Les malheurs de Julie

Elle est jeune, elle est belle, elle chante, elle joue magnifiquement mais elle a un problème : elle est enceinte !

Eh oui, en 2018, c’est un problème que Julie Fuchs soit enceinte. La formidable Comtesse d’un Comte Ory unanimement salué à l’Opéra Comique à la fin de l’année dernière, tout à sa joie d’annoncer sur les réseaux sociaux qu’elle attendait un heureux événement pour septembre prochain, n’avait sûrement pas prévu les conséquences de cette « révélation ».

26992080_1540766952645967_5955605479294227989_n(Photo Sarah Bouasse)

La jeune soprano, engagée par l’Opéra de Hambourg, pour chanter Pamina dans une série de reprises de la Flûte enchantée, a relaté elle-même ses malheurs sur sa page Facebook

Merci pour votre soutien énorme pendant ces derniers jours un peu difficiles! Mon intention n’était pas de créer de l’animosité ou une « tempête médiatique », mais simplement d’être honnête avec mes amis, fans et followers sur la raison pour laquelle je ne chanterai pas Pamina à l’Opéra de Hambourg ce mois-ci. Néanmoins ce post m’a fait réaliser que j’étais loin d’être un cas unique et je suis attristée d’entendre que nombre de mes collègues ont vécu et vivent en ce moment des expériences similaires, sans avoir l’opportunité de s’exprimer librement.

Je ne veux pas débattre de chaque détail mais j’aimerais clarifier certains points déjà mentionnés dans mon communiqué de presse : J’ai informé le théâtre de ma grossesse un mois avant le début des répétitions afin de laisser à chacun le temps de résoudre tous les points nécessaires. On m’a assuré jusqu’au dernier moment que les quelques minutes de mise en scène concernées par une éventuelle modification pourraient être adaptées pour permettre ma participation. Puis, jeudi 19 avril, j’apprends que le théâtre me congédie, celui-ci ayant finalement décidé que les changements induits par ma participation nuisaient à l’intégrité artistique du spectacle. Pour être claire, mes répétitions devaient commencer 4 jours plus tard, lundi 23 Avril, hier.
Vous imaginerez aisément que je ne me suis pas sentie respectée en tant qu’artiste et être humain. Cela m’a également fait réaliser à quel point il était facile pour un théâtre de renvoyer un artiste sans même proposer de compensation.

Même si je comprends évidemment que les théâtres sont assujettis à la loi, je crois fermement qu’une femme est en mesure de décider en accord avec ses médecins de ce qui est dangereux pour elle ou son bébé.
D’autant plus que nous savons tous que les mises en scènes sont communément modifiées pour un artiste blessé, malade ou même en fonction de préférences personnelles.

J’espère très sincèrement que des progrès seront faits dans tous les domaines pour que tous ceux qui exercent leur métier dans les arts, hommes et femmes, soient respectés dans leur travail. (https://www.facebook.com/juliefuchssoprano/)

Il n’y a guère plus à dire que ce qu’exprime Julie Fuchs. Sauf à rajouter qu’à l’injustice s’ajoute ici l’outrecuidance, la prétention quand la direction de l’opéra de Hambourg ose invoquer « l’intégrité artistique » de la mise en scène de Jette Treckel…

On se consolera (?) de cet outrage en revoyant Julie Fuchs triomphante dans le Comte Ory de décembre dernier – en particulier à partir de 48′ –

Le mal aimé de l’orchestre

C’est l’instrument qui a toujours suscité le plus d’ironie et de blagues dans l’orchestre, c’est l’instrument presque toujours dans l’ombre, dans l’entre-deux, et pourtant sans lui le quatuor – le coeur vibrant de l’orchestre – n’existe pas : l’alto. 

On trouve même plusieurs sites recensant tout ce que cet instrument a nourri comme petites et grandes histoires, comme cette Grande anthologie des blagues d’altiste.

