Les tons lettons

Le risque d’un concert officiel est que l’artistique ne soit pas à la hauteur de l’événement célébré. Nul risque de ce genre n’était à craindre mardi soir à la Philharmonie de Paris.

IMG_9477La Lettonie comme ses soeurs baltes, la Lituanie et l’Estonie, sont, toute cette année 2018, dans la commémoration du centième anniversaire de leur indépendance (voir Lumières baltes et Riga choeur du monde)

IMG_9478(Avec la ministre de la Culture de Lettonie, Dace Melbarde – qui me confiait sa surprise d’avoir eu en cinq ans cinq interlocuteurs français comme ministres de la Culture (Aurélie Filippetti, Fleur Pellerin, Audrey Azoulay, Françoise Nyssen et maintenant Franck Riester) et l’ambassadeur de Lettonie en France, l’ancien Ministre de la Défense Imants Liegis)

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Programme intelligent pour l’Orchestre national de Lettonie et son jeune chef, Andris Poga. Une pièce un peu longue et bavarde du Letton Pēteris Vasks, Musica Appassionata (2002) pour cordes, en guise d’ouverture, qui a le mérite de faire découvrir la belle homogénéité, la rondeur et la précision du quatuor de la phalange balte. Puis le Quatrième concerto pour piano de Rachmaninov – j’en parlais ici il y a quelques jours à l’occasion de la sortie du magnifique disque Trifonov/Nézet-Séguin (Quand Rachmaninov rime avec Trifonov) sous les doigts de mon cher Nicholas Angelich.

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Je n’avais jamais entendu ce concerto que j’aime profondément, mais qui peut être redoutable pour les interprètes comme pour le public tant il est complexe, fuyant, déroutant, aussi superbement joué que mardi soir. Nicholas Angelich, une fois de plus, frappe d’abord par l’intensité de sa sonorité, la luminosité de sa poésie et bien évidemment par sa technique transcendante qui se joue de tous les pièges de la partition.    Que ne lui confie-t-on une intégrale des concertos de Rachmaninov au disque ? Je sais bien qu’il y a déjà quantité de versions admirables, mais quand on a la chance d’avoir un interprète idéal de cette musique… Le tout premier disque d’Angelich, gravé pour la défunte collection « Nouveaux interprètes » d’Harmonia Mundi/France Musique était, comme par hasard, consacré aux Etudes-Tableaux de Rachmaninov !

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Deuxième partie : la 6ème symphonie de Tchaikovski. Un tube certes, mais pas si fréquent au concert. Très belle version, qui évite les excès, cultive les couleurs nostalgiques d’une partition qui fait la part si belle aux bois, Poga unifiant les quatre tableaux de cette symphonie atypique. Une belle découverte pour moi que cet orchestre letton que je ne connaissais que par quelques trop rares disques.

Andris Poga dirigeait l’Orchestre philharmonique de Radio France le 6 septembre dernier lors de la soirée d’hommage à Evgueni Svetlanov

PS Depuis la publication de cet article, j’ai vu se développer sur Facebook et sur d’autres sites l’une de ces polémiques qui me réjouissent parce qu’elles sont parfaitement inutiles : doit-on tolérer les applaudissements du public entre les mouvements d’une oeuvre ? Ce fut le cas mardi soir, en effet, dans le concerto de Rachmaninov et dans la Pathétique de Tchaikovski, même si dans le cas de cette symphonie, il est quasi impossible d’éviter les applaudissements après la fin triomphale du 3ème mouvement. Même si des chefs, comme Andris Poga d’ailleurs, trouvent la parade et enchaînent du même geste avec le 4ème mouvement.

Alors, gênants ou pas ces applaudissements ? Aux Etats-Unis, c’est systématique, mais c’est normal, c’est un pays de ploucs, pas comme nous autres Européens cultivés… Moi qui ai une certaine pratique (!!) de l’organisation de concerts, je suis plutôt rassuré que des membres du public manifestent leur enthousiasme de la sorte, ils n’ont pas les codes, pas l’habitude du rituel du concert, et c’est tant mieux !

