Confinement

Nous voici confinés depuis mardi 17 mars à midi. C’était hier et cela paraît une éternité.

Le temps s’est dilaté. L’indéfini s’ouvre devant nous.

Je n’ai pas peur

Je n’ai pas peur, je n’ai jamais peur dans des circonstances que je ne peux maîtriser.

Sans doute parce que, très tôt, j’ai été confronté à l’inéluctable : à 11 ans, je fus le premier témoin du décès subit de mon grand-père paternel. À 16 ans même épreuve avec mon père.

Lorsque, ce 6 décembre 1972, vers 20h, j’apprends qu’il n’y a plus rien à faire pour mon père transporté à l’hôpital de Poitiers quelques heures plus tôt, je dois prendre les choses en main, ma mère est en état de sidération, mes deux jeunes soeurs réfugiées dans leur chambre. Nous obtenons l’autorisation de nous rendre à l’hôpital malgré l’heure tardive. Le corps de mon père repose à la morgue. Son visage est livide, mais apaisé. J’encaisse le choc, les larmes viendront plus tard dans le secret de ma chambre. Il faut organiser la suite, sans panique, calmement.

Par la suite, j’affronterai d’autres cas de ce genre, dans ma famille, avec des proches. Et j’aurai à gérer des situations de crise. A chaque fois, j’éprouverai une étrange impression de calme intérieur, comme pour me mettre à distance de l’événement, garder intactes mes capacités d’analyse, de logique et d’action. Trouver les bonnes solutions pour surmonter la difficulté, surtout ne pas susciter ni accroître la panique, l’inquiétude qui s’expriment naturellement. Réconforter, aider ceux qui craquent.

Rien d’héroïque à cela. Juste une expérience de vie, une chance.

Vraies et fausses nouvelles

Difficile pourtant de rester rationnel, de s’en tenir aux faits, dans le flot de vraies et de fausses informations qui circulent depuis plusieurs semaines sur le Covid-19. De ne pas céder à son tour à un vertige anxiogène et paralysant.

J’ai souvent dénoncé ici et sur les réseaux sociaux les travers sensationnalistes de l’information télévisée, les titres choc, les reportages racoleurs. La crise actuelle semble avoir incité ceux qui ont la parole, journalistes, politiques, experts, à moins de superbe, à plus d’humilité et de prudence.

Je n’ai pas quitté les réseaux sociaux, mais je m’abstiens complètement de prendre part à des discussions sans fin, de prêter attention à la moindre rumeur émanant d’une « source sûre », de commenter ce que j’ignore.

Garder son sang-froid, regarder la réalité, les analyses scientifiques, les chiffres : le Covid-19 n’est mortel que dans une proportion minime. On est très loin des chiffres de précédentes épidémies (cf. les 100.000 morts de l’hiver 57-58 et on sait comment combattre la diffusion, la propagation du virus. Civisme et responsabilité, deux valeurs refuges !

Privilège

J’ai conscience d’affronter ce nécessaire confinement comme un privilégié. Dans une maison à la campagne, entourée d’un jardin, non loin des paysages que Vincent Van Gogh arpenta et peignit durant les dernières semaines de sa vie, en 1890.

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De pouvoir continuer à travailler à distance avec l’équipe du Festival Radio France qui prépare activement nos rendez-vous de juillet. D’être connecté à ma famille, même éloignée. Entouré de livres, de disques, tous ceux que je n’ai jamais eu le temps de lire ni d’écouter…

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Le monde d’après ne ressemblera pas à celui d’hier.

Le monde d’aujourd’hui et de demain

Je reproduis ici – je n’ai pas été le seul à le faire – les deux beaux textes que mon amie Arièle Butaux , qui vit depuis quelques années à Venise, a publiés sur sa page Facebook.

« Je vous écris d’une ville coupée du monde. Nous vivons ici dans une parfaite solitude qui n’est pas le vide. Nous prêtons chaque jour un peu moins attention à ce que nous ne pouvons plus faire car Venise, en ces jours singuliers, nous ramène à l’essentiel. La nature a repris le dessus. L’eau des canaux est redevenue claire et poissonneuse. Des milliers d’oiseaux se sont installés en ville et le ciel, limpide, n’est plus éraflé par le passage des avions. Dans les rues, à l’heure de la spesa, les Vénitiens sont de nouveau chez eux, entre eux.