C’est la première fois (!), sauf erreur de ma part, que tout un coffret est consacré à cet instrument et à l’un de ses serviteurs les plus emblématiques, le magnifique Gérard Caussé

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Le titre du coffret pourrait tromper sur la nature de ce musicien. Gérard Caussé c’est le contraire d’une star – à la différence par exemple du flamboyant Yuri Bashmet, c’est le parfait collègue, complice, ami, c’est la générosité faite musique. J’ai eu la chance de l’accueillir plusieurs fois à Liège, pour des concerts ou pour des enregistrements auxquels il venait prêter la voix si sensuelle et profonde de son alto.

Ce coffret Warner/Erato est d’autant mieux venu, qu’il nous permet de redécouvrir des versions et des artistes qu’on avait perdus de vue, je pense au pianiste François-René Duchâble ou au violoniste Pierre Amoyal. Quelle émotion aussi de retrouver ce beau disque, paru chez Mirare, de sonates russes avec la si regrettée Brigitte Engerer (lire Pour Brigitte) !

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Ce coffret-anthologie, pour généreux qu’il soit, est évidemment loin d’embrasser la carrière discographique de Gérard Caussé, mais il en donne un bel aperçu.

 

Christa 90

Christa Ludwig fête aujourd’hui ses 90 ans, en pleine santé, sans rien avoir perdu de son humour et de son franc-parler, comme en témoigne l’interview qu’elle a donnée au Monde : Je suis une vache sacrée.

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Au milieu de tous les hommages qui lui ont été ou seront rendus (notamment par France Musique), juste un souvenir, celui d’une très belle journée de radio, en juin 1998, sur France Musique précisément… pour les 70 ans de la chanteuse allemande. Un bonheur de tous les instants, la dernière sortie publique de Rolf Liebermann, déjà très fatigué, mais qui avait tenu à venir témoigner son affection et son admiration à sa chère Christa. La présence évidemment du second mari de Christa Ludwig, Paul-Emile Deiber. Et dans ma discothèque, une précieuse dédicace signée sur le livret d’un « live » auquel la chanteuse tient particulièrement.

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Il sera temps de reparler plus tard des hommages discographiques, de leur qualité ou de leur pertinence. Pour l’heure souhaitons le plus heureux des anniversaires à notre Kammersängerin préférée !

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Les Français aux Oscars

Comme le disait une commentatrice de la soirée des Oscars, les compositeurs français ont la cote à Hollywood ! Après Maurice Jarre, Georges Delerue, Gabriel Yared, Michel Legrand, Alexandre Desplat a été récompensé pour la seconde fois par un Oscar de la meilleure musique de film.

J’aime beaucoup l’homme et le compositeur, que j’ai eu la chance de rencontrer à plusieurs reprises avec son épouse, Dominique Lemonnier, elle-même musicienne, lors de concerts classiques notamment. Sa modestie n’est pas feinte, sa parfaite connaissance du répertoire symphonique est perceptible dans sa création. Dans cet entretien récent, rediffusé ce matin sur France 2, Alexandre Desplat cite Mozart et Bill Evans… il y a pires sources d’inspiration !

Je me suis réjoui que, l’an dernier, se soit concrétisé l’un des projets qui avaient été lancés à l’été 2014 pour les formations musicales de Radio France : Alexandre Desplat dirigeait l’Orchestre National de France pour enregistrer sa bande-son du dernier film de Luc Besson, Valérian et la cité des mille planètes (lire Dans les coulisses de l’enregistrement de la musique de Valerian).

Je ne vais pas ici enfoncer des portes ouvertes sur l’importance de la bande originale, de la musique d’un film. Ni retracer – il y faudrait tout un ouvrage – la longue histoire des compositeurs qui ont donné leurs lettres de noblesse à un genre qui est tout sauf secondaire. Au point que, pour certains, la postérité n’a retenu que leur contribution au 7ème art, comme Bernard Herrmann ou Nino Rota.

On signale la toute récente réédition en coffret très économique des enregistrements que Riccardo Muti a consacrés aux compositeurs italiens du XXème siècle, dont 2 à Nino Rota81cfRe2-rjL._SL1500_Et l’excellente anthologie Bernard Herrmann d’Esa-Pekka Salonen

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Pour en revenir aux compositeurs français récompensés par les Oscars à Hollywood, petite revue de détail – non exhaustive, mais impressionnante !