Ce qui serait encore mieux qu’une interdiction formulée au début du concert (du style : il est interdit de filmer, de photographier, de tousser, d’applaudir intempestivement, mais prenez quand même votre pied !), ce pourrait être – ce que j’ai fait plusieurs fois moi-même ou demandé à des chefs de le faire – de s’adresser simplement au public en quelques mots pour lui expliquer que telle oeuvre mérite d’être écoutée dans sa continuité et applaudie seulement à la fin. On fait oeuvre de pédagogie, on décomplexe un public non initié, et on fait un peu d’histoire de la musique. Simple non ?

Quand Rachmaninov rime avec Trifonov

La dernière fois que je l’ai entendu en concert, c’était en décembre 2013 à la Salle Pleyel, dans le cadre du cycle Chostakovitch que donnaient Valery Gergiev et son orchestre du Marinski de Saint-Pétersbourg. Il avait tout juste 22 ans, auréolé de ses prix aux concours Chopin  et Tchaikovski. Daniil Trifonov m’avait proprement soufflé par son interprétation du premier concerto de Chostakovitch pour piano et trompette.

Parce que, dans cette oeuvre en particulier, le jeune virtuose conjuguait à peu près toutes les qualités que j’attends d’un interprète :  la technique transcendante, le grain de folie, la variété des humeurs, l’élan poétique. Et finalement ce quelque chose d’indéfinissable, qui le rend unique.

Un premier disque Rachmaninov m’avait mis en joie, une belle alliance entre Daniil Trifonov et le jeune patron de l’orchestre de Philadelphie, un autre surdoué, Yannick Nézet-Séguin (lire Eveil d’impressions joyeuses et Yannick à Rotterdam)

 

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Un deuxième disque vient de paraître ce 12 octobre et, après déjà trois écoutes en continu, je ne peux qu’approuver en tous points l’analyse qu’en fait François Hudry pour QOBUZ :

… Les noces entre Rachmaninov et Daniil Trifonov avec Yannick Nézet-Seguin et le Philadelphia Orchestra s’avèrent somptueuses. Leur version du 2e Concerto renouvelle le miracle de versions mythiques comme celles de Rachmaninov lui-même ou de Earl Wild.

Destination Rachmaninov dit l’album en guise de titre. Le problème c’est que l’on n’a pas envie de descendre du train dans lequel le jeune pianiste russe est bien installé en regardant le paysage défiler… Et quels paysages…car Trifonov et Nézet-Seguin ont une vue aussi large que les grands espaces russes ; le piano volubile, liquide, électrique, aérien, mais aussi puissant de Trifonov répond à l’opulence de l’orchestre. Une pâte sonore jamais pesante mais, au contraire, toujours en mouvement avec une souplesse épousant tous les mélismes et les humeurs d’une partition qui fêtait le retour à la vie d’un compositeur atteint d’une grave dépression.

La grande surprise de ce disque provient pourtant du 4e Concerto, le mal-aimé de la série, qui prend ici les teintes de la mélancolie et s’inscrit dans la suite logique des trois autres avec la même puissance expressive grâce à ces interprètes d’exception. Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, saluons une prise de son superlative « à l’ancienne » rendant parfaitement justice à la largeur des phrasés, à l’épaisseur des cordes et aux séduisantes couleurs des cuivres et de la petite harmonie du célèbre orchestre américain.
En prime et sous la forme de formidables bis discographiques, quelques extraits de la Troisième Partita pour violon de Bach dans une transcription virtuose de Rachmaninov. A écouter d’urgence !

© François Hudry/QOBUZ

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Si je devais apporter un bémol à mon enthousiasme, ce serait sur le 3ème mouvement du  Deuxième concerto. Je le préfère, je l’entends plus électrique, plus nerveux comme dans l’inoubliable version Katchen/Solti (voir Rachmaninov et Marilyn) Mais le tandem Trifonov/Nézet-Séguin est d’une telle qualité d’écoute réciproque, de liberté poétique, qu’on accepte sans réticence leurs tempi buissonniers. Et pour le Quatrième concerto l’on tient certainement la meilleure version de la discographie rachmaninovienne (malgré les beautés du piano d’Arturo Benedetti Michelangeli, si pâlement secondé par Ettore Gracis dans la légendaire version EMI de 1957).

