Des chefs et des dames

Les Français ne vous oublient pas

Hier spontanément j’ai souhaité un bon anniversaire à Michel Plasson – 90 ans – mais il a fallu qu’un chroniqueur britannique, trop heureux de pouvoir taper sur ce qui n’est pas British, affirme sur son blog que la France avait « oublié » son grand chef. Inutile querelle. Tous les mélomanes, et les musiciens, français savent ce qu’ils doivent à ce grand chef qui a si bien et si longtemps servi la musique de son pays, en particulier à la tête de l’Orchestre du Capitole de Toulouse.

Rattle fait un Mahler

J’ai encore compris hier soir pourquoi je redoute la Sixième symphonie de Mahler, pourquoi je ne l’écoute quasiment jamais au disque. Alors que je ne me lasse de pratiquement aucune autre – la fabuleuse Troisième entendue à Bucarest (lire Le Mahler de Mäkelä), l’étonnante Cinquième du Portugal et la découverte d’un grand chef, Dinis Sousa) pour n’évoquer que les plus récents concerts. Hier donc c’était l’Orchestre de la radio bavaroise – quelle volupté ! – et son nouveau chef Simon Rattle qui inauguraient leur relation.

Même si je ne l’ai pas formulé aussi abruptement dans mon compte-rendu pour Bachtrack (lire Suffocante Sixième symphonie de Mahler par Simon Rattle), je trouve l’oeuvre, et son dernier mouvement en particulier, à la limite de l’inaudible. Mais je ne regrette évidemment pas d’avoir entendu la version/vision plutôt singulière du chef anglais et de son fabuleux orchestre.

Catherine est Bernadette

Comme antidote à la déprime mahlérienne, rien de mieux ce matin que le nouveau film de Léa Domenach, Bernadette !

Je craignais qu’après toute la promo qui avait été faite, les multiples interviews des acteurs et surtout de Catherine Deneuve qui incarne Bernadette Chirac, je ne sois finalement déçu par un film qui a sinon divisé, du moins partagé la critique. SI j’en juge par le nombre de spectateurs présents en matinée dans une salle du centre de Paris, le film ne devrait pas connaître un gros succès de fréquentation. Nulle déception, mais le plaisir d’un bon cinéma, qui aurait gagné à un peu plus de nerf.

Peu importe, ce Bernadette évite à peu près tous les pièges du genre : le personnage qu’incarne formidablement une Catherine Deneuve souveraine – qui n’est jamais dans l’imitation ou la parodie – est souvent sympathique, tandis que tous les machos qu’elle côtoie (à commencer par son président de mari, formidable Michel Vuillermoz, l’inénarrable Sarkozy de Laurent Stocker), à l’exception de l’attendrissant conseiller Bernard Niquet si bien joué par Denis Podalydès, frôlent souvent le ridicule. Sara Giraudeau est une étonnante et très crédible Claude Chirac. Plusieurs jolis moments d’émotion et une bande-son des plus inattendues, qu’on ne divulgâchera pas…

L’été 23 (I): Karajan et Mozart

Petite série estivale pendant que ce blog prendra quelques distances avec l’actualité, quelques disques enregistrés en été, tirés de ma discothèque.

Herbert von Karajan (lire Les disparus de juillet) avait l’habitude, dans les années 60, de convoquer ses musiciens berlinois dans l’église de St. Moritz, la station chic et haut perchée des Alpes suisses (dans les Grisons précisément, où l’on pratique la quatrième des langues officielles de la Suisse, le romanche !) pour des enregistrements d’oeuvres qui ne nécessitaient pas le grand effectif d’orchestre. En particulier, les divertimenti de Mozart, d’ordinaire réservés à des formations de chambre, mais que le chef salzbourgeois affectionnait particulièrement au point de les jouer en concert, et pour certains de les enregistrer à deux reprises.

La virtuosité collective, le fini instrumental, la ligne de chant, sont simplement admirables. Pourquoi s’en priver ?

Mathis le peintre, Colmar et Hindemith

J’avais déjà visité le Musée Unterlinden de Colmar il y a une trentaine d’années, et bien sûr déjà vu le chef-d’oeuvre qu’il héberge, le fameux retable d’Issenheim, dû à Matthias Grünewald, de son vrai nom Mathis Gothart Nithart.

Mais ce que j’ai vu ce dimanche matin, après la rénovation et l’extension du musée en 2015, et les travaux entrepris sur le retable lui-même et achevés à la fin de 2022, m’a profondément bouleversé.

Aucune photo ne peut suggérer l’émotion qui envahit le visiteur, qui n’a d’autre ressource que de demeurer longtemps debout ou assis en contemplation devant les volets de ce retable, si magnifiquement restitué à sa splendeur originelle.

