Anniversaires : privé / public

J’ai bien des raisons d’épingler la date du 7 décembre dans mon calendrier de coeur.

La première – et de loin – est la naissance de mon premier fils, un dimanche 7 décembre, huit ans après le décès de mon père, un mercredi 6 décembre. Impossible de ne pas voir dans cette quasi-coïncidence de dates le signe d’une vie plus forte que la mort. J’ai eu la chance d’être père jeune, je n’avais pas 25 ans quand P.F. est né, je me rappellerai, jusqu’au bout de mes jours, le regard d’un bleu profond d’un beau bébé blond dans la couveuse où on l’avait placé juste après un accouchement parfait dans une clinique parisienne du côté de la place Wagram.

Ce garçon, devenu grand, allait fêter ses 20 ans, puis ses 30 ans, en même temps que l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège ses 40 (2000) puis 50 ans (2010).

Tant d’images me reviennent de ces événements concomitants.

20/40 ans

En décembre 2000, je me devais, nouveau directeur général de l’Orchestre philharmonique de Liège, de marquer le 40ème anniversaire de la fondation de l’Orchestre. Pierre Bartholomée, son directeur musical depuis 1977, ayant claqué la porte au printemps 1999 (sans cet événement, je ne serais sans doute jamais devenu le DG de l’orchestre !), il était impossible de penser à le réinviter un an plus tard. Avec le nouveau délégué artistique que j’avais choisi, Stéphane Dado, nous fîmes une rapide prospection parmi les chefs d’une certaine notoriété pour voir qui accepterait de reprendre le programme inaugural de l’Orchestre en 1960. L’excellent Serge Baudo accepta l’invitation.

Pour la soirée du 7 décembre 2000, j’invitai les prédécesseurs de Pierre Bartholomée encore vivants, Paul Strauss (1967-1977) – mais celui-ci était aux Etats-Unis – et… Manuel Rosenthal, qui n’avait certes dirigé l’orchestre que durant un court mandat (1964-1967), mais qui, à 96 ans, était encore en forme olympique. Nous envoyâmes une voiture le chercher à son domicile de la Butte aux Cailles, organisâmes une réception à l’Hôtel de Ville de Liège où lui fut remise – mieux vaut tard que jamais – la médaille de citoyen d’honneur de la ville, et dans mon bureau une pause détente en fin d’après-midi avant que le concert de 20 h ne débute.

Je revois encore assis face à face, mon fils de 20 ans et le vieil homme de 96 ans qui lui racontait ses souvenirs de Ravel, de Gershwin… et ses débuts impécunieux de violoniste de salon. J’entends encore Rosenthal raconter que, repéré pour ses talents violonistiques, je ne sais plus qui le recommanda au Ritz où il était de coutume d’accompagner les dîners de riches clients par une sérénade. Arrivé dans le palace de la place Vendôme, on montre au jeune Rosenthal une petite pièce où il doit attendre qu’on lui fasse signe de se présenter dans le salon où il va jouer. Il est surpris d’entendre déjà jouer du violon, et du très beau violon : il entr’ouvre un épais rideau et il aperçoit… Fritz Kreisler en personne !

30/50 ans

Pour les cinquante ans de l’Orchestre, les conflits du passé étant apaisés, je tenais à ce que cet anniversaire réunisse, rassemble, ceux qui l’avaient porté à une excellence reconnue par toute la critique. J’avais souhaité, dès ma prise de fonction, prendre contact avec Pierre Bartholomée, puisque j’étais complètement étranger aux événements et aux circonstances qui l’avaient conduit à quitter son poste. L’ancien directeur musical de l’OPL étant par ailleurs un compositeur reconnu et honoré, je lui demandai s’il accepterait d’écrire une oeuvre pour « son » orchestre: il écrivit tout simplement une… Symphonie, qu’il me fit l’immense honneur de me dédier – j’en conserve précieusement la partition originale – mais il hésita longtemps avant d’accepter de la diriger lui-même.

(Une photo rare : de gauche à droite Louis Langrée, Pierre Bartholomée, Pascal Rophé)

Paul Strauss qui avait toujours été un formidable et bienveillant conseiller – je ne manquais jamais de l’inviter au concert lorsqu’il était en Belgique – Paul Strauss était mort en juin 2007 à Bruxelles.

Mais Louis Langrée (2001-2006) comme Pascal Rophé (2006-2009) avaient accepté de participer à un concert à tous égard inédit : jamais dans le monde on n’avait célébré un anniversaire en réunissant, dans une même soirée, trois chefs d’orchestre.

(Les trois chefs, le directeur de l’Orchestre et la princesse Astrid de Belgique)

Pierre Bartholomée dirigea sa Symphonie, Louis Langrée la 2ème suite de Daphnis et Chloé de Ravel, et Pascal Rophé le Sacre du printemps de Stravinsky. Ce fut un superbe concert. Et j’eus la joie d’avoir à mes côtés mes deux fils, l’aîné 30 ans, le second 28 ans.

Trois ans après cet anniversaire, le père devenait grand-père, le fils devenait père. Il le sera très bientôt à nouveau !

Les raretés du confinement (III)

« Depuis le reconfinement intervenu en France le 30 octobre dernier, j’ai entamé la diffusion d’une nouvelle série d’enregistrements, tirés de ma discothèque personnelle, qui présentent un caractère de rareté, une oeuvre inhabituelle dans le répertoire d’un interprète, un musicien qui emprunte des chemins de traverse, un chef qui se hasarde là où on ne l’attend pas… «

Après les épisodes Les raretés du confinement I et II, voici le troisième (et avant-dernier?) :

23 novembre : Carlo Maria Giulini et Schumann

C’est un Carlo-Maria Giulini dans la force de l’âge – il a 44 ans – qui enregistre pour EMI le 2 juin 1958 ce qui reste pour moi la version de référence de l’ouverture de Manfred – poème dramatique en trois parties de Schumann (1852). Tout y est: la fougue implacable des trois premiers accords, les émois romantiques du héros, tempête et tendresse mêlées, un orchestre qui chante éperdument. Vingt ans plus tard le chef ne retrouvera pas le même élan à Los Angeles pour Deutsche Grammophon.

