Les Troyensc’est probablement l’ouvrage – un opéra en 5 actes ! – qui conforte ceux qui aiment autant que ceux qui détestent Berlioz. Les premiers y voient et y entendent les trouvailles géniales, l’absence de limites à une inventivité phosphorescente, les seconds y trouvent des longueurs loin d’être toujours « divines », les élucubrations d’un personnage mégalomane.
Le spectacle qu’on a vu à l’opéra Bastille mercredi – devant un impressionnant parterre de directeurs d’opéras ! – n’aura sûrement pas fait changer d’avis les détracteurs du compositeur natif de La Côte Saint-André… mais pas non plus convaincu – c’est un euphémisme – ses admirateurs. On a connu metteur en scène plus inspiré (Dmitri Tcherniakov), fosse et plateau plus enthousiasmants. Occasion manquée. J’en reste au souvenir ébloui du spectacle vu à Amsterdam en 2010.
Consolons-nous si besoin avec quelques perles du coffret Berlioz (Berlioz Complete works) comme ce magnifique Nocturne à deux voix (jadis paru sous étiquette DGG)
Coffret Berlioz qui comprend la fantastique intégrale des Troyens captée à Strasbourg en novembre 2017 !
Signalons aux fans du ténor Michael Spyres– j’en suis ! – qu’il chantera le rôle-titre de Fervaalde Vincent d’Indy – en version de concert – le 24 juillet prochain à Montpellier dans le cadre du Festival Radio France !
Hier soir, à Radio France, célébration du talent et de la jeunesse : un violoncelliste de 20 ans devenu star mondiale par la grâce d’un mariage princier, un chef qui le toise du haut de ses…32 ans (!!) qu’on découvre à chaque concert, depuis 2014, plus pertinent, insolemment doué, charismatique – si le mot n’est pas trop galvaudé .
Sheku Kanneh-Masonjouait le concerto d’Elgar et Santtu-Matias Rouvalidirigeait l’orchestre philharmonique de Radio France, en état de grâce, dans Debussy (Prélude à l’après-midi d’un faune, avec la flûte enchantée de Magali Mosnier) et Stravinsky (phénoménal Petrouchka). Rouvali avait déjà offert au public de Montpellier, en juillet 2018, un Sacre du printemps idiomatique, narratif, légendaire. Il renouvelle l’exploit avec Petrouchka, et quelle maîtrise exceptionnelle d’une partition qui reste, cent huit ans après sa création, d’une complexité intimidante pour les interprètes !
Mon métier comporte son lot de contraintes, de déceptions, de désagréments, mais je les oublie vite quand j’ai la chance de rencontrer des artistes comme ces deux-là. Si simples, modestes, très conscients des risques d’une notoriété trop vite acquise, si profondément musiciens. Longue et belle vie à Sheku ! Quant à Santtu-Matias Rouvali, le prochain rendez-vous est déjà pris : il vient avec « son » orchestre philharmonique de Tampereà Montpellier pour deux concerts en juillet 2019 (#FestivalRF19) !
À longueur d’émissions (très rares) de musique classique à la télévision (encore récemment Fauteuils d’orchestred’Anne Sinclair), les animateurs passent leur temps à s’excuser d’oser diffuser de la musique classique à une heure de grande écoute, et à balancer toujours les mêmes poncifs sur « l’élitisme » de cette musique, la distance entre artistes et publics, bref de vieilles lunes qui n’ont plus cours depuis longtemps…
On pouvait légitimement se réjouir qu’une série, un feuilleton, ambitionne d’évoquer l’univers, les « coulisses », la vie d’un orchestre classique, une micro-société qui, comme tous les groupes, toutes les entreprises, est un reflet de la société, d’une époque, etc. Sans lire les critiques, j’ai donc regardé, en différé, le premier épisode de Philharmonia, j’ai abandonné au bout d’une demie heure, j’ai de nouveau essayé ce soir – les épisodes 3 et 4 – je n’ai pas persévéré.