Hindemith : un opéra, trois tableaux d’orchestre

En 1934-35, Paul Hindemith compose un opéra en sept tableaux autour de la figure du peintre Mathias Grünewald (1475-1520) , contemporain d’Albrecht Dürer. L’opéra est interdit en Allemagne par les nazis, il n’est créé qu’en 1938 à Zurich… et il ne le sera à Paris qu’en 2010 !

Hindemith en a tiré, dès 1934, une « symphonie » qui a eu les faveurs des plus grands chefs, à commencer par son créateur Wilhelm Furtwängler à la tête de l’orchestre philharmonique de Berlin.

La « symphonie » Mathis der Maler est en trois mouvements qui portent, chacun, le titre d’un panneau du retable.

  1. Concert d’anges

2. Mise au tombeau

3. La tentation de Saint Antoine

Au disque, on retient trois grandes versions : Karajan, Sawallisch et Blomstedt, Pour l’opéra, une seule référence : Kubelik.

Karel et Carlos

Ils ont en commun une date, le 3 juillet, la naissance pour l’un en 1930, la mort pour l’autre en 1973, un prénom, Karel et Carlos. L’un et l’autre sont des génies partis trop tôt, Karel Ančerl né à Tučapy le 11 avril 1908, mort à Toronto le 3 avril 1973 à 65 ans, Carlos Kleiber, né à Berlin le 3 juillet 1930, mort à Konjšica (Slovénie) le 13 juillet 2004.

Dans leur cas, les anniversaires n’ont pas grand sens. Ils étaient, sont, demeurent des figures éternelles de ce que la direction d’orchestre peut représenter de plus essentiel. Rien de ce qu’ils ont laissé, légué, n’est médiocre ni anodin. De Carlos Kleiber et Karel Ančerl, il faut tout avoir, tout connaître.

Sélection non exhaustive de références indispensables à toute discothèque

Carlos Kleiber

En plus des coffrets complets publiés par Deutsche Grammophon, il faut chérir tout ce qu’Orfeo a pu republier des bandes captées à Munich ou Vienne.

Tout est génial dans ce qu’on peut voir de Carlos Kleiber ! Aucun chef n’a jamais eu cette élégance suprême en concert, qui cachait tant d’heures d’inlassable travail.

Ce concert du 6 octobre 1991 à Vienne est à tomber…

Ceux qu’il a donnés au Concertgebouw d’Amsterdam vous tirent des larmes de bonheur !

Bien sûr il y a deux « Chevalier à la Rose » de Richard Strauss avec lui, et les deux sont sublimes.

Je peux plus entendre ni surtout voir une autre Chauve-Souris que la sienne, surtout qu’au lieu de l’horrible Ivan Rebroff au disque, il a ici un comte Orlofsky d’anthologie en la personne de Brigitte Fassbaender !

Karel Ančerl

Sans doute le plus grand chef tchèque du XXème siècle (même s’il est de bon ton d’encenser son prédécesseur à la tête de la Philharmonie tchèque, Václav Talich. Je ne comprends pas pourquoi Supraphon n’a encore jamais publié un coffret récapitulatif des années du chef à la tête d’un orchestre philharmonique tchèque des très grandes années.

Je me rappelle qu’à chaque fois qu’Ancerl était présent dans une écoute comparée (dans Disques en lice) il arrivait systématiquement en tête de nos choix. Comme par exemple dans le Concerto pour orchestre de Bartok :

On sait qu’Ancerl a fui la Tchécoslovaquie en 1968 après l’invasion de Prague par les chars russes. On sait moins qu’arrivé à Paris, en partance pour le Nouveau monde, personne ne songea à lui proposer le poste de l’Orchestre de Paris qui était vacant à la suite de la disparition de Charles Munch;…

Quelques concerts à Amsterdam, où on a toujours su reconnaître et accueillir les plus grands chefs, et Ancerl finira ses jours au Canada à Toronto

Il reste encore beaucoup de documents à redécouvrir de l’art de cet immense chef. Soyons reconnaissants à Eloquence d’annoncer pour bientôt la réédition de tous les enregistrements publiés par Deutsche Grammophon et Philips.

Chefs pères et fils

Sujet attendu en ce jour de fête des pères, les dynasties de chefs d’orchestre.

Oleg et Igor

Commençons par le moins évident de ces couples père-fils, parce qu’ils ne portent pas le même patronyme. Prénoms d’origine russe, mais l’un, né en 1958, s’appelle Caetani, l’autre (1912-1983) s’appelle… Markevitch. J’ignore pourquoi Oleg a choisi le patronyme de sa mère italienne, peut-être pour échapper à l’ombre tutélaire du père… (allô Doktor Freud ?).

L’examen de sa discographie prouve au moins qu’il n’a pas cherché, volontairement ou non, à se mettre dans les pas de son père.

Pour ce qui est de la discographie d’Igor Markevitch, je renvoie aux articles que je lui avais consacrés : Markevitch chez DG, Markevitch chez Philips.

