Déconfiné

Impressions en vrac après une semaine de « déconfinement »

Vers le Sud

J’avais deux bonnes raisons de profiter de la parcelle de liberté recouvrée lundi dernier, l’une professionnelle – régler sur place les questions liées à la réouverture du bureau du Festival Radio France à Montpellier – l’autre familiale – revoir ma mère, 93 ans dans quelques jours, chez elle à Nîmes. Ni train, ni avion, j’ai préféré la voiture.

Sentiment de liberté, ce lundi 11 mai, l’A 86, que je dois emprunter pour rejoindre l’A 10 puis l’A 75, est quasiment vide. Est-ce un effet de la tempête qui secoue la région parisienne depuis 24 heures ? la prudence des déconfinés ?

Vers Orléans, ma voiture affiche une température extérieure de 5° ! Les aires d’autoroute ont partiellement rouvert. Sur ce trajet magnifique qui traverse le Berri, le Massif central, les Cévennes, j’ai mes petites habitudes. Je m’arrête sur l’aire du viaduc de Garabit. Personne. La Truyère, la rivière que franchit le pont métallique conçu par les équipes de Gustave Eiffel, scintille sous le soleil.

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J’ai, comme toujours en prévision d’un long voyage, téléchargé sur mon téléphone portable des éléments de ma discothèque. J’aime réentendre l’art si libre et rhapsodique du chef Constantin Silvestri. 

Dans une oeuvre aussi rabachée que les Préludes de Liszt, Silvestri fait dresser l’oreille.

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Montpellier désert

Le choc en arrivant à Montpellier. La place de la Comédie déserte. Jamais vu depuis plus de trente ans que je viens à Montpellier.

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Terrasses, cafés, restaurants fermés comme partout ailleurs, mais pour une cité qui vit dehors toute l’année, le contraste est saisissant. Le déconfinement n’est pas d’actualité.

Mardi je retrouve avec plaisir quelques-uns des piliers de l’équipe du festival à Montpellier pour mettre en place le processus de réouverture de nos bureaux. Se voir, se parler sans le truchement d’un écran d’ordinateur ou de téléphone, mesurer la chance qui est la nôtre de n’avoir eu aucun malade dans toute l’équipe, réfréner l’impatience de ceux qui voudraient revenir tout de suite au bureau. Je mesure, plus que jamais, la responsabilité qui est la mienne.

Même si le festival 2020 ne ressemblera pas aux autres, même si le joyeux brouhaha qui s’empare des bureaux de Montpellier dès le début juin et s’amplifie dès que le festival bat son plein en juillet, même si ce brouhaha manquera tristement, il faut que les équipes qui préparent le festival « autrement » puissent réintégrer des espaces de travail reconfigurés selon les nouvelles normes sanitaires.

Une journée chez ma mère

Je n’avais pas revu ma mère depuis la fin février. Je la trouve en bonne forme à l’approche de son 93ème anniversaire. La tête fonctionne parfaitement, le corps me semble plus alerte qu’il y a quelques mois. Le virus ne l’a pas touchée, pas plus que les infirmières et aides à domicile qui la visitent chaque jour. Elle évoque, à ma demande, des souvenirs d’autrefois, de sa si nombreuse famille suisse. Plus intéressants que la conversation sur le présent…

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Infantilisation

Je ne supporte plus les journaux télévisés que j’avais l’habitude de suivre sur France 2. Ces reportages « au plus près du terrain », ces « envoyés spéciaux » dépêchés sur… le trottoir du ministère de la Santé, de Matignon ou de l’Elysée pour nous dire ce qu’ils auraient pu dire en studio, et ce ton infantilisant des présentateurs qui commencent toujours par les sujets d’inquiétude…

Heureusement il y a encore C à vous sur France 5, des journalistes qui bossent leurs sujets, des débats contradictoires. Et puis les bouffées d’information non formatée, d’humour, les interviews qu’on n’attend pas et qu’on n’entend nulle part ailleurs, dans Quotidien de Yann Barthès sur TMC.

Indécence

En une du Canard enchaîné de mercredi – introuvable à Montpellier pour cause de grève de la distribution des journaux nationaux (comme si la presse avait besoin de ça!), cet article qui dit tout de l’indécence contemporaine :

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Douce France

Le 16 mai 2018, on avait choisi le siège de la Garde républicaine à Paris pour présenter l’édition 2018 du Festival Radio France Occitanie Montpellier , placée sous l’égide de la Douce France chantée par l’enfant de Narbonne, Charles Trenet. Le Choeur de l’armée française nous avait fait la surprise de quelques chansons.

Erreur
Cette vidéo n’existe pas

Comme on le sait, pas d’édition « physique » du festival l’été prochain. Mais quelque chose d’autre, de différent. On y met toute notre énergie.

Rien pourtant ne remplacera ce qui fait l’essence du spectacle, du concert, des interprètes qui jouent pour le public, et ce public qui partage en un même lieu, à un même moment, des émotions qu’aucune transmission, aucun écran ne produiront jamais à pareil degré.

Cette annonce hier : Une fête de la musique « sans prendre de risques » ! Même plus envie de réagir…

Revoir Paris

Passage chez un coiffeur de Montpellier : accueil chaleureux, respect des consignes avec le sourire.

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Et retour vers la région parisienne. La route est longue,  mais tellement belle, les genêts en fleur ensoleillent le Massif central.

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Brève halte non loin de Sévérac-le Château

Et vendredi, pour quelques courses qu’on avait différées, retour à Paris. Sentiments mitigés. Paris ne m’avait pas manqué pendant le confinement. J’avais, au contraire, apprécié ma maison, mon jardin, les roses, les fleurs qui profitaient de ce printemps si ensoleillé… Peu de monde dans les rues autour de la Madeleine, comme si on était au mois d’août. Des commerçants heureux de rouvrir, un kiosque à journaux qui offre le café.

On ne sait pas si on souhaite un retour « à la normale », au Paris d’avant. Aura-t-on tiré quelque enseignement de ces semaines confinées ? Trop tôt pour l’affirmer.

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On croise l’ami Paul Meyer et l’un de ses fils. On s’était parlé, Paul et moi, il y a peu. Plus rien, plus de concert, plus d’invitation, tous les projets sont annulés. Difficile d’envisager demain, pour lui comme pour des milliers d’artistes. Pourtant, comme les sportifs de haut niveau, il continue de s’entraîner, de travailler, pour le jour où…

 

 

 

Déconfinement

#Confinement Jour 43

Beaucoup de réactions évidemment à l’annonce faite vendredi dernier et relatée ici : lire Le coeur lourd. Compréhensives, chaleureuses, parfois inattendues.

