La découverte de la musique (IX) : première à Saint Pétersbourg

Alors que, dès le lycée, j’avais pris le russe en seconde langue (mon attirance pour la Russie éternelle n’est donc pas récente !), puis entrepris à l’Université des études de langues, dont le russe, j’ai dû attendre vingt ans après l’obtention de mon diplôme de langues slaves, pour mettre le pied dans un pays que j’avais fini par connaître presque intimement, par la littérature, le théâtre, l’histoire, la politique, la musique évidemment.

C’était le 23 septembre 1995. Grâce à Claude Samuel, alors directeur de la musique de Radio France, donc mon « patron » -à l’époque le directeur de France Musique était sous l’autorité du directeur de la musique – qui était en cheville avec une organisation de voyages culturels, un séjour à Saint-Pétersbourg avait été organisé à l’intention d’auditeurs aisés de la chaîne. Clou du long week-end : le concert d’ouverture du prestigieux Orchestre philharmonique de Saint-Pétersbourg, dans la grande salle de la Philharmonie face à l’hôtel Europe sur la Perspective Nevski.

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Mais comme il fallait bien justifier le voyage auprès des instances administratives de Radio France, on s’était mis en tête de diffuser ce concert en direct sur France Musique !

Seul petit problème : trois ans après la disparition de l’Union Soviétique, les structures étatiques publiques avaient pour la plupart volé en éclat, et la radio-télévision d’Etat qui diffusait jusqu’alors tous les grands concerts moscovites ou pétersbourgeois, a fortiori l’ouverture de saison, n’était plus responsable de rien. On finit par apprendre que l’ex radio d’Etat semi-privatisée acceptait de diffuser ce concert aussi sur France Musique, moyennant signature d’un contrat. Bien avant l’été, les démarches avaient été entreprises, des négociations entamées entre Radio France et ladite radio, des propositions de contrats toutes plus farfelues les unes que les autres (je me rappelle l’une d’elles comportant un forfait de frais de…ménage à assumer par Radio France !). Mais au moment de partir pour Saint-Pétersbourg, rien n’était signé. Le dernier contrat proposé par les Russes comprenait un montant de droits de diffusion absolument exorbitant.

Je dis à Claude Samuel et aux services de Radio France à Paris qu’une fois sur place, je pourrais peut-être, avec mes connaissances de russe, débrouiller l’écheveau et tenter d’obtenir le précieux direct. Je parvins à me glisser dans les coulisses de la magnifique salle de la Philharmonie, et à trouver un interlocuteur capable de comprendre la situation. Nous avions un direct dans moins de 30 minutes, et toujours aucun contrat. Le dit interlocuteur, qui devait être haut placé dans la hiérarchie locale, expliqua au soliste, Viktor Tretiakov, et au chef Youri Temirkanov, qu’il était hors de question qu’ils commencent le concert, tant que le type devant lui (moi !) ne signait pas le contrat de plusieurs pages évidemment toutes rédigées en russe…

Le gracieux personnage m’intima, dans un anglais approximatif, de signer là et là et encore là, pensant que je n’avais rien compris de ses échanges avec le chef et le soliste.

Je pris mon temps pour lire son document, je biffai quantité de phrases, voire de paragraphes, sous son regard ébahi, et j’acceptai finalement que ladite radio russe facture à Radio France un montant de l’ordre de 5000 francs français pour cette transmission en direct. Je lui tendis le document avec un grand sourire et le remerciai – en russe- pour son amabilité ! Je ris encore de la tête qu’il fit…

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À moins de dix minutes du début, je pus avertir France Musique que le direct aurait bien lieu (pas de téléphone portable à l’époque) et je revins dans la salle, trouvant à grand peine Claude Samuel confortablement installé sur sa chaise, et lui racontant la victoire obtenue de haute lutte. Pour seule réponse j’eus droit à une engueulade, parce que j’avais engagé Radio France sans mandat. J’avais sauvé le direct, mais bon… Evidemment la facture ne fut jamais présentée à Radio France et le contrat aussitôt oublié.

