L’orchestre en gloire

On doit à celui qui avait déjà réalisé une impressionnante plongée Au coeur de l’orchestre, 

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un nouvel ouvrage tout frais sorti des presses, que Christian Merlin a lui-même sous-titré Biographie d’un orchestre. L’Orchestre philharmonique de Vienne, ce corps musical glorieux s’il en est, célèbre ses 175 ans d’existence, et mérite bien le travail d’orfèvre auquel s’est livré l’auteur depuis plusieurs années. Résultat : un magnifique ouvrage qui peut passionner le plus grand nombre, et pas seulement les admirateurs inconditionnels des Philharmoniker !

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L’Orchestre Philharmonique de Vienne est une légende. La formation qui a créé la Deuxième Symphonie de Brahms, la Quatrième de Bruckner ou la Femme sans ombre de Richard Strauss est universellement connue à cause du traditionnel Concert du nouvel an. Convaincu depuis longtemps qu’un orchestre existe d’abord par ses membres, Christian Merlin a résolu d’entreprendre ici la biographie des « Wiener Philharmoniker ». Son ouvrage explore ainsi les spécificités qui font de cet orchestre un phénomène unique au monde : le mode de recrutement des musiciens, leur origine nationale ou ethnique, leur forte dimension familiale, pour ne pas dire dynastique, la place des femmes dans cette communauté longtemps exclusivement masculine, la manière dont ils défendent leur autonomie artistique et renversent le rapport traditionnel au chef d’orchestre, qu’ils élisent et peuvent révoquer, tous ces aspects sont mis sans cesse en parallèle avec la grande histoire, celle de l’Autriche et celle de l’Europe. En fil rouge de cette histoire, l’auteur n’a de cesse de s’interroger sur l’existence et la persistance d’un  » style viennois « , revendiqué par ces musiciens se réclamant d’une identité musicale spécifique. Cette exploration est émaillée d’innombrables anecdotes destinées à lui donner vie, notamment grâce aux fortes personnalités des musiciens qui se sont succédé aux différents pupitres. (Présentation de l’éditeur).

En effet, cette phalange unique au monde n’est pas réductible aux viennoiseries qui ont fait sa célébrité mondiale chaque 1er janvier.

Il y a quelques mois, Decca et Deutsche Grammophon avaient proposé deux beaux coffrets (palme tout de même à Decca, partenaire historique des Viennois, pour la variété des répertoires et des artistes et la richesse de l’iconographie)

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J’ai justement croisé Christian Merlin (qui revenait de Hambourg et de l’inauguration de l’Elbphilharmonie) hier soir à Radio France, où Emmanuel Krivine dirigeait, pour la seule fois de cette saison, l’Orchestre national de France dont il deviendra le directeur musical à part entière en septembre prochain. Evénement mondain et surtout musical. Tout ce que Paris compte dans le monde de la musique, une belle brochette d’anciens présidents de Radio France, comme une avant-première du mandat du bouillant chef français dans la Maison ronde.

15941361_10154301435707602_4762544916690418968_nAu programme, l’une des symphonies les plus « piégeuses » du répertoire romantique, la 7ème de Dvořák. Qui ne fonctionne au concert que s’il y a plus qu’entente, osmose entre le chef et les musiciens. Ce qu’on a entendu hier augure bien de la relation entre Emmanuel Krivine et l’ONF.

C’était pour moi aussi l’occasion de retrouvailles avec le phénomène Denis Matsuev.

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Le 22 juillet 2016, il livrait l’une de ces performances dont il a seul le secret, un Troisième concerto de Rachmaninov qui ne lui pose aucun problème technique et qu’il joue avec une jubilation toujours renouvelée. C’était à Montpellier avec Valery Gergiev et l’orchestre national des jeunes des USA.

Avec Emmanuel Krivine et le National, même feu d’artifice, même élan vital. Et deux généreux bis que cet athlète du clavier adore offrir au public.

Un concert à revoir et entendre ici : Denis Matsuev, Emmanuel Krivine, Orchestre National de France / ARTE TV / France Musique

Série noire

Notre époque est sans mémoire, elle est aussi sans distance par rapport à l’actualité. Une nouvelle tombe, aussitôt suivie de réactions automatiques. Comme celles qu’ont suscitées les récentes disparitions de Georges Prêtre ou Michèle Morgan.

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Rappelons-nous, il y a un an :  La mort et la tristesse. En moins de quinze jours, Pierre Boulez, David Bowie (La dictature de l’émotion), Michel Delpech, Michel Tournier, Ettore Scola…

Hier c’était une disparition beaucoup moins médiatique, la cantatrice française Geori Boué, qui avait fait une apparition très applaudie sur la scène de l’Opéra-Comique en février 2013 pour la première de Ciboulette de Reynald Hahn, dont elle avait été la première interprète au disque.

