Les couleurs françaises

Un début de semaine a priori tout en contrastes, deux soirées qui paraissent n’avoir aucun lien. Et pourtant …

Lundi soir, c’était un concert immanquable : Louis Langrée dirigeait un programme tout Ravel à la tête de l’Orchestre des Champs-Elysées... au théâtre des Champs-Elysées comme il se doit. Et avec une soliste de grand luxe, Anne Sofie von Otter, qui nous avait bouleversés en Prieure des Dialogues des Carmélites de Poulenc, dans ce même théâtre il y a un peu plus d’un an.

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C’est la première fois que la formation fondée par Philippe Herreweghe s’attaquait à Ravel. Essai marqué et réussi ! On n’est pas surpris que Louis Langrée se meuve tout à son aise dans un univers – celui de Ravel – qui n’a plus aucun secret pour lui !

On admire le travail de coloriste qui fait entendre une incroyable palette dans l’ouverture « de féerie » Shéhérazade mais plus encore dans Ma mère l’oye. Quel savoureux orchestre, quel fruité dans les timbres !

C’est évidemment dans l’autre Shéhérazade, le cycle de trois mélodies que Ravel écrit en 1903 sur des poèmes de Tristan Klingsor, très wagnérien pseudonyme de l’écrivain Léon Leclère (1874-1966), qu’on attend le couple inédit Langrée/Von Otter. On craint, bien à tort, que la chanteuse sexagénaire, se trouve en difficulté dans certains passages tendus de la partition, et on rend les armes devant tant de parfait investissement dans le texte de ces mélodies qu’on connaît par coeur, tant de volupté dans le déploiement d’une voix qui n’a rien perdu d’une sensualité si bien appariée à la langue française. La sensualité est aussi du côté de l’orchestre. Et comment !

Le concert se termine par l’apocalyptique Valse  (lire les souvenirs de Ravel lui-même : La Valse à Vienne). Louis Langrée dit, dans la vidéo ci-dessus, tout ce qu’est ce chef-d’oeuvre, il en donne avec l’orchestre des Champs-Elysées une version, une vision comme radiographiée, éblouissante de timbres et de couleurs, qui évite les excès de rubato auxquels bien des baguettes illustres cèdent trop souvent… comme le cher Leonard Bernstein dirigeant l’Orchestre National de France dans ces mêmes murs en 1975 !

L’Orchestre des Champs-Elysées et Louis Langrée poursuivent leur « tournée » Ravel : après Paris, Poitiers, Saintes, ils sont ce jeudi à l’abbaye de l’Epau et vendredi, en Occitanie, à l’Archipel à Perpignan. Not to be missed !

Mardi soir réjouissances d’un autre genre, au Studio 104 de la Maison de la Radio, les 20 ans d’une émission de France Musique, qui a traversé le temps, les directions successives de la chaîne : Etonnez-moi Benoît

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Benoît Duteurtre a eu la gentillesse de rappeler que je fus le premier à lui confier une émission sur France Musique (Les beaux dimanches) avant que Pierre Bouteiller ne l’invite à nous étonner chaque samedi matin.

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Cette soirée anniversaire – qui sera diffusée le 8 juin sur France Musique – aurait pu n’être que nostalgie et regrets de temps révolus, surtout avec pour invités d’honneur Marcel Amont (90 ans) Hervé Vilard ou Marie-Paule Belle (72 ans)

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Et ce fut tout le contraire, même si on n’évita pas quelques refrains sur le mode « c’était mieux avant ».

Il faut écouter France Musique le 8 juin, Marcel Amont rendant un hommage drôlissime à ses parents, Marie-Paule Belle reprenant sa Parisienne et rendant le plus émouvant des hommages à Barbara, Hervé Vilard racontant les origines de son Capri c’est fini et surtout  chantant Maurice Fanon.

Et puis apportant un démenti cinglant à ceux qui pensent que l’opérette, la chanson, la comédie musicale, c’est fini, c’est ringard, Marie Lenormand, Franck Leguérinel, Emeline Bayart, l’orchestre Les Frivolités parisiennes

et d’autres encore nous rappelaient qu’Offenbach, Maurice Yvain, Messager et tous ces répertoires qu’illustrent l’Opéra Comique, le théâtre Marigny, le Palazzetto Bru Zane, sont bien vivants et vivaces.

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Les héros de Notre Dame et Sainte-Colombe

Retour sur une actualité, dont le traitement médiatique me désespère : les suites de l’incendie de Notre-Dame, la disparition de Jean-Pierre Marielle.

Naguère, j’aurais encore consacré des lignes à dénoncer – en vain – les travers apparemment irrémédiables des médias de masse qui en sont réduits à s’aligner sur les réseaux sociaux : tous les points de vue se valent, on tend un micro à n’importe qui… Je n’en ai plus le goût ! Mais quand je lis l’article exceptionnel d’Elsa Freyssenet  dans Les Echos, je reprends espoir et j’oublie le monceau de conneries entendu sur tous les médias le soir de l’incendie de Notre Dame : Le secret de la victoire des pompiers contre le feu. Lire l’intégralité de cet article à la fin de ce billet !

Je ne participerai pas plus au débat sur la reconstruction de la cathédrale, encore moins sur l’argent récolté à cette fin.

J’ai encore le souvenir des épreuves écrites et orales que j’avais passées, et réussies à ma grande surprise,, à Poitiers, pour être Guide-conférencier des monuments historiques. S’il est bien une ville d’une exceptionnelle richesse monumentale, et en particulier d’édifices religieux, c’est bien Poitiers. Je me rappelle avoir constamment expliqué aux visiteurs que les églises qu’ils avaient devant eux, Notre-Dame-la-Grande, la Cathédrale Saint-Pierre, Sainte-Radegonde, etc… avaient subi, au cours des siècles, nombre de transformations, d’ajouts, de reconstructions, et que plus personne n’était choqué de voir autour d’une nef romane des chapelles Renaissance ou XVIIème, encore moins du gothique flamboyant édifié au-dessus d’une première église romane (voir Revoir Poitiers). 

Alors faut-il reconstruire Notre-Dame de Paris à l’identique ? mais à l’identique de quoi ? du visage que lui a donné Viollet-le-Duc au XIXème siècle (la flèche c’est lui !) ? On n’a pas fini de s’entre-déchirer sur le sujet…

J’ai quant à moi ressorti de ma discothèque ce coffret qui restitue l’art inimitable de Pierre Cochereau, notamment ses improvisations.

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Quant à Jean-Pierre Marielle, je veux revenir un instant sur le formidable hommage qu’ARTE a rendu hier soir à l’acteur disparu, en diffusant un film qui a formé des générations de mélomanes, qui leur a fait découvrir un univers – et un instrument – jusqu’alors connus d’un cercle restreint d’amateurs.

