Les responsables de Forumopera– le « magazine du monde lyrique » – ont eu l’imprudente (!) idée de me proposer de participer à leur aventure. Mon premier papier sur un tout récent disque vient d’y paraître. J’ai failli renoncer à l’écrire, je m’en suis ouvert à CdR qui est finalement passé outre mes réticences. Je préfère, sur ce blog, comme sur les réseaux sociaux, évoquer mes enthousiasmes que mes déceptions, mais dans le cas de ce disque, je ne pouvais décemment pas écrire le contraire de ce que j’avais entendu.
Oui la diction est plus que problématique, quelle que soit la langue. Et l’absence de caractérisation des mélodies choisies.
Lecteur je t’en fais juge ici – ce que je ne pouvais pas faire dans mon article (Un Paradis jamais atteint).
Trois extraits, l’un en allemand – un air normalement confié au baryton – du Paradis et la Péri de Schumann, les deux autres en français – la Chanson d’Ève de Fauré, et Bonjour toi, colombe verte de Messiaen.
La comparaison avec son compatriote Christian Gerhaher est terrible pour la chanteuse allemande…
Elly Ameling (1937) est néerlandaise, le français n’est pas sa langue maternelle, et pourtant… on partage avec bonheur ce « matin du monde » (ces diphtongues – in -on -an si difficiles à attraper quand on n’est pas francophone!)
Contraste saisissant avec Rachel Yakar, accompagnée par Madame Messiaen, Yvonne Loriod !
Inutile d’en rajouter. Anna Prohaska a d’autres talents, sur scène notamment, son projet était ambitieux et intelligent, le résultat n’est pas à la hauteur de nos attentes.
Pour qui voudrait retrouver ces grandes interprètes, françaises ou étrangères, qui ont su nous mener vers les paradis de la mélodie française, ces quelques piliers impérissables de ma discothèque.
Suggestion/supplique à Warner : rééditer au plus vite ce double album de la merveilleuse Rachel Yakar
Je ne les connaissais ni l’un ni l’autre autrement que par le disque. Mais la pluie d’hommages de leurs collègues, disciples, partenaires, dit assez la place que Lynn Harrell et Martin Lovett tenaient dans nos coeurs de mélomanes.
Le dernier survivant, le pilier du légendaire quatuor Amadeus, Martin Lovett, est mort hier à 93 ans.
Mais nous n’aurons jamais fini d’écouter et réécouter Martin Lovett et ses compagnons.
Ses amis en ont dit tellement de bien, sa figure est si sympathique, qu’on regrettera longtemps de ne pas avoir connu personnellement le violoncelliste américain Lynn Harrell disparu lundi dernier.
Deux témoignages émouvants de ce bel artiste : le premier lorsqu’à 16 ans, il est invité par Leonard Bernstein dans cette fantastique série de concerts – les Young People’s concerts – du New York Philharmonic, un extrait trop court du concerto pour violoncelle de Dvorak…
Et en 2012, à Santa Fe, une rencontre qui a durablement marqué la pianiste chinoise Yuja Wang, 25 ans à l’époque, et une leçon de style dans la sonate pour violoncelle et piano de Rachmaninov.
Embarras du choix dans l’abondante discographie de Lynn Harrell. Une tendresse pour ce double album des trios à cordes de Beethoven, et quels partenaires !
Deux coffrets de piano
Le confinement laisse du temps pour redécouvrir les rayons d’une discothèque où sont rangés des disques qu’on a écoutés trop vite, ou parfois pas eu le temps d’approfondir. Alpha a eu la bonne idée de mettre en deux coffrets des enregistrements pourtant récents de son catalogue.
Beaucoup de merveilles dans ce boîtier sorti il y a quelques mois ! On n’avait pas tout de suite compris ce que Schumann, Liszt, Chopin et même Schubert et Beethoven venaient faire dans une compilation intitulée Early Piano. Le titre s’applique évidemment aux instruments utilisés ici, superbement captés.
Un autre coffret, tout récent, au titre plus banal, Les Maîtres du piano, nous propose un contenu qui, une fois n’est pas toujours coutume, correspond à l’annonce.