Et la rubrique nécrologique ne risque pas de se tarir dans les mois à venir…

Je posais donc hier une nouvelle fois la question sur Facebook : pourquoi faut-il qu’à chaque disparition d’une personnalité un peu connue, tout le monde tombe dans le panneau de la louange excessive ? Je me suis fait – gentiment – remonter les bretelles par ceux qui me reprochaient de ne pas considérer Georges Prêtre comme le « géant », le « dernier grand chef », le « musicien préféré des Viennois », abondamment décrit par une presse et des réseaux sociaux qui semblent avoir abdiqué tout esprit critique.

Quand on n’ose pas dire les choses comme elles sont, on use de périphrases, et dans le cas du chef disparu qui avait une conception très élastique du respect des partitions qu’il dirigeait, on évoque des « interprétations particulières ». J’en suis bien désolé, mais je ne vois pas ce qu’il y a de « grand » dans le rubato systématique, la désarticulation rythmique, dont Prêtre usait et abusait. Comme dans cette valse de Strauss (Morgenblätter / Les journaux du matin), qui devient sous sa baguette une caricature de l’esprit viennois : à partir de 45’30…

Maintenant je n’ai pas connu le personnage, autrement que brièvement lors de la journée spéciale du 23 décembre 1995 que nous avions consacrée sur France Musique à Elisabeth Schwarkopf. Georges Prêtre était venu évoquer la première française de Capriccio de Richard Strauss qu’ils avaient donnée à l’Opéra de Paris en 1964, au micro du regretté Jean-Michel Damian. 

Les jeunes Français sont musiciens

C’était une émission que les moins de 40 ans ne peuvent pas connaître, qui était emblématique du France Musique des années 60/70 : Les jeunes Français sont musiciens, chaque semaine, sous la houlette de son producteur François Serrette, dressait une cartographie d’une France musicale encore balbutiante dans son organisation territoriale, mais où même dans les plus petits conservatoires, de valeureux pédagogues s’efforçaient, non sans succès, d’initier des générations d’enfants à la musique classique. J’ai, pour ma part, les meilleurs souvenirs de mes années au Conservatoire – qui n’était pas encore « à rayonnement régional »! – de Poitiers, et justement de deux émissions que Serrette était venu enregistrer en 1973, après qu’un jeune élève, auditeur de France Musique, lui eut écrit pour l’inviter – sans l’autorisation de ses professeurs ni de la direction de l’établissement !

Lundi soir, au concert de l’Orchestre français des jeunes, à la Cité de la Musique, je me disais que bien du chemin avait été fait depuis lors, et que peut-être cette émission y avait contribué.

En tous cas, le concert de lundi qui réunissait le violoncelliste Marc Coppey, le chef américain Dennis Russell Davies et l’OFJ, attestait une nouvelle fois de la formidable vitalité de l’enseignement musical et de l’engouement des jeunes musiciens français.

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Avec un programme qui était tout sauf facile ou évident : une orchestration de brèves pièces de Gabrieli due à Bruno Maderna, le concerto pour violoncelle Tout un monde lointain de Dutilleux (1916-2013) et la 3ème symphonie de Rachmaninov.

L’oeuvre de Dutilleux a beau être devenue un classique, j’ai le sentiment de la redécouvrir à chaque écoute, comme si ses mystères ne se dévoilaient qu’avec parcimonie. Longue ovation au soliste et à l’orchestre, grâce à laquelle Marc Coppey offrit en bis deux des trois Strophes que Dutilleux avait écrites, à la demande de Mstislav Rostropovitch, pour honorer le grand mécène et musicien suisse Paul Sacher.

Il faut écouter la version de Marc Coppey au disque, non seulement parce que c’est une belle réussite, que le couplage en est original, mais aussi parce qu’il contient une longue et belle interview de Dutilleux !

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En seconde partie, on attendait évidemment chef et orchestre au tournant, la troisième et dernière symphonie de Rachmaninov (1936) étant particulièrement difficile à appréhender et à restituer. D’une grande complexité d’écriture – le compositeur tente d’y conjuguer plusieurs styles – elle ne se livre pas facilement ni aux interprètes, dont la virtuosité et la rigueur rythmique sont très sollicitées, ni aux auditeurs. On connaît quelques ratages au disque ! Et de rares réussites…

Chapeau bas au chef américain et à ses jeunes musiciens français ! Non seulement ils se sont bien sortis de tous les pièges de la partition, mais ils en ont donné une vision tour à tour émue et flamboyante.

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L’actualité tragique nous a vite rattrapés. Déjà pendant le concert s’affichaient sur mon téléphone les premières informations de l’attentat de Berlin… L’horrible impression d’une répétition de la tragédie, Paris, Nice, et tous les jours des victimes au Proche Orient…

Poutine ou Putin ?

Débat dérisoire au regard des tragédies de l’actualité que celui qui s’est développé depuis quelques jours sur certains « murs » Facebook et lors d’une discussion avec un éminent rédacteur de programmes musicaux.

