La grande Sophie

Mercredi soir, à l’Auditorium du Louvre, Julien Chauvin et son Concert de la Loge nous conviaient à un de ces programmes dont ils ont le secret : une des symphonies « parisiennes » de Haydn – la 84ème – entrecoupée d’airs, de scènes, d’extraits de ballets de quelques contemporains de l’illustre Viennois, habitués du Concert de la Loge olympique.

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Avec une invitée de grand luxe, la soprano belge, ma très chère Sophie Karthäuser.

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Cette vidéo n’existe pas

(Extrait de l’opéra Phèdre de Jean-Baptiste Lemoyne, donné en bis à la fin du concert du 9 octobre 2019, à l’auditorium du Louvre)

Je connais Sophie Karthäuser depuis mon arrivée à la direction de l’Orchestre philharmonique de Liège il y a vingt ans (lire Liège à l’unanimité).

Dès le printemps 2001, elle chante ses premières Nuits d’été de Berlioz aux côtés d’un jeune chef français Stéphane Denève  (lire Les Nouveaux modernes), en décembre de la même année, avec Louis Langrée devenu directeur musical de la phalange liégeoise en septembre, elle forme avec une autre toute jeune soprano belge, Céline Scheen, un duo de rêve, dans la Messe en ut mineur de Mozart.

Sophie retrouvera Louis Langrée un an plus tard dans le Requiem de Mozart, puis, en décembre 2004 à Bruxelles et à Liège, pour une Création de Haydn, restée dans toutes les mémoires (Werner Güra et Reinhard Hagen complétaient la distribution. Une Création restée dans la mémoire du public liégeois pour une autre raison : nous avions pris le parti d’illustrer l’oeuvre de Haydn au premier degré, et soumis à cette fin à un jeune photographe liégeois une idée simple. Pouvait-il trouver un homme et une femme jeunes qui accepteraient de poser, de dos, dans la tenue d’Adam et Eve ? Il en résulta une très belle photo qui s’afficha dans tout Liège. Qui me valut une ou deux lettres de vieux ronchons qui trouvaient que, tout de même, ce n’était pas « convenable », et, à l’inverse, un nombre considérable de félicitations. Certains s’étaient même demandé si le chef (Louis Langrée) et la soprano (Sophie Karthäuser) avaient servi de modèles, leurs noms étant imprimés sur l’affiche juste sous les pieds d’Adam et Eve !

Sophie Karthäuser revient à Liège fin mai 2006 pour un concert dont ni elle ni moi ne pouvions supposer que ce serait l’un des derniers que dirigerait Armin Jordan – disparu le 20 septembre 2006. Un programme prémonitoire, composé tout exprès pour la soprano et le chef suisse: Les Illuminations de Britten et la Quatrième symphonie de Mahler qui se conclut par cette mélodie, tirée du Knaben Wunderhorn, intitulée… la Vie céleste. La seule remémoration de cette soirée me bouleverse encore (Une soirée magique).

Dans les années qui suivront, les présences de la soprano s’espaceront un peu, en raison de ses engagements de plus en plus nombreux sur les grandes scènes d’opéra, mais le fil ne se distendra jamais entre l’OPRL et elle. Témoin ce concert de 2018 avec Christian Arming.

Je n’oublie pas que Sophie était présente à la soirée que les Liégeois avaient organisée, le 3 octobre 2014, pour mon départ de l’orchestre (Merci). 

Je n’oublie pas non plus cette représentation du Freischütz de Weber, dans la version française de Berlioz, que dirigeait John Eliot Gardiner à l’Opéra comique à Paris en mai 2011, où Sophie chantait admirablement le rôle d’Agathe. Ce fut la dernière fois que je vis Pierre Boulez, déjà très fatigué, mais la curiosité toujours en éveil.

On l’aura compris, j’ai pour Sophie Karthäuser une profonde affection, doublée d’une admiration sans bornes pour son art bien sûr, la sûreté et la sagesse avec laquelle elle mène une carrière exemplaire depuis plus de vingt ans. Sa discographie en témoigne éloquemment. Petit échantillon non exhaustif.

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Transatlantique : Paris-Cincinnati

Je me suis promis de retourner à Cincinnati – la première et la dernière fois c’était il y a 30 ans, en 1989, lors d’une tournée de l’Orchestre de la Suisse romande avec Armin Jordan.