Ils observent les distances, se parlent de loin mais il semble que se ressoude ces jours-ci une communauté bienveillante que l’on avait crue à jamais diluée dans le vacarme des déferlements touristiques. Le tourisme, beaucoup l’ont voulu, ont cru en vivre, ont tout misé sur lui jusqu’à ce que la manne se retourne contre eux, leur échappe pour passer entre des mains plus cupides et plus grandes, faisant de leur paradis un enfer.

Venise, en ces jours singuliers, m’apparaît comme une métaphore de notre monde. Nous étions embarqués dans un train furieux que nous ne pouvions plus arrêter alors que nous étions si nombreux à crever de ne pouvoir en descendre!

À vouloir autre chose que toutes les merveilles qu’elle avait déjà à leur offrir, les hommes étaient en train de détruire Venise.

À confondre l’essentiel et le futile, à ne plus savoir regarder la beauté du monde, l’humanité était en train de courir à sa perte.

Je fais le pari que, lorsque nous pourrons de nouveau sortir de nos maisons, aucun Vénitien ne souhaitera retrouver la Venise d’avant. Et j’espère de tout mon coeur que, lorsque le danger sera passé, nous serons nombreux sur cette Terre à refuser de réduire nos existences à des fuites en avant.

Nous sommes ce soir des millions à ignorer quand nous retrouverons notre liberté de mouvement. Soyons des millions à prendre la liberté de rêver un autre monde.

Nous avons devant nous des semaines, peut-être des mois pour réfléchir à ce qui compte vraiment, à ce qui nous rend heureux.
La nuit tombe sur la Sérénissime. Le silence est absolu. Cela suffit pour l’instant à mon bonheur. Andrà tutto bene.
“ (
18 mars 2020)

img_9236(La tombe de Monteverdi dans l’église Santa Maria Gloriosa dei Frari)

« Hier c’était dimanche . Un dimanche à Venise sans aperitivo sur le campo, sans repas de famille, sans promenade au soleil. Un dimanche sans messe dominicale : ma très pieuse voisine Silvia communie désormais devant un écran d’ordinateur. Un dimanche sans blues du dimanche soir…

Je vous écris d’une ville où les rituels se diluent dans des journées qui n’ont plus tout à fait vingt-quatre heures et où le silence de la journée ressemble de plus en plus à de celui de la nuit.

En 2016, le bio-acousticien Gordon Hempton craignait que le silence ne disparaisse de notre planète dans les dix prochaines années. Effroyable perspective !
A Venise, ce silence retrouvé nous propulse dans un univers inédit. Il n’y a plus à lutter contre les agressions sonores, à se protéger contre les violences auxquelles nous expose le simple fait de vivre, de sortir de chez soi dans un monde ivre de sa propre cacophonie où l’homme, comme un vulgaire clébard, marque son territoire du rugissement de ses moteurs comme de ses abrutissantes musiques à un temps. Je suis convaincue qu’on ne meurt pas de vieillesse mais d’épuisement, victoire après victoire, défaite après défaite. Après avoir claqué une dernière porte pour se protéger d’un dernier bruit.
« Ecoutez ce silence, il entoure les choses! », disait Rilke.
En détournant sans cesse notre attention, le bruit nous isole bien plus que le silence. Il agit en dictateur, nous empêche de penser, de réfléchir, d’écouter notre bon sens comme notre intelligence. D’écouter notre coeur. Il fait de nous les victimes consentantes d’un monde devenu invivable.