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Tous les matins du monde a révélé au plus large public la viole de gambe, et les personnages de Sainte-Colombe et Marin Marais. Comme le soulignait hier Renaud Machart dans Le Monde :

« Jean-Pierre Marielle y incarnait l’ombrageux violiste M. de Sainte-Colombe (ca. 1640-ca. 1700), sur lequel on sait assez peu de choses, sinon qu’il écrivit des pièces d’une rare profondeur pour son instrument et qu’il fut le professeur de Marin Marais (1656-1728) – interprété dans le film, pour ses jeunes années, par Guillaume Depardieu (1971-2008), et, pour celles de sa maturité, par Gérard Depardieu.

Le scénario fut adapté du court roman éponyme de Pascal Quignard, qui réinventait dans une langue choisie et goûteuse la relation conflictuelle de ces deux musiciens que tout opposait : l’austère, colérique et obstiné Sainte-Colombe, qui n’écrivit que pour son instrument ; Marin Marais le mondain qui céda aux sirènes de la gloire en écrivant des tragédies lyriques, mais qui laissa aussi ce que le répertoire français pour l’instrument compte de plus beau – avec la musique de Sainte-Colombe.

Ainsi que l’écrivait Jacques Siclier dans nos colonnes, le 19 mars 2000 : « Alain Corneau a mis en scène le mystère d’une âme et d’un art, à l’ombre austère du jansénisme, dans des images presque toujours en plans fixes évoquant les tableaux de Philippe de Champaigne et les méditations des adeptes de Port-Royal. » Ce beau film, qui donna à Jean-Pïerre Marielle un rôle grave, inquiétant jusqu’à l’effroi, rendit, dans les semaines qui suivirent sa sortie, la viole de gambe célébrissime.

Au point que de nombreux jeunes musiciens voulurent apprendre cet instrument ancien rare, à une époque où la musique baroque commençait tout juste à être reconnue par les instances pédagogiques officielles : le département de musique ancienne du Conservatoire national supérieur de musique de Lyon, pionnier en la matière, venait d’être créé, en 1988, sur le modèle de celui de la Schola Cantorum de Bâle (Suisse).

C’est là, quelques lustres plus tôt, que le violiste catalan Jordi Savall – conseiller et directeur musical du film, interprète des pièces de viole – avait fait ses études, avant de devenir le plus grand spécialiste de cet instrument. Les amateurs de musique ancienne connaissaient ses enregistrements (pour EMI puis le label français Astrée), mais son renom ne dépassait pas le cercle des initiés. Après la sortie du film, et la publication de sa bande-son (chez Auvidis, qui avait racheté Astrée) Jordi Savall est devenu une vedette internationale.

On lisait, dans Le Monde du 11 janvier 1992 : « A l’issue de sa troisième semaine d’exploitation, Tous les matins du monde, d’Alain Corneau, totalise plus de 700 000 entrées pour toute la France et vient de rafler (…) la première place au box-office. Ce n’est pas la première fois qu’un film austère trouve un large public. Mais qui aurait pu imaginer que la bande-son du film (…) entrerait au “Top 30” de RTL-Virgin ? » Ce furent 70 000 exemplaires vendus en quelques semaines, puis un disque d’or : du jamais-vu pour un tel répertoire de « niche ».

Le film est un régal pour les yeux mais aussi pour les oreilles, avec de très beaux moments musicaux, dont cet extrait de la Troisième leçon de ténèbres de François Couperin qu’on entend chantée par celle qui fut l’épouse et la muse de Jordi Savall, la si inspirante et regrettée Montserrat Figueras (1942-2011). (Renaud Machart, Le Monde, 29 avril 2019.

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Notre Dame : le secret de la victoire des pompiers contre le feu

« Pour venir à bout de l’incendie de Notre-Dame de Paris, dans la nuit du 15 avril 2019, il a fallu bien plus que le courage et la ténacité des pompiers. Leur victoire contre le feu qui menaçait de détruire la cathédrale est le fruit d’une organisation millimétrée, d’une formation d’élite et d’une chaîne de commandement où la responsabilité et la confiance sont des maîtres mots.

« Qui est cet homme ? » La question a trituré les méninges des complotistes sur les réseaux sociaux. Cet homme était une silhouette sombre vêtue, pensaient-ils, d’une chasuble claire et filmée sur une coursive de Notre-Dame,  la nuit de l’incendie . Un djihadiste ? Un « gilet jaune » ? La rumeur courait et les pompiers de Paris ont dû lui faire un sort : cet homme était l’un des leurs. Et pas n’importe lequel : il s’agissait du général Jean-Marie Gontier, qui commandait les opérations de secours.

Le deuxième plus haut gradé présent sur site cette nuit-là effectuait alors son « tour du feu ». C’est-à-dire qu’il allait, à proximité des flammes, vérifier l’état de l’incendie, l’efficacité de ses décisions et le risque pris par ses hommes. Aussi extraordinaire que cela puisse paraître – il y a bien des professions où les grands chefs ne vont pas sur le terrain – ce « tour du feu » est une routine. Une règle à laquelle s’astreint, à chaque incendie, la personne qui commande les opérations de secours. « C’est dans notre culture, il faut se rendre compte par soi-même et c’est important pour les hommes de voir le chef », explique Gabriel Plus, le porte-parole de la Brigade des sapeurs-pompiers de Paris (BSPP). Le général Gontier est monté au front « au moins cinq ou six fois dans la soirée ». Une semaine après  l’incendie géant à Notre-Dame , il y a encore des choses à apprendre et à comprendre de la bataille victorieuse menée par les soldats du feu dans la nuit du 15 au 16 avril.

Le pays entier les a acclamés, tout ce que la France compte d’autorités leur a rendu hommage et  même leurs homologues de New York ont salué leur « bravoure ». Ils le méritent. La clairvoyance des gradés et la ténacité de leurs troupes, le miracle de la volonté… Tout cela est vrai mais ne suffit pas à leur rendre justice. Les pompiers eux-mêmes se méfient du « sentiment de toute-puissance » qui peut altérer leur jugement. « Ne faites pas de nous des héros », a-t-on entendu au cours de cette enquête.

Pour venir à bout de l’incendie de Notre-Dame, il a fallu d’abord une organisation millimétrée, des gestes si souvent répétés qu’ils sont devenus des réflexes, une capacité à anticiper, une chaîne de commandement fluide et la confiance absolue des pompiers en leurs chefs qui les fait accepter de mettre leur vie en danger. Tout cela se prépare et s’entretient. La victoire de Notre-Dame n’est pas seulement le fruit d’un combat hors norme, c’est un aboutissement. Celui d’une formation et d’une expérience, un métier dans ce qu’il a de plus noble.

Dix minutes de sidération

Un métier où même les « dix minutes de sidération » qui frappent les premiers pompiers arrivés sur les lieux ont été anticipées et théorisées. « Au départ, on est un peu incrédules car on ne peut pas imaginer que la cathédrale puisse brûler, a raconté, lors d’une conférence de presse, l’adjudant-chef Jérôme Demay, patron de la caserne la plus proche de la cathédrale. Et après on revient dans un système professionnel. » Il s’assure alors que le bâtiment a été évacué, il positionne les premières lances à incendie et envoie des troupes – hommes et femmes – en haut des tours pour arroser la toiture en feu, puis il demande des renforts.