Maurice Jarre (1924-2009) remporte pas moins de 3 Oscars, en 1963 pour Lawrence d’Arabie, en 1966 pour Docteur Jivago, en 1985 pour La route des Indes. , trois films de David Lean. 

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Pour des raisons toutes personnelles, je ne vois ni n’écoute jamais le Docteur Jivago sans être saisi d’une intense émotion.

En 1971, c’est Francis Lai qui est honoré pour Love Story

En 1972 Michel Legrand reçoit un Oscar pour Un été 42 et en 1984 pour Yentl.

En 1980, l’excellent Georges Delerue est récompensé pour la musique du film I Love you, je t’aime

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En 1997, c’est Gabriel Yared qui remporte un Oscar pour le superbe Patient anglais

Plus près de nous, c’est le Breton Ludovic Bource qui est distingué en 2012 pour le film hors catégorie The Artist de Michel Hazanavicius qui rafle 5 Oscars !

Prosit Neujahr !

À la fin du concert de Nouvel an tout à l’heure, comme chaque 1er janvier, les Wiener Philharmoniker et leur chef du jour, Riccardo Muti adresseront leurs voeux au public de la salle dorée du Musikverein et aux millions de téléspectateurs du monde entier par un sonore : Prosit Neujahr !

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À Dresde, le directeur musical de la Staatskapelle, Christian Thielemann a relancé la tradition des concerts de la Saint-Sylvestre, télévisés (par la ZDF), captés pour le disque et le DVD.

Cette année, chef et orchestre avaient choisi de célébrer le centenaire des célèbres studios de cinéma UFA, un choix qui n’a pas manqué de susciter la polémique : France Musique : polémique à Dresde.

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Orchestrations un peu surchargées, même si l’on goûte toujours avec autant de plaisir les timbres de la Staatskapelle, orchestre de salon en fond de scène, trois stars du chant classique à vrai dire peu à l’aise dans les chansons de genre, quelque chose de raide, de guindé dans le maintien. Un peu cruel lorsque Angela Denoke et Elisabeth Kulman reprirent trois chansons du répertoire de Marlene Dietrich…

Voir à 14’40 » ce que cela donnait hier…

Je profite de ce premier jour de l’année pour souhaiter un joyeux centième anniversaire à Suzy Delair, née le 31 décembre 1917 et vous proposer de danser avec elle…

 

Universal France avait eu la très bonne idée d’éditer en 2003 un très joli disque qui nous fait entendre une des plus ravissantes voix du cinéma français.

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Une naissance

(De gauche à droite, François Hudry, JPR en cravate (!), Chiara Banchini, Michel Corboz, Pierre Gorjat)

Il y a trente ans, le 22 décembre 1987, la Radio suisse romande, sa chaîne culturelle et musicale Espace 2, lançait une émission de critique comparée de disques, sur le modèle de la défunte Tribune des critiques de disques de France Musique version Panigel, Bourgeois et Goléa. Pierre-Yves Tribolet, alors responsable musical de la chaîne, en avait confié la mission à François Hudry et m’avait demandé, sans que je puisse refuser (!), de former avec François et Pierre Gorjat le trio obligato qui serait le pilier de la nouvelle émission, Disques en Lice,  toujours vivante trente ans après !

François Hudry tenait à innover par rapport au modèle : l’écoute des différentes versions se ferait à l’aveugle, et pour préparer l’émission, il nous avait réunis deux ou trois fois, dans son appartement proche du Victoria Hall de Genève, pour qu’évidemment nous apprenions, Pierre, lui et moi, à mieux nous connaître mais surtout pour tester avec nous ce principe de l’écoute anonyme. Que de surprises et de fous rires, de prises de bec parfois, nous allions vivre au fil des ans !

