L’alcoolique (presque) anonyme

Faites le test : demandez au plus mélomane de vos amis de vous chantonner un air, une mélodie de ce compositeur. Je suis prêt à parier qu’il n’y arrivera pas…pas plus que moi qui, pourtant, m’intéresse à lui et pense bien connaître sa musique !

71OogXHBL9L._SL1200_

Alexandre Glazounov n’est pourtant pas un inconnu. Son nom est toujours cité lorsqu’on évoque les grands compositeurs russes. Mais rien n’y fait, il n’a pas « imprimé » dans la mémoire collective. De la musique toujours bien troussée, un savoir-faire indéniable, un orchestrateur dans la veine de Rimski-Korsakov, mais jamais un éclair de génie qui transcende la bonne facture. Et puis, au hasard de notices sur les oeuvres ou de biographies d’autres compositeurs russes, on tombe régulièrement sur une particularité fâcheuse de Glazounov : son alcoolisme, un état d’ivresse qui semblait être permanent, surtout lorsqu’il dirigeait des créations !

Orfeo a eu la bonne idée de regrouper dans un coffret de 5 CD les gravures réalisées par Neeme Järvi des huit symphonies et de quelques autres oeuvres symphoniques (comme les deux Valses de concert) de Glazounov : c’est aujourd’hui l’intégrale la plus recommandable, par le souffle épique qu’y met le chef estonien, la beauté et la qualité de prise de son de ses orchestres.

Qui est donc ce personnage ?

Le petit Alexandre Konstantinovitch naît le 10 août 1865 à Saint-Pétersbourg. Son père est un riche éditeur. Il commence à étudier le piano à neuf ans et à composer à onze. Balakirev, l’animateurdu groupe des Cinq, montre ses premières compositions à Rimski-Korsakov : « Incidemment, Balakirev m’a un jour apporté la composition d’un étudiant de quatorze ou quinze ans, Alexandre Glazounov », se souvint Rimski-Korsakov. « C’était une partition d’orchestre écrite de façon enfantine. Le talent du garçon était indubitablement clair.» .

Rimski-Korsakov le prend sous son aile : «Son développement musical progressait non pas de jour en jour, mais littéralement d’heure en heure» 

Glazounov va vite profiter de la prodigalité d’un personnage extrêmement influent à Saint-Pétersbourg, Mitrofan Beliaiev (1836-1903), authentique mécène et protecteur de toute la jeune garde musicale russe. À 19 ans, Il fait son premier voyage en Europe, rencontre Liszt à Weimar où est jouée sa Première symphonie

Beliaiev crée en 1886 les Concerts symphoniques russes qui seront le tremplin de toute une génération de compositeurs. C’est dans ce cadre par exemple que sera créée en 1897… sous la direction de Glazounov, la Première symphonie de Rachmaninov

C’est un échec complet, Glazounov est ivre, le jeune Rachmaninov mettra du temps à s’en remettre : « Ce coup inattendu m’a amené à décider d’abandonner la composition. Je me suis laissé gagner par une apathie insurmontable. Je ne faisais plus rien, ne m’intéressais plus à rien. Je passais mes journées affalé sur le divan, avec de sombres pensées sur ma vie finie » (Rachmaninov, in Réflexions et souvenirs*, Buchet-Chastel).

Glazounov ne sera jamais un bon chef d’orchestre, même s’il sera régulièrement invité comme tel dans le monde entier jusqu’à la fin de sa vie !.En revanche, il laissera une trace durable comme professeur, puis directeur du Conservatoire de Saint-Pétersbourg. Il succède en 1905 à Rimski-Korsakov et va user de ses bonnes relations avec le nouveau Commissaire du peuple à l’Education Anatoli Lounatcharski pour préserver une institution dont il a rehaussé le niveau d’exigence, la qualité des enseignements. Mais son conservatisme est contesté par les étudiants et les professeurs qui sont restés à Petrograd et qui adhèrent aux idéaux révolutionnaires. À la différence de Stravinsky, Rachmaninov, Milstein ou Horowitz qui fuient le nouveau régime soviétique, Glazounov ne prend pas explicitement le chemin de l’exil lorsqu’il se rend en 1928 à Vienne pour les célébrations du centenaire de Schubert. Maximilian Steinberg dirige le Conservatoire en son absence jusqu’à sa démission en 1930