Un auditeur mal luné de Vincent Josse qui anime l’émission quotidienne La Récréation sur France Inter faisait le reproche au journaliste de prononcer Bach à la française (= Bak), et dressait une longue liste de compositeurs dont on se ferait un plaisir d’écorcher les noms. Polémique ridicule. Il y a des règles et des usages, que j’avais rappelés dans un article de ce blog : Comment prononcer les noms de musiciens étrangers ?.

Notre discussion avait trait un peu au même sujet : la prononciation et la graphie des noms russes. Depuis un siècle les usages ont beaucoup évolué, sous l’influence du nivellement international, en réalité anglo-saxon. Jusqu’à la fin du XXème siècle, chaque idiome transcrivait un nom russe selon ses normes : Shostakovich (Шостакович) donnait Chostakovitch en français, Schostakowitsch en allemand. Prokofiev et Rachmaninov étaient transcrits Prokofieff et Rachmaninoff pour faire entendre la prononciation correcte du v final. Sur nombre de disques parus de son vivant, on écrivait Emile Guilels et non Gilels, transcription littérale de Гилельс.

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Il est admis depuis toujours, dans les livres d’histoire comme dans la presse, que les noms russes se terminant par le suffixe -in sont écrits –ine : Staline, Lénine, Pouchkine, Kossyguine, Eugène Onéguine… Mais marché mondial du disque oblige, on écrit Vadim Repin, Sergei Larin, Boris Belkin ou Evgeny Kissin…

81op5i9bvxl-_sl1500_(Lire à propos de cet excellent coffret le papier que lui consacre J.C.Hoffelé : Pour l’amour d’Evgeny);

Mais contrairement à cette mode, le patronyme du tout-puissant patron de toutes les Russies, et accessoirement complice et allié des bourreaux d’Alep, ne « bénéficie » pas, dans les médias français, de la graphie internationale de son nom Пу́тин = Putin mais est toujours écrit à la française : Poutine… Craindrait-on un défaut de prononciation et un rapprochement hasardeux ? À la différence de l’héroïne de la pièce de Sartre, ce P. là n’est ni respectueux ni respectable.

Je ne peux m’empêcher de redonner ici la chronique que Nicole Ferroni a livrée ce matin sur France Inter :

 

Une voix de radio

J’apprends ce matin la mort de Jean-Michel Damian à 69 ans. Et, comme le dit la chanson, ça me fait quelque chose !

Damian c’était d’abord une voix, unique, chaude et grave (lire cet extrait de blog J.M.Damian), l’une des plus radiogéniques de Radio France, où il a officié pendant près d’une quarantaine d’années alternativement sur France Inter et France Musique.

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C’était une silhouette enveloppée, toujours habillée de chic, un dandy « talentueux comme pas deux, fin, cultivé, impertinent, ami adorablement insupportable, musicien, curieux, paresseux, gourmand et gourmet, il avait fait du samedi après-midi de France Musique un havre de gai savoir en ouvrant son micro à des débats passionnants qu’il rendait légers comme une plume, auxquels il conviait, dans un souci de diversité des propos des gens venus d’horizons divers. Y jouèrent, chantèrent les plus grands : Bartoli, Egorov, Freire, Perlemuter, Rosen, Dalberto, Kremer, Ross et des dizaines d’autres… connus ou pas mais tous singuliers artistes. » (Alain Lompech sur Facebook).

J’ai connu Jean-Michel Damian d’abord comme auditeur, puis comme directeur de France-Musique et je dois reconnaître que ce n’était pas le producteur le plus simple à gérer. Il savait entretenir le statut à part que sa personnalité, sa culture mais aussi ses exigences lui avaient conféré sur la chaîne. Il voulait toujours être entouré, rassuré, par de jeunes – et toujours talentueuses – assistantes (dont plusieurs ont fait elles-mêmes de belles carrières radiophoniques). Hypocondriaque, il me faisait à chaque fois tout un cinéma lorsqu’on lui demandait de travailler loin de Paris – comme ce week-end au festival d’Evian où il ne se sentait pas de se rendre, jusqu’à ce que je lui garantisse que j’avais sur place d’excellents amis médecins, spécialistes de toutes les maladies qui pouvaient l’atteindre, prêts à intervenir en urgence…

Mais j’ai tellement de merveilleux souvenirs de Damian et de ses samedis après-midi incontournables, inamovibles, que tous les petits défauts de l’homme s’effacent de la mémoire.