« La phase de sidération sert à constater que la situation est anormale, qu’il faut mobiliser toute la cavalerie et que cela va durer longtemps. C’est aussi la phase des actes réflexes », explique Gabriel Plus. Le porte-parole de la BSPP va nous aider à décrypter les décisions prises, les choix techniques et humains faits cette nuit-là.

La machine est lancée autour de 19 heures, lorsque la demande de renforts arrive au QG des sapeurs-pompiers de Paris, porte de Champerret. L’heure est grave car la charpente de la cathédrale, en flammes, est vieille de huit cents ans et construite d’un seul tenant, sans séparation coupe-feu pour contenir la propagation. Et la fin du message laisse augurer du pire : « Poursuivons reconnaissance. »C’est un code pour dire que la situation est à ce moment-là hors de contrôle.

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REUTERS/Gonzalo Fuentes – RC1F535EA560REUTERS

Comme les bouches à incendie ne sont pas si nombreuses sur l’île de la Cité, décision est prise au QG de faire venir deux bateaux-pompes qui puiseront l’eau de la Seine. Les rues sont étroites autour de Notre-Dame et seuls 18 bras élévateurs pourront être positionnés : ils viennent des casernes parisiennes mais aussi de la grande couronne (dont une vingtaine de pompiers se joindront aux forces de la BSPP). La jonction est faite avec la police pour acheminer le matériel au plus vite, puis organiser un périmètre de sécurité autour de l’église. Les employés du gaz et de l’électricité sont mobilisés (pour veiller à la résistance des réseaux).

Plan d’évacuation de l’Hôtel-Dieu

Une formidable opération multidimensionnelle, à laquelle se joignent la Croix-Rouge et la protection civile. Cela n’a pas été dit jusqu’à présent mais la BSPP avait préparé, s’il y avait eu propagation du sinistre aux bâtiments alentour, un plan d’évacuation partielle de l’Hôtel-Dieu concernant les 50 lits situés dans l’aile la plus exposée. « La première demi-heure est cruciale car il faut demander tout de suite tout ce dont on peut avoir besoin »,souligne Gabriel Plus.

Les sapeurs-pompiers de Paris ne sont pas des militaires pour rien. La première brigade a été créée par Napoléon en 1811 à partir d’une troupe de fantassins. Depuis, ils envisagent un incendie comme un champ de bataille où il faut anticiper les mouvements de l’ennemi, le feu, dont ils parlent comme d’un corps vivant.

Tradition militaire

A Notre-Dame, le poste de commandement est d’apparence sommaire : une tente adossée à un camion équipé de liaisons radio. Mais il est organisé comme un état-major de campagne : on y voit un plan de Notre-Dame divisé en quatre secteurs, des colonels expérimentés sont en lien avec chaque responsable de secteur et notent l’évolution de la situation et des besoins en temps réel, un capitaine synthétise les informations et les communique au commandant des opérations de secours.

S’y ajoutent un expert du bâtiment, le lieutenant-colonel José Vaz de Matos (pompier détaché au ministère de la Culture), un « dessinateur opérationnel » (un pompier qui parcourt le site et ramène des croquis des points névralgiques) et le porte-parole, Gabriel Plus. Tous doivent aider le commandant des opérations à visualiser au mieux le champ de bataille, à enrichir (voire à les suppléer, en cas de panne) les images fournies par le drone de la police qui survole la cathédrale.

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Notre Dame de Paris, CSTC POISB. Moser/BSPP

Tandem de commandement

Cette douzaine de personnes est placée, cette nuit-là, sous la direction d’un tandem : le général Jean-Claude Gallet, commandant de la BSPP, et son adjoint, le général Jean-Marie Gontier. Compte tenu de l’enjeu, les deux hommes se sont partagé le travail : Jean-Marie Gontier dirige les opérations, indique les endroits à attaquer en priorité et analyse les mouvements du feu. Il établit un plan pour les contrer qu’il propose à Jean-Claude Gallet, seul responsable et décisionnaire en dernier ressort. Ce dernier fait aussi le lien avec les autorités, préfet de police, maire de Paris, Premier ministre et président de la République.

Les deux hommes se connaissent depuis longtemps. Ils se disent les choses clairement et se comprennent d’une phrase, ils sont en confiance. Mais durant la première heure, ils sont en proie au doute, graves et économes de leurs mots, les traits marqués par l’amertume : les lances crachent de l’eau à plein régime mais le feu ne cesse de s’intensifier, poussé vers les tours par un fort vent d’est. « Il faut sauver Notre-Dame », répète Jean-Marie Gontier, comme pour se convaincre que c’est possible.

Les attentats du 13 novembre en mémoire

Le moment est suffisamment traumatisant pour que plusieurs gradés fassent la comparaison avec les attentats du 13 novembre 2015 (même s’il n’y a finalement pas eu de victimes à Notre-Dame). Les pompiers en première ligne ne cessent de reculer. Ils sont environ 150 à attaquer les flammes à l’intérieur de la nef et depuis les tours.

« On a entendu un gros bruit, on ne voyait pas ce qui se passait à l’extérieur et apparemment c’était la flèche qui était tombée », a raconté à Brut la caporale-chef Myriam Chudzinski, présente dans les tours à ce moment-là. La flèche, haute de 93 mètres, constituée de 500 tonnes de bois et 250 tonnes de plomb, vient effectivement de s’abattre, perçant la toiture dans sa chute. Tous ceux qui combattent le feu à l’intérieur de l’édifice ont ordre de sortir et tous le font, sauf les dix pompiers partis en éclaireurs à la recherche des reliques. Ils sont dans la salle du trésor. Le temps se suspend quelques minutes… jusqu’à ce qu’ils réapparaissent, sains et saufs.

En tombant, la flèche a déplacé le feu de la toiture à l’intérieur de la nef. Du métal en fusion tombe du toit. Le robot Colossus prend le relais pour asperger l’intérieur de la cathédrale, tandis qu’une centaine d’hommes vont chercher les oeuvres d’art.

Deux exercices à Notre-Dame en 2018

Beaucoup a été écrit sur ce sauvetage. Et l’histoire est belle de ces pompiers qui extraient la couronne d’épines du coffre et récupèrent la tunique de Saint-Louis, de cette incroyable chaîne humaine composée de soldats du feu, de religieux, de fonctionnaires de la Ville de Paris et du ministère de la Culture qui, toute la nuit, transportent les trésors vers une salle de l’Hôtel de Ville, de l’aumônier catholique des pompiers enfin qui tient à emmener les hosties hors du brasier. Et pourtant, là n’est pas l’action la plus mise en valeur par les pompiers eux-mêmes : il y avait du danger, certes, mais les pompiers des casernes alentour avaient exécuté deux exercices dans la cathédrale en 2018, ils connaissaient les passages.