Comme j’ai découvert ce soir ce texte de Vincent Agrech sur Diapasonmag.fr, je m’autorise à le reproduire, puisqu’il exprime exactement ce que je pense :
« Pour une fois que la musique classique a les honneurs d’une série télévisée, on guettait avec gourmandise l’équivalent français de Mozart in the jungle, le légendaire feuilleton américain où Gustavo Dudamel, Lang Lang, Joshua Bell ou Nico Muhly se bousculaient pour faire une apparition. Las ! C’est peu dire qu’on en est loin avec le brouet des deux premiers épisodes de Philharmonia, diffusés mercredi dernier. Dans l’espoir de mets mieux choisis ce 30 janvier, et puisque la mode est à nouveau aux cahiers de doléance, Diapason a listé les principales critiques exprimées par la rédaction, mais aussi par le milieu musical.
1 – C’est macho et réac !
Claire Gibault le dit parfaitement dans les colonnes de Télérama. « Nous n’avions pas besoin d’une série qui insinue qu’être une femme chef d’orchestre, c’est être malade, guettée par la démence et autoritaire. » En effet l’héroïne, dont la nomination est imposée à l’orchestre par le ministère de la Culture (plutôt discret, dans la vraie vie, quand il s’agit de soutenir les candidates lors des jurys) semble tenir de sa mère une grave maladie mentale qui l’a probablement déterminée à choisir cette carrière bien moins féminine que la danse ou la couture. Heureusement, elle témoigne d’une conception de son métier renversante de nouveauté. A côté, Toscanini et Karajan étaient des adeptes de la démocratie participative. Et pour le répertoire, notre maestra 4.0 a même inventé le fil à couper le beurre : pour ramener les jeunes dans les salles de concert, si on ajoutait un peu de variétoche à ces vieilles barbes de Beethoven et de Brahms ? En effet, on se demande pourquoi personne n’y avait jamais pensé.
2 – C’est parfaitement invraisemblable.
Une série n’est pas un documentaire, et il faut parfois sacrifier la réalité sur l’autel du drame. Entendu, mais les grands auteurs de fiction sont toujours ceux qui parviennent à tirer le second d’une observation fine de la première. En matière de grand n’importe quoi, le premier épisode de Philharmonia tient hélas du collector. Afin de marquer sa désapprobation à l’arrivée de la patronne, l’orchestre lui joue, pour sa première répétition, la BO de Mission Impossible. Heureusement, la virago a du répondant : et zou, voilà qu’elle t’éjecte le premier violon pour le remplacer par une jeunette du fond des rangs, à qui elle va imposer une relation abusive. Cinquante ans de luttes syndicales et de conventionnements d’orchestres nationaux pour en arriver là… Quant aux dialogues en répétitions, on croirait que Guillaume Musso et Eric-Emmanuel Schmitt ont convolé en justes noces pour les écrire. « Je voudrais que vous sentiez toute la puissance de cette œuvre » ; « Je sais que tu peux libérer cette rage au fond de toi »… même Stanislas Lefort n’avait pas osé dans La Grande vadrouille.
3 – C’est mal foutu, mal joué, mal filmé.
Quand Mozart in the jungle faisait une sortie de route, ce qui arrivait aussi, il nous restait au moins les stars (acteurs et musiciens) et le glamour hollywoodien. Ici, on campe au département fiction de France Tévé, huitième étage, au fond du couloir. Le temps de formation en direction d’orchestre de Marie-Sophie Ferdane (qui joue le rôle principal) semble avoir été bref, relève encore Claire Gibault. Un point positif toutefois : les gestes de plusieurs comédiens, mélangés aux musiciens méritants de l’Orchestre National d’Ile-de-France, s’avèrent plutôt convaincants. Davantage, en tout cas, que leurs prestations d’acteurs, guère soutenues il est vrai par ces dialogues mémorables, ni par une réalisation qui sait, elle, ce que minimum syndical veut dire. On a gardé le meilleur pour la fin : les séquences de concerts à la Philharmonie de Paris, si mal cadrées qu’on voit les rangs vides autour des deux-cents figurants que la production s’est autorisée. C’est sûr, ça donnera aux novices envie de se ruer dans les auditoriums. »
(Vincent Agrech, Diapason, 30 janvier 2019)
La musique n’avait vraiment pas besoin de ça ! Je ne sais pas ce qu’en pensent les musiciens professionnels, membres de nos orchestres. Acceptent-ils d’être ainsi caricaturés, ridiculisés ? Même dans le cadre d’une fiction.