Je passai tout le concert debout à côté d’une colonne, la salle était archi-comble, des centaines de spectateurs qui n’avaient pu obtenir de billet se pressaient à l’extérieur contre les portes de la salle, que j’ai vues pas loin de céder sous la pression…

Concert inoui, inoubliable, fabuleux.

Le violoniste Viktor Tretiakov, étrangement peu connu en Occident, alors qu’il était du niveau d’un David Oistrakh, d’un Boris Belkin ou d’un Gidon Kremer – ses deux contemporains – donna un concerto de Sibelius exceptionnel. Il devait être dans un grand soir, lui qu’on disait irrégulier (en fonction de son alcoolémie !).

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En deuxième partie, je crois n’avoir jamais entendu avant et depuis ce concert une aussi prodigieuse Cinquième symphonie de Chostakovitch, créée dans cette même salle le 21 septembre 1937 par le même orchestre dirigé par Evgueni Mravinski. Cette phalange unique au monde déjà entendue souvent à la radio, en concert au Victoria Hall (sous la direction de Mariss Jansons) sous la baguette de son chef titulaire depuis 1988, le grand (et lui aussi irrégulier) Youri Temirkanov, chantait dans son arbre généalogique de toute l’ampleur et le soyeux de ses cordes, de toute la richesse de son harmonie aux couleurs si caractéristiques.

 

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Martha A.

Un vieux fond d’éducation m’empêcherait normalement de citer l’âge d’une dame, a fortiori de lui souhaiter son anniversaire. Mais comme elle défie les années et qu’à 75 ans aujourd’hui, elle reste d’une éternelle jeunesse, j’y vais aussi de mon compliment à Martha Argerich. 

Tout a été dit, écrit sur cette musicienne hors norme, cette pianiste phénoménale, cette personnalité singulière. J’ai eu la chance de la rencontrer à plusieurs reprises, de l’entendre plus souvent encore (La reine et le géant). Elle fait partie de ma vie. Je lui souhaite un bel anniversaire et lui exprime une infinie gratitude pour tout ce qu’elle nous apporte.

Ces jours-ci a lieu, à Lugano, la dernière édition d’un festival unique, conçu avec, pour et par Martha Argerich (La fin d’une belle aventure). On se consolera, un peu, en réécoutant les beaux échos de ce « projet », publiés année après année, et riches de formidables rencontres, moments inédits, découvertes musicales.

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Le monstre amadoué

Je ne sais ce qui m’a toujours tenu à distance de cette oeuvre colossale, sans doute justement cet aspect monstrueux. Il en est de même pour la 8e symphonie de Mahler.

J’aurai donc attendu lundi soir avant d’entendre intégralement et en concert les Gurre-Lieder de Schoenberg. Bien entendu, j’avais depuis longtemps l’oeuvre dans ma discothèque, en plusieurs versions même, mais quelque chose m’avait toujours retenu d’écouter dans la continuité ces presque deux heures de musique.

J’ai profité de la générale du concert que donnaient hier soir, à la Philharmonie de Paris, les troupes en grand équipage de l’Opéra de Paris, menées par leur directeur musical, Philippe Jordan, pour rattraper toutes ces années d’indifférence.

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Il fallait bien le vaste plateau du grand vaisseau conçu par Jean Nouvel pour accueillir un orchestre considérable, et au-dessus de lui les forces chorales réunies de l’Opéra de Paris et du choeur philharmonique de Prague. Il fallait surtout un maître d’oeuvre d’exception pour conférer un semblant d’unité à une oeuvre dont la composition s’est étalée sur treize ans (https://fr.wikipedia.org/wiki/Gurre-Lieder) et qui, même si elle ressortit au post-romantisme avoué de La Nuit transfigurée et de Pelléas et Mélisande, contient en germe les audaces ultérieures du dodécaphonisme. On n’est jamais très loin de Brahms ou Wagner, on flirte avec Richard Strauss, Schreker, Korngold ou Zemlinsky. Et la tentation doit être forte pour les musiciens et le chef de déployer les décibels.