La décision la plus grave a consisté à tout faire pour arrêter l’incendie au niveau des tours. A ce moment-là, le feu se propage dans tous les sens, nourri par les courants d’air, les gaz chauds et les fumées inflammables. Quand la charpente du beffroi nord commence à être touchée, vers 21 heures, la voix de José Vaz de Matos résonne sous la tente de l’état-major : « Si les 8 cloches tombent, elles emporteront toute la voûte et la cathédrale s’effondrera comme un château de cartes ! » Jean-Claude Gallet et Jean-Marie Gontier pensent à la même chose : il faut renoncer à sauver la toiture pour positionner un maximum d’engins au niveau des tours et tenter de les sauver. Il s’agit de « faire la part du feu ». Gontier : « Le risque, c’est que le feu gagne en intensité, il faut l’arrêter rapidement. » Gallet : « Oui, on l’arrête au niveau des tours et on engage des gens. »

Peu de possibilités de repli

Sur le papier, c’est logique ; dans la vraie vie, cela suppose de mettre des hommes en danger. Car les bras élévateurs situés à l’extérieur de la cathédrale ne suffiront pas à créer un rideau d’eau suffisamment important. Il faut envoyer à nouveau des pompiers en haut des tours, pour renforcer le rideau d’eau et pour éteindre le feu dans le beffroi nord. Un « commando de choc » d’une vingtaine de personnes devra gravir en courant, sur 60 mètres de hauteur, des escaliers en colimaçon larges d’à peine 60 centimètres avec plus de 20 kilos d’équipement sur le dos. Et ce, sans possibilité de repli facile.

J’ai déjà perdu deux hommes sur opération au début de l’année et notre devise c’est « Sauver ou périr ».

La brigade parisienne a déjà perdu deux des siens, en janvier dernier, dans l’explosion de gaz de la rue de Trévise. Vers 21 h 30, Jean-Claude Gallet présente ainsi sa décision à Emmanuel Macron qu’il a rejoint dans les bureaux de la préfecture de police, toute proche : « J’ai déjà perdu deux hommes sur opération au début de l’année, et notre devise c’est ‘Sauver ou périr’. Je vais en réengager à l’intérieur, cela présente un risque pour eux mais il faut que je le fasse. » Selon un témoin de la scène, quelques questions sont posées – « Le risque est-il mesuré ? » – puis le président de la République acquiesce. D’autant que Jean-Claude Gallet a précisé : « Cela se joue dans la demi-heure. »

Son adjoint, Jean-Marie Gontier, a déjà réuni les chefs de secteur. Il leur a fait mesurer l’enjeu – sauver la cathédrale – et le risque : ceux qui iront dans la tour nord marcheront sur un plancher instable posé sur une charpente en flammes et ils n’auront pas le temps de s’amarrer pour amortir une chute éventuelle. Puis il a demandé : « On y va ou pas ? » Question purement rhétorique ? Oui et non. « Je n’ai jamais vu un pompier dire non mais il est important que les chefs de secteur adhèrent à la décision du commandant », explique Gabriel Plus. Afin qu’eux-mêmes évaluent sans cesse le risque pris par leurs subordonnés.

Et puis, « si le risque n’est pas consenti, il y a perte de confiance dans la hiérarchie, la peur s’installe et fait faire des erreurs techniques graves », poursuit Gabriel Plus. A Notre-Dame, le consentement est facilité par le parcours du tandem décisionnaire : « Le risque que le général demande, il l’a pris quand c’était son tour de le prendre, donc il sait de quoi il parle. » Le mérite de la promotion par le rang.

Les premières images de l’intérieur de Notre-Dame après l’incendie

Créer un pack

Au-delà de l’excellente condition physique des soldats du feu, les entraînements quotidiens dans les casernes servent à créer des réflexes de travail en commun, des gestes partagés qui accélèrent l’attaque. « Comme pour une équipe de foot », note un gradé. Tous les pompiers fonctionnent en binôme : le plus jeune, qui dirige la lance au plus près du feu et peut être aveuglé par la fumée, est guidé par un aîné qui règle le débit de la pompe. Et ce dernier reçoit les consignes de son chef de secteur qui a une vue d’ensemble. Une organisation certes pyramidale, mais où chaque niveau hiérarchique est juge de la meilleure manière d’accomplir sa mission.

Le commando rendu en haut des tours, tout s’enchaîne très vite. Au bout d’un quart d’heure, les flammes faiblissent. Jean-Marie Gontier repart faire son « tour du feu » et revient à 22 heures : « Elle est sauvée. » Elle, c’est Notre-Dame.

La relève toutes les quarante minutes

Le travail n’est pas terminé pour autant : il faut éteindre le feu de la toiture. De l’extérieur, des pompiers perchés sur des nacelles arrosent le toit. Ils sont à un mètre des murs, exposés à une chaleur de « 100 à 200 degrés ». Il faut les relever toutes les quarante minutes, le temps de vie de leur bouteille d’air (ce qui explique la mobilisation de 600 pompiers cette nuit-là).

L’usage de la lance est très technique. Un jet à haut débit a un effet mécanique d’écrasement du feu mais peut faire des dommages. Ordre est donc donné de passer au-dessus des rosaces pour les préserver. Ceux qui sont postés plus loin du centre du brasier utilisent, eux, un jet diffus destiné à inonder les parties de l’édifice encore intactes afin qu’elles résistent au feu. Mais là encore, l’eau peut faire des dégâts. Alors, une fois l’incendie circonscrit, l’arrosage est modéré afin de protéger les tableaux pas encore décrochés.

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Notre Dame de Paris, CSTC POISB. Moser/BSPP

Technique de précision et facteur chance

Technique de précision, maîtrise d’un savoir-faire… Au milieu de tout cela, il a fallu aussi compter sur le facteur chance : l’échafaudage qui entourait la flèche et les deux ogives croisées qui tenaient la voûte entre la flèche et les tours ont résisté. S’ils avaient flanché, tout s’écroulait.

Alors que le feu est maîtrisé mais pas éteint, les officiels, dont Emmanuel Macron, demandent à entrer dans la cathédrale. Tous se tournent vers l’expert du ministère de la Culture, José Vaz de Matos, qui ne s’y oppose pas : il n’y a plus de risque d’effondrement.

Le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, a loué « l’intelligence des situations et le courage » du général Jean-Claude Gallet. Sait-il que pour acquérir cette « intelligence des situations », l’équipe de commandement de la BSPP s’entraîne chaque samedi matin à la prise de décision au cours d’un jeu de rôle sur un scénario de risque majeur ? Le samedi 20 avril, la simulation a exceptionnellement été annulée. »

(Elsa Freyssenet, Les Echos, 23 avril 2019)

Le piano poète

 

Sa mort, comme sa vie, sont passées inaperçues, en dehors de ceux, parmi les mélomanes , qui lui ont toujours voué une admiration, une affection sans bornes : Jörg Demus, né le 2 décembre 1928 à Sankt Pölten est mort le 16 avril dernier à Vienne.