Non seulement pas une ligne à retrancher à ce que j’écrivais samedi, mais en réponse à une question de Jean-Baptiste Urbain, j’ai plutôt durci le propos dans la matinale de France Musique lundi matin, notamment sur les sombres perspectives qui attendent tout l’éco-système culturel, et le silence du ministère de la culture.

A réécouter ici (à la vingtième minute) : Musique matin 27 avril 2020

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J’ai attentivement écouté le Premier ministre cet après-midi à l’Assemblée Nationale, je ne crois pas avoir vu le ministre de la Culture sur les bancs du gouvernement et je n’ai pas le souvenir d’avoir entendu grand chose sur le déconfinement de la culture. Rien de précis. On a bien compris que les festivals ou événements qui rassemblent plus de 5000 personnes sont impossibles jusqu’à septembre, que les salles de concert, théâtres et cinémas ne rouvrent pas le 11 mai, mais rien qui réponde aux préoccupations de centaines d’organisateurs de manifestations culturelles… de moins de 5000 personnes.

Silence assourdissant… écrivais-je samedi …

Heureusement les principaux concernés, les artistes, donnent de la voix ! Je signe rarement des pétitions, mais j’ai signé celle qu’ont lancée Jonas Kaufmann et Ludovic Tézier : Pour soutenir le monde de la culture

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Ludovic Tézier est l’invité de France Musique ce mercredi matin. Il faudra l’écouter !

 

 

 

Le coeur lourd

#Confinement Jour 40

Optimiste je suis, optimiste je reste. J’y ai cru jusqu’au bout,  je ne retire rien de ce que j’écrivais ici le 15 avril (Lettre à mes amis et aux autres) et plus tôt le 23 mars (Confinement).

Mais quand on a charge d’âmes, on n’embarque pas plusieurs centaines de passagers dans une aventure, aussi exaltante soit-elle, sans être certain de parvenir à bon port. J’ai donc du me résoudre à prendre la décision la plus difficile que j’aie eu à prendre en quarante ans de vie professionnelle.

S’il ne s’était agi que de quelques beaux concerts dans la belle salle de l’Opéra Berlioz de Montpellier– ceux qui sont diffusés d’ordinaire sur France-Musique, qui sont l’image de marque du Festival Radio France Occitanie Montpellier j’aurais peut-être pu différer la décision, attendre de connaître des décisions gouvernementales claires, mais le Festival ce sont 165 événements et concerts dans 80 lieux différents de toute la région Occitanie, des lieux gérés par de multiples partenaires et collectivités. Partenaires qui ont été, à quelques exceptions près, aussi optimistes que nous, et qui n’ont pu que se résoudre à l’inéluctable annulation.

Dans quelques semaines, peut-être, la crise sanitaire ne sera plus qu’un mauvais souvenir, et on nous reprochera d’avoir baissé le rideau trop vite. Ou nous nous féliciterons d’avoir pris toutes les précautions…

Une certitude : le déconfinement se fera dans un désert culturel. Et les dégâts de la crise sanitaire pour tout le monde de la culture seront considérables, souvent irrémédiables. Dégâts artistiques, économiques, mais d’abord dégâts humains.

On voit bien, ici et là, resurgir la vieille rengaine populiste : la culture est un petit milieu privilégié (avec un régime d’assurance chômage qui serait trop favorable), et on aura bien d’autres soucis après la crise que de faire revivre les théâtres, les salles de concert, les festivals, qui vivent pour la très grande majorité de subventions publiques…

Le silence actuel du ministère de la Culture est assourdissant, les positions des collectivités territoriales plus rassurantes (La région Occitanie se mobilise pour les festivals), mais lorsqu’il s’agira des budgets 2021, il y a malheureusement fort à parier que les structures culturelles seront les dernières servies, quand elles ne seront pas purement et simplement menacées de disparition.

Mais trève de pessimisme : après avoir accusé le coup, la belle équipe qui m’accompagne imagine déjà un « Festival autrement » sur les réseaux (chaîne YouTube du festival)

France Culture prévoit ses Rencontres de Pétrarque… en studio à Paris du 29 juin au 3 juillet, et France Musique célébrera les grandes heures d’un Festival qui fête – un peu tristement – son 35ème anniversaire.

Ce samedi justement, France Musique faisait entendre l’un de ces moments uniques du Festival : Michel Petrucciani le 21 juillet 1995 à Montpellier !

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Souvenir de l’été 2018, lorsqu’on voyait la vie en rose…

Lettre à mes amis et aux autres

#Confinement Jour 30

Nous avons entamé hier, en France, notre cinquième semaine de confinement, après avoir écouté l’allocution du président de la République lundi soir.

Le moment venu, je dirai (ou pas) ce que j’ai sur le coeur, mes doutes et mes espoirs, mais j’ai résolu de ne participer à aucun débat, aucune polémique sur rien ni personne durant cette crise inédite.

Les médias, les réseaux sociaux en débordent, comme si nous n’avions pas assez à faire de nous débrouiller de nos vies confinées.

La responsabilité

Chacun sait, de ceux qui me font l’amitié de me suivre, que j’ai la responsabilité d’un beau et grand festival de musique.

Permettez que je prenne ce soir le temps de la confidence.

De toutes parts, je suis assailli de questions, de conseils (?), de réflexions, de pressions m’incitant à annoncer sur-le-champ l’annulation, le report, la re-programmation de « mon » festival. Démarches qui n’ont rien d’illégitime, quand elles viennent de journalistes qui doivent informer, de responsables locaux qui veulent assumer leurs responsabilités, plus contestables quand elles expriment le tout-venant de la pensée schématique, et le flux ininterrompu des tenants du « y a qu’à » « faut qu’on »…

Parce qu’Olivier Py a annoncé lundi soir l’annulation du festival d’Avignon, il eût fallu que je réagisse dans la foulée, que je m’inscrive immédiatement dans la cohorte des réactions à cette décision, un silence de ma part ne pouvant être interprété que négativement. J’ai écrit ceci sur la page Facebook du Festival Radio France :

Chers amis,
Nous espérons que vous vous portez bien.
A la suite de l’allocution du président de la République, et dans l’attente des décisions gouvernementales à venir, nous étudions plusieurs scénarios quant à l’édition 2020 du Festival, en lien avec nos partenaires, les pouvoirs publics et les artistes invités. Votre sécurité, le respect des consignes sanitaires, sont notre première préoccupation.
Pour le moment nous suspendons les ventes de billets.
Si vous avez déjà acheté des places, vos billets seraient automatiquement remboursés en cas d’annulation du ou des concerts.
Nous restons à votre écoute et comptons sur vous et votre fidélité.
Prenez soin de vous,

Ce n’est en rien une manoeuvre dilatoire, encore moins une incapacité à décider ou à choisir.

