Les raretés du confinement (XV) : Déconfinement, Thomas Pesquet, Milva, Christa Ludwig, André Previn, Svetlanov

Déconfinement

Dans Le Figaro du 22 avril, ceci : Beaucoup de directeurs de festival poussent au pass sanitaire ou au QR code sur l’application Anti-Covid: « «Je ne trouve pas ça plus attentatoire aux libertés que l’attitude irresponsable de quelques-uns, qui empêche tous les autres de travailler ou de vivre. Et je suis sûr que le public comprendrait», dit Jean-Pierre Rousseau (lire Les festivals de l’été).

Il arrive – parfois – qu’on soit entendu, et que l’optimisme raisonnable que je manifestais le 7 avril dernier en annonçant l’édition 2021 du Festival Radio France Occitanie Montpellier se traduise désormais en certitude.

Le président de la République, ce matin dans la presse régionale (voir Le Midi Libre), donne enfin des perspectives, un calendrier précis. Oui l’été sera festif !

Cette chronique est peut-être une des dernières !

19 avril : Veronica la cheffe russe

Du compositeur arménien Aram Khatchaturian (1903-1978) on connaît surtout ses ballets Gayaneh et Spartacus ou Mascarade, une musique de scène pour une pièce de Liermontov. J’ai redécouvert dans ma discothèque une oeuvre beaucoup plus rare… dirigée par une cheffe d’orchestre russe ! La Veuve de Valence est une musique de scène écrite par Khatchaturian, en 1939/40, pour la pièce éponyme de Lope de la Vega, qui devient une brillante suite d’orchestre en 1953. Espagnolades garanties, revues à la manière arménienne !

Quant à Veronica Dudarova (1916-2009) c’est la première femme cheffe d’orchestre au monde à diriger un orchestre permanent au XXème siècle. Elle prend la direction de l’orchestre symphonique d’Etat de Moscou en 1947 et dirigera jusqu’en 2007 !

Aram Khatchaturian : La Veuve de Valence, suite d’orchestre

Orchestre symphonique d’Etat de Moscou

dir. Veronica Dudarova

20 avril : La Veuve de Gardiner

John Eliot Gardiner fête aujourd’hui ses 78 ans.Dans son abondante discographie, où dominent Bach, Haendel, les baroques, les premiers romantiques, la Veuve joyeuse enregistrée il y a 25 ans à Vienne fait figure de glorieuse exception. On n’a pas refait mieux depuis…

21 avril : Elizabeth a 95 ans

Nul ne peut ignorer que la reine Elizabeth fête aujourd’hui ses 95 ans, cinq jours après les funérailles de celui qu’elle épousa en 1947. C’est pour le couronnement du roi George II en 1727 que George Friedrich Haendel écrit Zadok the Priest. Depuis lors, ce Coronation Anthem est joué à chaque couronnement.

Il le fut donc en 1953 lors de celui d’Elizabeth II.

Neville Marriner (1924-2016) dirige le choeur et l’ Academy of St Martin in the Fields

22 avril : Julia Varady, bientôt 80 ans

J’ai depuis longtemps une admiration infinie pour la cantatrice d’origine roumaine, Julia Varady (lire mes souvenirs de ses débuts à Carnegie Hall : Julia Varady à Carnegie Hall)

Je me rappelle, entre bien d’autres prestations incomparables, sa formidable incarnation d’Abigaille dans le Nabucco de Verdi qui a ouvert l’ère Gall à l’Opéra Bastille en septembre 1995.

Julia Varady a gravé, pour Orfeo, plusieurs disques d’airs d’opéra, de Verdi notamment, avec le plus aimant et le plus aimé des chefs d’orchestre, son mari Dietrich Fischer-Dieskau (1925-2012)

23 avril : Thomas Pesquet, de la Terre aux étoiles

Au moment où Thomas Pesquet se confine pour six mois dans la station spatiale internationale, revue – non exhaustive – de quelques musiques des sphères (De la terre aux étoiles) et pour moi la plus ardente, et pourtant méconnue, des versions des Planètes de Holst. Et quelle prise de son !

James Levine dirige le Chicago Symphony Orchestra

24 avril : Le roi des étoiles

Thomas Pesquet est le nouveau roi des étoiles. En 1911, Stravinsky écrit « Le roi des étoiles » une brève cantate (moins de 6′) sur un poème de Constantin Balmont, pour choeur d’hommes et grand orchestre.

Au début de sa carrière, Michael Tilson Thomas en donne une très belle version.

Stravinsky : Le roi des étoiles / The King of Stars (Zvezdoliki)

New England Conservatory Chorus · Lorna Cooke De Varon

Boston Symphony Orchestra

dir. Michael Tilson Thomas (1972)

25 avril : Christa Ludwig… et Milva

La disparition de Christa Ludwig ce 24 avril a occulté celle d’une autre chanteuse, la veille, Maria Ilva Biolcati, plus connue sous le pseudonyme de Milva.

Christa Ludwig est morte hier à 93 ans.

Carrière immense, personnalité rayonnante, voix admirable, tous les hommages seront rendus à la cantatrice disparue (Eternelle Christa Ludwig)

Elle n’était pas que l’inoubliable interprète de Beethoven, Schubert, Schumann, Mahler, Wagner, elle pouvait aussi être la facétieuse Old Lady du Candide d’un Leonard Bernstein qu’elle adorait :

26 avril : Christa en Adalgise

Hommage à Christa Ludwig (suite): (Eternelle Christa Ludwig).