Cherchez sa discographie, vous aurez du mal : des enregistrements certes nombreux mais épars, sous diverses étiquettes, où prédominent son rôle d’accompagnateur dans le répertoire de la mélodie allemande avec Fischer-Dieskau par exemple et son duo de pianos avec Paul Badura-Skoda, son aîné de quelques mois.

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Ce nom m’est devenu familier dans mon adolescence pour deux raisons inattendues.

J’ai raconté le seul concert dans lequel je me sois jamais produit sur scène, à Poitiers au printemps 1973 (Les jeunes Français sont musiciens). Outre quelques Danses hongroises de Brahms que je partageais au piano avec une autre élève du Conservatoire de Poitiers, j’avais accompagné deux excellents camarades clarinettistes dans une transcription pour deux clarinettes du Lied de Schubert Der Hirt auf dem Felsen (Le pâtre sur le rocher). À l’époque où nous préparions ce concert, je n’avais aucun disque de la version originale (pour soprano, clarinette et piano) à ma disposition. Ce n’est que bien après, en Suisse, que je trouverai cet enregistrement qui ne m’a plus jamais quitté, avec la céleste Elly Ameling, la clarinette un peu rustaude de Hans Deinzer… et au pianoforte Jörg Demus

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Quelques années après, parcourant les environs de Poitiers, dans ce département de la Vienne dont on m’avait dit qu’il était riche de… 400 châteaux, je m’arrêtai, pour je ne sais plus quelle raison, près du château de Rochemeau ou Rochemaux à Charroux. J’appris qu’il était la propriété d’un pianiste, un « original », un étranger ! Jörg Demus ! Eût-il été présent ce jour-là que je n’aurais jamais osé sonner à la porte du château, j’étais bien trop timide…

pa00105384-chateau-rochemauxJ’ai découvert en lisant l’article nécrologique de Marie-Aude Roux dans Le Monde (Le pianiste Jörg Demus est mort) que sa fantaisie et sa francophilie avaient conduit Demus à acquérir un deuxième château, sans doute pour abriter son impressionnante collection de pianos, clavecins, pianoforte et autres Hammerflügel. 

Et depuis, sans que je l’aie jamais vu jouer, j’ai collectionné les disques de lui que je trouvais au hasard de mes fouilles dans les magasins de seconde main.. parfois en ligne.

J’ai « appris » le concerto en ré majeur de Haydn (et son finale alla ungarese) par les deux versions de Jörg Demus (où seule une Martha Argerich lui dame le pion en matière de liberté et de fantaisie) l’une sur pianoforte, l’autre sur un instrument moderne.

 

 

 

 

 

Puis ma première version de La Truite de Schubert

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ou du Voyage d’hiver

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Puis j’ai un peu oublié ce tendre pourvoyeur de mes premières émotions schubertiennes. J’ai négligé ses Schumann, ses Debussy, même ses Schubert à 4 mains (à cause de son partenaire qui ne m’a jamais séduit ?). Et, il y a quelques années, un disque Franck

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Et puis on trouve sur Youtube des merveilles comme ce récital donné au Japon : on ne sait de ses Bach, Beethoven, Chopin, Debussy ce qu’il faut admirer le plus…

Fort heureusement, un éditeur a eu la bonne idée de rassembler une grande partie du legs discographique de Jörg Demus dans un coffret « anniversaire »…

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En cherchant bien sur plusieurs sites, j’ai trouvé un double CD sous le titre passe-partout de Famous Piano Pieces qui ne mentionne même pas le nom de l’interprète sur sa couverture, et qu’on découvre en tout petit au dos : Jörg Demus ! Indispensable aussi !

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Une nuit bicentenaire

Nous avons, chacun, nos souvenirs de Noël. Ceux de mon enfance sont liés à l’odeur du sapin installé dans le salon de la maison familiale de Poitiers, des bougies allumées et aux disques que mes parents mettaient sur le tourne-disque : des carols anglais ou américains

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et surtout un disque produit par la chorale de l’église d’Entlebuch, le berceau suisse de la famille de ma mère !

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Arrivait alors, inévitablement, en allemand – je serais incapable de le chanter en français, même aujourd’hui ! – le célèbre chant de Noël : Stille Nacht / Douce nuit.

Ce chant a, aujourd’hui, exactement 200 ans : c’est le 24 décembre 1818 que les fidèles de l’église d’Oberndorf, près de Salzbourg, l’entonnent, pour la première fois. Franz Xaver Gruber est le maître de chapelle et organiste des lieux, Joseph Mohr y officie depuis 1817. Le prêtre écrit les paroles, l’organiste la musique, de ce qui va devenir l’un des premiers « tubes » de Noël !

France Musique et Arte ont consacré de belles émissions à ce chant de Noël et à ce qu’il peut signifier pour le monde d’aujourd’hui…

Douce Nuit a deux cents ans

(Amusant d’entendre la voix de Gabriel Le Doze dire le commentaire français, c’est le doubleur de Kevin Spacey dans House of Cards !)

Une chanson pour le monde

 

Stille Nacht! Heilige Nacht!
Alles schläft. Eynsam wacht
Nur das traute heilige Paar.
Holder Knab’ im lockigten Haar,
‘Schlafe in himmlischer Ruh!’
Stille Nacht! Heilige Nacht!
Gottes Sohn! O! wie lacht
Lieb’ aus deinem göttlichen Mund,
Da uns schlägt die rettende Stund’.
‘Jesus! in deiner Geburt!’
Stille Nacht! Heilige Nacht!
Die der Welt Heil gebracht,
Aus des Himmels goldenen Höh’n
Uns der Gnaden Fülle läßt seh’n
‘Jesum in Menschengestalt!’
Stille Nacht! Heilige Nacht!
Wo sich heut alle Macht
Väterlicher Liebe ergoß
Und als Bruder huldvoll umschloß
‘Jesus die Völker der Welt!’
Stille Nacht!…

 

Une version moins consensuelle de Stille Nacht, celle du compositeur russe Alfred Schnittke

 

Personnalité et personnage

Voici que paraît – pour célébrer encore un centenaire ! – un coffret de 42 CD consacré au violiniste Henryk Szeryng (1918-1998)
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Dès hier, se déclenche sur Facebook l’une de ces conversations qui me réjouissent ou m’agacent selon la tournure des intervenants. Transcription d’une partie de ces échanges :
Jean-Charles Hoffelé : Immersion des prochains jours
Moi : Bon courage !
P.B. Il y a pire …