Le Figaro a repris mes propos, et j’en sais gré au journaliste de les avoir rapportés avec les nuances qu’ils contenaient :

Festival Radio France Occitanie Montpellier

Maintenu – Du 10 au 30 juillet

Créée en 1985 à l’initiative de Georges Frêche et du président de l’époque de Radio France (Jean-Noël Jeanneney), la manifstation ‘est imposée comme le premier grand rendez-vous de la musique classique en juillet dans le Sud de la France (hors lyrique). Berceau de nombreuses redécouvertes, accueillant plus de 100 000 spectateurs pour quelques 150 évènements (dont plusieurs en dehors de Montpellier), le festival dédié cette année aux musiques en Méditerranée aurait dû débuter le 10 juillet en région. Le premier concert prévu à Montpellier a lieu le 15 juillet.

Jean-Pierre Rousseau, directeur . « Pour le moment, notre ligne n’a pas changé : le festival aura lieu tant qu’il pourra avoir lieu. Il serait présomptueux pour moi de faire des plans sur la comète comme si j’en savais plus que le Président de la République lui-même, alors qu’il nous reste trois mois avant le début du festival. Pour les quelques dates que nous avions en région avant le 14 juillet, j’étudie en ce moment la possibilité de reports. La situation du festival Radio France Occitanie Montpellier est très différente de celle d’Avignon ou des Nuits de Fourvière. La majorité de nos concerts importants dans Montpellier a lieu au Corum, nous n’avons pas de contrainte de montage technique spécifique, et je serais techniquement en capacité d’annuler même une semaine avant. Pour autant, la date fixée par le président de la mi-juillet nous laisse avec beaucoup d’incertitudes. Nous n’avons pas cette année d’artistes ou d’orchestres extra-européens mais des orchestres qui viennent d’Italie ou d’Espagne, et nous ignorons s’ils seront en capacité de circuler. Nous ne savons rien des possibles conditions d’accueil du public. Un maintien avec des réductions de jauges est naturellement envisageable à condition qu’elles ne soient pas complètement rabougries. Nous allons aussi nous concerter avec les Chorégies d’Orange et le festival de La Roque d’Anthéron, dont nous sommes proches. J’étudie absolument tous les scénarios possibles afin de les soumettre dans les quinze jours à venir à nos partenaires et cofinanceurs… Même celui d’un maintien symbolique avec quelques dates en huis-clos, sans public, filmées pour la télévision et retransmises à la radio. Une chose est sûre : nous ne prendrons aucune décision hâtive. Même s’il me semble que la date du 30 avril est une échéance raisonnable pour retenir l’un ou l’autre de ces scénarios. » (Le Figaro : festivals annulés ou maintenus)

Peut-on croire qu’on décide d’une sort d’une manifestation qui prévoit 165 événements, dans 60 communes différentes de la deuxième région de France en superficie (l’Occitanie), en 80 lieux de concerts différents, sur un coup de tête ou pour aller dans le sens du vent médiatique ?

Comme je l’écrivais il y a quatre semaines (Confinement) je m’efforce au sang-froid, à l’analyse rationnelle des événements.

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Mes amis musiciens

Il n’est pas un jour, une heure, où je ne pense à mes amis musiciens, et au-delà d’eux à tous ceux qui font métier d’artiste.

Je me suis toujours demandé, depuis que j’ai la chance de travailler avec vous, pour vous, comment vous faisiez pour supporter l’incertitude, l’insécurité, qui est votre lot commun.   Votre carrière, vos engagements, vos ressources, votre vie en somme, dépendent de tellement de facteurs que vous ne maîtrisez pas.

Aujourd’hui, et depuis plusieurs semaines, qui que vous soyez, célèbre ou débutant, riche ou pauvre, vous êtes doublement confinés, vous voyez s’annuler tous les projets, tous les engagements qui formaient votre horizon.

Et vous lisez sur les réseaux sociaux les pires nouvelles, colportées comme vérités d’évidence… Comme s’il fallait rajouter du désespoir à la morosité ambiante.

Oui c’est à vous, amis musiciens, que je pense en premier lorsque je dois prendre, lorsque je devrai prendre des décisions quant à la réalisation du festival que je dirige. Pourquoi baisser les bras avant même qu’on y soit, peut-être, contraint ? Pourquoi ne pas imaginer d’autres solutions que le tout ou rien ? Il y a tant de manières de vivre, de faire vivre la musique. Ce ne sont pas les idées qui nous manquent. Nous ne renoncerons jamais à explorer toutes les pistes, et à vous permettre de nous réenchanter.

C’est la promesse que je vous fais.

IMG_9817Là où il y a une volonté, il y a un chemin (William Hazlitt)

 

 

 

 

 

 

Confinement

Nous voici confinés depuis mardi 17 mars à midi. C’était hier et cela paraît une éternité.

Le temps s’est dilaté. L’indéfini s’ouvre devant nous.

Je n’ai pas peur

Je n’ai pas peur, je n’ai jamais peur dans des circonstances que je ne peux maîtriser.

Sans doute parce que, très tôt, j’ai été confronté à l’inéluctable : à 11 ans, je fus le premier témoin du décès subit de mon grand-père paternel. À 16 ans même épreuve avec mon père.

Lorsque, ce 6 décembre 1972, vers 20h, j’apprends qu’il n’y a plus rien à faire pour mon père transporté à l’hôpital de Poitiers quelques heures plus tôt, je dois prendre les choses en main, ma mère est en état de sidération, mes deux jeunes soeurs réfugiées dans leur chambre. Nous obtenons l’autorisation de nous rendre à l’hôpital malgré l’heure tardive. Le corps de mon père repose à la morgue. Son visage est livide, mais apaisé. J’encaisse le choc, les larmes viendront plus tard dans le secret de ma chambre. Il faut organiser la suite, sans panique, calmement.