Je me rappelle le très beau travail qu’avait fait Laurent Stine, lorsque l’Orchestre philharmonique royal de Liège avait célébré son 50ème anniversaire en 2010-2011. Le jeune réalisateur belge avait eu toute liberté de filmer l’orchestre, ses musiciens, la vraie vie d’une collectivité musicienne, avec un regard sensible. Cela a donné l’un des plus beaux documentaires qu’il m’ait été donné de voir sur un orchestre. Je sais que très nombreux ont été ceux qui ont découvert les véritables coulisses de l’exploit, la vraie vie d’artiste, la musique comme elle se construit, se conçoit, se propage. La formidable aventure d’un orchestre. Bref le contraire absolu de la caricature de Philharmonia
C’était un programme immanquable, de ceux qui font honneur à ceux qui les décident comme à ceux qui les interprètent. Deux symphonies russes, pas inconnues certes, mais peu fréquentes au concert, et encore moins assemblées : la Première symphonie de Rachmaninov et la Sixième symphonie de Chostakovitch.
Et c’était le concert annuel de Neeme Järvi à la tête de l’Orchestre National de France, à l’Auditorium de la maison de la radio, hier soir.
L’homme accuse la fatigue de l’âge, mais le chef fait remonter à ma mémoire les prodigieux souvenirs que j’ai déjà racontés ici (Dans la famille Järvi le père).Les critiques pourront ergoter, quelques baisses de tension, quelques imprécisions dans l’orchestre, mais ce sont broutilles en regard du souffle, de l’inspiration, du sens du récit qui caractérisent l’art du grand chef estonien.
Et quel son ce diable d’homme obtient du National, alors qu’on sait que les répétitions ont été chiches ! quelle rondeur, quelle chaleur, quelle virtuosité des cordes, quel équilibre entre les pupitres ! A la fin du concert, ce sentiment si bienfaisant d’avoir partagé un moment exceptionnel de musique (concert à réécouter sur Francemusique.fr)
Neeme Järvi, ce sont des souvenirs liés à l’Orchestre de la Suisse romande, comme je l’ai raconté.
Les deux oeuvres au programme d’hier soir sont aussi liées à la formation genevoise (qui célèbre son centenaire), à deux souvenirs personnels.
J’ai raconté ici (Wiener Walter) dans quelles circonstances j’avais demandé au chef viennois Walter Weller (1939-2015) de diriger la 1ère symphonie de Rachmaninov à la tête de l’Orchestre de la Suisse romande, vingt ans après l’avoir enregistrée pour Decca. Un enregistrement méconnu, qui reste pour moi une référence :
Etrangement, Neeme Jârvi qui est à la tête d’une discographie considérable, exceptionnelle (lire L’aventure d’une vie)n’a jamais (ou pas encore !) enregistré cette 1ère symphonie.
Quant à la 6ème symphonie de Chostakovitch, c’est encore avec l’OSR que j’ai pu la programmer et l’entendre pour la première fois en concert ! Je me rappelle encore cette séance du comité de programmation de l’orchestre, présidé par Armin Jordan, lors duquel j’avais suggéré un programme qui me semblait original et cohérent, avec Les Fresques de Piero della Francesca de Martinu, les Chants et danses de la mort de Moussorgski (interprétés par Paata Burchuladze), et cette 6ème de Chostakovitch. Plusieurs membres dudit comité de se récrier, pas assez « grand public », deux oeuvres du XXème siècle ô horreur, même avec un soliste vedette ! Armin Jordan, qui devait diriger ce programme, trancha : « Je ne connais pas ni le Martinu, ni le Chostakovitch, mais si Jean-Pierre le propose, je suis son idée et je dirigerai ce programme ». Point final ! Et le jour venu, devant un Victoria Hall comble (preuve que le public est toujours plus intelligent que les programmateurs frileux !), Armin Jordan dirigea l’un de ses plus beaux concerts !
Nombreuses belles versions de cette « petite » symphonie de 1939, coincée entre la célèbre 5ème et la monumentale 7ème, première « symphonie de guerre » de Chostakovitch.