Moi : et beaucoup mieux, plus personnel

J.C.H. : Jean-Pierre trouve le classicisme de Szeryng trop court.
Michel Dalberto : Grand regret, qu’il soit mort quelques semaines avant que nous ne devions commencer à enregistrer les 10 Sonates de Beethoven.
Alain Lompech : Mais Michel, tu as eu le temps de jouer en public avec lui, il me semble bien.
M.D. En effet, il m’avait proposé, après un concert pour l’association Clara Haskil, de jouer les 10 Sonates de Beethoven dans une tournée d’une douzaine de concerts en Allemagne. Ce travail avec lui sur ces œuvres m’a marqué à un tel point que je n’ai pu/voulu les rejouer durant plus de vingt ans. Szeryng était un être très particulier qui pouvait être adorable mais aussi parfois.. imbuvable. Avec mes amis veveysans qui lui étaient très liés, nous pensions que, ayant commencé sa carrière un peu plus tard que ses contemporains – Stern, Grumiaux en particulier – il avait l’impression de devoir en faire plus. Il y avait des pans un peu mystérieux dans sa vie – qu’était-il allé faire au Mexique après la guerre par exemple ? – mais c’était dans l’ensemble un homme remarquable et d’une grande générosité mais il n’en parlait jamais (un peu l’opposé de Menuhin..). Son Dieu restait Heifetz. Quant à l’alcool dont on m’a si souvent parlé, je suis « désolé » de dire que je ne l’ai jamais vu saoul et que ses yeux n’étaient pas ceux d’un alcoolique. D’autres fois, Szeryng comme beaucoup d’autres, se mettait en « mode automatique » et  mais nous sommes tous comme ça!
A.L. Le plus sous-estimé des grands violonistes. A son zénith, il n’y a pas grand monde pour respirer son air
Ses Sonates et Partita, ses Concertos de Brahms, Schumann, Beethoven…
Parfois en sonates, le pianiste est aux ordres : la baronne Haebler par exemple, mais quand même cette justesse d’intonation, ce rayonnement, cette puissance ! Dans le Brahms il passait au dessus de l’orchestre dans le 1er mvt comme aucun autre que j’ai entendu en public…
Mais il pouvait aussi se tourner vers l’orchestre et diriger pour le chef !!! 😂 ça plaisait pas toujours…
Il joue juste ! Intonation parfaite ! Le Berg aussi ! Je l’ai entendu en public deux fois le jouer, dont la dernière pas bien longtemps avant sa mort. Il n’était pas dans son assiette : il avait bu… Après le concert, Irène Magaloff lui a affectueusement passé un savon pendant le diner : « Enrico, tu dois faire attention… »
M.T. Parfois quand il était dans le public, écoutant un jeune violoniste, d’une exigence extrême, de façon outrée, il pouvait subitement se lever bruyamment et partir en gênant tout le monde.

Il y a quelques mois, ce à quoi sans doute se réfère Jean-Charles Hoffelé, j’avais écrit ceci (Au violon) :Je me rappelle – c’était dans Disques en Lice  – un des invités, violoniste de son état, ne parvenant pas à identifier l’une des versions comparées d’un concerto pour violon, affirmant tout à trac : « Quand c’est du violon très bien joué, et qu’on n’arrive pas à le reconnaître, c’est sûrement Szeryng ! »

Au-delà de la boutade, il y a une réalité. Autant on peut immédiatement reconnaître, à l’aveugle, le style, la sonorité, la technique des Heifetz, Menuhin, Oistrakh, Milstein, Ferras, Grumiaux – tous contemporains du violoniste mexicain – autant Szeryng se tient dans une sorte de perfection un peu neutre. Mais il y a des amateurs pour cet art ! (3 mars 2017)

J’avais commandé (amazon.it) quelques semaines plus tôt un coffret de 13 CD reprenant la majeure partie des enregistrements concertants de Szeryng.

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et réécoutant certains d’entre eux que je n’avais plus entendus depuis longtemps, j’avais persisté dans ce sentiment d’une sorte de perfection glacée.

Mais cette réticence à adhérer à l’art de ce grand violoniste vient sans doute du peu d’empathie – euphémisme – que j’éprouve pour ce personnage.

J’ai raconté comment j’avais découvert la musique, le concert, dans la ville de mon enfance et de mon adolescence, Poitiers (lire Georges et Christian), les trop rares concerts qui s’y donnaient et auxquels je me précipitais.

800px-poitiers_palais_justice_salle_pas_perdus4Certains de ces concerts avaient lieu dans la monumentale salle des Pas perdus du Palais de Justice.

Terrible souvenir d’un concert d’Henryk Szeryng qui avait dû être invité à prix d’or à jouer et diriger l’Orchestre de chambre de Poitiers dans les Quatre saisons de Vivaldi. Le violoniste interrompt l’orchestre, quelques secondes seulement après avoir commencé. Il se tourne vers le public, sidéré, en clamant haut et fort : « Je suis désolé, ils jouent faux » (parlant des musiciens devant lui !), « Messieurs, accordez-vous, et on pourra peut-être jouer »! Je ne sais pas comment ces musiciens ont réussi à surmonter cette humiliation publique – c’eût été impensable avec une formation parisienne ! – J’en ai, en tout cas, conservé une détestation pour un odieux personnage, tout excellent violoniste qu’il fût.

Ce doit être un défaut, mais en trente cinq ans de vie professionnelle passée aux côtés des musiciens, des moins connus aux plus célèbres, je ne suis jamais parvenu à dissocier la personnalité du personnage. Dieu sait si j’en ai côtoyés, et de toutes sortes…  Mais, tant mieux pour M. Szeryng, et ses admirateurs, il n’a que faire de ce que je pense de lui !

 

 

Ancêtres

Je n’ai pas une passion pour le passé, ni, on l’aura compris, pour les commémorations.

Mais, puisque nous avons vécu, ces dernières semaines, au rythme des manifestations célébrant le centenaire de l’Armistice de 1918, je me suis demandé ce qui s’était passé dans ma famille paternelle durant cette époque (ma famille maternelle étant d’origine suisse, c’est une tout autre histoire). J’ai repris cette photo dans l’album familial :

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Prise dans les premiers mois de 1956, la photo montre, de droite à gauche, mon père (1928-1972), mon grand-père (1903-1967), et mon arrière-grand-père (1875-1959) et ses belles moustaches. Tous les trois sont nés dans la petite commune vendéenne de L’Ile d’Elle, aux confins de la Charente-Maritime, à une trentaine de kilomètres de La Rochelle. 

J’y ai tant de souvenirs d’enfance, heureux ou tragiques : j’étais présent, pour quelques jours de vacances, au printemps 1967, lorsque mon grand-père mourut subitement d’une crise cardiaque. J’ignorais alors que je revivrais la même situation avec mon père cinq ans plus tard (Dernière demeure) Je me rappelle avoir voulu veiller le défunt, comme on le faisait en ce temps-là dans les campagnes, avoir annoncé la nouvelle à la fermière chez qui nous allions chaque soir chercher le lait frais, puis avoir été choqué, après les obsèques, les premières auxquelles j’assistais, par tous ces gens qui avaient envahi la maison pour boire et manger dans une forme de bonne humeur qui me semblait parfaitement déplacée.

Et l’arrière-grand-père donc ? La légende familiale rapporte qu’il aimait bien pincer la joue du bébé joufflu que j’étais. Je n’en ai aucun souvenir.. Mais, dès que je me suis engagé, adolescent, dans l’action publique puis en politique, on m’a toujours cité l’exemple de cet aïeul qui avait été maire de son village (l’atavisme !)  J’ai vérifié : André Clovis Hilaire Rousseau a été maire de L’Île d’Elle pendant vingt-quatre ans, de 1923 à 1947.