De profil, le fils ne peut pas renier le père !

Arvid et Mariss

La célébrité internationale du regretté Mariss Jansons (1943-2019) a éclipsé celle, cantonnée à l’Europe orientale, de son père Arvīds (1914-1984). Mais la carrière du fils s’est très tôt inscrite dans le droit fil de celle du père, puisque l’un et l’autre ont tour à tour secondé le grand Evgueni Mravinski à l’orchestre philharmonique de Leningrad.

On trouve sur le Net plusieurs enregistrements « live » d’Arvid Jansons

Quelle émotion de retrouver ce concert de gala enregistré dans la grande salle de la Philharmonie de Saint-Pétersbourg, dirigé par Mariss Jansons quelques mois avant sa mort (on aperçoit dans la loge de côté Yuri Temirkanov, patron de l’orchestre depuis 1988).

Michel et Emmanuel

Ce n’est pas faire injure au fils que de dire qu’il est loin d’avoir la notoriété du père. Emmanuel Plasson, né en 1965, poursuit pourtant une belle carrière surtout dans les fosses d’opéra, et parmi les plus illustres

Il faut dire que son père Michel Plasson – 90 ans le 2 octobre prochain ! – a plié le match en matière de discographie, notamment dans le répertoire français dont il s’est fait le héraut, inspiré et talentueux.

En 2019, l’opéra royal de Wallonie à Liège avait eu l’excellente idée de l’inviter à diriger Les pêcheurs de perles de Bizet. C’est un régal d’entendre le vieux chef parler comme il le fait de la musique française :

Tout mélomane doit avoir dans sa discothèque les deux magnifiques coffrets qui illustrent la carrière de l’ancien patron du Capitole de Toulouse. Reconnaissance aussi à Alain Lanceron, aujourd’hui patron de Warner/Erato qui a produit l’essentiel de ces enregistrements indispensables.

Armin et Philippe

Je ne vais pas m’étendre sur les Jordan père et fils. J’ai à peu près tout dit, tout écrit, sur l’un – Armin (1932-2006) et l’autre – Philippe – né en 1974. Si Armin est mon père en musique, Philippe est comme mon petit frère.

(à la remise de la Légion d’honneur à Philippe Jordan in extremis au ministère de la Culture la veille du second tour de l’élection présidentielle en mai 2022)

Il ne faut pas comparer Armin et Philippe, même si à l’évidence les dons du père ont perfusé chez le fils. Je les aime et les admire profondément pour ce qu’ils sont, de belles personnalités.

J’éprouve toujours une immense fierté d’avoir pu convier Armin Jordan à diriger chaque année, de 2001 à sa mort en 2006, l’Orchestre philharmonique royal de Liège. Comme en témoigne cette formidable Péri de Dukas, captée en 2005.

Philippe est à l’acmé de sa carrière, à Vienne ou à Paris, il emporte toujours l’enthousiasme.

Erich et Carlos

Dans la famille Kleiber, le génie est généreux. Si le fils, Carlos (1930-2004), nous est resté plus proche, parce qu’on a tant de fabuleux souvenirs de ses concerts, de ses disques, on ne peut oublier que le père Erich (1890-1956) fut l’un des plus grands chefs du XXème siècle.

Sa version des Noces de Figaro de Mozart n’a jamais quitté les premiers rayons de ma discothèque, des disques de légende. Quelle distribution !

Sur Carlos Kleiber – lire Carlos le Grand – les qualificatifs manquent : je peux voir et revoir, sans jamais me lasser, les captations vidéo qui ont heureusement été réalisées de nombre de ses concerts et de quelques opéras.

Cette galerie de portraits ne serait pas complète sans les familles Jarvi et Sanderling : dans les deux cas le père a engendré plusieurs fils chefs !

Kurt, Thomas, Stefan et Michael

Je pense ne pas être démenti si j’affirme que la famille Sanderling est unique en son genre : le père Kurt (1912-2011) a donné naissance à trois chefs, Thomas (1942), Stefan (1964) et Michael (1967). J’ai eu l’immense privilège de les voir diriger tous les quatre, et d’inviter Thomas et Stefan à Liège.

Je suis inconditionnel de Kurt Sanderling, dont il existe heureusement nombre de témoignages enregistrés, de disques qu’on chérit comme des trésors. Je me rappellerai jusqu’à la fin de mes jours les deux Neuvième – Mahler et Beethoven – que Sanderling avait dirigées à la tête de l’Orchestre de la Suisse romande au début des années 90.

Même s’il a souvent dirigé les mêmes répertoires que son père, Thomas Sanderling se distingue, dans sa discographie, par des choix plutôt originaux, comme une très belle intégrale des symphonies de Magnard

A Liège, Thomas Sanderling avait dirigé un beau Requiem allemand de Brahms.