C’est tout l’art de Philippe Jordan de savoir non seulement maîtriser une partition aussi complexe et les équilibres qu’elle implique sur le plateau, mais de faire entendre toutes les transparences d’une oeuvre, en même temps que sa puissance, sans jamais saturer l’espace sonore. Le seul problème, lié à la salle, pas à la direction du chef, est la restitution des parties vocales, les excellents solistes ont beau chanter à leur maximum, ils sont plus ou moins audibles selon le lieu où l’on est placé… Dommage !

Grâces soient rendues à Philippe Jordan et à ses musiciens exceptionnels de m’avoir réconcilié avec ce monstre magnifique.

Rappelons que c’est avec un autre ouvrage du même acabit, l’opéra Moïse et Aaron  du même Schoenberg, que Philippe Jordan avait inauguré la première saison  conçue par Stéphane Lissner.

Musique contemporaine

Réaction de Renaud Capuçon qui donnait hier soir, sous la direction du compositeur,  la première suisse de Mar’eh, le concerto pour violon de Matthias Pintscher : « Ce n’est pas de la musique contemporaine, c’est de la musique tout court, comme lorsque Bach, Beethoven, Brahms créaient ou faisaient créer leurs oeuvres devant leurs contemporains ».

IMG_2325Mille fois raison, Renaud, et il sait de quoi il parle, puisqu’il fait partie de cette génération d’artistes qui arpente avec autant d’ardeur et de bonheur les sentiers très battus du répertoire comme les chemins plus mystérieux de la création.

J’écrivais ceci (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/01/29/personnalites/) il y a un an : Lundi c’était la première française du Concerto pour violon de Pascal Dusapin, toujours à la Philharmonie. Qui nierait au compositeur – bientôt sexagénaire sous son allure juvénile – une place singulière dans le paysage musical mondial ? Dusapin n’est pas consensuel, ni conforme, il met même quelque volupté à se distinguer des courants dominants. Et nul parmi les milliers d’auditeurs qui ont réservé une longue ovation à l’interprète (Renaud Capuçon) et au compositeur, et qui n’appartiennent pas, loin s’en faut, au public initié à la musique contemporaine, n’a douté une seconde d’avoir assisté ce soir-là à l’éclosion d’un chef-d’oeuvre.

Hier soir au Victoria Hall, c’était ce même public, réputé traditionnel, conservateur, qui écoutait, découvrait, dans un silence éloquent, suspendu à l’univers onirique de Pintscher, une partition certes redoutable de difficulté pour l’orchestre comme le soliste, mais si libre d’apparence, d’une transparence toute française. Personne, j’en suis sûr, ne s’est en effet posé la question de savoir si c’était ou non de la « musique contemporaine »…le débat est obsolète.

 

La soirée qu’on lui devait

Comme pour toutes les soirées de ce genre, on pouvait s’attendre au pire… ou au meilleur. On ne pouvait faire mieux ni plus juste que cet hommage rendu à Pierre Boulez (1925-2016) hier soir à la Philharmonie de Paris. 

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Enormément de figures connues, compositeurs, musiciens, artistes, « institutionnels », mais aussi beaucoup d’anonymes qui, vu leur âge, découvraient la musique et l’homme. Pas de discours officiel, mais des images d’archives, réjouissantes, qui nous donnaient à voir l’homme joyeux, pétillant, d’une intelligence exceptionnellement vive (qui avait de quoi impressionner ses pairs), rien d’inédit (pour la plupart des documents présentés dans l’exposition que lui avait consacrée la Philharmonie). Des lectures de textes sobrement faites par Catherine Tasca, Laurent Bayle, Bruno Hamard (Orchestre de Paris), Frank Madlener (IRCAM), Hervé Boutry (Ensemble InterContemporain) et beaucoup de musique surtout.

