passage dans le berceau familial (lire L’été 69), la vue de la maison abandonnée, mais aussi le rappel de cette amitié d’enfance – presque 90 ans ! – avec Hildegard, la fille de l’hôtel d’en face qui existe toujours ! Quelques heures, un thé, des tartes aux fraises, et une brève escapade en fauteuil roulant au Carrefour Market d’à côté, et tout sembla aller mieux… Jusqu’à la prochaine fois.

Retour aussi à Montpellier, équipe réduite mais à la tâche, heureuse de lire ce qu’Alain Lompech a écrit dans le Classica de septembre à propos des festivals, et de celui de Radio France en particulier :

« Le Festival Radio France Occitanie Montpellier qui avait été l’un des derniers à annuler le 24 avril, sera l’un des premiers à organiser un « festival autrement », plus léger, plus inventif avec la création d’une radio faite par le festival pour commencer puis l’organisation de concerts en plein air dès la sortie du confinement. Pas moins de treize concerts ont ainsi été captés, pas moins de 30 heures de direct ont été diffusées, et pas moins de 60 heures d »émissions originales ont été produites pour pas moins de 480 heures de diffusion ! Voilà qui nous a ramenés aux origines d’une manifestation dont les premières éditions, voici bientôt 40 ans, étaient d’une originalité qui tenait en une formule – faire jouer les tubes du répertoire par les jeunes et les oeuvres oubliées par des grands noms – et doublaient les concerts par des journées entières d’émissions en direct sur l’antenne de France Musique. Heureux temps où l’argent et les moyens techniques coulaient à flots ! Mais la crise nous démontre que, sans grands moyens, un grand festival décentralisé dans la métropole occitane peut inventer de nouvelles méthodes de travail, reprendre une programmation de zéro… Tope là ! » Merci Alain !

Et puis, comme s’il fallait alimenter cette mélancolie, la réécoute, la redécouverte même de deux musiciens, de ceux qu’on porte dans son coeur plus encore que dans sa mémoire, destins brisés, météores qui continuent de briller longtemps après que ces poètes ont disparu : Youri Egorov (1954-1988) et Rafael Orozco (1946-1996)

Sur l’un et l’autre j’ai déjà écrit, tenté d’établir une discographie (Eternels présents, Un grand d’Espagne)

Dans le dernier numéro de BBC Music Magazine, un article rappelle qui était ce pianiste russe, passé à l’Ouest en 1976, mort du SIDA à Amsterdam à 34 ans. Et les enregistrements miraculeux qu’il a laissés pour EMI et dans les archives des radios hollandaises.

Ce Carnaval de Schumann, un remède à la mélancolie ?

Pour ce qui est de Rafael Orozco, la situation discographique n’a guère évolué depuis mon article d’août 2015 !

La bonne surprise – signalée par Alain Lompech (!) et quelques autres mordus sur Facebook – c’est la réédition digitale d’un disque Brahms réalisé pour EMI en 1970, avec la 3ème sonate et quelques intermezzi. Lompech compare le jeune Orozco à Nelson Freire ou Bruno Leonardo Gelber dans la même oeuvre. C’est exactement ça !

Magnifique prise de son (que les sites de téléchargement comme Qobuz ou Idagio restituent parfaitement)

Disques d’été (VII) : Nuits dans les jardins d’Espagne

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L’oeuvre est centenaire, pas vraiment un concerto, ni un poème symphonique, une suite de trois tableaux, de trois évocations plutôt. C’est en 1915 que Manuel de Falla écrit ses Nuits dans les jardins d’Espagne, qu’il dédie à son compatriote, le pianiste Ricardo Viñes. Ce n’est pourtant pas lui qui crée l’oeuvre le 9 avril 1916 au Teatro Real de Madrid mais José Cubiles avec l’orchestre symphonique de Madrid dirigé par Enrique Fernandez Arbos.

Le premier volet a un rapport direct avec Grenade et les photos ci-dessus : En el Generalife / Dans les jardins du Generalife, le palais d’été des princes Nasrides, leurs jardins fleuris de jasmins et de roses, leurs fontaines (https://fr.wikipedia.org/wiki/Généralife)

Les deux autres volets ou mouvements sont intitulés : Danza lejana et En los jardines de la sierra de Cordoba.

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J’ai découvert l’oeuvre par la version mythique de Clara Haskil et Igor Markevitch, à la grande époque de l’orchestre des Concerts Lamoureux. La discographie n’est pas surabondante, mais on trouvera son bonheur dans ces six versions qui savent jouer des ombres et des lumières de l’oeuvre de Falla. Liste non exhaustive, classée par ordre de mes préférences ! Orozco/Colomer (Valois), Larrocha/Commisiona (Decca), Haskil/Markevitch (Philips/Decca), Soriano/Frühbeck de Burgos (EMI/Warner), Rubinstein/Jorda (RCA), Weber/Fricsay (DGG).