24 novembre : Armin Jordan, Audrey Michael et Schubert

Schubert: Messe n°6 D 950

Audrey Michael/ Brigitte Balleys/ Aldo Baldin/ Christoph Homberger/ Michel BrodardChoeur de chambre Romand

Orchestre de la Suisse Romande, direction Armin Jordan – Cascavelle/Erato (1987)

Tout est rare dans ce disque : c’est le moins connu de la discographie du très regretté Armin Jordan (1932-2006). La dernière messe de Schubert, sa 6ème, est énigmatique, ce sublime « Et incarnatus est » écrit pour deux ténors et une soprano. Dans la version/vision d’Armin Jordan, la plus fervente, la moins « opératique », de toute la discographie de cette oeuvre, le miracle vient du parfait mélange des voix des ténors Christoph Homberger et Aldo Baldin, mais surtout de la sublime soprano suisse Audrey Michael.

Ce passage me bouleverse à chaque écoute. Je le dédie à mon père, disparu il y a 48 ans, le 6 décembre 1972.

25 novembre : Une formidable Miss Julie

Sur Forumopera, j’écrivais ceci à propos de l’opéra Miss Julie du compositeur anglais William Alwyn ;

J’y ai… entendu, aussi bien dans le traitement de l’orchestre que de la ligne vocale, des réminiscences de Korngold (Miss Julie a vocalement tant en commun avec la Marie de Die tote Stadt !), Schreker, Zemlinsky, tout ce début de XXe siècle viennois. Les rythmes et les langueurs de la valse parcourent tout l’ouvrage, et on soupçonne Alwyn d’avoir un peu abusé de l’accord de septième ! Si l’on ne craignait le cliché, on reconnaîtrait dans cette Miss Julie une écriture très… cinématographique. Alwyn n’a pas oublié son premier métier et manie à la perfection les effets dramatiques, la description des atmosphères

Lire l’article ici : Le confinement de Julie

26 novembre : Maradona et le tango

#Maradona Je lis cette anecdote : « Juillet 1984. Stade San Paolo, à Naples. Les notes d’ El Choclo s’égrènent sur la pelouse, dans les tribunes italiennes. Un homme en a presque les larmes aux yeux. Cette musique l’émeut depuis toujours. Il l’a en lui, ce son. Ce jour-là, El Choclo, un incontournable tango de 1903, est joué en son honneur. En guise de bienvenue. L’homme, c’est Diego Maradona. Le mythique n°10 argentin va faire rêver les supporters du Napoli des années durant… »Je retrouve dans ma discothèque un CD de Stanley Black (1913-2002), compositeur, chef, arrangeur britannique, avec ce célèbre tango, El Choclo. Angel Villoldo l’écrit en 1903, plusieurs versions s’ensuivent, dont une, en 1947, avec des paroles du poète Enrique Carlos Discepolo, que chante Libertad Lamarque dans Le Grand Casino de Luis Buñuel.

27 novembre : un Beethoven tchèque

En 1962, en pleine guerre froide, le pianiste tchèque Ivan Moravec (1930-2015) – voir Beethoven: le piano d’Ivan Moravec– est invité une première fois aux Etats-Unis, où il enregistrera plusieurs disques pour le label Connoisseur Society. En 1963, avec son beau-frère, le chef autrichien d’origine tchèque, Martin Turnovsky (1928-), il grave l’une des plus belles versions du Quatrième concerto de Beethoven avec un orchestre composé de musiciens de Vienna Philharmonic / Wiener Philharmoniker.

28 novembre : La liberté de la presse

Sibelius: Finlandia (version chantée) extrait de la Musique pour célébrer la presse (1899)

Tandis qu’en France on manifestait aujourd’hui pour la liberté de la presse, on peut rappeler que l’oeuvre la plus célèbre de Jean Sibelius – Finlandia – a fait partie initialement de la Musique pour la célébration de la presse (créée le 3 novembre 1899) pour soutenir la liberté de la presse finlandaise face à l’occupant russe. Au point que, dans ses diverses versions, Finlandia est devenue comme un second hymne national. Ici une version moins souvent donnée que la version purement orchestrale, arrangée par Sibelius lui-même en 1938 pour choeur d’hommes et orchestre, puis le 7 décembre 1940 pour choeur mixte.

29 novembre : Scarlatti et Martha Argerich

#MarthaArgerich #Scarlatti Scarlatti : Sonate K. 141

Sauf erreur de ma part, Martha Argerich n’a jamais enregistré de sonates de Scarlatti en studio. En revanche, il y a de multiples versions de concert – comme ici le 13 juin 2018 à Singapour – de « sa » sonate K 141. Un miracle toujours renouvelé !

30 novembre : mon concerto de Beethoven

#Beethoven250

Des cinq concertos de Beethoven, le Troisième est mon préféré, comme je le raconte ici (https://jeanpierrerousseaublog.com/…/beethoven-250-xvi…/). Dans ma discothèque, une rareté, un « live » capté à Moscou en 1976 sous les doigts brûlants d’Emile Guilels, Kurt Masur dirigeant l’orchestre symphonique d’URSS.

1er décembre : Du très beau piano

Dans deux beaux coffrets de piano (lire https://jeanpierrerousseaublog.com/2020/12/01/le-beau-piano/) une version pleine de fièvre romantique du concerto pour piano n°1 de Chopin, avec le jeune Eric Heidsieck, Pierre Dervaux et l’orchestre Colonne, enregistrée en 1961:

2 décembre : les sons magiques de Nicolai Gedda

Grâce à un admirateur de Nicolai Gedda (1925-2017) – j’en suis un aussi, lire Le Tsar Nicolai – je redécouvre cette pépite cachée dans le coffret Icon/Warner consacré au ténor suédois, ce sublime air tiré de l’opéra « La reine de Saba » de Károly Goldmark (1830-1915) : Magische Töne

A-t-on jamais mieux chanté ?

