On va beaucoup parler de Camille Saint-Saëns cette année, et ce n’est que justice ! Le compositeur français, né en 1835, est mort il y a cent ans, le 16 décembre 1921.
Le magazine Classica de décembre/janvier lui consacrait sa une et un important dossier, très documenté
Le prochain Festival Radio France Occitanie Montpellier lui consacrera tout un ensemble de concerts. On sait déjà qu’il y aura de bonnes surprises discographiques (dans le droit fil de la « résurrection » il y a quatre ans du Timbre d’argent).
Saint-Saëns, je l’ai découvert de deux manières, d’abord au bac, l’épreuve « musique ». Parmi les oeuvres imposées figurait Le rouet d‘Omphale, l’un des poèmes symphoniques de Saint-Saëns. Je me souviens l’avoir analysé de long en large (pour rien, puisque je n’ai pas été interrogé là-dessus), et encore plus, de ne l’avoir jamais entendu en concert. Il est vrai que, dans les cinquante dernières années, il n’était pas de bon ton de programmer un compositeur si souvent présenté comme académique – dans la pire acception du terme – conservateur, voire réactionnaire.
Les versions discographiques ne se bousculent pas non plus. Le beau disque de Charles Dutoit est l’un des rares qui soient consacrés aux poèmes symphoniques de Saint-Saëns.
L’autre découverte, moins originale, à peu près à la même époque est celle du Deuxième concerto pour piano, mais dans une version bien particulière, liée à ma passion adolescente pour Artur Rubinstein (lire Un amour de jeunesse). Je ne sais plus à quelle occasion (une Tribune des critiques de disques sur France Musique ?) j’ai entendu pour la première fois ce qui allait rester ma version de référence, le premier des deux enregistrements stéréo d’Artur Rubinstein du 2ème concerto, en 1958, sous la direction d’Alfred Wallenstein.
Tout l’esprit de Saint-Saëns, de ce deuxième concerto qui selon George Bernard Shaw, « commence comme Bach et finit comme Offenbach » et particulièrement dans le deuxième thème de ce mouvement. Rubinstein y est inimitable.
Depuis lors, j’ai entendu souvent cette oeuvre en concert, mortellement ennuyeuse (oui certains pianistes et non des moindres y parviennent !) ou follement débridée.
Comme cette prestation de Fazil Say, qui aurait normalement dû déboucher sur un disque… qui ne s’est pas fait.
Mais sans aller chercher dans les versions historiques, on peut se féliciter des complètes réussites de Bertrand Chamayou et Jean-Philippe Collard, qui confirment que Saint-Saëns, joué avec le panache, l’imagination et la virtuosité qui sont les leurs, n’a rien d’un vieillard ennuyeux.
L’annonce de la mort de Claude Carrière m’a touché. Tant de souvenirs liés à sa longue présence sur France Musique. Le souvenir d’une personnalité singulière et chaleureuse.
L’oeil qui frise, la bienveillance d’un visage rarement triste, on ne pouvait qu’aimer Claude. Jamais du temps où je fus son directeur – de France Musique – , Claude Carrière n’est venu revendiquer quoi que ce soit. Pourtant de remaniement en réaménagement de grille – les « contraintes budgétaires » déjà comme prétexte ! – son incontournable Jazz Club du vendredi soir fut plusieurs fois menacé non pas de disparaître mais d’horaires réduits, de « directs » supprimés. Il faut savoir, se rappeler qu’un directeur d’antenne à Radio France n’est pas complètement libre de ses décisions. En l’occurrence, Claude venait plaider tranquillement mais fermement sa cause, que je partageais. Et le Jazz Club survécut, avec Claude et son complice Jean Delmas, aux velléités des « budgétaires » de la maison de la Radio.
Le dernier souvenir que j’ai de lui est récent : il y a quelques mois, je le voyais quasiment à chaque concert de Radio France, concert classique de l’Orchestre National ou de l’Orchestre philharmonique de Radio France. Il m’avait confié sa gourmandise de musique classique, après un si long compagnonnage avec le jazz, une gourmandise informée.
