La reine et le géant

L’affiche a tenu toutes ses promesses, beaucoup plus que ses promesses. Encore un 3ème concerto de Prokofiev, encore une 5ème symphonie de Mahler ? Oui mais quand Martha Argerich, Andris Nelsons et l’orchestre du Festival de Lucerne (pardon, mais je ne me sens pas tenu d’écrire comme dans le programme Lucerne Festival Orchestra !) sont réunis comme ils l’étaient hier soir à la Philharmonie de Paris, ça devait produire des étincelles. À l’heure où j’écris ces lignes, les échos de la fête résonnent encore dans ma tête.

Je n’avais plus entendu Martha Argerich en concert depuis quatre ans, une bien médiocre création d’un double concerto de Rodion Chtchedrine* au théâtre des Champs-Elysées, et je ne l’avais jamais entendue dans ce cheval de bataille de Prokofiev.

Un de ses tout premiers disques avec Claudio Abbado, à qui le concert d’hier rendait hommage (et en 1969 le premier concert à Paris du chef italien avec l’orchestre national à l’époque de l’ORTF au théâtre des Champs-Elysées)

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Transcendant, miraculeux, magique, les adjectifs manquent toujours pour décrire l’art de Martha Argerich, la « reine Martha ».

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Pour avoir partagé avec elles deux tournées (en 1987 et 1989) je sais qu’il peut y avoir des soirs moins fulgurants, moins engagés. Mais hier soir « son » 3e concerto de Prokofiev n’était que musique pure, poésie infinie, osmose avec un discours orchestral d’une subtilité rare. Tout ce qui est effort, démonstration, muscle, chez tous les autres, même les plus grands, est tellement maîtrisé, dominé, que c’en est désarmant. En bis, Martha Argerich confère une incroyable variété de couleurs à la sonate Kk 141 de Scarlatti – c’est « son » bis à elle – et nous met au bord des larmes. Comme un rêve éveillé.

Quel contraste avec un autre géant du piano, enregistré ici un an avant sa mort en 1985, Emil Gilels !

Un agenda trop chargé (ou mal organisé !) m’avait jusqu’alors privé du bonheur d’entendre Andris Nelsons « live ». La séance de rattrapage n’en fut que plus époustouflante.

Je n’ai pas le souvenir de ma vie de mélomane d’avoir écouté aussi passionnément, intensément, d’un bout à l’autre sans désemparer, la Cinquième symphonie de Mahler comme je l’ai fait hier soir grâce au chef letton. On comprend d’abord pourquoi deux phalanges aussi prestigieuses que le Boston Symphony et le Gewandhaus de Leipzig se sont attachées à lui, jusqu’à se le partager à partir de 2017. Ce géant à tête d’enfant émerveillé, les mains grandes ouvertes pour inviter, évoquer, suggérer la musique, le corps penché amoureusement vers ses musiciens, rien chez ce chef n’est posture, esbroufe, épate, tout est exclusivement service de l’oeuvre et fabrique en continu de la musique.

Et puis il y a des signes qui ne trompent pas : quand pendant près de 80 minutes, une Philharmonie certes pas comble, mais très bien garnie, retient littéralement son souffle, pas une toux, un râclement de gorge, c’est que tous ont le sentiment de vivre un événement, une soirée unique.

En l’occurrence, on avait abandonné tout sens critique. Certains tempi de Bernstein, une analyse au scalpel des passages les plus complexes (comme le finale) à la Boulez, trêve de références. Il faut désormais compter avec « la » Cinquième mahlérienne de Nelsons, fabuleux conteur, magnifique architecte de la grande forme en même temps qu’éclaireur du détail le plus ténu. Simplement prodigieux !

Et quel orchestre ! Cette réunion temporaire de solistes des meilleures phalanges européennes qu’avait voulue Abbado, recréant le projet initial de Toscanini et Ansermet en 1938, c’est tout sauf une berline de luxe. Un Klangkörper prodigieux de cohésion, d’enthousiasme collectif. Friedrich Reinhold à la trompette (ah ces premières notes si redoutées !), Alessio Allegrini au cor, et des affaires de famille, les membres du quatuor Hagen, le vétéran Wolfram Christ, légendaire alto solo des Berliner Philharmoniker, son fils Raphael, chef d’attaque des seconds violons, et Tanja chez les altos.

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*Chtchédrine : https://fr.wikipedia.org/wiki/Rodion_Chtchedrine

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