3 décembre : VGE, l’accordéon et Tchaikovski

#VGE

Les médias ont rappelé, à l’occasion du décès de l’ancien président de la République (lire Giscard et la princesse) le goût de Valéry Giscard d’Estaing pour le piano à bretelles, l’accordéon, instrument populaire par excellence.Mais on sait peu que le premier compositeur « classique » à faire entrer l’accordéon dans l’orchestre fut Tchaikovski, qui, écrivant sa Suite n°2 pour orchestre en 1853, fait appel à quatre accordéons (en l’occurrence des « Bayan », l’accordéon russe inventé en 1850 !). Ecoutez bien à 2′ du début du « scherzo » de cette suite l’intervention des accordéons.Hommage par la même occasion au grand chef Antal Dorati (1906-1988) qui a signé une version définitive des quatre Suites pour orchestre de Tchaikovski

4 décembre : Milstein et Saint-Saëns

J’ai eu beau en écouter, en programmer maintes versions : le Troisième concerto pour violon de Saint-Saëns, dédié à et créé par le grand Pablo de Sarasate en 1880, c’est pour moi l’indépassable Nathan Milstein (1903-1992) – lire Nathan Milstein, le violon de mon coeur) accompagné à la perfection par le trop oublié Anatol Fistoulari (1907-1995)

Camille Saint-SäensConcerto pour violon n°3 op.61Nathan Milstein, violonPhiharmonia Orchestra, dir. Anatol Fistoulari (enr. 1959) / EMI

Giscard et la princesse

A force d’avoir été longtemps présenté comme le plus jeune ministre, le plus jeune président, on a fini par oublier que Valéry Giscard d’Estaing avait atteint un âge canonique : 90 ans le 2 février dernier. Avec 48 heures de retard, Happy Birthday Mr. President !

C’est si loin la présidence de Giscard, si flou aussi, injuste souvent.

Les circonstances de la vie m’ont fait approcher Giscard à quelques reprises, sans que je l’aie souhaité. Trois souvenirs me reviennent, dont un, étrange et récent.

1982, je suis jeune attaché parlementaire d’un nouveau député de Haute-Savoie, à Thonon-les-Bains. Pour je ne sais plus quelle raison, le président battu l’année précédente s’est annoncé dans la sous-préfecture des bords du Léman. D’abord un petit déjeuner avec quelques élus locaux, Giscard était l’invité la veille d’une émission de télévision suisse, les participants sont pétrifiés quand la haute stature de l’ancien président pénètre dans la salle à manger du bistrot où une table a été dressée. J’essaie de dérider l’atmosphère en félicitant VGE pour sa prestation de la veille…Le petit déjeuner sera à peine plus animé, personne n’osant engager la conversation avec quelqu’un qui ne suscite pas vraiment la familiarité ! Nous rejoignons ensuite à pied l’Hôtel de Ville tout proche où le Maire – élu en 1980 -a prévu de recevoir Giscard en compagnie de son prédécesseur Georges Pianta, qui avait été élu à l’Assemblée Nationale en 1956 la même année que l’ex-président. S’ensuit un dialogue extraordinaire. Georges Pianta pour montrer sa grande proximité avec son ancien collègue s’adresse à Giscard en le tutoyant d’abondance – je perçois une certaine crispation dans le visage impassible de l’interpellé – Giscard lui répond en commençant par : « Georges, je crois que nous nous tutoyons… » L’impertinent était renvoyé dans ses cordes… (Cela rappelle une anecdote tout aussi célèbre concernant Mitterrand : un obscur secrétaire fédéral de province accueillant le patron du PS à sa descente de train lui demande « Camarade je peux te tutoyer n’est-ce pas ? » Réponse : « Vous faites comme vous voulez » !)

1985, je suis en Auvergne l’été pendant une semaine politique. Impossible de ne pas inviter le député du coin, Giscard lui-même, qui, en toute chimplichité (!) arrive au volant de sa voiture pour déjeuner avec les jeunes présents et une brochette d’élus ruraux. Je surprends à la fin du repas un dialogue entre le maire d’une petite commune et l’ancien président, l’élu évoque un petit problème à régler, le député de lui répondre : « Vous me faites une petite note sur le sujet ? »… On ne se refait pas !

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2012, 31 octobre au Théâtre des Champs-Elysées à Paris. Liège a décidé un déploiement en force – un concert exceptionnel avec les forces de l’Orchestre philharmonique de Liège, et celles de l’Opéra royal de Wallonie, choeur et orchestre, sous les baguettes de leurs directeurs musicaux Christian Arming et Paolo Arrivabeni. Pour promouvoir la candidature de la Cité ardente à l’organisation d’une Exposition internationale en 2017 – quelques semaines plus tard c’est la capitale du si démocratique Kazakhstan, Astana, qui sera choisie – !

Plusieurs personnalités sont attendues, dont l’ancien président de la République et son épouse. Le hasard fait que je me trouve sur le trottoir devant le théâtre de l’avenue Montaigne, lorsqu’arrive la voiture de Giscard, et en dehors d’un chargé de protocole de la Mairie de Paris, personne n’est présent pour accueillir et prendre en charge quelqu’un qui a droit à certains égards protocolaires. Je comprends d’un regard que je vais devoir me transformer pour quelques longues minutes en « accompagnateur » du couple Valéry-Anne Aymone. Je les conduis au premier étage du théâtre dans un petit salon réservé aux hôtes de marque, en sa qualité de plus haute personnalité française présente c’est à VGE que reviendra d’accueillir le Prince Philippe de Belgique (il ne deviendra Roi que l’année suivante à l’abdication de son père Albert) et sa femme la Princesse Mathilde. Pour passer le temps, j’explique à Giscard Liège, le programme du soir, César Franck, etc. Il fait mine de s’intéresser à ce que je lui raconte. Arrive bientôt le couple princier, Giscard retrouve tous les réflexes du grand séducteur qu’il a été, et fait un numéro de charme incroyable à Mathilde, il lui explique le programme du concert, le grand intérêt qu’il éprouve pour César Franck (!) et la jeune princesse de lui répondre qu’elle et son mari ont beaucoup aimé le spectacle de réouverture de l’opéra de Liège, quelques semaines plus tôt : un opéra de jeunesse du père Franck, Stradella. Preuve que les grands de ce monde peuvent parfois échapper aux banalités d’usage. La future reine de Belgique et le vieux président dissertant sur Franck, c’est un souvenir que je ne suis pas près d’oublier…