Après Jesus Lopez-Cobos, Paavo Järvi, c’est le Français Louis Langrée qui est aux commandes de l’orchestre symphonique de Cincinnati depuis 2013. À défaut de pouvoir aller entendre la phalange américaine dans ses murs (et tenir ma promesse), j’ai pu assister, il y a déjà deux ans, le 8 septembre 2017, à la Seine Musicale, à un mémorable concert (La fête de l’orchestre):

…. »Une salle qui confirme ses qualités acoustiques, précision, chaleur, malgré l’effectif orchestral imposant du programme choisi par Louis Langrée et le Cincinnati Symphony Orchestrapour l’avant-dernier concert de leur triomphale tournée européenne : On the Waterfront de Bernstein, le Lincoln Portrait de Copland (une oeuvre créée par l’orchestre de Cincinnati et donnée ici dans sa version française avec Lambert Wilson comme récitant) et la Cinquième symphonie de Tchaikovski/…./

Bonheur évidemment de retrouver Louis Langrée avec « ses » musiciens américains, curiosité aussi. Comment cette phalange si typiquement chaleureuse, dense et ronde, moins brillante – d’autres diraient moins clinquante – que certaines de ses concurrentes, allait sonner sous la houlette d’un chef qu’on a tant fréquenté et entendu avec des formations européennes (Liège, Paris, Berlin, Vienne, Londres, etc.) ? Comme toujours avec Louis Langrée, la partition même la plus connue (Tchaikovski) semble (re)naître, des traits, des lignes mélodiques, des détails rythmiques nous sont révélés, mais insérés dans une grande arche, un mouvement inépuisable, irrésistible. »

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L’orchestre américain et son directeur musical viennent de sortir un disque, disponible sur les sites de téléchargement, qu’on ne trouvera pas dans les bacs des disquaires. Un programme comme les a toujours aimés Louis Langrée, un « couplage » qu’on s’étonne de n’avoir jamais vu auparavant :  Un Américain à Paris de Gershwin (1928), Amériques de Varèse (1922) et la symphonie en do Majeur de Stravinsky (1939-1940)

Trois oeuvres qui ont en commun un lien… transatlantique : Gershwin découvrant Paris en 1928, Varèse émigrant à New York en 1915, et Stravinsky composant en 1939 les deux premiers mouvements de sa Symphonie en do en France, les deux derniers aux Etats-Unis. Mais c’est à peu près le seul lien entre ces trois géants du XXème siècle. Leurs racines, leurs esthétiques, leurs destinées, tout les oppose. Et c’est une très belle idée que de les réunir et de les confronter sur cet album.

D’autant que le propos de Louis Langrée et du Cincinnati Symphony est aussi musicologique, puisque sont présentées ici la version originale (1922) d’Amériques de Varèse, écrite pour un orchestre gigantesque de plus de 150 musiciens, version qui avait été révisée… à la baisse à la demande de Stokowski, et deux versions, longue et abrégée de la nouvelle édition critique d’Un Américain à Paris.

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Journal 22/09/19 : Wayenberg, Rouse

Christopher Rouse (1949-2019)

Les musiciens de l’Orchestre symphonique de Cincinnati et Louis Langrée ont dû apprendre la nouvelle avec une particulière émotion. Le compositeur américain Christopher Rouse, dont ils ont commandé et vont créer la 6ème symphonie le 19 octobre 2019, est décédé le 21 septembre.

Je trouve cette interview récente du compositeur, et ses réponses ne manquent pas d’intérêt :

J’ai découvert la musique de Rouse il y a déjà une vingtaine d’années par le disque.

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Sans vouloir offenser la mémoire du récent disparu, je dois tout de même confesser qu’à l’instar de nombre de ses confrères américains, Rouse écrit une musique bien ficelée, pas désagréable à entendre, mais bien peu originale.

Le Hollandais de Paris

Il est né à Paris le 11 octobre 1929, il y est mort à moins d’un mois de son 90ème anniversaire, le 17 septembre. Le pianiste Daniel Wayenberg était pourtant néerlandais, et bien oublié du public parisien.

Je ne l’ai jamais entendu sur scène (Yves Riesel l’avait, je crois, invité dans sa première saison des Concerts de Monsieur Croche, mais Wayenberg n’avait pu assurer cet engagement), mais c’est un pianiste dont j’ai thésaurisé les disques à chaque fois que j’en trouvais, souvent dans les magasins de seconde main, ou sous des étiquettes plus ou moins fantaisistes. Je me souviens avoir demandé jadis à un vendeur de la FNAC ce qu’il avait de Daniel Wayenberg, il m’avait répondu en me prenant de haut : «  Vous parlez bien sûr de Weissenberg ? Wayenberg, ça n’existe pas »…

On ne trouve plus guère ces disques, sauf au sein de coffrets imposants.

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Mais sur Youtube on tombe sur de véritables pépites, comme ce 3ème concerto de Prokofiev capté en 1957, Rafael Kubelik dirigeant l’Orchestre National.

ou cette Rhapsodie Paganini de Rachmaninov donnée au Concertgebouw d’Amsterdam en 1971 sous la direction de Karel Ancerl (disponible dans le superbe coffret édité à l’occasion des 125 ans de l’orchestre hollandais, voir détails ici : CONCERTGEBOUW 125)

De Rachmaninov encore cette étonnante version du 2ème concerto à deux pianos donnée il y a un an…tout comme Islamey de Balakirev. 

Peut-on rêver ? Que Warner réédite le fonds EMI de la discographie de Daniel Wayenberg !

