Les printemps de Gundula

J’ai hésité sur le titre de ce billet, je pensais à : L’érotisme de la pureté. 

Il y a deux ans, pour l’évoquer (Légendes vives), j’écrivais : « la voix séraphique, et pourtant charnelle, lumineuse, et pourtant tendue, de Gundula Janowitz. »  La cantatrice autrichienne fête le 2 août prochain, selon l’expression consacrée, ses 80 printemps.

12066065_10153644976879304_5449499073066553391_n

(Gundula Janowitz, ici avec une autre légende du chant, son aînée Christa Ludwig)

Deutsche Grammophon lui rend, pour l’occasion, le plus beau des hommages avec un coffret de 14 CD très soigneusement élaboré. Il ne s’agit pas d’une simple compilation – même sous pochettes d’époque – mais d’une véritable récapitulation non seulement des enregistrements « officiels » que Gundula Janowitz a faits sous d’illustres baguettes pour la marque jaune mais aussi de « live » bienvenus, même s’ils étaient déjà disponibles ailleurs.

J’emprunte à un « commentateur » de ce coffret sur Amazon.fr ces quelques lignes qui traduisent parfaitement mon sentiment : « Un timbre d’une pureté incomparable, au vibrato scintillant, immédiatement reconnaissable et intemporellement admirable. Un phrasé magique sur une voix de lumière, de cette « beauté lunaire » comme on l’a souvent qualifiée, qui exerce sur l’auditeur une attraction irrésistible et une fascination béate. On n’adhère pas à la voix de Gundula Janowitz : on s’éprend, on succombe, on s’abandonne.

Cette Autrichienne aujourd’hui jeune de quatre fois vingt printemps, se faisait remarquer (par Walter Legge) en fille-fleur à Bayreuth en 1960, sous la direction de Knappertsbusch (on la retrouvera d’ailleurs deux ans plus tard dans la captation légendaire de 1962). Elle fait alors ses débuts pour Karajan à Vienne en 1960 dans la Barberine des Noces de Figaro; durant les trois décennies suivantes elle sera l’une des voix favorites de Karajan et de Karl Böhm, tant à la scène qu’aux studios. »

718tj15trYL._SL1400_61tslCkliQL

J’ai grandi avec Gundula Janowitz dans mon apprentissage des opéras de Mozart, puis des Vier letzte Lieder de Richard Strauss (concurremment avec Elisabeth Schwarzkopf). Ce coffret renferme deux versions des mélodies de Strauss, en studio avec Karajan et en concert avec Bernard Haitink au Concertgebouw.

Je n’ai malheureusement jamais entendu la cantatrice en scène ou au concert…

(des extraits de la production légendaire de Giorgio Strehler des Noces de Figaro à l’Opéra de Paris)

On se précipitera évidemment – pour ceux qui ne l’auraient pas entendue – sur l’émission Lirico Spinto que Stéphane Grant consacrait dimanche sur France Musique à La Voix de Gundula.

Pour les germanophones, cette interview/autoportrait de Gundula Janowitz

Un coffret indispensable ! Avec un peu d’avance je souhaite à mon tour einen wunderschönen 80. Geburtstag  à Madame Janowitz !

 

Musique sans protection

L’an dernier, je titrais Fête ou défaite de la musique ? Extrait : « …la dimension festive de la musique…tient justement à ce qu’on la découvre, l’entend, l’aime dans la réalité des sons produits, dans la ferveur et la joie de ses interprètes amateurs ou non. Pas dans la déformation artificielle d’un son saturé »

Sur Facebook hier j’écrivais ceci, qui n’a pas laissé sans réaction :

La Fête de la Musique ça rend sourd ?
J’ai mauvais esprit, c’est évident, mais comment prendre cet avertissement dans un document vantant la Fête de la Musique à Montpellier : « la Fête de la Musique est l’occasion de s’amuser et de faire la fête. C’est pourquoi il est important de se protéger à l’aide de protections auditives (sic) ». Et on rajoute : » La musique doit être un plaisir durable et ne pas détériorer notre audition« . On allait le dire !
Question bête : pourquoi ne pas réduire (un peu, un peu plus même) le nombre de décibels envoyés dans les tympans des pauvres auditeurs (et de tous les autres alentour d’ailleurs) ?

