Coup de jeune pour Wolfgang

Depuis quand n’y avait-il pas eu une « nouveauté » Mozart ? Un disque de symphonies de surcroît ? On a l’impression. que depuis Harnoncourt – il y a vingt ou trente ans -, Abbado qui avait remis l’ouvrage sur le métier peu avant sa mort (2014) quelques initiatives plus récentes – Antonello Manacorda à Potsdam (Sony), Mozart n’était plus à la mode, encore moins pour la jeune génération de la direction d’orchestre.

Et voici que sans prévenir Deutsche Grammophon crée la surprise avec un disque au couplage et au contenu inédits dirigé par le benjamin de la baguette, le Finlandais Tarmo Peltokoski, dont on a déjà dit et écrit le plus grand bien (Le début d’une belle histoire entre Peltokoski et l’orchestre de Toulouse). Trois symphonies de Mozart, les 35, 36 et 40. Et en contrepoint trois improvisations au piano par le chef-compositeur lui-même.

J’ai vu mes petits camarades critiques crier au génie ou s’étouffer devant tant d’impertinence. Comme toujours, tout ce qui est excessif est.. inutile.

Moi j’aime qu’enfin un chef de la jeune, très jeune, génération, s’affronte aux classiques. Parce qu’il est somme toute assez facile d’aborder le grand répertoire symphonique du XXe siècle, un peu moins les romantiques, et encore moins les classiques. Ces chefs se comptent sur les doigts d’une main. Comme Maxim Emelyanychev que ‘j’avais invité à Montpellier pour « mon » dernier festival en 2022.

Alors Peltokoski dans Mozart ? Cela donne une vision juvénile, mais pas surexcitée, sans les tics et les trucs d’un Harnoncourt, avec une fantaisie tout à fait à propos qui conduit le chef à ornementer certaines reprises. Qu’on en juge…

Quand je lis ici et là qu’il prend des tempi vraiment rapides, je me dis qu’on a un peu oublié certains aînés du jeune Finlandais. Karajan au milieu des années 70, cela donnait ça :

Et l’orchestre philharmonique de Berlin peut en remontrer à plus d’une formation d’aujourd’hui !

La surprise du chef

Apparemment elles ne sont pas sur le CD des trois symphonies, mais elles sont disponibles sur les sites numériques (comme Idagio) : Tarmo Peltokoski s’est amusé à glisser trois improvisations de son cru sur chacune des symphonies. C’est extrêmement culotté, déjanté, tout ce qu’on veut, et on adore ! C’est vraiment dans l’esprit du Mozart effronté et joueur qu’on préfère au personnage perruqué et poudré qu’on se représente à tort.

La douce compagnie de la mort

Ces derniers jours, la mort est ma compagne, non pas que je m’en approche ou que je la redoute pour moi – je suis bien placé pour savoir qu’elle peut survenir à l’improviste ou qu’on peut la frôler (Une expérience singulière ). Mais tous les jours la mort s’impose dans l’actualité, brutale, massive, lors des guerres en cours au Moyen-Orient ou en Ukraine. Dans les cercles de famille ou d’amitié.

Ist dies etwa der Tod ?

La plus belle, la plus douce, la plus sereine des odes à la mort est la dernière mélodie des « Vier letzte Lieder » de Richard Strauss sur un poème de Joseph von Eichendorff : Im Abendrot / Au couchant

Wir sind durch Not und Freude
gegangen Hand in Hand;
vom Wandern ruhen wir
nun überm stillen Land.

Rings sich die Täler neigen,
es dunkelt schon die Luft,
zwei Lerchen nur noch steigen
nachträumend in den Duft.

Tritt her und laß sie schwirren,
bald ist es Schlafenszeit,
daß wir uns nicht verirren
in dieser Einsamkeit.

O weiter, stiller Friede!
So tief im Abendrot.
Wie sind wir wandermüde–
Ist dies etwa der Tod?

Dans la peine et la joie

Nous avons marché main dans la main ;

De cette errance nous nous reposons

Maintenant dans la campagne silencieuse.

Autour de nous les vallées descendent en pente,

Le ciel déjà s’assombrit

Seules deux alouettes s’élèvent,

Rêvant dans la brise parfumée.

