Les mots justes

Mon amour des mots, des langues, n’est pas récent. Plus d’une chronique en témoigne (AcadémiqueHautes figuresLe lièvre au pays des malices).

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L’un des derniers-nés de la collection Le goût des mots est tout sauf l’oeuvre d’un redresseur de torts, contrairement à ce que le titre pourrait suggérer.

« Le langage exact reste la condition nécessaire d’une pensée claire. Les mots sont des outils de précision, utilisez-les à bon escient, veillez à leur sens, à leurs différences, à leurs distinctions subtiles. Ne soyez ni puriste, ni laxiste, soyez exact » (Alfred Gilder)

En quatorze chapitres, l’auteur ne rate aucun de nos tics de langage, mots employés de travers, locutions creuses et verbeuses, clichés pénibles, néologismes malvenus, barbarismes, pléonasmes, oxymores incongrus, tournures ambiguës, contresens. mais toujours avec un humour ravageur, et finalement bienveillant.

Pris au hasard, en ces temps de grève des transports publics et de bouchons monstres :  » « Trafic ou circulation ?

Les automobilistes ne sont pas des trafiquants, ni la circulation automobile une activité illégale. Aussi est-ce une drôle d’idée d’avoir, au milieu du XIXème siècle, emprunté à l’anglais traffic le sens de « mouvement général des trains » puis de « circulation des véhicules ».

Trafic voulait d’abord dire « négoce, commerce », puis il signifia, en mauvaise part, profit qu’on tire de certaines choses, commerce clandestin, immoral, illicite : trafic d’esclaces, d’armes, de drogues.

Pour désigner le mouvement des voitures, des trains, des bateaux, des avions, c’est bien le mot circulation qui s’impose »

 

On attendait Boulez

 

Pour paraphraser le titre d’un (pas très bon) roman supposé à clés (En attendant Boulez), on attendait vraiment cette somme magistrale, ces plus de 600 pages, consacrées à Pierre Boulez.

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Non, cher Christian Merlininutile de t’excuser (on se tutoie dans la vie, pardon de ne pas recourir au vouvoiement d’usage !) comme tu le fais longuement dans le prologue de cet ouvrage : « C’est de la folie !…Je n’avais jamais écrit de biographie, je n’étais pas spécialiste de Boulez, je n’avais jamais fait partie du cercle rapproché de ce que le milieu musical appelle « la Boulézie ». Je ne me sentais pas la compétence musicologique pour analyser ses oeuvres….Boulez lui-même avait répété qu’il serait un compositeur sans biographie, exprimant souvent sa méfiance envers cette approche. Enfin, peu de personnalités polarisaient ainsi les esprits, entre adulation et détestation, sans qu’un juste milieu semble possible. En un mot, je ne me sentais pas légitime ».

C’est vrai, je n’étais pas dans le secret d’un travail qui a dû prendre des années, c’est vrai j’ai été surpris de voir paraître ce pavé, venant d’un critique musical, doublé d’un pédagogue, dont j’ai toujours apprécié la plume affûtée, éloignée de tout jargon, comme les émissions sur France Musique (comme chaque dimanche matin Au coeur de l’orchestre).

Mais dès que j’ai acheté ce Boulez, je me suis engouffré dans ces pages serrées, comme on entre dans un polar qui vous tient en haleine jusqu’au bout de la nuit.

La présentation de l’éditeur – une fois n’est pas coutume – dit exactement ce qu’est ce livre : Trois ans après sa mort, il était temps de revenir sereinement sur les neuf décennies de cette existence multiple : le compositeur, le chef d’orchestre, le penseur, le fondateur d’institutions, sont passés au crible dans cette biographie pour laquelle ont été exploitées des archives souvent inédites. On y pénètre les coulisses de ses combats (le Domaine Musical, l’IRCAM, l’Ensemble Intercontemporain, l’Opéra Bastille, la Cité de la musique, la Philharmonie de Paris). On le voit renouveler la technique et la fonction du chef d’orchestre tout en étendant son influence sur la politique culturelle. On le suit sur tous les continents… On tente aussi de donner des clés d’accès à sa musique, qui ne se livre pas en une seule écoute. Mais surtout cet ouvrage s’est fixé pour but de mieux comprendre la personnalité complexe et secrète de celui qui s’est ingénié à brouiller les pistes, en maintenant résolument un décalage rare entre son image publique de sectaire cérébral et l’homme privé, généreux, affectif et hypersensible »

Je suis loin d’avoir terminé ce pavé, et je ne le ferai sans doute pas avant longtemps. Je vais d’un chapitre à l’autre, et j’y puise d’abord une somme d’informations hallucinante, d’une précision que peu de journalistes pratiquent encore. C’est écrit sans lourdeur ni surcharge. Les témoignages abondent, le sujet est toujours traité avec la distance de l’enquêteur et l’empathie du biographe. Impressionnant ! Chapeau l’artiste !