J’ai invité plusieurs fois le cadet, Stefan, avec les Liégeois : Beaux souvenirs de programmes originaux (deux symphonies de Haydn encadrant le 4ème concerto de Rachmaninov joué par Michel Dalberto, une Huitième de Chostakovitch suffocante…).

Stefan Sanderling a été, de 1996 à 2004, chef de l’Orchestre de Bretagne, avec lequel il a enregistré du répertoire français plutôt méconnu

Quant au petit dernier – last but non least – Michael Sanderling, il a redonné un lustre remarquable au plus ancien orchestre professionnel de Suisse, celui de Lucerne.

Neeme, Paavo et Kristjan

Je renvoie à l’un des articles que j’ai déjà consacrés à la famille Järvi – Opening nights : c’était à l’ouverture du festival Radio France 2019.

La Cinquième de Merlin

Après un récent concert de l’Orchestre philharmonique de Vienne (voir Bachtrack : Des Wiener Philharmoniker double crème), j’avais consacré un billet à la Cinquième symphonie de Chostakovitch – Une Cinquième très politique -. Voici que le numéro de juin de Diapason propose une autre Cinquième, et pas n’importe laquelle, puisqu’il s’agit de celle de Mahler, dans un copieux dossier – analyse de l’oeuvre et discographie comparée – signé Christian Merlin.

Le même Christian Merlin signe d’ailleurs l’autre imposant dossier de ce numéro, sur un sujet qu’il connaît par coeur pour lui avoir consacré le meilleur ouvrage qui existe en français : l’orchestre philharmonique de Vienne précisément !

J’ai aperçu avant-hier, juste avant un concert, l’ami Merlin et lui ai dit combien sa discographie comparée de la 5ème de Mahler me réjouissait. Parce qu’au terme d’un travail colossal, des centaines d’heures d’écoute, le résultat déjoue pas mal d’idées reçues sur les versions considérées comme « de référence' » et d’autres qu’il était de bon ton d’ignorer ou de laisser de côté.

On ne va pas dévoiler ici les éléments de ce savant dossier, mais comme mes propres choix rejoignent en grande partie ceux de Christian Merlin et de Diapason, il ne sera pas très difficile de s’y retrouver.

  1. Karajan

« Il a été méprisé par la critique dans la 5ème. Pourtant quelle autre version est aussi entêtante ? … Sa direction est une lame de fond, un kaléidoscope de sensations, de la mélancolie morbide à l’ivresse étourdissante en passant par l’élégance viennoise ». Christian Merlin évoque ici la célèbre version de studio de 1973.

Mais, ajoute Merlin, « si vous mettez la main sur le live de 1978 à Salzbourg… vous entendrez un chef qui prend tous les risques » (Le CD est disponible sur le site d’Yves St.Laurent)

Tout simplement phénoménal !

2. James Levine / Philadelphia Orchestra

Merlin trouve aussi que James Levine ici, comme en général dans le répertoire symphonique, n’a jamais été considéré à la hauteur d’un talent qu’il ne déployait pas qu’à l’opéra. J’ai le souvenir de la sortie en petit coffret économique des gravures mahlériennes de Levine à Philadelphie. De cette Cinquième « on sort K.O. debout » comme l’écrit Christian Merlin

Pour les autres versions que je cite, je n’établis pas d’ordre de préférence. Je les mentionne ici, parce que Christian Merlin ne les a pas retenues dans sa confrontation, et que, sans remettre en cause les références reconnues, elles ont, outre leur relative rareté, le mérite d’accroître encore notre curiosité.

Tenant d’une grande tradition germanique, élève lui-même (comme peu le furent) de Karajan, Günther Herbig qui officia longtemps en Allemagne de l’Est, puis au Kozerthaus de Berlin, confère un grand style à cette Cinquième.

Harold Farberman (1929-2018)

Quasi-inconnu sur le continent européen, le chef et compositeur américain Harold Farberman a gravé pour Vox plusieurs symphonies de Mahler, qui méritent qu’on s’y attarde.

Vaclav Neumann (1920-1995), le successeur de Karel Ancerl à la tête de l’orchestre philharmonique de tchèque, est cité par Merlin pour sa version de la Cinquième de Mahler gravée à Leipzig au mitan des années 60, l’une des plus rapides de la discographie. En revanche, Diapason n’évoque pas l’intégrale réalisée à la fin des années 70 à Prague.

A moins que j’aie mal lu et relu son article, Christian Merlin ne parle pas non plus de Giuseppe Sinopoli, dont les Mahler ne laissent personne indifférent.

Que le lecteur ne m’en fasse pas le reproche, je ne citerai pas ici toutes les versions de ma propre discothèque, ni évidemment celles que recense Diapason : Barbirolli, Bernstein, Abbado, Kondrachine, Tennstedt etc.