Dans le hall d’entrée puis dans la salle Initiale (1987) pour 7 cuivres (Solistes de l’EIC), des extraits spectaculaires du Dialogue de l’ombre double (1985) avec les clarinettes virtuoses d’Alain Damiens et Jérôme Comte, puis les Improvisations I et II (1957) sur Mallarmé dans la voix de Yeree Suh insérée dans l’ensemble conduit par Mathias Pintscher. Venait ensuite cette extraordinaire pièce pour ensemble de violoncelles Messagesquisse (1977),  une commande de Rostropovitch pour les 70 ans  du mécène Paul Sacher :

Le violoncelliste Marc Coppey m’expliquait que son célèbre aîné, pourtant si ardent promoteur de la création (ils sont si nombreux ceux qui ont écrit pour et à la demande de Rostropovitch, Dutilleux, Chostakovitch, Prokofiev, Schnittke, etc. !), avait été plutôt embarrassé par la complexité de la pièce de Boulez et ne l’avait plus rejouée après sa création.

Bruno Mantovani dirigeait Dérives I (1984) pour six instruments, avec quelques excellents élèves de « son » Conservatoire voisin. Puis prenait place le très grand orchestre requis par l’oeuvre symphonique sans doute la plus célèbre de Boulez, d’abord les Notations I à IV (1980) puis Notation VII (1997-2004). Très logiquement, c’est à l’Orchestre de Paris que revenait l’honneur de clore cette soirée. C’est en effet la phalange parisienne qui fit la création des quatre premières Notations en juin 1980 sous la direction de son chef d’alors – et ami de toujours de Boulez – Daniel Barenboim. Je me rappelle comme si c’était hier du choc, de la fascination que j’avais éprouvés à l’écoute de France Musique qui diffusait le concert en direct – c’était ma première « rencontre » avec l’oeuvre de Boulez. Hier soir c’était Mathias Pintscher, aussi bon chef qu’inventif compositeur (aujourd’hui directeur musical de l’Ensemble InterContemporain), qui s’attelait à une partition d’une redoutable difficulté d’exécution et d’une tout aussi exceptionnelle séduction sonore. Paavo Järvi le relayait pour une Notation VII  contemplative, presque ravélienne, d’une magnifique transparence.

D’ailleurs toute cette soirée démontrait, et révélait au nouveau public, combien la musique de Pierre Boulez s’inscrit dans une tradition française de raffinement, d’évocation plus que d’affirmation, de richesse sonore, de sensualité.

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L’après-concert était l’occasion d’échanger avec nombre de figures amies, comme Pascal Dusapin à qui je rappelais que très exactement un an plus tôt, le 26 janvier 2015 (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/01/29/personnalites/) ici même, Renaud Capuçon avait créé, avec un succès considérable, son concerto pour violon Aufgang.

Ou de faire des projets avec Lionel Bringuier ou Paavo Järvi, qui a titillé ma curiosité de directeur de festival. Mais c’est une autre histoire… à suivre !

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( à l’arrière plan à gauche, Mathias Pintscher)

Mozart, le match Paris-Berlin

 

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Mettons cela sur le compte du hasard : 25 janvier 2016 Mozart/Gardiner à Paris, trois ans plus tôt exactement Mozart/Langrée à Berlin !

Et quasiment le même programme : 40ème symphonie en première partie, Messe en do mineur K.427 à Paris, Davide Penitente à Berlin (https://en.wikipedia.org/wiki/Davide_penitente).

Ce n’est pas le seul lien entre les deux concerts : Louis Langrée a d’abord été l’assistant, puis le successeur de John Eliot Gardiner à la direction musicale  de l’opéra de Lyon (Gardiner 1983-1988 / Langrée 1998-2000).

La comparaison entre ces deux concerts, auxquels j’ai eu la chance d’assister, était tentante. Passionnante même. Fournissant la preuve – mais en doutait-on ? – que les chefs-d’oeuvre supportent, exigent même, plusieurs approches, plusieurs visions.