Deux me reviennent en particulier : le 23 décembre 1995, nous avions décidé de fêter les 80 ans d’Elisabeth Schwarzkopf, qui avait accepté de faire spécialement le déplacement de sa retraite zurichoise pour venir en direct dans l’émission de Damian. Ce dernier regimbait à l’idée d’accueillir cette artiste jadis compromise avec le régime nazi – mais combien parmi la multitude d’invités reçus dans l’émission avaient été vierges de toute compromission avec le pouvoir politique ? -. Les dernières préventions de Damian tombèrent lorsqu’il vit le studio 104 de la maison de la radio plein comme un oeuf, et qu’il put poser à Schwarzkopf toutes les questions qu’il souhaitait. Comme celle de son enregistrement préféré : un miraculeux Wiener Blut enregistré en 1953 avec le formidable chef suisse Otto Ackermann et le tout jeune ténor suédois Nicolai Gedda.715tgeym9ll-_sl1063_

L’autre grand souvenir, c’est quelques mois plus tôt, le 23 avril 1995 à Berlin. Cette fois c’est France-Musique qui se déplaçait pour aller rencontrer Dietrich Fischer-Dieskau, pour lui souhaiter un joyeux 70ème anniversaire ! Dans les studios de la RIAS. Je me rappelle encore l’arrivée de la limousine grise, conduite par Julia Varady. J’ai un autre souvenir moins agréable en revanche : j’avais proposé à JMD de faire la traduction simultanée des propos de Fischer-Dieskau, l’allemand étant, au sens propre du terme, ma langue maternelle. Dubitatif, Damian s’enquit des services d’un ami dont c’était paraît-il le métier, mais qui n’avait aucune habitude de la radio ni de la traduction simultanée, on allait malheureusement s’en rendre  compte très vite. On n’était pas loin de frôler la catastrophe, Fischer-Dieskau comprenant très bien le français corrigeait de lui-même les questions…et les réponses mal traduites par ce malheureux interprète… Dommage ! Reste cette merveilleuse rencontre avec DFD…

J’espère que France Musique et l’INA nous donneront à réentendre quelques-uns de ces grands rendez-vous de Jean Michel Damian.

J’ai retrouvé ce document, émouvant à plus d’un titre :

https://player.ina.fr/player/embed/CPB7905537201/1/1b0bd203fbcd702f9bc9b10ac3d0fc21/460/259/1« >Jean Michel Damian interviewe Patrice Chéreau

 

 

 

 

Des chefs et des dieux

Toscanini, Bernstein et Karajan se retrouvent autour d’une table, tous les trois silencieux et méfiants. Au bout d’une bonne demi-heure, rompant le silence, Toscanini s’exclame : – Il faut bien reconnaître que c’est moi le plus grand chef d’orchestre de tous les temps ! Allons, avouons-le ! Une autre demi-heure s’écoule dans une atmosphère tendue, puis Bernstein répond : – Eh bien moi, une nuit, le bon Dieu est venu au chevet de mon lit et m’a dit « Lennie, tu es le meilleur des musiciens ». Donc c’est moi le plus grand !. Nouvelle demi-heure d’un silence pesant, après quoi Karajan déclare : « Lennie, veux-tu bien m’expliquer quand j’ai pu te dire une bêtise pareille ? »

Cette histoire fait depuis longtemps, sous ses diverses variantes, la joie des musiciens. C’est l’une de celles qu’on trouve dans un formidable bouquin que j’ai trouvé par hasard hier en furetant dans une grande librairie parisienne.

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On n’est pas vraiment surpris de retrouver l’inénarrable créateur des Bidochon, Christian Binet, musicien et mélomane averti. Mais je ne connaissais pas cet aspect de la personnalité de Jean-Yves Bosseur, compositeur érudit, que j’ai connu naguère comme producteur d’excellentes émissions sur le programme musical de France Culture. 

C’est lui qui a entrepris de compiler toutes ces histoires, plus humoristiques que vraiment vaches, que se racontent les musiciens entre eux. La plupart sont apocryphes, et, lorsqu’elles sont vraies, elles sont bien senties. De Stravinsky : « Comment se fait-il que chaque fois que j’entends une pièce que je n’aime pas, c’est toujours du Villa-Lobos? « 

Mais c’est incontestablement l’alto – et les altistes – qui détiennent le record de vacheries. Injustes évidemment (Monteux, Giulini, pour ne citer que deux chefs célèbres, ont été altistes avant d’accéder au podium de chef).

Exemple : La blague d’alto la plus courte : si jeune et déjà altiste. La blague d’alto la plus longue : Harold en Italie de Berlioz !

Mais je ne résiste pas au plaisir de citer in extenso le texte intitulé Notes de programme pour un récital de piano non identifié. C’est malheureusement à peine caricatural, combien de fois n’ai-je pas dû censurer, réécrire (ou renvoyer à l’auteur ou à l’agent) ce que nous appelons, dans notre jargon, des bios – des éléments biographiques – des artistes que nous avions engagés…Et le combat n’est jamais terminé !

Ce soir la tourneuse de pages sera Ruth Spelke, qui a étudié avec Ivan Schmernick à la Boris Nitsky School de tourneurs de pages de Philadelphie. Pendant de nombreuses années, elle a tourné les pages aux Etats-Unis et à l’étranger pour les plus grands pianistes virtuoses.