Me revient à ce sujet un autre souvenir, que je cite souvent quand je parle de ma « période France Musique » : j’avais souvent remarqué, déjà à la Radio Suisse romande, qu’en dehors des journalistes, les producteurs de radio qui « font » de l’antenne ne bénéficiaient d’aucune formation spécifique. Certains n’en avaient pas besoin, ils étaient comme naturellement doués pour l’exercice (la réalité c’est qu’ils travaillaient beaucoup ce « naturel »), mais d’autres le souhaitaient, y compris parmi les plus chevronnés. C’est ainsi que j’organisai durant une journée, et sur une base volontaire, une session qui réunit une dizaine de producteurs de France Musique désireux de confronter leurs expériences et de progresser encore. Claude Carrière qui n’en avait vraiment pas besoin, était du lot. Lorsque parmi les exercices proposés, je mis les présents dans une situation d’urgence – la nécessité d’annoncer un concert classique sans aucune préparation préalable – celui qui s’en tira avec tous les honneurs – et les félicitations de ses camarades spécialisés dans le classique – ce fut Claude. Tout simplement parce qu’en homme de direct, habitué aux aléas d’un club de jazz, il dit les choses sans fioritures, sans commentaires pseudo-musicologiques, et avec les seules informations dont avait besoin l’auditeur : les oeuvres au programme, les compositeurs, les interprètes.
Grâce à Renaud Machart, à qui j’emprunte ces photos postées sur Twitter, je me remémore aussi une sacrée aventure menée à l’automne 1998. Renaud et Claude m’avaient proposé un projet fou, de ceux qui seraient inimaginables aujourd’hui : une semaine en direct de New York ! Avec de vrais artistes, classiques et jazz, qui acceptaient de jouer le matin… pour être, décalage horaire oblige, en direct à 18 h sur France Musique.
Si je me rappelle bien, nous avions eu l’aide de l’Alliance française de New York, nous nous retrouvions dans un restaurant français, à partager les jeux de mots laids, et les blagues pourries dont Claude était un fabuleux pourvoyeur (Renaud Machart-Cuterie n’était pas en reste !).
Mais, comme il y a prescription, je veux raconter ici un souvenir cuisant, qu’à l’époque je n’avais raconté à personne (sauf à Claude, Renaud et l’administratrice de France Musique). Nous avions obtenu l’accord des artistes new-yorkais de se produire en direct, à la seule condition de ne pas passer par les circuits très réglementés des cachets, syndicats d’artistes etc… Tous avaient accepté un « dédommagement » forfaitaire de frais, mais le total était tout de même conséquent. Hors de question de procéder par virement international ! J’étais donc parti de Paris, et du bureau de l’administratrice de France Musique, avec une enveloppe bourrée de billets de banque (je me demande rétrospectivement ce qui serait arrivé si les douanes française ou américaine m’avaient interrogé sur ce « transfert »). Arrivé le dimanche – précédant la semaine de directs – dans l’après-midi à Manhattan, je m’en fus d’abord courir au magasin Tower Records près de Washington square, puis boire un verre dans un café. Mes « biftons » soigneusement planqués dans une poche intérieure de ma veste. Le café en question était quasi-désert, je m’installai à une table, posai ma veste sur une chaise à côté de la mienne, et entamai la discussion avec deux amis que je venais de retrouver.
Au moment de régler l’addition, plus de portefeuille, plus d’argent, plus de cartes bancaires ! Je n’avais pas pris garde à ce consommateur qui était venu se placer à la table à côté de la nôtre… La police new-yorkaise me dira que c’était le « truc » le plus utilisé par les voleurs. J’avais heureusement le ticket de caisse de Tower Records qui comportait le numéro de la carte bancaire avec laquelle j’avais réglé mes achats. Sinon plus rien ! et donc plus d’argent pour régler les artistes. Je ne raconte pas les complications à mon retour à Paris…
Salut Claude ! On sait que tu es en bonne compagnie là où tu les a rejoints…
Commandé il y a quelques semaines, j’ai enfin reçu ce double CD, si attendu.
Ce n’est ni le premier, ni le dernier billet que je consacre au pianiste andalou Rafael Orozco (1946-1996) : lire Un grand d’Espagne.
Voilà bien l’un des plus grands musiciens du siècle passé, un pianiste qui, depuis ma première rencontre avec lui (les concertos de Rachmaninov), n’a cessé de me surprendre, de m’émouvoir, de susciter une admiration toujours renouvelée, quelque soit le répertoire dans lequel je l’écoute.