Souvenir éblouissant

On ouvre Le Figaro au petit déjeuner et on y lit ceci :

« Ce ne sont pas seulement les interprètes contemporains qui sont à l’honneur en cette rentrée discographique, c’est aussi la musique de notre temps. À commencer par un prolongement de nos émotions festivalières, puisque l’un de nos grands souvenirs de l’été a été l’exécution éblouissante du Concerto pour clarinette de Magnus Lindberg par Jean-Luc Votano à Montpellier. Le musicien belge en sort maintenant un enregistrement (Fuga Libera) qui permet de mesurer toute la palette expressive de cette oeuvre qui exige énormément du soliste en termes de virtuosité, de théâtralité, d’endurance (une demi-heure de musique !). Dans un couplage original avec le trop rare Karl Amadeus Hartmann, Jean-Luc Votano se confirme comme un clarinettiste inspiré, avec lequel il faut compter dans le paysage international de son instrument. L’occasion est aussi de rappeler l’excellence de la formation à laquelle il appartient, l’Orchestre philharmonique royal de Liège, dirigé ici une dernière fois par celui qui en fut le remarquable directeur musical ces dernières années, Christian Arming. Un disque où les planètes sont alignées » (Christian Merlin, Le Figaro, 17 septembre 2019)

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Je confirme ce que dit Christian Merlin, je l’avais déjà écrit (L’air du nord : Magnus Lindberg) : le concert du 25 juillet dernier au Festival Radio France fut un des temps forts de ce dernier festival. L’interprétation éblouissante de Jean-Luc Votano du concerto de Lindberg sous les yeux et les oreilles du compositeur a marqué tous les auditeurs !

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Me revient en mémoire l’un des premiers concours de recrutement qu’ait présidés Louis Langrée lorsqu’il était directeur musical (2001-2006) de l’Orchestre philharmonique de Liège. Nous devions remplacer l’historique clarinette solo de l’orchestre. C’était au printemps 2002. Beaucoup de candidats (il y a toujours beaucoup de candidats pour cet instrument !), et très vite une évidence : ce jeune Belge de 20 ans surclassait tous les autres par sa virtuosité décomplexée, son aisance décontractée. Pour la forme, le jury fit mine de s’interroger sur son manque d’expérience pour tenir un pupitre si exposé. Sa décision fut sans appel : Jean-Luc Votano, entrant à l’OPRL, allait entraîner un spectaculaire renouvellement des pupitres des vents… et devenir ce soliste ‘qui compte dans le paysage international de son instrument » !

Bravo Jean-Luc !

 

L’air du Nord (III) : Magnus Lindberg

Il porte bien son prénom : Lindberg le grand, le généreux, le magnifique compositeur finlandais est, pour ces trois jours, l’invité d’honneur du Festival Radio France (#FestivalRF19).

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Deux concerts de musique de chambre  à la Salle Pasteur du Corum de Montpellier, et jeudi la première française (?) de son concerto pour clarinette.

Magnus Lindberg c’est d’abord une rencontre, qui m’a profondément marqué. Je connaissais certaines de ses oeuvres, l’originalité de sa personnalité créatrice. En 2001, travaillant avec Frank Madlener, à l’époque directeur du festival belge de musique contemporaine Ars Musica (depuis 2006 directeur de l’IRCAM), à renouveler l’implication de l’Orchestre philharmonique de Liège dans ce festival, je lui avais exprimé mon souhait d’inviter une forte personnalité, dont on pourrait faire un portrait en musique, et nous étions vite tombés d’accord sur le nom de Lindberg.

À l’automne 2002, Magnus Lindberg était à Liège pour deux concerts (à Liège et à Bruxelles) qui devaient présenter pour la première fois son triptyque orchestral : Cantigas, Feria, Parada, Trois pièces pour grand orchestre toutes créées séparément par Esa-Pekka Salonen. Louis Langrée avait accepté de relever le défi; au fil des répétitions, il me confiait avoir l’impression de faire l’ascension de l’Everest !

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Lors de la soirée liégeoise, diffusée en direct sur Musiq3, la chaîne classique belge, c’est le compositeur lui-même qui officiait comme présentateur, dans un français parfait ! C’est peu dire que le public de la Salle philharmonique fut impressionné, conquis, non seulement par l’oeuvre, mais aussi et surtout par l’homme, si simple, si disponible à l’entracte du concert. Et lorsque nous nous en fûmes boire quelques bières dans un bar de la place du Marché, Magnus Lindberg fit à Louis Langrée le plus beau des compliments qu’on puisse faire à un interprète : « Ce soir, j’ai entendu mes oeuvres comme je les avais rêvées, avec les couleurs, les sonorités françaises que j’imaginais ».

De cette rencontre entre le chef et le compositeur naîtra une amitié, qui se traduira le 22 août 2006, dans le cadre du festival Mostly Mozart de New York, par la création du concerto pour violon de Lindberg sous l’archet de Lisa Batiashvili et la baguette de… Louis Langrée !

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Mais l’aventure Lindberg avec Liège se poursuivra en mai 2008 avec la première belge de son concerto pour clarinette (lire Jean-Luc Votano fait triompher Magnus Lindberg). Le public fera, en effet, un nouveau triomphe au compositeur finlandais et à la clarinette virtuose du jeune soliste de l’OPRL, cette fois sous la baguette de Christian Arming (qui deviendra en 2011 le directeur musical de la phalange wallonne). En 2010, Christian Arming et Jean-Luc Votano feront la création japonaise de l’oeuvre à Tokyo !