Venise, j’aime à m’en souvenir, est née d’une utopie. Dans le grand silence tombé sur la Sérénissime, le moment est peut-être venu d’inventer de nouvelles utopies. Nous avons des semaines de silence devant nous pour affûter notre intelligence et laisser éclore de nouvelles idées. Hier, par la fenêtre, ma voisine Silvia me faisait part d’un rêve : se débarrasser des monstres flottants qui détruisent Venise et sa lagune en les mettant à la disposition des personnes sans abri dans les ports de pays en guerre. « En plus, ils pourraient lever l’ancre et s’enfuir très vite sans sortir de chez eux quand la situation deviendrait trop dangereuse pour eux! » a-t-elle ajouté. J’ai adoré cette idée. Alors, comme des enfants enfermés et désoeuvrés un dimanche après-midi, nous avons commencé à nous lancer des « et si » au dessus des cordes à linge, à refaire le monde. « Et si Venise retrouvait ses habitants et redevenait un ville normale où il ferait de nouveau bon vivre et travailler, où les jeunes pourraient de nouveau s’installer? » En quelques minutes, nous avions déjà imaginé une dizaine de solutions, toutes réalisables pour peu qu’on s’autorise à penser un peu hors-cadre!
Nous sommes ce matin des millions à rester enfermés tandis que le monde suspend un instant sa course à l’abîme. Enfermés mais libres d’imaginer autre chose. L’avenir seul dira si c’est une bonne nouvelle.
Arièle Butaux, Venise, 23 mars 2020
15ème jour de confinement.

 

 

 

 

 

Journal d’Ecosse (II) : Anderszewski, SCO, le Greco et Scarlatti

Piotr Anderszewski et le Scottish Chamber Orchestra

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Jeudi rendez-vous, à Edimbourg, à une adresse qui a de l’allure : Royal Terrace. Au siège du Scottish Chamber Orchestra, l’un des fleurons des phalanges britanniques. Pour évoquer des projets pour de futures éditions du Festival Radio France.

Le même soir, au Queen’s Hall, une petite salle de concerts (une jauge d’environ 800 personnes) aménagée il y a 40 ans dans une ancienne église,

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concert de l’orchestre et de l’un de ses hôtes réguliers, le pianiste Piotr Anderszewski, qui joue et dirige du piano le concerto en ré majeur de Haydn et le concerto de Schumann, tandis que le SCO et son leader Alexander Janiczek ont ouvert la soirée avec la 36ème symphonie de Mozart.

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Piotr Anderszewski – qui avait donné un éblouissant récital lors du Festival Radio France 2015 – me confiera avoir un peu étouffé dans l’acoustique chaleureuse d’une salle sans doute plus appropriée à de petites formations. Comme auditeur, placé au premier balcon, je me suis, au contraire, régalé d’apprécier l’homogénéité, les couleurs d’un orchestre qui a été à bonne école avec Charles Mackerras entre autres. Quant au pianiste polonais, quinquagénaire depuis quelques mois, il est toujours aussi passionnant, nous faisant redécouvrir des partitions mille fois entendues.

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Greco, Vermeer, Rembrandt, etc.

A Edimbourg, on ne peut éviter de visiter les Royal Galleries, comme la Royal National Gallery of Scotland – musée gratuit, où l’on peut photographier à sa guise les chefs-d’oeuvre exposés !

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Malgré les travaux dans deux salles du musée, on accède à une collection exceptionnelle.

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Deux Greco qui ne sont pas au Grand Palais à Paris.

IMG_6657Un Vermeer de grand format au sujet étonnant : Le Christ dans la maison de Marthe et Marie (1654-55)

IMG_6659Rembrandt, Autoportrait, 1657

IMG_6644Botticelli, La Vierge en adoration, 1485

IMG_6642Raphael, La Vierge à l’enfant (Madonna Bridgewater), 1508

IMG_6699Willem van Haecht, Cabinet d’art avec Le mariage mystique de Sainte Catherine d’Anthony van Dyck, 1630IMG_6650Le Tintoret, La mise au tombeau, 1563

IMG_6705Jan Steen, L’école des filles et des garçons, 1670

IMG_6671Van Gogh, Pruniers en fleurs, Arles 1888

IMG_6683Degas, Avant la représentation, 1890

IMG_6685David Gauld, Sainte Agnes, 1890

Scarlatti Night Fever

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Ce samedi soir, à l’auditorium de Radio France, à 20h, et en direct, se conclut la folle aventure qui avait conduit France Musique et le Festival Radio France Occitanie Montpellier, à produire et enregistrer les 555 sonates de Scarlatti, en 13 lieux de la région Occitanie, lors de 35 concerts, avec 30 clavecinistes différents sous la houlette de Frédérick Haas, au cours du mois de juillet 2018 (Épidémie de Scarlatti)

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Nous en parlions, Marc Voinchet et moi, hier matin sur France Musique dans la matinale de Jean-Baptiste UrbainJe n’y serai pas, mais j’écouterai dès que possible via le podcast !