On imagine que le Troisième concerto suivra bientôt. On peut déjà présumer qu’on ne sera pas déçu, à l’écoute de ce « live » capté en 2014 à Verbier.

D’autres « preuves » de la personnalité si unique de Daniil Trifonov ? Depuis un miraculeux « live » de Geza Anda, je n’ai jamais entendu plus libres et poétiques Etudes op.25 de Chopin que celles-ci lors du Concours Artur Rubinstein de Tel Aviv (2011)

Mêmes impressions avec les Etudes d’exécution transcendante de Liszt.

Une chose est sûre : Rachmaninov rime désormais avec Trifonov !

Le parcours d’une vie

Le 13 septembre dernier avait lieu, à Londres, la cérémonie des Gramophone Classical Music Awards 2018, sans doute les récompenses les plus attendues dans le milieu de la musique classique, une quinzaine, cette année, qui ont honoré plusieurs artistes et labels français (voir le palmarès ici : Gramophone Awards 2018). 

C’est au grand chef estonien, Neeme Järvi, 81 ans, qu’a été décerné une sorte de Grammy d’honneur, a Lifetime Achievement Award.

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J’ai déjà raconté comment et quand j’ai rencontré Neeme Järvi et travaillé avec lui (lire : Dans la famille Järvi, le père)

Je pense qu’il détient le record absolu, sinon du nombre de disques, en tous cas de la variété des répertoires et des compositeurs enregistrés, pour trois labels qui l’ont suivi dans son insatiable appétit de découverte.

lifetimeachievement_specialawards2018_gramophone« Je me demande parfois si Neeme Järvi n’est pas plus intéressé par le studio d’enregistrement que par la salle de concert. Par curiosité, j’ai passé une heure à lister les compositeurs dont Järvi a enregistré la musique, un total de 111 ! Le décompte est extraordinaire, plus de 400 CD (Karajan ne doit pas être loin en nombre de disques, Svetlanov non plus en nombre de compositeurs russes et soviétiques) mais personne n’a jamais embrassé un répertoire aussi vaste.

Neeme Järvi est apparu sur la scène musicale à peu près en même temps que le CD. Avec BIS et Chandos, il trouvait des maisons de disques qui étaient prêtes à sortir des sentiers battus. Plutôt que d’imiter les Karajan et Solti dans le coeur du répertoire symphonique, ils ont choisi d’explorer des répertoires peu, voire pas du tout abordés par les majors. Ce furent donc les symphonies de Sibelius et de Prokofiev plutôt que Beethoven et Brahms, Stenhammar plutôt que Schumann. Et avec Järvi, ils avaient un chef d’orchestre qui s’épanouissait dans le studio d’enregistrement. Son modus operandi consistait à dire à ses musiciens, alors qu’ils affrontaient une musique inconnue, «Regardez-moi. Suivez-moi – et ils l’ont fait, jouant souvent mieux qu’ils ne le pensaient. Comme l’indique le fils de Neeme, Paavo, «ses musiciens lui font confiance parce qu’il est un chef d’orchestre fiable, jamais ennuyeux. S’il a besoin changer quelque chose dans la minute, il peut le faire plus rapidement que quiconque, car il a la technique. Une autre chose est que je ne connais pas un seul musicien qui veut simplement faire le travail aussi efficacement que possible. Ils veulent faire de la musique et se sentir au milieu d’un processus créatif.

Revenons à 1985 et à son enregistrement avec l’Orchestre National Écossais de la Sixième Symphonie de Prokofiev pour Chandos, et vous êtes confronté à la plus grande perfection musicale (emblématique des valeurs de production de Chandos). Les cordes ont de l’intensité et de la puissance, mais elles ont aussi une souplesse qui donne l’impression d’être sculptée dans l’instant par le chef d’orchestre. Comme Robert Layton l’a écrit lors de la distinction de l’Orchestral Award en 1985, «un orchestre de second rang jouant avec un engagement total peut souvent être plus passionnant qu’un pilote de luxe à bord d’une phalange en roue libre». Neeme Järvi deviendrait un acteur clé de ce Brave New World, défendant le rare et l’inconnu et livrant toujours d’excellentes performances (un jeune chef d’orchestre m’a récemment demandé s’il était vrai que Neeme Järvi pouvait ouvrir une partition et, plus ou moins à première vue, en donner une bonne lecture. Je pense que la réponse est «oui»!).