Ceux qui avaient eu la chance d’entendre les Mozart que Louis Langrée avait dirigés à Liège (Messe en ut en 2001, Requiem en 2002, la 40ème symphonie notamment au cours de la semaine Mozart de janvier 2006) savent à quel point le chef français privilégie le côté sombre de la force mozartienne, exacerbe les tensions harmoniques, la dimension tragique d’une musique qui n’a rien de galant ni de poudré, surtout dans la 40ème symphonie. L’extrait ci-dessus de son concert berlinois n’est peut-être pas flagrant, mais je peux attester que les Berliner Philharmoniker n’avaient pas été sollicités de la sorte depuis longtemps.

Gardiner – et ses fabuleux English baroque soloists que j’entendais pour la première fois en concert ! –  c’est pratiquement l’option inverse.  : fluidité, rapidité, virtuosité, élégance, pas d’enjeu dramatique, la pure beauté du jeu d’ensemble. Vraiment pas désagréable à écouter, mais une dimension essentielle de cette musique nous échappe.

En revanche, Gardiner et Langrée semblent se rejoindre dans leur conception des deux avatars de la grande Messe inachevée. Puissance, vivacité, rien ne sent la sacristie. Mais pour ces deux oeuvres personnelles de Mozart – elles ne répondaient à aucune commande – le théâtre, l’opéra, oui.

Avantage à Gardiner pour la qualité – déjà si souvent admirée au disque – incroyable de son Monteverdi Choir – 11 femmes, 15 hommes – peut-on mieux chanter ? et pour ses deux solistes femmes, les toutes jeunes Amanda Forsythe et Hannah Morrison, voix qu’on qualifierait de célestes si on ne craignait pas le cliché…

Bref, match tout sauf nul entre Berlin et Paris ! Deux grandes visions de Mozart, deux grands chefs – on a oublié de dire qu’un autre de leurs points communs était leur amour de la musique française ! – et grâce au disque, le moyen de se ressourcer sans modération à une musique essentielle. Vitale.

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Mauvais traitement

Tragique fait divers (et d’hiver) comme il en arrive souvent en montagne : deux lycéens d’un établissement de Lyon qui skiaient, hors piste, aux Deux-Alpes, ont été tués par une avalanche (http://www.ledauphine.com/isere-sud/2016/01/13/les-deux-alpes-une-avalanche-aurait-fait-un-blesse-grave-et-plusieurs-disparus).

Dans le même temps, une attaque terroriste faisait plusieurs morts à Djakarta (Indonésie), cela dit en passant.

Et malheureusement une nouvelle démonstration de ce que je dénonçais il y a trois jours : comment en est-on arrivé à traiter, dans les journaux télévisés de la matinée, une avalanche meurtrière de la même manière qu’un attentat ou un accident grave ?

On peut comprendre la peine des familles des lycéens emportés par la neige, même celle de leurs camarades. Mais ouvrir les journaux de 8 h et 9 h de France 2 avec cette info, multiplier les reportages pour témoigner de la « vive émotion » non seulement des proches concernés, mais de « toute une ville » – le maire de Lyon, lui-même, interviewé avec des sanglots dans la voix -, annoncer un numéro de « cellule de crise » – mais à quelle fin? puisque les familles concernées sont malheureusement déjà informées…

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On marche sur la tête ! On croyait ce commerce de la tristesse et de l’émotion réservé à une certaine presse à sensation. On déplore une fois de plus que ce soit devenu la norme, même si, on le constate heureusement, au sein des rédactions, des journalistes résistent à cette uniformisation – je pense notamment à la revue de presse de Télématin. Ou à cet article de L’Express : http://www.lexpress.fr/culture/musique/tout-n-etait-pas-bon-dans-le-bowie_1752531.html.

Rien à voir avec ce qui précède, le rappel de l’événement du 14 janvier 2015 :

https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/01/15/philharmonie/

 

 

No-stalgie

Je n’ai pas d’inclination pour la nostalgie, le regret du temps passé. Pourtant tout ce week-end m’y poussait.

Vendredi, une promesse faite depuis longtemps au talentueux Camille de Rijck de participer à une Table d’écoute, l’émission de critique de disques de Musiq3. La chaleur (!!) de l’accueil à l’entrée de la RTBF, l’odeur des couloirs si caractéristique de toutes les radios du monde, un bref passage par la cantine où l’on aperçoit quelques figures connues, puis deux heures de très bonne humeur partagées avec le piquant animateur et ses habituels comparses Martine Dumont Mergeay et Yoann Tardivel.