Cette fois, dans un répertoire où elle n’a fait que de rares incursions, mais un duo inoubliable avec Maria Callas dans l’enregistrement de Norma de Bellini dirigé par Tullio Serafin en 1961;

Bellini: Norma (duo Mira o Norma)

Maria Callas

Christa Ludwig

Orchestre du Teatro alla Scala Milan

dir. Tullio Serafin

27 avril : Christa en Orlofsky

Christa Ludwig était plutôt Richard que Johann Strauss. Elle a tout de même interprété – au disque en tout cas – le rôle travesti du prince Orlofsky dans La Chauve-souris / Die Fledermaus de Johann Strauss, dans une version injustement méconnue de 1959 – Elisabeth Schwarzkopf avait été remplacée au dernier moment par Gerda Schreyer – dirigée par le chef suisse, d’origine roumaine, Otto Ackermann, trop tôt disparu en 1960.

Christa Ludwig n’en rajoute pas dans l’exotisme de pacotille, ni dans la caricature.

28 avril : la valse des empereurs

Warner Classics & Erato publie un coffret de 96 CD avec la totalité des enregistrements réalisés par André Previn (1929-2019) pour HMV et Teldec (lire :Réévaluation).

Du très connu, et du très rare, comme l’unique valse de Johann Strauss que Previn ait jamais enregistrée.

D’abord intitulée Hand in Hand, cette valse composée lors de la visite de Guillaume II de Prusse à Vienne change de titre, lors de la visite retour de François Joseph à Berlin le 21 octobre 1889, et devient Kaiserwalzer – qu’il faudrait donc traduire par Valse des… empereurs.

Sans doute cette valse rappelait-elle à André Previn ses origines berlinoises…

29 avril : Svetlanov au piano

Le grand chef russe Evgueni Svetlanov (1928-2002) – lire Le génie de Genia – était aussi un excellent pianiste et un compositeur qui s’est soigneusement tenu à l’écart de la modernité.

Dans son unique concerto pour piano, il est le soliste, dirigé par Maxime Chostakovitch à la tête de l’Orchestre de la radio-télévision d’URSS.

Evgueni Svetlanov: concerto pour piano en do m

Evgueni Svetlanov, piano

Orchestre symphonique de la Radio-Télévision d’URSS dir. Maxime Chostakovitch

Beethoven 250 (XVI) : le Troisième concerto pour piano

Des cinq concertos pour piano de Beethoven, le Troisième est, de loin et de longtemps, mon préféré. Je ne me suis jamais lassé de l’entendre et de le réentendre, sous les doigts les plus divers, aussi souvent que possible en concert.

La tonalité d’ut mineur ? ce début éminemment romantique à l’orchestre – que tant de chefs ratent ou banalisent ? cette sorte de perfection formelle, que je n’ai jamais cherché vraiment à analyser, l’impression qu’il n’y a rien de trop ou de répétitif ? Tout cela et sans doute des souvenirs de jeunesse qui se sont à jamais gravés dans ma mémoire. Comme ce passage du film de François Reichenbach sur Artur RubinsteinL’Amour de la vie – que j’étais allé voir trois fois de suite en 1970 à Poitiers lorsqu’il était sorti au cinéma: à 1h13‘ sous le ciel d’Israël, Artur Rubinstein répète cette fin si mystérieuse du premier mouvement du 3ème concerto – sous la direction du jeune Zubin Mehta. Ces images continuent de me bouleverser.

Bien plus tard, j’ai retrouvé intacte la magie que dégage ce film dans cet enregistrement capté à Amsterdam, l’entente entre le magnifique vieillard et le jeune Bernard Haitink est indépassable.

En concert, j’ai eu mon lot de déceptions. De l’aveu même de pianistes et de chefs qui me l’ont confié, l’oeuvre est plutôt tricky. Elle ne tombe pas naturellement sous les doigts ni la baguette (moins par exemple que les deux premiers concertos ou l’Empereur)

Mais de grands souvenirs, j’en ai : en 1974, dans le cadre du festival de Lucerne (lire La découverte de la musique : Lucerne), Daniel Barenboim accompagné par… Zubin Mehta dirigeant l’orchestre philharmonique de Los Angeles. Pas grand chose à voir avec la version que j’avais en 33 tours, du fougueux Daniel bridé par un Klemperer plus hiératique que jamais.

En 1990, le pianiste allemand Christian Zacharias – lire L’audace du public – faisait ses débuts à Genève (!) en remplaçant un jeune collègue malade. L’entente avec Armin Jordan et l’Orchestre de la Suisse romande fut immédiate, totale. En 1994 les Amis de l’Orchestre éditaient les cinq concertos donnés en concert.

Souvenir plus récent de Maria-Joao Pires, à qui l’oeuvre semble aller si bien, avec Claudio Abbado er le Mahler Chamber Orchestra. Etonnant qu’elle ne l’ait jamais gravé au disque !

Mais grâce au disque (et au DVD) mon appétit de grandes versions « live » de ce concerto peut être assouvi.

Rudolf Serkin et Rafael Kubelik en 1977 c’est quelque chose !

En 2005 à Lucerne, le miracle se produit entre deux artistes – Alfred Brendel et Claudio Abbado – qui n’ont plus rien à prouver et qui pourtant semblent nous faire redécouvrir l’oeuvre.

Au hasard de mes visites chez Melomania (38 bd St Germain à Paris) j’avais trouvé un étonnant CD en import japonais, comme je le racontais il y a quatre ans : Monique de la Bruchollerieun peu comme Yvonne Lefébure (Clavier pas tempéré), c’était pour moi un nom, entouré de mystère (privée de l’usage de ses mains à 40 ans après un grave accident de la route, morte à 57 ans). Et ici je l’entends, je la découvre plutôt, fulgurante, incandescente, passionnée dans mon concerto préféré de Beethoven (le 3eme)  une captation stéréo de concert de 1966, à Budapest, avec le grand Janos Ferencsik dirigeant son orchestre d’Etat hongrois. Il y a bien quelques notes à côté, des traits un peu boulés, mais quelle ardeur, quel son, quelle autorité ! Et c’était sans doute l’un des derniers concerts de la pianiste avant son terrible accident.