En 2015, j’écrivais : il n’aura jamais la carrière discographique que son talent et sa personnalité hors normes auraient dû lui ouvrir. On en est réduit à rechercher ici et là, sur les sites de téléchargement, des Mozart, des Chopin enregistrés pour la bEMI, Albeniz et Falla gravés pour Valois/Auvidis (qui les ressort au compte-gouttes). Un conseil : dès que vous trouvez un enregistrement d’Orozco, achetez-le, écoutez et réécoutez-le/…./Qui nous restituera un jour le legs discographique de ce grand d’Espagne, trop tôt disparu ?«
Chopin ressuscité
Depuis 2015, la situation n’a guère évolué. C’est dire si ce double CD édité par Warner est plus que bienvenu. Jean-Charles Hoffelé y explique d’ailleurs les raisons d’une discographie erratique. D’abord EMI Londres, après le fulgurant succès d’un pianiste de 19 ans au prestigieux Concours de Leeds, puis, cornaqué par Alexis Weissenberg et son impresario, l’incontournable Michel Glotz, la branche française d’EMI, avant que Philips ne lui offre quelques très belles sessions (dont ne subsistent, disponibles, que les concertos de Rachmaninov avec Edo de Waart). Puis Valois/Auvidis. Et depuis sa mort prématurée en 1996, des suites d’une maladie qui a emporté tant de ses contemporains, les labels successifs de Rafael Orozco l’ont oublié, nous privant d’un héritage discographique où absolument rien n’est secondaire ou négligeable. Alors je repose la question : Warner (pour EMI) et Decca (pour les disques Philips) ne pourraient-ils enfin nous restituer les trésors qui dorment dans leurs placards ?
J’avais déjà réussi à trouver les Etudes de Chopin en CD il y a quelques années, au sommet de ma discothèque (avec l’opus 25 de Geza Anda), captées sous l’égide de Michel Glotz, salle Wagram à Paris en 1970 et 1971.
Je découvre aujourd’hui les Préludes, enregistrés au lendemain de Leeds, en décembre 1967, à Londres (l’opus 45 et l’opus posthume le seront à Paris en 1971).
D’autres diraient mieux que moi les caractéristiques de l’art pianistique de Rafael Orozco. Dans ces Préludes de Chopin, il n’emporte pas tout sur son passage comme une Martha Argerich, il ne creuse pas chaque sillon comme un Claudio Arrau, il ne surligne pas le romantisme de ce « journal de Majorque » comme tant de ses confrères. Il fait ce qu’il a toujours fait, une technique superlative au service exclusif du texte, la densité d’une sonorité jamais forcée, d’où sourdent immanquablement tendresse et émotion retenue.
C’est bien pourquoi on réclame que les autres Chopin de Rafael le magicien nous soient restitués
Je signale – parce que je l’ai trouvé récemment sur un site espagnol – un « live » du second concerto de Brahms, indispensable comme tout ce qu’on peut trouver de Rafael Orozco :
Cela fait longtemps que j’aurais dû évoquer cet illustre pianiste, par exemple l’année dernière dans la série Beethoven 250.
Hans Richter-Haaser est l’archétype du pianiste allemand, abreuvé aux sources les plus classiques, Beethoven, Brahms, Schumann. Il naît en 1912 à Dresde et meurt en 1980 à Brunswick. Sa carrière est relativement brève et tardive – la Seconde guerre mondiale l’interrompt de longues années. Il ne fait ses débuts à New York qu’en 1959 – il a 47 ans ! – et à Salzbourg en 1963.
Sur les traces de Brahms
En 1947 Hans Richter-Haaser s’installe à Detmold, une ravissante cité de l’actuel Land de Rhénanie du Nord-Westphalie, jadis chef-lieu du comté de Lippe. Où 90 ans plus tôt, Brahms a occupé, de 1857 à 1859, le poste de professeur de musique et de directeur de la société de chant de la Cour du prince Leopold III de Lippe. Une ville visitée lors de mon premier séjour en Allemagne (lire La découverte de la musique : France-Allemagne).
Dans le château de Detmold est conservé cet étrange piano ovale qui fut celui de Brahms.
Brahms qui, pendant son séjour à Detmold, entreprend son 1er concerto pour piano, compose ses deux sérénades pour orchestre, des Lieder, dont Unter Blüten des Mai’s spielt’ich mit ihrer Hand. Ce lied évoque une rencontre, celle d’Agathe von Siebold. Un été, il s’adonnera à sa nouvelle passion avec tant de fougue que Clara Schumann sera vexée qu’il ait rencontré une autre femme aussi vite. Son deuxième sextuor à cordes opus 36 fait, dans la première phrase, allusion à Agathe von Siebold : il contient en effet la suite de notes : la-sol-la-si-mi (en allemand : A-G-A-H-E). Peu après leurs fiançailles, Brahms change d’avis : il se sent incapable d’avoir une liaison. Il restera célibataire le restant de ses jours…
Beethoven d’abord
Richter-Haaser se fait repérer, heureusement, par quelques grands chefs et directeurs artistiques. Ce qui nous vaut une discographie certes restreinte mais d’une exceptionnelle qualité, pour la majeure partie consacrée à Beethoven.