Approche, laisse-les battre des ailes,

Il va être l’heure de dormir ;

Viens, que nous ne nous égarions pas

Dans cette solitude.

Ô paix immense et sereine,

Si profonde à l’heure du soleil couchant!

Comme nous sommes las d’errer !

Serait-ce déjà la mort ?

La traduction est bien faible pour traduire le sublime du poème allemand.

Se rejoindre dans la mort

J’ai immédiatement pensé à ce poème en apprenant la mort, le 8 juin dernier, du danseur Eric Vu-An, trois semaines après celle de son compagnon Hugues Gall, surtout après la très longue épreuve d’une cruelle maladie.

Wir sind durch Not und Freude
gegangen Hand in Hand;
vom Wandern ruhen wir
nun überm stillen Land.

J’imagine que, si l’on croit au Ciel, le parfait germanophone qu’était Hugues Gall a pu accueillir Eric avec ces mots si forts, si justes.

Je n’ai pas l’habitude d’assister à des obsèques, sauf de très proches bien sûr. Pourtant j’ai assisté ce lundi à celles d’Hugues Gall en l’église Saint-Roch. Sans doute le besoin de revivre un peu d’un passé heureux. De partager silencieusement des souvenirs que les témoignages de ses proches ont ravivés, en particulier les deux Christian, Christian de Pange, qui fut secrétaire général de l’Opéra de Paris (et brièvement mon adjoint à la direction de la Musique de Radio France), et Christian Schirm, fidèle entre les fidèles de Genève à Paris.

Il y avait des ministres, des personnalités du monde musical, et beaucoup de gens que je n’ai pas reconnus. De belles plages de musique aussi et surtout, sommet d’émotion, Ständchen, la sérénade de Schubert transcrite par Liszt sous les doigts de Lucas Debargue. La réverbération de la nef de l’église Saint-Roch ajoutait à l’intensité de ce moment.

Ici dans l’interprétation d’un autre magnifique artiste, Alexandre Kantorow

La maison de ses chansons

Lundi matin, dans Télématin, l’interview de Loïc Résibois, atteint de la maladie de Charcot, qui regrettait que la loi sur la fin de vie en discussion à l’Assemblée nationale n’ait pas pu aboutir en raison de la dissolution prononcée dimanche soir par Emmanuel Macron, m’avait fait penser à Françoise Hardy. Son fils Thomas qui donnait régulièrement de ses nouvelles ne disait plus rien depuis quelque temps, je redoutais que ce silence soit de mauvais augure.

Ce matin au réveil on a su que Françoise Hardy était enfin délivrée de ses souffrances. Que n’a-t-elle pu choisir de partir avant de subir l’intolérable ? pourquoi lui refuser une mort douce ?

J’ai aimé cette belle personne, et ses chansons qui nous étreignent, qui ont le parfum de la mélancolie, de ces larmes qui font du bien… Les artistes ne meurent pas, ils demeurent en nous.

Quelques-unes des chansons de Françoise Hardy qui me touchent plus particulièrement :

Les maisons où j’ai grandi

18 mai : Arming, François, Bâle

Le centenaire de Samson

Je l’avais anticipé le 17 mars dernier – Rédécouvrir Samson – c’est aujourd’hui le centenaire de la naissance du pianiste Samson François. On ne manquera pas le nouveau Portrait de famille que Philippe Cassard lui consacre aujourd’hui sur France Musique

Il y a dix ans (II) : halte à Bâle

Comme je le rappelais dans le premier épisode de la série Il y a dix ans, l’Orchestre philharmonique royal de Liège entreprenait au printemps 2014 une nouvelle tournée en Suisse et en Autriche, qui avait commencé à Bâle le 18 mai.

A propos de cette belle ville frontalière de la France et de l’Allemagne, je ne peux m’empêcher de raconter à nouveau une anecdote vécue sur l’antenne de France Musique, il y a heureusement bien longtemps. Un présentateur devait annoncer puis désannoncer un disque enregistré par Armin Jordan dirigeant l’orchestre symphonique de la ville suisse. En anglais comme en allemand, Bâle se dit Basel. Et la dénomination allemande de l’orchestre est : Basler Sinfonie-Orchester. Ce qui donna sur France Musique : « Armin Jordan(e) dirige l’orchestre Basler » ! Rien de grave franchement, juste amusant.