Une rareté, malheureusement pas rééditée, mais qu’on peut encore trouver avec un peu de chance, un « live » de Kondrachine(Le Russe oublié) avec le Concertgebouw
Evidemment l’intégrale de Kondrachine reste la référence :
Et dans ce DVD Leonard Bernstein capté en concert avec l’Orchestre philharmonique de Vienne, fait un parallèle lumineux entre cette 6ème de Chostakovitch et la 6ème de Tchaikovski. Il voit dans Chostakovitch un miroir inversé de la « Pathétique » : la dernière symphonie de Tchaikovski s’achève sur un long adagio lamentoso, la 6ème symphonie de Chostakovitch s’ouvre sur un poignant largo, se poursuit par un allegro sarcastique et se termine dans une atmosphère de fête foraine par un presto irrésistible
Une précision liminaire : mon article d’hier (Le revers des gilets) m’a été reproché parce qu’il n’aurait pas sa place dans un blog « consacré à la musique classique » (sic). Le sous-titre de mon blog indique pourtant : La Musique, la Vie, les Idées en liberté. Je n’ai pas l’intention de renoncer à cette liberté…
Autre précision : oui j’ai apprécié – ça faisait un bien fou après ces dernières folles semaines ! – ce vrai, ce long débat, inédit dans l’histoire de la Vème République, entre le président de la République et les 600 élus rassemblés pendant presque 7 heures d’affilée à Grand Bourgtheroulde dans l’Eure. La franchise des questions, des interpellations, la franchise des réponses. Qui peut désormais prétendre que ce « Grand débat » ne va servir à rien, que les jeux sont faits d’avance ?
Et comme en écho de cette ouverture du Grand Débat, France 2 avait programmé hier soir l’excellent documentaire de Patrice Duhamel : La Vème République : au coeur du pouvoir. A voir ou à revoir absolument !
Pendant ce temps-là, la Chambre des Communes rejetait à une écrasante majorité le compromis sur le Brexit âprement négocié avec l’Union européenne par Teresa May !
Laissons les Britanniques se dépêtrer d’une situation qu’ils ont eux-mêmes créée…
Le Brexit, brutal ou négocié, va-t-il changer quelque chose dans la vie musicale ? Rien probablement, ni en bien ni en mal.
Musicalement, le Royaume-Uni est bien une île, à bien des égards et depuis des siècles, singulière par rapport au Continent : j’ai souvent évoqué ici la méconnaissance, l’ignorance que subissent compositeurs (Ralph l’oublié), interprètes (Plans B)à quelques rares exceptions près…Si l’on demandait à brûle pourpoint, à la sortie d’un concert de la Philharmonie de Paris ou du Festival de Radio France, à des spectateurs de citer ne serait-ce qu’une dizaine d’oeuvres de compositeurs britanniques, je ne suis pas sûr qu’ils y parviendraient !
A l’inverse, les Britanniques ont toujours été de grands amateurs et promoteurs de la musique française. Le moins qu’on puisse dire est que la réciproque n’est pas vraie !
Tenez, puisqu’on va commémorer le sesquicentenaire* de la mort de Berlioz, quel a été le premier chef à réaliser une quasi-intégrale de l’oeuvre du natif de La Côte Saint André ?
Colin Davis(1927-2013), qui s’y est repris à deux fois.
Dans quelques jours, paraît un coffret regroupant les enregistrements réalisés par John Eliot Gardiner, encore un infatigable amoureux de la musique française (qu’il a particulièrement bien servie et illustrée pendant son mandat de directeur musical de l’Opéra de Lyon de 1983 à 1988.
Ce n’est pas d’hier que les chefs d’outre-Manche révèrent les Français. Y a-t-il meilleur chef « français » que Sir Thomas ? Est-ce un hasard si la version de Beechamde Carmenreste indétrônée ?
Quel bonheur, toujours renouvelé, d’écouter Lalo, Franck, Fauré, Berlioz, Bizet sous sa baguette !
Et même le fantasque John Barbirollis’est livré, certes parcimonieusement, dans Ravel et Debussy, et c’est à écouter absolument.
C’est comme une sorte de petit frère de Leonard Bernstein, génie et notoriété en moins, mais bien des similitudes de parcours et de carrière (le piano, le jazz, la comédie musicale, la direction d’orchestre)
Je ne sais pas à quelle occasion Sony réédite le legs RCA d’André Previn
Bernstein naît en 1918 dans le Massachussets, de parents juifs ukrainiens immigrés au début du siècle aux Etats-Unis, Previn naît Andreas Ludwig Priwin en 1929 (ou 1930 ?) à Berlin, la famille, les parents Charlotte et Jack et le petit Andreas, fuient le nazisme, émigrent en 1939, s’installent à Los Angeles, où le grand oncle Charles Previncompose pour les studios Universal après avoir travaillé comme arrangeur pour près d’une centaine de productions à Broadway.