Qu’on est heureux de retrouver François-Frédéric Guy dans Beethoven et Liszt, Eric Le Sage dans des Schumann plutôt rares, Edna Stern dans Bach, Nelson Goerner impérial dans Chopin et Debussy – des disques justement primés à leur parution – et ma chère Anna Vinnitskaia dans Brahms et surtout Chostakovitch et Rachmaninov. Et de découvrir une magnifique ultime sonate de Schubert sous les doigts d’Alexander Lonquich. Une aubaine.
Un peu de douceur, de romantisme même, à la veille d’une fête du travail.. confinée :
En décembre, puis en mars dernier, j’évoquais ici un ouvrage, dans lequel le confinement me donne tout loisir de me replonger (lire Mouvement contraire)
On a déjà dit ici le fantastique travail réalisé par les courageux éditeurs de La Coopérative pour rééditer, compléter (iconographie, discographie) ces Mémoiresdu grand chef Désiré-Émile Inghelbrecht, publiés en 1947 aux éditions Domat.
Inghelbrecht a été un témoin et un acteur considérable de la vie musicale de la première moitié du XXème siècle. Comme sa plume est aussi cultivée que sa baguette, chaque chapitre de ses souvenirs est un régal et une mine d’informations pour le lecteur.
Aujourd’hui, partant du chapitre XVI de ce Mouvement contraire, j’aimerais vous inviter à suivre, en quelques épisodes, Inghelbrecht dans sa découverte émerveillée et affûtée de l’aventure des Ballets russes à Paris et de son personnage central Serge Diaghilev(1872-1929).
« C’est en 1906 que Diaghilev entreprit sa conquête de Paris, par une exposition de peinture russe contemporaine. L’année suivante il donnait à l’Opéra une série de concerts historiques russes, dirigés par Nikisch et Rimski-Korsakov. En 1908, toujours à l’Opéra, il révèleBoris Godounovavec Chaliapine, que l’on retrouve en 1909 au Châtelet incarnant Ivan le Terrible de la Pskovitaine (un opéra en trois actes de Rimski-Korsakov)
Au cours de cette saison, les opéras alternent avec les ballets, dont la révélation soulève un enthousiasme unanime, et qui constitueront généralement seuls les spectacles des saisons suivantes. »
« De haute stature et de corpulence robuste, Serge de* Diaghilev avait l’aisance et la distinction natives du grand seigneur/…./ Son regard perçant semblait dépasser souvent sa vision immédiate et il jouait de son monocle, comme pour dérouter ceux qu’il observait/…./ Encore que son accueil fût cordial, il restait distant et son sourire était réticent. On sentait qu’il ne s’écartait jamais du but qu’il poursuivait, ne s’intéressant aux hommes qu’en fonction de leur utilité éventuelle, qu’il s’agisse d’artistes, de financiers, du public ou des snobs, desquels il sut se servir en maître » (* Diaghilev avait rajouté une particule à son patronyme sans doute pour en remontrer aux… snobs, particule qui n’existe pas en russe !)
L’innovation la plus frappante apportée par les Russes était d’ordre décoratif/…./ Nos hôtes printaniers allaient nous émerveiller soudain par la coordination de leurs mises en scène, grâce à une unité de conception picturale/…./ Au point de vue musical, il avait fallu, au début, s’en tenir à des adaptations de Chopin, pour les Sylphides, de Schumann, pour le Carnaval, et de quelques compositeurs russes pour Cléopâtre.
(Fabuleuse interprétation d’Ernest Ansermet (l’un des premiers chefs à travailler pour et avec les Ballets russes) du Carnaval de Schumann orchestré pour le ballet par Glazounov et Rimski-Korsakov.)
« Un drame chorégraphique, audacieusement imaginé sur la symphonie Shéhérazade de Rimski-Korsakov, avait même soulevé la réprobation des héritiers du maître. Mais, dès la seconde année, Diaghilev allait demander à des musiciens d’avant-garde d’écrire spécialement des musiques de ballets. Et c’est ainsi que nous eûmes coup sur coup la révélation du génie de Stravinsky avec l’Oiseau de feu et Pétrouchka… »
Suite au prochain épisode !
Conseil discographique : l’un des interprètes les plus éclairés de ces fascinantes musiques créées pour les Ballets russes est le grand Ernest Ansermet.
Sacré caractère, sacrée voix, la chanteuse américaine Eileen Farrell (1920-2002) ne lâche plus celui qui l’a écoutée une fois.
C’est un disque, un cadeau, qui me l’a fait connaître non pas comme la grande cantatrice qui a fait les beaux soirs du Met, mais comme une chanteuse de jazz.