Beaucoup plus qu’une biographie classique de compositeur, c’est un panorama extraordinaire du monde musical de la seconde partie du XXème siècle en même temps qu’une radiographie de la France politique et culturelle des années 1950 à 2010.

J’ai bien sûr retrouvé le Pierre Boulez que j’ai un peu connu, en 1995 à l’occasion de la journée que nous lui avions consacrée sur France Musique pour ses 70 ans (lire Boulez vintage), puis à Lucerne début septembre 2008 (lire Un certain Pierre Boulez)

Sur la discographie de Boulez, je ne peux que renvoyer à ces deux articles : Pierre Boulez la marque jaune et Pierre Boulez une intégrale.

Souvenir de l’été 1992 : Boulez dirigeait les Wiener Philharmoniker aux Prom’s à Londres. J’étais à la Radio suisse romande, au lieu des traditionnelles et encombrantes bandes que s’échangeaient les radios publiques, j’avais reçu ce concert capté par la BBC sur deux CD pour le diffuser sur les ondes de la RSR. J’ai gardé précieusement ce double CD..

De Moscou à la Maison blanche

J’ai commencé mon été sous de troubles auspices avec des livres que j’oublierai sans doute sitôt refermés. Lectures parallèles comme toujours.

Laissé en plan à la fin de l’automne, j’ai repris et terminé Une question d’orgueil de Pierre Assouline (lire Nids d’espions)

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Mieux que l’histoire de Georges Pâquesce haut fonctionnaire français condamné en 1964 pour espionnage au profit de l’URSS, la rencontre inattendue entre l’auteur et son « héros » qui, au soir de sa vie, livre ses raisons…

Dans le même ordre d’idées, le bestseller de Ben Macintyre relève plus de l’enquête journalistique. Des faits, un récit, pas d’analyse psychologisante, même si on n’échappe pas à certains clichés, voire à certaines caricatures (la description des hiérarques du KGB est rarement flatteuse !). Passionnant évidemment.

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« On compte sur les doigts de la main les espions qui ont influé sur le cours de l’histoire.
Le héros de ce récit véridique, Oleg Gordievsky, est l’un d’entre eux.
Au début des années 1970, il entame une carrière prometteuse au sein du KGB mais, rapidement désillusionné sur la nature du régime, il est «retourné» par le MI6, le service secret britannique. En apparence, c’est toujours un officier de renseignement exemplaire, mais en réalité il est engagé, corps et âme, au service du Royaume-Uni. Nul ne le sait parmi ses maîtres russes, qui assurent son ascension régulière dans la hiérarchie toute-puissante des «hommes de l’ombre». Jusqu’au jour où quelques soupçons commencent à naître dans leur esprit… Hasard? Calcul? Trahison?
Rappelé à Moscou sous prétexte d’une nouvelle promotion, il en vient à penser que ses jours sont sans doute comptés.
Par un beau soir d’été 1985, vêtu de gris à la mode soviétique, il arpentera incognito la Perspective Koutouzovski. Et ce sera le début d’une nouvelle aventure qui compose certainement l’un des épisodes les plus spectaculaires de la Guerre froide… » (Présentation de l’éditeur)

Reagan_and_GordievskyOleg Gordievsky (1938-) ici avec Ronald Reagan dans le Bureau ovale en 1987

En matière d’histoire vraie, celle que décrit Bob Woodward est tragiquement authentique.

« La présidence de Trump racontée de l’intérieur ? S’appuyant sur des sources exceptionnelles et des centaines d’heures d’interviews, Bob Woodward dépeint le quotidien d’une Maison blanche en proie aux décisions chaotiques, dont les conséquences bouleversent l’ordre mondial. Corée du Nord, immigration, Otan : une plongée vertigineuse au cœur du bureau ovale, tenu par l’homme le plus inattendu et imprévisible de l’histoire des États-Unis. »

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Il faut absolument lire ce bouquin, chronique glaçante, terrifiante même, des années Trump, de sa campagne pour la candidature républicaine, puis de sa campagne présidentielle, de son accession à la Maison Blanche, de sa présidence erratique. Comme Macintyre, Woodward ne se met jamais en avant, pas d’effet de style, des faits, seulement des faits, fondés sur un grand nombre d’entretiens et d’enquêtes.