Comme un avant-goût, l’une de mes sonates préférées de Scarlatti, la Kirkpatrick 141, dans deux versions qui ont le même sens de la folie…

Charles et Camille, les deux amis

Auvers-sur-Oise est à tout jamais associé à Vincent Van Goghpuisque c’est dans le cimetière de cette charmante commune du Val d’Oise, à quelques encâblures de Pontoiseque le peintre hollandais repose pour toujours, aux côtés de son frère Theo.

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(Lire : Vincent à Auvers)

Pourtant Auvers n’a pas attendu Van Gogh et le printemps 1890 pour attirer les artistes, et les plus célèbres.

C’est ce que rappelle une exposition organisée au Musée Daubigny :

IMG_3622Le manoir de Colombières, siège du musée Daubigny.

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Camille Corot (1796-1875) et Charles-François Daubigny (1817-1878) se rencontrent en 1852. La mort du premier mettra, seule, fin à une riche amitié.

Un mot d’abord sur Daubigny : Elevé en nourrice à Valmondois jusqu’à l’âge de 9 ans, à cause d’une santé fragile, le Parisien Charles-François tombera ici amoureux de la nature.

Il fait de l’île de Vaux, à Auvers-sur-Oise, le principal port d’attache du « Botin », le bateau qu’il a acheté et aménagé en atelier afin de peindre au plus près de l’eau.

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En 1861, il décide de s’installer définitivement dans la commune, où il fait construire sa maison-atelier

La communauté de peintres pré-impressionnistes ayant séjourné dans la vallée de l’Oise gravite notamment autour de Daubigny. En s’installant à Auvers-sur-Oise, le peintre crée un véritable foyer artistique que fréquente assidûment son ami Corot.  Ils voyagent ensemble pour peindre notamment dans le Dauphiné. Corot vient à de multiples reprises à Auvers, il est là pour l’inauguration du Botin. Il peint souvent sur place et participe aux fresques qui ornent la maison de Daubigny. Les deux hommes s’inscrivent clairement dans la même ligne artistique. En 1870, lorsque Daubigny démissionne de son poste de juré du grand Salon de Paris devant l’obstination de ses pairs qui refusent d’exposer les œuvres de Monet et Sisley, il est imité par Corot.

Les dix œuvres de Corot qui jalonnent l’exposition permettent de comprendre toutes les étapes de la carrière du peintre.  Au Manoir des Colombières, les œuvres de Corot sont mises en perspective avec d’autres tableaux réalisés à la même époque.

IMG_3665Karl Daubigny – 1846-1886), fils de Charles-François / La Cueillette des pois à Auvers, 1883

IMG_3659Charles-François Daubigny, Moulins à Dordrecht (1872)

IMG_3661C.F. Daubigny, La Haie basse, paysage animé

IMG_3663K.Daubigny, Bords de l’Oise près d’Auvers (1885)

 

IMG_3671Karl Daubigny, Péniches sur l’Oise (1876)

IMG_3667K.Daubigny, Pêcheurs à pied à Villerville 

IMG_3669K.Daubigny, Côtes rocheuses à Pen’march

IMG_3657Pierre-Emmanuel Damoye (1847-1916), Le Vallon (1883)

IMG_3650C.F. Daubigny, La Seine à Herblay

IMG_3648C.F. Daubigny, Paysage idéal (1839)

IMG_3646C.F. Daubigny, La Fête villageoise

IMG_3638C.F. Daubigny, Retour à la ferme, site d’Optevoz

IMG_3640Corot, Une Allée dans les bois de Wagnonville (1872)

IMG_3642Corot, Un Ruisseau, environs de Beauvais (1860-1870)

IMG_3644Corot, Mantes le matin  (1865-1868)

IMG_3636Corot, Le Lac, effet de nuit

IMG_3632Corot, Le Coup de vent (1865-1870)

IMG_3630Corot, Le Pêcheur en barque auprès des saules (1870-1872)

IMG_3628Corot, Ville d’Avray, l’étang à l’arbre penché

IMG_3626Corot, La Vasque de la Villa Médicis (1825-1828)

IMG_3624Eugène Lavieille (1820-1889), Le Repos du jeune garçon

IMG_3623Corot, Jeune Italien assis (1825-1827)

 

 

 

Immersive

Les langues, la langue française en particulier, sont ma passion première. Je ne compte pas les chroniques que je lui ai consacrées sur ce blog (Le français chanté).