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(Article publié le 4 février 2016)

Le beau piano

Erato/Warner nous gâte en cet automne confiné.

D’abord un coffret Samson François (à l’occasion, j’imagine, du cinquantième anniversaire de sa disparition) : je n’en ai pas bien compris la nécessité.

Nous avions déjà eu il y a dix ans une édition complète « remastérisée »

Mais les deux très bonnes surprises – de superbes cadeaux à offrir à ceux qu’on aime ! – sont ces coffrets consacrés, l’un à Pierre Barbizet (1922-1990), l’autre à Eric Heidsieck, 84 ans depuis le 21 août dernier.

Deux très grands musiciens français, mais qui font la démonstration, chère à l’ami Alain Lompech, qu’il n’y a pas une « école française de piano », comme tant de mauvais clichés colportés au fil des ans et des critiques veulent nous le faire accroire (comme il n’y a pas une « école russe » ou une « école allemande »). On peut difficilement imaginer talents plus dissemblables que le Marseillais Barbizet et le Rémois Heidsieck. Mais qu’on est heureux de retrouver leur précieux legs discographique !

Pierre Barbizet

Pour être honnête, il y a peu de nouveautés dans le coffret Barbizet, puisque tous ses disques avec Christian Ferras ont été à de multiples reprises édités et réédités (je reste surpris qu’en 1958 – alors que tous les grands labels étaient passés à la stéréo depuis 1954-1955 – les sonates de Beethoven aient été enregistrées seulement en mono)

Mais un disque de sonates de Beethoven, enregistrées en 1979, où la liberté créatrice de l’interprète compte plus que la stricte précision technique.

Le quatuor avec piano de Schumann avec le quatuor Parrenin resté étrangement inédit. Et surtout peut-être la réédition d’un double CD Chabrier (les 4 mains avec Jean Hubeau) naguère certes édité en CD, mais depuis longtemps devenu introuvable.

C’est sans doute là, malgré des limites techniques audibles, que s’entend le mieux la poésie heureuse de Pierre Barbizet.

Eric Heidsieck

Jeune comme aujourd’hui, le pianiste Eric Heidsieck porte beau. Et il y a dans son jeu cette fière et altière allure.

Je ne l’ai jamais entendu en concert (à la différence de Pierre Barbizet), mais, pour je ne sais quelle raison, j’ai assez tôt collectionné ses enregistrements, quand ils étaient disponibles, souvent dans d’impropables collections économiques.

C’est avec lui – et son voisin champenois, Jean-Philippe Collard – que j’ai découvert le piano de Fauré. Puis j’ai aimé l’irrésitible fougue de ses concertos de Mozart, où un grand chef belge aujourd’hui bien oublié – André Vandernoot (1927-1991) partageait ses élans juvéniles.

Même si ses sonates de Beethoven n’étaient pas mon premier choix (Kempff !) elles n’étaient jamais très loin de ma platine.

Eric Heidsieck s’est fait le champion du maître de Bonn – ce qui était plutôt insolite pour un pianiste français dans les années 60. A plusieurs reprises, il en a donné l’intégrale en concert, notamment au Japon où il est l’objet d’une véritable vénération, alors qu’il est devenu très rare dans son pays natal !

Et puis ces raretés – que j’ignorais ! étaient-elles même jamais parues en CD ? – Hindemith, les trois sonates de 1936, Haendel, ces suites que Heidsieck mettait fréquemment à ses programmes (et qu’un Richter ne dédaigna pas de jouer à la Grange de Meslay), et finalement assez peu de musique française, à la notable exception de Fauré, souvent en duo avec sa femme Tania.

Découverte aussi pour moi que ce 1er concerto de Chopin, que Pierre Dervaux, à la tête de l’orchestre Colonne, empoigne avec une fièvre contagieuse.

Beethoven 250 (XVI) : le Troisième concerto pour piano

Des cinq concertos pour piano de Beethoven, le Troisième est, de loin et de longtemps, mon préféré. Je ne me suis jamais lassé de l’entendre et de le réentendre, sous les doigts les plus divers, aussi souvent que possible en concert.

La tonalité d’ut mineur ? ce début éminemment romantique à l’orchestre – que tant de chefs ratent ou banalisent ? cette sorte de perfection formelle, que je n’ai jamais cherché vraiment à analyser, l’impression qu’il n’y a rien de trop ou de répétitif ? Tout cela et sans doute des souvenirs de jeunesse qui se sont à jamais gravés dans ma mémoire. Comme ce passage du film de François Reichenbach sur Artur RubinsteinL’Amour de la vie – que j’étais allé voir trois fois de suite en 1970 à Poitiers lorsqu’il était sorti au cinéma: à 1h13‘ sous le ciel d’Israël, Artur Rubinstein répète cette fin si mystérieuse du premier mouvement du 3ème concerto – sous la direction du jeune Zubin Mehta. Ces images continuent de me bouleverser.

Bien plus tard, j’ai retrouvé intacte la magie que dégage ce film dans cet enregistrement capté à Amsterdam, l’entente entre le magnifique vieillard et le jeune Bernard Haitink est indépassable.