Depuis lors, je n’ai plus cessé de collectionner les disques d’Eileen Farrell.
Sony nous restitue – enfin – un inestimable capital, trop longtemps indisponible ou mal distribué, dans un coffret de 16 CD, dont chaque galette est une pépite. L’art unique de cette voix immense qui n’a cessé de se partager entre les grands rôles lyriques et le jazz ou la comédie musicale, jusque dans ses dernières années comme elle en témoigne ici :
J’avais ouvert avec Peter Rösel une série sur ces remarquables musiciens nés, éduqués en Allemagne de l’Est, dont la carrière a été, politique oblige, confinée dans la sphère orientale de l’Europe : Le piano venu de l’Est
Le concert et la présence à Paris de Peter Rösel(L’évidence de la simplicité),ses interventions sur les antennes de France Musique et de France Inter, à l’occasion du trentième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, ont rappelé à nos oreilles occidentales ce qu’il en était de l’organisation de la vie musicale à l’est du Rideau de fer.
(Peter Rösel et Jean-Baptiste Urbain à France Musique le 7 novembre / Photo Yves Riesel)
Autre exemple d’une carrière brillante qui n’a jamais rencontré les faveurs du public occidental, sauf par le disque et encore !, celle de la pianiste Annerose Schmidt, de son vrai nom Annerose Boeck.
Annerose Schmidt naît le 5 octobre 1936 à Wittenberg au nord de Leipzig. Son père est le directeur de l’école de musique et commence à lui enseigner le piano en 1941. Elle donne son premier concert en public en 1945 et reçoit en 1948 un diplôme de concert et un permis professionnel en tant que pianiste de concert officiellement reconnu dans ce qui était zone d’occupation soviétique. Elle donna le premier de ses concerts à la radio berlinoise en 1949. Après avoir passé son examen de fin d’études (« Abitur »), Annerose Schmidt part étudier à l’Académie de musique de Leipzig entre 1953 et 1957.
En 1955, elle reçoit une mention spéciale au Concours international de piano Chopin à Varsovie. L’année suivante elle remporte le tout premier concours international Robert Schumann pour pianistes et chanteurs, qui se tient à Berlin. Ces succès lancent efficace sa carrière internationale… en Pologne, Roumanie, Hongrie, Bulgarie et en Union soviétique.
Son répertoire comprend près de quatre-vingts concertos pour piano, dont ceux de Mozart, Beethoven, Bartók, Chopin et Ravel. Elle joue tout le répertoire pour piano de Schumann et Brahms, mais aussi de la musique contemporaine.
À partir de 1958, elle peut se rendre épisodiquement en Allemagne de l’Ouest et se produire avec des chefs et des orchestres renommés en Finlande, en Suède, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Belgique, au Luxembourg et en Autriche. Jamais en France !
En 1985, elle est nommée professeure au Conservatoire Hanns Eisler de Berlin, qu’elle dirige entre 1990 et 1995. Annerose Schmidt a mis fin à sa carrière d’interprète pour raisons de santé en 2006.
J’ai d’abord connu Annerose Schmidt par la formidable intégrale des concertos de Mozart qu’elle a gravée au mitan des années 70 avec Kurt Masur et l’orchestre philharmonique de Dresde (le concurrent de la Staatskapelle). J’aime ce jeu franc, direct, qui donne à entendre toutes les facettes de Mozart, un piano très bien enregistré avec des partenaires qui ne surchargent pas d’intentions les ombres et lumières de l’orchestre mozartien.
Puis j’ai recherché les quelques autres rares disques disponibles en Occident, les concertos de Chopin, toujours avec Masur (et Leipzig) – nettement moins convaincants – les Schumann et Brahms pour le piano seul, qui réservent de belles surprises.
Petit tour d’horizon – non exhaustif – d’une discographie impressionnante.
Avec le Scottish Chamber, des disques qu’on aime particulièrement :
Clin d’oeil à trois artistes amis, dont ce fut l’unique enregistrement réalisé en Ecosse.
La période la plus faste, la plus intéressante aussi, du SCO en matière de disques, est sans conteste la décennie 90, avec la personnalité charismatique de Charles Mackerras(1925-2010)
Dans Mozart, le vieux chef australien opère un retour aux sources, donne une énergie et des couleurs « historiquement informées » à un orchestre dont il allège les textures. Même métamorphose dans d’idéales symphonies de Brahms. Des gravures qui ont été peu remarquées par la critique continentale, et qui, pour certaines, ont longtemps été indisponibles à la suite de la faillite du label américain Telarc.