Glazounov s’installe à Paris en 1929, et prétexte d’une santé défaillante et de trop nombreux engagaments pour ne pas rentrer en Union soviétique, ce qui lui évite d’être mis au ban d’infamie par le régime stalinien ! Il compose encore en 1934 un concerto pour saxophone, et meurt à Neuilly-sur-Seine le 21 mars 1936 ! Ses restes ne seront transférés qu’en 1972 à Leningrad.

Voilà pour l’essentiel de sa biographie ! Reste une oeuvre qui, pour manquer de génie, est loin d’être sans intérêt. Si on hésite à aborder les huit symphonies, la Cinquième (1895) est sinon la meilleure, du moins la préférée des chefs.

61ZQkGnE5GL

91I47v3z+TL._SL1403_

Les intégrales des symphonies ne sont pas légion, Serebrier, Otaka qui manquent – pardon pour le cliché ! – de « russité », les trop neutres à mon goût Polianski et Fedosseievle seul qui se compare à Järvi

est Svetlanov avec les couleurs si spécifiques de son orchestre soviétique, et des prises de son très variables d’une symphonie à l’autre.

51uqqxeYTpL

Glazounov reste encore au répertoire des maisons d’opéra, avec deux ballets qui invoquent clairement leur filiation avec les chefs-d’oeuvre de Tchaikovski :  Raymonda que Marius Petipa s’était résolu, après la mort inopinée de Tchaikovski en 1893, à commander à Glazounov et Les Saisons  créés respectivement le 19 janvier 1898 et le 7 février 1900 au théâtre Marinski

61nCMFXYvJL

Svetlanov et Järvi refont le match pour ces deux ballets. On y ajoute Ansermetchez lui dans la musique russe !

71w-2rbaRUL._SL1200_

51CtkUej9cL

Pour une première approche de l’univers symphonique de Glazounov, un double CD excellemment composé, avec une rareté – le poème symphonique Stenka Razine dirigé par le trop méconnu Anatole Fistoulari °, et pour moi la version de référence du concerto pour violon, celle de Nathan Milstein.

Enfin une vraie rareté à tous points de vue. Le duc Constantin Romanov (1858-1915), petit-fils du tsar Nicolas Ier,  se piquait d’être poète, musicien, écrivain – Tchaikovski, Rachmaninov le mirent en musique – En 1912 K.R. – ainsi qu’il était connu et nommé dans les cercles littéraires de la capitale russe – ayant écrit un mystère intitulé Le Roi des Juifs, se tourne vers Glazounov pour qu’il compose la musique de ce mystère (oserait-on un parallèle avec le Martyre de Saint-Sébastien écrit en 1910 par Debussy sur un texte de D’Annunzio ?). 

Ce Roi des Juifs est créé en janvier 1914 au Palais de l’Hermitage à Saint-Pétersbourg, puis souvent donné par Glazounov lors de ses tournées en Europe, avec un très grand succès… jusqu’à ce que l’oeuvre retombe dans un complet oubli ! C’est à Guennadi Rojdestvenski qu’on doit le premier enregistrement – en 1991 – de l’intégrale de cette musique de scène.

51QEO8FMQYL

À quelques jours des fêtes pascales, une alternative aux Passions et autres Messie ?

*On reparlera de ce petit livre de souvenirs et de textes de Rachmaninov

°Un futur épisode de la série des Sans-grade

Le parcours d’une vie

Le 13 septembre dernier avait lieu, à Londres, la cérémonie des Gramophone Classical Music Awards 2018, sans doute les récompenses les plus attendues dans le milieu de la musique classique, une quinzaine, cette année, qui ont honoré plusieurs artistes et labels français (voir le palmarès ici : Gramophone Awards 2018). 

C’est au grand chef estonien, Neeme Järvi, 81 ans, qu’a été décerné une sorte de Grammy d’honneur, a Lifetime Achievement Award.