Rudi le pianiste

Si l’on est réfractaire au style Tubeuf, il ne faut pas lire son dernier-né. Inutile de dire que ce n’est pas mon cas, et si, parfois, rarement, les chantournements de l’ancien professeur de philosophie peuvent agacer, les souvenirs d’André Tubeuf, revisités au soir de son grand âge, à propos d’un musicien qu’on n’a cessé de révérer, évidemment passionnent et enchantent.

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« Toutes ces dernières années, je multipliais les livres et on me demandait : « À quand, un sur Serkin ? »… je n’avais jamais eu l’idée d’écrire un livre sur lui. Lui-même répugnait à ce qu’on parle de lui. Il n’y avait rien à savoir, qu’à le regarder faire….

Une soirée avec Serkin, c’était de toute façon une leçon d’incarnation…Ceux qui ont vu cela, ne risquent pas de l’oublier. À ceux qui ne l’ont pas vu on ne peut que donner une idée abstraite : sans l’emprise, renversante, stupéfiante, régénératrice.

D’autres ont été davantage publics, populaires, aimés peut-être, et soucieux de l’être, faisant tout pour l’être. Pas Serkin »

Moyennant quoi, André Tubeuf nous livre 190 pages serrées sur un pianiste, Rudolf Serkin (1903-1991) dont il n’y avait, paraît-il, « rien à savoir » ! Merci cher André Tubeuf !

Au moment où je commençais la lecture de cette « Leçon Serkin », je lisais sur la page Facebook de Tom Deacon, naguère un des grands producteurs du label Philips et auteur de cette extraordinaire collection, parue il y a vingt ans, Great Pianists of the 20th Century

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ceci à propos d’un coffret paru en Europe il y a près de 2 ans :

Ce coffret est tout aussi recommandable que tous les autres. La documentation est le nec plus ultra. Beaucoup de photos. Un bon texte d’introduction. Et 75 CD de Rudolf Serkin, l’un des plus grands pianistes que j’ai eu le privilège d’entendre en concert et en récital. C’est son héritage artistique. Dans une boîte!

Il m’est impossible d’effacer de ma mémoire l’image de ce musicien aux petites lunettes cerclées, légèrement voûté se dirigeant vers le piano.

Serkin s’est battu pour être un grand pianiste. Il y travaillait. Il le devait. Il n’a jamais eu la chance d’être doté d’une de ces techniques faciles, naturelles et bien huilées. En un mot, il n’était pas Josef Hofmann, bien qu’il ait pris la place de Hofmann en tant que directeur du Curtis Institute à Philadelphie

Serkin était à son meilleur dans la salle de concert, pas dans le studio d’enregistrement. D’une manière ou d’une autre, les ingénieurs de Columbia ont eu du mal à saisir son « son ». Cela a toujours semblé dur. Rubinstein avait le même problème chez RCA Victor. Nous avons donc ici ce que nous avons, une image sonique imparfaite d’un pianiste tout simplement merveilleux qui pouvait hypnotiser un public immense avec le mouvement lent de la sonate Hammerklavier de Beethoven. C’était lent, très lent, mais vous souhaitiez que cela ne se termine jamais si beaux étaient le son et la conception musicale de Serkin. Idem avec le mouvement d’ouverture de la sonate « au clair de lune ». Aucun des enregistrements de Serkin n’a jamais capturé cette magie.

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Les circuits de distribution ne doivent pas être les mêmes au Canada, où réside Tom Deacon, et en Europe, puisque j’avais déjà parlé de cette somme il y a plusieurs mois : Des nuances de noir et blanc

Deacon et Tubeuf disent un peu la même chose, et pour moi qui n’ai jamais eu la chance d’entendre le grand pianiste en concert, les témoignages du studio comme les « live » que contient cette boîte ne font que renforcer, conforter, l’admiration que je porte à un musicien essentiel du XXème siècle. Pour ceux qui ne pourraient, voudraient, pas se payer l’imposant coffret (détails ici : Serkin the complete Columbia recordings), le legs discographique de Serkin est disponible en une multitude de coffrets à prix doux.