Son successeur, Robin Ticciati(2009-2018), laisse quelques enregistrements de belle venue, même si, dans Berlioz ou Brahms, on ne retrouve pas toujours l’inspiration de son aîné.
On attend avec impatience la sortie, le 15 novembre, de la 9ème symphonie de Schubert, sous la houlette du tout jeune et nouveau directeur musical du Scottish Chamber Orchestra, le Russe Maxime Emelyanychev
La discographie du Royal Scottish National Orchestra s’est considérablement développée lorsque Neeme Järvi en a tenu les rênes de 1984 à 1988.
Une intégrale des poèmes symphoniques et des Lieder de Richard Strauss (avec Felicity Lott) que Chandos serait bien inspiré de nous proposer en coffrets.
Autre période féconde pour l’orchestre, avec quelques disques remarquables, le mandat de Stéphane Denève(2005-2012).
L’attachement du chef français au compositeur Guillaume Connessonest connu et le début d’une aventure discographique commune a eu lieu à Glasgow.
La discographie du BBC Scottish est plus hétéroclite, plus orientée vers des répertoires moins courus (missions de service public des orchestres de la BBC !).
C’est à cet orchestre, conduit par le chef français Jean-Yves Ossonce, qu’on doit l’une des rares intégrales des symphonies de Magnard
Alain Lompech (sur Facebook) : Beatrice Ranavient de publier un disque fabuleux… Perlemuterorichtérogilelsien… Elle sait tout de l’art du piano et de la musique… On s’incline… et on applaudit à tout rompre…
Jean-Charles Hoffelé (sur FB aussi, bientôt dans Classica) : Fabuleux et renversant.
Alain Lompech, encore : Elle est incroyable : la science de l’alchimie sonore et la perfection de l’analyse plus la domination totale du clavier – alla Richter ou dans un genre différent Lipatti -, plus le son rond, ample, profond qui fait entrer tout le piano en transe sonore… Ses Goldberg m’avaient bien sûr beaucoup plu, mais beaucoup moins que celles récentes de Gabriel Stern, je l’avais entendue en concert – malheureusement bridée par Krivine dans le 3ème de Prokofiev, entendue en récital… mais là d’un coup, elle ouvre grand ses ailes et, sans jamais faire l’intéressante, se hisse aux premiers rangs des pianistes de son temps…
J’ai téléchargé ce nouveau disque dès vendredi. Je serais bien incapable d’user de tous les qualificatifs que lui attribue Alain Lompech, je les partage complètement. Il faut aussi, et peut-être d’abord, ajouter que le programme de ce CD est d’une intelligence rare, et que c’est, à ma connaissance, la première fois que se côtoient Ravel et Stravinsky dans un disque de piano solo. Oui, tout ici est miraculeux. Finalement conforme à ce que j’ai aimé chez cette pianiste (tout juste 26 ans!) dès que je l’ai entendue en concert.
Le dimanche 26 janvier 2014, Beatrice Rana était la soliste d’un de ces concerts dominicaux qui font la joie d’un public familial à Paris. Fayçal Karoui dirigeait les Concerts Lamoureux et la jeune pianiste italienne jouait le 2ème concerto de Saint-Saëns. Subjugué, je fus immédiatement subjugué : la simplicité, l’absence de posture de la pianiste devant son clavier, une virtuosité et une maîtrise confondantes, sans esbroufe, le chic, l’allure qu’il faut dans cette oeuvre (qui commence comme Bach et finit comme Offenbach selon le bon mot de George Bernard Shaw).