Mais s’il y a une version de concert que je place au-dessus de tout, depuis que le label hollandais bon marché Brilliant Classics a eu l’heureuse idée d’éditer, c’est celle d’Emil Gilels captée en 1976, dans le cadre d’une intégrale des concertos dirigée par Kurt Masur à la tête de l’orchestre symphonique de l’URSS.

Electrique, magistral !

Légendaires (suite)

Le label allemand Orfeo publie, à l’occasion de son quarantième anniversaire, une série de coffrets dont le titre est sujet à caution, comme je l’ai évoqué le 24 octobre dernier : lire Légendaires. Après les Legendary Voices, les Legendary Conductors, j’ai enfin reçu le troisième coffret consacré aux pianistes.

Plus encore que pour les chefs et les chanteurs/chanteuses la notion de « légendaire » est contestable pour des artistes en pleine activité (Konstantin Lifschitz a 43 ans !), ou dont la notoriété est restée limitée, comme Carl Seeman (1910-1983) ou Oleg Maisenberg, même si les prestations des uns et des autres sont loin d’être inintéressantes.

Géza Anda (1921-1976), est mort emporté par un cancer à 54 ans. Dans ces deux témoignages en concert, il est à son acmé, dans Brahms bien sûr – ce 2ème concerto qu’il a souvent donné et enregistré plusieurs fois, notamment avec Karajan. Il est plus rare, au disque, dans les concertos de Beethoven.

Rien de neuf non plus du côté des merveilles qu’ont laissées Gulda, Serkin et Kempff. En revanche, je n’avais pas vu passer les trois cycles de variations de Beethoven enregistrés par le contemporain de Martha Argerich, 80 ans l’an prochain, Bruno Leonardo Gelber

Glissés dans ce coffret, 2 CD récents (2010) d’une intégrale au piano des concertos pour clavier seul de Bach. joués par un pianiste qu’on admire depuis longtemps, une intégrale que je découvre… et qui me réjouit !

Je suis d’autant plus curieux d’écouter ce que fait Konstantin Lifschitz dans les sonates de Beethoven, qu’Alpha vient de publier dans le cadre de l’année Beethoven.

On l’aura compris, « légendaire » ou pas, le coffret Orfeo, vendu sur certains sites à moins de 30 €, ne décevra pas l’amateur de beau et grand piano.

La légende tchèque

Lorsque j’ai appris sa mort, il y a cinq ans, j’avais écrit ces lignes sur le pianiste tchèque Ivan Moravec (1930-2015) : Souvenirs mêlés.

J’ai commandé et reçu avant le week-end un coffret modestement intitulé Portrait, et ce que j’en ai entendu a heureusement corrigé les sentiments mitigés que je nourrissais à l’égard de ce pianiste.

Il faut d’abord féliciter l’éditeur Supraphon pour le livret richement documenté – trilingue – qui éclaire le parcours singulier d’un artiste qui n’a jamais connu véritablement la gloire internationale, mais qui fut admiré, reconnu, par des publics et des organisateurs fidèles, aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, beaucoup plus qu’en France où il n’est resté connu que d’une poignée d’aficionados

Admirables prises de son, remastering de grande qualité pour des bandes qu’on a connues sous d’autres labels. Et, pour ce qui me concerne, une redécouverte de ses Chopin.

Les raretés du confinement (I)

Lors du premier confinement au printemps dernier j’avais entrepris de publier chaque jour sur Facebook une symphonie de Haydn (il y en a… 107!) dans des versions aussi contrastées et originales que possible.

Depuis le reconfinement intervenu en France le 30 octobre dernier, j’ai entamé une nouvelle série d’enregistrements, tirés de ma discothèque personnelle, qui présentent un caractère de rareté, une oeuvre inhabituelle dans le répertoire d’un interprète, un musicien qui emprunte des chemins de traverse, un chef qui se hasarde là où on ne l’attend pas… Récapitulation d’une première décade de publications:

2 novembre

Aujourd’hui Claudio Abbado dirigeant le Concert de l’an 1991 des Wiener Philharmoniker: l’ouverture de l’opérette Waldmeister (1895) de Johann Strauss

3 novembre

#ElectionDay En ce jour d’élection présidentielle américaine, cet extrait d’une soirée donnée au Carnegie Hall de New York en 1988 pour le centenaire d’Irving Berlin. Marilyn Horne chante « God bless America« .

4 novembre

En attendant les résultats de l’élection américaine, ce témoignage inattendu d’hommage au drapeau américain de la part d’Antonin Dvorak, directeur du Conservatoire de New York de 1892 à 1895. Michael Tilson Thomas dirige le RSO Berlin

5 novembre

Un compositeur américain d’origine russe, Alexei Haieff` (1914-1994) qui m’était complètement inconnu avant que je le découvre dans le gros coffret RCA des rééditions de Charles Munch (1891-1968). La 2ème symphonie de Haieff a été créée le 11 avril 1958 par Munch et le Boston Symphony Orchestra

6 novembre

Pour rester dans la sphère américaine, cette étonnante pépite de la discographie du vénérable chef britannique Adrian Boult (1889-1983) qui, à 80 ans passés, enregistre un bouquet de marches, dont la célébrissime « Stars and Stripes forever » de John Philip Sousa (1854-1932) – lire America is beautiful

7 novembre

Le grand Fritz Reiner (1888-1963) délaisse son orchestre de Chicago pour enregistrer, en 1962, à Londres, avec le Royal Philharmonic Orchestra, une extraordinaire Quatrième symphonie de Brahms, celle que je place au sommet de ma discographie de l’oeuvre. Une version rare, superbement enregistrée par Kenneth Wilkinson au Walthamstow Town Hall, publiée par Chesky Records

8 novembre

Clin d’oeil au nouveau président élu, Joe Biden, à la nouvelle vice-présidente élue, Kamala Harris,la plus surprenante des versions de l’ouverture de « Candide » de Bernstein… ou quand le grand chef russe Evgueni Svetlanov (1928-2002) se déchaîne en public à la tête du London Symphony Orchestra au Festival d’Edimbourg le 28 août 1978.