IMG_9092

J’ai déjà raconté comment et quand j’ai rencontré Neeme Järvi et travaillé avec lui (lire : Dans la famille Järvi, le père)

Je pense qu’il détient le record absolu, sinon du nombre de disques, en tous cas de la variété des répertoires et des compositeurs enregistrés, pour trois labels qui l’ont suivi dans son insatiable appétit de découverte.

lifetimeachievement_specialawards2018_gramophone« Je me demande parfois si Neeme Järvi n’est pas plus intéressé par le studio d’enregistrement que par la salle de concert. Par curiosité, j’ai passé une heure à lister les compositeurs dont Järvi a enregistré la musique, un total de 111 ! Le décompte est extraordinaire, plus de 400 CD (Karajan ne doit pas être loin en nombre de disques, Svetlanov non plus en nombre de compositeurs russes et soviétiques) mais personne n’a jamais embrassé un répertoire aussi vaste.

Neeme Järvi est apparu sur la scène musicale à peu près en même temps que le CD. Avec BIS et Chandos, il trouvait des maisons de disques qui étaient prêtes à sortir des sentiers battus. Plutôt que d’imiter les Karajan et Solti dans le coeur du répertoire symphonique, ils ont choisi d’explorer des répertoires peu, voire pas du tout abordés par les majors. Ce furent donc les symphonies de Sibelius et de Prokofiev plutôt que Beethoven et Brahms, Stenhammar plutôt que Schumann. Et avec Järvi, ils avaient un chef d’orchestre qui s’épanouissait dans le studio d’enregistrement. Son modus operandi consistait à dire à ses musiciens, alors qu’ils affrontaient une musique inconnue, «Regardez-moi. Suivez-moi – et ils l’ont fait, jouant souvent mieux qu’ils ne le pensaient. Comme l’indique le fils de Neeme, Paavo, «ses musiciens lui font confiance parce qu’il est un chef d’orchestre fiable, jamais ennuyeux. S’il a besoin changer quelque chose dans la minute, il peut le faire plus rapidement que quiconque, car il a la technique. Une autre chose est que je ne connais pas un seul musicien qui veut simplement faire le travail aussi efficacement que possible. Ils veulent faire de la musique et se sentir au milieu d’un processus créatif.

Revenons à 1985 et à son enregistrement avec l’Orchestre National Écossais de la Sixième Symphonie de Prokofiev pour Chandos, et vous êtes confronté à la plus grande perfection musicale (emblématique des valeurs de production de Chandos). Les cordes ont de l’intensité et de la puissance, mais elles ont aussi une souplesse qui donne l’impression d’être sculptée dans l’instant par le chef d’orchestre. Comme Robert Layton l’a écrit lors de la distinction de l’Orchestral Award en 1985, «un orchestre de second rang jouant avec un engagement total peut souvent être plus passionnant qu’un pilote de luxe à bord d’une phalange en roue libre». Neeme Järvi deviendrait un acteur clé de ce Brave New World, défendant le rare et l’inconnu et livrant toujours d’excellentes performances (un jeune chef d’orchestre m’a récemment demandé s’il était vrai que Neeme Järvi pouvait ouvrir une partition et, plus ou moins à première vue, en donner une bonne lecture. Je pense que la réponse est «oui»!).

Que ce soit en Écosse, en Suède, aux Pays-Bas, en Suisse, aux États-Unis ou dans son pays natal, l’Estonie – tous des pays dans lesquels il a été directeur musical – Järvi a continué à explorer et à défendre les plus vastes répertoires.. Sa série de BIS consacrée aux 10 symphonies d’Eduard Tubin, a été une formidable découverte pour beaucoup d’entre nous, une des premières sources de l’extraordinaire richesse musicale de l’Estonie

21QPT1QPNAL

À 81 ans, Neeme Järvi reste une source d’inspiration. Les orchestres adorent travailler avec lui car il fait ressortir le meilleur de chaque joueur. Les jeunes musiciens l’aiment parce qu’il connaît parfaitement son métier; ce n’est pas pour rien qu’il a appris son métier à Leningrad, observant et absorbant le talent de chefs d’orchestre comme Sanderling et Mravinski. Pour ses deux fils chefs d’orchestre, Paavo et Kristjan, il est le père dont tout musicien en herbe doit rêver » (James Jolly, in Gramophone)