Il y a plusieurs mois déjà, j’avais dénoncé, sans aucun espoir d’être entendu, l’usage intempestif et fautif du suffixe -if : Inclusif intrusif.

Piqûre de rappel avec cette annonce répétitive (!) sur les chaînes de service public vantant Toutânkhamon, une exposition, une expérience « immersive »! 

J’avais manqué, pendant mes vacances au Sri Lanka, une autre annonce : Van Gogh, l’exposition immersive à l’Atelier des lumières.

On devine ce que cet adjectif est censé évoquer pour le visiteur : l’idée d’une véritable plongée, d’une immersion, au coeur d’une oeuvre, d’une exposition. C’est la nouvelle mode : on ne vient plus regarder des tableaux, des objets, on vient au cinéma !

Visitant le château d’Auvers-sur-Oise, il y a un an, avec mon petit-fils, j’avais constaté que le parcours pédagogique illustrant la présence des peintres à Auvers (le plus célèbre étant Van Goghqui y a fini ses jours en juillet 1890), avait été transformé en voyage « immersif » à grand renfort de projections murales. Le prix d’entrée avait été multiplié par deux… tout ça pour ne voir quasiment aucun tableau, aucun objet, mais une série de petits films et de projections. Comme à la télé !

J’avoue que je ne sais quoi penser de cette nouvelle formule « immersive » ! Démocratisation de l’accès à l’art ? L’art considéré comme un simple divertissement ? Quand et comment l’oeil, le regard, l’écoute même, peuvent-ils s’exercer surtout chez les plus jeunes ?

J’en connais plus d’un qui risque d’être… déceptif !

 

 

 

 

Une semaine après

IMG_3266(Mark Rothko, No.16, 1960, Metropolitan Museum)

Impossible de poursuive le récit de mon séjour à New York (New York today), l’actualité mortuaire de ces derniers jours ayant tout balayé…Reprenons.

Il y a tout juste une semaine, après avoir traversé Central Park sous un timide soleil d’hiver, je retrouvais l’atmosphère si particulière de cet immense vaisseau qu’est le Metropolitan Museum of Art.

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Inenvisageable de tout voir, se concentrer sur certaines salles, et les expositions temporaires. Et puis c’est agréable un musée où l’on peut tout photographier, sans crainte de se voir opposer un règlement obsolète (comme en Europe) !

IMG_3246(Van Gogh, l’Arlésienne)

IMG_3224(Picasso, Arlequin assis)

Une sélection en photos des chefs-d’oeuvre du Met à voir ici : New York, les trésors du Met (I)

Je l’avais manquée au Centre Pompidou, j’ai pu voir la magnifique rétrospective David Hockney

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Compte-rendu dans un prochain billet.

Photos : lemondenimages.wordpress.com

Loving Vincent ou La passion Van Gogh

C’est d’abord une performance technique et artistique hors du commun, un objet cinématographique à tous égards exceptionnel.

Un film… entièrement peint à la main, comme l’expliquent ses auteurs Dorota Kobiela et Hugh Welchman ici : Comment ont-ils fait ?

Il faut se précipiter pour voir en salle La Passion Van Gogh. (Loving Vincent).

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L’histoire est simple : En 1891, à Paris, le facteur Joseph Roulin demande à son fils Armand de remettre une lettre à Theo van Gogh, le frère du peintre Vincent van Gogh qui s’est donné la mort en juillet 1890. Mais Armand apprend que Theo est mort quelques mois après son frère. Dès lors, Armand se rend à Auvers-sur-Oise pour enquêter sur la vie intime et artistique de Vincent van Gogh

Le récit est construit comme une enquête de police, le bel Armand essayant de reconstituer les faits qui ont précédé la mort de Vincent – suicide, meurtre ou accident ? – en rencontrant tous les protagonistes des dernières semaines du peintre à Auvers, Adeline Ravoux, la gouvernante, la fille et le Docteur Gachet lui-même, les rares compagnons d’un artiste obsédé par son travail, 80 toiles en 70 jours !