« En seconde partie… le quintette pour piano et cordes de Schumann – on manque de superlatifs pour le qualifier ! et l’entrée en lice de Beatrice Rana, une musicienne de 22 ans dont j’ai déjà dit et écrit qu’elle a déjà tout ce qui fait d’elle une grande, une très grande artiste. Qui n’a besoin ni d’esbroufe ni de look savamment étudié pour imposer une présence. Au début du Schumann, on la trouvait presque effacée, trop discrète, face à ses compères du Modigliani, et puis on a vite compris que, mine de rien, c’est elle qui menait le train de ces quatre mouvements sublimes et suspendus de musique pure »
Il fallait absolument que j’invite Beatrice Rana au Festival Radio France à Montpellier. Elle y était déjà venue dans la série des jeunes solistes en 2012, mais cette fois je voulais qu’elle ouvre le festival dans la grande salle Berlioz du Corum. Le 11 juillet 2016. Et avec une première pour elle ! Rien moins que les Variations Goldbergde Bach. C’est à Montpellier qu’elle les donnerait pour la première fois en public, avant une tournée de récitals qui allait déboucher sur le premier disque de l’artiste italienne chez Warner.
Dans Le Monde du 12 juillet 2016, Marie-Aude Roux écrit : « Beatrice Rana n’a certes rien à prouver sur le plan technique. Mais sa maturité sereine et son sens architectonique impressionnent, qui font de cette œuvre monumentale – plus d’une heure et quart de musique – une véritable pierre de Rosette. Le thème initial de l’« Aria » semble en effet se poser comme une énigme. Elégance du phrasé, fluidité du jeu, sonorité d’une rondeur charnelle, Rana prendra le temps de dévoiler une à une les solutions proposées par chacune des variations ».
Entre-temps, elle avait publié son premier disque concertant, couplage à nouveau inédit, et toutes les qualités qu’on reconnaît à Beatrice Rana.
Merci, chère Beatrice, de démontrer que virtuosité, maîtrise époustouflante du clavier peuvent se marier à la musicalité la plus pure, et que vous n’avez besoin d’aucun artifice, de ne cultiver aucun look provocateur ou aguicheur, pour avoir le public à vos pieds. Restez ce que vous êtes, une très belle personne, une très grande artiste !
Piotr Anderszewski et le Scottish Chamber Orchestra
Jeudi rendez-vous, à Edimbourg, à une adresse qui a de l’allure : Royal Terrace. Au siège du Scottish Chamber Orchestra, l’un des fleurons des phalanges britanniques. Pour évoquer des projets pour de futures éditions du Festival Radio France.
Le même soir, au Queen’s Hall, une petite salle de concerts (une jauge d’environ 800 personnes) aménagée il y a 40 ans dans une ancienne église,
concert de l’orchestre et de l’un de ses hôtes réguliers, le pianiste Piotr Anderszewski, qui joue et dirige du piano le concerto en ré majeur de Haydn et le concerto de Schumann, tandis que le SCO et son leader Alexander Janiczek ont ouvert la soirée avec la 36ème symphonie de Mozart.
Piotr Anderszewski – qui avait donné un éblouissant récital lors du Festival Radio France 2015 – me confiera avoir un peu étouffé dans l’acoustique chaleureuse d’une salle sans doute plus appropriée à de petites formations. Comme auditeur, placé au premier balcon, je me suis, au contraire, régalé d’apprécier l’homogénéité, les couleurs d’un orchestre qui a été à bonne école avec Charles Mackerras entre autres. Quant au pianiste polonais, quinquagénaire depuis quelques mois, il est toujours aussi passionnant, nous faisant redécouvrir des partitions mille fois entendues.
Greco, Vermeer, Rembrandt, etc.
A Edimbourg, on ne peut éviter de visiter les Royal Galleries, comme la Royal National Gallery of Scotland – musée gratuit, où l’on peut photographier à sa guise les chefs-d’oeuvre exposés !
Malgré les travaux dans deux salles du musée, on accède à une collection exceptionnelle.
Deux Greco qui ne sont pas au Grand Palais à Paris.
Un Vermeer de grand format au sujet étonnant : Le Christ dans la maison de Marthe et Marie (1654-55)
Rembrandt, Autoportrait, 1657
Botticelli,La Vierge en adoration, 1485
Raphael, La Vierge à l’enfant (Madonna Bridgewater), 1508
Willem van Haecht, Cabinet d’art avec Le mariage mystique de Sainte Catherine d’Anthony van Dyck, 1630Le Tintoret, La mise au tombeau, 1563
Jan Steen, L’école des filles et des garçons, 1670
Van Gogh, Pruniers en fleurs, Arles 1888
Degas, Avant la représentation, 1890
David Gauld, Sainte Agnes, 1890
Scarlatti Night Fever
Ce samedi soir, à l’auditorium de Radio France, à 20h, et en direct, se conclut la folle aventure qui avait conduit France Musique et le Festival Radio France Occitanie Montpellier, à produire et enregistrer les 555 sonates de Scarlatti, en 13 lieux de la région Occitanie, lors de 35 concerts, avec 30 clavecinistes différents sous la houlette de Frédérick Haas, au cours du mois de juillet 2018 (Épidémie de Scarlatti)
Nous en parlions, Marc Voinchet et moi, hier matin sur France Musiquedans la matinale de Jean-Baptiste Urbain. Je n’y serai pas, mais j’écouterai dès que possible via le podcast !