Que ce soit en Écosse, en Suède, aux Pays-Bas, en Suisse, aux États-Unis ou dans son pays natal, l’Estonie – tous des pays dans lesquels il a été directeur musical – Järvi a continué à explorer et à défendre les plus vastes répertoires.. Sa série de BIS consacrée aux 10 symphonies d’Eduard Tubin, a été une formidable découverte pour beaucoup d’entre nous, une des premières sources de l’extraordinaire richesse musicale de l’Estonie

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À 81 ans, Neeme Järvi reste une source d’inspiration. Les orchestres adorent travailler avec lui car il fait ressortir le meilleur de chaque joueur. Les jeunes musiciens l’aiment parce qu’il connaît parfaitement son métier; ce n’est pas pour rien qu’il a appris son métier à Leningrad, observant et absorbant le talent de chefs d’orchestre comme Sanderling et Mravinski. Pour ses deux fils chefs d’orchestre, Paavo et Kristjan, il est le père dont tout musicien en herbe doit rêver » (James Jolly, in Gramophone)

Chandos chez qui Järvi a constitué l’essentiel de sa considérable discographie publie un coffret de 25 CD, qui certes témoigne de l’incroyable variété des répertoires abordés par le chef estonien, mais ne donne qu’une image très partielle d’un corpus discographique unique au monde…

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Détails du coffret à voir sur Bestofclassic

(On trouve ce coffret à prix réduit sur : Presto Classical)

 

L’hommage à Svetlanov

Tandis que se déroulent les épreuves du 4ème Concours international de Chefs d’orchestre Evgueni Svetlanov, Radio France s’apprête à célébrer les 90 ans du chef russe, né le 6 septembre 1928, disparu en 2002.

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Un programme, comme on les aime, parce qu’il reflète idéalement la personnalité d’un musicien hors norme, pianiste, chambriste, compositeur et chef immense.

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Nikolaï Medtner
Sonate pour piano « Réminiscence »

Sergueï Rachmaninov
Trio élégiaque n°2

Evgeny Svetlanov
Poème pour violon et orchestre

Piotr Ilyitch Tchaïkovski
Roméo et Juliette

et la crème des interprètes russes : Vadim Repin, Dmitri Makhtin, Alexandre Kniazev, Boris Berezovsky, Andrei Korobeinikov, qu’on a souvent vus au Festival Radio France tout comme le jeune chef Andris Poga, lauréat du 1er concours Svetlanov à Montpellier en 2010.

J’ai déjà raconté mon admiration pour Evgueni Svetlanov, et mon unique rencontre avec lui, à Montpellier. Lire : Le génie de Genia

Son legs discographique (de la période soviétique) a été magnifiquement réédité, ou plus précisément, la considérable anthologie de la musique russe entreprise au mitan des années 60.

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Un premier coffret centré sur la musique symphonique, par ordre chronologique de Glinka à Kalinnikov, avec une pépite : Svetlanov jouant au piano des pièces de Medtner (d’où la présence d’une sonate de Medtner ce soir au concert) : détails du coffret à voir ici  Le monument Svetlanov (I)

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Un deuxième coffret achevait la partie symphonique de cette anthologie (mais omettait, malheureusement, les gravures de l’après-URSS, comme une intégrale des symphonies de Miaskovski, heureusement rééditée par ailleurs). Voir les détails ici : Le monument Sveltanov (II).

Et voici que paraît le troisième et dernier coffret de cette anthologie, 11 CD seulement, consacré aux oeuvres chorales, avec plusieurs raretés, des compositeurs et des oeuvres inconnus en dehors de Russie, et bien sûr des Rachmaninov (Les Cloches) ou Prokofiev (Alexandre Nevski) de référence.

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(Comme les précédents, ce coffret n’est pas vraiment bon marché, le meilleur prix est sur amazon.it)

Svetlanov au piano dans le Trio élégiaque de Rachmaninov, joué ce soir au concert-hommage à Radio France.