J’en conviens, tout cela fait un peu vieux ronchon rabat-joie, mais ce n’est pas d’hier que je refuse la dictature des décibels, qui est tout sauf musique ! Quand on en est à distribuer des protections auditives, qu’on m’explique où est le plaisir du partage, d’une vibration en commun ?

Ma fête de la Musique, je l’ai vécue en deux épisodes, sans protection d’aucune sorte, jouissant pleinement des sonorités des instruments joués devant moi.

Samedi, dans le cadre du Festival d’Auvers-sur-Oise,

IMG_9820

c’était l’improbable mariage entre un grand piano de concert et un marimba

IMG_9821

et l’extraordinaire duo formé par le pianiste français Thomas Enhco et la percussionniste bulgare Vassilena Serafimova.

IMG_9825

81Rq32-JAUL._SL1400_

Lundi soir, cruel dilemme : des amis chers se produisant, au même moment, dans deux lieux différents. Tedi Papavrami et Nelson Goerner au théâtre des Bouffes du Nord

51O9qxvquaL

et Michel Dalberto à la Salle Gaveau. J’avais promis à ce dernier d’y être, et je n’ai pas regretté, comme des centaines d’autres, d’avoir affronté la canicule naissante pour assister à un récital magnifiquement construit… et réalisé.

IMG_9843En ouverture la sonate « Clair de lune » de Beethoven, suivie du Prélude, choral et fugue de Franck – une rumeur insistante annonce un enregistrement prochain du piano de Franck par Michel Dalberto dans un lieu qui m’est très familier -, puis après l’entracte la Ballade (sans orchestre) et le 6ème Nocturne de Fauré.

19366180_1696984207265215_8638496100173791751_n

71ku0m9UEkL._SL1200_

Après une Appassionata souveraine, fiévreuse, extrême, Michel Dalberto refermait cette magistrale leçon de grand piano avec sa transcription de Morgen de Richard Strauss.

Dans la salle, nombre d’amis du pianiste, son collègue Philippe Cassard, deux de ses plus brillants élèves, Jean-Paul Gasparian et Ismael Margain.  Ils seront tous les trois du Festival Radio France (#FestivalRF17) qui s’ouvre le 10 juillet prochain !

Doublé

Tombé par hasard hier sur la deuxième partie de La tribune des critiques de disques de France Musique consacrée au Concerto pour deux pianos de Poulenc.

Une oeuvre créée le 5 septembre 1932 par l’auteur lui-même et son complice Jacques Février au piano… à La Fenice à Venise.

IMG_8812IMG_8807

Je me demandais si j’allais reconnaître les versions en compétition, et ma favorite en particulier. Exercice compliqué par le fait de prendre l’émission en cours de route, et après que des versions ont déjà été éliminées après le 1er mouvement.

Pas très difficile de reconnaître la patte, la griffe même de Martha Argerich, captée en concert à Lugano, avec Alexander Gurning au second piano. Brillant, mais plus Prokofiev que Poulenc.

71SsvOX-twL._SL1228_

Le trouble s’installe chez les participants à la Tribune et chez moi lorsque deux versions retiennent l’attention jusqu’au bout, sans qu’on puisse vraiment les départager. Dans les deux, il y a forcément « la » version de référence, consacrée par la critique internationale et plusieurs émissions de comparaison discographique, comme une précédente Tribune, depuis sa parution en 2004.

51OpGswTOhL

Une version enregistrée en décembre 2003 à Liège avec l’Orchestre philharmonique de Liège et un tout jeune chef, dont ce fut le premier disque : Stéphane Denève. Et deux amis de longue date, les pianistes Eric Le Sage et Frank Braley. Une version sans cesse rééditée, comme dans ce nouveau coffret rassemblant toute l’oeuvre de Poulenc avec piano.

511pGdkqYQL

Mais l’autre version ?  Jérémie Rousseau fait durer le suspense jusqu’au bout. Et finit par dévoiler les interprètes de cette version mystère si proche dans l’esprit du disque Le Sage/Braley. Et pour cause : c’est le même chef, treize ans plus tard, Stéphane Denève à la tête d’un orchestre du Concertgebouw aussi somptueux que transparent, et deux jeunes pianistes qu’aucun critique de la Tribune ne semble connaître, deux frères néerlandais, Arthur et Lucas Jussen, 21 et 24 ans.