La voix française d’Armand Roulin est Pierre Niney. Les amateurs de séries seront, eux, surpris d’entendre le docteur Gachet doublé par Gabriel Le Dozela voix si caractéristique de Kevin Spacey alias Frank Underwood dans House of Cards !

En sortant du cinéma samedi, je n’ai eu qu’une envie, celle de dîner à l’Auberge Ravoux, qui m’est devenue si familière depuis que j’ai établi mon refuge dans la région, sur les bords de l’Oise, il y a bientôt trois ans.

IMG_2458(L’intérieur de l’auberge Ravoux tel qu’il est aujourd’hui et tel que l’a connu Van Gogh)

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Parce que, en effet, comme le montre le reportage ci-dessous, Van Gogh est indissociable du village d’Auvers-sur-Oise, Auvers et ses alentours sont l’oeuvre ultime de Van Gogh (voir Les blés d’Auvers)

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Un magnifique film à voir absolument, une visite qui s’impose à quelques kilomètres de Paris pour ceux qui ont la passion Van Gogh (voir Vincent à Auvers)

img_0918(Les simples tombes des frères Van Gogh dans le cimetière d’Auvers, la dépouille de Theo ayant été transportée des Pays-Bas à Auvers, en 1914, à la demande de sa veuve, pour que soient réunis dans la même sépulture les deux frères inséparables)

Miss Espagne au musée

En lisant la fiche Wikipedia de María del Carmen Rosario Soledad Cervera y Fernández de la Guerraon apprend qu’elle est plus connue en Espagne comme Tita Cervera, couronnée Miss Espagne en 1961 !

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Ce n’est évidemment pas à ce titre qu’elle a retenu l’attention des amateurs d’art du monde entier. Son nom est pour toujours associé à celui qu’elle avait épousé en troisièmes noces, lui-même descendant d’une illustre famille allemande, le baron Hans Heinrich von Thyssen-Bornemisza (1921-2002). Il y aurait beaucoup à dire sur la dynastie Thyssen

Aujourd’hui le musée Thyssen-Bornemisza, situé très exactement en face du Prado, à Madrid, est l’un des plus passionnants d’Europe, et une bonne moitié des surfaces exposées provient de la collection amassée par l’ex-Miss Espagne, Carmen Cervera.

Petit retour en arrière. C’est en Suisse, près de Lugano – en pays « neutre » ça peut toujours  servir ! – que les Thyssen avaient installé leur collection, commencée d’abord avec Heinrich. La Villa Favorita – vendue il y a deux ans à la famille Invernizzi – une autre dynastie, fromagère celle-là ! – par la veuve du baron Thyssen – hébergeait jusqu’au début des années 90 une pinacothèque qu’on venait visiter du monde entier. Il fallait s’y prendre à l’avance pour avoir une chance d’accéder au saint des saints, où l’on ne pouvait de toute façon voir qu’une petite partie de la fabuleuse collection Thyssen.

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J’ai eu cette chance là au cours d’une semaine de stage que j’effectuai, à l’automne 1986, à la radio suisse italienne.

Au début des années 1990, le scandale éclata. Tous les journaux de la Suisse bien pensante furent pleins de rage et d’indignation : le baron Thyssen, ensorcelé par sa jeune épouse espagnole, une ex-Miss Espagne vous pensez !, envisageait de transférer sa collection et son musée tessinois à Madrid. La Suisse était en passe de perdre sa plus belle collection d’art privée. Tout ça pour les beaux yeux de Carmen…La dite Carmen qui prouva alors que son charme n’était pas son seul atout, puisqu’elle fit racheter la collection par l’Etat espagnol, contre la promesse de la transférer à Madrid, et en partie à Barcelone. Bien joué !