En 1983, elle a reçu la médaille d’argent Klutz de ramassage de partitions. Les concurrents devaient  retrouver et mettre en ordre une partition tombée d’un Yamaha. En 1984 elle a obtenu la médaille d’or du Vol du bourdon  après avoir tourné 147 pages en 32 secondes, ce qui constitue le record mondial dans cette discipline.  En 1988, Mme Spelke s’est vu accorder la bourse Wilson qui lui a permis d’aller en Israël apprendre à tourner les pages de gauche à droite. 

Selon le critique Hans Ulrich Schmoll, Mme Spelke excelle en « grâce, dextérité, et possède un sens de l’équilibre exceptionnel ». Sur le plan technique, Mme Spelke pratique à la fois la tourne de pages avec l’index léché et la méthode de la page préalablement cornée….Elle est à l’origine du mouvement dit du coude plongeant, utilisé pour éviter que le pianiste ne perde de vue la partition.

Elle est actuellement assistante à l’Université Fairfield (Iowa) où elle occupe la prestigieuse chaire Alfred Hitchcock à l’Institut de tourneurs de pages. 

Réjouissant, indispensable même !

 

Un vieux festival

Ils ne sont pas si nombreux les festivals qui peuvent se targuer d’en être à leur 69ème édition ! C’est le cas de celui de Besançon. Qui s’achève à la fin de cette semaine et qui accueillait hier et aujourd’hui un orchestre, un chef et un soliste qui me sont particulièrement chers, l’OPRL, Christian Arming et Tedi Papavrami.

14355798_10154007850158247_5277474715835804185_n(Photo OPRL/Facebook)

Pour les Liégeois, c’est un retour dans la capitale franc-comtoise, très exactement 14 ans après un concert Beethoven dirigé par Louis Langrée (le 14 septembre 2002) avec Ning Kam, Vitali Samochko et David Cohen dans le Triple concerto !

J’ai trois autres souvenirs personnels de Besançon, 1991, 1992, 1995, mais liés non pas directement au Festival mais au Concours international de jeunes chefs d’orchestre. 

Comme producteur « responsable de la musique symphonique » (sic) de la Radio suisse romande, j’étais évidemment directement intéressé par les activités de ce concours, qui avait jadis distingué des chefs comme Seiji Ozawa (et plus récemment Kazuki Yamada ou Lionel Bringuier). 

En 1991, j’étais venu de Genève assister à la finale, trois concurrents, mais un seul qui, dès son entrée sur scène, sans qu’il ait encore dirigé une seule note, montrait qu’il était chef, ce sentiment imperceptible, indéfinissable, mais que tous les musiciens d’orchestre connaissent bien. Ils savent immédiatement reconnaître celui qui est.. ou n’est pas le chef, à tous les sens du terme ! En l’occurrence ce fut bien lui, George Pehlivanian, qui remporta un 1er prix à l’unanimité. Le public liégeois se rappelle encore cette boule d’énergie au pupitre de l’OPRL, la dernière fois c’était pour le festival Rachmaninov de février 2013 (lire ce papier enthousiaste de Jean-Marc Onkelinx : Festival Rachmaninov).

L’année suivante, 1992, je reçus une invitation à faire partie du jury du Concours ! Quel honneur, quelle responsabilité aussi ! Et quelle expérience passionnante. Voir tous ces jeunes chefs répéter, prendre leurs marques (ou pas), captiver ou au contraire lasser le jury, et puis voir un talent se révéler, sortir de sa chrysalide, un très grand souvenir. De surcroît le jury était présidé par le très distingué et délicieux Alexander Gibson, lui-même ancien lauréat du Concours.

J’ai retrouvé par hasard le compte-rendu de l’Humanité de la finale de ce concours 1992 : Cela s’est joué entre un Belge, un Chinois, un Italien…

On ne sait pas trop ce qu’il est advenu du premier, en revanche le deuxième nommé a fait depuis un beau parcours, illustré encore cet automne par la parution de ce magnifique livre-disque, enregistré « sur le vif » le 24 juillet 2015 au Festival de Radio France Montpellier (CHOC de Classica)

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En 1995, je reçois une nouvelle invitation à siéger au Concours. Entre-temps je suis devenu directeur de France Musique (depuis l’été 1993), une absence d’une semaine de Paris n’est pas très bien vue par mes patrons de Radio France, mais le prestige du concours, etc… Cette année-là le jury est présidé par John Nelson. Personne parmi les candidats ne se détache vraiment, certains ne sont pas prêts – c’est le cas du fils d’un chef d’orchestre français, qui depuis a pris un bel envol, mais à qui John Nelson et d’autres membres du jury avaient dû expliquer amicalement qu’il devrait mûrir et s’aguerrir ). Un premier prix est attribué à un jeune Japonais, dont je n’ai plus jamais entendu parler depuis…

C’est finalement le lot de tous les concours, qui ne sont jamais une garantie de carrière pour les lauréats, mais qui, parfois, révèlent d’authentiques talents. Et pour qui a, comme moi, eu la chance de siéger dans plusieurs jurys, c’est sans doute l’expérience la plus enrichissante sur le plan artistique et humain. On ne voit plus jamais les artistes de la même manière, on mesure le courage, l’énergie, l’abnégation qu’il faut à un jeune musicien, au-delà de ses qualités musicales, d’abord pour affronter ces compétitions inhumaines, ensuite pour se lancer dans une carrière complètement aléatoire.