Dans cet environnement, le jeune André, naturalisé Américain en 1943, entame un parcours qui va beaucoup ressembler à celui de son aîné. Il écrit et arrange des musiques pour Hollywood, il profite de son service militaire (en 1951-52) à San Francisco pour prendre des leçons privées de direction d’orchestre auprès de Pierre Monteux, le grand chef français (lui aussi naturalisé Américain en 1942), patron de l’Orchestre symphonique de San Francisco depuis 1935.
Comme chef d’orchestre, André Previn prend un premier poste en 1967 à l’orchestre symphonique de Houston (où il succède à John Barbirolli), mais c’est avec l’orchestre symphonique de Londres (1969-1979) qu’il va connaître une fructueuse décennie – avec un nombre impressionnant d’enregistrements (pour EMI ou RCA). Suivront des périodes de moindre envergure à Pittsburgh, à Los Angeles, de nouveau à Londres (avec le Royal Philharmonic)
Comme Bernstein, Previn, pendant ses années londoniennes, se fait pédagogue télévisuel. Comme Bernstein est multi-cartes, c’est un compositeur prolifique et tous terrains, mais ce n’est pas diminuer ses mérites que de reconnaître qu’aucune de ses oeuvres, que ce soit dans le classique, le jazz ou la comédie musicale, n’a jamais atteint la notoriété, ni l’originalité de celles de son aîné.
Quant au chef d’orchestre Previn, les réussites sont très inégales selon les répertoires. Dans les classiques viennois, Haydn, Beethoven on ne sort jamais d’une honnête neutralité, comme si le chef évitait de prendre un parti interprétatif. C’est plus intéressant dans Richard Strauss, où l’Américain Previn semble prendre plaisir à faire rutiler ses orchestres (notamment les Wiener Philharmoniker). Mais c’est aussi la plus calamiteuse version de La Chauve Souris de Johann Strauss, un beau ratage (la comparaison avec Carlos Kleiber est édifiante !)
Previn est, à l’évidence, plus à l’aise dans le répertoire du XXème siècle (Holst, Prokofiev) et en particulier dans une belle intégrale des symphonies de Vaughan Williams
A propos de Bernstein, on salue le beau projet de Radio France (Bernstein Story) à retrouver bien sûr sur France Musique. Même si on a eu confirmation hier soir que le compositeur Bernstein « sérieux » n’est pas toujours le plus captivant, ni le plus original. Même quand il est bien défendu par Kirill Gerstein, Vassily Petrenko et l’orchestre philharmonique de Radio France, interprètes virtuoses de la 2ème symphonie « The Age of anxiety »
Le dimanche 17 août 2008 au petit matin, lorsque les musiciens de l’Orchestre philharmonique de Liège aperçurent par les hublots de l’avion qui les amenait de Roissy, une colonne de feu qui s’élevait du centre de São Paulo, ils ne pouvaient imaginer que la tournée qu’ils entreprenaient dans le continent sud-américain, sous la direction de Pascal Rophé, allait commencer en catastrophe.
J’étais arrivé la veille à Rio de Janeiro pour rencontrer les organisateurs de la tournée et nos agents locaux et j’allais rejoindre l’orchestre à São Paulo lorsque, juste avant le départ de mon avion, je reçus un message du directeur de production de l’orchestre : « Vol bien passé mais la salle de concert a brûlé, infos suivent » Tout juste le temps de fixer une réunion de crise en fin de matinée avant que le vol Rio-Sao Paulo ne décolle.
Pour ne pas affoler les musiciens, le grand patron de la Societa et du Teatro Cultura Artistica,Gerald Perret, un Suisse installé au Brésil depuis la fin des années 70, était venu en personne accueillir l’orchestre, alors que son beau théâtre finissait de se consumer. Lorsque j’arrivai à mon tour à l’hôtel où l’OPL était hébergé, Gerald était reparti sur les lieux du drame. Consigne de silence absolu avant une rencontre en tout petit comité en début d’après-midi.
(Les restes de la Sala Cultura artistica le 17 août 2008)
L’OPL devait donner deux concerts dans cette salle les 18 et 19 août ! J’avais eu le temps depuis le matin d’envisager tous les scénarios possibles : le plus probable était l’annulation pure et simple, un scénario catastrophe pour un début de tournée dans la plus grande ville du Brésil… à moins que l’un des deux concerts puisse être déplacé dans une autre salle ?