Intemporelle Truite de Schubert enregistrée à Marlboro – en prêtant l’oreille, on y entend même les oiseaux alentour…

Centenaires : Bernstein, Zweig

On l’avait annoncé, on l’attendait, il est enfin sorti (lire La fête à Lenny)

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Sous le titre « The Unanswered Question » (La Question sans réponse), inspiré par l’oeuvre homonyme de Charles Ives, Bernstein donne à Harvard, à l’automne 1973, six conférences qui envisagent l’état de la musique au XXe siècle. Son but n’est pas de faire un bilan, mais de retracer l’évolution de la création musicale au fil du temps. A partir des théories linguistiques de Noam Chomsky, il montre tout d’abord de façon éclairante que, sans être un langage articulé, la musique est tout de même un moyen d’expression possédant ses structures, sa grammaire et son vocabulaire. Cela lui permet d’évoquer les chefs-d’oeuvre de la musique, de Bach à Boulez en passant par Beethoven, Wagner, Schoenberg, Stravinsky, le jazz ou les Beatles. Il émaille son exposé de fréquentes références à la poésie et à la peinture, et l’illustre de nombreux exemples musicaux. D’une manière très accessible, c’est donc une véritable histoire de la musique qu’il esquisse avec originalité et brio. (Présentation de l’éditeur).

Il s’agit ici d’une réédition, particulièrement bienvenue en cette année du centenaire du grand chef/compositeur américain, et la préface de Renaud Machart (auteur de l’excellente monographie Leonard Bernstein chez Actes Suden est la meilleure des introductions qui soient.

Non loin du rayon où j’ai trouvé « La question sans réponse » chez mon libraire, un autre ouvrage a immédiatement attiré mon attention par son titre et la mention INEDIT. Mention surprenante quand on voit de quel auteur il s’agit : Stefan Zweig !

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Suite d’articles, de notes prises au cours de la Première Guerre mondiale, publiés  » à chaud  » entre août 1914 et août 1918, les textes réunis ici – articles, manifestes et reportages inédits en français sur sa propre expérience des combats et sur le bouleversement de l’Europe ravagée par le conflit – montrent l’évolution de Stefan Zweig à un moment clé de l’histoire et de sa vie. On y découvre que ses positions pendant la Grande Guerre sont mouvantes, complexes, sinon contradictoires : elles ont changé l’homme et transformé l’artiste, lui donnant une épaisseur qu’il n’avait pas. Zweig, qui revendiquait une pensée humaniste, semble, confronté à la réalité de la guerre, abdiquer. Dans un premier temps, il est, comme bien d’autres, emporté par le déferlement des passions et par un élan patriotique quasi mystique. Puis il rejoint peu à peu les idées pacifistes de son ami Romain Rolland, notamment après son voyage en Galicie de juillet 1915 durant lequel il constate les horreurs  » réelles  » de la guerre.
À partir de 1917, Zweig prend peu à peu le rôle de  » guide spirituel  » pour l’Europe,
en signant de nouveaux textes, dont un saisissant  » Éloge du défaitisme « , où il cherche à
résister au  » bourrage de crâne  » qui s’exerce sans relâche sur les consciences individuelles.
Un siècle après, son appel à la résurrection de l’esprit et de l’Europe retentit avec plus de force que jamais.

Comme pour le Bernstein, l’introduction de Bertrand Dermoncourt est d’une pertinence et d’une érudition historique, à la hauteur de l’auteur de ces textes.

À quelques semaines du centenaire de l’Armistice du 11 novembre 1918, une lecture qui s’impose absolument !

Quelque chose d’eux

Pouvait-on imaginer 48 heures plus denses et plus contrastées ? Réunies par une seule cause : la mort de deux célébrités.

Pour moi le 6 décembre est, depuis 45 ans, un tournant très intime de ma vie (Dernière demeure).

C’est maintenant, si l’on se fie à l’avalanche, au torrent de commentaires qui se sont déversés à flots continus depuis les petites heures du jour ce mercredi, sur tous les médias, la date de la disparition de l’idole absolue, obligée, universelle, transgénérationnelle, Johnny HallydayMoi aussi j’aimais bien certaines de ses chansons, et je reconnais ses qualités de showman, une voix, une présence. Pour le reste rien à ajouter à ceci, paru au lendemain de la mort de David BowieLa dictature de l’émotion.

La Garde Républicaine qui se produisait hier soir, dans toutes ses formations musicales,  à la maison de l’UNESCO à Paris, a fait la surprise en fin de concert

Quant à Jean d’Ormesson, mort le même jour que Mozart, je n’ai pas une ligne à changer à ce que j’écrivais il y a presque deux ans : Le vieillard qui ne radote pas.