La découverte de la musique (IX) : première à Saint Pétersbourg

Alors que, dès le lycée, j’avais pris le russe en seconde langue (mon attirance pour la Russie éternelle n’est donc pas récente !), puis entrepris à l’Université des études de langues, dont le russe, j’ai dû attendre vingt ans après l’obtention de mon diplôme de langues slaves, pour mettre le pied dans un pays que j’avais fini par connaître presque intimement, par la littérature, le théâtre, l’histoire, la politique, la musique évidemment.

C’était le 23 septembre 1995. Grâce à Claude Samuel, alors directeur de la musique de Radio France, donc mon « patron » -à l’époque le directeur de France Musique était sous l’autorité du directeur de la musique – qui était en cheville avec une organisation de voyages culturels, un séjour à Saint-Pétersbourg avait été organisé à l’intention d’auditeurs aisés de la chaîne. Clou du long week-end : le concert d’ouverture du prestigieux Orchestre philharmonique de Saint-Pétersbourg, dans la grande salle de la Philharmonie face à l’hôtel Europe sur la Perspective Nevski.

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Mais comme il fallait bien justifier le voyage auprès des instances administratives de Radio France, on s’était mis en tête de diffuser ce concert en direct sur France Musique !

Seul petit problème : trois ans après la disparition de l’Union Soviétique, les structures étatiques publiques avaient pour la plupart volé en éclat, et la radio-télévision d’Etat qui diffusait jusqu’alors tous les grands concerts moscovites ou pétersbourgeois, a fortiori l’ouverture de saison, n’était plus responsable de rien. On finit par apprendre que l’ex radio d’Etat semi-privatisée acceptait de diffuser ce concert aussi sur France Musique, moyennant signature d’un contrat. Bien avant l’été, les démarches avaient été entreprises, des négociations entamées entre Radio France et ladite radio, des propositions de contrats toutes plus farfelues les unes que les autres (je me rappelle l’une d’elles comportant un forfait de frais de…ménage à assumer par Radio France !). Mais au moment de partir pour Saint-Pétersbourg, rien n’était signé. Le dernier contrat proposé par les Russes comprenait un montant de droits de diffusion absolument exorbitant.

Je dis à Claude Samuel et aux services de Radio France à Paris qu’une fois sur place, je pourrais peut-être, avec mes connaissances de russe, débrouiller l’écheveau et tenter d’obtenir le précieux direct. Je parvins à me glisser dans les coulisses de la magnifique salle de la Philharmonie, et à trouver un interlocuteur capable de comprendre la situation. Nous avions un direct dans moins de 30 minutes, et toujours aucun contrat. Le dit interlocuteur, qui devait être haut placé dans la hiérarchie locale, expliqua au soliste, Viktor Tretiakov, et au chef Youri Temirkanov, qu’il était hors de question qu’ils commencent le concert, tant que le type devant lui (moi !) ne signait pas le contrat de plusieurs pages évidemment toutes rédigées en russe…

Le gracieux personnage m’intima, dans un anglais approximatif, de signer là et là et encore là, pensant que je n’avais rien compris de ses échanges avec le chef et le soliste.

Je pris mon temps pour lire son document, je biffai quantité de phrases, voire de paragraphes, sous son regard ébahi, et j’acceptai finalement que ladite radio russe facture à Radio France un montant de l’ordre de 5000 francs français pour cette transmission en direct. Je lui tendis le document avec un grand sourire et le remerciai – en russe- pour son amabilité ! Je ris encore de la tête qu’il fit…

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À moins de dix minutes du début, je pus avertir France Musique que le direct aurait bien lieu (pas de téléphone portable à l’époque) et je revins dans la salle, trouvant à grand peine Claude Samuel confortablement installé sur sa chaise, et lui racontant la victoire obtenue de haute lutte. Pour seule réponse j’eus droit à une engueulade, parce que j’avais engagé Radio France sans mandat. J’avais sauvé le direct, mais bon… Evidemment la facture ne fut jamais présentée à Radio France et le contrat aussitôt oublié.

Je passai tout le concert debout à côté d’une colonne, la salle était archi-comble, des centaines de spectateurs qui n’avaient pu obtenir de billet se pressaient à l’extérieur contre les portes de la salle, que j’ai vues pas loin de céder sous la pression…

Concert inoui, inoubliable, fabuleux.