Je ne suis pas surpris, j’avais déjà repéré le duo il y a presque dix ans, et leur premier concert en dehors de leur Hollande natale avait eu lieu… à la Salle Philharmonique de Liège !

5145nzU1qgL

La discographie des deux frères n’est pas encore considérable, mais de très haute qualité.

Quant à Stéphane Denève, il confirme concert après concert, disque après disque, tout ce qu’on aime de lui (lire Les nouveaux modernes).

Le génie de Genia

Les Russes ont le génie des diminutifs. Tous les prénoms, tous les membres de la famille, père, mère, grand-mère, enfants, sont appelés par leurs diminutifs, et plus ceux-ci sont longs, plus le lien d’affection est fort. Dans le domaine musical, on connaît Slava pour (Mstislav) Rostropovitch, ou Petrouchka (petit Pierre), le ballet de Stravinsky.

Je fus pour le moins surpris d’entendre, lors d’un après-concert mémorable à Montpellier, le président de Radio France de l’époque, Michel Boyon, s’adresser au chef d’orchestre en ces termes : « Cher Genia…« . Cela nous changeait du sempiternel (et ridicule) « Maestro » mais cette familiarité involontaire avec un géant de la direction d’orchestre au physique de premier secrétaire du Politburo n’était pas pour me déplaire. Evgueni Svetlanov* (1928-2002) prit les compliments du PDG sans trahir la moindre émotion. Un bloc. Impressionnant.

J’eus ensuite le privilège de souper avec lui et son épouse, qui veillait à ce qu’il respecte un régime très strict. Le chef avait failli succomber quelques mois plus tôt à tous les excès dont les Russes sont coutumiers et c’est un chirurgien parisien qui l’avait « sauvé » (c’étaient ses propres termes). J’avais devant moi un monument que j’admirais depuis très longtemps – et mes premiers disques russes – que j’avais vu plusieurs fois en concert (à Colmar, à la salle Pleyel). Je voulais lui poser mille questions, mais je me retins de l’importuner.

Rodolphe Bruneau Boulmier et Emilie Munera ont consacré cette semaine sur France Musique une séquence quotidienne à Evgueni Svetlanov et au projet fou, sans équivalent discographique, qui fut le sien d’enregistrer toute la musique symphonique russe. Les collectionneurs, dont j’étais évidemment, avaient patiemment rassemblé les doubles CD que BMG en association avec Melodia avaient publiés au fil des années 80.

513eDYJH1HL

Mais comme l’éditeur historique l’avait fait pour Richter (Edition limitée) et Gilels (Un jeune centenaire) Melodia a entrepris de rééditer ce patrimoine discographique considérable, avec un travail magnifique de remastering. Un premier coffret de 55 CD vient de sortir, classé par ordre chronologique (de Glinka à Liapounov)

61Ho-7sAcRL._SL1500_

Un mot de la présentation, coffret cartonné (Richter était en blanc, Gilels en rouge, Svetlanov est en gris souris). Chaque CD est dans un bel étui avec mentions quadrilingues. Et surprise en ouvrant le coffret :

IMG_9373

Un livret un peu pauvre en iconographie, mais avec un bonus non négligeable, Svetlanov pianiste jouant Medtner. Pour une entreprise de ce niveau, Melodia aurait pu se payer les services d’un traducteur compétent, la partie française du livret oscillant entre l’incompréhensible et le comique involontaire. Exemple : « La possibilité de l’enregistrement précis du folklore sonore (avec l’aide du phonographe) est devenue simultanément le précurseur de sa disparition – et voilà les artistes tâchent de reproduire sous son aspect originel ce que leurs descendants peuvent ne plus entendre en live » Le premier qui comprend cette phrase… gagne toute mon estime !

On attend déjà avec impatience la suite (les compositeurs russes du XXème siècle).

Détails de ce coffret sur bestofclassic.skynetblogs.be.

*Sur l’orthographe et la prononciation du prénom de Svetlanov : le russe Евгений (Eugène) se dit Iev-gué-ni. D’où toutes sortes de transcriptions : Yewguenij, Evgeny, Ievguenyi…

Mon choix

Mon choix était fait depuis plusieurs semaines. Je n’aurais pas voulu m’abstenir de participer à l’inauguration de la nouvelle Seine Musicale de l’île Seguin.