Parmi cent souvenirs, trois me reviennent : une émission sur Pelléas et Mélisande de Debussy avec autour de la table Hugues Cuénod, Jacques jansen et Irène Joachim, les partenaires de la légendaire version Désormière, une autre où nous comparions des versions de la Symphonie de Franck et où j’affirmai avec certitude entendre une sonorité typique d’orchestre américain – c’était Plasson avec son orchestre du Capitole ! -, ou encore la présence – il était assis à côté de moi – du mythique Armand Panigel pour une confrontation sur le 2ème concerto pour piano de Brahms. 

Où je m’aperçus que le créateur de La Tribune était devenu nettement moins admirable à mes yeux : à vrai dire il redoutait l’exercice de l’écoute à l’aveugle, et ne voulant pas tomber de son piédestal, il pérorait volontiers tandis que nous écoutions les versions en lice. Tel pianiste était évidemment reconnaissable, « un Américain de toute évidence »…Je lui glissai qu’à mon avis nous écoutions Richter, je vis dans son regard qu’il me prenait pour un amateur. Lorsque François Hudry lui donna la parole, en premier évidemment, il affirma, de sa voix inimitable, que « bien sûr, il avait tout de suite reconnu la patte d’un célèbre pianiste….russe ». Mes voisins de table d’écoute furent estomaqués par tant de clairvoyance, jusqu’à ce que je leur raconte le fin mot de l’histoire.

Mais revenons à cette première émission de Disques en Lice en décembre 1987. J’étais non seulement intimidé par la présence de deux célébrités du répertoire baroque, mais je me sentais surtout totalement hors sujet : à la différence de mes compères François et Pierre, je ne m’étais jamais exercé à la critique musicale, et j’avais une connaissance très limitée de pans entiers du répertoire, comme cet Oratorio de Noël de Bach, opportunément choisi pour la circonstance.

L’émission n’était heureusement pas en direct, je me disais que si je proférais de grosses bêtises, elles pourraient toujours être éliminées au montage. Mais je n’en menais pas large, même si François Hudry m’avait justement conseillé de rester naturel, de me mettre à la place de l’auditeur et de ne pas poser au spécialiste. C’est finalement la ligne de conduite que je garderai tout au long de ma présence dans l’émission (que je devrai quitter en juillet 1993, pour cause de départ de la RSR… et de nomination à la direction de France Musique). Je m’apercevrai finalement que dire parfois tout haut ou poser les questions que l’auditeur n’ose jamais poser de peur de passer pour un ignorant, me permettait souvent plus de pertinence et d’impertinence dans mon propos et un éclairage moins « codé » sur l’oeuvre écoutée. Malgré cela, je ne doute pas d’être plus d’une fois passé pour un cuistre.

Et puis, comme je l’écrivais récemment (C’était mieux avant ?), je ne me suis, au fond, jamais senti l’âme d’un critique, qui est un genre en soi. Je suis trop impliqué, depuis trente ans justement, dans la vie musicale, dans la proximité des musiciens, pour être à l’aise dans un exercice qui suppose de la distance. Critique je le suis tous les jours dans mon métier, tant vis-à-vis de moi que des artistes que je fréquente ou engage, mais je connais trop les servitudes de leur noble métier, les contraintes de leur art, les conditions parfois rocambolesques d’un enregistrement, pour me poser en juge. Je préfère exprimer, ici ou ailleurs, mes enthousiasmes et taire mes déceptions.

Je ne me rappelle plus quelle version de l’Oratorio de Noël nous avions choisie. Peut-être l’une de ces deux-là qui m’accompagnent depuis longtemps :

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Une demande à Warner Classics : ne serait-il pas temps de rééditer l’extraordinaire discographie de Michel Corboz, qui, pour n’avoir pas eu l’aura ou le prestige de ses confrères Harnoncourt, Gardiner ou Herreweghe  a considérablement oeuvré à la redécouverte d’un immense répertoire choral, de Monteverdi à Frank Martin.

Comment prononcer les noms de musiciens ? (suite)

J’avais déjà écrit ici, en février 2014 un article intitulé : Comment prononcer les noms de musiciens ?

Je constate qu’il est régulièrement et souvent consulté, preuve qu’il doit être de quelque utilité à ceux dont le métier ou la fonction est d’annoncer ou d’énoncer des noms de musiciens aux consonances étrangères.