Comme un avant-goût, l’une de mes sonates préférées de Scarlatti, la Kirkpatrick 141, dans deux versions qui ont le même sens de la folie…
Bien avant Debussy et son En blanc et noir,on savait que le piano ne se réduisait pas à ce simpliste contraste.
Deux formidables coffrets nous rappellent de quelles fabuleuses palettes de couleurs des musiciens inspirés peuvent revêtir leurs claviers.
D’abord le fabuleux héritage de la pianiste russe Maria Grinberg(1908-1978)
Née dans une famille de l’intelligentsia juive russe, elle prend ses premières leçons de piano avec sa mère, puis David Aisberg, qui lui donne gratuitement des cours. À l’âge de 12 ans, en 1920, elle joue le Concerto de Grieg avec l’orchestre de l’Opéra d’Odessa. La famille vit pauvrement, le père ne pouvant plus exercer sa profession de professeur d’hébreu depuis la Révolution. En 1923 elle entre au Conservatoire d’Odessa, et elle joue avec David Oïstrakh, originaire comme elle d’Odessa. À 17 ans, à l’automne 1925, elle part étudier à Moscou, où elle fait une forte impression à Heinrich Neuhaus. En 1926, elle entre dans la classe de Felix Blumenfeld (qui eut aussi comme élève Vladimir Horowitz). Elle joue des sonates de Beethoven, les Rhapsodies de Liszt, les œuvres de Frank, Ravel. Après la mort de Blumenfeld, en 1931, Grinberg poursuit ses études avec Constantin Igoumnov, jusqu’en 1935, année où elle obtient le Second Prix au Concours de piano de la Grande Union. La même année, elle est profondément marquée et influencée par un concert d’Artur Schnabel, qui lui fait mesurer la profondeur de la musique de Beethoven, et dont elle dira : « Après ma rencontre avec Schnabel, j’ai été toute ma vie à la recherche de Beethoven. » Elle donne alors de nombreux concerts dans différentes villes d’Union Soviétique. En 1937, elle est sélectionnée pour le Concours Chopin à Varsovie mais ne peut s’y rendre, attendant un enfant. Elle joue en soliste, mais pratique aussi la musique de chambre avec le Quatuor Borodine et accompagne la cantatrice Nina Dorliak.
Mais les débuts de cette carrière prometteuse sont compromis par l’arrestation de son mari, le poète polonais Stanislaw Grinberg, et de son père, professeur d’hébreu, et leur exécution, comme « ennemis du peuple », en 1937, grande période des persécutions staliniennes, visant notamment – mais pas uniquement – les Juifs. À partir de cette époque, elle ne peut plus jouer dans les manifestations officielles et doit se contenter d’accompagner une petite troupe de danseurs amateurs, participant occasionnellement à des concerts à la place du timbalier. Elle est renvoyée de l’Orchestre Philharmonique de Moscou où elle travaillait depuis 1932. Au début de la guerre, elle est déplacée en Oural, à Sverdlovsk (aujourd’hui Ekaterinbourg).
Quelques années plus tard, après la guerre, elle est réintégrée par le pouvoir et peut donner des concerts à travers l’Union soviétique. Après la mort de Staline, en 1953, le pouvoir lui permet aussi de donner des concerts à l’étranger, le premier ayant lieu à Prague en 1958, mais ses prestations hors de la Russie seront rares : 14 tournées au total, dont 12 dans les pays du bloc de l’Est, dans des programmes souvent consacrés à Beethoven, et 2 aux Pays-Bas (sa seule incursion au-delà du rideau de fer), où ses récitals sont particulièrement acclamés. Par ailleurs, elle est de nouveau frappée par le sort, car elle commence à perdre la vue ; les médecins diagnostiquent une tumeur au cerveau, dont elle est opérée avec succès en 1955. En 1959, elle commence à enseigner à l’Académie russe de musique Gnessine. Heinrich Neuhaus appuie sa candidature au poste de professeur dès 1960, mais elle ne le deviendra qu’en 1970. Elle reçoit en 1961 le titre d’« artiste émérite d’Union Soviétique » et obtient alors l’autorisation de partir en tournées dans les pays de l’Est.