Une Cinquième très politique

J’assistais dimanche dernier au concert de l’Orchestre philharmonique de Vienne, dirigé par Jakub Hrůša au théâtre des Champs-Elysées. J’en ai rendu compte pour Bachtrack : Des Wiener Philharmoniker double crème.

En seconde partie de ce concert, la Cinquième symphonie de Chostakovitch.

Texte et contexte

Sujet inépuisable de thèses et d’analyses, la musique de Chostakovitch est-elle ou non séparable du contexte qui l’a vue naître ? Autrement dit, peut-on interpréter par exemple cette 5ème symphonie, créée en 1937, sans tenir compte des circonstances de sa création, sachant qu’en 1936, au plus fort des purges staliniennes, la 4ème symphonie n’a pas pu être créée et l’opéra Lady Macbeth de Mzensk a été interdit de représentations sur toutes les scènes russes ?

Alain Lompech qui a eu, lui, la chance d’assister il y a une semaine au concert de l’Orchestre de Paris dirigé par Klaus Mäkelä, qui comportait une autre symphonie de Chostakovitch, la Septième, elle aussi très marquée par le contexte, le siège de Leningrad en 1941, intitulait son papier pour Bachtrack : La Symphonie Leningrad désoviétisée par Mäkelä.

L’impression que j’ai ressentie dimanche dernier en écoutant Hrůša et les Viennois, c’était un peu du même ordre : le jeune chef tchèque semblait se tenir à distance des versions « soviétiques », comme celle du créateur de l’oeuvre, Evgueni Mravinski avec l’orchestre philharmonique de Leningrad. Tempi beaucoup plus lents, au point de dénaturer quelque peu le substrat de cette symphonie.

Chostakovitch la présente comme une « réponse d’un artiste soviétique à une juste critique », faisant mine de complaire au régime, utilisant d’un arsenal souvent trivial – cette immense accord majeur final tenu jusqu’à l’insoutenable, pourtant parcouru de cris déchirants des cuivres – de thèmes banals, simplistes pour évoquer la joie populaire. Alors que tout n’est que révolte, lamentation, douleur, tension.

La comparaison entre quelques-unes des grandes versions de cette symphonie est éloquente :

Nous avons heureusement, au disque et en vidéo, plusieurs témoignages d’Evgueni Mravinski (1903-1988). Le tout début chez lui annonce toute la suite, une tension qui ne cessera jamais, et la manière dont il amène la péroraison finale est terrifiante, glaçante, insoutenable.

A Vienne en 1978 toujours avec le philharmonique de Leningrad, il achève la symphonie en 42 minutes, là où Jakub Hrůša prenait dix minutes de plus dimanche soir !

Kirill Kondrachine, quant à lui, adopte des tempi à peu près similaires, mais il dévoile dès le premier mouvement un paysage désolé, comme sans issue.

Les enregistrements de l’Orchestre philharmonique de Vienne de Chostakovitch sont rares. J’ai voulu réécouter leur gravure de la 5ème sous la direction de Mariss Jansons. A l’époque déjà, je me rappelle certaines critiques qui reprochaient au chef de s’être laissé « avoir » par les sonorités capiteuses des Viennois, évidemment à l’exact opposé des orchestres soviétiques.

Mais quand on écoute les autres versions de Mariss Jansons, pourtant formé à l’école de Mravinski, à Oslo, Amsterdam ou Munich, on a peu ou prou les mêmes partis pris.

Autre témoignage phénoménal d’un contemporain de Mravinski, dont il a plus d’une fois partagé le pupitre à Leningrad, le grand Kurt Sanderling (1912-2011) qui creuse la partition sans surligner le texte de Chostakovitch et en accentue ainsi la grandeur tragique.

Toutes ces versions sont de chefs qui ont sinon vécu, du moins connu le contexte de la composition et de la création de l’oeuvre.
Il est peut-être après tout normal qu’à partir de chefs comme Haitink, la musique de Chostakovitch se dépouille des circonstances de sa naissance, trouve une forme d’approche plus pure, moins connectée à l’histoire du temps.

Je persiste à penser que Chostakovitch est indissociable de l’histoire dans laquelle il s’insère, et que la puissance émotionnelle de son oeuvre, sa valeur musicale, n’en sont que plus considérables lorsqu’on n’essaie pas d’objectiver cette musique.

J’ai une grande admiration pour l’intégrale des symphonies que le jeune Vassily Petrenko a gravée avec l’orchestre de Liverpool dont il fut quinze ans le directeur musical (2006-2021), et en particulier sa version de la 5ème symphonie :

Des chefs étoilés

Je me dis, à l’occasion de la parution du Guide Michelin 2023, qu’il y a bien longtemps que je n’ai pas évoqué ici les bonnes tables que j’aime fréquenter. Promis c’est pour bientôt, surtout que les deux étoilés du Val d’Oise, où j’ai mes pénates, ont conservé leur macaron (pour ne pas les citer, le Chiquito à Méry-sur-Oise et L’Or Q’idée à Pontoise).