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Le tout à écouter sur Musiq3 (ou à podcaster) le 27 décembre. Le sujet ? trois valses de Johann et Josef Strauss, et Die Libelle de Josef Strauss. Ringarde la famille Strauss ? Il se pourrait bien que, loin des clichés du concert viennois de Nouvel An, les auditeurs de cette Table d’écoute changent d’avis…

Le même soir, on ralliait Liège pour retrouver beaucoup d’amis. Une soirée klezmer à la Salle Philharmonique, en terrain de connaissance(s). Ma chère Isabelle Georges, le généreux Sirba Octet, des musiciens et un chef en symbiose. Les grandes soirées d’avant Noël comme il y en eut tant à Liège. Et l’incontournable Sotto piano où l’on se retrouve accueilli comme si c’était hier.

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Samedi c’était circuit habituel, Maastricht – la période des soldes commence toujours avant Noël aux Pays Bas ! -, la petite boutique des excellents chocolats Galler, les rues du centre de Liège sous bonne garde, des militaires et des policiers armés partout ! Et le soir un dîner surprise avec les amis de toujours, le plaisir de retrouver Les Folies gourmandes, l’une des tables les plus chaleureuses de la Cité ardente.

Ce dimanche, il ne fallait pas traîner pour être à l’heure à la « matinée » de l’orchestre du Gürzenich, à la Philharmonie de Cologne, dirigé par Louis Langrée. Et partager avec des « fans » liégeois un programme typiquement français (Ravel Ma mère l’oye, concerto en sol et la Symphonie Fantastique de Berlioz). Un répertoire peu familier pour l’orchestre, qui reste corseté tout au long du concert, un pianiste oubliable, mais on n’est pas objectif s’agissant de l’ancien directeur musical de Liège et du Music director du Cincinnati Symphony !934081_614968305301991_2951005884953696317_n

On ne peut pas refermer ce week-end en omettant les deux disparitions survenues dans le monde musical. L’une est passée inaperçue, pourtant le timbre et la beauté de la voix de contralto d’Aafje Heynis (1923-2015) n’ont pas fini de nous émouvoir, l’autre a été saluée comme toujours avec force adjectifs hyperboliques – c’est une manie dans les médias, quelqu’un de connu disparaît, surtout âgé, et c’est automatiquement « l’un des plus grands » ! – la mort du chef d’orchestre Kurt Masur (1927-2015). J’y reviendrai bien sûr, mais sans verser dans l’excès ni de critiques ni de louanges. France Musique lui consacre son lundi, l’occasion peut-être de réévaluer la carrière du vieux chef.

 

La reine et le géant

L’affiche a tenu toutes ses promesses, beaucoup plus que ses promesses. Encore un 3ème concerto de Prokofiev, encore une 5ème symphonie de Mahler ? Oui mais quand Martha Argerich, Andris Nelsons et l’orchestre du Festival de Lucerne (pardon, mais je ne me sens pas tenu d’écrire comme dans le programme Lucerne Festival Orchestra !) sont réunis comme ils l’étaient hier soir à la Philharmonie de Paris, ça devait produire des étincelles. À l’heure où j’écris ces lignes, les échos de la fête résonnent encore dans ma tête.

Je n’avais plus entendu Martha Argerich en concert depuis quatre ans, une bien médiocre création d’un double concerto de Rodion Chtchedrine* au théâtre des Champs-Elysées, et je ne l’avais jamais entendue dans ce cheval de bataille de Prokofiev.

Un de ses tout premiers disques avec Claudio Abbado, à qui le concert d’hier rendait hommage (et en 1969 le premier concert à Paris du chef italien avec l’orchestre national à l’époque de l’ORTF au théâtre des Champs-Elysées)

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Transcendant, miraculeux, magique, les adjectifs manquent toujours pour décrire l’art de Martha Argerich, la « reine Martha ».