Je remets l’ouvrage sur le métier à la suite de l’une de ces discussions presque sans fin, née hier d’une remarque humoristique que j’avais « postée » sur ma page Facebook :

« Ce matin je suis gâté sur Radio Classique : après les explications emberlificotées d’Eèèève R. sur Betovêêne, l’ineffable Christian Morin nous gratifie du trio « Deumky » de Dvor-djak et de la valse Norsalbider (pour Nordseebilder) de Strauss….
C’est pas sur France Musique qu’on entendrait ça… »

Pour être tout à fait honnête, Christian Morin a rectifié le tir, sur le conseil de sa chargée de réalisation, et précisé qu’on devait prononcer : « Doum-ki« , malheureusement sans expliquer ce qu’est une dumka.

Dans le fil de discussion sur Facebook, sont intervenus tour à tour, et se répondant l’un à l’autre, un pianiste français polyglotte, Olivier Chauzu, une cantatrice française qui a beaucoup et bien chanté l’allemand, Françoise Pollet, un ancien responsable du Monde et de France Musique, toujours critique musical, Alain Lompech, et un ami cher avec qui j’ai partagé quelques années de radio en Suisse, Pierre Gorjat.

Il en résulte que les usages en matière de prononciation des noms étrangers, sur les chaînes classiques, varient considérablement d’un pays à l’autre : les Allemands mettent un point d’honneur à prononcer parfaitement les noms français, anglais, tchèques, russes et autres, les Grecs apparemment aussi, les Britanniques n’en parlons pas, tout est à la sauce anglaise (De-biou-cey, We-vêl, etc.). Les Suisses romands font un peu comme les Français, mais sous influence germanique : on n’entendra pas sur les ondes helvétiques prononcer Bak pour Bach.

Mais autre chose est apparu dans la discussion, et qui ne concerne plus seulement les interventions des producteurs sur les antennes de radio. Ce que j’ai moi-même – et beaucoup d’autres avec moi- subi pendant mes années scolaires, voire universitaires : le complexe de l’exactitude, qui passe pour un genre, ou du snobisme. Quand je lisais un texte en allemand, ou en russe (les deux langues que j’ai étudiées à l’école), et que je le faisais en respectant les accents, la prononciation, etc… je voyais bien que ça énervait mes petits camarades, je passais pour un fayot.

Que voulez-vous, les Français sont tellement réputés pour massacrer les langues étrangères, les Américains aimaient tellement l’accent si frenchy de Maurice Chevalier, Edith Piaf ou Yves Montand, que bien parler l’anglais ou l’allemand vous fait passer pour un cuistre, et que vous risquez même d’être incompris.

Extrait de mon billet de 2014 :

Par exemple ces quatre lettres ravageuses : ough ! Annoncez Stephen Hough, pianiste, et William Boughton, chef d’orchestre, se produisant à Edinborough, sympathique perspective : ça devrait donner à peu près Stephen Hâââf, William Bôôôton, Edinboro…. Ou si vous dites correctement la ville festivalière chère à Britten, Aldeburgh (Ôld-brâ), il y a des chances que vos auditeurs ne comprennent pas ce dont vous parlez ! Mais rien ne vous oblige à l’affreux et incorrect Yok-chaille pour Yorkshire, Yôôk-cheu fait nettement mieux l’affaire !

Dans ce billet, j’évitais de me prononcer sur les noms espagnols ou portugais, puisque je suis un piètre locuteur de ces idiomes. Au fil du temps, j’ai fini par dire correctement le prénom et le nom de la célèbre pianiste Maria Joao Pires = Maria-Jouan Pire-ch

Nous avons, nous Français, une autre difficulté, qui peut en partie expliquer pourquoi nous sommes si mal placés, et classés, dans notre pratique des langues étrangères : toutes les langues européennes, hors la nôtre, ont une « musique » propre qui tient à l’accentuation différenciée des syllabes à l’intérieur des mots (cf. ce que j’écrivais à propos des noms russes  (...il est difficile de prononcer correctement les noms russes si on n’est pas un tant soit peu russophone, les voyelles ne se prononçant pas de la même manière suivant leur place dans le mot et/ou l’accentuation. Ainsi l’adverbe bien ou bon – хорошо, horocho, se dit : ha-ra-chó ! Si, dans un nom, le -ev final est accentué, il se prononce -off. Exemples célèbres : Gorbatchev ou Khrouchtchev se disent : Gorbatchoff ou Khrouchtchoff, mais Gergiev se dit bien Guer-gui-eff !).