Première salve Beethoven chez Philips : en novembre 1955 il enregistre aux Pays-Bas les sonates 8, 14 et 23, en mars 1956 les 21 et 28, en mai 1958 la 24, et en juin 1957 à Vienne il se joint à un prestigieux plateau – Teresa Stich-Randall, Hilde Rössl-Majdan, Anton Dermota, Paul Schöffler – pour la seule version enregistrée par Karl Böhm de la Fantaisie chorale de Beethoven
Walter Legge, le célèbre producteur d’EMI, l’attire dans son écurie et, de 1959 à 1964, va lui faire enregistrer, dans les mythiques studios d’Abbey Road, les concertos 3, 4, 5 de Beethoven (avec le Philharmonia dirigé par Giulini et Kertesz), treize sonates et les variations Diabelli.
Un coffret très précieux, un indispensable de toute discothèque.
Karajan, Sanderling, Moralt
Hans Richter-Haaser laisse au disque deux magnifiques concertos de Brahms : le second avec Karajan, magnifiquement capté en stéréo à Berlin, en 1957.
Le premier concerto (celui que Brahms entama à Detmold !) est capté « live » à Copenhague avec Kurt Sanderling :
Les collectionneurs connaissent quelques rares autres disques du pianiste allemand :
Les concertos de Grieg et de Schumann, gravés pour Philips, en 1958 à Vienne : ce n’est pas faire injure à Richter-Haaser que de noter que son Grieg est bien sérieux, et que l’accompagnement de Rudolf Moralt – dont c’était le dernier enregistrement ! – est bien plan plan !
Des sonates de Schubert
Deux concertos de Mozart avec Istvan Kertesz, reparus en CD en 1991 (pour le bicentenaire de la mort du compositeur) mais devenus introuvables
Et puis à nouveau Beethoven captés en concert en 1971 et 1978 à Leipzig avec le grand chef est-allemand Herbert Kegel.
Chick Coreaest mort hier, des suites d’un « cancer rare » selon les médias, à quelques semaines de son 80ème anniversaire.
C’est curieusement par et dans Mozart que j’ai découvert le jazzman. Il fallait être Harnoncourt pour réunir en 1989 deux personnages, deux personnalités aussi contrastées que Friedrich Gulda et Chick Corea pour enregistrer le concerto pour deux pianos de Mozart. Oserai-je dire, sans attenter à la réputation du pianiste autrichien, que les incursions de Gulda dans le jazz – même s’il pouvait être un improvisateur génial en concert – ne m’ont pas toujours convaincu ? Tandis que Chick Corea m’a toujours semblé être chez lui dans Mozart.
Autre témoignage très émouvant de la pratique mozartienne de Chick Corea, cette vidéo d’un concert partagé avec un autre géant du jazz… et du classique, Keith Jarrett, qui a dû renoncer à jouer, en raison d’une paralysie consécutive à deux AVC.
Il y a un autre disque que je chéris comme un trésor, Mozart encore cette fois avec Chick Corea et Bobby McFerrin. Une vision si libre et joyeuse, conforme à l’esprit d’un Wolfgang qui ne se privait pas d’improviser au clavier. « Cette pratique abandonnée depuis longtemps est l’un des éléments du style mozartien que le chef d’orchestre Bobby et le pianiste Chick Corea explorent dans The Mozart Sessions, qui comprend des enregistrements des Concertos pour piano n ° 20 de Mozart en ré mineur, K.466 et n ° 23 en la. Major, K.488, joué avec le Saint Paul Chamber Orchestra. Les sessions Mozart sont sorties en octobre 1996. Non seulement Corea joue ses propres cadences dans les concertos, mais lui et Bobby associent leurs improvisations individuelles pour conduire l’auditeur directement dans chacun des concertos. Ce qui rend ces improvisations si inhabituelles est le fait que Bobby et Chick, un pianiste de jazz, apportent leurs propres styles créatifs distinctifs à la musique de Mozart. L’improvisation était considérée comme un talent essentiel pour un pianiste de concert à la fin du 18e siècle. Mozart et Beethoven ont ébloui le public par leur talent d’improvisation » (Chick Corea : The Mozart Sessions)
Remarque liminaire sur le traitement médiatique de la crise sanitaire : tous les médias avaient annoncé un troisième confinement imminent, inévitable. Le titre du Journal du Dimanche du 24 janvier ne laissait aucun doute, et tous les spécialistes qui défilaient sur les plateaux de télévision faisaient carburer l’idée.