Par la suite, j’affronterai d’autres cas de ce genre, dans ma famille, avec des proches. Et j’aurai à gérer des situations de crise. A chaque fois, j’éprouverai une étrange impression de calme intérieur, comme pour me mettre à distance de l’événement, garder intactes mes capacités d’analyse, de logique et d’action. Trouver les bonnes solutions pour surmonter la difficulté, surtout ne pas susciter ni accroître la panique, l’inquiétude qui s’expriment naturellement. Réconforter, aider ceux qui craquent.

Rien d’héroïque à cela. Juste une expérience de vie, une chance.

Vraies et fausses nouvelles

Difficile pourtant de rester rationnel, de s’en tenir aux faits, dans le flot de vraies et de fausses informations qui circulent depuis plusieurs semaines sur le Covid-19. De ne pas céder à son tour à un vertige anxiogène et paralysant.

J’ai souvent dénoncé ici et sur les réseaux sociaux les travers sensationnalistes de l’information télévisée, les titres choc, les reportages racoleurs. La crise actuelle semble avoir incité ceux qui ont la parole, journalistes, politiques, experts, à moins de superbe, à plus d’humilité et de prudence.

Je n’ai pas quitté les réseaux sociaux, mais je m’abstiens complètement de prendre part à des discussions sans fin, de prêter attention à la moindre rumeur émanant d’une « source sûre », de commenter ce que j’ignore.

Garder son sang-froid, regarder la réalité, les analyses scientifiques, les chiffres : le Covid-19 n’est mortel que dans une proportion minime. On est très loin des chiffres de précédentes épidémies (cf. les 100.000 morts de l’hiver 57-58 ) et on sait comment combattre la diffusion, la propagation du virus. Civisme et responsabilité, deux valeurs refuges !

Privilège

J’ai conscience d’affronter ce nécessaire confinement comme un privilégié. Dans une maison à la campagne, entourée d’un jardin, non loin des paysages que Vincent Van Gogh arpenta et peignit durant les dernières semaines de sa vie, en 1890.

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De pouvoir continuer à travailler à distance avec l’équipe du Festival Radio France qui prépare activement nos rendez-vous de juillet. D’être connecté à ma famille, même éloignée. Entouré de livres, de disques, tous ceux que je n’ai jamais eu le temps de lire ni d’écouter…

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Le monde d’après ne ressemblera pas à celui d’hier.

Le monde d’aujourd’hui et de demain

Je reproduis ici – je n’ai pas été le seul à le faire – les deux beaux textes que mon amie Arièle Butaux , qui vit depuis quelques années à Venise, a publiés sur sa page Facebook.

« Je vous écris d’une ville coupée du monde. Nous vivons ici dans une parfaite solitude qui n’est pas le vide. Nous prêtons chaque jour un peu moins attention à ce que nous ne pouvons plus faire car Venise, en ces jours singuliers, nous ramène à l’essentiel. La nature a repris le dessus. L’eau des canaux est redevenue claire et poissonneuse. Des milliers d’oiseaux se sont installés en ville et le ciel, limpide, n’est plus éraflé par le passage des avions. Dans les rues, à l’heure de la spesa, les Vénitiens sont de nouveau chez eux, entre eux.

Ils observent les distances, se parlent de loin mais il semble que se ressoude ces jours-ci une communauté bienveillante que l’on avait crue à jamais diluée dans le vacarme des déferlements touristiques. Le tourisme, beaucoup l’ont voulu, ont cru en vivre, ont tout misé sur lui jusqu’à ce que la manne se retourne contre eux, leur échappe pour passer entre des mains plus cupides et plus grandes, faisant de leur paradis un enfer.

Venise, en ces jours singuliers, m’apparaît comme une métaphore de notre monde. Nous étions embarqués dans un train furieux que nous ne pouvions plus arrêter alors que nous étions si nombreux à crever de ne pouvoir en descendre!

À vouloir autre chose que toutes les merveilles qu’elle avait déjà à leur offrir, les hommes étaient en train de détruire Venise.

À confondre l’essentiel et le futile, à ne plus savoir regarder la beauté du monde, l’humanité était en train de courir à sa perte.

Je fais le pari que, lorsque nous pourrons de nouveau sortir de nos maisons, aucun Vénitien ne souhaitera retrouver la Venise d’avant. Et j’espère de tout mon coeur que, lorsque le danger sera passé, nous serons nombreux sur cette Terre à refuser de réduire nos existences à des fuites en avant.

Nous sommes ce soir des millions à ignorer quand nous retrouverons notre liberté de mouvement. Soyons des millions à prendre la liberté de rêver un autre monde.

Nous avons devant nous des semaines, peut-être des mois pour réfléchir à ce qui compte vraiment, à ce qui nous rend heureux.
La nuit tombe sur la Sérénissime. Le silence est absolu. Cela suffit pour l’instant à mon bonheur. Andrà tutto bene.
“ (
18 mars 2020)

img_9236(La tombe de Monteverdi dans l’église Santa Maria Gloriosa dei Frari)

« Hier c’était dimanche . Un dimanche à Venise sans aperitivo sur le campo, sans repas de famille, sans promenade au soleil. Un dimanche sans messe dominicale : ma très pieuse voisine Silvia communie désormais devant un écran d’ordinateur. Un dimanche sans blues du dimanche soir…

Je vous écris d’une ville où les rituels se diluent dans des journées qui n’ont plus tout à fait vingt-quatre heures et où le silence de la journée ressemble de plus en plus à de celui de la nuit.

En 2016, le bio-acousticien Gordon Hempton craignait que le silence ne disparaisse de notre planète dans les dix prochaines années. Effroyable perspective !
A Venise, ce silence retrouvé nous propulse dans un univers inédit. Il n’y a plus à lutter contre les agressions sonores, à se protéger contre les violences auxquelles nous expose le simple fait de vivre, de sortir de chez soi dans un monde ivre de sa propre cacophonie où l’homme, comme un vulgaire clébard, marque son territoire du rugissement de ses moteurs comme de ses abrutissantes musiques à un temps. Je suis convaincue qu’on ne meurt pas de vieillesse mais d’épuisement, victoire après victoire, défaite après défaite. Après avoir claqué une dernière porte pour se protéger d’un dernier bruit.
« Ecoutez ce silence, il entoure les choses! », disait Rilke.
En détournant sans cesse notre attention, le bruit nous isole bien plus que le silence. Il agit en dictateur, nous empêche de penser, de réfléchir, d’écouter notre bon sens comme notre intelligence. D’écouter notre coeur. Il fait de nous les victimes consentantes d’un monde devenu invivable.