En concert, j’ai eu mon lot de déceptions. De l’aveu même de pianistes et de chefs qui me l’ont confié, l’oeuvre est plutôt tricky. Elle ne tombe pas naturellement sous les doigts ni la baguette (moins par exemple que les deux premiers concertos ou l’Empereur)

Mais de grands souvenirs, j’en ai : en 1974, dans le cadre du festival de Lucerne (lire La découverte de la musique : Lucerne), Daniel Barenboim accompagné par… Zubin Mehta dirigeant l’orchestre philharmonique de Los Angeles. Pas grand chose à voir avec la version que j’avais en 33 tours, du fougueux Daniel bridé par un Klemperer plus hiératique que jamais.

En 1990, le pianiste allemand Christian Zacharias – lire L’audace du public – faisait ses débuts à Genève (!) en remplaçant un jeune collègue malade. L’entente avec Armin Jordan et l’Orchestre de la Suisse romande fut immédiate, totale. En 1994 les Amis de l’Orchestre éditaient les cinq concertos donnés en concert.

Souvenir plus récent de Maria-Joao Pires, à qui l’oeuvre semble aller si bien, avec Claudio Abbado er le Mahler Chamber Orchestra. Etonnant qu’elle ne l’ait jamais gravé au disque !

Mais grâce au disque (et au DVD) mon appétit de grandes versions « live » de ce concerto peut être assouvi.

Rudolf Serkin et Rafael Kubelik en 1977 c’est quelque chose !

En 2005 à Lucerne, le miracle se produit entre deux artistes – Alfred Brendel et Claudio Abbado – qui n’ont plus rien à prouver et qui pourtant semblent nous faire redécouvrir l’oeuvre.

Au hasard de mes visites chez Melomania (38 bd St Germain à Paris) j’avais trouvé un étonnant CD en import japonais, comme je le racontais il y a quatre ans : Monique de la Bruchollerieun peu comme Yvonne Lefébure (Clavier pas tempéré), c’était pour moi un nom, entouré de mystère (privée de l’usage de ses mains à 40 ans après un grave accident de la route, morte à 57 ans). Et ici je l’entends, je la découvre plutôt, fulgurante, incandescente, passionnée dans mon concerto préféré de Beethoven (le 3eme)  une captation stéréo de concert de 1966, à Budapest, avec le grand Janos Ferencsik dirigeant son orchestre d’Etat hongrois. Il y a bien quelques notes à côté, des traits un peu boulés, mais quelle ardeur, quel son, quelle autorité ! Et c’était sans doute l’un des derniers concerts de la pianiste avant son terrible accident.

Mais s’il y a une version de concert que je place au-dessus de tout, depuis que le label hollandais bon marché Brilliant Classics a eu l’heureuse idée d’éditer, c’est celle d’Emil Gilels captée en 1976, dans le cadre d’une intégrale des concertos dirigée par Kurt Masur à la tête de l’orchestre symphonique de l’URSS.

Electrique, magistral !

Beethoven 250 (XV) : le piano d’Ivan Moravec

J’évoquais, il y a quelques jours, l’excellente surprise que constitue le coffret édité par Supraphon en hommage au pianiste tchèque Ivan Moravec (1930-2015) – lire Légendaires -.

Il faut absolument écouter – pour ce qui me concerne, c’est une découverte – les Beethoven, sonates et concertos, que le pianiste tchèque a gravés pour l’essentiel au début de sa carrière. Et en grande partie à New York où la Connoisseur Society – un label fondé par Alan Sliver et James Goodfriend (un tel patronyme ne s’invente pas!) pour aider à faire connaître les musiciens venus de l’autre côté du Rideau de fer – l’avait invité dès 1962.

Il y a, dans ce coffret :

  • les concertos n°3 (dir. Vaclav Neuman, 1979), et n°4 (dir. Martin Turnovsky, 1963)
  • les sonates 8, 14 (New York 1964), 23 (New York 1966), 26 (New York 1969)
  • les bagatelles op.33/4 et WoO 59 « à Elise » (New York 1970)

Tout est admirable, la technique superlative du pianiste qui se fait oublier, un art de phraser, même dans les passages les plus vétilleux, et une prise de son magnifique… véritablement de connaisseur !

Les raretés du confinement (II)

Comme je l’écrivais le 11 novembre dernier – Les raretés du confinement :

« Depuis le reconfinement intervenu en France le 30 octobre dernier, j’ai entamé une nouvelle série d’enregistrements, tirés de ma discothèque personnelle, qui présentent un caractère de rareté, une oeuvre inhabituelle dans le répertoire d’un interprète, un musicien qui emprunte des chemins de traverse, un chef qui se hasarde là où on ne l’attend pas… « 

Récapitulons donc la deuxième décade de ce confinement, qui n’est pas près de se terminer même si on nous promet des « allègements ».

12 novembre

L’art du chef allemand Hermann Scherchen (1891-1966) a été abondamment documenté ces dernières années, et récemment par la réédition de son cycle des symphonies de Beethoven.

Mais sauf erreur je n’ai jamais vu reparaître un disque (partagé avec Julius Rudel) d’ouvertures d’Offenbach et Suppé publié jadis par MCA Classics. Et pourtant Scherchen dirigeant Offenbach c’est quelque chose !

13 novembre

En hommage à toutes les victimes des attentats du 13 novembre 2015, cette version inattendue et bouleversante de la Quatrième symphonie de Mahler dirigée par… David Oïstrakh, enregistrée à Moscou en 1967

14 novembre

La cantatrice américaine Teresa Stich-Randall (1927-2007) est restée dans la mémoire collective et discographique comme une interprète d’élection de Mozart (à Aix-en-Provence) et Richard Strauss. Dans un disque portrait enregistré en 1962 elle explore d’autres répertoires, comme cet air « Depuis le jour« , sommet d’érotisme, tiré de l’opéra Louise de Gustave Charpentier (1860-1956)… et non Marc-Antoine Charpentier comme indiqué sur la pochette du disque !!