Relire Aragon que l’académicien aimait à citer :

C’est une chose étrange à la fin que le monde;
un jour je m’en irai sans en avoir tout dit:
ces moments de bonheur, ces midis d’incendie,
la nuit immense et noire aux déchirures blondes.

Rien n’est si précieux peut_être qu’on le croît.
D’autres viennent, ils ont le coeur que j’ai moi_même;
Ils savent toucher l’herbe et dire je vous aime,
et rêver dans le soir, où s’éteignent des voix.

D’autres qui referont comme moi le voyage,
D’autres qui souriront, d’un enfant rencontré,
Qui se retourneront pour leur nom murmuré;
D’autres qui lèveront les yeux vers les nuages.

Il y aura toujours un couple frémissant
pour qui ce matin-là sera l’aube première;

Il y aura toujours,  l’eau le vent la lumière;
Rien ne passe après tout, si ce n’est le passant!

C’est une chose au fond, que je ne puis comprendre:
cette peur de mourir que les gens ont en eux comme si ce n’était pas assez merveilleux,
que le ciel un moment, nous ait paru si tendre…

Malgré les jours maudits, qui sont des puits sans fond,
Malgré ces nuits sans fin à regarder la haine,
Malgré les compagnons de chaîne,
Mon Dieu, mon Dieu, qui ne savent pas ce qu’ils font…

Cet enfer,  malgré tout cauchemar et blessures,
les séparations, les deuils,les camouflets,
et tout ce  qu’on voulait, pourtant ce qu’on voulait
de toute sa croyance imbécile à l’azur,

Malgré tout je vous dis que cette vie fut  telle,
qu’à qui voudra m’entendre, à qui je parle ici
n’ayant plus sur la lèvre, un seul mot que :merci,
je dirai malgré tout, que cette vie fut belle..

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Les enchantements de Vladimir

Vladimir Jankélévitch (1903-1985un nom qui dit vaguement quelque chose aux jeunes générations, pas beaucoup plus à la mienne qui ne connaît guère du philosophe musicologue que quelques titres qui claquent comme des formules magiques  (« Le je ne sais quoi » et « le presque rien », La musique et l’ineffablequ’on serait bien en peine d’expliciter.

On doit à l’historienne Françoise Schwab qui se consacre passionnément à la restitution de l’oeuvre de Jankélévitch la publication de nombre d’inédits, ou d’introuvables, rassemblés sous un titre évocateur : L’enchantement musical.

 

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« Comptes-rendus de concerts et de festivals, évocations poétiques des musiciens chers à son coeur,: les musiciens français, particulièrement Debussy, Ravel, Fauré; les musiciens de l’Europe centrale, Chopin et Liszt, le rhapsode et baladin du monde européen, image même de notre modernité; les génies de la musique russe, notamment Moussorgski et Rimski-Korsakov. Pour Vladimir Jankélévitch « on ne pense pas la musique » mais on peut penser en musique… »

Il faudrait pouvoir citer l’imposante préface de Françoise Schwab qui évoque les « morceaux de temporalité enchantée » que constituaient ces « respirations » entre deux livres de philosophie, bien distinctes aussi des monographies de Jankélévitch sur ses compositeurs préférés.

Pris au hasard de ces pages qu’on ne va pas lâcher de sitôt.

Après un concert d’hommage à Fauré (vingt ans après sa mort), le 29 novembre 1944 à Toulouse : « Le Requiem de Fauré décevra les oreilles trop habituées au pathos de Berlioz, à sa folie des grandeurs, à sa volonté de puissance, à son souffle révolutionnaire et messianique, à ses trompettes d’apocalypse. Mais il comblera les amis de la dévotion lisztienne et peut-être pas tant de La Bénédiction de Dieu dans la solitude que de l’incomparable Messe de Gran »

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Ou ce portrait du grand Paul Parayquelques pages plus loin, toujours à Toulouse :