Or le français a la particularité de faire toujours porter l’accent sur la dernière syllabe du mot : c’est finI, c’est terminé. Imaginons deux secondes qu’on dise : c’est fini, c’est terminé !

D’ailleurs qu’est-ce qui nous amuse, nous Français « de l’intérieur » si je puis dire, quand nous écoutons nos voisins ou cousins canadiens, suisses ou belges parler français ? On raille gentiment leur « accent », autrement dit le fait qu’ils accentuent différemment les mots, souvent sous l’influence des idiomes anglo-saxons, germaniques en particulier.

 

Les paradis du Boléro

On savait quelques célébrités, des stars du sport ou du showbiz, et même la reine d’Angleterre, mêlées au scandale des Paradise Papers. 

Voilà que Le Monde d’hier, repris par tous les médias (voir France Musique), poursuivant le feuilleton quotidien de ses révélations, nous apprend que Ravel, pourtant mort en 1937, y est à son tour mêlé : lire La mystérieuse société maltaise des héritiers du Boléro de Ravel

Ravel et en particulier son Boléro ont été jusqu’en 2016, et sont encore dans certains pays, générateurs de fortunes impressionnantes pour les héritiers du compositeur. Problème : Ravel était célibataire, et mort sans héritiers ni testament. Mais, comme le rappelle un autre article du Monde (Ravel et le droit d’auteur)  le pactole n’a pas été perdu pour tout le monde : « Savez-vous qui détenait, jusqu’au 30 avril, les droits patrimoniaux du Boléro, œuvre phare du musicien Maurice Ravel, mort en 1937 sans testament ? Attention, prenez votre élan : la fille d’un premier mariage de la deuxième épouse du coiffeur dont la première épouse avait été la masseuse de la femme du frère de Ravel. Rien de moins. Cette dernière a tenté de faire prolonger ses droits, en vain. »

Durant mes études de droit, je m’étais passionné pour une matière optionnelle, le droit de la PLA (= Propriété Littéraire et Artistique). Déjà à l’époque, je ne comprenais pas pourquoi le seul fait d’hériter d’un auteur, d’un créateur, ouvrait un droit à s’enrichir, à vivre grassement des revenus d’une oeuvre à laquelle on n’avait aucune part. Je sais bien que la morale n’a rien à faire avec le droit.

Je me rappelle il y a quelques années une soirée et une discussion sur ce sujet avec John Simenon, le fils de Georges Simenon, l’auteur français le plus lu, le plus adapté dans le monde, générateur de droits considérables. John Simenon, dont l’activité professionnelle consistait jusqu’alors à gérer ces droits, m’avait dit devoir y renoncer et confier l’affaire à un cabinet spécialisé.

Mais le cas extrême de la succession Ravel repose tout de même la question. Une question sans réponse !

Dans la famille Järvi, le père

Je n’étais pas sûr d’être rentré à temps de Montpellier pour assister au concert de l’Orchestre National de France, hier soir, à la Maison de la Radio, dirigé par un vétéran, le vénérable Neeme Järvi, 80 ans depuis le 7 juin dernier.

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J’ai donc écouté la seconde partie du concert sur France Musique (disponible en réécoute ici), la 12ème symphonie « L’année 1917 » de Chostakovitch, que j’évoquais dans mon billet d’avant-hier (Octobre en novembre, la Révolution). Contraste assurément avec la vision du jeune Andris Poga l’été dernier à Montpellier avec l’Orchestre national du Capitole de Toulouse. Comme si le vieux chef s’attachait à gommer les aspérités, les rudesses d’une symphonie qui n’est vraiment pas la meilleure de son auteur (en tous cas bien inférieure à la 11ème symphonie, elle aussi évoquant la Révolution russe, la première, celle de 1905). Mais quelle puissance d’évocation, comme si Neeme Järvi racontait sa propre histoire !