Et puis, voici qu’au terme d’un nouveau « conseil de défense » réuni le 29 janvier en fin d’après-midi, le Premier ministre annonçait qu’il n’y aurait pas de troisième confinement dans l’immédiat (option confirmée par le même hier soir) ! Oui, on s’apercevait tout d’un coup que le président de la République, son gouvernement faisaient de la politique, et décidaient de ne pas se laisser dicter leur choix par la rumeur médiatique et l’enflure des égos médicaux. Et ces pauvres médias, dépités, de parler de « volte-face », de « prise de risque » maximale de la part de l’exécutif. Preuve à nouveau que le pire n’est pas toujours sûr !
23 janvier : Jessye Norman et Chausson
J’ai découvert le Poème de l’amour et de la mer de Chausson, et quelques mélodies (dont la Chanson perpétuelle) du même Chausson, avec le disque Erato, demeuré pour moi insurpassé, de Jessye Norman (lire Les chemins de l’amour) où la grande soprano américaine, disparue il y a six mois, était accompagnée par Armin Jordan et l’ Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo et par Michel Dalberto
24 janvier : Berman et Schubert
Il y a une semaine je commençais, sur mon blog, une série sur les « ratages » de certains grands interprètes (voir Mauvais traitements) Entre-temps j’ai retrouvé une version étonnante, magnifique, un « live » du 11 mai 1980 à Moscou, du grand pianiste russe Lazar Berman (1930-2005) qui joue la dernière sonate (D 960) de Schubert. Une version disponible dans le coffret Lazar Berman de Brilliant Classics (Historic Russian Archives)
25 janvier : Klemperer, Karajan, Bach cherchez l’erreur !
Quand, au début des années 80, Reinhard Goebel et son ensemble Musica antiqua Köln publièrent chez Archiv Produktion leur enregistrement des Concertos brandebourgeois de Bach, ce fut la révolution. Jamais on n’avait entendus ce célèbre corpus aussi vif, décrassé, articulé (comme en témoigne le menuet du 1er concerto brandebourgeois).Au même moment, Karajan continuait à s’engluer dans une mélasse totalement incompréhensible. Le musée des horreurs c’est dans cet article :Mauvais traitements
26 janvier : quand ça plane pour Karajan
J’ai bien égratigné hier Herbert von Karajan (1908-1989) qui s’y est pris à deux fois pour bien rater les Concertos brandebourgeois de Bach.. Mais il y a tant de répertoires, tant de disques, où il est insurpassable. Personne n’a réussi comme lui ces miniatures orchestrales, ces intermezzi, entractes d’opéras, l’un de mes tout premiers disques (lire : Initiation/).Le chant du cor anglais, la beauté presque irréelle de l’orchestre, dans ce bref intermezzo de l’opéra de Francesco Cilea, Adriana Lecouvreur, sont tout simplement magnifiques :
27 janvier : Mozart à la folie
Pour célébrer le 265ème anniversaire de la naissance de Mozart… et prolonger la discussion entamée avant-hier sur les tempi parfois surprenants d’Herbert von Karajan, une version qui m’a toujours bluffé des trois divertimenti « salzbourgeois » (les Köchel 136, 137, 138) enregistrée en 1966 dans l’église de St Moritz (en Suisse) avec un effectif conséquent de cordes.
Dans le finale du K.136 on a l’impression que Karajan, avec ce tempo d’enfer, s’enivre de la virtuosité collective de « son » orchestre (comme il le fera en 1975 avec le finale de la 35ème symphonie). Peut-être pas très orthodoxe, mais jouissif !