La grand-mère du piano

Avalanche de bonnes nouvelles discographiques ce week-end.

Un coffret attendu, espéré, cinquante ans après la disparition prématurée du chef allemand Joseph Keilberth (1908-1968) : Lire Joseph Keilberth, 50 ans après

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Mais j’avoue que le plaisir de retrouver ces enregistrements jusqu’alors mal diffusés du chef allemand n’était rien en regard de celui que j’ai éprouvé avec le cadeau que nous fait Scribendum.

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37 CD c’est une somme, la somme qu’on attendait pour rendre à la grand-mère du piano russe, Tatiana Petrovna Nikolaieva (1924-1993), l’hommage qui lui est dû, vingt-cinq ans après sa mort.

J’ai eu le privilège de siéger au sein du jury du Concours de Genève, à deux reprises, en 1988 et 1990, comme représentant de la Radio suisse romande. Deux crus très différents, en 1990 Nelson Goerner, 1er prix à l’unanimité, haut la main, au sein d’une compétition très riche en talents. En 1988, pas de premier prix, mais un jury où je vais côtoyer la pianiste russe, allure et tenue de бабушка (babouchka). Petite, replette, chignon de cheveux gris. Adorable, mais intraitable lorsqu’il s’agissait de défendre les intérêts des candidats russes. Il était évident pour tout le jury qu’aucun candidat ne pouvait prétendre au premier prix. Mais les deux jurés russes (outre Tatiana Nikolaieva, il y avait un professeur du Conservatoire de Moscou, Viktor Merjanov, look d’apparatchik grisâtre, taciturne) ne pouvaient revenir bredouilles au pays. Le jury finit, bien contre mon gré – mais mon avis pesait bien peu face à ces contraintes diplomatiques – par décerner un deuxième prix à une bien pâle candidate, dont plus personne n’a jamais entendu parler par la suite.

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Au gré des pauses, je l’entreprends, en russe (pour une fois que j’ai l’occasion de pratiquer une langue apprise pendant mes études !), elle me dit qu’elle n’a jamais joué à Genève, qu’elle aimerait bien que… J’en parle aussitôt à Armin Jordan, le patron de l’OSR. Tatiana Nikoliaeva fera ses débuts (!) à Genève au printemps 1990 dans deux concertos de Bach. Puis je l’entendrai à nouveau au festival d’Evian dans le concerto en ré mineur BWV 1052 : plus jamais entendu aussi fabuleuse interprétation…

J’ai ensuite collectionné à peu près tout ce que je pouvais trouver de Tatiana Nikolaieva, d’abord ses Bach (Quand j’ai eu mon Bach), ses sonates de Beethoven, et deux disques de concertos de Bach et Mozart…puis les préludes de Chostakovitch, et ses Tchaikovski.

Tout cela nous est restitué dans de très bonnes conditions, si je me fie aux premiers CD écoutés.

Détails du coffret ici : Tatiana Nikolaieva, les indispensables.

Grand écart

D’un lundi à l’autre, j’ai vécu, comme spectateur/auditeur, le grand écart en matière de concert classique : programme, lieu, contenu, format, présentation, public, tout distinguait les soirées du 19 et du 26 mars derniers.

Révélations classiques de l’ADAMI au théâtre des Bouffes du Nord d’une part, trio de stars – l’orchestre symphonique de la Radio Bavaroise, Mariss Jansons et Dmitri Matsuev – dans le cadre douillet du Théâtre des Champs-Elysées d’autre part.

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Dans l’un des quartiers les plus populaires et bigarrés de Paris, les Bouffes du Nord sont un lieu de culture unique, irremplaçable qui porte encore l’esprit de celui qui lui a redonné vie il y a une quarantaine d’années, Peter Brook, et qui, aujourd’hui, propose une programmation comme je les aime, comme j’essaie de le faire par exemple au Festival Radio France, une programmation qui fait confiance au public, à son goût de la découverte.