Me sont revenus d’anciens souvenirs de ce chef charismatique, qui m’était apparu fatigué lors d’un concert très inégal en 2011 au Théâtre des Champs-Elysées (Martha Argerich y avait créé un très médiocre concerto du dernier compositeur « officiel » russe, Rodion Chtchedrine.

Lorsque j’étais producteur à la Radio Suisse Romande (entre 1986 et 1993), j’avais la responsabilité de programmer une bonne partie des concerts de l’Orchestre de la Suisse romande, sous l’égide d’un comité de programmation présidé par Armin Jordan. Dans ce cadre, j’avais obtenu que Neeme Järvi, qui n’avait jamais dirigé à Genève, alors que sa réputation, et sa discographie, étaient déjà considérables, , vînt diriger deux programmes différents. Tout fier de moi, je rendis compte de ma prospection à la direction de l’orchestre, à son administrateur de l’époque, l’inamovible Ron Golan, ancien alto solo de l’OSR. L’engueulade ne se fit pas attendre : « Mais comment peux-tu inviter un inconnu à diriger l’OSR et lui confier deux semaines? »  Il ne fréquentait pas beaucoup les disquaires..

Le chef estonien vint donc à Genève, pour la première fois, en juin 1991. Diriger deux programmes à son image : L’un comportant la suite de Karelia de Sibelius, et l’immense 13ème symphonie de Chostakovitch (lire ici : Histoires juives), l’autre, la semaine suivante, la Symphonie concertante pour violoncelle de Prokofiev, avec Antonio Meneses, et la 7ème symphonie de Dvořák.

Après une première journée de répétitions, j’invitai Neeme Järvi à boire un verre pour avoir ses impressions. Il me dit d’emblée : « Avec cet orchestre, je veux enregistrer Stravinsky. Pouvez-vous m’arranger cela ? Mon producteur est d’accord. » (Chandos). J’en fis part immédiatement à Ron Golan, revenu entre-temps à de meilleurs sentiments à l’égard de cet « inconnu ». Deux ans plus tard, cinq CD avaient été mis en boîte.

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Autre souvenir : première répétition au studio Ansermet de la maison de la radio à Genève de la 7ème symphonie de Dvořák

L’OSR ne passant pas pour être l’orchestre le plus discipliné, je m’attendais à une mise en route un peu laborieuse. Järvi fila d’une traite le premier mouvement, puis enchaîna avec les trois autres. Concentration maximum, orchestre parfaitement en place et attentif aux moindres inflexions du chef. Au fond de la salle, j’étais soufflé ! Järvi dit simplement à la fin: Merci Messieurs, c’est parfait. Nous en resterons là !

On a ensuite beaucoup reproché à Neeme Järvi de ne pas assez travailler avec ses orchestres, notamment lorsque, bien plus tard, il est devenu directeur musical de l’OSR – de 2012 à 2015.

Je n’oublie pas non plus cette soirée d’après-concert, en juin 1993, à laquelle Neeme Järvi et sa femme étaient présents. Les Amis et l’administration de l’OSR avaient voulu me témoigner leur attachement, alors que je m’apprêtais à quitter la Radio Suisse romande pour rejoindre France Musique.

Entre-temps, j’ai appris à connaître et apprécier l’art et la personnalité de ses deux fils, Paavo et Kristjan. Belle dynastie de chefs !

 

 

Une journée particulière

Un jeudi d’une intensité particulière, un concentré d’émotions singulières, ce 5 octobre a été une journée rare.