Donc, le 18 mai 2014, l’OPRL était à Bâle, et j’en avais profité pour dresser le portrait d’une personnalité exceptionnelle liée à l’industrie pharmaceutique qui a fait la fortune de la cité suisse, Paul Sacher. Lire Le mécène musicien.

On pourrait suggérer à Warner de rééditer le legs discographique passionnant de ce monument du XXe siècle :

La fidélité à un chef

Il y a cinq ans, j’avais assisté à Liège au dernier concert de Christian Arming en sa qualité de directeur musical de l’OPRL (lire Fidélité). C’est lui qui très logiquement dirigeait la tournée de l’orchestre au printemps 2014, j’en reparlerai dans quelques jours à propos de l’étape viennoise.

C’est encore Christian Arming que j’accueillerais plusieurs fois à Montpellier (voir Ils ont fait Montpellier : Top chefs), notamment en 2018 avec les Liégeois et en ouverture de programme le chef-d’oeuvre du compositeur Guillaume Lekeu (1870-1894)

Le miracle Kempff

Il y a bien longtemps que j’éprouve une admiration sans limite pour Wilhelm Kempff, le grand pianiste allemand qui a fini ses jours à Positano (lire Le pianiste de Positano), sur la côte amalfitaine. Je me ressource régulièrement à ses enregistrements – Bach, Mozart, Beethoven, Schubert, Schumann –

J’avais trouvé, lors d’un voyage à Tokyo en 2013, ce triple CD des concertos de Beethoven captés au Japon.

Et grâce à l’ami Philippe Cassard et à sa récente chronique dans Le Nouvel Obs,

j’ai acheté et reçu tout récemment un coffret de 9 CD qui sont d’authentiques merveilles. L’éditeur Meloclassic a réuni des captations de radio d’excellente qualité.

Tout est admirable, mais j’ai eu un véritable coup de coeur pour le CD 4, en particulier le 1er concerto de Brahms qui, sous bien des doigts, même les plus illustres, me semble monumental, empesé, alors que c’est l’oeuvre d’un jeune homme de 30 ans. Kempff fait sonner son piano comme personne, et restitue la fougue, l’élan du jeune Brahms avec cette patte qui n’était qu »à lui.

Heureusement, on peut réécouter toute l’émission que Philippe Cassard a consacrée à Wilhelm Kempff et précisément à ce coffret samedi dernier sur France Musique : Wilhelm Kempff en concert.

Je précise qu’il est très facile d’acquérir ce coffret pour un prix très raisonnable directement sur le site de Meloclassic, que les frais de port sont très modestes. Et l’éditeur assure lui-même le suivi des commandes et le service à ses clients ! Ajoutons que le livret inclus dans le coffret est une mine d’informations et de documents sur Kempff.

L’effet de printemps : Ravel, Fauré, Marriner, Haydn etc.

Quand le blogueur ne se sent pas de traiter un sujet en particulier, il fait un panier fourre-tout de ce qui l’a touché, de ce qu’il va lire, écouter, de préférence sous un titre en forme de mauvais jeu de mots (cf. Faits d’hiver).

Eliminons d’emblée une actualité qui produit toujours les mêmes effets de meute (lire La dictature de l’émotion) : j’ai rencontré quelques fois dans ma vie professionnelle Frédéric Mitterrand, il m’est arrivé de le lire, de le regarder à la télévision, j’ai aimé son film sur Madame Butterfly, mais comme tout été dit, et maintenant le contraire de tout, à son sujet, je ne me suis pas cru obligé de proclamer mon hommage sur les réseaux sociaux, où l’odieux le dispute à l’excès dans l’admiration comme dans la détestation.

Encore un effort pour M. Haydn

Mercredi soir, j’assistais à un concert de l’Orchestre de chambre de Paris, dont j’ai rendu compte sur Bachtrack (voir Le génie de Haydn).

J’y ai entendu une 80e symphonie de Haydn de toute beauté, un orchestre dans une forme olympique et me suis une fois de plus interrogé sur les raisons de l’absence du plus grand symphoniste de l’histoire des programmes de concert. La dernière fois que j’avais entendu du Haydn en concert, c’était au Louvre, avec et grâce à Julien Chauvin et son Concert de la Loge, lui aussi en forme olympique !