Venise, j’aime à m’en souvenir, est née d’une utopie. Dans le grand silence tombé sur la Sérénissime, le moment est peut-être venu d’inventer de nouvelles utopies. Nous avons des semaines de silence devant nous pour affûter notre intelligence et laisser éclore de nouvelles idées. Hier, par la fenêtre, ma voisine Silvia me faisait part d’un rêve : se débarrasser des monstres flottants qui détruisent Venise et sa lagune en les mettant à la disposition des personnes sans abri dans les ports de pays en guerre. « En plus, ils pourraient lever l’ancre et s’enfuir très vite sans sortir de chez eux quand la situation deviendrait trop dangereuse pour eux! » a-t-elle ajouté. J’ai adoré cette idée. Alors, comme des enfants enfermés et désoeuvrés un dimanche après-midi, nous avons commencé à nous lancer des « et si » au dessus des cordes à linge, à refaire le monde. « Et si Venise retrouvait ses habitants et redevenait un ville normale où il ferait de nouveau bon vivre et travailler, où les jeunes pourraient de nouveau s’installer? » En quelques minutes, nous avions déjà imaginé une dizaine de solutions, toutes réalisables pour peu qu’on s’autorise à penser un peu hors-cadre!
Nous sommes ce matin des millions à rester enfermés tandis que le monde suspend un instant sa course à l’abîme. Enfermés mais libres d’imaginer autre chose. L’avenir seul dira si c’est une bonne nouvelle.
Arièle Butaux, Venise, 23 mars 2020
15ème jour de confinement.

 

 

 

 

 

Des ténèbres aux lumières du Nord

Jeudi soir le cadre toujours impressionnant de la Fondation Singer Polignac, avenue Georges Mandel à Paris, juste en face de l’appartement où Maria Callas a vécu et fini ses jours.

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Public choisi, dont la moyenne d’âge doit se situer entre 80 et 90 ans. Réuni pour un concert qui paraissait prévu pour la triste circonstance du décès récent du président de la Fondation, l’ophtalmologue et académicien Yves Pouliquen.

Vincent Dumestre proposait une sorte de mix d’un genre très en vogue en France au XVIIème siècle : les Leçons de ténèbres

À l’époque baroque, pendant le Carême, théâtres et salles de concerts étaient fermés en signe de pénitence. Les compositeurs s’exprimaient alors exclusivement dans la musique liturgique, livrant des œuvres d’une grande sobriété en même tant que d’une extraordinaire puissance expressive. Les Leçons de ténèbres sont des partitions composées pour les offices des trois derniers jours de la semaine sainte, qui conclut le Carême avant la fête de Pâques. Les textes utilisés, tirés des Lamentations de Jérémie, se rapportent à la solitude de Jésus avant sa crucifixion. Les musiques bouleversantes composées par Couperin sur ce thème étaient jouées selon le rituel de l’office, qui se tenait à la nuit tombée. Au terme de chaque pièce, un des cierges qui éclairaient l’église était éteint, symbolisant l’abandon progressif du Christ par ses disciples. C’est une fois l’église plongée dans l’obscurité totale que retentissait le terrible Miserereimplorant le pardon divin.

Spécialiste de ce répertoire singulier, Le Poème Harmonique, qui a déjà reconstitué ce cérémonial spectaculaire pour des musiques de Charpentier, Lalande et Cavalieri, s’y replonge avec celles de Couperin, dans un concert à l’atmosphère unique.

GUILLAUME-GABRIEL NIVERS (1632-1714)

  • Antienne Zelus domus tuae (plain-chant)
  • Psaume Salvum me fac Deus (plain-chant)
  • Versicule Dum convenirent

FRANÇOIS COUPERIN (1668-1733)

  • Leçons de ténèbres pour le Mercredy Saint
    • Première leçon à une voix
  • Messe solennelle
    • Gloria « Tierce en taille »
  • Leçons de ténèbres pour le Mercredy Saint
    • Deuxième leçon à une voix
  • Messe solennelle
    • Sanctus « Cromorne en taille »
  • Leçons de ténèbres pour le Mercredy Saint
    • Troisième leçon à deux voix

GUILLAUME-GABRIEL NIVERS

  • Antienne Justificieris Domine

LOUIS-NICOLAS CLÉRAMBAULT (1676-1749)

  • Miserere à trois voix

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Magnifique prélude à une série de sept concerts qui seront donnés en juillet prochain dans le cadre du Festival Radio France Occitanie Montpellier.

Changement de lieu, mais cadre tout aussi somptueux, le lendemain : la Salle Philharmonique de Liège.

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Je lui avais promis l’été dernier, quand il avait joué à Montpellier le concerto pour. clarinette de Magnus Lindberg devant le compositeur, avec l’orchestre philharmonique de Tampere et son chef Santtu-Matias Rouvali.

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Je voulais réentendre Jean-Luc Votano là où je lui avais demandé de créer ce concerto en Belgique, en 2008, avec un. chef – Christian Arming – qui n’était pas encore le directeur musical de l’Orchestre philharmonique royal de Liège

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D’autant que, depuis Montpellier, l’enregistrement du concerto était sorti, chez Fuga Libera, récoltant toutes les récompenses – Diapason d’or de l’année, Classica, Crescendo, prix Caecilia de la presse musicale belge, etc.

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Je ne peux que confirmer ce qu’écrivait Christian Merlin dans Le Figaro :

« Ce ne sont pas seulement les interprètes contemporains qui sont à l’honneur en cette rentrée discographique, c’est aussi la musique de notre temps. À commencer par un prolongement de nos émotions festivalières, puisque l’un de nos grands souvenirs de l’été a été l’exécution éblouissante du Concerto pour clarinette de Magnus Lindberg par Jean-Luc Votano à Montpellier. Le musicien belge en sort maintenant un enregistrement (Fuga Libera) qui permet de mesurer toute la palette expressive de cette oeuvre qui exige énormément du soliste en termes de virtuosité, de théâtralité, d’endurance (une demi-heure de musique !). Dans un couplage original avec le trop rare Karl Amadeus Hartmann, Jean-Luc Votano se confirme comme un clarinettiste inspiré, avec lequel il faut compter dans le paysage international de son instrument. L’occasion est aussi de rappeler l’excellence de la formation à laquelle il appartient, l’Orchestre philharmonique royal de Liège, dirigé ici une dernière fois par celui qui en fut le remarquable directeur musical ces dernières années, Christian Arming. Un disque où les planètes sont alignées » (Christian Merlin, Le Figaro, 17 septembre 2019)

Avec chez Jean-Luc vendredi un sentiment de liberté, d’aisance souveraine dans une partition si difficile. Douze ans après la première belge avec le même équipage, le public de la Salle Philharmonique a fait à ce dernier le triomphe qu’il méritait.