15 novembre

J’ai une passion pour les mélodies avec orchestre de Richard Strauss. En dehors des Vier letzte Lieder et une petite dizaine d’autres très souvent enregistrées, la discographie des 200 mélodies – dont plus d’une trentaine avec orchestre – est plutôt maigre. J’aime beaucoup ce disque – devenu introuvable, jamais réédité semble-t-il – du ténor Siegfried Jerusalem accompagné par Kurt Masur et le Gewandhausorchester de Leipzig

16 novembre

Le 7 novembre j’évoquais la formidable version de la 4ème symphonie de Brahms enregistrée à Londres, en 1962, par Fritz Reiner avec le Royal Philharmonic Orchestra. En 1959, le chef américain d’origine hongroise grave, pour Decca, avec les Vienna Philharmonic / Wiener Philharmoniker le Requiem de Verdi et d’ébouriffantes Danses hongroises de Brahms (ainsi qu’un bouquet de Danses slaves de Dvorak).Le sévère Fritz Reiner se lâche complètement dans cette 6ème danse hongroise, fait rugir les pupitres viennois, et donne une touche authentiquement magyar à ces oeuvres si rebattues.

17 novembre

Le chef australien d’origine américaine Charles Mackerras est né le 17 novembre 1925 (et mort il y a dix ans le 14 juillet 2010). Il a laissé une abondante discographie où figurent des Mozart, Haydn, Beethoven exceptionnels, bien sûr les opéras de Janacek et la musique tchèque dont il avait appris les secrets auprès de Vaclav Talich. Comme beaucoup de ses contemporains, Charles Mackerras pratiquait un art, aujourd’hui oublié, celui de l’arrangement. On connaît Gaîté parisienne fabriquée par Manuel Rosenthal à partir d’airs d’Offenbach, un peu moins les suites d’orchestre tirées des opéras de Richard Strauss par Antal Dorati ou Erich Leinsdorf, moins encore le formidable Graduation Ball, un ballet signé Dorati à partir de pièces de Johann Strauss.

Mackerras lui s’est livré à deux arrangements très réussis, Pineapple Poll à partir d’opérettes d’Arthur Sullivan et The Lady and the Foll qui compile habilement airs plus ou moins connus d’opéras de Verdi.

18 novembre

Vous avez aimé avant-hier Fritz Reiner dans une foudroyante 6ème danse hongroise de Brahms avec les Vienna Philharmonic / Wiener Philharmoniker ? que penserez-vous de cette 5ème danse hongroise cravachée (et jouée comme le faisaient les ensembles de musique tzigane dans les restaurants et cabarets de Budapest) ?

19 novembre

Le samedi 23 décembre 1995, j’avais décidé de consacrer, sur France Musique, toute une journée à Elisabeth Schwarzkopf (1915-2006), pour son 80ème anniversaire. La cantatrice avait accepté de quitter sa maison près de Zurich, de venir passer la journée à Paris. Le regretté Jean-Michel Damian (Une voix de radio)l’avait reçue dans son émission de l’après-midi, qui exceptionnellement avait lieu dans le Studio 104 (à l’époque le plus grand) de la Maison de la Radio, archi-comble en cette avant-veille de Noël. J’avais signalé à J.M.Damian que l’enregistrement préféré de la cantatrice elle-même était l’opérette Wiener Blut de Johann Strauss qu’elle avait enregistrée en 1953 avec le jeune Nicolai Gedda, et en particulier ce duo. Une réussite miraculeuse, la perfection stylistique de l’accompagnement du chef suisse Otto Ackermann, cette sublime valse suspendue…. à 1’18

20 novembre

Un disque trouvé jadis à Londres et depuis précieusement conservé, réédité récemment dans la collection Eloquence, l’ambiance unique des dernières nuits des Prom’s et en 1972 la participation exceptionnelle de la grande Jessye Norman dans deux des WesendonckLieder de Wagner, la direction du si regretté Colin Davis (1927-2013)

21 novembre

Ce n’est pas la part la plus importante du legs discographique du regretté Mariss Jansons (1943-2019) mais le chef letton donne le panache nécessaire à ce morceau de bravoure célèbre du violoniste et compositeur roumain Grigoraș Dinicu (1889-1949) Hora staccato

22 novembre

En ce dimanche 22 novembre, jour de la Sainte-Cécile, patronne des musiciens, la messe solennelle de Sainte-Cécile de Gounod (1816-1896) s’impose, une oeuvre bien peu jouée et enregistrée aujourd’hui. Igor Markevitch en a laissé en 1965 une version magnifique, qui bénéficie de la splendeur des choeurs tchèques et de l’Orchestre philharmonique tchèque et d’un trio de solistes exceptionnel, Irmgard Seefried, Gerhard Stolze et Hermann Uhde. Lire ici l’histoire de cette sainte chère aux musiciens : Une patronne vierge.

Deux disparitions

J’apprends coup sur coup deux disparitions qui me touchent, celle du chef d’orchestre Gabriel Chmura, celle d’un personnage connu du seul milieu professionnel de la musique, un impresario – comme on ne dit plus aujourd’hui – aimé et reconnu, Pedro Kranz.

Gabriel Chmura (1946-2020)

Le chef d’orchestre d’origine polonaise Gabriel Chmura est mort hier à l’âge de 74 ans. Quand je le rencontre pour la première fois, je ne connais de lui qu’un disque que la critique avait vivement recommandé, d’ouvertures de Mendelssohn.

C’est lui qui a été choisi par l’agence Weinstadt de Bruxelles pour diriger la tournée de l’Orchestre philharmonique de Liège en Espagne en octobre 1999. Pierre Bartholomée avait claqué la porte de la direction de l’orchestre au printemps et je venais d’en être nommé directeur général.