Je veux ici parler de deux très grands chefs… d’orchestre, qui sont depuis longtemps au firmament de nos amours musicales, à qui leurs éditeurs viennent de rendre un bel hommage discographique.

Abbado et la marque jaune

Comme naguère Deutsche Grammophon/Universal l’avait fait pour Karajan et Bernstein, le célèbre éditeur a réuni dans une grosse boîte très bien agencée la totalité du legs discographique pour Decca et DG de Claudio Abbado (1933-2014). Même s’il s’agit d’une édition limitée, le coffret n’est pas donné : plus de 700 € sauf sur Amazon.fr où il est accessible à 629 €.

L’éditeur a bien fait les choses: 257 CD et 8 DVD. Présentation par ordre alphabétique de compositeurs. Un beau livre richement illustré. Aucun inédit : tout ce qu’Abbado a enregistré depuis les premiers disques pour Decca au milan des années 60 jusqu’aux derniers avec son orchestre « Mozart » de Bologne ou le festival de Lucerne. Deux intégrales des symphonies de Beethoven (avec Vienne et Berlin, mais avec les Berliner seulement les captations faites en Italie, et non celles faites en studio à Berlin qu’Abbado avait finalement interdites), idem pour Brahms, pour Mahler quasiment trois intégrales partagées entre Berlin, Vienne et Chicago). La partie, pour moi, la plus intéressante, la plus émouvante aussi, est cette ultime série d’enregistrements réalisés à Bologne avec la formation fondée par le chef italien en 2004. Beaucoup m’avaient échappé, notamment ces Mozart si allègres, vif-argent. On ne peut s’empêcher d’être étreint par l’émotion lorsqu’on revoit les derniers concerts d’un homme dont le visage avait revêtu le masque de la mort qui allait finalement l’emporter au début de 2014.

Haitink et le Concertgebouw

Le lien entre l’orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam et le chef néerlandais Bernard Haitink (1929-2021) ne se réduit pas à la période, déjà considérable, pendant laquelle le second fut le directeur musical du premier, de 1964 à 1988. Les premiers enregistrements datent de 1959, les derniers des années 2010.

C’est ce que Decca a rassemblé dans un coffret luxueux – beaucoup moins cher qu’Abbado ! – Tous les détails ici : Bernard Haitink l’intégrale Concertgebouw

Comme je l’indique sur bestofclassic, le coffret regroupe tout ce que Bernard Haitink a enregistré avec la prestigieuse phalange amstellodamoise, et lorsqu’une intégrale comme les symphonies de Chostakovitch a été partagée entre Amsterdam et le London Philharmonic, l’éditeur a eu le bon goût de tout conserver !

Ce qui intéresse ici, c’est un grand nombre d’inédits en CD ou sur le marché international, comme des Dvorak, des Mendelssohn, c’est aussi, dans le cas de Bruckner et Mahler, l’ensemble des versions captées par le chef et l’orchestre, pas seulement celles retenues dans le cadre d’une intégrale. Et le cadeau des DVD – que j’avais déjà depuis longtemps achetés aux Pays-Bas- des concerts de Noël consacrés à Mahler.

Evoquant Bernard Haitink, je ne peux oublier les concerts qu’il a dirigés ces dix dernières années à la tête de l’Orchestre national de France. Je me rappelle en particulier celui du 23 février 2015, quelques semaines après l’inauguration de l’Auditorium de la Maison de la radio. J’étais bien sûr allé saluer le chef dans sa loge, qui était restée fermée un long moment, parce que, avec l’aide de son épouse, le vieil homme tenait à se changer et à se présenter « dans une tenue décente » (selon les mots de Madame !) à ceux qui venaient le féliciter. La modestie et la gentillesse de Bernard Haitink n’étaient pas feintes. C’est lui qui nous remerciait de l’avoir invité et écouté !

Mesures démesure

Dans l’ordre inverse d’apparition sur ma rétine et dans mes oreilles, deux films, un concert, qui m’ont marqué ces jours-ci.

La cheffe Blanchett

Epoustouflant, c’est le mot qui m’est venu à l’esprit d’un bout à l’autre des presque trois heures du film Tár. Dont l’héroïne, une femme chef d’orchestre – Lydia Tár – est incarnée par une Cate Blanchett littéralement époustouflante.