Je reviendrai demain sur la seconde partie du programme, les Danses symphoniques de Rachmaninov.

De Compiègne à Bordeaux : Raretés lyriques

On est habitué aux raretés au Festival Radio France Occitanie Montpellier, c’est même la marque de fabrique de la manifestation qui fêtera son 35ème anniversaire (et sa 36ème édition !) du 10 au 30 juillet prochains (cf. Fervaal de D’Indy le 24 juillet 2019)

C’est nettement moins souvent le cas – euphémisme ! – dans la programmation des saisons d’opéra. Pourtant, entre dimanche dernier et hier soir, j’ai été gâté : une création à Compiègne, une première française (?) à Bordeaux.

Connesson à Compiègne

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« Vivre d’amour et d’eau fraîche, c’est une chose. Ç’en est une autre de mourir d’amour et d’eaux thermales… Né de la rencontre du romancier Olivier Bleys et du compositeur Guillaume Connesson, cet opéra-comique contemporain mêle les joies de la répartie, les plaisirs d’une enquête policière, le souffle du thriller, et les vertiges de l’amour au-delà de la mort. Une œuvre moderne à l’ancienne, menée avec finesse, humour, et parfumée de quelques gouttes de fantasmagorie. »

C’est en ces termes que l’Athénée-Théâtre Louis Jouvet annonce les représentations des Bains Macabres de Guillaume Connesson qui, à partir de ce vendredi, prennent le relais de celles qui ont été données au théâtre impérial de Compiègne le week-end passé.

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Evidemment, on était intrigué par ce que ce diable de Guillaume Connesson (lire Les nouveaux modernes) tout juste quinquagénaire, à l’éternelle allure de gendre idéal, allait nous réserver dans un genre qu’il aborde pour la première fois.

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On se dit d’emblée, dans ce théâtre de Compiègne qui sonne si idéalement bien, qu’il n’y aura pas tromperie sur la qualité de la musique. Les ombres de Poulenc, Fauré, Messager, ces couleurs, alliages instrumentaux et transparences qui ne sont qu’à la musique française, Connesson en fait son miel, et délivre une partition qui tient en haleine tout au long d’une action – un livret du Québecois Laurent Siaud – qui eût gagné à plus de concision, de folie et de rebondissements. On n’est pas loin de partager l’avis de Benoît Fauchet qui assistait à cette création pour Diapason (lire : Guillaume Connesson plonge dans les eaux anciennes de l’opéra-comique.)

Belle distribution, les excellents musiciens de l’orchestre Les Frivolités parisiennes, direction au cordeau d’Arie van Beek.

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Le Démon à Bordeaux

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Pour une rareté, c’en est une que celle qu’affiche le Grand Théâtre de Bordeaux jusqu’au 9 février : Le Démon, opéra en trois actes d’Anton Rubinstein, composé en 1871 et créé en janvier 1875 au théâtre Marinski de Saint-Pétersbourg, à partir du poème éponyme de Lermontov

Survolant le Caucase, le Démon tombe amoureux de Tamara, une jeune Géorgienne qui attend le retour de son fiancé. L’esprit du mal fait tomber ce dernier dans une embuscade, où il perd la vie. Le Pervers poursuit ensuite la jeune fille, qui court s’enfermer dans un monastère. Le Démon parvient à la convaincre qu’il renoncera au mal pour elle. Tamara meurt lorsque le Démon l’embrasse. Un ange enlève la jeune fille à ce moment. Le Démon continue à rôder, « seul et sans espoir« , dans l’univers.

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Pour la première hier soir (et la deuxième représentation demain), le titulaire du rôle-titre, le baryton-basse français Nicolas Cavallier s’était fait porter pâle – une mauvaise angine – C’est un tout jeune chanteur russe, Alexei Isaiev, qui l’a remplacé au pied levé, et avec quelle grâce, quelle musicalité !

206A71F4-4777-4531-BF21-42CE947471F8Avec dans la voix des couleurs qui rappelaient celles du regretté Dmitri Hvorostovsky – disparu il y a deux ans, vaincu par le cancer – qui chantait ici dans une version de concert ce Démon qu’il incarnait à la perfection.

La mise en scène de ce Démon bordelais est due au directeur du théâtre Helikon de Moscou, Dmitri Bertman. On s’attendait à vrai dire à autre chose que cette vision très datée, très sixties.

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C’est sur le plateau et dans la fosse qu’il faut chercher le succès de cette première : surprise de retrouver en Tamara la formidable Evgenia Muraveva qu’on avait tellement aimée dans La Ville morte de Korngold à Toulouse en décembre 2018. A l’exception du prince Dougal à la voix ingrate et fruste du ténor Alexei Dolgov, tout le reste de la distribution est à louer. De même que les choeurs qui ont fort à faire dans cette partition foisonnante.

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Il fallait un chef de l’envergure de Paul Daniel, le toujours inspiré directeur musical de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine, pour traduire le foisonnement d’une musique puissamment romantique, sans verser dans Wagner, manier un orchestre mis à rude contribution par le compositeur, tant les changements de décor sonore, d’atmosphère, sont fréquents. Bien sûr on entend souvent Tchaikovski (dont Anton Rubinstein a été le professeur !) et, comme chez tous les Russes, un substrat populaire (certes moins évident que chez Borodine ou Rimski-Korsakov) qui transparaît dans les pages chorales.

On se réjouit de pouvoir écouter bientôt l’ouvrage sur France Musique et on ne peut que recommander à ceux qui le peuvent de se rendre au Grand Théâtre de Bordeaux !

IMG_8841(Domingo Hindoyan, JPR, Paul Daniel)

A l’issue de la représentation, le bonheur de retrouver un autre chef ami, présent à Bordeaux ce jeudi soir pour diriger un programme Schubert/Strauss avec l’ONBA, Domingo Hindoyan, qui sera le 17 juillet à Montpellier, pour diriger son épouse, Sonya Yoncheva, dans Fedora de Giordano, dans le cadre du Festival Radio France 2020 (#FestivalRF20)

 

 

Les beaux jours

Je ne vis pas dans le passé, ni la nostalgie d’un temps que le souvenir embellirait. Mais j’aime parfois à me remémorer les jours heureux, pour y retrouver des permanences qui inspirent l’aujourd’hui et le demain, vérifier que le chemin parcouru n’était pas si mal choisi, que les idéaux d’hier ont tracé leur sillon.