C’était sans compter sur la personnalité et l’influence de Gerald Perret. Tout autre que lui, après avoir vu son théâtre disparaître dans les flammes, aurait baissé les bras, surtout pour un orchestre étranger. Etonnamment calme lors de notre première réunion, il demanda à notre petite équipe de ne pas nous inquiéter, de ne rien dire aux musiciens, promettant qu’il allait sauver la situation ! Il me confia avoir reçu des dizaines de témoignages des plus hautes autorités de l’Etat, de la ville, de ses collègues et confrères, tellement choqués par ce drame. De retour à l’hôtel en fin d’après-midi ce dimanche 17 août 2008, Gerald nous annonça que le concert du 18 aurait lieu à l’Opéra municipal de Sao Paulo – la direction et toute l’équipe technique avaient proposé d’ouvrir le théâtre exceptionnellement un lundi et d’accueillir le concert de l’OPL – et que celui du 19 se déroulerait dans la merveilleuse Sala São Paulo, construite dans une ancienne gare, siège de l’Orchestre symphonique de Sao Paulo, dotée d’une des meilleures acoustiques du monde.
Un pot d’accueil pour les musiciens était prévu dimanche en fin d’après-midi. La plupart d’entre eux s’étaient égayés en ville ou reposés dans leurs chambres. Nous avions décidé de mettre leurs délégués dans la confidence des événements du jour. Rien n’avait filtré jusqu’à cette fin de journée, et le récit que Gerald Perret fit devant une assistance ébahie et admirative. Longue ovation bien méritée pour celui qui, en moins de 24 heures, avait enduré le pire cauchemar qui puisse arriver à un directeur de salle de concert, et sauvé les débuts de la tournée de l’Orchestre philharmonique de Liège.
Ce lundi 18 août 2008, il y a tout juste dix ans, je crois avoir entendu, à l’Opéra municipal de Sao Paulo, sans doute le concert le plus chargé d’émotion de l’OPL. Le très vieux et respectable président de la Societa Cultura Artistica, 95 ans, était monté sur scène, devant une salle comble et un parterre garni de tous les officiels de la ville, affirmer qu’il ne mourrait pas avant d’avoir vu son théâtre renaître de ses cendres. Je ne sais pas s’il a pu tenir sa promesse – le théâtre a été reconstruit à partir de 2010 et rouvert en 2012.
Leonard Bernstein est né le 25 août 1918. Le centenaire de sa naissance est abondamment et justement célébré (lire La fête à Lenny).
J’ai choisi, pendant ce mois de vacances, de distinguer quelques pépites – et quelques ratages ! – dans l’abondante discographie du chef-pianiste-compositeur-pédagogue (voir Bernstein Centenary)
Commençons par Mendelssohn, un compositeur et une oeuvre auxquels on n’associe pas d’emblée le chef américain. Alors que Bernstein est, sans doute, de tous les chefs prestigieux qui ont dirigé et enregistré Mendelssohn celui qui en a le mieux compris et restitué le romantisme fiévreux, dramatique, inquiet, celui des Troisième (l’Ecossaise) et Cinquième (la Réformation) symphonies et d’ouvertures comme Ruy Blas – phénoménale ! – ou Les Hébrides
Ce n’est pas un hasard si Ruy Blas fait partie du « best of » symphonique concocté par Diapason pour honorer Leonard Bernstein chef d’orchestre
Pour ces ouvertures, comme pour les symphonies 3 et 5, on préfère les premières versions gravées à New York pour CBS/Sony, aujourd’hui quasi introuvables en éditions séparées
Pour la 4ème symphonie « Italienne », la version gravée avec l’Orchestre philharmonique d’Israël (Deutsche Grammophon) semble plus solaire, plus fluide, élégante que son aînée new-yorkaise.
Louis Vierne naît à Poitiers le 8 octobre 1870, presque aveugle (il est atteint d’une cataracte congénitale). À l’âge de 6 ans, il est opéré et recouvre un peu de vision, ce qui est toutefois insuffisant pour qu’il puisse suivre des études dans des conditions normales. Il est placé à l’Institut national des jeunes aveugles à Paris.