18033018_10154593146342602_3534237674167153308_n

C’était hier soir, et ce fut très réussi (je partage le compte-rendu qu’en a fait Diapason : La Seine musicale inaugurée).

Je me rappelais adolescent avoir visité les usines Renault et avoir éprouvé le choc du bruit assourdissant, des cadences infernales de certains ateliers. Il faut d’ailleurs visiter le petit pavillon qui rappelle dans une excellente pédagogie l’histoire de cette île de la Seine et la présence de Renault de 1929 à 1992.

Bravo au Département des Hauts-de-Seine, à la ville de Boulogne, et au consortium d’entreprises (Sodexho, Bouygues, TF1) qui ont mené à bien ce projet risqué. IMG_8559IMG_8557IMG_8561

Le complexe est aussi beau à l’extérieur qu’à l’intérieur. Mais c’est évidemment l’acoustique de l’auditorium d’une part, l’aspect de la Grande Seine d’autre part qui attisaient toutes les curiosités.

Pour moi, la troisième inauguration en trois ans ! Quelle capitale au monde peut s’enorgueillir d’avoir ouvert coup sur coup trois salles de concert ? D’abord l’auditorium de la Maison de la Radio en novembre 2014, puis la Philharmonie en janvier 2015.

Première impression : on se sent très bien dans l’auditorium de la Seine musicale. Dessin classique pour une salle confortable, toute de bois revêtue. Dès les premiers accords d’Insula orchestra, la formation de Laurence Equilbey, on est séduit par une acoustique quasi idéale, excellent compromis entre la netteté des plans sonores, la chaleur du son, une réverbération ajustée pour éviter saturations et dispersion. Les voix solistes s’entendent bien d’où qu’elles chantent. Bravo à Stanislas de Barbeyrac, Florian Sempey, Anaïk Morel et Sandrine Piau qui ouvraient le bal avec de larges extraits de Die Gärtnerin aus Liebe (la version allemande de La finta giardiniera) de Mozart

IMG_8578

Suivaient des extraits de la version française de Berlioz du Freischütz de Weber (inimitable Sandrine Piau dans la romance d’Agathe).

Et ce premier concert s’achevait avec cet autre hymne à la fraternité universelle, préfiguration de l’Ode à la joie de la 9ème symphonie, qu’est la Fantaisie chorale de Beethoven, Bertand Chamayou jouant un magnifique Pleyel.

Erreur
Cette vidéo n’existe pas

IMG_8583

Le « milieu » musical était nombreux, à l’issue du concert commentaires favorables et félicitations unanimes. Reste à savoir comment va vivre et évoluer ce vaste vaisseau : son capitaine artistique, Jean-Luc Choplin, est optimiste, même si tout reste à prouver…

Dans la grande salle, The Avener et The Shoes rassemblaient des milliers de fans…

Erreur
Cette vidéo n’existe pas

Le gala d’ouverture est à (re)voir et (ré)écouter ici : France Musique, concert d’ouverture Ile Seguin

Anniversaires : 90 + 175

Certains artistes deviennent des emblèmes de leur vivant, des icônes après leur mort. Callas c’est LA cantatrice, Menuhin c’est LE violoniste, et Mstislav Rostropovitch c’est LE violoncelliste ! Tout est prétexte à les célébrer et les recélébrer, multiples rééditions en prime.

Hier France Musique consacrait toute sa journée au « violoncelliste du siècle », né le 27 mars 1927 et disparu le 27 avril 2007. Deutsche Grammophon et Warner proposent deux imposants coffrets (rien d’inédit) : cf. L’aristocrate et le moujik

51AMDe6GCDL81z1lKxGIIL._SL1400_Deux souvenirs personnels de Rostro.

Evian d’abord où le grand patron d’industrie Antoine Riboud s’était entiché de Slava, dont il avait fait, en 1987, le président et l’âme des Rencontres Musicales d’Evian (fondées en 1976 par Serge Zehnacker) et à qui il avait offert une salle de concert hors norme dans le parc de l’hôtel Royal, la Grange aux Lacs.