Le violoniste Viktor Tretiakov, étrangement peu connu en Occident, alors qu’il était du niveau d’un David Oistrakh, d’un Boris Belkin ou d’un Gidon Kremer – ses deux contemporains – donna un concerto de Sibelius exceptionnel. Il devait être dans un grand soir, lui qu’on disait irrégulier (en fonction de son alcoolémie !).

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En deuxième partie, je crois n’avoir jamais entendu avant et depuis ce concert une aussi prodigieuse Cinquième symphonie de Chostakovitch, créée dans cette même salle le 21 septembre 1937 par le même orchestre dirigé par Evgueni Mravinski. Cette phalange unique au monde déjà entendue souvent à la radio, en concert au Victoria Hall (sous la direction de Mariss Jansons) sous la baguette de son chef titulaire depuis 1988, le grand (et lui aussi irrégulier) Youri Temirkanov, chantait dans son arbre généalogique de toute l’ampleur et le soyeux de ses cordes, de toute la richesse de son harmonie aux couleurs si caractéristiques.

 

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L’été meurtrier

Même tout entier absorbé par un festival très dense, je ne peux faire abstraction d’une actualité qui semble s’emballer depuis la tragédie de Nice. Plus un jour sans l’annonce macabre d’une tuerie, d’une attaque, en Allemagne, en Floride, en Afghanistan, au Japon… Je crains que la météo ne soit pas la seule, cet été, à battre des records.

Mais comme s’il fallait conjurer le sort, repousser la menace, préférer la vie à la peur, je fais le constat, réconfortant, à la veille de la clôture de la 32ème édition du Festival de Radio France Montpellier Occitanie, d’un regain de présence, de fréquentation des concerts et des rencontres. Comme si, plus que jamais, les citoyens que nous sommes, sans doute un peu dégoûtés des polémiques qui ont suivi les attentats de Nice, avaient un besoin urgent, vital, de partager de l’émotion musicale, de vibrer intensément et ensemble grâce à la musique.

13731002_1313160952067786_7137969878825149455_o(Jeudi soir, Bertrand Chamayou et John Neschling avec l’Orchestre National de France  dans le 5ème concerto pour piano de Saint-Saëns / Photo Luc Jennepin)

Il paraît que le programme du concert de l’Orchestre National de France était « exigeant »: ce serait donc encore risqué d’oser la Symphonie Lyrique de Zemlinsky ? Risque assumé… et public conquis. Comme il l’avait été la veille par une Quatrième symphonie de Prokofiev, au moins aussi rare au concert (Les miracles de Valery Gergiev). Quand on a sur le plateau un chef de la trempe de John Neschling et des chanteurs aussi exaltants que Marlin Hartelius et Christian Immler, et un Orchestre National des grands soirs…on se doit de réécouter ce concert sur Francemusique.fr)

Sans doute avons-nous eu moins de mal à promouvoir le concert d’hier, dans le bel amphithéâtre de plein air du Domaine d’O à Montpellier, mais j’y ai vu tant de visages en état de découverte et de bonheur, que je me suis dit que Carmina burana pouvait encore conquérir et toucher de nouveaux auditeurs.

13767332_1313163948734153_625509906534752041_o(Le Choeur de Radio France dirigé par Sofi Jeannin / Photo Marc Ginot)

Ce dimanche c’était aussi le moment idéal, entre générale et concert demain soir, pour profiter d’une jolie table de Montpellier (Le Grillardin) et de l’amitié si simple et chaleureuse d’un couple d’artistes que j’admire et suis depuis longtemps.

IMG_3979(Sonya Yoncheva et Domingo Hindoyan qui font la clôture du Festival demain soir avec l’étonnant opéra Iris de Mascagni, à suivre en direct sur France Musique !)

Revoir ce que Sonya Yoncheva et Domingo Hindoyan disent de cet ouvrage rare sur France 3 (à 12’50)

 

La rencontre

On n’est pas tous les jours confronté à une légende. Même si je me laisse difficilement impressionner, j’étais, je dois bien l’avouer, assez excité à l’idée d’accueillir et de rencontrer Valery Gergiev, que j’avais souvent vu diriger, mais jamais approché jusqu’à hier midi.

Le grand chef russe arrivait d’Amsterdam avec toute la troupe multicolore du National Youth Orchestra USA, plus de 120 musiciens américains âgés de 16 à 19 ans, qui sous l’égide d’une fondation du Carnegie Hall de New York, donnent quatre concerts en Europe, Amsterdam, Montpellier, Copenhague et Prague.