En 1884, César Franck le remarque lors d’un examen de piano et l’incite à suivre des cours au Conservatoire de Paris, où Vierne est admis en 1890. Après la mort de César Franck qui survient peu après, Louis Vierne continue sa formation musicale avec Charles-Marie Widor. Il en devient par la suite le suppléant. Il est ensuite le suppléant d’Alexandre Guilmant1.
En 1899 Louis Vierne épouse Arlette Taskin, dont le père est chanteur à l’Opéra-Comique. Ils ont trois enfants. Mais ils se séparent en 1909, en raison de l’infidélité d’Arlette, qui le trompe avec Charles Mutin, un facteur d’orgues alors réputé… au nom prédestiné !
En 1900 Louis Vierne remporte devant 50 autres candidats, avec les félicitations du jury, le concours organisé pour la place de titulaire des grandes orgues de Notre-Dame de Paris. Il conservera ce poste jusqu’à sa mort en 1937.
En 1911, à la mort de Guilmant, Louis Vierne souhaite lui succéder dans sa classe d’orgue au Conservatoire de Paris, mais il se heurte à une opposition, à la suite d’une dispute entre Widor et Gabriel Fauré, alors directeur du Conservatoire. Il prend donc en 1912 une classe d’orgue à la Schola Cantorum1, établissement créé par son ami Vincent d’Indy.
En 1916, Louis Vierne part quelque temps en Suisse pour soigner un glaucome. Revenu à Paris en 1920, il fait ensuite des tournées dans toute l’Europe et aux États-Unis (en 1927). En 1932, il inaugure avec Widor le nouvel orgue de Notre-Dame, restauré à sa demande.
Louis Vierne perd deux de ses trois fils : André meurt de la tuberculose en 1913, à l’âge de 10 ans, et Jacques, engagé volontaire à l’âge de 17 ans, meurt en 1917. Trop jeune pour pouvoir s’engager, il avait dû obtenir une dispense signée de la main de son père. Jacques se suicide le 12 novembre 1917. La nouvelle de cette mort parvient à Vienne à Lausanne, où il est en traitement pour son glaucome qui menace de le rendre définitivement aveugle. Profondément touché, révolté parla guerre qui dure depuis près de quatre ans et torturé par un sentiment de culpabilité pour avoir autorisé l’engagement volontaire de son fils, il compose son Quintette pour piano et cordes, op.42, qu’il dédie « à la mémoire de mon fils Jacques ». Il confie à son ami Maurice Blazy, le 10 février 1918 :
« J’édifie en ex-voto un Quintette de vastes proportions dans lequel circulera largement le souffle de ma tendresse et la tragique destinée de mon enfant. Je mènerai cette œuvre à bout avec une énergie aussi farouche et furieuse que ma douleur est terrible, et je ferai quelque chose de puissant, de grandiose et de fort, qui remuera au fond du cœur des pères les fibres les plus profondes de l’amour d’un fils mort… Moi, le dernier de mon nom, je l’enterrerai dans un rugissement de tonnerre et non dans un bêlement plaintif de mouton résigné et béat. »
C’est une pièce magnifique, un chef-d’oeuvre, dont il existe une version remarquée et remarquable, celle de la pianiste lituanienne Mūza Rubackytėet du quatuor Terpsychordes.
La même pianiste a gravé les pièces pour piano de Louis Vierne
Rare dans la musique de chambre, Vierne l’est encore plus dans le registre symphonique, une unique symphonie, deux pièces concertantes. Une version au disque – que je connais bien, et pour cause ! – :
Un disque qui fait partie du coffret anniversaire publié à l’occasion des 50 ans de l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège.
Mais c’est évidemment à l’orgue qu’on attend le plus celui qui fut, 37 ans durant, le titulaire des grandes orgues de Notre Dame de Paris.
On a parlé – à juste titre – d’orgue symphonique pour cette glorieuse compagnie d’organistes-compositeurs, de Franck à Widor, en passant par Vierne et Guilmant. Louis Vierne a eu de grands successeurs à la tribune de Notre-Dame, Pierre Cochereau bien sûr et l’actuel titulaire, le formidable Olivier Latry.
Si l’on vous demande, à brûle-pourpoint, de citer des compositeurs tchèques, les noms de Dvořák*, Smetana, Janáčekvous viendront immédiatement. En insistant, vous rajouterez Bohuslav Martinů.(1890-1959).