Beaucoup de rendez-vous professionnels, en plusieurs lieux familiers de la capitale : projets, souvenirs, marques d’amitié. A l’heure du déjeuner, j’avais choisi Le Balzar. Il n’est pas rare d’y côtoyer des habitués, intellectuels, écrivains – on est à côté de la Sorbonne ! –

Hier mes voisins de table avaient nom Roland Dumas portant encore beau malgré ses 95 ans (lire Roland Dumas, l’amoraliste), à ses côtés l’incontournable spécialiste de Napoléon et… du cinéma Jean Tulard, et contre la fenêtre Costa Gavras. Pas vraiment un rassemblement de la jeunesse branchée !

Et c’est pendant ce déjeuner au Balzar qu’on apprenait la disparition, à 70 ans, de l’héroïne du dernier film de Michel Hazanavicius, Le Redoutable (lire L’insupportable Jean-Luc G.)  Anne Wiazemsky.

Extrait de ce que j’écrivais ici le 29 août 2015

Rappel enfin de trois livres qui ont parcouru mon été et qui, pour le dernier, a pour cadre les lieux mêmes où Barthes officiait et a trouvé la mort, la rue des Ecoles, le Collège de France, la brasserie Balzar, la Sorbonne… Qualité d’écriture, finesse du récit, évocation tendre et aimante du mitan des années 60 et des figures de Robert Bresson, Jean-Luc Godard, du grand-père François Mauriac, Mai 68. Anne Wiazemsky sait écrire !

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Le soir j’avais rendez-vous avec une légende. Une légende bien vivante. Il y a très exactement trente ans, à l’automne 1987,  j’avais eu la chance incroyable de pouvoir la suivre dans une tournée de cinq semaines au Japon et en Californie, de l’Orchestre de la Suisse romande dirigé par Armin Jordan.

14440685_10153971486352602_5438441581969375668_n(En décembre 2001, comme un lointain écho de leur tournée japonaise de 1987, j’avais réuni à Liège Martha Argerich et Armin Jordan. Louis Langrée était venu assister à l’un des concerts et partager un déjeuner mémorable)14484592_10153971486337602_5094929010995098265_n

Martha Argerich (lire La reine dans ses oeuvres) comme il y a trente ans, jouait le Concerto en sol de Ravel avec l’Orchestre National de France dirigé par Emmanuel Krivine. Et ce fut un pur moment de musique, de grâce absolue, comme si celle qu’on a affectueusement surnommée ‘la lionne » n’avait plus besoin de montrer ses griffes. Ce concerto dont la pianiste argentine connaît tous les coins et recoins, sonnait, hier soir dans le grand auditorium de Radio France, comme du Mozart. L’extrême virtuosité, l’aisance stupéfiante du jeu de Martha Argerich s’abandonnant à la tendresse émue – sublime mouvement lent – se fondant dans les timbres de l’orchestre ravélien – un Orchestre National en osmose avec son chef et la soliste – .

Merci à France Musique de nous permettre de réécouter ce concert de légende : Martha Argerich et Emmanuel Krivine

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En bis, la pianiste se faisait d’abord accompagnatrice de la merveilleuse Sarah Nemtanu dans Schön Rosmarin de Kreisler, et finissait par céder à la frénésie d’une salle archi-comble en lui donnant « sa » sonate de Scarlatti fétiche, la K.141

et, à la différence de cette version de 2008, tout dans la douceur, presque le murmure, dans la continuité de son Ravel. Un rêve…

Mais il serait très injuste de réduire la soirée d’hier à ces retrouvailles avec Martha et Ravel. Emmanuel Krivine démontre concert après concert avec l’Orchestre National de France (La fête de l’orchestre) qu’une ère nouvelle s’est ouverte à Radio France. Quelque chose a changé, et cela s’entend. Dans les variations Paganini virtuoses, un rien datées, de Boris Blacher données en ouverture – Krivine semble affectionner ces entrées de concert qui mettent les musiciens en état maximal de concentration – et surtout dans une somptueuse Shéhérazade de Rimski-Korsakov, incroyablement libre, chorégraphique et poétique. L’alchimie des timbres de l’orchestre, la souplesse des phrasés, sont à mille lieues d’un exotisme de pacotille ou d’une rutilance bruyante.

Un concert de légende assurément.