9 novembre

Le 9 novembre 1989 le mur érigé en 1961 entre Berlin Ouest et Berlin Est cédait sous la ferveur populaire.Le 25 décembre, dans la superbe salle du Konzerthaus (à l’époque à Berlin-Est), Leonard Bernstein – qui allait mourir dix mois plus tard – dirigeait la Neuvième symphonie de Beethoven, dont le finale était rebaptisé « Ode an die Freiheit » (Ode à la liberté). Ce concert réunissait autour de l’orchestre de la Radio bavaroise des musiciens des orchestres de Paris, Dresde, Londres, New York et Leningrad (Kirov), les choeurs de la radio bavaroise, de la radio de Berlin-Est et le choeur d’enfants de Dresde, ainsi que quatre solistes June Anderson (USA), Sarah Walker (Grande-Bretagne), Klaus König (RDA) et Jan-Hendrik Rootering (Pays-Bas)

10 novembre

Dans le prolongement de l’élection présidentielle américaine, cette absolue rareté dans la discographie pourtant très abondante d’Antal Dorati, un disque intitulé « Be Glad then America! » et cette oeuvre de Robert Russell Bennett (1894-1981), une commande de l’orchestre National de Washington pour le bicentenaire de l’Indépendance en 1976 : « The fun and faith of William Billings, American ».William Billings (1746-1800) est considéré comme le père de la musique chorale américaine

11 novembre

Le chef suisse Ernest Ansermet est né le 11 novembre 1883 (et mort le 20 février 1969). Il a réalisé l’essentiel de ses enregistrements pour Decca avec l’ OSR – Orchestre de la Suisse Romande qu’il avait fondé en 1918. Ici il dirige, le 17 mars 1966 (à 83 ans), avec une énergie juvénile, un répertoire où il était moins attendu, la Troisième symphonie de Brahms à la tête de l’Orchestre symphonique de la Radio bavaroise Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks

Voici ce que j’écrivais le 8 avril 2016 – On aime Brahms

Quant à la 3ème symphonie, depuis que François Hudry me l’avait fait découvrir, je mets au premier rang un chef qu’on n’associe pas spontanément à Brahms (et qui a pourtant réalisé une très belle intégrale – méconnue – chez Decca avec « son » Orchestre de la Suisse romande)Ernest Ansermet, avec l’orchestre de la Radio bavaroise, un « live » de 1966. Tout simplement exceptionnel !

Légendaires

Parmi les expressions faciles qui m’agacent prodigieusement dans la bouche ou sous la plume de certains journalistes lorsque survient la disparition d’un artiste : « la mort d’une légende« . Tel guitariste, tel batteur de jazz, tel chanteur, qui parfois n’est connu que de ses fans (qui peuvent être nombreux) devient ainsi une « légende« . On a parfois droit à « la mort d’une légende vivante » (Pierre Dac pas mort !)

Le mot « légende » et le qualificatif « légendaire » devraient être utilisés avec parcimonie, si l’on ne veut pas qu’ils perdent leur sens.

Le label munichois Orfeo, fondé en 1979, publie, à l’occasion de son 40ème anniversaire trois coffrets de 10 CD consacrés à des artistes présentés comme… légendaires ! On voit bien la commodité pour le marketing, et dans 90 % des cas, il s’agit bien de musiciens et/ou d’interprétations entrés dans la légende, mais pour des artistes encore en activité, dans la fleur de l’âge, le temps n’a pas encore fait son oeuvre, qui pourra peut-être un jour les ranger au rayon des… légendes !

Les chefs

C’est certainement le coffret dont l’appellation est la plus justifiée : ces onze chefs sont entrés depuis longtemps dans la légende de la direction d’orchestre. Rien d’inédit dans ce coffret mais des minutages parfois plus généreux que sur les CD d’origine (ainsi Mitropoulos dirigeant la 5ème symphonie de Prokofiev en 1954 rejoint-il l’insurpassable 4ème de Beethoven de Carlos Kleiber).

Avantage considérable à ce regroupement en un coffret à petit prix (on conseille à nouveau de faire le tour des sites de vente, pour comparer les prix qui peuvent varier considérablement d’un pays à l’autre) : la distribution du label en France a parfois été aléatoire et on n’en pas nécessairement suivi toutes les parutions. Précision utile : il ne s’agit que de prises de concert, magnifiquement captées par les micros de la radio autrichienne ou de la radio bavaroise.

Les chanteurs

Il y a de pures merveilles dans le coffret réservé aux « voix légendaires », mais on est plus circonspect quant à sa composition. À la différence des deux autres coffrets, il ne s’agit que d’enregistrements de studio, ce qui ne réduit en rien leur valeur artistique.