Lorsque j’élaborai avec Santtu-Matias Rouvali le programme du concert qu’il devrait diriger ce jeudi avec son orchestre philharmonique de Tampere, il me sembla tout naturel de proposer le concerto pour clarinette de Lindberg et… Jean-Luc Votano comme soliste : Le souffle Tampere. Et cette fois, le compositeur sera dans la salle !

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Les couleurs françaises

Un début de semaine a priori tout en contrastes, deux soirées qui paraissent n’avoir aucun lien. Et pourtant …

Lundi soir, c’était un concert immanquable : Louis Langrée dirigeait un programme tout Ravel à la tête de l’Orchestre des Champs-Elysées... au théâtre des Champs-Elysées comme il se doit. Et avec une soliste de grand luxe, Anne Sofie von Otter, qui nous avait bouleversés en Prieure des Dialogues des Carmélites de Poulenc, dans ce même théâtre il y a un peu plus d’un an.

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C’est la première fois que la formation fondée par Philippe Herreweghe s’attaquait à Ravel. Essai marqué et réussi ! On n’est pas surpris que Louis Langrée se meuve tout à son aise dans un univers – celui de Ravel – qui n’a plus aucun secret pour lui !

On admire le travail de coloriste qui fait entendre une incroyable palette dans l’ouverture « de féerie » Shéhérazade mais plus encore dans Ma mère l’oye. Quel savoureux orchestre, quel fruité dans les timbres !

C’est évidemment dans l’autre Shéhérazade, le cycle de trois mélodies que Ravel écrit en 1903 sur des poèmes de Tristan Klingsor, très wagnérien pseudonyme de l’écrivain Léon Leclère (1874-1966), qu’on attend le couple inédit Langrée/Von Otter. On craint, bien à tort, que la chanteuse sexagénaire, se trouve en difficulté dans certains passages tendus de la partition, et on rend les armes devant tant de parfait investissement dans le texte de ces mélodies qu’on connaît par coeur, tant de volupté dans le déploiement d’une voix qui n’a rien perdu d’une sensualité si bien appariée à la langue française. La sensualité est aussi du côté de l’orchestre. Et comment !

Le concert se termine par l’apocalyptique Valse  (lire les souvenirs de Ravel lui-même : La Valse à Vienne). Louis Langrée dit, dans la vidéo ci-dessus, tout ce qu’est ce chef-d’oeuvre, il en donne avec l’orchestre des Champs-Elysées une version, une vision comme radiographiée, éblouissante de timbres et de couleurs, qui évite les excès de rubato auxquels bien des baguettes illustres cèdent trop souvent… comme le cher Leonard Bernstein dirigeant l’Orchestre National de France dans ces mêmes murs en 1975 !

L’Orchestre des Champs-Elysées et Louis Langrée poursuivent leur « tournée » Ravel : après Paris, Poitiers, Saintes, ils sont ce jeudi à l’abbaye de l’Epau et vendredi, en Occitanie, à l’Archipel à Perpignan. Not to be missed !

Mardi soir réjouissances d’un autre genre, au Studio 104 de la Maison de la Radio, les 20 ans d’une émission de France Musique, qui a traversé le temps, les directions successives de la chaîne : Etonnez-moi Benoît

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Benoît Duteurtre a eu la gentillesse de rappeler que je fus le premier à lui confier une émission sur France Musique (Les beaux dimanches) avant que Pierre Bouteiller ne l’invite à nous étonner chaque samedi matin.

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Cette soirée anniversaire – qui sera diffusée le 8 juin sur France Musique – aurait pu n’être que nostalgie et regrets de temps révolus, surtout avec pour invités d’honneur Marcel Amont (90 ans) Hervé Vilard ou Marie-Paule Belle (72 ans)

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Et ce fut tout le contraire, même si on n’évita pas quelques refrains sur le mode « c’était mieux avant ».

Il faut écouter France Musique le 8 juin, Marcel Amont rendant un hommage drôlissime à ses parents, Marie-Paule Belle reprenant sa Parisienne et rendant le plus émouvant des hommages à Barbara, Hervé Vilard racontant les origines de son Capri c’est fini et surtout  chantant Maurice Fanon.

Et puis apportant un démenti cinglant à ceux qui pensent que l’opérette, la chanson, la comédie musicale, c’est fini, c’est ringard, Marie Lenormand, Franck Leguérinel, Emeline Bayart, l’orchestre Les Frivolités parisiennes

et d’autres encore nous rappelaient qu’Offenbach, Maurice Yvain, Messager et tous ces répertoires qu’illustrent l’Opéra Comique, le théâtre Marigny, le Palazzetto Bru Zane, sont bien vivants et vivaces.