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Pour avoir partagé avec elles deux tournées (en 1987 et 1989) je sais qu’il peut y avoir des soirs moins fulgurants, moins engagés. Mais hier soir « son » 3e concerto de Prokofiev n’était que musique pure, poésie infinie, osmose avec un discours orchestral d’une subtilité rare. Tout ce qui est effort, démonstration, muscle, chez tous les autres, même les plus grands, est tellement maîtrisé, dominé, que c’en est désarmant. En bis, Martha Argerich confère une incroyable variété de couleurs à la sonate Kk 141 de Scarlatti – c’est « son » bis à elle – et nous met au bord des larmes. Comme un rêve éveillé.

Quel contraste avec un autre géant du piano, enregistré ici un an avant sa mort en 1985, Emil Gilels !

Un agenda trop chargé (ou mal organisé !) m’avait jusqu’alors privé du bonheur d’entendre Andris Nelsons « live ». La séance de rattrapage n’en fut que plus époustouflante.

Je n’ai pas le souvenir de ma vie de mélomane d’avoir écouté aussi passionnément, intensément, d’un bout à l’autre sans désemparer, la Cinquième symphonie de Mahler comme je l’ai fait hier soir grâce au chef letton. On comprend d’abord pourquoi deux phalanges aussi prestigieuses que le Boston Symphony et le Gewandhaus de Leipzig se sont attachées à lui, jusqu’à se le partager à partir de 2017. Ce géant à tête d’enfant émerveillé, les mains grandes ouvertes pour inviter, évoquer, suggérer la musique, le corps penché amoureusement vers ses musiciens, rien chez ce chef n’est posture, esbroufe, épate, tout est exclusivement service de l’oeuvre et fabrique en continu de la musique.

Et puis il y a des signes qui ne trompent pas : quand pendant près de 80 minutes, une Philharmonie certes pas comble, mais très bien garnie, retient littéralement son souffle, pas une toux, un râclement de gorge, c’est que tous ont le sentiment de vivre un événement, une soirée unique.

En l’occurrence, on avait abandonné tout sens critique. Certains tempi de Bernstein, une analyse au scalpel des passages les plus complexes (comme le finale) à la Boulez, trêve de références. Il faut désormais compter avec « la » Cinquième mahlérienne de Nelsons, fabuleux conteur, magnifique architecte de la grande forme en même temps qu’éclaireur du détail le plus ténu. Simplement prodigieux !

Et quel orchestre ! Cette réunion temporaire de solistes des meilleures phalanges européennes qu’avait voulue Abbado, recréant le projet initial de Toscanini et Ansermet en 1938, c’est tout sauf une berline de luxe. Un Klangkörper prodigieux de cohésion, d’enthousiasme collectif. Friedrich Reinhold à la trompette (ah ces premières notes si redoutées !), Alessio Allegrini au cor, et des affaires de famille, les membres du quatuor Hagen, le vétéran Wolfram Christ, légendaire alto solo des Berliner Philharmoniker, son fils Raphael, chef d’attaque des seconds violons, et Tanja chez les altos.

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*Chtchédrine : https://fr.wikipedia.org/wiki/Rodion_Chtchedrine

Débuts

Un peu surpris d’abord par cette polémique : les chanteurs lyriques français se plaignent d’être trop peu employés sur les scènes françaises : http://www.franceinfo.fr/actu/societe/article/les-chanteurs-lyriques-s-estiment-sous-employes-738411.

Ce n’est pas l’impression que j’ai eue ces derniers mois (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/10/11/cherubins/), j’avais même le sentiment – mais un sentiment n’est pas une statistique ! – qu’il y avait depuis quelques années un véritable renouveau du chant français et une multitude d’excellents artistes pour repeupler festivals et théâtres non seulement en France mais dans le monde. Et puis le principe des quota par nationalité…ça me choque !

Voilà pour la mauvaise humeur, mais la semaine fut plutôt chaleureuse, en dépit d’une météo pré-hivernale. Deux débuts, deux jeunes chefs, deux temps de musique très différents, l’un et l’autre nécessaires.