Chandos chez qui Järvi a constitué l’essentiel de sa considérable discographie publie un coffret de 25 CD, qui certes témoigne de l’incroyable variété des répertoires abordés par le chef estonien, mais ne donne qu’une image très partielle d’un corpus discographique unique au monde…

816B-bYC30L._SL1500_ 2

Détails du coffret à voir sur Bestofclassic

(On trouve ce coffret à prix réduit sur : Presto Classical)

 

L’hommage à Svetlanov

Tandis que se déroulent les épreuves du 4ème Concours international de Chefs d’orchestre Evgueni Svetlanov, Radio France s’apprête à célébrer les 90 ans du chef russe, né le 6 septembre 1928, disparu en 2002.

SVETLANOV_WEB_1920X1080

Un programme, comme on les aime, parce qu’il reflète idéalement la personnalité d’un musicien hors norme, pianiste, chambriste, compositeur et chef immense.

rtfghfsdgh

Nikolaï Medtner
Sonate pour piano « Réminiscence »

Sergueï Rachmaninov
Trio élégiaque n°2

Evgeny Svetlanov
Poème pour violon et orchestre

Piotr Ilyitch Tchaïkovski
Roméo et Juliette

et la crème des interprètes russes : Vadim Repin, Dmitri Makhtin, Alexandre KniazevBoris Berezovsky, Andrei Korobeinikov, qu’on a souvent vus au Festival Radio France tout comme le jeune chef Andris Pogalauréat du 1er concours Svetlanov à Montpellier en 2010.

J’ai déjà raconté mon admiration pour Evgueni Svetlanov, et mon unique rencontre avec lui, à Montpellier. Lire : Le génie de Genia

Son legs discographique (de la période soviétique) a été magnifiquement réédité, ou plus précisément, la considérable anthologie de la musique russe entreprise au mitan des années 60.

61ho-7sacrl-_sl1500_

Un premier coffret centré sur la musique symphonique, par ordre chronologique de Glinka à Kalinnikov, avec une pépite : Svetlanov jouant au piano des pièces de Medtner (d’où la présence d’une sonate de Medtner ce soir au concert) : détails du coffret à voir ici  Le monument Svetlanov (I)

51siztyitl

Un deuxième coffret achevait la partie symphonique de cette anthologie (mais omettait, malheureusement, les gravures de l’après-URSS, comme une intégrale des symphonies de Miaskovski, heureusement rééditée par ailleurs). Voir les détails ici : Le monument Sveltanov (II).

Et voici que paraît le troisième et dernier coffret de cette anthologie, 11 CD seulement, consacré aux oeuvres chorales, avec plusieurs raretés, des compositeurs et des oeuvres inconnus en dehors de Russie, et bien sûr des Rachmaninov (Les Cloches) ou Prokofiev (Alexandre Nevski) de référence.

71MSLDNeEXL._SL1200_

711M+CqiiKL._SL1200_

(Comme les précédents, ce coffret n’est pas vraiment bon marché, le meilleur prix est sur amazon.it)

Svetlanov au piano dans le Trio élégiaque de Rachmaninov, joué ce soir au concert-hommage à Radio France.

L’imprononçable géant

Ecrivant ces lignes, je pense très fort aux présentateurs/trices de France Musique (ou de Musiq3 ou de la Radio suisse romande) qui, depuis quelques heures et dans les jours qui viennent, sont confrontés au redoutable exercice d’énonciation (Comment prononcer les noms de musiciens ?du prénom et du nom du grand chef russe qui vient de disparaître : Guennadi Rojdestvenski (ou en orthographe internationale Gennady Rozhdestvensky), né le 4 mai 1931, décédé ce samedi 16 juin 2018.