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Lang de bois

Il n’a pu échapper à personne que le dernier « album » (puisque, dans ce cas, on ne parle pas de « disque » – trop classique sans doute !) du pianiste chinois Lang Lang a bénéficié d’une promotion à la hauteur de la célébrité de l’intéressé. Pour la seule France, il est passé à peu près dans toutes les émissions grand public, des Victoires de la musique classique au 20h30 de Laurent Delahousse un dimanche soir sur France 2 (où la vedette lui a été disputée par François Hollande et le remake de ses Leçons de pouvoir !), en passant par une journée sur France Musique.

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L’Obs de cette semaine n’y va pas par quatre chemins pour évoquer cet album et son interprète. Extraits :

« Quand un président, une reine, un pape, une coupe du monde, un jeu olympique a besoin d’un pianiste, c’est bien sûr à Lang Lang qu’on fait appel. Au plus véloce des soixante millions de pinaistes chinois, à celui dont la veste brille le plus sous les projecteurs/…/ Ce Piano Book réunit une trentaine de bis célèbres et mondialisés, une sorte de Lettre à Elise Inc. Lorsque Lang Lang décide de jouer le premier Prélude (du Clavier bien tempéré) de Bach, agrémenté du plus monstrueux crescendo de toute l’histoire du crescendo, c’est Bayer rachetant Monsanto, la Bourse frissonne d’aise (Elle déchantera elle aussi !)/…../

La qualité de Lang Lang est de savoir extrêmement bien jouer du piano; son défaut : le mauvais goût. Il est trop, comme on dit dans la banlieue de Pékin : il joue trop vite, trop alangui, trop fort, trop sentimental, trop étincelant. Sa musique est bodybuildée, son toucher est dur comme de l’or massif et ses sourires donnent envie de pleurer.

Le billet est signé Jacques Médina, un pseudonyme de Jacques Drillon, le critique historique de L’Obs ?

J’aurais pu signer ces lignes, parce qu’elles reflètent la triste réalité d’un artiste aujourd’hui âgé de 36 ans, que j’ai vu faire ses débuts à New York, à l’été 2003, dans le cadre du festival Mostly Mozart dont Louis Langrée venait de prendre la direction. Lang Lang, 19 ans, jouait le 1er concerto de Mendelssohn, qu’il venait d’enregistrer avec Daniel Barenboim.

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Il n’avait aucune idée du style de Mendelssohn, mais, guidé par Louis Langrée, il avait ébloui le public new-yorkais par son jeu plein de fougue, de virtuosité joyeuse. Je me rappelle ensuite un dîner d’après-concert où le jeune homme était entouré par ses parents, ses agents, et se montrait comme ce qu’il était, un adolescent tout heureux de cette célébrité qui lui tombait dessus.

Quelques mois plus tard, je visitais Pékin, en pleine modernisation avant les Jeux Olympiques de 2008. Sur la grande artère commerciale de Wangfujing, les premiers malls surgissaient de terre, et un grand magasin de disques et de vidéos de type FNAC – qui a disparu depuis, je l’ai vérifié il y a trois ans – attirait les chalands nombreux. A l’entrée et au milieu du rayon CD trônait une gigantesque affiche représentant Lang Lang en pied. Déjà une star dans son pays !

Le 12 avril 2007, je retrouvais Lang Lang à Londres, au Barbican Center, à l’orée du tournée qui devait mener le London Symphony et Daniel Harding au Japon et en Chine. Au programme Memoriale de Boulez, une Symphonie fantastique de Berlioz étrangement décousue et sans relief, et le concerto en sol de Ravel. J’avoue n’avoir jamais entendu un Ravel aussi… déconcertant. Techniquement défaillant dans le troisième mouvement, des « choses » très bizarres dans le premier mouvement, et une absence complète de simplicité dans l’adagio assai. Applaudissements tout juste polis d’un public londonien à qui on ne la fait pas…!

Ce qui n’empêcha pas Lang Lang de revenir faire un bis, une mélodie chinoise (de son cru ?) écoeurante à souhait. Le jeune pianiste s’attendait manifestement à une ovation, il fut prestement éconduit de la scène du Barbican.

Dernier souvenir in vivo de Lang Lang. En mai 2014, l’Orchestre philharmonique royal de Liège jouait dans la grande salle dorée du Musikverein de Vienne. Christian Arming, qui retrouvait sa ville natale, et moi étions allés rencontrer Thomas Angyan, le vénérable directeur de cette salle mythique. Dans son bureau, un écran de contrôle des différentes salles de répétition du bâtiment : Harnoncourt et son Concentus musicus Wien répétant avec Lang Lang, les Wiener Symphoniker dirigés par Simone Young, et les Wiener Philharmoniker avec Christoph Eschenbach.  Le lendemain, je reprenais l’avion pour Paris, avec deux illustres passagers que personne ne semblait avoir reconnus, l’architecte Jean Nouvel… et Lang Lang. A l’arrivée à Roissy, je me retrouvai juste à côté du pianiste dans les toilettes pour soulager un besoin pressant ! Et dire que certains attendent des heures pour l’approcher et faire signer des autographes…

Le postillon de Paris

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L’Opéra Comique à Paris s’est durablement abonné au succès. Après Hamlet, La Nonne sanglante, Le Comte Ory, Le Timbre d’argent, Fantasio pour s’en tenir aux plus récents ouvrages qu’on y a vus, Olivier Mantei renouvelle l’exploit avec ce Postillon de Lonjumeau d’Adolphe Adam à l’affiche de la salle Favart.