J’ai retrouvé Gabriel en Espagne, je l’ai invité à dîner un soir dans l’une des meilleures tables ibériques et j’ai le souvenir d’un homme charmant, cultivé, qui pouvait éventuellement être un candidat à la direction musicale de l’orchestre, même s’il était bien trop tôt pour l’envisager. En revanche, dès que j’évoquai avec lui l’idée de donner la Deuxième symphonie « Résurrection » de Mahler pour la réouverture de la salle de concerts du Conservatoire de Liège*, en septembre 2000, après deux ans de travaux de rénovation – il me supplia de l’inviter à la diriger. Me disant ses affinités électives avec la personnalité et la musique de Mahler. Ainsi Gabriel Chmura dirigea-t-il cette « Résurrection », comme en témoigne une mauvaise copie vidéo de la captation réalisée par la RTBF

L’émotion est grande de retrouver, vingt ans après, tant de visages familiers, dont beaucoup sont aujourd’hui retraités ou malheureusement disparus.

Nous réinviterons Gabriel Chmura à plusieurs reprises : en janvier 2002 pour des concerts de Nouvel an avec Felicity Lott, les années suivantes pour des symphonies de Prokofiev et Weinberg, ou pour remplacer Louis Langrée, malade, dans un programme Richard Strauss. Toutes ces dernières années, Chmura s’était voué à ce qu’il considérait comme la mission de sa vie: faire redécouvrir le contemporain de Chostakovitch, le compositeur russe d’origine polonaise Mieczysław Weinberg (1919-1996).

Hommage à ce grand musicien et pensées pour sa famille.

Pedro Kranz

Je n’ai jamais su l’âge réel de celui qui fut, dès 1964, le co-directeur de l’agence Caecilia de Genève.

Je pleure aujourd’hui quelqu’un que j’ai toujours infiniment respecté et avec qui j’avais fini par nouer une relation d’amitié plus que d’affaires. Je n’ai jamais considéré Pedro Kranz comme un « agent » – malgré le succès de la série Dix pour cent, je continue de trouver ce mot horrible surtout dans le domaine de la musique. Je lui préfère mille fois celui d’impresario, parce que ces personnages de l’ombre ne sont pas – ne devraient pas être – seulement ceux qui « gèrent » la carrière d’un artiste (et empochent en effet dix, quinze ou vingt pour cent de leurs cachets !) mais d’abord des organisateurs, des conseillers, des visionnaires même. Ce que fut si bien Pedro Kranz.

Ainsi c’est grâce à lui, je peux le dire maintenant, que j’ai engagé de jeunes chefs comme Christian Arming ou Domingo Hindoyan. Mais Pedro Kranz ne m’imposait jamais rien, quand il me disait du bien d’un jeune artiste, je savais que je ne serais pas déçu. Il représentait les plus grands, et les plus grands étaient ses amis, mais jusqu’au bout il a toujours eu la curiosité du découvreur, du dénicheur de talents, et il accompagnait aussi longtemps que possible ceux qu’il avait décidé de soutenir.

Pedro Kranz ce fut aussi celui qui organisa, à ma demande, certaines des plus belles aventures de l’Orchestre philharmonique royal de Liège, les invitations en 2005, 2011 et 2014 au Musikverein de Vienne, les tournées en Suisse et en Europe centrale, et peut-être la plus mémorable d’entre elles, la tournée en Amérique du Sud à l’été 2008 (lire Un début en catastrophe)

Je pense ici en particulier à son fils Pierre-André Kranz qui y avait contribué, je pense évidemment aussi à sa radieuse épouse, disparue il y a près de trois ans, après un combat acharné contre la maladie. Il l’a désormais rejointe. Je conserve un souvenir lumineux de cet homme et de ce couple, qui avaient l’amour de la musique et des musiciens chevillé au coeur.

*La salle des concerts du Conservatoire a été rebaptisée Salle Philharmonique de Liège après sa réouverture en septembre 2000.

Légendaires (suite)

Le label allemand Orfeo publie, à l’occasion de son quarantième anniversaire, une série de coffrets dont le titre est sujet à caution, comme je l’ai évoqué le 24 octobre dernier : lire Légendaires. Après les Legendary Voices, les Legendary Conductors, j’ai enfin reçu le troisième coffret consacré aux pianistes.

Plus encore que pour les chefs et les chanteurs/chanteuses la notion de « légendaire » est contestable pour des artistes en pleine activité (Konstantin Lifschitz a 43 ans !), ou dont la notoriété est restée limitée, comme Carl Seeman (1910-1983) ou Oleg Maisenberg, même si les prestations des uns et des autres sont loin d’être inintéressantes.

Géza Anda (1921-1976), est mort emporté par un cancer à 54 ans. Dans ces deux témoignages en concert, il est à son acmé, dans Brahms bien sûr – ce 2ème concerto qu’il a souvent donné et enregistré plusieurs fois, notamment avec Karajan. Il est plus rare, au disque, dans les concertos de Beethoven.

Rien de neuf non plus du côté des merveilles qu’ont laissées Gulda, Serkin et Kempff. En revanche, je n’avais pas vu passer les trois cycles de variations de Beethoven enregistrés par le contemporain de Martha Argerich, 80 ans l’an prochain, Bruno Leonardo Gelber

Glissés dans ce coffret, 2 CD récents (2010) d’une intégrale au piano des concertos pour clavier seul de Bach. joués par un pianiste qu’on admire depuis longtemps, une intégrale que je découvre… et qui me réjouit !

Je suis d’autant plus curieux d’écouter ce que fait Konstantin Lifschitz dans les sonates de Beethoven, qu’Alpha vient de publier dans le cadre de l’année Beethoven.

On l’aura compris, « légendaire » ou pas, le coffret Orfeo, vendu sur certains sites à moins de 30 €, ne décevra pas l’amateur de beau et grand piano.

La légende tchèque

Lorsque j’ai appris sa mort, il y a cinq ans, j’avais écrit ces lignes sur le pianiste tchèque Ivan Moravec (1930-2015) : Souvenirs mêlés.