Grange_Au_Lac

Beaucoup de souvenirs pas seulement musicaux de ces retrouvailles annuelles, auxquelles j’assistais en voisin. J’y reviendrai, tant il y en eut d’émouvants, d’agaçants ou de cocasses. L’un me revient à propos de Pierre Bouteiller : celui-ci n’était jamais le dernier à courir les cocktails d’après-concert, surtout lorsqu’ils avaient lieu au Royal. A l’heure où la plupart des convives rassasiés partaient se coucher, Pierre se mettait au piano près du bar et jouait des standards de jazz…

Autre souvenir lié à l’inauguration devant un parterre très people de la Grange aux Lacs. La soirée avait été particulièrement pluvieuse, les abords immédiats de la salle n’étaient pas achevés, et c’est sur des chemins de terre détrempés que les invités devaient rejoindre le dîner au Royal en contrebas. Sortant par hasard de la salle à côté de Raymond Barre, j’entendis l’ancien Premier ministre s’exclamer : « Ce n’est pas la Grange aux lacs ce soir, c’est la grange aux flaques » !

Pour les 70 ans de Mstislav Rostropovitch, ce fut une fête comme Paris en a peu connues à la fin du siècle dernier, un concert hors norme au Théâtre des Champs-Elysées le jeudi 27 mars 1997. Le compte-rendu du New York Times est éloquent. France Musique diffusant la soirée en direct (non sans d’âpres négociations préalables !), j’avais obtenu une petite place au parterre du théâtre (je me rappelle avoir été assis à côté du chroniqueur des têtes couronnées qui n’était pas encore la star des médias qu’il est devenu Stéphane Bern ! il avait fort à faire ce soir-là avec le prince de Galles, la reine Sophie d’Espagne et quelques autres célébrités du Gotha). Tout était too much, à la mesure et à la démesure du héros de la soirée. On n’avait pas encore de smartphone/appareil photo… sinon j’aurais sûrement conservé des instantanés magiques comme cette conversation surprise dans un recoin du théâtre entre Maia Plissetskaia et Van Cliburn  Le pianiste américain nous gratifia d’un Widmung à pleurer…

Ce 28 mars est un autre anniversaire : le premier concert de l’Orchestre philharmonique de Vienne, il y a 175 ans, en 1842, sous la direction du compositeur Otto Nicolai. Faut-il en rajouter sur l’admiration qu’on porte depuis toujours à une phalange qui a jalousement préservé son identité sonore ? Lire L’orchestre en gloire.

Deutsche Grammophon annonce un coffret anniversaire, qui risque de décevoir l’amateur de raretés mais qui comblera ceux qui veulent un aperçu fidèle d’une histoire prestigieuse.

91feMDszKcL._SL1500_91q9zdVz0ZL._SL1500_Détails à venir sur bestofclassic

L’ami Pierre

Pierre Bouteiller tire sa révérence, annonce France Inter ce matin. Je suis triste, mais pas surpris. Depuis quelques années, l’homme de radio, pétillant, toujours à l’affût d’une bonne blague, s’était comme absenté, atteint sans doute par cette maladie de l’âge qu’on n’ose pas nommer. La dernière fois que je l’ai vu, il était assis dans le nouvel Auditorium de la Maison de la radio, à l’automne 2014. Il ne reconnaissait plus personne, son regard perdu balayait l’assistance. Nous étions malheureux, et les nouvelles que nous avions eues depuis n’étaient guère encourageantes

Pierre Bouteiller, pour moi comme pour des millions d’auditeurs, c’est une voix, un ton inimitables et si souvent (mal) imités. C’est un magazine quotidien sur Inter – dont on ne se rappelle plus le(s) nom(s), c’est l’animateur du Masque et la Plume, de Table d’écoute sur France Musique, et tout un tas d’autres émissions de radio et de télévision.

Vidéo : Pierre Bouteiller interviewé en 2006

À partir de 1993, c’est devenu un collègue, et je le pense un ami : il était directeur des programmes de France Inter, lorsque je suis devenu celui de France Musique. Pas de familiarité avec Pierre. Dans un milieu où le tutoiement est la règle, nous nous sommes toujours vouvoyés, malgré la complicité et la connivence. Lorsque nous nous retrouvions le jeudi matin pour ce que nous appelions la grand messe, la réunion de tous les directeurs autour du PDG de Radio France, nous échangions toujours la dernière blague, ou mieux, la dernière contrepèterie entendue. Il n’était pas rare que le PDG de l’époque – Jean Maheu – demandant à fixer telle ou telle réunion, Pierre lui répondît : « Président, vous avez le choix sur la date ! ». Le même Pierre demandant sur France Inter à Amélie Mauresmo si elle était favorable au « tennis en pension » !