IMG_2190 2(Luca di Tommè, L’adoration des mages)

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IMG_2194(El Greco, L’annonciation)

IMG_2197(TiepoloLa mort de Hyacinthe, après restauration en 2015)

IMG_2204(Liubov Popova)

IMG_2207(Magritte)

IMG_2206(Chagall)

Minuscule aperçu d’une fabuleuse collection de chefs-d’oeuvre du 14ème au 20ème siècles.

 

 

Double je

On est rarement déçu par un film de François OzonMême si, comme avec Woody Allen, les réussites sont inégales. Son dernier opus, L’Amant doublelaisse un sentiment mitigé.

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Dans la colonne points positifs : Ozon sait filmer, magnifiquement, on le savait, mais les plans, les décors, sont idéalement construits au service de l’intrigue. Marine Vacth est parfaite sous l’oeil amoureux de la caméra d’Ozon, ni trop ni pas assez dans le bouleversement sentimental qui la détruit. Jérémie Rénier n’a jamais déçu depuis qu’on l’a découvert dans Les Amants criminels. Ozon lui offre ici un rôle en or, puisque il est double, mais je ne peux en dire plus sauf à dévoiler le ressort du film ! Et puis Jacqueline Bisset, Myriam Boyer… François Ozon aime les actrices dans leur belle maturité.

Dans la colonne points contestables : Le film est trop long, le rythme tendu des cinquante premières minutes se relâche étrangement, le suspense s’affadit, le dénouement est trop attendu. Les clins d’oeil à Cronenberg, Brian de Palma ou aux premiers Polanski sont un peu trop appuyés, mais c’est le péché mignon d’un cinéaste qui connaît ses classiques.

Au total, un bon film qui installe un trouble durable dans l’esprit du spectateur.

Au lendemain de cette séance, je visitais de beaux jardins, d’ordinaire fermés, mais exceptionnellement ouverts dans le cadre de l’opération L’art au jardin.

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La propriétaire de ce jardin attenant à la célèbre église Notre-Dame d’Auvers sur Oise, outre ses propres toiles, exposait une série de miniatures qui ne pouvait pas ne pas retenir l’attention. Elle me proposa de rencontrer les auteurs de ces paysages colorés, deux frères. Comme si la fiction d’Ozon devenait réalité, je me retrouvai face à deux… jumeaux ! Troublant week-end décidément !

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IMG_9659(Slobodan Peskirevic, L’église d’Auvers, 2017)

Patrimoine de l’humanité

Les photos qui suivent sont des photos volées, ou plus exactement faites en cachette. En contravention avec des règles ridicules. C’était au musée du Belvédère à Vienne, vendredi dernier. S’y trouvent exposés quelques-uns des chefs-d’oeuvre que la capitale autrichienne héberge dans ses grands musées publics, notamment la fameuse série des KlimtMais le fameux portrait d’Adele Bloch-Bauer, qu’on avait vu ici en 2005, n’y figure plus, puisqu’il a été restitué à la descendante du modèle.

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Je me réjouissais donc de revoir, outre une exposition temporaire d’intérêt limité, les belles salles du palais du Belvédère, et des toiles qu’on ne se lasse jamais d’admirer, et même d’y découvrir un vaste panneau, le grand oeuvre de Max Oppenheimer, Die Philharmoniker, représentant les Wiener Philharmoniker et Gustav Mahler, le testament du peintre exilé à New York.

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Ai-je abîmé ce tableau en le photographiant avec mon smartphone ? Non évidemment, pas plus que tous les visiteurs du Louvre, d’Orsay, des musées parisiens qui ne doivent plus subir des règles antédiluviennes… depuis que la ministre de la Culture, Fleur Pellerin, s’en était affranchie en mars 2015 (lire L’instagram de Fleur Pellerin). 

Les musées publics sont les dépositaires des chefs-d’oeuvre de l’humanité, auxquels d’ailleurs tout un chacun a accès par internet. En vertu de quel raisonnement le visiteur, qui paie son ticket d’entrée (cher, très cher en Autriche), devrait-il avoir moins de droits que l’internaute installé dans son canapé, et être privé du plaisir de prolonger l’émotion ressentie devant un tableau ou une sculpture ? Une exposition temporaire peut-être et encore… Une galerie privée, pourquoi pas.