Il y a neuf ans, nous avions célébré les 50 ans d’une phalange à laquelle j’ai consacré quinze années de passion professionnelle, l’Orchestre philharmonique royal de Liège. Je classais ces jours-ci des partitions que je n’avais pas encore eu le temps de ranger depuis mon déménagement de la Cité ardente il y a cinq ans.

J’ai retrouvé l’une d’elles avec une émotion particulière : la Symphonie en trois mouvements que nous avions commandée à Pierre Bartholomée, qu’il allait créer le 7 décembre 2010 à la tête de l’orchestre dont il avait été le directeur musical de 1977 à 1999, et qu’il a eu la délicate attention de me dédicacer. 

J’ai voulu retrouver la trace de ce moment particulier de l’histoire de la phalange belge. L’excellent film réalisé par Laurent Stine – L’accord parfait – est disponible en quatre parties. C’est l’occasion d’y revivre nombre de moments forts – Pierre Bartholomée de retour devant « son » orchestre.

Louis Langrée, Pascal Rophé, tant de visages familiers de musiciens…

et dans ce deuxième « épisode », outre Pierre Bartholomée, un autre personnage considérable, le compositeur Philippe Boesmans, qui évoque le concerto pour violon qu’il écrivit en 1980 pour Richard Piéta et l’orchestre de Liège

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ainsi que le Capriccio pour deux pianos, une commande de l’OPRL, qu’il terminait d’écrire pour les soeurs Labèque. Les trois oeuvres concertantes que Philippe Boesmans a écrites pour l’OPRL ont été enregistrées tout récemment, un disque salué par la critique unanime à sa sortie.

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Au hasard de ce documentaire, répondant à des questions sur l’orchestre, son répertoire, la musique contemporaine, le public, l’accès à la musique classique, j’exprimais un point de vue, des convictions, je relatais une expérience, qui n’ont, je le crois, rien perdu de leur force ni de leur actualité.

 

Cadeaux de Noël

Je suis, au choix, ou resté un enfant ou devenu un vieux ronchon, mais je ne supporte plus la marchandisation, qui me paraît chaque année plus accentuée, de la fête de Noël. Début novembre, le rayon « décos de Noël » était déjà installé chez mon pépiniériste, et à la mi-novembre, la plupart des villes étaient déjà « enguirlandées » !

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IMG_7353(Place de la Comédie à Montpellier)

J’aime me rappeler que, dans ma famille – avant le sinistre hiver 1972 (Dernière demeure)  le sapin de Noël et la crèche n’étaient installés, décorés, qu’au tout dernier moment, pour la veillée du 24 décembre, et que mes soeurs et moi les découvrions émerveillés, avec l’odeur des bougies et un disque de Christmas carols sur l’électrophone du salon.

Mais c’était il y a longtemps…

À un ami qui m’interrogeait il y a une semaine sur mes courses de Noël, je répondis que, comme chaque année, j’avais refusé de me prêter à cette course à la surconsommation dans des magasins bondés, et que je trouverais en temps utile les petits cadeaux qui feraient plaisir à mes proches.

Ce que j’ai fait avec un peu d’anticipation ce samedi pour mes petits-enfants, qui avaient émis le voeu – par écrit ! – d’assister à une représentation du Lac des cygnes.

Billets réservés depuis quelques semaines, au prix (très) fort – les organisateurs de spectacles de fin d’année « pour enfants » savent très bien comment plumer les parents et grands-parents ! – pour un spectacle décevant.

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Mon premier Lac des cygnes au théâtre Mogador à Paris est présenté comme « un spectacle conté et dansé en deux actes de 40 minutes entrecoupés par un entracte, où l’histoire du « Lac des Cygnes » a été simplifiée pour devenir accessible aux plus jeunes.
Il est interprété par une troupe de danseurs professionnels emmenée par Karl Paquette, ancien danseur étoile de l’Opéra National de Paris. » 

Spectacle conté ? En voix off (!!) le comédien-français Clément Hervieu-Léger fait une très brève introduction au début de chaque partie, sans aucune explication du déroulement de l’histoire et des scènes qui vont se succéder. Ma petite-fille, 4 ans et demi, qui, elle, connaît par coeur l’histoire du Lac des cygnes, faisait remarquer qu’on s’était moqué de nous !

Quant aux danseuses et danseurs, emmenés par Karl Paquette, danseur étoile tout frais retraité de l’Opéra de Paris, on ne peut pas dire qu’ils se signalaient par leurs qualités d’ensemble et leur homogénéité. Je ne sais ce que l’ancienne directrice de la danse de l’Opéra de Paris qui était dans la salle en a pensé…

IMG_7672Pour oublier ce Lac médiocre, nous nous en fûmes découvrir les Champs-Elysées (question du garçon « Il n’y a pas de gilets jaunes aujourd’hui? » « Ils font grève? »).

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Alors quid des cadeaux de Noël cette année ?

Je veux d’abord signaler l’initiative du Festival Radio France Occitanie Montpellier qui met en vente dès maintenant des places – les meilleures ! – pour deux des événements  lyriques de son édition 2020, via le site de la FNAC (les billets sont donc accessibles partout !).

D’abord Fedora, l’opéra de Giordano, en version de concert, le 17 juillet 2020, qui marquera le retour à Montpellier de Sonya Yoncheva et de son mari, le chef Domingo Hindoyan (billets en vente ici)

I-FRFM-2016-309(Domingo Hindoyan et Sonya Yoncheva en juillet 2017 à Montpellier après Siberia de Giordano)

Et comme c’est la spécialité du festival depuis l’origine, une résurrection, l’un des derniers ouvrages de Massenet, son opéra Bacchus (1909), le 25 juillet 2020, sous la houlette de Michael Schonwandt, avec, en tête de distribution, Catherine Hunold et Jean-François Borras (billets en vente ici)

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Si vous êtes encore en panne d’idées, quelques conseils de livres ou de disques qui ne devraient pas décevoir…

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Ils sont de retour. Encore mieux habillés, encore plus déconnectés. Mais attention : «  Tu crois que je suis à côté de la plaque mais ce n’est pas toi qui décides où est la plaque  »  ! Les poètes du hors-sol. Les timbrés du premier rang des défilés de mode. Tout un monde souvent parisien, toujours à la pointe, jamais épuisés. Loïc Prigent revient avec le dernier bulletin de santé de ses petits camarades du monde de la mode. 