On est très heureux d’entendre le ténor polonais Piotr Beczala, né en 1966, la soprano bulgare Krassimira Stoyanova (1962) ou sa consoeur canadienne Adrianne Peczonka (1963), faire valoir l’étendue de leur talent, la richesse de leur timbre, mais on n’est pas certain qu’on puisse encore qualifier ces interprètes de « légendaires« 

Il y a de vraies curiosités comme ces chansons napolitaines sans vulgarité de Franco Bonisolli (1938-2003) ou ces duos improbables et magnifiques entre Carlo Bergonzi et Dietrich Fischer-Dieskau. Les récitals d’Agnes Baltsa et d’Edita Gruberova montrent ces artistes à leur meilleur, mais les vraies pépites du coffret sont les immenses Julia Varady (1941)- qu’attend Orfeo pour regrouper la meilleure et la plus complète série d’enregistrements de la cantatrice roumaine ? – Grace Bumbry (1937) et Brigitte Fassbaender (1939).

Quant au coffret sur les pianistes, il est commandé, j’attends de l’avoir reçu pour l’évoquer. Suite au prochain épisode !

Italie 2020 (VIII): Les bains de mer, Sibelius, Andersen, l’énigme Elgar, Dalida et Sandor Vegh

Enfant je n’ai que très peu de souvenirs de plages, de bains de mer. Mes grands-parents paternels habitaient pourtant à moins d’une trentaine de kilomètres de La Rochelle et des belles plages de sable de Vendée. Je me rappelle en tout et pour tout … deux moments à la plage. Quelques minutes de trempette à Châtellaillon – j’étais seul avec mes grands-parents qui n’avaient jamais du se mettre en maillot de bain de leur vie ! Une autre fois une petite journée à Saint-Jean-de-Monts avec ma famille, c’est le seul souvenir qui me reste de mon père en slip de bain ! La mer, la plage, ce n’était pas leur truc.

Je me suis bien rattrapé depuis, mais en fuyant les plages bondées, les bords de mer qui ressemblent au métro aux heures de pointe. Je me suis toujours interrogé sur le plaisir que peuvent éprouver des gens qui toute l’année sont entassés dans les transports, dans leurs propres habitations – et ils n’y peuvent rien – et qui, l’été venu, reproduisent les mêmes situations. Lors d’un tour en bateau pour apercevoir les Cinque Terre, j’ai pu, une petite heure, goûter (!!) aux joies d’une plage bondée et payante… Jamais plus !

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IMG_2785Mais mes souvenirs de bords de mer n’ont aucun intérêt.

A dire vrai, je ne m’attendais pas, découvrant la Ligurie et sa côte, à y trouver trace de plusieurs musiciens et écrivains connus. Je ne parle pas de Gênes et de Paganini auxquels je consacrerai un voire deux prochains articles.

Sestri Levante

À une quarantaine de kilomètres à l’est de Gênes, Sestri Levante a un indéniable cachet… et offre plusieurs tables exceptionnelles (on recommande en particulier le Portobello !). 

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IMG_2860(au menu du Portobello !)

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Mais le nom du plus célèbre auteur de contes danois, Hans-Christian Andersen (1805-1875) est étonnamment présent dans cette jolie cité : une rue, un festival – déplacé cette année de juin à septembre – un prix. 

Je ne sais si l’idée de La petite sirène est venue à Andersen au cours d’un séjour à Sestri Levante, je sais en revanche que ce conte a donné lieu à l’une des plus belles oeuvres de Zemlinsky, Die Seejungfraudont l’interprétation par Emmanuel Krivine et l’Orchestre National de France, lors du Festival radio France 2019, reste comme l’un de mes plus grands souvenirs.

 

Rapallo ou le soleil de Sibelius

Le nom même de Rapallo ne me disait pas grand chose, sauf peut-être les deux traités qui y furent signés, en 1920 et 1922 – c’est fou comme les politiques qui font l’Histoire, signent la paix ou le partage du monde, aiment à se retrouver dans de luxueuses stations balnéaires (Yalta, Evian, Rapallo...). Il faut bien quelques aises aux héros fatigués.

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IMG_2872 La ville de Rapallo est sans charme particulier, les grands hôtels et palaces entourés de jardins multicolores sont situés sur les commune voisines de San Michele di Pagana et Santa Maria Lighure.

Ce n’est dans aucun de ces palaces que Sibelius a passé le printemps 1901, mais selon les informations fournies par Stéphane Dado, sur les hauteurs de la ville, dans la Villa Molfinooù il pouvait composer tranquillement, tandis que sa famille logeait sur le front de mer à la Pension suisse.

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Comme Andersen à Sestri Levante, Sibelius a donné son nom à une avenue de Rapallo et à un festival, dont la sixième édition est annoncée cet automne (http://sibeliusone.com).

C’est ici que le compositeur finlandais commence sa Deuxième symphonie, la plus jouée et la plus célèbre de ses sept symphonies. 

Santtu-Matias Rouvalidirigeant la 1ère symphonie de Sibelius au Festival Radio France 2019encore un souvenir impérissable !

Alassio et Nimrod/Elgar

J’ai été beaucoup moins surpris de retrouver la trace d’Edward Elgar (1857-1934) à l’ouest de Gênes cette fois, à Alassio ,ravissante station balnéaire, apparemment très à la mode au début du XXème siècle. Puisque l’une de ses « ouvertures », en réalité un poème symphonique, s’intitule In the South (Alassio)Riccardo Muti l’a souvent dirigée en concert.

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C’est au cours de l’hiver 1903/1904 qu’Elgar séjourne à Alassio. Dans l’une des nombreuses lettres qu’il adresse à son ami August Johannes Jaeger – qu’il surnomme affectueusement Nimroddu titre qu’il a donné à la fameuse neuvième variation des Enigma Variations– il écrit, à Noël 1903 : « …This place is jolly – real Italian and no nursemaids calling out ‘Now, Master Johnny!’  like that anglicised Bordighera!…Our cook is an angel…We have such meals! Such Wine! Gosh!… » Plus tard il écrira : “Then in a flash, it all came to me – the conflict of the armies on that very spot long ago, where I now stood – the contrast of the ruin and the shepherd – and then, all of a sudden, I came back to reality. In that time I had composed the overture – the rest was merely writing it down.”