Comme si Haydn était trop difficile, trop exigeant, pour les orchestres comme pour les chefs…

Après avoir donné les Variations Rococo de Tchaikovski, Nicolas Altstaedt a eu l’excellente idée de donner en bis – il aurait dû l’annoncer au public ! – ce faux concerto pour violoncelle qu’est l’adagio cantabile de la 13e symphonie de Haydn.

Vivement que le nouveau chef de l’Orchestre de chambre de Paris nous donne, à tout le moins, les Symphonies parisiennes : il a l’orchestre idéal pour cela !

Le Boléro d’Anne Fontaine

J’ai profité de la relative grisaille de dimanche dernier pour aller enfin voir « le » film du moment, le Boléro d’Anne Fontaine.

En dehors du papier ‘d’Ivan Alexandre dans le dernier Diapason, je n’avais lu aucune critique du film. J’en suis ressorti ni emballé ni déçu (et pourtant je ne suis pas normand !). Dans ce genre de film sur, autour de la musique, il y a presque systématiquement des erreurs que le musicien ou le mélomane averti repère immédiatement. Rien de tel ici, et c’est un point très positif : quand Ravel/Raphaël Personnaz pose ses mains sur un clavier, même si on sait qu’il est doublé, il fait illusion. Quand le même dirige un orchestre, il ne paraît pas emprunté dans sa gestique. Quant à l’incarnation des différents rôles, Raphaël Personnaz est presque à contre-emploi, dans la froideur, la timidité figées que la réalisatrice lui a demandé de composer, Dora Tillier fait une Misia Sert plutôt conforme à l’image qu’on a d’elle, Jeanne Balibar n’a aucun mal à caricaturer une Ida Rubinstein sur le retour – exigeante commanditaire d’un Boléro que Ravel a bien du mal à accoucher. Quant à Emmanuelle Devos, elle fait oublier l’ingratitude des traits de Marguerite Long !

Le film d’Anne Fontaine vaut aussi beaucoup par le fait qu’il a été en grande partie tourné dans la maison de Ravel à Montfort-l’Amaury, maison toujours difficile d’accès, puisque son exiguïté ne permet pas de l’ouvrir à la visite, sauf sur réservation à l’avance, et par tout petits groupes !

Centenaires

En dressant la liste, en début d’année, des anniversaires que 2024 allait permettre de célébrer, j’avais évoqué Gabriel Fauré, mort le 4 novembre 1924, mais oublié le chef anglais Neville Marriner, né lui il y a cent ans, le 15 avril 1924.

Je viens de recevoir deux coffrets, commandés il y a plusieurs semaines. Je vais mettre à profit quelques jours de vacances pour les découvrir (Fauré) ou les redécouvrir (Marriner).

C’est Lucas Debargue qui a voulu, conçu cette intégrale du piano de Fauré, et qui a lui-même rédigé le texte de présentation. Le peu que j’ai entendu me rend impatient d’écouter la suite.

Même en anglais, Lucas Debargue est tout à fait convaincant !

Dans le cas de Neville Marriner, on a affaire à un recordman du disque pour plusieurs grands labels (Philips, Argo/Decca, EMI). Ce coffret rassemble 80 CD (!) réalisés pour la plupart à partir des années 80 pour EMI. On y reviendra bien sûr pour détailler toutes les pépites de ce coffret, et du même coup restituer au chef anglais sa vraie place dans l’histoire de l’interprétation au XXe siècle.

Parmi les surprises de ce coffret, un disque dédié à Manuel de FallaLe Tricorne et les Nuits dans les jardins d’Espagne avec Tzimon Barto au piano !), qu’on trouvera peut-être trop élégant, pas assez rugueux !

Lord Byron

J’ai été surpris par l’annonce de sa disparition le 14 mars dernier, je le pensais déjà mort et enterré… un peu comme son compatriote Abbey Simon (lire Le pianiste oublié), mort quelques semaines avant son centième anniversaire. Et je m’aperçois que je n’ai jamais consacré une seule chronique sur ce blog à l’un des plus admirables pianistes du XXe siècle: Byron Janis (1928-2024). Il est plus que temps de me rattraper !