« Paul Paray ne dirige pas comme tant d’autres pour les spectateurs, mais pour les musiciens. Aussi est-il modérément attentif à sa ligne, aux effets de frac et aux gestes coquins de la baguette… Il s’identifie pour quelques quarts d’heure au musicien qu’il interprète, il est tour à tour Poulenc, Dukas, Debussy; son adaptation à des écritures et à des atmosphères aussi différentes que celles de Schubert, de Debussy, de Liszt, tient du prodige…. Il faut le dire aussi, L’Apprenti sorcier n’aurait pas eu cette verve éblouissante, les Préludes n’auraient rendu un son si neuf, si pathétique, ni exaltant, les Sirènes n’auraient pas été si captivantes, ni si mystérieuses les lointaines trompettes des Fêtes, si immatériels les Nuages floconneux qui glissent dans l’azur, sans le bel orchestre (l’Association symphonique des concerts populaires de Toulouse) que Galinier a su former en sept mois de travail quotidien (on est en juin 1945) et qui fut sous la baguette de Paul Paray un instrument merveilleusement docile et une espèce de harpe d’Eole intelligente et sensible »

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Excusez-moi !

J’avais déjà relayé sur ce blog un éditorial aussi savoureux que percutant de Forumopera:  À lire avant d’aller au concert ou à l’opéraLe site récidive avec Excusez-moi de dire merciJe ne peux qu’en conseiller la lecture, ainsi que des commentaires qui accompagnent ces deux éditoriaux.

Je ne suis pas de ceux que gênent des applaudissements entre les mouvements d’un  concerto ou d’une symphonie (après tout, personne ne trouve à redire à ceux qui saluent une performance vocale dans un opéra), c’est plutôt rassurant quant au renouvellement du public du concert classique. Je me rappelle le conseil d’un directeur de France-Musique à ses producteurs chevronnés (était-ce moi ? si non e vero e ben trovato !) : « Il y a toujours un auditeur qui entend la 5ème symphonie de Beethoven pour la première fois… »

Infiniment plus agaçant et irrespectueux tant de la musique que des interprètes, ces spectateurs qui n’attendent même pas la fin de l’accord final pour applaudir, voire hurler  « bravo ». Justement parce qu’on peut être très ému, bouleversé, enthousiasmé par ce qu’on vient d’entendre, on devrait vouloir en profiter jusqu’au bout, jusqu’à ce que les dernières notes aient fini de résonner. La vraie vulgarité est dans cette attitude des pseudo-« connaisseurs » !

Dans l’excellent Les grands pianistes du XXème siècle d’Alain Lompech, que je relis périodiquement, d’un beau portrait d’Arthur Rubinsteinje tire ces lignes :

« Arthur Rubinstein, pianiste, musicien, acteur, conteur, écrivain, homme et citoyen aura incarné jusqu’à son dernier souffle le meilleur de cette culture et de cette civilisation européennes nées des Lumières qui se sont effacées aux portes d’Auschwitz/…../ A Marbella il avait noué une relation particulière avec une enfant de cinq ou six ans à qui il parlait à travers une trouée de la haie qui séparait sa propriété de celle d’un avocat chilien qui avait fui la dictature de Pinochet. A la mère française qui reconnaissant le musicien, s’excusait de la gêne que sa fille avait pu provoquer, Rubinstein répondit : « C’est votre fille ? Nous avons une discussion très intéressante, nous parlons de la vie »

Politesse, courtoisie, élégance, des notions désuètes ? Sûrement pas.

Si vous avez un cadeau à (vous) faire pour ces fêtes pascales, un indispensable, comme un concentré de l’art unique d’un interprète unique :

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L’orchestre en gloire

On doit à celui qui avait déjà réalisé une impressionnante plongée Au coeur de l’orchestre

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un nouvel ouvrage tout frais sorti des presses, que Christian Merlin a lui-même sous-titré Biographie d’un orchestreL’Orchestre philharmonique de Vienne, ce corps musical glorieux s’il en est, célèbre ses 175 ans d’existence, et mérite bien le travail d’orfèvre auquel s’est livré l’auteur depuis plusieurs années. Résultat : un magnifique ouvrage qui peut passionner le plus grand nombre, et pas seulement les admirateurs inconditionnels des Philharmoniker !