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« Comme toujours, la postérité est capricieuse. Du vaste corpus d’Adolphe Adam (1803-1856) qu’a-t-on retenu? Le ballet Giselle (que Tchaïkovski citait toujours en exemple) et le cantique Minuit, chrétiens. C’est bien peu, si l’on songe que son œuvre compte une cinquantaine d’opéras, une quinzaine de ballets, des opérettes, des vaudevilles, des cantates, et même une messe pour le retour des cendres de Napoléon aux Invalides!…/À tort ou à raison, le rouleau compresseur de la mémoire a rempli son office et Adam est passé à la trappe. Seul Le Postillon de Lonjumeau éveille encore les souvenirs des passionnés de musique française. Créé en 1836, cet opéra-comique obtint un succès instantané et fulgurant, et fit aussitôt le tour des scènes d’Europe. Omniprésent à Paris, il disparut pourtant de la Salle Favart en 1894, pour n’y jamais revenir/…/Le Postillon, c’est d’abord une histoire d’opéra. Fieffé chanteur, Chapelou n’est que postillon à Lonjumeau. Le jour de ses noces, il entonne son air fétiche, dans lequel il atteint un éclatant contre-ré. Il est aussitôt débauché par un membre de la cour, qui l’invite à rencontrer le roi. Et voilà notre Chapelou qui laisse en plan mariage et jeune épouse, pour aller chanter devant le souverain… Il ne retrouvera sa femme délaissée que… dix ans plus tard, devenu une étoile de l’opéra. Celle-ci va mettre en place un stratagème pour le confondre, et se venger » (Le Figaro, 29 mars 2019)

Excellente surprise lundi soir ! D’abord l’ouvrage – qu’on connaissait un peu par le disque – se laisse écouter avec bonheur, le compositeur de Giselle est un mélodiste et un orchestrateur astucieux et. cultivé, il connaît son XVIIIème siècle ! Quelques longueurs parfois, une sorte de leitmotiv (le début de l’air le plus célèbre Ah mes amis…), mais dans la fosse et sur scène une équipe qui enlève le morceau avec un charme et un chic fous.

A commencer par le ténor, lui aussi abonné à l’Opéra Comique, l’irremplaçable Michael Spyres*, compose un personnage haut en couleur, chante avec grâce en un français exemplaire (Ph.Venturini, Les Echos), pousse sans difficulté ses contre-ut et contre-ré, et garde en permanence une qualité d’émission et de chaleur de la voix, qui me font souvent penser à son illustre aîné, Nicolai Gedda(1925-2017)

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Mais pour moi la révélation de la soirée a été la jeune soprano canadienne Florie Valiquette qui endosse avec allure et grâce le double rôle Madeleine-Latour, le vrai caractère fort de la pièce (Les Echos). Franck Leguérinel campe un marquis de Corcy torve et ridicule à souhait.

Michel Fau se régale (en impayable suivante travestie de Madame de Latour) et règle à la perfection la mécanique d’une intrigue invraisemblable. Et Sébastien Rouland mène joyeusement d’impeccables musiciens, les membres du choeur Accentus et l’orchestre de l’opéra de Rouen. Décors somptueux d’Emmanuel Charles et costumes à l’avenant de Christian Lacroix !

Encore quatre représentations à l’Opéra Comique ! 

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*Michael Spyres crée l’événement le 24 juillet prochain en s’attaquant au rôle présumé inchantable de Fervaal.

L’opéra de Vincent d’Indy est donné en version de concert dans le cadre du Festival Radio France Occitanie Montpellier (réservations : lefestival.eu)

 

 

 

Un mauvais feuilleton

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À longueur d’émissions (très rares) de musique classique à la télévision (encore récemment Fauteuils d’orchestre d’Anne Sinclair), les animateurs passent leur temps à s’excuser d’oser diffuser de la musique classique à une heure de grande écoute, et à balancer toujours les mêmes poncifs sur « l’élitisme » de cette musique, la distance entre artistes et publics, bref de vieilles lunes qui n’ont plus cours depuis longtemps…

On pouvait légitimement se réjouir qu’une série, un feuilleton, ambitionne d’évoquer l’univers, les « coulisses », la vie d’un orchestre classique, une micro-société qui, comme tous les groupes, toutes les entreprises, est un reflet de la société, d’une époque, etc.  Sans lire les critiques, j’ai donc regardé, en différé, le premier épisode de Philharmonia, j’ai abandonné au bout d’une demie heure, j’ai de nouveau essayé ce soir – les épisodes 3 et 4 – je n’ai pas persévéré.