Un génie empêché

L’histoire de Byron Janis est celle d’un pianiste qui n’aurait jamais dû l’être, comme il le déclarait à Alain Lompech (Le Monde) à La Roque d’Anthéron en 1997 : « Tout jeune, j’ai eu nerfs et tendons du petit doigt sectionnés. Tout le monde pensait que je ne deviendrais jamais pianiste« . A part un disque Chopin en 1990, sa carrière, fulgurante à ses débuts, a connu une longue, très longue éclipse, comme il le racontait dans le même article : « Il y avait trente-quatre ans que je n’avais pas enregistré de disque, car je ne pouvais réaliser ce que je voulais à cause d’une arthrite. J’ai donné encore des concerts, puis plus du tout. Cette période de ma vie a été très douloureuse ; j’ai été opéré d’un pouce et je me suis remis petit à petit, alternant des phases euphoriques et d’autres de découragement« 

Mais l’ami Lompech commence malicieusement son papier en rappelant que Byron Janis « est le pianiste qui aura été le plus souvent entendu en France et par le public le plus nombreux« . En effet,  » de la première à la dernière d’« Apostrophes », l’Américain aura été à l’affiche du générique : c’est son enregistrement du Premier concerto de Serge Rachmaninov qui ouvrait et fermait l’émission de Bernard Pivot. Rééditée par Philips/Mercury, cette interprétation est légendaire pour d’autres raisons : c’est l’une des plus accomplies et survoltées d’une oeuvre qui vaut mieux que ce qu’en disent les détracteurs du compositeur russe. C’est aussi l’une des mieux enregistrées » (Le Monde, 1er août 1997).

L’art unique de Byron Janis ne se décrit pas, il s’écoute. Et on comprend immédiatement pourquoi le pianiste est devenu une légende : la virtuosité est phénoménale, mais jamais démonstrative, jamais cognée ni brutale. Janis a un son, un discours qui se reconnaissent tout de suite.

On a la chance de disposer depuis longtemps de la totalité de ses enregistrements, réalisés à l’ère pionnière de la première stéréo pour des labels eux aussi légendaires, Mercury et RCA.

Le label « super éco » Brilliant Classics avait réédité une grande partie de ce legs :

J’ai un mètre-étalon à l’aune duquel j’ai coutume de « mesurer » les interprètes de Chopin – la Première Ballade op.23 – J’ai longtemps été fasciné – et je le suis toujours – par Arturo Benedetti-Michelangeli dans cette oeuvre, j’ai découvert plus tard la version de Byron Janis. Je ne connais pas plus parfaite interprétation : il n’y a pas une phrase qui ne soit chantée éperdument, pas un passage bousculé ou précipité (comme on l’entend trop souvent), rien qui mette les doigts avant la musique. Bouleversant !

Pour se remémorer l’art unique de ce grand seigneur du piano, les disques bien sûr, mais aussi – heureusement – tous les témoignages qu’on peut trouver sur YouTube, comme cette Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov, captée en 1968 à Paris :

Et cette fabuleuse captation d’un concert du 30 janvier 1960 au Carnegie Hall de New York, où Byron Janis joue – magnifiquement – un répertoire où on ne l’attend pas – Mozart et son 23e concerto. Il n’est que d’écouter la suprême simplicité de sa diction dans le mouvement lent.

Mises en boîtes : Copland, Mendelssohn

Le CD est mort, paraît-il, mais les éditeurs continuent de mettre en boîtes leurs fonds d’archives, parfois récentes. Et c’est une opération bien pratique pour qui a des rayons encombrés de trop de galettes individuelles.

Pour une fois, il n’y a pas eu besoin d’anniversaire prétexte pour sortir deux coffrets remarquables.

Copland by Copland

Aaron Copland (1900-1990), mort quelques semaines après son cadet Leonard Bernstein (lire Bernstein ou le génie à vif), est l’archétype du compositeur américain, l’inventeur d’une musique qui plonge toutes ses racines dans la terre américaine. Il est l’un des seuls à avoir bénéficié d’une notoriété mondiale, à défaut d’une vraie célébrité. Même si on connaît mal son oeuvre, on connaît son nom.