D’abord ceci qui n’est pas accessoire dans un film qui traite de musique classique, d’orchestre, de musiciens, de chef ou cheffe d’orchestre : tout ce qui est dit, montré, raconté, par Todd Field est vraisemblable. Y compris l’actrice principale devant un orchestre professionnel. Il n’y a pas, comme dans tant d’autres fictions, ces détails qui montrent de la part du scénariste ou du réalisateur une méconnaissance de la réalité des métiers de la musique classique. Quand Cate Blanchett se met au piano, c’est elle qui joue, quand un orchestre recrute un musicien, c’est un vrai jury, une vraie audition. Etc. Seul élément peu réaliste : quand la cheffe décide au dernier moment d’ajouter le concerto pour violoncelle d’Elgar à la Cinquième de Mahler dans un programme de concert (je n’en dévoilerai pas la raison, pour ne pas « divulgâcher » le film).

Pour le reste, l’une des cheffes citées au début du film (parmi elles, Laurence Equilbey, Nathalie Stutzmann, deux Françaises !), l’Américaine Marin Alsop a fait une publicité assez ridicule à ce long-métrage : elle dit s’être reconnue dans le personnage joué par Cate Blanchett (lire le Huffington Post) et avoir été blessée en tant que lesbienne, cheffe, mariée à une femme. Etrange aveu ! La cheffe française Claire Gibault sur France Musique regrettait, elle, l’image déformée, excessive, que le film donne du métier de chef.

Rappelons tout de même qu’il s’agit d’une fiction, même si elle est fichtrement bien documentée, que le personnage qu’incarne une Cate Blanchet superlative – on avait tant aimé l’actrice dans Carol – est fictif, même si là aussi tant d’éléments s’approchent de réalités qu’on a connues.

J’invite à lire l’article du Monde – « Tár » : Todd Field filme une Cate Blanchett au sommet de son art. En particulier ceci :

« Après avoir fait mesurer l’ego de son héroïne (master class, réactualisation de sa page Wikipédia, fans en pâmoison…), Field le perce d’infimes brèches : un cours à la Juilliard School la confronte à un élève qui, sans détour, affirme ne pas s’intéresser à ce grand misogyne de Bach. Pour Tár, ce sera l’occasion d’une stupéfiante mise au point, tout en mots d’esprit et en répliques assassines, « les architectes de votre âme semblent être les réseaux sociaux ». L’échange est brillant : Field avance sur une corde raide tout en parvenant à se montrer intraçable. Ce n’est pas lui qui éructe contre la culture woke, mais bien son héroïne. L’élève quitte la salle, avant de lâcher : « Vous êtes une vraie salope. »/…/

Une série d’événements viendra confirmer son intuition : Tár manigance pour embaucher une musicienne qui lui a tapé dans l’œil, fait tout pour passer sous silence le suicide d’une étudiante boursière sous son emprise. Tout un petit cénacle de proches et d’assistants sont les témoins impuissants des abus impunis de cette femme trop exceptionnelle pour se soumettre au regard de la société – elle lui préfère celui de Dieu.

Mais ce serait réduire Tár à ce qu’il n’est pas : une sorte de film à thèse sur la cancel culture. Il saisit poétiquement l’air du temps, y puise une nouvelle manière de raconter une histoire. Surtout : il laisse tranquille le spectateur, libre de se positionner, de se perdre et de ne pas savoir ce que sera la scène d’après – cette errance est un cadeau qui est devenu trop rare au cinéma » (Murielle Joudel, Le Monde, 25 janvier 2023)

Père, frère et soeur

Mardi soir, quelle ne fut pas ma surprise de retrouver mon vieux complice et ami, François Hudry, que je n’avais plus vu depuis plusieurs années, devant l’entrée du théâtre des Champs-Elysées !

« Je ne pouvais manquer ce concert » me dit l’ami François, « j’ai tellement bien connu Marcello Viotti, alors qu’il n’était même pas encore chef d’orchestre ». Ce soir à l’affiche, Lorenzo le chef, Marina la mezzo-soprano, honoraient en quelque sorte la mémoire de leur père si brutalement disparu d’une crise cardiaque à 50 ans en 2005.

Beau programme pour mettre en valeur une phalange nettement moins célèbre que l’orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, l’orchestre philharmonique néerlandais : la Passacaille de Webern, les cinq Rückert-Lieder de Mahler (qui devaient échoir à Matthias Goerne, malade, remplacé in extremis par Marina Viotti), et la 2ème symphonie de Brahms.

Pour plein de bonnes ou mauvaises raisons, on n’a pas envie de se livrer à l’habituel exercice critique : Marina n’a pas exactement la voix ombrée qu’on attend dans ce cycle, Lorenzo, qui ne résiste jamais à la tentation de Narcisse sur Instagram – mais on l’aime aussi pour cela ! – nous laisse un peu sur notre faim dans une symphonie de Brahms magnifiquement agencée, à laquelle il manque juste le souffle dévastateur qui fait les grandes émotions.