On avait adoré le précédent opuscule, dont Catherine Deneuve avait donné un savoureux aperçu sur scène.

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Deux ans après sa mort, on lira avec gourmandise le portrait nuancé, fourmillant d’anecdotes, que Sophie des Déserts avait dressé de Jean d’Ormesson. Qui vient de paraître en poche.

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Pendant près de trois ans, « le dernier roi soleil » ouvre ses portes à la journaliste Sophie des Déserts. Elle s’approche. Il s’habitue. Ils s’apprivoisent. Une amitié
se noue, dans la vérité des derniers temps. Sophie des Déserts voit aussi ses amis, son majordome, sa famille, les femmes de sa vie. Avec l’approbation de
« Jean », tous lui parlent. Se livrent. Racontent. Ainsi apparaît Jean d’Ormesson, dans toutes ses facettes, au fil de ces pages lumineuses et sombres parfois,
piquantes, drôles, tendres, où se révèle enfin l’homme.

On se précipitera aussi sur le dernier Plantu.

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On reste fidèle à Blake et Mortimer et à leurs dernières aventures :

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Quant à offrir de la musique, deux propositions qui sortent des sentiers battus.

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Le Point du 19 décembre fait, sous la plume du vétéran André Tubeuf, l’éloge d’un musicien de 23 ans, Valentin Tournet, « beau et grand garçon, d’un blond tirant sur le roux, qui déjà, de sa taille (1m94) domine le champ de bataille où son arrivée fait quelque bruit ». Laurent Brunner lui a ouvert grand l’opéra et la chapelle de Versailles, et ça donne un premier disque enthousiasmant !

Avant que le deux-cent-cinquantième anniversaire de la naissance de Beethoven ne déferle sur 2020, empressez-vous d’acquérir ou d’offrir la moins chère (env. 20 €) des intégrales des symphonies du maître de Bonn, due au plus méconnu des grands chefs est-allemands du XXème siècle, Herbert Kegel.

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Crépuscule

Chacun, dans notre panthéon personnel, nous avons nos écrivains, nos artistes, nos compositeurs, ceux que nous aimons, chérissons, parce qu’ils nous sont indispensables.

Et puis il y a ceux que nous admirons, respectons, parce que ce sont des personnalités, des créateurs, des interprètes, qui comptent.

Maurizio Pollini appartient, pour moi, à cette seconde catégorie. Je ne vais pas me donner le ridicule de nier que c’est un grand pianiste, j’ai, dans ma discothèque, l’intégrale de ses enregistrements pour Deutsche Grammophon, dont beaucoup en leur temps ont été récompensés des plus hautes distinctions. Et jamais pourtant, ce musicien n’a parlé à ma sensibilité, à ce que j’entends et attends dans les oeuvres qu’il interprète.

 

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Jusqu’à hier, je n’avais jamais assisté à un concert ou un récital du pianiste italien. Voyant qu’il était programmé à la Philharmonie de Paris, je me suis avisé que je n’aurais peut-être plus beaucoup d’occasions de l’entendre « en vrai », et peut-être, grâce à la magie du concert, de changer d’avis, d’être surpris, accroché par cet artiste au soir de sa vie.

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J’étais très bien placé, au parterre de la grande salle Pierre Boulez – comble – de la Philharmonie, à quelques mètres du piano et du pianiste.

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Ce n’est bien sûr pas sans émotion que j’ai vu entrer, à petits pas rapides, un homme qui paraît plus que son âge (77 ans) – en comparaison, Peter Rösel à Gaveau, avait l’air d’un jeune homme avec ses 74 ans.

Pollini avait choisi un programme qu’il a donné (et donnera sans doute encore) dans toute l’Europe : les trois dernières sonates de Beethoven. Un programme court mais dense. En bis deux Bagatelles de l’opus 126.

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Au moment d’écrire, avec le plus d’honnêteté possible, ce que j’ai entendu et ressenti, je tombe sur ce papier de l’amie Sylvie Bonier dans le quotidien suisse Le Temps : Pollini, grande âme au clavier fragilisé. 

C’était en mars dernier après un récital au Victoria Hall, avec exactement le même programme, bis compris.

« Pour tous les mélomanes, musiciens ou pianistes des trois dernières générations, Maurizio Pollini restera une icône. Sa rigueur stylistique, sa perfection méticuleuse de jeu, sa virtuosité droite et implacable, son art de l’architecture musicale ainsi que sa hauteur de vue artistique ont placé très haut la barre pianistique pendant des décennies.

A l’issue de ce concert exigeant, un ami cher me soufflait: «J’ai une telle gratitude pour tout ce qu’il nous a donné que je prends congé de lui sur ce sentiment.» Il ne peut mieux exprimer les choses. Car c’est bien de révérence qu’il s’agissait là. Aux deux sens du terme. Celui d’un profond respect teinté d’admiration. Et aussi d’une forme d’au revoir à un interprète d’exception, dont le concert avait des airs crépusculaires.`

Maurizio Pollini est une grande âme et un artiste intransigeant, dont on sent toute la volonté de traduire avec force des idées musicales essentielles. Mais la mémoire s’est absentée dès les premières notes, et les doigts maîtrisaient mal les écueils des ultimes Sonates de Beethoven, apogée de son expression pianistique en solitaire. Beaucoup de pédale et un survol digital prudent n’ont pas empêché une sensation de flottement général, à part peut-être dans la structure de la phénoménale 32e, qui a semblé tenir solidement le pianiste entre ses portées (Le Temps, 5 mars 2019)

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Hier soir, la mémoire n’était pas en cause. Mais quelle hâte à se jeter dans les oeuvres, comme pour conjurer le risque de la défaillance ! Je ne sais pas ce qu’auront entendu les auditeurs placés dans les hauteurs de la salle, en dehors d’une grisaille uniforme, noyée dans la pédale.

J’ai plusieurs fois entendu, dans ma vie de mélomane (et d’organisateur) des musiciens âgés, voire très âgés, pour n’évoquer que les pianistes, des personnages comme Mieczyslaw Horszowski, quasi centenaire, à Evian, ou bien sûr Menahem Pressler (à Montpellier, au lendemain de l’épouvantable attentat de Nice en 2016)

CC680DF/SdCard//DCIM/103LEICA/L1031114.JPGCe qu’ils avaient perdu en technique, ils le restituaient en inspiration, en rayonnement, atteignant à l’essentiel.

Je n’ai malheureusement entendu hier qu’un homme à son crépuscule.