28 janvier : sacré Verdi
Mozart est né un 27 janvier (1756), Verdi est mort un 27 janvier (1901). Voir La découverte de la musiqueMoins connues que son Requiem, les quatre pièces sacrées (Pezzi sacri) de Verdi sont quatre petits chefs-d’oeuvre. Ici dans version qui me les a fait découvrir, Zubin Mehta dirige les choeurs et l’orchestre philharmonique de Los Angeles
29 janvier : Papillon de nuit
L’une des valses les moins connues, l’une de celles que je préfère, de Johann Strauss, Le papillon de nuit / Nachtfalter . (lire Capitale de la nostalgie), ici dans la transcription au piano et l’interprétation admirables du grand Jorge Bolet, en récital à Carnegie Hall en 1974 :
30 janvier : Les voix de Chostakovitch
Un beau disque, dont j’ai eu le plaisir de faire la critique pour Forumopera.com, la part la moins connue, mais pas la moins intéressante, de l’oeuvre de Dmitri Chostakovitch (1906-1975) : mélodies, satires, romance, qui couvrent toute sa période créatrice. Une jeune interprète, Margarita Gritskova, à la hauteur de ses illustres devancières : La romance de Chosta
31 janvier : le dernier concerto
Je ne connais pas de plus belle, de plus parfaite introduction orchestrale du 27ème concerto pour piano K. 595 de Mozart : George Szell dirige Vienna Philharmonic / Wiener Philharmoniker en 1964, Clifford Curzon est au piano. Ma version n°1 !
1er février : Pot pourri
Le 1er janvier 2006, Mariss Jansons dirigeait son premier concert de Nouvel an à Vienne. Dans le programme un quadrille – une sorte de pot-pourri – le second quadrille des artistes op.201 (Johann Strauss en avait composé un premier), Künstler Quadrille. Mariss Jansons dirige évidemment les Vienna Philharmonic / Wiener Philharmoniker.Saurez-vous reconnaître les oeuvres cités par Johann Strauss ? Pas aussi facile qu’on le croit…
2 février : La brigade de fer
Au moment où s’ouvre le festival de musique contemporaine – Présences – à Radio France (lire Présence de Dusapin) j’ai envie de diffuser cette pièce de celui qui a incarné au début du XXème siècle « la » musique moderne, Arnold Schoenberg (1874-1951), le dodécaphonisme, la musique sérielle. Die eiserne Brigade / La brigade de fer est une pochade, une composition de circonstance pour célébrer « un an de camaraderie » sous les drapeaux de la Première guerre mondiale. Il y faut tout l’humour d’aussi merveilleux musiciens que les solistes de l’ Orchestre national de France :
3 février : Tous masqués !
En 1953, Walter Legge confiait au chef suisse, d’origine roumaine, Otto Ackermann, une fabuleuse série d’enregistrements d’opérettes de Johann Strauss (Wiener Blut déjà évoquée : les raretésdu confinement/) avec un cast de rêve dominé par Elisabeth Schwarzkopf et Nicolai Gedda. Dans l’opérette Une nuit à Venise, le refrain « Alle maskiert » (Tous masqués) me semble être d’une singulière actualité !
4 février : Cherkassky, Tchaikovski, Svetlanov
Cela fait longtemps que j’ai une double passion, pour le 2ème concerto pour piano de Tchaikovski (lire Le deuxième concerto), et pour l’un de ses interprètes favoris (deux versions au disque), le grand Shura Cherkassky (1909-1995), un pianiste qui semble appartenir à une espèce disparue.Ici une version captée au Japon en 1990 avec un autre géant, le chef Evgueni Svetlanov (1928-2002)
5 février : le chanteur polonais
Moi aussi j’ai eu la tentation de ne le considérer que comme un produit marketing, et puis j’ai écouté ses disques, je suis allé l’entendre en concert (Suffit-il d’être sexy ?). Je me suis rendu à l’évidence : Jakub Józef Orliński est un authentique musicien, il a une voix qui me touche (ce qui n’est pas forcément le cas pour tous ses collègues contre-ténors), il est extraordinairement sympathique et pas dupe de son statut de star montante.
D’abord une précision orthographique : il a longtemps été d’usage que la transcription des noms russes se fasse selon les normes des langues et pays concernés. Ainsi les Allemands écrivaient Schostakowitsch, et la plupart des Européens non anglophones, comme les Français : Chostakovitch. Désormais la norme internationale impose (?) d’écrire Shostakovich (comme s’il était connu de tous que [ch] se prononce [tch] !)