J’ai commandé et reçu avant le week-end un coffret modestement intitulé Portrait, et ce que j’en ai entendu a heureusement corrigé les sentiments mitigés que je nourrissais à l’égard de ce pianiste.

Il faut d’abord féliciter l’éditeur Supraphon pour le livret richement documenté – trilingue – qui éclaire le parcours singulier d’un artiste qui n’a jamais connu véritablement la gloire internationale, mais qui fut admiré, reconnu, par des publics et des organisateurs fidèles, aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, beaucoup plus qu’en France où il n’est resté connu que d’une poignée d’aficionados

Admirables prises de son, remastering de grande qualité pour des bandes qu’on a connues sous d’autres labels. Et, pour ce qui me concerne, une redécouverte de ses Chopin.

Les raretés du confinement (I)

Lors du premier confinement au printemps dernier j’avais entrepris de publier chaque jour sur Facebook une symphonie de Haydn (il y en a… 107!) dans des versions aussi contrastées et originales que possible.

Depuis le reconfinement intervenu en France le 30 octobre dernier, j’ai entamé une nouvelle série d’enregistrements, tirés de ma discothèque personnelle, qui présentent un caractère de rareté, une oeuvre inhabituelle dans le répertoire d’un interprète, un musicien qui emprunte des chemins de traverse, un chef qui se hasarde là où on ne l’attend pas… Récapitulation d’une première décade de publications:

2 novembre

Aujourd’hui Claudio Abbado dirigeant le Concert de l’an 1991 des Wiener Philharmoniker: l’ouverture de l’opérette Waldmeister (1895) de Johann Strauss

3 novembre

#ElectionDay En ce jour d’élection présidentielle américaine, cet extrait d’une soirée donnée au Carnegie Hall de New York en 1988 pour le centenaire d’Irving Berlin. Marilyn Horne chante « God bless America« .

4 novembre

En attendant les résultats de l’élection américaine, ce témoignage inattendu d’hommage au drapeau américain de la part d’Antonin Dvorak, directeur du Conservatoire de New York de 1892 à 1895. Michael Tilson Thomas dirige le RSO Berlin

5 novembre

Un compositeur américain d’origine russe, Alexei Haieff` (1914-1994) qui m’était complètement inconnu avant que je le découvre dans le gros coffret RCA des rééditions de Charles Munch (1891-1968). La 2ème symphonie de Haieff a été créée le 11 avril 1958 par Munch et le Boston Symphony Orchestra

6 novembre

Pour rester dans la sphère américaine, cette étonnante pépite de la discographie du vénérable chef britannique Adrian Boult (1889-1983) qui, à 80 ans passés, enregistre un bouquet de marches, dont la célébrissime « Stars and Stripes forever » de John Philip Sousa (1854-1932) – lire America is beautiful

7 novembre

Le grand Fritz Reiner (1888-1963) délaisse son orchestre de Chicago pour enregistrer, en 1962, à Londres, avec le Royal Philharmonic Orchestra, une extraordinaire Quatrième symphonie de Brahms, celle que je place au sommet de ma discographie de l’oeuvre. Une version rare, superbement enregistrée par Kenneth Wilkinson au Walthamstow Town Hall, publiée par Chesky Records

8 novembre

Clin d’oeil au nouveau président élu, Joe Biden, à la nouvelle vice-présidente élue, Kamala Harris,la plus surprenante des versions de l’ouverture de « Candide » de Bernstein… ou quand le grand chef russe Evgueni Svetlanov (1928-2002) se déchaîne en public à la tête du London Symphony Orchestra au Festival d’Edimbourg le 28 août 1978.

9 novembre

Le 9 novembre 1989 le mur érigé en 1961 entre Berlin Ouest et Berlin Est cédait sous la ferveur populaire.Le 25 décembre, dans la superbe salle du Konzerthaus (à l’époque à Berlin-Est), Leonard Bernstein – qui allait mourir dix mois plus tard – dirigeait la Neuvième symphonie de Beethoven, dont le finale était rebaptisé « Ode an die Freiheit » (Ode à la liberté). Ce concert réunissait autour de l’orchestre de la Radio bavaroise des musiciens des orchestres de Paris, Dresde, Londres, New York et Leningrad (Kirov), les choeurs de la radio bavaroise, de la radio de Berlin-Est et le choeur d’enfants de Dresde, ainsi que quatre solistes June Anderson (USA), Sarah Walker (Grande-Bretagne), Klaus König (RDA) et Jan-Hendrik Rootering (Pays-Bas)

10 novembre

Dans le prolongement de l’élection présidentielle américaine, cette absolue rareté dans la discographie pourtant très abondante d’Antal Dorati, un disque intitulé « Be Glad then America! » et cette oeuvre de Robert Russell Bennett (1894-1981), une commande de l’orchestre National de Washington pour le bicentenaire de l’Indépendance en 1976 : « The fun and faith of William Billings, American ».William Billings (1746-1800) est considéré comme le père de la musique chorale américaine

11 novembre

Le chef suisse Ernest Ansermet est né le 11 novembre 1883 (et mort le 20 février 1969). Il a réalisé l’essentiel de ses enregistrements pour Decca avec l’ OSR – Orchestre de la Suisse Romande qu’il avait fondé en 1918. Ici il dirige, le 17 mars 1966 (à 83 ans), avec une énergie juvénile, un répertoire où il était moins attendu, la Troisième symphonie de Brahms à la tête de l’Orchestre symphonique de la Radio bavaroise Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks

Voici ce que j’écrivais le 8 avril 2016 – On aime Brahms

Quant à la 3ème symphonie, depuis que François Hudry me l’avait fait découvrir, je mets au premier rang un chef qu’on n’associe pas spontanément à Brahms (et qui a pourtant réalisé une très belle intégrale – méconnue – chez Decca avec « son » Orchestre de la Suisse romande)Ernest Ansermet, avec l’orchestre de la Radio bavaroise, un « live » de 1966. Tout simplement exceptionnel !