Et le 24 janvier 1999, à la demande de Jean-Marie Cavada, nouveau PDG de Radio France, qui voulait changer d’un coup tous les patrons de chaînes, Pierre est devenu… mon successeur à la tête de France Musique, devenue avec lui France Musiques. Et, contrairement à tant d’autres, il n’a jamais émis la moindre critique sur son prédécesseur pour mieux valoriser son action. A mon tour, quoique j’aie été souvent sollicité, je n’ai jamais commenté ses décisions, pas plus que celles de ses successeurs.

Bouteiller n’était pas un ange, loin de là. Il avait des rancunes tenaces, des inimitiés durables, un cynisme de façade qui ne l’a pas aidé – euphémisme – dans ses fonctions directoriales. J’avais été déçu par son livre de souvenirs, qui aurait pu être si riche, et qui s’attardait un peu trop à des règlements de comptes…

51U6kih9CmL

De lui je ne veux garder que les fabuleux souvenirs de radio qu’il nous laisse et les quelques rencontres plus privées, où l’amateur de jazz qu’il était se mettait à improviser au piano…

Au violon

En ces temps d’actualité politico-judiciaire chargée, un peu d’histoire ne saurait nuire.

Comme par exemple l’origine et le sens de l’expression aller au violon ?

Les candidats empêtrés dans les affaires peuvent être suspectés de pisser dans un violon. On ne leur souhaite pas pour autant de finir au violon !

De violon, l’instrument, il est question dans deux coffrets reçus ces dernières semaines, via la filiale italienne d’Universal. Deux violonistes, deux générations, deux trajectoires bien différentes : Henryk Szeryng (1918-1988), Shlomo Mintz (né en 1957).

61uffo-7ll61wuwohytxl

Je me rappelle – c’était dans Disques en Lice, la plus ancienne émission de critique de disques ininterrompue depuis sa création fin 1987 * – un des invités, violoniste de son état, ne parvenant pas à identifier l’une des versions comparées d’un concerto pour violon, affirmant tout à trac : « Quand c’est du violon très bien joué, et qu’on n’arrive pas à le reconnaître, c’est sûrement Szeryng ! »

Au-delà de la boutade, il y a une réalité. Autant on peut immédiatement reconnaître, à l’aveugle, le style, la sonorité, la technique des Heifetz, Menuhin, Oistrakh, Milstein, Ferras, Grumiaux – tous contemporains du violoniste mexicain – autant Szeryng se tient dans une sorte de perfection un peu neutre. Mais il y a des amateurs pour cet art !

81xgqzz16jl-_sl1500_81jz1tyywjl-_sl1221_

Si Szeryng est la glace, Shlomo Mintz est le feu. Particulièrement dans ses toutes premières gravures que nous restitue ce coffret miraculeux. Pris sous l’aile de Sinopoli, Abbado, Levine, Mehta – excusez du peu ! – les grands concertos de Beethoven, Brahms, Sibelius, Dvorak, Mendelssohn, Bruch, Prokofiev gagnent, sous l’archet du jeune Mintz, une intensité, une fièvre, une lumière admirables. Le violon seul de Bach ou Paganini rayonne de la même chaleur et la musique de chambre n’est pas en reste.

 

*La critique est une école de l’humilité. J’en ai fait l’expérience grâce à la première émission de critiques de disques qui a reposé sur le principe de l’écoute à l’aveugle, Disques en lice, lancée fin 1987 sur Espace 2, la chaîne culturelle de la Radio suisse romande, par François Hudry. Pendant six ans, jusqu’à mon départ pour France Musique, semaine après semaine, nous avons exploré tous les répertoires, entendu, comparé des centaines de versions et appris la modestie. Tel(le) pianiste présenté(e) comme une référence absolue ne passait jamais l’épreuve de la première écoute, tel orchestre au son typiquement américain s’avérait être plus français que français, tel(le) chanteur/euse  si reconnaissable était un(e) illustre inconnu(e). (Le difficile art de la critique)

 

 

Le tsar Nicolai

C’est hier, juste avant un concert d’hommage à Kurt Masur – j’y reviendrai demain, que j’ai eu confirmation (merci Forumopera) de la disparition, prématurément annoncée en juillet 2015, du ténor suédois Nicolai Gedda. Le compatriote de Jussi Björling a eu une carrière d’une longévité exceptionnelle, sur scène comme au disque.