IMG_3105C’est la vue qu’Elgar avait sur Alassio lorsqu’il résida à la Villa della Pergola.

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San Remo, Dalida et un suicide

San Remo pour moi c’était d’abord les centaines de fleurs qui ornent, chaque Premier janvier, la grande salle dorée du Musikverein de Vienne. En une petite matinée, on peut découvrir une accueillante ville de bord de mer, malheureusement polluée par un trafic automobile ininterrompu. La vieille ville a gardé son charme.

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IMG_3127Le cinéma Ariston où se tient depuis 1977 le Festival de San Remo

Mais San Remo, c’est, pour ses nombreux fans, un épisode tragique de la vie et de la carrière de Dalida, qui a pour cadre précisément le Festival de chanson de San Remo. En 1967, une jeune espoir du cinéma et de la chanson, Luigi Tenco et Dalidaprésentent, à tour de rôle, la chanson Ciao amore ciao.

La chanson n’est pas retenue par le jury du festival, ni Dalida, ni Luigi Tenco ne sont primés. Luigi Tenco se suicide le 27 janvier 1967. Un mois plus tard, au Prince de Galles à Paris, la chanteuse fera une tentative (lire Dalida et Luigi, ils se sont tant aimés)

Il y a même un livre – que je n’ai pas lu – qui revient sur cet épisode tragique – le suicide de Tenco – sur lequel plane encore une ombre de mystère.

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Cervo ou le refuge de Sandor Vegh

Entre Albenca et San Remo, le ravissant village perché de Cervo  domine la Méditerranée du haut de sa splendide basilique Saint-Jean-Baptiste

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Sous la place de l’église, on emprunte la rue… Sandor Veghet on découvre, à l’occasion, que le grand violoniste, quartettiste et chef d’orchestre, né en 1912 à Kolozsvar (Hongrie) aujourd’hui Cluj-Napoca en Roumanie, mort à Salzbourg en 1997, s’était pris d’affection pour ce village médiéval et avait décidé, en 1964, d’y fonder un festival de musique de chambre qui existe toujours et qui se déroule en plein air devant l’église Saint-Jean-Baptiste.

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Les inattendus (I) : Berlioz / Kubelik

Pour sortir d’une actualité poisseuse (Les nouveaux ridicules) envie d’inaugurer une nouvelle série d’articles consacrés à des rencontres, des enregistrements, inattendus, surprenants.

Dans mon dernier article, j’évoquais un coffret acheté il y a quelques mois, que j’ai réécouté ce week-end :

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Plusieurs hommages discographiques importants avaient déjà été rendus à Rafael Kubelik (1914-1996) – lire Un chef en liberté -, Orfeo a rassemblé ici des enregistrements de concert, la plupart diffusés séparément. Peu de surprises, un répertoire où le chef tchèque est connu et reconnu – Brahms, Dvorak, Bartok, Janacek – des Mozart un peu sages, le cycle « Ma Patrie » de Smetana, dont il doit exister six ou sept versions par le seul Kubelik !

Et puis Berlioz que j’avais mis de côté, par lassitude, une oeuvre – la Symphonie fantastique – trop souvent entendue, trop rarement comme je l’attends, comme j’en imagine le romantisme exacerbé, mis de côté aussi parce que, bêtement, je ne voyais pas le rapport entre Berlioz et Kubelik ! Et là le choc : ce « live » de 1981, magnifiquement capté par les micros de la radio bavaroise, comme une redécouverte des cinq parties de cet « épisode de la vie d’un artiste », un romantisme frémissant, explorant tous les détails instrumentaux d’une partition qui n’en est pas avare, l’élégance d’Un bal, une Marche au supplice qui ne se confond pas avec une Cavalerie légère la maîtrise d’un récit qui vous tient en haleine de la première à la dernière note. Ce n’est ni Munch, ni Markevitch, ni les autres habituelles « références », c’est juste magnifique !

Confinement

Nous voici confinés depuis mardi 17 mars à midi. C’était hier et cela paraît une éternité.

Le temps s’est dilaté. L’indéfini s’ouvre devant nous.

Je n’ai pas peur

Je n’ai pas peur, je n’ai jamais peur dans des circonstances que je ne peux maîtriser.

Sans doute parce que, très tôt, j’ai été confronté à l’inéluctable : à 11 ans, je fus le premier témoin du décès subit de mon grand-père paternel. À 16 ans même épreuve avec mon père.

Lorsque, ce 6 décembre 1972, vers 20h, j’apprends qu’il n’y a plus rien à faire pour mon père transporté à l’hôpital de Poitiers quelques heures plus tôt, je dois prendre les choses en main, ma mère est en état de sidération, mes deux jeunes soeurs réfugiées dans leur chambre. Nous obtenons l’autorisation de nous rendre à l’hôpital malgré l’heure tardive. Le corps de mon père repose à la morgue. Son visage est livide, mais apaisé. J’encaisse le choc, les larmes viendront plus tard dans le secret de ma chambre. Il faut organiser la suite, sans panique, calmement.

Par la suite, j’affronterai d’autres cas de ce genre, dans ma famille, avec des proches. Et j’aurai à gérer des situations de crise. A chaque fois, j’éprouverai une étrange impression de calme intérieur, comme pour me mettre à distance de l’événement, garder intactes mes capacités d’analyse, de logique et d’action. Trouver les bonnes solutions pour surmonter la difficulté, surtout ne pas susciter ni accroître la panique, l’inquiétude qui s’expriment naturellement. Réconforter, aider ceux qui craquent.

Rien d’héroïque à cela. Juste une expérience de vie, une chance.