Je continuerai donc de parler de Chostakovitch, et, en l’occurrence, de la partie la moins connue de son œuvre. Son corpus symphonique n’a plus guère de mystères pour le mélomane, et, depuis que Riccardo Chailly – aidé par la campagne publicitaire d’une compagnie d’assurances – a donné une visibilité internationale à tout un pan de musiques divertissantes, suites de « jazz » et autres musiques de film, défrichées par Rojdestvenski et Neeme Järvi, nul n’ignore plus ce qui a longtemps permis à Chostakovitch de subsister. Quant au lecteur de Forumopera il connaît tout des turpitudes de Lady Macbeth de Mzensk,l’un des deux ouvrages lyriques (l’autre étant Le Nez, d’après la nouvelle de Gogol) régulièrement présents sur les scènes européennes.
L’œuvre vocale de Chostakovitch reste largement à découvrir, pas moins d’une vingtaine d’opus, s’étalant sur toute la carrière créatrice du compositeur, des Fables de Krylov en 1922 aux ultimes Poèmes du capitaine Lebiadkine en 1974. Et parmi ces opus, une prédominance de ceux dédiés à une voix de basse ! Quant à l’inspiration littéraire de ces mélodies, romances, fables, elle est, pour l’essentiel, russe : Krylov, Pouchkine, Lermontov, Dostoievski, Blok, Marina Tsvetaieva. Plus rarement anglaise ou japonaise, exotique à la manière d’un Ravel (les chansons grecques ou espagnoles) et à la toute fin de sa vie, une extraordinaire Suite sur des vers deMichel-Ange.
C’est dire si ce disque est doublement bienvenu ! D’abord par sa rareté : c’est un des seuls de toute la discographie qui soit exclusivement dédié à Chostakovitch, les références d’ordinaire citées (Galina Vichnevskaia par exemple) comportant d’autres compositeurs russes. Ensuite parce que la jeune mezzo russe, Margarita Gritskova, née en 1987 à Saint-Pétersbourg, et sa partenaire Maria Prinz ont fait un choix très judicieux de toutes les époques et de toutes les formes de composition vocale de Chostakovitch, en commençant par l’une des fables de Krylov (1922) et en terminant par une mélodie de la Suite Michel-Ange.
Il faut souligner – c’est devenu rare – que le livret de ce disque Naxos comprend tous les textes chantés en russe, et leurs traductions en allemand et en anglais. Remarquable introduction et commentaires de chacune des mélodies due à WIlhelm Sinkovicz (en allemand et en anglais seulement).
Il faut surtout, last but non least, vanter la prestation de Mademoiselle Gritskova. Un timbre d’or qui ne cherche pas à imiter d’illustres devancières, moins chargé, moins sombre qu’une Irina Arkhipova ou une Elena Obraztsova, une capacité remarquable à restituer le caractère si changeant de la mélodie chostakovienne, une diction qui donne toute leur puissance aux vers de Lermontov, Pouchkine ou Tsvetaieva. Jamais la monotonie ne gagne, ni l’ennui. Au contraire, à l’écoute de ce beau disque, le signataire de ces lignes s’est pris à se remémorer ses années d’études de russe, l’une des langues les plus belles, les plus poétiques, mais aussi l’une des plus difficiles, du monde !
Tout Chostakovitch est dans cette part moins connue de son oeuvre : satire, humour, gravité, poésie.
La jeune Margarita Gritskova tient son rang face à ses illustres devancières, c’est le moins qu’on puisse dire.
Je n’avais jamais fait attention jusqu’à hier (!) à ce que la date de naissance de Mozart coïncide avec celle de la mort de Verdi : Wolfgang est bien né un 27 janvier… 1756 à Salzbourg, et Giuseppe est bien mort un 27 janvier… 1901 à Milan
Une date propice au génie ? Sans aucun doute pour ce qui les concerne !
L’occasion, pour moi, de poursuivre le voyage dans mes souvenirs ou comment j’ai découvert Mozart et Verdi ! Et, à rebours sans doute du plus grand nombre, ce n’est pas d’abord par l’opéra que j’ai commencé, mais par la musique sacrée.
Mozart à la messe
Pour Mozart, je me rappelle un cadeau de Noël fait à quelqu’un de ma famille : le Requiem dirigé par Karl Böhm, un disque Philips/Fontana, enregistré en novembre 1956, avec un joli quatuor de solistes. Une version qui ne m’a jamais passionnée, que j’ai peu écoutée. Sauf pour la voix de Teresa Stich Randall… que j’ai découverte grâce à ce disque.