J’avais déjà dans ma discothèque plusieurs des CD où le compositeur dirige ses propres oeuvres, le plus souvent à la tête d’orchestres londoniens ! Sony vient de rééditer l’intégrale de ce précieux legs en 20 CD et à petit prix, il faut le relever puisque cela n’a pas toujours été le cas naguère.

C’est évidemment une somme inestimable, qui donne à connaître un créateur plus complexe que ne le laissent deviner ses oeuvres les plus connues (Appalachian Spring, Billy the Kid, Rodeo…) qui sont évidemment les plus descriptives, les plus « natives » !

Quelle chance ont eue les enfants qui, ce jour-là, assistaient à l’un des Young People Concerts animés et présentés par Leonard Bernstein, lorsqu’ils ont découvert le compositeur Aaron Copland jouant son propre concerto pour piano !

A Liège, après la restauration en 2005 de l’orgue Schyven de la Salle philharmonique, j’aurais souhaité programmer la symphonie avec orgue de Copland. Je n’y suis jamais parvenu, et mes successeurs non plus jusqu’à présent !

Mendelssohn sur les ailes du chant

C’est devenu une habitude chez Warner Classics de consacrer de forts coffrets à des compositeurs, certes les plus souvent à l’occasion d’un anniversaire. Dans le cas de Felix Mendelssohn-Bartholdy (1809-1847), aucun prétexte particulier, sauf pour réunir en 40 CD des versions déjà connues, publiées par les différents labels qui font partie aujourd’hui du groupe Warner : EMI, Electrola, Teldec, Erato, etc.

Les pièces pour piano – pour l’essentiel les cycles de Romances sans paroles – sont dues Daniel Adni avec quelques raretés bienvenues, des Etudes et caprices joués par Annie d’Arco et surtout une Première sonate avec la pianiste argentine Silvia Kersenbaum (grâce à qui j’avais découvert le 2e concerto pour piano de Tchaikovski).

C’est Marie-Claire Alain qui avait jadis gravé une part malheureusement peu connue de la production de Mendelssohn, son oeuvre pour orgue

Pour la musique de chambre, Warner n’a pas eu de mal à trouver les meilleures versions : Frédéric Lodéon (violoncelle), Maxim Vengerov (violon), le trio Fontenay, l’élégant sextuor avec piano capté lors d’un festival Argerich à Lugano, les quatuors sont partagés entre les Berg, Artemis et Cherubini.

Les concertos pour piano sont ceux de Cyprien Katsaris et Kurt Masur, une version plusieurs fois couronnée, celle que nous avions retenue, il y a bien longtemps, dans l’émission Disques en Lice (lire Une naissance) :

Sans surprise, le corpus des « grandes » symphonies est confié à Kurt Masur et à « son » Orchestre du Gewandhaus de Leipzig (qui donnent aussi un magnifique Songe d’une nuit d’été) les symphonies de jeunesse étant dévolues au Concerto Köln.

Deux absolues raretés, deux brefs ouvrages lyriques – Die beiden Pädagogen et Die Heimkehr aus der Fremde – dirigées par Heinz Wallberg avec des stars de l’époque, Peter Schreier, Dietrich Fischer-Dieskau… tout un bouquet de mélodies composite, et tout un récital du grand Fischer-Dieskau accompagné par Sawallisch au piano. L’oeuvre chorale est dévolue à Michel Corboz.

Seul regret, pour les deux grands oratorios, Paulus et Elias, il y a mieux que les honnêtes Conlon et Frühbeck de Burgos proposés ici.

La somme est admirable, ce coffret unique, donc hautement recommandé !

Découvertes Est-Ouest

Un bref passage par Melomania, la seule adresse, l’unique, pour les amateurs de CD classiques, m’a fait découvrir des compositeurs, des oeuvres, de labels que j’ignorais complètement.

Zubin Mehta avec Paine

Je pensais avoir à peu près tous les disques enregistrés par Zubin Mehta du temps de son mandat à la tête du New York Philharmonic (lire Zubin à New York ) lorsque je suis tombé sur ce CD

Compositeur ? label ? inconnus au bataillon.