Vraies et fausses nouvelles

Difficile pourtant de rester rationnel, de s’en tenir aux faits, dans le flot de vraies et de fausses informations qui circulent depuis plusieurs semaines sur le Covid-19. De ne pas céder à son tour à un vertige anxiogène et paralysant.

J’ai souvent dénoncé ici et sur les réseaux sociaux les travers sensationnalistes de l’information télévisée, les titres choc, les reportages racoleurs. La crise actuelle semble avoir incité ceux qui ont la parole, journalistes, politiques, experts, à moins de superbe, à plus d’humilité et de prudence.

Je n’ai pas quitté les réseaux sociaux, mais je m’abstiens complètement de prendre part à des discussions sans fin, de prêter attention à la moindre rumeur émanant d’une « source sûre », de commenter ce que j’ignore.

Garder son sang-froid, regarder la réalité, les analyses scientifiques, les chiffres : le Covid-19 n’est mortel que dans une proportion minime. On est très loin des chiffres de précédentes épidémies (cf. les 100.000 morts de l’hiver 57-58 et on sait comment combattre la diffusion, la propagation du virus. Civisme et responsabilité, deux valeurs refuges !

Privilège

J’ai conscience d’affronter ce nécessaire confinement comme un privilégié. Dans une maison à la campagne, entourée d’un jardin, non loin des paysages que Vincent Van Gogh arpenta et peignit durant les dernières semaines de sa vie, en 1890.

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De pouvoir continuer à travailler à distance avec l’équipe du Festival Radio France qui prépare activement nos rendez-vous de juillet. D’être connecté à ma famille, même éloignée. Entouré de livres, de disques, tous ceux que je n’ai jamais eu le temps de lire ni d’écouter…

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Le monde d’après ne ressemblera pas à celui d’hier.

Le monde d’aujourd’hui et de demain

Je reproduis ici – je n’ai pas été le seul à le faire – les deux beaux textes que mon amie Arièle Butaux , qui vit depuis quelques années à Venise, a publiés sur sa page Facebook.

« Je vous écris d’une ville coupée du monde. Nous vivons ici dans une parfaite solitude qui n’est pas le vide. Nous prêtons chaque jour un peu moins attention à ce que nous ne pouvons plus faire car Venise, en ces jours singuliers, nous ramène à l’essentiel. La nature a repris le dessus. L’eau des canaux est redevenue claire et poissonneuse. Des milliers d’oiseaux se sont installés en ville et le ciel, limpide, n’est plus éraflé par le passage des avions. Dans les rues, à l’heure de la spesa, les Vénitiens sont de nouveau chez eux, entre eux.

Ils observent les distances, se parlent de loin mais il semble que se ressoude ces jours-ci une communauté bienveillante que l’on avait crue à jamais diluée dans le vacarme des déferlements touristiques. Le tourisme, beaucoup l’ont voulu, ont cru en vivre, ont tout misé sur lui jusqu’à ce que la manne se retourne contre eux, leur échappe pour passer entre des mains plus cupides et plus grandes, faisant de leur paradis un enfer.

Venise, en ces jours singuliers, m’apparaît comme une métaphore de notre monde. Nous étions embarqués dans un train furieux que nous ne pouvions plus arrêter alors que nous étions si nombreux à crever de ne pouvoir en descendre!

À vouloir autre chose que toutes les merveilles qu’elle avait déjà à leur offrir, les hommes étaient en train de détruire Venise.

À confondre l’essentiel et le futile, à ne plus savoir regarder la beauté du monde, l’humanité était en train de courir à sa perte.

Je fais le pari que, lorsque nous pourrons de nouveau sortir de nos maisons, aucun Vénitien ne souhaitera retrouver la Venise d’avant. Et j’espère de tout mon coeur que, lorsque le danger sera passé, nous serons nombreux sur cette Terre à refuser de réduire nos existences à des fuites en avant.

Nous sommes ce soir des millions à ignorer quand nous retrouverons notre liberté de mouvement. Soyons des millions à prendre la liberté de rêver un autre monde.

Nous avons devant nous des semaines, peut-être des mois pour réfléchir à ce qui compte vraiment, à ce qui nous rend heureux.
La nuit tombe sur la Sérénissime. Le silence est absolu. Cela suffit pour l’instant à mon bonheur. Andrà tutto bene.
“ (
18 mars 2020)

img_9236(La tombe de Monteverdi dans l’église Santa Maria Gloriosa dei Frari)

« Hier c’était dimanche . Un dimanche à Venise sans aperitivo sur le campo, sans repas de famille, sans promenade au soleil. Un dimanche sans messe dominicale : ma très pieuse voisine Silvia communie désormais devant un écran d’ordinateur. Un dimanche sans blues du dimanche soir…

Je vous écris d’une ville où les rituels se diluent dans des journées qui n’ont plus tout à fait vingt-quatre heures et où le silence de la journée ressemble de plus en plus à de celui de la nuit.

En 2016, le bio-acousticien Gordon Hempton craignait que le silence ne disparaisse de notre planète dans les dix prochaines années. Effroyable perspective !
A Venise, ce silence retrouvé nous propulse dans un univers inédit. Il n’y a plus à lutter contre les agressions sonores, à se protéger contre les violences auxquelles nous expose le simple fait de vivre, de sortir de chez soi dans un monde ivre de sa propre cacophonie où l’homme, comme un vulgaire clébard, marque son territoire du rugissement de ses moteurs comme de ses abrutissantes musiques à un temps. Je suis convaincue qu’on ne meurt pas de vieillesse mais d’épuisement, victoire après victoire, défaite après défaite. Après avoir claqué une dernière porte pour se protéger d’un dernier bruit.
« Ecoutez ce silence, il entoure les choses! », disait Rilke.
En détournant sans cesse notre attention, le bruit nous isole bien plus que le silence. Il agit en dictateur, nous empêche de penser, de réfléchir, d’écouter notre bon sens comme notre intelligence. D’écouter notre coeur. Il fait de nous les victimes consentantes d’un monde devenu invivable.