Je ne sais plus pourquoi, adolescent, je me suis intéressé à deux messes de Mozart en particulier, dont la messe dite « des moineaux« , l’oeuvre d’un Mozart de 19 ans, une messe brève (vingt minutes) qui porte ce surnom parce qu’un passage du Sanctus aux violons peut faire penser à un pépiement d’oiseaux. J’ai déjà raconté ici (L’été 73) la surprise qui avait été la mienne d’entendre cette messe dans le cadre d’un office du dimanche dans une église de Munich, et la qualité de l’orchestre et du choeur de l’église !
Verdi sacré
Mes souvenirs s’emmêlent à propos de Verdi (chez qui je suis – trop brièvement – passé l’été dernier : Parme, Toscanini, Verdi). Je pense avoir découvert ses quatre Pezzi sacri… avant son Requiem. Et dans la version de Zubin Mehta enregistrée à Los Angeles, un disque (peut-être acquis en solde ?) paru dans une collection de Decca France à couverture rose fuchsia très seventies
Et seulement après (une offre de mon club du disque suisse !) la version terrifiante du Requiem signée Solti (ma première chaîne stéréo Dual s’en est longtemps souvenue)
Cette version du Requiem a longtemps été la seule pour moi, celle qui m’a fait aimer Marilyn Horne (qui supporte l’adjectif anglais terrific), Pavarotti bien sûr, et l’immense Martti Talvela, mais m’a durablement éloigné de Joan Sutherland, très grande artiste que je respecte, mais dont je ne suis jamais parvenu à aimer ni la voix, ni le timbre, ni la diction.
Avec les concertos brandebourgeois de Bach, j’avais mal commencé. Je ne sais plus pourquoi (le prix? mon club du disque suisse – lire La découverte de la musique -?), la première version que j’ai eue en 33 tours est celle d’Otto Klemperer avec le Philharmonia (1961).
Pas convaincu je fus, pas convaincu je reste. Surtout à l’écoute du menuet du 1er concerto brandebourgeois :
A l’époque, je n’étais pas vraiment préoccupé par les questions d’interprétation « historiquement informée », mais quand je jouais ou j’entendais du Bach, j’avais l’intuition du tempo giusto. Et jamais, au grand jamais, ce que j’entendais là ne ressemblait à un menuet, à une danse, à une danse à trois temps (qui, comme la valse plus tard, prend appui sur le premier temps de la mesure.
Des années plus tard, lorsque je jetterai une oreille aux Brandebourgeois de Karajan – voir Karajan l’intégrale -(il s’y est repris à deux fois !), je finirai par trouver Klemperer presque guilleret !
Après cette version « Bonne nuit les petits » de 1964, il y a un très léger mieux vingt ans plus tard. Mais comment Karajan (et ses musiciens) pouvaient-ils à ce point se vautrer dans cette mélasse informe ? à rebours de tout ce qui se faisait autour d’eux !
En 1959, Karl Ristenpart et son orchestre de chambre de la Sarre, bien passés de mode depuis, donnaient ceci :
A la même époque, Jean-François Paillard qui n’a jamais prétendu, quand il ne l’a pas simplement refusée, à l’authenticité historique : à 13’30 »
Puis vinrent Nikolaus Harnoncourt et Reinhard Goebel, et soudain on entendit un menuet joué comme… un menuet !
On évoque moins souvent les versions hyper-virtuoses confiées au piano : la plus connue intitulée Arabesques sur Le Beau Danube bleu est due au compositeur polonais Adolf Schulz-Evler (1852-1905). Je ne connaissais pas cette captation en concert du plus grand pianiste russe vivant, Mikhail Pletnev (prononcer Plet-nioff). Epoustouflant !
En revanche je connais depuis longtemps ce qu’en faisait Shura Cherkassky (à qui il faudra vraiment que je consacre tout un billet !).
Et puis, en réécoutant le beau coffret qu’EMI avait consacré au grand Georges Cziffra (1921-1994) – tiens un centenaire à célébrer ? – je suis tombé sur ceci, la transcription de Cziffra lui-même. Qui laisse sans voix !
Je n’ai jamais entendu Le beau Danube à l’orgue. Dommage ce qu’en fait Jonathan Scott à Manchester ne manque pas d’allure !
J’ai gardé pour la fin le piano à bretelles, le bayan russe, ce magnifique interprète qui achèvent de me plonger dans un état de nostalgie avancée (lire Capitale de la nostalgie)
PS J’apprends à l’instant la disparition d’Henri Goraieb, personnalité aux multiples talents, qui fut l’une des voix les plus singulières de France Musique et que j’eus le privilège de connaître à ce moment-là. J’y reviendrai.