1473102166_25_05_16

Les premiers commentaires sur les réseaux sociaux soulignent, à juste titre, que c’est le dernier représentant d’une génération de géants de la direction d’orchestre russe qui s’efface. Après Mravinski, Svetlanov, Kondrachine, Rojdestvenski était le lien encore vivant avec tout le XXème siècle russe, Glazounov, Prokofiev, Chostakovitch, Schnittke, Denisov.

Je n’ai pas le temps maintenant de décrire la singularité de l’art et de la personnalité de Rojdestvenski, j’y reviendrai demain à la lumière de la discographie considérable qu’il laisse et qui traduit bien l’incroyable versatilité de ses appétits et de ses curiosités. Le passionnant documentaire de Bruno Monsaingeon donne un subtil éclairage sur le chef disparu

Le dernier souvenir que j’ai de lui n’a rien de musical. C’était dans un grand magasin parisien – Rojdestvenski et sa femme, Viktoria Postnikova résidaient depuis plusieurs années à Paris -, Monsieur accompagnait Madame à une caisse évidemment embouteillée, personne ne les avait reconnus, et je dois dire qu’ils manifestaient plus de patience que moi…

 

Le Russe oublié (suite)

J’ai plusieurs fois râlé – en vain – sur le sort discographique fait à l’un des plus grands chefs du XXème siècle, je recommence aujourd’hui, avec guère plus d’espoir de voir la situation évoluer. Kirill Kondrachine (1914-1981) est le grand oublié des rééditions/anthologies qui ont fleuri ces dernières années

Pourtant, le label « officiel » de l’ex-URSS, Melodia, a plutôt bien fait les choses pour honorer ses artistes stars : Gilels, Richter, Svetlanov. Quatre somptueux coffrets avec nombre d’inédits hors de Russie.

71uxywadi3l-_sl1500_161jhq6stell-_sl1500_

61ho-7sacrl-_sl1500_

81-riw3te7l-_sl1500_

Evgueni Mravinski (1903-1988) n’a pas eu droit aux mêmes égards – pour le moment – mais sa discographie a été abondamment documentée par ailleurs.

71xmBsWLyjL._SL1500_

Pour Kirill Kondrachine, qui, de mon point de vue, est au moins au même niveau que ses deux illustres collègues, on doute que le label russe lui rende pareil hommage. Même si ses quasi-intégrales Chostakovitch ou Mahler ont été assez régulièrement rééditées et distribuées. Mais Kondrachine avait fui l’URSS en décembre 1978 – Bernard Haitink l’avait immédiatement accueilli au Concertgebouw d’Amsterdam. Ça fait toujours mauvais genre dans la Russie de Poutine…

Il faut donc continuer de pister les rééditions sous diverses étiquettes, et demander à Decca de republier en coffret les précieux « live » jadis édités par Philips dans une collection « Collector » / The Kondrashin Recordings (voir détails : Le Russe oublié)

L’île mystérieuse (suite)

Il y a quatre ans, après un séjour mémorable à Saint-Pétersbourgoù j’avais bien entendu (re)visité le fabuleux musée de l’Ermitage (voir Les trésors de l’Ermitage), j’avais écrit un billet en forme d’appel à l’aide des spécialistes :  lire L’île mystérieuse

Cette île mystérieuse est la célèbre Île des morts du peintre suisse Arnold Böcklin. Qui existe en cinq versions, deux que j’avais vues à Bâle, New York. Mais nulle part n’est répertoriée la toile que j’avais vue à l’Ermitage…

Lors de mon escapade à Leipzig le 28 décembre dernier, j’ai vu la cinquième des versions répertoriées, celle de 1886 :

IMG_3724

Dans un magnifique musée, le vénérable Museum der bildenden Künste installé depuis 2005 dans un cube de verre et de béton au coeur de la ville.

IMG_3704

IMG_3707

IMG_3710

IMG_3708(Caspar David Friedrich, Les âges de la vie, 1834)

IMG_3711(Gustave Loiseau, Le pont de Saint-Ouen, Pontoise sous la neige)

IMG_3713(Monet, Bâteaux sur la plage d’Etretat, 1883)

IMG_3726(Böcklin, Flora, 1905)

IMG_3728(Böcklin, Hymne au printemps, 1885)

IMG_3730

Dans ce musée, une salle est incontournable, celle qui contient cette monumentale et délirante statue de Beethoven, due à Max Klinger (1985-1920), et quelques autres toiles monumentales du même acabit !