Déjà on sait gré à Lorenzo Viotti de faire ce qu’on rêverait de chaque chef d’orchestre : un mot au public pour expliquer succinctement et avec des mots simples le programme, les oeuvres. On le sait d’expérience : cette abolition de la distance entre scène et salle rend le public plus disponible, plus attentif.

Premier bis, tout à fait inattendu : le motet de Mozart Ave verum corpus, l’une de ses dernières oeuvres, joué et surtout chanté debout par l’orchestre, sans explication. Le second est plus évident : la première danse hongroise de Brahms (l’une des trois que Brahms a lui-même orchestrées, d’un recueil initialement écrit pour piano à quatre mains)

Hollywood babylonien

J’avais moyennement aimé son film/comédie musicale La La Land, mais il faut reconnaître que le Franco-Américain Damien Chazelle, honoré de l’Oscar de la meilleure réalisation pour ce film de 2016, nous a sacrément bluffé avec son dernier opus, Babylon.

Tout est too much dans ce très long-métrage, 3 heures qui passent sans qu’on s’en aperçoive, malgré quelques scènes longuettes. Mais quel cinéma flamboyant, hymne à la grandeur éternelle d’Hollywood, même si quelques critiques y ont vu plutôt la décadence et le désastre. On n’a pas le souvenir d’avoir vu de longtemps une telle débauche de moyens, jamais gratuits, une tel soin du détail en même temps qu’un geste épique. Et quelle distribution ! Brad Pitt, Margot Robbie, le très émouvant Diego Calva et une ribambelle de seconds rôles exceptionnels.

C’est un film de saison pour les longs dimanches après-midi, pas pour les enfants, mais pour les adultes que nous sommes et qui avons la nostalgie d’un Hollywood que nous n’avons jamais connu.

Barenboim #80 : complexité, perplexité, admiration

À un homme malade, sérieusement malade selon ses propres déclarations, on doit d’abord adresser des vœux de meilleure santé, avant même de fêter son quatre-vingtième anniversaire.

Daniel Barenboim est né le 15 novembre 1942 à Buenos Aires, un an après sa compatriote Martha Argerich.

Le titre de ce billet reflète ce que l’on peut penser d’une personnalité de tout premier plan, un premier plan que Barenboim n’a pas toujours occupé ni conquis par ses seules qualités musicales.

Comme l’écrit Sylvain Fort sur Forumopera : « Le New York Times, dans un long article intitulé « Illness puts maestro on pause » rappelle l’ampleur de l’empire Barenboim. Son absence se fait d’autant plus cruellement sentir qu’il préside aux destinées de la Staatskapelle de Berlin, de l’orchestre du Divan, de la Staatsoper de Berlin – autant de formations pour lesquelles à travers le temps il a obtenu de généreuses subventions et des concours privés considérables. A la lecture de cet article, l’on comprend que Daniel Barenboim, s’il indique lui-même avoir vécu par ou pour la musique, aura aussi joué un rôle politique considérable dans l’univers culturel au sens large. »

Argentinian-born Israeli conductor Daniel Barenboim is pictured as he conducts the Vienna Philharmonic Orchestra during the New Year concert on January 1, 2009 in Vienna. AFP PHOTO/DIETER NAGL (Photo by DIETER NAGL / AFP)

Mais soyons clair: l’admiration l’emporte de loin sur la critique. Ne serait-ce que sur ce blog, les occurrences « Barenboim » se comptent par dizaines. Et ce n’est pas parce que, le 1er janvier dernier, il n’était plus que l’ombre de lui-même – un concert de Nouvel an crépusculaire – que ses derniers disques chez Deutsche Grammophon n’ajoutent vraiment rien à sa gloire (voir Le difficile art de la critique), qu’on doit oublier tout ce que le pianiste et chef d’orchestre nous a donné.

Je renvoie aux deux articles que j’avais consacrés à Daniel Barenboim… il y a cinq ans : Barenboim 75 ou l’artiste prolifique, Barenboim 75 première salve. Rien à changer dans mes choix de discophile, ni dans mes souvenirs de jeunesse. Les concertos et les sonates de Mozart, les concertos de Beethoven, les symphonies de Franck et Saint-Saëns, la 4ème symphonie de Bruckner, ce sont mes premiers disques… avec Barenboim.

Pour terminer sur un message heureux en lien avec la ville où Daniel Barenboim s’est établi depuis des lustres, j’avais aussi découvert par hasard – un CD trouvé dans un magasin d’occasions en Allemagne – l’équivalent à Berlin de la Marche de Radetzky à Vienne, le Berliner Luft du bien trop méconnu compositeur berlinois Paul Lincke… grâce à Daniel Barenboim, qui, au lieu de courir la poste comme nombre de ses confrères, adopte le tempo giusto d’une marche, dansée, chantée et sifflée.

Ici une vidéo que je ne connaissais pas, la fin d’un concert la Saint-Sylvestre 1997, dans la grande salle de la Staatsoper.