C’est toujours un passage obligé, délicat pour un chef d’orchestre : faire ses débuts avec un orchestre, de surcroît dans son pays, dans sa ville. Le terme « débuts » peut paraître un peu dérisoire pour quelqu’un qui n’est vraiment pas un « débutant » : Lionel Bringuier, 29 ans (!)  est depuis septembre 2014 le directeur musical de la Tonhalle de Zurich, où il a succédé au vétéran David Zinman. Il a dirigé nombre de prestigieux orchestres américains et européens, il est loin d’être un inconnu à Paris, puisque il a été invité régulièrement par l’Orchestre philharmonique de Radio France. Mais c’était mercredi la première fois avec l’Orchestre de Paris et à la Philharmonie de Paris.

Salle comble, des amis musiciens dans le public, Philippe Jordan (Lionel Bringuier fait aussi bientôt ses débuts à l’Opéra de Paris dans Carmen) Paul Meyer, Beatrice Rana, et un programme sans risque, un peu bateau, avec une belle surprise pour commencer : Con brio, une pièce hyper-virtuose du génial Jörg Widmann qui fait écho au Beethoven des 7ème et 8ème symphonies, un éblouissement de timbres, de rythmes, de références et d’humour. Puis un concerto plus pastoral qu’emporté, plus classique que romantique, celui de Schumann sous les doigts propres et un peu trop sages à mon goût de Martin Helmchen. En seconde partie, les showpieces, Roméo et Juliette de Tchaikovski et les Danses de Galanta de Kodaly. L’Orchestre de Paris brille de tous ses feux, le chef n’en rajoute pas dans la démonstration, quitte à nous laisser un peu sur notre faim. Mais à tout prendre le respect de la partition vaut toujours mieux que la recherche de l’effet facile.

Hier on retrouvait, un an et deux jours après son dernier concert à Pleyel, le chef russe Vassily Petrenko (qui n’a aucun lien de famille avec Kirill, celui qui prendra, en 2019 et pas en 2018 finalement, la direction du Philharmonique de Berlin) : https://fr.wikipedia.org/wiki/Vasily_Petrenko

On se rappelait comme si c’était hier un fabuleux concert (et un dîner chaleureux où le jeune chef russe m’avait confié son amour du répertoire français !) : http://www.diapasonmag.fr/actualites/critiques/salle-pleyel-vasily-petrenko-et-l-orchestre-philharmonique-de-radio-france. On était impatient de retrouver la même équipe cette fois dans l’auditorium de la Maison de la Radio, que Petrenko découvrait. Surtout dans un programme taillé sur mesure pour et par le chef pétersbourgeois : la suite de Ma Mère l’Oye de Ravel – précision et poésie mêlées – à laquelle s’enchaînait parfaitement le 3e concerto pour piano de Prokofiev. On a d’abord été surpris par ce qui nous semblait de la prudence dans le jeu du jeune pianiste ouzbek Behzod Abduraimov – on a trop les feux d’artifice de Martha Argerich dans l’oreille ! – puis conquis par cette calme puissance, typique d’une certaine école russe, qui ménage ses effets, emporte l’adhésion sans épate. Preuve supplémentaire dans le bis : on aurait dit Gilels dans La Campanella de Liszt. 

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Puis venait la 1ère symphonie de Rachmaninov. L’an dernier, j’avais dit à V.Petrenko combien j’aimais cette oeuvre et j’étais impatient de l’y entendre. Je n’ai pas été déçu, bien au contraire. L’oeuvre est longue, pleine de maladresses (et de difficultés pour l’orchestre), mais tous les « fondamentaux » de Rachmaninov s’y trouvent et Petrenko les exalte sans complexe, magnifiquement suivi par le « Philhar ». Seule réserve, l’acoustique de l’auditorium de la Maison de la radio a encore besoin de réglages, pour éviter que les cuivres ne claquent aussi durement dans des oeuvres de grand effectif (les musiciens n’étant évidemment pas en cause).

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