La première surprise, contredisant la légende de l’homme pressé, vivant entre deux jets privés, c’était déjà qu’il prenne le même charter – tout comme le soliste Denis Matsuev – que l’orchestre, et que, comme tous les musiciens, il attende tranquillement ses bagages en me rappelant, avec une précision qui n’allait pas manquer de me surprendre plus tard, sa dernière venue à Montpellier et au Corum. Une grande amabilité, quelques appels téléphoniques, mais rien du multi-manager hyperstressé qu’on nous décrit volontiers.

Dans la voiture qui nous emmène vers le centre de Montpellier, il me montre une photo d’une ancienne église protestante devenue salle de concert, dans la ville où il a grandi, Vladikavkaz, la capitale de l’Ossétie du Nord dans le Caucase, m’explique que c’est là qu’il a entendu son premier concert, dirigé pour la première fois, et qu’il apporte sa contribution à la restauration de cette salle, avec l’aide d’un grand architecte et d’un acousticien. Plus tard il me parlera de l’opéra de Vladivostok, auquel le Marinski et lui-même vont prêter main forte.. Quand on sait ce que Gergiev a fait du et pour le Marinski à Saint-Pétersbourg (la rénovation complète du théâtre historique, la construction d’une deuxième salle d’opéra ultra-moderne à l’acoustique idéale, ainsi que d’une salle de concert !), on imagine aisément l’énergie qu’il met à soutenir de nouveaux projets et à entraîner pouvoirs publics et privés à sa suite.

L’avion s’est posé avec une bonne heure et demie de retard, le chef et le soliste n’ont pas déjeuné, et me demandent s’ils peuvent – il est presque 14h30 – encore apprécier la gastronomie montpelliéraine. On finit par trouver une adresse, proche du Corum, qui accepte encore de nous servir, mais c’est presque comme si on demandait l’impossible. Je lisais dans un papier que Montpellier a encore des efforts à faire pour accueillir le touriste, je confirme !13767133_10153805925657602_8416049632345373550_oDenis Matsuev se souvient parfaitement du récital qu’il avait donné à Liège quelques mois avant ses débuts au Carnegie Hall en 2007, et quand je lui demande où il a sa résidence principale, il me répond d’un grand éclat de rire : « L’avion » ! Il ne semble pas se plaindre du rythme effréné de ses concerts (240 par an !!).

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Quant à Valery Gergiev, ce n’est que musique, projets, festivals. Il dévore le programme du Festival de Radio France, me demande des nouvelles de certains solistes, des informations sur de plus jeunes, qu’il ne connaît pas encore, me montre l’incroyable programme de son Festival pétersbourgeois White Nights, qui peut en remontrer aux plus prestigieux festivals occidentaux par la qualité, la richesse et la densité de sa programmation ! Tout l’intéresse, il paraît doté d’une mémoire sans limite. Matsuev me glisse : « Il connaît tout et tout le monde »! Je ne suis pas loin de le croire…

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Le temps passe, la conversation roule, comme si rien n’était planifié sur l’agenda des deux artistes (une répétition et un concert !). Comme nous sommes juste devant le Musée Fabre, que les sets de table évoquent la très belle exposition Bazille qui s’y déroule, Valery Gergiev me demande s’il pourrait y jeter un oeil. Je préviens le directeur du Musée de l’arrivée de ces hôtes illustres, la foule de visiteurs est dense, plusieurs reconnaissent le chef russe, l’applaudissent, le saluent ou lui demandent un autographe.

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Denis Matsuev et Valery Gergiev sont fascinés par Bazille, et s’attardent dans chacune des  salles. C’est à regret que je dois leur rappeler qu’ils ont quelques obligations musicales…

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La répétition commencera effectivement avec quelques minutes de retard, mais quel privilège pour moi d’entendre et de voir Gergiev modeler en quelques simples gestes et précisions les phrasés sensuels du Prélude à l’après-midi d’un faune, d’une bienveillance qui n’exclut pas l’exigence à l’égard de ses tout jeunes formidables musiciens. Tout aussi passionnant le travail sur l’accompagnement du 3ème concerto de Rachmaninov. Je n’ai pas le temps d’entendre la partie consacrée à la rare 4ème symphonie de Prokofiev. Je n’en serai que plus bouleversé au concert.

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Le concert lui-même atteint des sommets. Cet orchestre juvénile sonne comme on aimerait tant que sonnent bien des phalanges aînées. Valery Gergiev est comme régénéré par ce travail avec les jeunes musiciens, il nous offre l’un des plus beaux concerts que j’aie jamais entendus sous sa conduite (je n’écris pas baguette, puisqu’il dirige sans !).

A la fin il me demande de le suivre dans sa loge, il appelle son assistante, lui dit – en russe, mais je comprends tout !- qu’il veut revenir à Montpellier l’année prochaine, qu’on doit absolument organiser cela…Il me le répète quelques minutes plus tard avant de monter dans la voiture qui le ramène. Il a aimé la salle, le public, le programme du Festival. Tiendra-t-il sa promesse ? Je veux le croire. Il arrive que les hommes vaillent mieux que leur légende.