Un compositeur que je ne me rappelle pas avoir déjà évoqué – ou alors par allusion (Wiener Walter) sur ce blog, alors que j’aime et pratique son oeuvre depuis longtemps. Je me rattraperai bientôt sur bestofclassicà propos de son oeuvre symphonique.
Je saisis l’occasion d’un double CD écouté ce week-end pour évoquer une personnalité dont la vie et l’oeuvre sont profondément marquées par les cahots de l’Histoire.
Né à Polička dans l’actuelle République tchèque, Martinůa été naturalisé Américain, mais a vécu le plus longtemps, avant et après la Seconde Guerre mondiale… en France !
Peut-on dès lors l’assimiler à un compositeur tchèque ? Le débat sur la nationalité ou l’appartenance à une esthétique « nationale » n’a, en réalité, pas beaucoup d’intérêt ni de pertinence. Surtout dans le cas de Martinů. Qui a subi, s’est nourri de plusieurs influences, évidemment pendant ses années de formation à Prague, puis à Paris. Mais qui a composé l’essentiel de ses symphonies aux Etats-Unis.
Et pourtant, à l’instar d’un Poulenc, Martinůest immédiatement reconnaissable, sa musique ne ressemble à aucune autre, même si elle peut emprunter des traits, des tournures, des figures à celle de ses contemporains. Comme ce Double concerto pour deux orchestres à cordes, piano et timbales
Un petit air de Musique pour cordes, percussion et célestade Bartók ? Oui, certes, et les circonstances de la commande et de la création des deux oeuvres ne sont pas étrangères à ces apparentes proximités. Les deux sont, en effet, des commandes de Paul Sacher, le mécène musicien de Bâle, Bartókest créé le 21 janvier 1937, Martinůle 9 février 1940, par le commanditaire et son orchestre de chambre de Bâle.
Pour en revenir au double CD qui vient de paraître – pensée émue pour celui a sans doute encore participé à l’élaboration de ce très copieux album et qui avait fondé le label Praga Digitals, Pierre-Emile Barbier – c’est, par son programme, et le choix des interprètes, sans doute la meilleure introduction qui soit à l’univers singulier de Martinů. Un authentique indispensable de toute discothèque !
Il manque encore un ouvrage de référence en français. Le cher Harry Halbreichqui a établi le catalogue raisonné des oeuvres de Martinůn’aura pas eu le temps de faire pour lui ce qu’il avait fait pour Honegger ou Messiaen.
Seul est disponible (?) dans la collection Actes Sud l’essai que lui avait consacré Guy Erismann.
Dans un prochain billet, j’évoquerai le lien de Martinůavec… Montpellier !
C’est l’hiver et il neige, quelle surprise ! Il est vrai qu’à Montpellier et dans l’Hérault la neige est rarissime, et que la journée du 28 février 2018 restera dans les annales météorologiques.. et un mauvais souvenir pour quantité d’automobilistes piégés par l’abondance des chutes.
Le Musée Fabre et l’Esplanade habillés de blanc
Je ne pensais pas retrouver si vite la neige rencontrée sur les sommets alpins (voir Le lac enchanté)
Un paysan et sa femme se désolent de ne pas avoir d’enfants. Un jour d’hiver, pour se distraire, ils décident de fabriquer un enfant de neige. Celui-ci prend vie : c’est une belle petite fille, qui grandira rapidement, tout en gardant un teint pâle comme la neige : on l’appelle Snégourotchka. Lorsque le printemps arrive, la jeune fille manifeste des signes de langueur. Les autres jeunes filles du village l’invitent à jouer avec elles, et sa mère adoptive la laisse partir à regret. Elles s’amusent et dansent, Snégourotchka restant toujours en arrière, puis l’entraînent à sauter par-dessus un feu de joie : à ce moment, elles entendent un cri, et en se retournant, elles découvrent que leur compagne a disparu. Elles la cherchent partout sans succès : Snégourotchka a fondu, et il n’en est resté qu’un flocon de brume flottant dans l’air.
Mais depuis que j’ai vu ce rare film d’Hans-Jürgen Syberberg, Ludwig, requiem pour un roi vierge(contemporain et très différent du Ludwig ou le Crépuscule des dieuxde Visconti) cette scène de traversée de la forêt enneigée en traineau est à jamais associée à Wagner et au sublime duo de Tristan et Isolde « O sink hernieder » (ici dans la version mythique de Furtwängler avec Kirsten Flagstad et Ludwig Suthaus)