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L’Orchestre Philharmonique de Vienne est une légende. La formation qui a créé la Deuxième Symphonie de Brahms, la Quatrième de Bruckner ou la Femme sans ombre de Richard Strauss est universellement connue à cause du traditionnel Concert du nouvel an. Convaincu depuis longtemps qu’un orchestre existe d’abord par ses membres, Christian Merlin a résolu d’entreprendre ici la biographie des « Wiener Philharmoniker ». Son ouvrage explore ainsi les spécificités qui font de cet orchestre un phénomène unique au monde : le mode de recrutement des musiciens, leur origine nationale ou ethnique, leur forte dimension familiale, pour ne pas dire dynastique, la place des femmes dans cette communauté longtemps exclusivement masculine, la manière dont ils défendent leur autonomie artistique et renversent le rapport traditionnel au chef d’orchestre, qu’ils élisent et peuvent révoquer, tous ces aspects sont mis sans cesse en parallèle avec la grande histoire, celle de l’Autriche et celle de l’Europe. En fil rouge de cette histoire, l’auteur n’a de cesse de s’interroger sur l’existence et la persistance d’un  » style viennois « , revendiqué par ces musiciens se réclamant d’une identité musicale spécifique. Cette exploration est émaillée d’innombrables anecdotes destinées à lui donner vie, notamment grâce aux fortes personnalités des musiciens qui se sont succédé aux différents pupitres. (Présentation de l’éditeur).

En effet, cette phalange unique au monde n’est pas réductible aux viennoiseries qui ont fait sa célébrité mondiale chaque 1er janvier.

Il y a quelques mois, Decca et Deutsche Grammophon avaient proposé deux beaux coffrets (palme tout de même à Decca, partenaire historique des Viennois, pour la variété des répertoires et des artistes et la richesse de l’iconographie)

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J’ai justement croisé Christian Merlin (qui revenait de Hambourg et de l’inauguration de l’Elbphilharmoniehier soir à Radio France, où Emmanuel Krivine dirigeait, pour la seule fois de cette saison, l’Orchestre national de France dont il deviendra le directeur musical à part entière en septembre prochain. Evénement mondain et surtout musical. Tout ce que Paris compte dans le monde de la musique, une belle brochette d’anciens présidents de Radio France, comme une avant-première du mandat du bouillant chef français dans la Maison ronde.

15941361_10154301435707602_4762544916690418968_nAu programme, l’une des symphonies les plus « piégeuses » du répertoire romantique, la 7ème de Dvořák. Qui ne fonctionne au concert que s’il y a plus qu’entente, osmose entre le chef et les musiciens. Ce qu’on a entendu hier augure bien de la relation entre Emmanuel Krivine et l’ONF.

C’était pour moi aussi l’occasion de retrouvailles avec le phénomène Denis Matsuev.

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Le 22 juillet 2016, il livrait l’une de ces performances dont il a seul le secret, un Troisième concerto de Rachmaninov qui ne lui pose aucun problème technique et qu’il joue avec une jubilation toujours renouvelée. C’était à Montpellier avec Valery Gergiev et l’orchestre national des jeunes des USA.

Avec Emmanuel Krivine et le National, même feu d’artifice, même élan vital. Et deux généreux bis que cet athlète du clavier adore offrir au public.

Un concert à revoir et entendre ici : Denis Matsuev, Emmanuel Krivine, Orchestre National de France / ARTE TV / France Musique

Des cadeaux intelligents

Nous connaissons tous l’horreur de la question rituelle à l’approche des fêtes de fin d’année : que va-t-on pouvoir offrir à X, quel cadeau original faire à Y ? Et affronter la foule des grands magasins ?

Quelques suggestions personnelles… toutes disponibles sur le Net et sans se ruiner !

D’abord une formidable aubaine : 25 ans d’Europakonzerte de l’Orchestre philharmonique de Berlin25 DVD dans un boîtier format CD (un exemple à suivre, svp Messieurs les distributeurs de DVD !), à moins de 50 €. 51hfw6oqkzl-_sl1200_81adiunl5al-_sl1484_L’idée est née en 1991 de proposer, chaque 1er mai, un concert prestigieux des Berliner dans un lieu ou une salle emblématiques d’Europe. L’affiche de ces concerts – chefs, solistes, programmes – parle d’elle-même. Indispensable !

Autre coffret de DVD, même format, mais plus cher et plus hétéroclite, même s’il restitue l’art multi-facettes du pianiste Daniel Barenboim

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Après une discussion passionnée sur Facebook à propos d’une récente réédition de « live » captés à Dresde sur le chef/compositeur italien Giuseppe Sinopoliprématurément disparu en 2001 à 54 ans, je signale deux coffrets formidables (l’un de 16 CD musique orchestrale et chorale, l’autre de 8 CD concertos) à trouver sur www.amazon.ità des prix inversement proportionnels au talent unique du chef disparu :

71cvmcaiirl-_sl1146_5132aldmcdl(Voir détails des deux coffrets à la fin de cet article)

Une nouveauté qui pourrait passer inaperçue : la 4ème symphonie et le concerto pour violon de Weinberg (1919-1996) dans un boîtier au format livre de poche, et à un prix dérisoire. Un très grand compositeur qu’on commence seulement à redécouvrir et à enregistrer, un magnifique concerto pour violon.