Premiers enregistrements, jamais dépassés, à 27 ans, des opérettes de Johann Strauss, sous la baguette idéale d’Otto Ackermann avec une partenaire de légende.

711wzdfohbl-_sl1200_713au8otlgl-_sl1200_

Elisabeth Schwarzkopf, interrogée le 23 décembre 1995 par Jean-Michel Damian, avait cité ce Wiener Blut comme l’enregistrement qu’elle préférait. Ce duo avec Nicolai Gedda est bien proche de la perfection (écouter notamment à 2’25 ») :

81ub5bgppgl-_sl1432_

Gedda n’a jamais renoncé à ce répertoire où sa voix solaire faisait merveille.

Mais il détient une sorte de record des rôles qu’il a joués et enregistrés, comme en témoigne une discographie d’une incroyable diversité.

71bynta87tl-_sl1200_51fgwva6xyl

71ck9zya72l-_sl1200_

On comprend le secret de sa longévité, en écoutant Nicolai Gedda, ici octogénaire, expliquer, certes en suédois, sous-titré anglais, la technique qui fut la sienne et celle de ses glorieux aînés (Caruso, Björling).

Ici, dans un extrait des Pêcheurs de perles de Bizet, capté dans les années 90, la voix n’a rien perdu de son éclat, et on admire la diction française d’un chanteur qui parlait et chantait couramment toutes les langues de l’opéra.

J’ai eu le privilège de l’entendre chanter pour la soirée surprise organisée, au théâtre de Vevey, pour les 90 ans de son illustre voisin et collègue Hugues Cuénod, en 1992. Pour preuve de la modestie de ce grand musicien, cette anecdote rapportée hier par mon ami François Hudry sur sa page Facebook

« Il me revient le souvenir de ma rencontre chez lui, en dessus de Morges, en Suisse, pour une émission de la Radio Suisse. C’était un jour de canicule. Gedda (prononcer Yedda) avait si chaud qu’il m’avait appelé le matin même pour me donner rendez-vous…dans son garage, afin d’avoir un peu de fraîcheur pendant notre entretien. Muni du NAGRA d’usage en bandoulière, j’arrive dans ce que je croyais être son garage, lorsqu’une voix péremptoire me demanda ce que je faisais là. Je répondis que j’avais rendez-vous avec Nicolaï Gedda et la voix de répondre d’un ton sentencieux : « Monsieur, vous êtes ici dans le garage de Madame Audrey Hepburn ». J’avais probablement mal écouté la description faite par un autre de ses voisins célèbres : le ténor et grand ami Hugues Cuenod ! La Suisse Romande est peuplée de célébrités qui vivent dans la quiétude et la discrétion, mais je n’oublierai jamais cette méprise qui me fait rire encore aujourd’hui en ce triste jour de sa disparition. »

Un aspect moins connu du répertoire qu’affectionnait Nicolai Gedda, la chanson populaire russe.

Quelles victoires ?

Hier soir avait lieu, pour la première fois dans l’Auditorium de la Maison de la radio à Paris, la 24ème soirée des Victoires de la Musique classique. 