Je craignais – à tort – que la soirée des Découvertes classiques de l’ADAMI ressemble à un défilé de jeunes musiciens genre concours de fin d’année, un peu gauche, maladroit. Ce fut tout le contraire grâce à une mise en espace intelligente, un déroulé fluide et habile du programme qui a permis de se faire une juste idée du talent des huit musiciens, quatre chanteurs, quatre instrumentistes. J’en ai repéré quelques-uns qu’on invitera à Montpellier, ils ont ce quelque chose de plus qu’une belle voix ou un beau jeu. Adrien Boisseau relègue définitivement aux oubliettes les mauvaises blagues sur l’alto (lire Le mal aimé de l’orchestre, Blaise Rantoanina a la lumière de Mozart dans sa voix de ténor, Jonathan Fournel fait sonner son piano (une Etude de Debussy somptueuse, un Jésus que ma joie demeure impérial) comme on se souvient avoir entendu Nicholas Angelich tout jeune le faire…

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Lundi dernier, c’était une tout autre ambiance, celle des grandes soirées chic du Théâtre des Champs-Elysées, la présence de l’un des meilleurs orchestres d’Europe, un chef charismatique, qui vient de fêter ses 75 ans, et un pianiste volcanique.

IMG_4832Public d’abonnés, et d’invités des sponsors du concert ou des ambassades. Certains manifestement ne savaient pas ce qu’ils venaient entendre. Juste derrière moi dans la file des spectateurs qui attendaient d’être placés au parterre, j’entends un homme jeune faire remarquer à sa compagne… qu' »il y a aussi un orchestre qui joue ce soir » (!).

Programme finalement moins conventionnel que d’ordinaire surtout pour un orchestre en tournée : 1ère symphonie « Le printemps » de Schumann en première partie, Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov, et l’une des dernières oeuvres – pas la plus essentielle, de Leonard Bernstein – centenaire oblige – son Divertimento pour orchestre.

C’est une pure jouissance que d’écouter un orchestre à la sonorité si fondue, chaleureuse,   méridionale si on ose le cliché – mais Munich et la Bavière ont toujours été le « sud » des terres germaniques. Surtout quand Mariss Jansons gomme les aspérités de partitions qu’il dirige comme de vastes paysages élégiaques, un traitement qui convient à Schumann, nettement moins à Bernstein qui prend un coup de sérieux que l’auteur de West Side Story n’imaginait sans doute pas (l’ouverture de Candide en bis confinait au contre-sens). Dmitri Matsuev est égal à lui-même : capable de démonstrations spectaculaires de virtuosité, mais aussi de véritable poésie dans un Rachmaninov plutôt tenu que débridé.

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Le tonnerre et les cloches

La décision du CSA, annoncée mercredi après-midi, de retirer à Mathieu Gallet son mandat de président-directeur général de Radio France, a fait l’effet d’un coup de tonnerre d’abord au sein de la Maison ronde et suscité toutes sortes de réactions.

Je ne commenterai ni la décision… ni les commentaires ! Comme souvent (toujours ?) ce sont ceux qui en savent le moins qui en parlent le plus, à tort et à travers. Oubliant la seule préoccupation qui doit guider la réflexion, la situation et l’avenir de Radio France – qui a atteint des audiences record pour l’ensemble de ses chaînes dans la dernière vague Médiamétrie – au moment où s’engage au Parlement le débat sur l’organisation de l’audiovisuel public.

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En raison d’un déplacement annulé en dernière minute, j’ai pu assister à un concert que j’avais repéré pour son programme particulièrement original, celui que donnait l’Orchestre de Paris sous la baguette d’un chef que j’admire depuis longtemps, Gianandrea Noseda : Casella, Debussy, Rachmaninov.

Alfredo Casella d’abord, contemporain de Respighi, jamais joué en France – c’était une première pour l’Orchestre de Paris ! – artisan d’un véritable renouveau de la musique symphonique italienne. Noseda en donnait des fragments symphoniques de l’opéra La donna serpente, une musique agreste, colorée, voire tonitruante.

81fvl5n8OzL._SL1200_(Gianandrea Noseda a,semble-t-il, entrepris une intégrale de la musique symphonique de Casella chez Chandos. Salutaire entreprise !)

Suivait le triptyque des Images de Debussy. Formidable mise en place orchestrale, beauté des interventions solistes, mais, comment dire, une rectitude un peu excessive dans la conduite du discours, et un défaut de sensualité, de souplesse, voire de langueur notamment dans Iberia. Mais rien qui nous gâche le plaisir d’entendre cette oeuvre.