À l’âge de 61 ans, elle obtient une chaire d’enseignement à l’Institut de Musique Gnessine ; ce sera sa seule reconnaissance officielle, et le Conservatoire de Moscou ne lui proposera jamais rien, comme elle ne sera jamais conviée à participer au jury du Concours International de piano Tchaïkovski. La fin de sa vie est ternie par une santé défaillante et de fréquentes annulations de concerts. Lorsque les médecins lui conseillent d’abandonner les concerts, elle déclare : « Pourquoi vivre, si je ne peux pas jouer ? » Elle meurt le 14 juillet 1978 à Tallinn, en Estonie. Elle est enterrée à Moscou.
De fait, à l’écart des milieux officiels de la musique en Union soviétique, comme sa compatriote et contemporaine Maria Yudina, mais très respectée des musiciens, voire vénérée, elle reste encore très méconnue. Heureusement, il reste tous ses enregistrements, au premier rang desquels figure la première intégrale par un pianiste russe des 32 sonates de Beethoven, son grand legs discographique, réalisé de 1960 à 1974, dont la presse musicale ne souffla pas un mot, même si elle en donna également l’exécution intégrale en concert à l’occasion de son soixantième anniversaire. On peut aussi mentionner un enregistrement exceptionnel du Troisième Concerto de Rachmaninov enregistré en 1958, à Moscou, sous la direction de Karl Eliasberg.
On connaissait déjà cette intégrale des sonates de Beethoven, publiée par Melodia.
On a maintenant 34 CD qui reprennent un important corpus beethovenien, mais aussi et surtout un éventail assez exceptionnel de Bach à Medtner en passant par Mozart, Chopin, Mendelssohn, Rachmaninov, Schumann, une extraordinaire version des Variations symphoniques de Franck (voir iciles détails du coffret Scribendum)
Et puis il y a ces 52 sonates de Scarlatti confiées au piano moderne par le fantasque Lucas Debargue. Depuis que j’ai acheté le coffret de 4 CD, je déguste, je me laisse surprendre, je m’abandonne à la fantaisie du jeune pianiste.
Encore un parfait petit livre à offrir, dans cette épatante collection du Mercure de France, Le goût de… (format de poche, 8 €)
Nul besoin d’apprendre à en tirer des sons, il suffit d’en effleurer les touches pour qu’il se mette à chanter. Juste. En cela, le piano se distingue des autres instruments. Ses quatre-vingt-huit touches, offertes en un regard, suggèrent toutes les combinaisons possibles, innombrables, passées et à venir, de la musique occidentale. Complet, imposant, solitaire, le piano est l’instrument du virtuose et l’outil du chef d’orchestre, capable de condenser toute la complexité d’un opéra, d’une symphonie. Le piano fascine, et pas seulement les musiciens : Flaubert, Fontane, Feydeau, comme Tolstoï, Zola, Sand ou Verlaine ont composé non pas pour, mais sur et avec lui. Interprètes et compositeurs eux-mêmes ont cédé au plaisir d’en parler. Mozart d’abord, puis Berlioz, Schumann, Liszt et bien d’autres encore. Tout le XIXᵉ siècle a résonné de ce nouvel instrument, massif, lascif, magique. Le XXᵉ siècle est resté sous son charme, Vian, Sagan, Colette ou Duras en témoignent. Quant aux écrivains du XXlᵉ siècle, tels Echenoz ou Barnes, ils continuent à en porter l’écho. (Présentation de l’éditeur)
Cécile Balavoinea fait un heureux choix de textes, comme le portrait de Debussy par Colette, ou celui de Chostakovitch par Julian Barnes, une lettre de Mozart à son père sur les pianos de Stein à Augsbourg, et tant d’autres signés Tolstoi, Boris Vian, Marguerite Duras, Mörike…
En écho à La Sonate à Kreutzer, la célèbre nouvelle de Tolstoi(citée dans ce livre), une version de la sonate de Beethoven, qui ne laissera pas indifférent.