La Fondation Vuitton montre le bon exemple avec un droit d’entrée de 10 € prix fort et le libre accès photographique à toute la collection Chtchoukine !

Les jeunes gardiens du musée du Belvédère avaient beau répéter que la règle était ce qu’elle était, ils étaient bien conscients de son obsolescence.

img_7726(Josef Capek, mort à Bergen Belsen en 1945 / La Forêt, 1912)

img_7728(Vlaminck, Les Oliviers 1905)

img_7731(Josef Floch, Autoportrait 1922)

img_7733(Emil Nolde, Joseph racontant son rêve, 1910)

img_7738(Ferdinand Hodler, Emotion, 1900)

img_7747-2(Van Gogh, La plaine d’Auvers, 1890)

0x7251ac2279f62050c455819aa273a2f8(Klimt, Judith, 1901)

8860(Josef Danhauser, Wein, Weib und Gesang, 1839)

Une toile qui a inspiré le roi de la valse ?

img_7808(photos à voir : Vienne en musique)

L’imprononçable collection

En russe, il faut cinq lettres pour le nommer : Щукин, en français il en faut onze : ChtchoukineDepuis l’inauguration de l’exposition-événement qui lui est consacrée à la Fondation Louis Vuitton, je n’ai entendu personne prononcer correctement le nom du collectionneur russe, même les journalistes spécialisés. Il est vrai que l’alphabet russe compte plusieurs lettres… qui n’ont pas d’équivalent dans notre alphabet latin, notamment les chuintantes  (ч = tch, ш = ch et Щ que faute de mieux on transcrit par chtch, alors qu’il suffit de redoubler d’intensité dans la prononciation de ch, comme on le ferait naturellement en incitant fortement quelqu’un à se taire : chchchut !).

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Je craignais l’affluence. En choisissant la fin d’après-midi (avant un concert) je l’ai évitée et j’ai pu tranquillement admirer une collection en effet incroyable, magnifiquement disposée dans le bâtiment de Frank Gehry que je découvrais par la même occasion.

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Le personnage et sa collection sont extraordinaires, à tous points de vue. On connaît la plupart des chefs-d’oeuvre que Chtchoukine a rassemblés, on les avait vus pour beaucoup dans les musées Pouchkine de Moscou et de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. Mais l’émotion vous submerge de les voir ici superbement exposés, dans des salles (11) hautes et vastes, thématiques (Matisse, Gauguin, Monet, Picasso, les Russes…), où l’on surprend de jeunes guides parler en termes clairs et gourmands des peintres et de leurs toiles.

img_6629(Xan KROHN, Portrait de Sergei Chtchoukine, 1915)

img_6633Dans la deuxième salle, on est convié à un film-performance absolument remarquable de Peter Greenaway et Saskia Boddeke sur l’amitié qui lia Chtchoukine et Matisse.

img_6632(Van Gogh, Portrait du docteur Rey, 1889)img_6631(Cézanne, Le fumeur à la pipe, 1902)

Exceptionnelle cette exposition l’est non seulement par la quantité et la qualité des chefs-d’oeuvre de peintres connus et reconnus, mais aussi par quelques pièces d’artistes russes qui doivent leur formation, leur initiation à la modernité à la fréquentation du collectionneur et de son palais-musée de Moscou.

img_6648(Alexandre RodtchenkoComposition, 1916)

img_6650(Lioubov PopovaConstruction, 1920)

img_6652(Nadejda OudaltsovaLa cruche jaune, 1913)

img_6654(Kazimir MalevitchLa femme au rateau, 1932)

Une exposition à voir absolument ! Réservation en ligne conseillée, tarifs très abordables (de 5 à 10€ l’entrée), seul point négatif, difficile de se restaurer sur place – surtout lorsque, comme hier soir, le minuscule coin-restaurant est privatisé ! -.

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Comme un bonheur arrive rarement seul, le récital donné par Lukas Geniušas à l’auditorium de la Fondation a achevé de rendre la soirée inoubliable. Les deux cahiers d’Etudes de Chopin et quelques bis, pas moins. Une sacrée personnalité ! Un nouveau rendez-vous prévu à Montpellier l’été prochain…