Pourtant je croyais plutôt bien connaître les compositeurs américains – les noms de George ChadwickEdward MacDowell et Amy Beach par exemple ne me sont pas inconnus – mais John Knowles Paine (1839-1906) qui a constitué avec les pré-cités ce qu’on a appelé l’Ecole de Boston est resté terra incognita jusqu’à ma découverte de ce disque

Comme un bonheur n’arrive jamais seul, je trouve sur YouTube la 2e symphonie de Paine… toujours avec Zubin Mehta et le New York Philharmonic.

Temirkanov rime avec Petrov

Autre découverte pour moi qui suis à la recherche de raretés ou d’inédits du grand chef russe récemment disparu, Youri Temirkanov, ce CD manifestement d’origine russe sous un label « Manchester » qui ne l’est pas du tout.


En l’espèce ce sont des enregistrements de studio faits entre 1971 et 1977 à St Petersbourg, alors Leningrad, avec l’orchestre philharmonique dont le chef prendra la direction musicale en 1988. Un Petrouchka de Stravinsky scintillant, une 2e suite de Daphnis et Chloé de Ravel qui ne manque pas de séduction, et un troisième homme, parfaitement inconnu : Andrei Petrov (1930-2008).

Compositeur de musiques de films qui n’ont pas marqué l’histoire du cinéma mondial, de ballets et de pas mal d’autres partitions, c’est l’apparatchik-type – président de l’Union des compositeurs soviétiques de Saint-Pétersbourg de 1964 à sa mort !

Je laisse apprécier cette oeuvre ici mentionnée comme « Genesis », ou présentée comme « La création du monde ». L’avenir radieux de l’humanité est en route …

Le Russe oublié

C’est un nom que j’ai dû voir une ou deux fois, sans qu’il attire mon attention. Jusqu’à ce que le dernier numéro de Diapason le cite dans un passionnant dossier consacré aux Préludes de Chopin : Rudolf Kehrer (1923-2013).

Disques introuvables, notoriété nulle : comment est-ce possible avec un artiste de cette classe ? Comme on peut heureusement en juger par quelques vidéos audibles sur YouTube, comme ces fameux Préludes de Chopin

J’ai trouvé sur jpc.de un coffret de 5CD reprenant des enregistrements Melodia. Passionnants, même si les reports sont de qualité très variable :

La dernière valse à Liège

C’est l’histoire d’un disque qui est complètement passé sous mes radars. Et pourtant j’aurais dû le repérer dès sa sortie en 2020. Parce que Véronique Gens, si souvent accueillie à Montpellier (lire 2890 jours : ils ont fait Montpellier), parce que disque enregistré à la Salle Philharmonique de Liège, dont j’avais, dès sa réouverture en septembre 2000, fait un studio extrêmement apprécié par beaucoup d’artistes et de labels.

Quand Rachmaninov rime avec Trifonov (la suite)

Il y a cinq ans déjà, je consacrais tout un billet à l’intégrale des concertos de Rachmaninov que venaient de publier le pianiste russe Daniil Trifonov, le chef québécois Yannick Nezet-Seguin et le plus « rachmaninovien » des orchestres, celui de Philadelphie.

Ce 30 octobre, je retrouvais les mêmes en concert à la Philharmonie de Paris, et comme l’a écrit Alain Lompech pour Bachtrack, Philadelphie et Trifonov ont fait chavirer la Philharmonie. Après l’avoir entendu à New York dans le concerto de Schumann, j’étais évidemment impatient d’entendre Daniil Trifonov dans ce kaléidoscope que forment les 24 variations sur le 24ème caprice de Paganini – la Rhapsodie sur un thème de Paganini – de Rachmaninov.

Une chose est d’avoir entendu cette équipe dans un disque magnifique, une autre est de les entendre « en vrai ». D’être submergé par la somptuosité d’un orchestre unique au monde – le Philadelphia Sound si amoureusement construit par Eugene Ormandy au long de presque un demi-siècle de règne, si jalousement conservé, entretenu par des générations de musiciens exceptionnels et des chefs comme Riccardo Muti, Wolfgang Sawallisch et, depuis quinze ans, Yannick Nézet-Seguin, ce Philadelphia Sound n’est décidément pas une légende.

Le chef québécois qui ne m’a pas toujours séduit en concert (ni dans certains de ses disques d’ailleurs) m’a ici subjugué par sa vision de la Première symphonie de Rachmaninov, l’injustement mal-aimée. Je vais écouter plus attentivement l’intégrale des symphonies qu’il vient de publier chez Deutsche Grammophon.