Venise, j’aime à m’en souvenir, est née d’une utopie. Dans le grand silence tombé sur la Sérénissime, le moment est peut-être venu d’inventer de nouvelles utopies. Nous avons des semaines de silence devant nous pour affûter notre intelligence et laisser éclore de nouvelles idées. Hier, par la fenêtre, ma voisine Silvia me faisait part d’un rêve : se débarrasser des monstres flottants qui détruisent Venise et sa lagune en les mettant à la disposition des personnes sans abri dans les ports de pays en guerre. « En plus, ils pourraient lever l’ancre et s’enfuir très vite sans sortir de chez eux quand la situation deviendrait trop dangereuse pour eux! » a-t-elle ajouté. J’ai adoré cette idée. Alors, comme des enfants enfermés et désoeuvrés un dimanche après-midi, nous avons commencé à nous lancer des « et si » au dessus des cordes à linge, à refaire le monde. « Et si Venise retrouvait ses habitants et redevenait un ville normale où il ferait de nouveau bon vivre et travailler, où les jeunes pourraient de nouveau s’installer? » En quelques minutes, nous avions déjà imaginé une dizaine de solutions, toutes réalisables pour peu qu’on s’autorise à penser un peu hors-cadre!
Nous sommes ce matin des millions à rester enfermés tandis que le monde suspend un instant sa course à l’abîme. Enfermés mais libres d’imaginer autre chose. L’avenir seul dira si c’est une bonne nouvelle.
Arièle Butaux, Venise, 23 mars 2020
15ème jour de confinement.

 

 

 

 

 

Mimi è morta

On apprenait ce soir le décès de Mirella Freni à 85 ans dans sa ville natale de Modène. Douze ans après son frère de lait, Luciano Pavarotti. 

Je n’ai eu qu’une seule fois la chance de voir Mirella Freni sur scène, c’était à l’Opéra Bastille en 1994 – elle avait presque 60 ans ! – dans Adrienne Lecouvreur, l’opéra de Cilea

Elle paraissait, elle qu’on ne connaissait que par le disque – et quels disques ! – ou quelques DVD – et on n’avait soudain plus d’yeux et d’oreilles que pour elle. Sans qu’il y eût dans son apprêt et son allure la moindre arrogance, la moindre démonstration d’un statut de diva qu’elle ne revendiqua jamais. On l’applaudit à tout rompre, comme pour la remercier d’avoir été ce soir-là sur la scène de Bastille plus belle, plus grande, plus exceptionnelle que dans tous ses disques qu’on connaissait par coeur.

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Mirella Freni – ce n’est pas très original ! – c’est pour toujours la voix, l’incarnation du personnage de Mimi de La Bohème dans les deux versions qu’elle a enregistrées et que j’ai découvertes presque au même moment.

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Captée en 1964 à Rome, sous la baguette si tendre du trop tôt disparu Thomas Schippers, la première Mimi de Freni est si juste, si vraie, plus authentique peut-être que la version grand luxe – qu’on adore ! – réalisée huit ans plus tard avec l’ami d’enfance et le grand Karajan

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Entre Karajan et Freni, la relation artistique sera féconde et sans faux pas.

Autre rôle que Mirella Freni continuera d’incarner longtemps à mes oreilles, la Micaela de Carmen de Bizet. Pas moins de trois enregistrements officiels, dont l’un me semble idiomatique – chef et rôle-titre idéaux (Grace Bumbry et Rafael Frühbeck de Burgos)

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On peut éviter les deux autres versions.

On retrouve Freni en même compagnie que dans le disque Frühbeck, mais à nouveau avec Karajan qui abuse un peu trop des effluves capiteux des Wiener Philharmoniker

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Avec Karajan toujours, mais jamais sur scène à ma connaissance, pour le disque et la caméra de Jean-Pierre Ponnelle, elle est Madame Butterfly

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Dans la discographie de la chanteuse, on trouvera encore bien des réussites.

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Merci à Orfeo qui donne à entendre Mirella Freni à son meilleur dans les rôles de sa vie.

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71nXMy6DIIL._SL1200_Et plus encore à Warner qui, en 4 généreux CD, retrace le parcours d’une musicienne tout entière vouée au meilleur de son art.

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Les fresques de Rafael (suite)

J’avais évoqué le grand chef tchèque Rafael Kubelik (1914-1996) il y a un an à l’occasion de la publication par Deutsche Grammophon d’un somptueux coffret regroupant l’ensemble des enregistrements réalisés pour le label jaune

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Voici qu’Orfeo nous livre, dans un coffret de 15 CD, une série passionnante de « live », qui modifie sensiblement la perception qu’on peut avoir de ce chef, que le concert stimulait, et que le studio confinait parfois dans une prudence trop sage.

 

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Si l’on n’est toujours pas convaincu de la pertinence de ses Mozart, et malgré un Haydn rare dans sa discographie, si les symphonies de Brahms demeurent plus élégiaques, pastorales qu’épiques ou enflammées, on est emporté par la verve, l’allure fringante, que Kubelik confère à ses compatriotes, Dvorak (les quatre dernières symphonies, autrement plus rhapsodiques que la belle intégrale gravée à Berlin), un grandiose cycle Smetana – qui n’a pas le même degré d’émotion que le « live » du grand retour du vieux chef dans sa patrie en 1990, 41 ans après son exil

– et surtout une Sinfonietta fouettée au vif de Janacek.

Grandioses lectures des ultimes symphonies de Bruckner et des Bartok d’anthologie.