Mais ce n’est que dimanche dernier que je me suis avisé de savoir ce que le dit arrière-grand-père avait fait pendant la Grande Guerre, et c’est l’un de mes fils qui a retrouvé ses états de services militaires. Emotion !

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Pour voir ou revoir le Concert de la Paix donné le 11 novembre à l’opéra royal de Versailles : https://www.france.tv/france-5/le-concert-pour-la-paix/782891-concert-pour-la-paix.html

 

 

Le compositeur poitevin

Enfant je passais souvent, à vélo, par une rue sans grâce, dans un quartier pavillonnaire de Poitiers (Les maisons de mon enfance), j’ai longtemps ignoré qui était ce Louis Vierne :

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Louis Vierne naît à Poitiers le 8 octobre 1870, presque aveugle (il est atteint d’une cataracte congénitale). À l’âge de 6 ans, il est opéré et recouvre un peu de vision, ce qui est toutefois insuffisant pour qu’il puisse suivre des études dans des conditions normales. Il est placé à l’Institut national des jeunes aveugles à Paris.

En 1884, César Franck le remarque lors d’un examen de piano et l’incite à suivre des cours au Conservatoire de Paris, où Vierne est admis en 1890. Après la mort de César Franck qui survient peu après, Louis Vierne continue sa formation musicale avec Charles-Marie Widor. Il en devient par la suite le suppléant. Il est ensuite le suppléant d’Alexandre Guilmant1.

En 1899 Louis Vierne épouse Arlette Taskin, dont le père est chanteur à l’Opéra-Comique. Ils ont trois enfants. Mais ils se séparent en 1909, en raison de l’infidélité d’Arlette, qui le trompe avec Charles Mutin, un facteur d’orgues alors réputé… au nom prédestiné !

En 1900 Louis Vierne remporte devant 50 autres candidats, avec les félicitations du jury, le concours organisé pour la place de titulaire des grandes orgues de Notre-Dame de Paris.  Il conservera ce poste jusqu’à sa mort en 1937.

En 1911, à la mort de Guilmant, Louis Vierne souhaite lui succéder dans sa classe d’orgue au Conservatoire de Paris, mais il se heurte à une opposition, à la suite d’une dispute entre Widor et Gabriel Fauré, alors directeur du Conservatoire. Il prend donc en 1912 une classe d’orgue à la Schola Cantorum1, établissement créé par son ami Vincent d’Indy.

En 1916, Louis Vierne part quelque temps en Suisse pour soigner un glaucome. Revenu à Paris en 1920, il fait ensuite des tournées dans toute l’Europe et aux États-Unis (en 1927). En 1932, il inaugure avec Widor le nouvel orgue de Notre-Dame, restauré à sa demande.

Louis Vierne perd deux de ses trois fils : André meurt de la tuberculose en 1913, à l’âge de 10 ans, et Jacques, engagé volontaire à l’âge de 17 ans, meurt en 1917. Trop jeune pour pouvoir s’engager, il avait dû obtenir une dispense signée de la main de son père. Jacques se suicide le 12 novembre 1917. La nouvelle de cette mort parvient à Vienne à Lausanne, où il est en traitement pour son glaucome qui menace de le rendre définitivement aveugle. Profondément touché, révolté parla guerre qui dure depuis près de quatre ans et torturé par un sentiment de culpabilité pour avoir autorisé l’engagement volontaire de son fils, il compose son Quintette pour piano et cordes, op.42, qu’il dédie « à la mémoire de mon fils Jacques ». Il confie à son ami Maurice Blazy, le 10 février 1918 :

« J’édifie en ex-voto un Quintette de vastes proportions dans lequel circulera largement le souffle de ma tendresse et la tragique destinée de mon enfant. Je mènerai cette œuvre à bout avec une énergie aussi farouche et furieuse que ma douleur est terrible, et je ferai quelque chose de puissant, de grandiose et de fort, qui remuera au fond du cœur des pères les fibres les plus profondes de l’amour d’un fils mort… Moi, le dernier de mon nom, je l’enterrerai dans un rugissement de tonnerre et non dans un bêlement plaintif de mouton résigné et béat. »

C’est une pièce magnifique, un chef-d’oeuvre, dont il existe une version remarquée et remarquable, celle de la pianiste lituanienne Mūza Rubackytė et du quatuor Terpsychordes.

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La même pianiste a gravé les pièces pour piano de Louis Vierne

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Rare dans la musique de chambre, Vierne l’est encore plus dans le registre symphonique, une unique symphonie, deux pièces concertantes. Une version au disque – que je connais bien, et pour cause ! – :

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Un disque qui fait partie du coffret anniversaire publié à l’occasion des 50 ans de l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège.

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Mais c’est évidemment à l’orgue qu’on attend le plus celui qui fut, 37 ans durant, le titulaire des grandes orgues de Notre Dame de Paris.

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On a parlé – à juste titre – d’orgue symphonique pour cette glorieuse compagnie d’organistes-compositeurs, de Franck à Widor, en passant par Vierne et Guilmant. Louis Vierne a eu de grands successeurs à la tribune de Notre-Dame, Pierre Cochereau bien sûr et l’actuel titulaire, le formidable Olivier Latry.

 

Le goût de lire

Emmanuel Macron en avait fait un thème de sa campagne : l’ouverture des bibliothèques  publiques le soir et le dimanche. Une idée pas très « moderne », à rebours de l’air du temps tout numérique.

Le président de la République l’a redit l’autre jour aux Mureaux. Erik Orsenna conclut son rapport Voyage au pays des bibliothèques ainsi :

« Faisons un rêve. Il était une fois un pays de lecteurs […] où chacun, chacune, dispose d’un lieu, pas loin de chez lui, de chez elle […] où il, où elle puisse se rendre pour découvrir et se découvrir, apprendre, imaginer, échanger, voyager. Ce pays, c’est le nôtre, c’est la France. Il dépend de nous qu’il existe. »

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Moi je me rappelle, enfant, dans mon quartier excentré de Poitiers, le plaisir que j’éprouvais à aller chaque jeudi au bibliobus qui stationnait à quelques centaines de mètres de notre maison, plein de cette odeur irremplaçable des livres usagés, lus et relus. J’emportais toujours deux livres (c’était le maximum autorisé), des romans, de l’histoire, parfois des BD, je ne lisais pas tout, mais j’ai découvert le bonheur de lire, et appris le goût de la lecture.

Quand je vois la passion de mes petits-enfants (5 et 3 ans) pour l’objet livre – alors qu’ils sont environnés comme tous les gosses de leur âge de tablettes et autres objets connectés – qu’à chaque fois que je les vois, ils aiment feuilleter, lire, et m’entendre leur raconter précisément les histoires de ces livres, je pense que la cause de la lecture non seulement n’est pas perdue ni obsolète, mais plus noble et nécessaire que jamais.