IMG_3717

IMG_3718IMG_3720

IMG_3737(Rüdiger Berlit (Leipzig 1883-1939)Femme, enfant et paysage, 1924)

IMG_3732(Fritz Winkler, (Dresde 1894-1964)Rue et église, , 1927-30)

Pour en revenir à Böcklin et à son Île des morts, je renvoie à mon billet d’il y a quatre ans (L’île mystérieuseà propos des oeuvres musicales qu’elle a inspirées : Rachmaninov bien sûr et les moins connus Quqtre poèmes symphoniques d’après Böcklin de Max Reger

Le point sur quelques bonnes versions récentes :

On conseille vivement le coffret Brilliant Classics publié à l’occasion du centenaire de la mort de Reger en 2016 qui contient l’essentiel de l’oeuvre symphonique du compositeur allemand dans des versions idiomatiques, captées à DresdeLeipzig ou Berlin dans l’ex-RDA

51fNKAO5-5L81siQe3wAwL._SL1467_

Pour Rachmaninov, la discographie n’a pas fondamentalement évolué par rapport à mon billet cité plus haut.

Enfin, en ce 7 janvier, comment ne pas se remémorer la tragédie du 7 janvier 2015Le silence des larmes…

 

Le génie de Genia (II)

Quatre mois après un premier coffret paré d’argent, paraît la suite, tant attendue, du projet discographique sans doute le plus considérable de l’histoire du disque : une anthologie quasi exhaustive de la musique symphonique russe par un géant de la direction d’orchestre, Evgueni Svetlanov (lire Le génie de Genia).

51SIz+TYItL

Le premier coffret couvrait tous les compositeurs du XIXème siècle de Glinka à Liapounov et comportait relativement peu d’inédits, la plupart de ces enregistrements avaient été édités en CD, sous différentes étiquettes ou labels.

On retrouve ici des Rachmaninov, Scriabine d’anthologie, portés par un souffle immense, une intégrale d’un compositeur certes prolifique et inégal, mais bien négligé en Occident, Glazounov (mort à Neuilly en 1936 !).

Mais ce second coffret révèle bien des surprises : trois CD consacrés au très médiocre mais inamovible secrétaire de l’Union des compositeurs soviétiques (de 1948 à 1991 !) Tikhon Khrennikovtrois au contestable et pas toujours inspiré Rodion Chtchedrine (six lettres en russe, Щедрин, onze en français !), époux à la ville de la célèbre danseuse Maia Plisstetskaia, disparue en 2015. Mais de grands absents, quasiment rien de Prokofiev, Khatchaturian, Weinberg ou Glière, quelques symphonies de Chostakovitch, rien de Schnittke, Gubaidulina, Denisov, en revanche une superbe anthologie, très remarquée à sa sortie, des symphonies de MiaskovskiIncompréhensible l’absence des propres compositions orchestrales de Svetlanov, qui, pour n’être pas touchées par le génie, ne sont pas inécoutables, loin de là. Pudeur de l’éditeur, des proches du chef ?

81-riw3tE7L._SL1500_

71C7ErbSpHL._SL1200_

Evidemment, ce coffret comme le premier (ou ceux que Melodia a consacrés à Richter et Gilels) n’est pas bon marché, mais les différences de prix entre les pays sont incompréhensibles : 455 € sur le site français d’Amazon315 € lorsque je l’ai commandé, maintenant à 345 € (110 € de moins !) sur le site italien du même distributeur.

Détails du coffret sur bestofclassic.skynetblogs.be

On consacrera ultérieurement des chroniques à certains des compositeurs, connus ou inconnus, à certains des solistes aussi, présents dans ce coffret (comme le tout jeune Vadim Repin, interprète de luxe des concertos de Khrennikov !)