À vrai dire, on était surtout venu pour entendre – pour la première fois au concert ! – une splendide partition qui reste rarissime dans les salles occidentales, on se demande bien pourquoi ! : Les Cloches de Rachmaninov

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Une vaste fresque chorale où Rachmaninov exalte le souvenir de ses aînés, Borodine, Moussorgski, Rimski-Korsakov, une oeuvre dont il restera proche et fier toute sa vie, puisqu’il la dirigera encore, pour son dernier concert, en 1941 aux Etats-Unis.

Formidable interprétation du choeur de l’Orchestre de Paris, préparé par Lionel Sow, trois solistes excellents, Noseda tout à son aise dans ce répertoire où il excelle.

Pour la discographie de l’oeuvre, lire : Les cloches de Pâques.

A propos de l’Orchestre de Paris, et puisque j’évoquais le coup de tonnerre qui a secoué Radio France, une autre information a fait le même effet : Daniel Harding annonçait mardi qu’il ne renouvellerait pas son mandat de directeur musical au-delà de son premier contrat de 3 ans… Dommage pour la phalange parisienne, mais je n’ai pas été vraiment surpris.

10888478_10152642801682602_3062679517640005113_n(Dîner en janvier 2015 avec Daniel Harding et Barbara Hannigan)

 

L’île mystérieuse (suite)

Il y a quatre ans, après un séjour mémorable à Saint-Pétersbourg, où j’avais bien entendu (re)visité le fabuleux musée de l’Ermitage (voir Les trésors de l’Ermitage), j’avais écrit un billet en forme d’appel à l’aide des spécialistes :  lire L’île mystérieuse

Cette île mystérieuse est la célèbre Île des morts du peintre suisse Arnold Böcklin. Qui existe en cinq versions, deux que j’avais vues à Bâle, New York. Mais nulle part n’est répertoriée la toile que j’avais vue à l’Ermitage…

Lors de mon escapade à Leipzig le 28 décembre dernier, j’ai vu la cinquième des versions répertoriées, celle de 1886 :

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Dans un magnifique musée, le vénérable Museum der bildenden Künste , installé depuis 2005 dans un cube de verre et de béton au coeur de la ville.

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IMG_3708(Caspar David Friedrich, Les âges de la vie, 1834)

IMG_3711(Gustave Loiseau, Le pont de Saint-Ouen, Pontoise sous la neige)

IMG_3713(Monet, Bâteaux sur la plage d’Etretat, 1883)

IMG_3726(Böcklin, Flora, 1905)

IMG_3728(Böcklin, Hymne au printemps, 1885)

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Dans ce musée, une salle est incontournable, celle qui contient cette monumentale et délirante statue de Beethoven, due à Max Klinger (1985-1920), et quelques autres toiles monumentales du même acabit !

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IMG_3737(Rüdiger Berlit (Leipzig 1883-1939)Femme, enfant et paysage, 1924)

IMG_3732(Fritz Winkler, (Dresde 1894-1964)Rue et église, , 1927-30)

Pour en revenir à Böcklin et à son Île des morts, je renvoie à mon billet d’il y a quatre ans (L’île mystérieuse) à propos des oeuvres musicales qu’elle a inspirées : Rachmaninov bien sûr et les moins connus Quqtre poèmes symphoniques d’après Böcklin de Max Reger

Le point sur quelques bonnes versions récentes :

On conseille vivement le coffret Brilliant Classics publié à l’occasion du centenaire de la mort de Reger en 2016 qui contient l’essentiel de l’oeuvre symphonique du compositeur allemand dans des versions idiomatiques, captées à Dresde, Leipzig ou Berlin dans l’ex-RDA

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Pour Rachmaninov, la discographie n’a pas fondamentalement évolué par rapport à mon billet cité plus haut.

Enfin, en ce 7 janvier, comment ne pas se remémorer la tragédie du 7 janvier 2015 : Le silence des larmes…

 

L’autre Nikita

Pour toute une génération, Nikita c’est le film de Luc Besson. Pour les amateurs d’histoire, c’est le prénom du successeur de Staline à la tête de l’Union Soviétique, au nom imprononçable (six lettres en russe : Хрущёв, deux fois plus en français : Khrouchtchov – relire Comment prononcer les noms étrangers ?)