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Une version sans doute pas idiomatique, mais attachante : Barenboim au piano, Placido Domingo à la direction :

Pour suivre mes voyages, et beaucoup plus de photos abonnez-vous à :

http://lemondenimages.me/2015/08/23/les-jardins-de-lalhambra/

Disques d’été (IV) : un grand d’Espagne

On reste toute sa vie fidèle aux interprètes qui ont accompagné vos premiers pas dans la découverte de la musique classique. Une autre fois je parlerai de ce 25 cm jaune (le bandeau de Deutsche Grammophon) et pourpre (une tenture, un grand piano, un chandelier et un couple très romantique) qui m’a fait aimer Chopin et Stefan Askenase.

C’est à un autre pianiste que je pense aujourd’hui avec gratitude et nostalgie. En 1973, la critique (Diapason déjà !) avait salué unanimement une intégrale des concertos pour piano de Rachmaninov, publiée par Philips. Confiée à deux tout jeunes artistes, le pianiste Rafael Orozco – 27 ans à l’époque – et le chef Edo de Waart (32 ans).

D’abord un mot de cette publication : elles n’étaient pas si nombreuses alors les intégrales concertantes de Rachmaninov. La légendaire version Wild/Horenstein n’était connue que des spécialistes, Ashkenazy et Previn étaient en train d’achever la leur. Pour le reste morne plaine. Cette nouvelle publication fit d’autant plus figure d’événement qu’elle donnait à redécouvrir un compositeur méprisé par toute la bien-pensance musicale européenne, que les flonflons « hollywoodiens » du trop célèbre 2e concerto révulsaient.

Incroyable d’ailleurs que personne ni à l’époque, ni depuis, n’ait fait remarquer non seulement que la musique de Rachmaninov ne pouvait être assimilée à celle que l’industrie triomphante du cinéma produisait en quantités… hollywoodiennes, mais que ce fameux 2e concerto avait été écrit en Russie et datait de.. 1901, soit quelques années quand même avant le jazz, Gershwin et l’essor de Hollywood. Pour certaines tournures mélodiques, pour l’emploi de la tierce mineure, et la structure même du concerto, Rachmaninov est un précurseur, pas un épigone !

Le succès de ce coffret Philips aura une conséquence inattendue : c’est un extrait du premier mouvement du 1er concerto qui sera choisi, en 1975, comme indicatif de l’émission littéraire de Bernard Pivot Apostrophes (même si la version retenue par la télévision est celle de Byron Janis et Kirill Kondrachine) : http://www.ina.fr/video/I00018025

Après ce long détour en forme de réhabilitation – oui on aime Rachmaninov ! – retour à ce coffret aussitôt acheté, aussitôt écouté, mais adopté lentement, difficilement même.

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J’ai tout de suite aimé le son, la virtuosité, le panache du pianiste et j’allais demeurer fidèle à ce grand et fier piano, à cet incomparable mélange de virilité (pardon pour le cliché !) et de sensibilité qui est la marque de Rafael Orozco. Souvenir intact et ému d’une intégrale d’Iberia d’Albeniz au Théâtre des Champs-Elysées quelques mois avant sa mort (en 1996).

Mais les concertos de Rachmaninov, quand on n’avait dans l’oreille que le 2eme concerto – et encore à l’époque, dans cette jolie ville de Poitiers, où l’on n’avait pas encore créé les Rencontres Musicales qui allaient nous amener, enfin, les grands artistes classiques du moment, Cziffra, Menuhin, Weissenberg, Ferras, jamais entendu en concert – c’était plutôt ardu : je ne comprenais rien au 3e concerto, sauf qu’il exigeait une technique exceptionnelle, le 4e concerto me séduisait plus sans doute par ses audaces, ses libertés. Quant au 1er concerto, comment ne pas souscrire à son romantisme débridé, très ancré dans la mère patrie. En revanche, coup de foudre immédiat pour la Rhapsodie sur un thème de Paganini.

Edo de Waart ne reniera jamais ses amours de jeunesse pour Rachmaninov, puisqu’il en enregistrera à deux reprises le corpus symphonique.

Quant à Rafael Orozco, il n’aura jamais la carrière discographique que son talent et sa personnalité hors normes auraient dû lui ouvrir. On en est réduit à rechercher ici et là, sur les sites de téléchargement, des Mozart, des Chopin enregistrés pour la branche espagnole d’EMI, Albeniz et Falla gravés pour Valois/Auvidis (qui les ressort au compte-gouttes). Un conseil : dès que vous trouvez un enregistrement d’Orozco, achetez-le, écoutez et réécoutez-le. Comme ce sublime Rêve d’amour (n°3) de Liszt

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Qui nous restituera un jour le legs discographique de ce grand d’Espagne, trop tôt disparu ?