Le génie de Genia

Les Russes ont le génie des diminutifs. Tous les prénoms, tous les membres de la famille, père, mère, grand-mère, enfants, sont appelés par leurs diminutifs, et plus ceux-ci sont longs, plus le lien d’affection est fort. Dans le domaine musical, on connaît Slava pour (Mstislav) Rostropovitchou Petrouchka (petit Pierre), le ballet de Stravinsky.

Je fus pour le moins surpris d’entendre, lors d’un après-concert mémorable à Montpellier, le président de Radio France de l’époque, Michel Boyons’adresser au chef d’orchestre en ces termes : « Cher Genia« . Cela nous changeait du sempiternel (et ridicule) « Maestro » mais cette familiarité involontaire avec un géant de la direction d’orchestre au physique de premier secrétaire du Politburo n’était pas pour me déplaire. Evgueni Svetlanov(1928-2002) prit les compliments du PDG sans trahir la moindre émotion. Un bloc. Impressionnant.

J’eus ensuite le privilège de souper avec lui et son épouse, qui veillait à ce qu’il respecte un régime très strict. Le chef avait failli succomber quelques mois plus tôt à tous les excès dont les Russes sont coutumiers et c’est un chirurgien parisien qui l’avait « sauvé » (c’étaient ses propres termes). J’avais devant moi un monument que j’admirais depuis très longtemps – et mes premiers disques russes – que j’avais vu plusieurs fois en concert (à Colmar, à la salle Pleyel). Je voulais lui poser mille questions, mais je me retins de l’importuner.

Rodolphe Bruneau Boulmier et Emilie Munera ont consacré cette semaine sur France Musique une séquence quotidienne à Evgueni Svetlanov et au projet fou, sans équivalent discographique, qui fut le sien d’enregistrer toute la musique symphonique russe. Les collectionneurs, dont j’étais évidemment, avaient patiemment rassemblé les doubles CD que BMG en association avec Melodia avaient publiés au fil des années 80.

513eDYJH1HL

Mais comme l’éditeur historique l’avait fait pour Richter (Edition limitée) et Gilels (Un jeune centenaire) Melodia a entrepris de rééditer ce patrimoine discographique considérable, avec un travail magnifique de remasteringUn premier coffret de 55 CD vient de sortir, classé par ordre chronologique (de Glinka à Liapounov)

61Ho-7sAcRL._SL1500_

Un mot de la présentation, coffret cartonné (Richter était en blanc, Gilels en rouge, Svetlanov est en gris souris). Chaque CD est dans un bel étui avec mentions quadrilingues. Et surprise en ouvrant le coffret :

IMG_9373

Un livret un peu pauvre en iconographie, mais avec un bonus non négligeable, Svetlanov pianiste jouant MedtnerPour une entreprise de ce niveau, Melodia aurait pu se payer les services d’un traducteur compétent, la partie française du livret oscillant entre l’incompréhensible et le comique involontaire. Exemple : « La possibilité de l’enregistrement précis du folklore sonore (avec l’aide du phonographe) est devenue simultanément le précurseur de sa disparition – et voilà les artistes tâchent de reproduire sous son aspect originel ce que leurs descendants peuvent ne plus entendre en live » Le premier qui comprend cette phrase… gagne toute mon estime !

On attend déjà avec impatience la suite (les compositeurs russes du XXème siècle).

Détails de ce coffret sur bestofclassic.skynetblogs.be.

*Sur l’orthographe et la prononciation du prénom de Svetlanov : le russe Евгений (Eugène) se dit Iev-gué-ni. D’où toutes sortes de transcriptions : Yewguenij, Evgeny, Ievguenyi…

Les cloches de Pâques

Qu’il croie au Ciel ou qu’il n’y croie pas, le mélomane peut difficilement échapper aux grands rituels catholiques, comme ceux de la Semaine Sainte et de Pâques (les Passions de Bach et de tous les autres, les oratorios de Handel, Telemann..). Je suggère la lecture du dernier billet de l’excellent blog de Jean-Christophe Pucek : La Passion selon Saint Jean d’Alessandro Scarlatti.