Pour les mélomanes, Nikita c’est le prénom d’un très grand pianiste, né en 1912 à Saint-Pétersbourg, mort fin 1992 à Vevey, celui dont tant de musiciens d’aujourd’hui parlent encore avec tant de révérence et d’affection, Nikita Magaloff.

J’ai un souvenir encore très vif de sa dernière apparition sur la scène du petit théâtre de Vevey, quelques mois avant sa mort, à l’occasion d’une soirée surprise pour les 90 ans du ténor Hugues Cuénod :  Magaloff déjà très affaibli nous avait livré un Impromptu de Fauré comme dans un rêve.

La discographie du pianiste russe n’a jamais été à la mesure de l’immensité de son répertoire, mais on ne peut que saluer le travail d’Universal Italie qui vient de rééditer non seulement la très belle intégrale Chopin gravée par Magaloff pour Philips dans les années 70 (reparue sous le label Newton Classics), mais aussi les quelques enregistrements réalisés pour Decca et Philips, et plus récemment pour la Radio suisse romande.

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J’ai toujours beaucoup aimé les Chopin de Magaloff, un grand style droit et sobre, l’art de faire chanter le piano sans mièvrerie.

Magaloff, ce fut aussi le maître admiré, qui ne ménageait ni son temps ni son aide aux jeunes musiciens venus apprendre un peu de lui de la longue histoire du piano du coeur de l’Europe. Michel Dalberto (qui est au côté de Nikita Magaloff dans l’intégrale Chopin pour les pièces à 4 mains), et Philippe Cassard parlent encore aujourd’hui avec effusion de leurs rencontres avec lui.

Le coffret est pour le moment disponible sur amazon.it.

Le grand Prêtre

Je l’avais annoncé dans mon billet Festival d’orchestres, mais, anniversaires obligent (Orchestre de Paris, Barenboim 75), j’ai différé de quelques jours l’hommage que je veux rendre à un chef sur qui j’ai eu des avis contrastés, Georges Prêtre (lire Série noire).

En effet, Sony/RCA sort un coffret annoncé, à tort, comme comprenant l’intégrale des enregistrements du chef français sous étiquette RCA.

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Il manque à ce coffret une formidable version de la Symphonie en ut de Bizet, captée à Bamberg.

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Mais pour le reste, à côté de deux opéras souvent réédités – pour moi l’une des plus belles versions de Traviata avec la jeune Montserrat Caballé, et une Lucia di Lammermoor vénéneuse avec Anna Moffo – d’authentiques découvertes.

J’ignorais que Georges Prêtre eût enregistré des symphonies de Sibelius – le moins qu’on puisse dire c’est qu’il est très à l’aise et convaincant dans un univers sonore très éloigné de son coeur de répertoire, aussi bien dans la 2ème que la 5ème symphonie et dans un poème symphonique qui a résisté à plus d’une baguette Chevauchée nocturne et Lever de soleil. 

A écouter Also sprach Zarathustra, on regrette que Prêtre – qui a dirigé la création française de Capriccio à l’Opéra de Paris en 1964 avec Elisabeth Schwarzkopf – n’ait pas enregistré plus de Richard Strauss. Relever aussi un magnifique 3ème concerto de Rachmaninov par un Alexis Weissenberg à son meilleur – en 1967 – bien préférable à la version ultérieure avec Bernstein et l’Orchestre national. Et un récital plus anecdotique de la grande Shirley Verrett. L’occasion aussi de retrouver un grand violoniste italien un peu négligé chez nous, Uto Ughi, dans Bruch et Mendelssohn.

Mais il était impensable de ne pas retrouver Georges Prêtre dans de la musique française (malgré l’oubli du CD Bizet). Un doublé Berlioz, Harold en Italie et la Symphonie fantastique captés à Boston, sur les traces de Charles Munch.

Un coffret qui rend mieux justice à l’art polymorphe du chef décédé au début de cette année, et qui complète celui, plus fourre-tout, que Warner lui avait consacré: Georges Prêtre 1924-2017

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