Les morts de Diapason

Dans la liturgie catholique, on célèbre le 1er novembre tous les saints de l’Eglise, c’est une fête de joie. Mais depuis belle lurette on confond la Toussaint et le 2 novembre le jour des morts. Ce que fait Diapason aujourd’hui en consacrant un article passionnant aux sépultures des grands musiciens : Où voir les tombes des grands compositeurs ?

Au hasard de mes voyages, j’ai pu m’arrêter sur les tombes de certains d’entre eux, le plus souvent sans l’avoir cherché.

Claudio Monteverdi est inhumé à Venise dans l’immense nef de Santa Maria Gloriosa dei Frari

C’est à Venise, dans le cimetière de l’île San Michele, que sont également enterrés Igor et Vera Stravinsky (lire Sonate d’automne), tout près du fondateur des Ballets Russes, Serge Diaghilev

Bien sûr c’est dans le choeur de l’église Saint-Thomas de Leipzig dont il fut le Cantor que repose Jean-Sébastien Bach

Durant l’été 2022, j’avais visité les lieux chers à Puccini, à Lucques et à Torre del Lago.

Mort des suites d’une opération d’un cancer de la gorge à Bruxelles, le corps de Puccini avait d’abord été rapatrié à Milan avant d’être finalement inhumé dans la petite chapelle de sa maison de Torre del Lago.

Coup de chapeau à Domingo Hindoyan pour ce très beau disque de préludes et d’intermezzos d’opéras de Puccini en particulier :

Signes de vie

Ne pas parler ici ou sur les réseaux sociaux des tragédies qui frappent le monde, en Israel ou en Palestine, comme toujours en Ukraine, ne pas commenter les horreurs proférées par des responsables politiques qui font honte à leurs fonctions, lorsqu’ils sont parlementaires, ne signifie pas qu’on est indifférent ou sans opinion. La retenue, le silence sont meilleurs conseillers.

La musique de Sheku

J’ai de l’affection et de l’admiration pour ce garçon depuis que je l’ai vu jouer lors du mariage de Harry et Meghan en 2018, affection et admiration confirmées depuis que j’ai l’entendu à l’auditorium de la Maison de la radio en 2019 et que j’ai dîné avec lui après le concert. Sheku Kanneh-Mason n’avait pas encore 20 ans, et n’avait pas encore achevé son cycle d’études supérieures, il était tel qu’il apparaît sur scène, presque timide, conscient des risques d’une soudaine notoriété.

C’est avec le 1er concerto pour violoncelle de Chostakovitch qu’il avait remporté le concours des jeunes musiciens de la BBC en 2016.

Sept ans après, Sheku a encore approfondi sa vision, plus lyrique qu’exubérante.

C’est ainsi qu’on l’a entendu jeudi dernier à la Philharmonie de Paris, avec l’Orchestre de Paris dirigé par Nathalie Stutzmann, comme je l’ai écrit sur Bachtrack : La jeunesse triomphante de Sheku Kanneh-Mason.

Renaissance

C’est peut-être un détail sans importance pour vous lecteurs, mais pour moi ça veut dire beaucoup. La maison historique de la famille maternelle, que j’avais trouvée en si piteux état lorsque j’étais passé à Entlebuch, au coeur de l’Emmental, en 2020 (lire Été 69), a retrouvé tout son lustre au terme d’une rénovation respectueuse de la tradition typique de cette vallée suisse, les murs d’écailles en bois.

J’ai pu en informer ma mère avec qui je peux encore échanger brièvement en vidéo lorsque l’opportunité se présente. À son âge, dans la maison de retraite où elle vit désormais, parfois absente à ce monde, il faut saisir le bon moment, celui où elle se reconnecte à ses souvenirs, où un sourire éclaire son visage lorsqu’elle reconnaît ses proches.

Encore

Cadeau pour finir que ce bis capté il y a quelques semaines à Stresa : toute la vie, l’ardeur, la jeunesse s’y trouvent exaltées. Yuja Wang et Tarmo Peltokoski (Retour à Colmar) et la pure joie de jouer :