En ce dimanche pascal, j’ai en tête un ouvrage qui, en dépit de son nom, n’a rien à voir avec la fête de la Résurrection : Les Cloches de Rachmaninov. Je me demande d’ailleurs pourquoi j’associe les cloches à Pâques, j’avoue l’avoir ignoré jusqu’à ce que je découvre ce matin l’origine de cette légende sur le site… de l’Eglise catholique de France : Pourquoi parle-t-on des cloches de Pâques ?

Revenons à la Russie et à Rachmaninov. Ses Cloches sont un « poème pour orchestre symphonique, solistes et choeurs » créé en 1913, sur un poème d’Edgar Allan Poe, arrangé par Constantin Balmont (lire ici la traduction française de MallarméLes Cloches).

Je n’ai jamais compris pourquoi ce chef-d’oeuvre est longtemps resté dans l’ombre, et l’apanage de quelques versions russes historiques. La discographie s’en est heureusement enrichie spectaculairement ces dernières années.

Indépassables Svetlanov et Kondrachine, le souffle épique, la puissance inimitable des choeurs russes. Dans un coffret Decca apparemment indisponible pour le moment, ne pas oublier la somptueuse vision d’Ashkenazy avec le Concertgebouw.

51RHL9JKKvL

Et Previn, Rattle, Noseda, Dutoit, Pletnev, et le jeune Andris Poga

71uPynEupDL._SL1200_71MuGdOEslL._SL1175_71VVNCzw0xL._SL1050_61j8HugKATL51l4TGPxlFL81apn5WRhCL._SL1200_

Puisqu’on est en Russie, souvenir personnel du printemps 2011, et d’un voyage mémorable dans les villes historiques du Cercle d’Or (voir les photos : Bulbes)

p1040115.jpg

Je me trouvais à Iaroslavl le jour de la Pâque orthodoxeEt le lendemain au monastère de Sergiev PossadInoubliable !

Printemps qui commence

Je n’ai jamais su si le printemps commençait le 20 ou le 21 mars. Tout dépend de l’équinoxe, et si j’en crois les spécialistes, c’était hier aux aurores (http://www.linternaute.com/actualite/societe/1218670-equinoxe-de-printemps-pourquoi-le-printemps-2016-est-si-precoce-19-mars-2016/)

Peu importe, la musique ne s’embarrasse pas d’autant de précision. Les saisons sont un éternel sujet d’inspiration, et les plus célèbres sont connues de tous (Vivaldi, Haydn, 1ere symphonie de Schumann, etc.).

Quelques printemps moins connus que d’autres pour commencer cette dernière semaine de mars.

L’un des grands airs de l’opéra de Saint-Saëns, Samson et Dalila, est un redoutable piège pour toutes les cantatrices qui s’y frottent, puisque la principale difficulté de la langue française pour les non francophones, la prononciation des diphtongues – en/an/in -, s’y trouve concentrée dès les premiers mots : Printemps qui commence, portant l’espérance Chez beaucoup, et les plus illustres, ça donne à peu près : Prê-tâ qui com-mâce !

Evidemment, c’est un reproche qu’on ne peut pas faire à la plus grande Dalila du XXème siècle, la très regrettée Rita Gorr (1926-2012)

51DRSF7R0jL

Glazounov, né en 1885 à Saint-Pétersbourg, et mort il y a tout juste 80 ans, le 21 mars 1936… à Neuilly sur Seine, est le type même d’excellent faiseur, qui n’atteint jamais au génie, mais dont l’oeuvre n’est pas négligeable dans l’histoire de la musique russe. Sous la baguette de Svetlanov, son Printemps évoque éloquemment l’éveil de la nature.

Le jeune Rachmaninov a lui aussi dédié au Printemps une cantate beaucoup trop méconnue

Charles Dutoit en a gravé une version de référence à Philadelphie (avec deux autres chefs-d’oeuvre trop peu joués, Les Cloches et les trois chants russes.

51FBBWW99PL

Debussy a quant à lui signé un poème symphonique, Printemps, plutôt rare au concert. Hommage en passant à Pierre Boulez, disparu en ce début d’année 2016 :

81Cwxv67hSL._SL1099_