16426298_1535481029835776_5113883514135143315_n

(Deux récompensés : Marianne Crébassa et Jonas Kaufmann)

J’étais présent à cette longue, trop longue cérémonie, je n’étais pas comme l’an dernier devant mon poste de télévision (lire Victoires et Victoires suite). J’aurais pu signer le texte enflammé qu’Arièle Butaux publiait ce matin sur sa page Facebook :

« Chaque année, des grincheux masochistes se collent devant leur écran de télévision pour dézinguer en direct sur les réseaux sociaux les victoires de la musique. On se pince le nez, on déverse son fiel entre «gens qui savent». Trois heures de musique classique à une heure de grande écoute, accessible à tous, quelle faute de goût! La musique, on voudrait la confisquer, se la garder entre initiés, éviter surtout que des néophytes se prennent d’amour pour elle et en voient leur vie embellie à jamais . La musique, c’est chasse gardée! Ah oui mais hier, la musique s’est rebiffée! Avec les armes redoutables de ses meilleurs serviteurs : le talent et la générosité.
N’ayant pas la télévision, j’ai assisté à la soirée des Victoires de la musique classique depuis le premier rang de l’auditorium de Radio France… Avec une bouteille d’eau planquée sous mon siège parce que trois heures, c’est long! C’était du moins ce que je pensais avant le début de la soirée car je n’ai réellement pas vu le temps passer. Programme bien ficelé et pensé ( Oui il y avait quelques tubes , oui certaines oeuvres ont été coupées mais on a entendu Philippe Hersant, Saint-Saens, Schumann, Rossini, Haendel… ), engagement total des artistes qui, bien que se succédant sur scène sans vraiment s’y croiser, semblaient galvanisés les uns par les autres et il y avait de quoi ! Un concert pour le plaisir, animé par l’adorable Frédéric Lodéon qui, parce qu’il est du sérail, se situe toujours exactement où il faut par rapport aux artistes , un palmarès de haute tenue ( malgré un petit regret personnel pour Guillaume Bellom mais ce sera pour l’année prochaine!).
Hier soir, la musique a gagné contre les grincheux, qu’on a d’ailleurs moins entendus! Merci et bravo à Sonya Yoncheva, Marie-Nicole Lemieux, Jonas Kaufmann ( si si!), Stéphanie d’Oustrac ( la plus belle robe de la soirée!), Florian Sempey, Marianne Crebassa, Nemanja Radulovic, Adam Laloum ( enfin une Victoire pour ce génie!), Bruno Philippe, Thibault Cauvin,  Juanjo Mosalinii, Shani Diluka, Geneviève Laurenceau, l’ensemble Les Accents, Magali Mosnier, Philippe Jaroussky, Guillaume Bellom, Lea Desandre ( révélation lyrique, une merveille!) , Raquel Carminha, Catherine Trottman, Adelaïde Ferrière, l’orchestre Philharmonique de Radio France, Mikko Franck, Elena Schwarz… Et bravo à Béatrice Le Clerc, Gilles Desangles, Octavie de Tournemire pour ce travail de titan! Rendez-vous en 2018 et vive la musique ! »

Mais j’ai cru comprendre, en lisant nombre de réactions sur les réseaux sociaux, que le spectacle audio-télévisé avait été nettement moins bon que celui qu’Arièle et moi avons vécu. Décalage permanent entre le son et l’image, « mise en scène » discutée et discutable, etc.

A titre personnel, je n’aime pas beaucoup les choix esthétiques de la maison de production qui réalise ce type de soirées, les éclairages disco censés saturer l’espace, comme si, s’agissant de musique classique, on avait peur du vide ou du silence. Mais rien n’est plus difficile et exigeant que de filmer des musiciens, en direct de surcroît. On ne va pas jeter la pierre aux rares producteurs français qui en sont capables, et qui se battent pour exister sur un marché de plus en plus exigu.

Je pourrais aussi critiquer la longueur d’une telle soirée – qui est resté pour écouter, bien après minuit (!) Thomas Ospital faire résonner les grandes orgues de l’Auditorium ?.

Pourquoi avoir attendu 23h50 pour décerner la Victoire de la révélation soliste instrumental à Adélaide Ferrière, ou la dernière heure pour offrir cette séquence magique des chanteurs d’oiseaux ?

A trop vouloir embrasser on étreint mal et on décourage le public devant son poste. Trop d’invités, donc trop de séquences sans lien les unes avec les autres, même si j’y retrouvais avec plaisir tant d’amis, et en particulier des fidèles du Festival de Radio France.

Mais célébrons sans réserve la musique, telle qu’elle est portée par une jeune génération d’artistes qui ajoute au talent l’intelligence et la générosité. Et rendez-vous pour plusieurs d’entre eux en juillet prochain à Montpellier et dans la région Occitanie…(l’édition 2017 du Festival de Radio France sera dévoilée à la mi-mars)