Conseils de lecture du jour :

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(Un indispensable ce bouquin de Laurent Nunez : lire Petites phrases)

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Ce recueil inédit réunit plus de 150 lettres d’écrivains et de monarques, de simples soldats et d’anonymes, d’hommes et de femmes, parmi les plus belles de la langue française. Classées en sept parties (« Lettres d’amour », « Lettres de rupture », « Lettres politiques », « Lettres sur la mort », « Lettres de guerre », « Lettres d’artistes », « Lettres d’injures »), elles ont été écrites entre le XVe et le XXIe  siècle.
On y trouvera des extraits des plus fameuses correspondances, comme celles d’Henri IV à Gabrielle d’Estrées, de George Sand à Musset, de Chateaubriand à Mme  de Récamier, de Baudelaire à sa mère, d’Apollinaire à Lou ou encore de Verlaine à Rimbaud. Mais aussi des lettres d’artistes et d’écrivains rarement reproduites, La Rochefoucauld, La Fontaine, Poussin, Degas, Van Gogh, Cézanne… Lettres d’enthousiasme, lettres de rage, lettres nobles, lettres comiques, lettres insolentes, tous les types de missives se retrouvent dans ce Cahier rouge inédit. Celle où Racine tient tête à ses parents qui veulent lui faire arrêter le théâtre, par exemple, ou celle où Maurice Ravel s’insurge, pendant la Première Guerre mondiale, contre l’interdiction de jouer de la musique allemande. Lettres émouvantes aussi : Mme  de Sévigné appréhende sa mort ; Voltaire, effrayé par sa laideur en vieillissant, interdit à Pigalle de sculpter son visage  ; Lucile Desmoulins, la veille de son exécution, clame son innocence à sa mère.
Caustiques, mordantes, ironiques, enflammées, tendres, perspicaces, spirituelles, ces lettres nous feront-elles avoir des regrets quand nous enverrons des SMS ?

Jochum suite et fin

Au moment de commencer ce billet, me revient un souvenir de jeunesse. De mes études au modeste Conservatoire de Poitiers. 

Je ne sais plus à quelle occasion nos professeurs et le directeur d’alors, Lucien Jean-Baptiste, étaient partis en voyage à Berlin, nous privant de cours pendant une petite semaine. À leur retour, j’avais interrogé ma professeure de piano, curieux de savoir ce qu’ils avaient vu et entendu, le clou de leur voyage étant un concert à la Philharmonie de Berlin

Je sentais un peu de déception dans son récit : ils avaient bien entendu l’orchestre philharmonique de Berlin, mais pas dirigé, comme ils l’espéraient, par Herbert von Karajan ! À la place de la star, ils avaient eu droit à un « vieux chef », un dénommé Eugen Jochum, personne ne connaissait… À l’époque, cela ne me disait rien non plus, mais ce nom s’était inscrit dans ma mémoire, et quelques mois plus tard j’achèterais ma première intégrale des symphonies de Beethoven, une « souscription » . parue à l’occasion du bicentenaire de la naissance du compositeur.

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Une intégrale que je regrettais de ne pas voir incluse dans le beau boîtier proposé par Deutsche Grammophon à l’automne 2016 : lire Eugen sans gêne

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Pourquoi avoir omis les quelques enregistrements symphoniques (outre cette intégrale Beethoven) parus pour étiquette Philips, notamment avec le Concertgebouw ? Mystère.

Le tir a été corrigé avec le second volume, qui vient de paraître.

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Une aubaine que ce coffret (détails à lire ici : Jochum vol.2)

qui permet de réévaluer, sinon réhabiliter, des versions rarement citées comme des références des opéras de Mozart (Cosi fan tutte, L’enlèvement au sérail), ou de Weber (Der Freischütz), qui restitue des Wagner révérés, eux,  par la critique (Lohengrin de 1952, Les Maîtres Chanteurs). Et les grands oratorios de Bach, contemporains des enregistrements de Klemperer ou Karl Richter, sans doute dépassés pour ceux qui ne jurent que par Herreweghe, Harnoncourt ou même Corboz. et pourtant si attachants, dans leur humilité expressive, tous captés à Amsterdam avec les meilleurs chanteurs du moment. Sans oublier les messes et motets de Bruckner, la grande messe de Sainte-Cécile et une somptueuse Création de Haydn, un requiem de Mozart, une Missa solemnis amstellodamoise de grande allure, et bien entendu tout un ensemble d’oeuvres de Carl Orff, dont Jochum fut l’ami et le meilleur interprète.

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Admirable duo Irmgard Seefried – Nan Merriman.

Comme souvent, le prix de ce coffret varie assez considérablement parfois dans la même enseigne (FNAC)

 

Bernard et Roméo

Je l’avais annoncé hier (Un orchestre royal), l’un de mes premiers disques fut, un peu par hasard, un disque Philips de Bernard Haitink dirigeant l’orchestre du Concergebouw d’Amsterdam.

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Dans ces années d’adolescence, l’argument décisif du choix de tel ou tel disque était.. son prix. Je ne pouvais pas me permettre d’acheter au prix fort, je profitais des souscriptions par correspondance, des collections économiques (Fontana, Musidisc) et des soldes. Ce qui me vaut quelques savoureux souvenirs.

Une fois que je furetais dans le rayon disques de la.. Librairie des Etudiants (aujourd’hui disparue) rue Gambetta à Poitiers, que tenait un homme charmant, toujours en blouse blanche, affligé d’un chuitement systématique (il prononçait Giulini : Gü-i-li-ni !), je vois un double album de L’estro armonico de Vivaldi par Paul Kuentz – qui faisait alors les beaux jours du catalogue Deutsche Grammophon français. Je m’apprête à l’acheter – petit prix – un jeune homme à côté de moi m’interpelle : « Non franchement il y a bien mieux que cela pour Vivaldi ! Si vous voulez, j’habite tout près, je vais vous montrer ma collection ». Surpris par cette intervention et cette proposition inattendue, je bredouillai une excuse et sortis prestement les mains vides de tout achat. Quelques mois plus tard, je découvris l’identité de mon conseiller ès-Vivaldi, c’est lui qui signe la plupart des chroniques consacrées au Prêtre roux dans Diapason, Roger-Claude Travers !

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Pour en revenir à mon disque Haitink/Concertgebouw, ce fut l’occasion d’une quintuple découverte. Cet orchestre magnifique, que je n’avais – et pour cause – jamais entendu en vrai, un chef que je ne connaissais pas, deux oeuvres de Tchaikovski, son Capriccio italien et le poème symphonique Roméo et Juliette et le Scherzo capriccioso de Dvořák. J’aimai immédiatement ces pages romantiques et colorées. Je découvrirai bien des années après que le grand Bernard Haitink n’est pas le chef le plus doué de fantaisie ni le plus expansif dans ce répertoire. Mais l’absence d’effets a aussi ses vertus.

C’est finalement Karajan qui me semblera plus proche de l’idée que je me faisais de Tchaikovski

Et pour Dvořák, les gravures d’Istvan Kertesz ont toujours ma préférence

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