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Dans un registre plus traditionnel en ce temps de Noël, deux jolis disques, qui sortent un peu des sentiers balisés, avec la fine fleur des interprètes français de la jeune génération.

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Trouvé hier chez mon libraire de la rue de Bretagne un excellent ouvrage tout ce qu’il y a de plus sérieux sur une musique qui n’a jamais été très prise au sérieux, l’Easy listening !

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La musique easy listening erre au-dessus de tous les styles musicaux qui existent depuis le XVIIIe siècle jusqu’au début des années 1970. C’est une musique large, sans oeillères, qui va puiser son inspiration à des sources bien dissemblables comme les compositeurs de musique classique, les big bands américains des années 1940, les ensembles gamelan balinais folkloriques, les Beatles, la bossa-nova ou la musique hawaïenne traditionnelle. Elle rassemble des personnages aussi différents que l’illustre Burt Bacharach, l’hypnotique pseudo-Indien Korla Pandit, la diva péruvienne Yma Sumac, le Français Roger Roger, auteur de pastilles musicales pour l’ORTF et de son compère Nino Nardini, ou encore Ennio Morricone, c’est dire la difficulté de recenser tous les représentants de cette famille musicale qui a servi de base de données infinie et de source d’inspiration pour des artistes tels que les Beastie Boys, le Wu-Tang Clan, Stereolab, The Avalanches, Portishead, The Cramps etc. Des ascenseurs et supermarchés au salon des clubs lounge, de l’exotica qui envahit l’Amérique d’après-guerre aux bandes-son des films d’exploitation, cet ouvrage définit les contours d’un genre musical omniprésent et pourtant mal connu. (Présentation de l’éditeur).

Il faut saluer ce travail remarquable, et souhaiter qu’il soit complété par tout un pan de ce qui fait bien partie de l’histoire de l’Easy listening, la profusion de grands orchestres américains, souvent issus de phalanges classiques (Boston Pops, Cincinnati Pops, Hollywood Bowl) ou animés par des musiciens charismatiques (MantovaniXavier Cugat, Frederick Fennell, Morton Gould, etc.).

Et comme, pour la plupart d’entre nous, ce 25 décembre ne sera pas blanc, ce potpourri qui réveille en moi tant de souvenirs d’enfance :

 

  • Coffrets Sinopoli /
  • Orchestral Works (16 CD) Beethoven Symph.9 (Dresde) – Brahms Requiem allemand (Phil.tchèque) – Bruckner Symph.4 & 7 (Dresde) – Tchaikovski Symph.6 & Roméo et Juliette (Philharmonia) – Elgar Variations Enigma & Sérénade cordes & In the South – Maderna Quadrivium & Aura & Biogramma (NDR) – Mahler Symph.5 (Philharmonia) – Mendelssohn Symph.4 (Philharmonia) – Schumann Symph.2 (Vienne) – Moussorgski Tableaux d’une exposition (New York) – Ravel Valses nobles et sentimentales (New York) – Ravel Boléro & Daphnis (Philharmonia) – Debussy La Mer (Philharmonia) – Respighi Pins de Rome, Fontaines de Rome, Fêtes romaines (New York) – Schoenberg La nuit transfigurée & Pelléas et Mélisande – Schubert Symph.8&9 (Dresde) – Sinopoli Lou Salomé (Popp, Carreras, Stuttgart) – R.Strauss Ainsi parlait Zarathoustra (New York) Don Juan (Dresde) Danse des sept voiles (opéra Berlin)
  • Concertos (8 CD) Beethoven Concertos piano 1&2 (Argerich, Philharmonia) – Beethoven Conc.violon & Romances (Mintz, Philharmonia) – Bruch conc.vl.1 + Mendelssohn Conc.vl (Shaham) – Elgar Conc.violoncelle + Tchaikovski Variations Rococo (Maisky) – Manzoni Masse Omaggio a Edgar Varese (Pollini, Berlin) + Schoenberg Symph.de chambre op.9 (Berlin) – Mozart Conc.fl.harpe + Symph.conc.vents (Philharmonia) – Paganini Conc.vl.1 + Saint-Saëns Conc.vl.3 (Shaham, New York) – Sibelius & Tchaikovski Conc.vl (Shaham, Philharmonia)