Comme j’ai découvert ce soir ce texte de Vincent Agrech sur Diapasonmag.fr, je m’autorise à le reproduire, puisqu’il exprime exactement ce que je pense :

« Pour une fois que la musique classique a les honneurs d’une série télévisée, on guettait avec gourmandise l’équivalent français de Mozart in the jungle, le légendaire feuilleton américain où Gustavo Dudamel, Lang Lang, Joshua Bell ou Nico Muhly se bousculaient pour faire une apparition. Las ! C’est peu dire qu’on en est loin avec le brouet des deux premiers épisodes de Philharmonia, diffusés mercredi dernier. Dans l’espoir de mets mieux choisis ce 30 janvier, et puisque la mode est à nouveau aux cahiers de doléance, Diapason a listé les principales critiques exprimées par la rédaction, mais aussi par le milieu musical.

1 – C’est macho et réac !

Claire Gibault le dit parfaitement dans les colonnes de Télérama. « Nous n’avions pas besoin d’une série qui insinue qu’être une femme chef d’orchestre, c’est être malade, guettée par la démence et autoritaire. » En effet l’héroïne, dont la nomination est imposée à l’orchestre par le ministère de la Culture (plutôt discret, dans la vraie vie, quand il s’agit de soutenir les candidates lors des jurys) semble tenir de sa mère une grave maladie mentale qui l’a probablement déterminée à choisir cette carrière bien moins féminine que la danse ou la couture. Heureusement, elle témoigne d’une conception de son métier renversante de nouveauté. A côté, Toscanini et Karajan étaient des adeptes de la démocratie participative. Et pour le répertoire, notre maestra 4.0 a même inventé le fil à couper le beurre : pour ramener les jeunes dans les salles de concert, si on ajoutait un peu de variétoche à ces vieilles barbes de Beethoven et de Brahms ? En effet, on se demande pourquoi personne n’y avait jamais pensé.

2 – C’est parfaitement invraisemblable.

Une série n’est pas un documentaire, et il faut parfois sacrifier la réalité sur l’autel du drame. Entendu, mais les grands auteurs de fiction sont toujours ceux qui parviennent à tirer le second d’une observation fine de la première. En matière de grand n’importe quoi, le premier épisode de Philharmonia tient hélas du collector. Afin de marquer sa désapprobation à l’arrivée de la patronne, l’orchestre lui joue, pour sa première répétition, la BO de Mission Impossible. Heureusement, la virago a du répondant : et zou, voilà qu’elle t’éjecte le premier violon pour le remplacer par une jeunette du fond des rangs, à qui elle va imposer une relation abusive. Cinquante ans de luttes syndicales et de conventionnements d’orchestres nationaux pour en arriver là… Quant aux dialogues en répétitions, on croirait que Guillaume Musso et Eric-Emmanuel Schmitt ont convolé en justes noces pour les écrire. « Je voudrais que vous sentiez toute la puissance de cette œuvre » ; « Je sais que tu peux libérer cette rage au fond de toi »… même Stanislas Lefort n’avait pas osé dans La Grande vadrouille.

3 – C’est mal foutu, mal joué, mal filmé.

Quand Mozart in the jungle faisait une sortie de route, ce qui arrivait aussi, il nous restait au moins les stars (acteurs et musiciens) et le glamour hollywoodien. Ici, on campe au département fiction de France Tévé, huitième étage, au fond du couloir. Le temps de formation en direction d’orchestre de Marie-Sophie Ferdane (qui joue le rôle principal) semble avoir été bref, relève encore Claire Gibault. Un point positif toutefois : les gestes de plusieurs comédiens, mélangés aux musiciens méritants de l’Orchestre National d’Ile-de-France, s’avèrent plutôt convaincants. Davantage, en tout cas, que leurs prestations d’acteurs, guère soutenues il est vrai par ces dialogues mémorables, ni par une réalisation qui sait, elle, ce que minimum syndical veut dire. On a gardé le meilleur pour la fin : les séquences de concerts à la Philharmonie de Paris, si mal cadrées qu’on voit les rangs vides autour des deux-cents figurants que la production s’est autorisée. C’est sûr, ça donnera aux novices envie de se ruer dans les auditoriums. »

(Vincent Agrech, Diapason, 30 janvier 2019)

La musique n’avait vraiment pas besoin de ça ! Je ne sais pas ce qu’en pensent les musiciens professionnels, membres de nos orchestres. Acceptent-ils d’être ainsi caricaturés, ridiculisés ? Même dans le cadre d’une fiction.

Je me rappelle le très beau travail qu’avait fait Laurent Stine, lorsque l’Orchestre philharmonique royal de Liège avait célébré son 50ème anniversaire en 2010-2011. Le jeune réalisateur belge avait eu toute liberté de filmer l’orchestre, ses musiciens, la vraie vie d’une collectivité musicienne, avec un regard sensible. Cela a donné l’un des plus beaux documentaires qu’il m’ait été donné de voir sur un orchestre. Je sais que très nombreux ont été ceux qui ont découvert les véritables coulisses de l’exploit, la vraie vie d’artiste, la musique comme elle se construit, se conçoit, se propage. La formidable aventure d’un orchestre. Bref le contraire absolu de la caricature de Philharmonia

Il ne faut pas croire Chabrier

 

On avait laissé Louis Langrée triomphant, il y a tout juste un an, à l’Opéra Comique, dans le Comte Ory de Rossini (Monsieur le Comte est bien servi). On l’a retrouvé, hier soir, pour la première d’Hamlet d’Ambroise Thomas. 

C’est à Emmanuel Chabrier  qu’on doit cette flèche célèbre : « Il y a deux espèces de musique, la bonne et la mauvaise. Et puis il y a la musique d’Ambroise Thomas ». 

Christophe Rizoud écrit ce matin sur Forumopera:

Tous les compositeurs ne sont pas égaux au tribunal de la postérité. Ambroise Thomas tente de sortir du purgatoire où l’avait consigné un mot assassin de Chabrier. L’occasion à Paris n’est pas si fréquente. Pour ne pas laisser passer une nouvelle fois la chance, l’Opéra Comique a mis les bouchées doubles : un chef convaincu par ce répertoire qui au moment des saluts brandit la partition d’Hamlet en un geste justicier, certains de nos meilleurs chanteurs français et, comme si ce n’était pas assez, un metteur en scène cinéaste – Cyril Teste – invité avec ses techniciens et ses caméras. Qui osera ensuite dire Thomas ringard ?

Un « chef convaincu », et diablement convaincant, je peux l’attester ! J’avais déjà eu la chance de voir la production de Covent Garden en 2003, Louis Langrée y dirigeait un bouleversant Simon Keenlyside et une époustouflante Natalie Dessay.

Hier soir, le couple vedette était formé de Stéphane Degout (Hamlet) et Sabine Devieilhe (Ophélie).

Impossible de rêver mieux : Stéphane Degout que j’avais vraiment découvert lors d’une semaine que France Musique avait passée à l’Opéra de Lyon à l’automne 1998, parmi toute une ribambelle de chanteurs qui ont, depuis, tous fait un magnifique parcours (Stéphanie d’Oustrac, Karine Deshayes…) – semaine qui s’était achevée par la production inaugurale du – bref – mandat de Louis Langrée, Ariane et Barbe-Bleue de Dukas, avec Françoise Pollet dans le rôle-titre ! – Stéphane Degout donc, que j’avais invité pour un récital à Liège en 2003 ou 2004, dont j’ai suivi le fabuleux parcours grâce aux réseaux sociaux, mais que je n’avais pas vu ni entendu en scène depuis longtemps. Quel acteur, quel admirable chanteur – rondeur, chaleur du timbre, puissance et homogénéité sur toute la tessiture, diction absolument parfaite -, il est Hamlet ! 

Tout comme Sabine Devieilhe est Ophélie. Follement applaudie au IVème acte, elle se joue de toutes les difficultés de son grand air, où la seule virtuosité ne suffirait pas à rendre justice au personnage, elle émeut jusqu’aux larmes.

Toute la distribution est admirable : Sylvie Brunet-Grupposo en reine Gertrude fait plus d’une fois penser à Rita Gorr, les hommes – Laurent Alvaro, Julien Behr, Jérôme Varnier (formidable Spectre), Kevin Amiel, Yohann Dubruque, Nicolas Legoux – sont tous à saluer ! Il faut évidemment applaudir le choeur Les Eléments, habitués des lieux, toujours si bien préparés par Joël Suhubiette.

Dans la fosse, une formation qui, décidément, prend goût au répertoire lyrique et au travail avec Louis Langrée, puisque, sauf erreur de ma part, c’est leur troisième collaboration sur un opéra (après Pelléas et Mélisande et Le Comte Ory) : l’Orchestre des Champs-Elysées et ses solistes si sollicités (le trombone solo!) se couvrent de gloire. La balance fosse-scène est idéale, dans cette salle si sonore, Louis Langrée révèle toutes les richesses de la partition, en évitant surcharge et grandiloquence, pour se concentrer sur le drame, le théâtre, l’humanité des personnages.

A l’entracte, les sentiments étaient mélangés sur la mise en scène de Cyril Teste. Moi j’ai marché, le recours à la vidéo, qui peut vite tourner au procédé, m’a semblé ici parfaitement coller au propos, à l’intemporalité du drame shakespearien. Belle direction d’acteurs, pas de gadget superflu.

Longue, très longue ovation finale pour tous les protagonistes d’une production qui restera dans les annales de l’Opéra comique !

Le spectacle doit être capté par MediciTv et Mezzo, il sera diffusé sur France Musique le 6 janvier 2019. A ne pas manquer, pour ceux qui n’auraient pas la chance de le voir d’ici le 29 décembre.

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Côté people, c’était assez amusant de constater la présence de pas mal d’ex, un ex-directeur de l’Opéra comique, une ex-directrice de la Danse de l’Opéra, une ex-ministre de la Culture faisant la bise à un ex-PDG de Radio France, pas rancunier, que j’ai eu plaisir à revoir et à féliciter pour sa nouvelle activité (Majelan, la plate-forme de podcasts de Mathieu Gallet).